BAINS DE BOULOGNE.

Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de

Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des

querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut

être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de

Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers,

bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit

d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré

mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout

au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre

tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour

faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous

êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave

importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance,

remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du

chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on

pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au

veau d'or?

Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des

Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une

charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse

le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port,

le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de

l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et

d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie

rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin,

que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de

la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville

basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute

différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le

silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu,

et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas

le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la

vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si

dissemblables, peuvent porter la devise: _Si vieillesse pouvait, si

jeunesse savait_: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne

sait que quand elle vieillit.

[Illustration: Les Bains de Dieppe.]

Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de

mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de

rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La

partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et

d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en

forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une

très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de

pilastres ioniques.

La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres

ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode

qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir

plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de

travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au

milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est

adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans

que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.

Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer,

c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre

fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie

de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les

environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la _Liane_, ou la

route nommée la _Verte-Voie_, soit qu'on aille visiter les carrières et

les usines de _Marquise_ et de _Perques_. Bien de plus pittoresque que

les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte,

rien de plus gracieux que les vallées du _Denaire_ et du

_Souverain-Moulin_.

Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la

grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les

bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la

colonne, le château du _Pont de Briques_, ancien quartier-général de

Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il

qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable

échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième

siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste

pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles

pour soutenir son nom!...

[Illustration: Baigneur faisant prendre la lame.]

Courrier de Paris.

Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du

lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les

emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil

plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui

attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la

blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!

Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre:

la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis

tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui

vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»

Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et

tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont

vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et

sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses

habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des

jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui

ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de

naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain

de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de

tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de

Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là,

notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et

tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une

promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable

qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une

enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent

sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent

glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le

fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous

le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les

trous et les taches de son manteau.

Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous

pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez

jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené

par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche

vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir.

Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à

condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous

aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur

vivant des _Ombres Chinoises_, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!

Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant

sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à

gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en

1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres

chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties

n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un

instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois,

empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur

Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que

d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en

tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé

invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques; _Ombres

chinoises_. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du

même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable:

_les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux

Tirelires_.

Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple

si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce

grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de

cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui

n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre

bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez,

messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les

marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la

terre?

La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô

honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un

être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire

boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé

devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On

dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des _Deux

Tirelires_.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les

bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement

de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.

Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les

passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas

le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait

point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet

hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le

Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant

de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et

je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: _Mémoires

philosophiques de Séraphin_. Quelles curieuses confidences ne doit-on

pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître,

grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin

se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant

qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.

--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies;

comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je

n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient

d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et

en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les

allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un

enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du

produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette

rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du

pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros

souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville

immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin

quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous

demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des

dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la

rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa

maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte

lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les

marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle

rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras.

«Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici

chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa

servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une

autre, peu importe!»

Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de

s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de

l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche

et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante

pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans

qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait:

«Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille,

tu auras quelque chose!»

Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et

collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le

testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre

fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si

rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a

800,000 fr. en maisons et en rentes, _item_ bibliothèque magnifique et

magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à

sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!

Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle

Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau

en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant:

en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes.

Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette

immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle

Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez

que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas.

Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas

plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle

mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le

président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes

appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M.

le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis

comme s'il n'était pas mort.»

Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette

fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté

contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une

femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de

chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte

d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de

même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le

tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et

mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon

plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les

semaines se suivent et ...

Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit

jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il

en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train

du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie,

on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le

scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le

vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été

couleur de sang; le _fait Paris_ a donné dans le sombre et le féroce. A

lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un

monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un

aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et

sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de

Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin,

c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a

suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde.

Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les

tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à

votre image?

--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix

et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune

homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis

sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il

en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus

besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure

l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à

l'heure.

--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de

l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de

haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé.

Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des

mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour

boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses

plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux

excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien

dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins

merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs

en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le

larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au

gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse

d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de

cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?

--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une

preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de

Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire

voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son

éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd

passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd

est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre

politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y

fait grand cas de notre entrechat.

--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir

un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes

institutions; il est intitulé _le Bacchus_. A le considérer sous le

point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal

d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; _le

Bacchus_ se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de

Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de

tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il

paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette

représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé

dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop

bouchés.

--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne

beaucoup d'inquiétude au _Constitutionnel_. Cet étranger, venu d'Asie,

est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; _le Constitutionnel_, en

publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal

descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius

montait à la bataille d'Ardelles: _le Constitutionnel_ déroge ici à ses

habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en

plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est

mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs

d'éléphants actuellement sans emploi!

--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux

_omnibus_. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres

Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable!

_l'omnibus_ se pare, l'_omnibus_ devient coquet et magnifique: il a des

coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre

de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en

omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme

en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais

fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»

--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en

politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les

nouvellistes de coulisses lui promettent l'_Oedipe à Colonne_ de

Sachini, la _Péri_, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu

Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres

roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en

demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de

soleil, et je le tiens quitte!

--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la

nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous

êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle

Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième

année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix

heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»

Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit

la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un

héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e

régiment de ligne.

Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné

seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour

aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin

la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit:

«Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné

celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.

Une Visite à la Chambre des Pairs.

Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a

pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la

législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant,

comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de

France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des

lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du

mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais

que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la

demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans

réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique,

le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses

murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle

encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou

mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité.

Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615,

sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais

Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui,

dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et

de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur

relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de

la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes

qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans

la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de

la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se

marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des

premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois

positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils

administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère,

élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers

ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus

d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle

est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus

ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la

juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de

sobre qui satisfait le goût.

J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second

fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes

neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la

lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le

prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte

de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile,

implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement

brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle

emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés.

C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte

Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là

qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie

lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en

souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de

cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas,

et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent;

qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du

régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir

parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de

l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné

ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que

son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris

possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son

gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le

signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la

France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant,

toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le

Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à

vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la

fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour

vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire

et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un

sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la

nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des

plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut

mystérieusement fusillé.

Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus

que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de

vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne

place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des

corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration

qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la

nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs.

Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre

partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette

salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son

dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que

dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose

près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite,

percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée

de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus

dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit

recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux

extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu

des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules;

enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du

chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des

colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment

sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a

de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision

et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans

inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait

semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les

chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la

disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un

développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le

maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble

point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un

fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra

certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement

organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps

de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes

gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère

philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en

reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.

[Illustration: Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité,

peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.]

Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable,

sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un

genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent.

[Illustration: Chambre des Pairs.--peinture du plafond de la

Bibliothèque par Riessner.]

Pourquoi le _Couronnement de Philippe le Long_, dont le règne est un des

plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la

Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le

plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur

l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent

rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de

deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne

semble réunir. Sur la voûte, la _Justice, la Sagesse, la Loi_, et, dans

un coin, _la patrie_, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets

allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale.

D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je

viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois

reconnaître pour _la Vérité_ la principale figure est d'une ravissante

expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus

joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si

gracieuse, qu'elle a l'air de la _Fable_ pourquoi étend-elle ses beaux

bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante

n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux

sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le _Mensonge_,

leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs

vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus

austères.

Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un

salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi;

il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient

du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix

elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en

sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte,

de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées

qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette

agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des

Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un

inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs

presque toujours à moitié déserts.

[Illustration: John Singleton Bopley, baron Lyndhurst, grand-chancelier

d'Angleterre.]

Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique

salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des

pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de

quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de

banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains

anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en

exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie,

plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et

tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils

le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le

chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité

anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et

commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont

vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous

leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule

aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même

temps qu'une incontestable action.

Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse

satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte

négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque

de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les

secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté

de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne

sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les

pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des

manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la

séance est ouverte.

Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit

nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail

de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits

décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou

en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de

France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes

de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne

leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de

leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les

tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A

tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour

agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à

la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux

et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre

que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de

l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la

pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles

d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et

impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les

diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en

serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou

plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de

l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce

n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand

physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera

nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils

ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque

puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et

s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la

conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe

d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle

est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle

pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous

quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et

du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et

tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé.

Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien,

aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur

conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la

confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par

un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle,

on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes,

je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de

front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les

membres de la Chambre des Pairs.

Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans

le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à

obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est

si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi,

par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il

prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les

pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!»

Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu

d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la

Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le

ministère voulait introduire dans nos Codes.

[Illustration: M. Pasquier, chancelier de France, président de la

Chambre des Pairs.]

[Plan de la Salle des séances des Pairs.]

A. Entrée principale.

D. Couloir de droite.

G. Couloir de gauche.

T. Tribune des orateurs.

1. Le président de la Chambre M. le baron

Pasquier, chancelier de France.

2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois.

M. le comte de Turgot.

3. Secrétaires: M. le comte Durocher.

M. le vice-amiral Halgan.

4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste.

5. M. La Chauvinière, secrétaire-archiviste.

6. Huissiers.

7. Sténographes du _Moniteur_.

8. " " "

B. Bancs de MM. les ministres.

E. Banquettes réservées pour MM. les Députés.

C. Tribune du corps diplomatique.

S. Tribune de MM. les journalistes.

N. Tribune de MM. les gardes nationaux.

On ne peut détailler l'emploi des autres tribunes, parce que leur

destination varie d'un jour à l'autre.

[Illustration: Chambre des Pairs.]

L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent

nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les

talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se

fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de

luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas

avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible.

Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y

effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau

couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur

des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les

questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on

est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à

penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a

plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille

atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses

larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et

vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang,

l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette

suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir

indien, vous croyez que la perfection consiste à s'accroupir au pied de

l'arbre, et à y demeurer des années sans bouger? Et à quoi donc

reconnaît-on, je ne dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au

mouvement? Quels sont les bienfaiteurs de l'humanité? ceux qui l'ont

menée en avant. Quel est leur titre? d'avoir frayé, d'avoir éclairé la

route. Loin donc la sagesse, oisive et stérile. Qu'a-t-elle laissé

d'influence à la pairie, cette prétendue sagesse de l'immobilité? Si

vous voulez être les premiers et vraiment les sages, réglez le

mouvement, soit, mais menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les

autres, il faut marcher devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles

que soient les barrières que vous éleviez qu'elles arrêtent vraiment le

génie de l'humanité. Le génie de l'humanité est le condor aux vastes

ailes: vous aurez beau lui tracer magistralement un cercle

infranchissable, vous ne pouvez pas emprisonner les airs.

L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843 · 第 6 / 19 题