Mémoires de lady Sale. _Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de
la prison à Caboul_.--L'Été Parisien. _Départs pour la campagne (2
gravures); Vues des bains de mer (4 gravures)_.--Courrier de Paris. _Le
crieur de Séraphin_.--La Chambre des Pairs. _L'histoire et la
Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des
Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des
Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs_.--Les Deux
Marquises, comédie (1er acte).--Voyages en Zigzag; _11
gravures_.--Bulletin bibliographique,--Annonces.--Modes; _1
gravure_.--Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris; _1
gravure_.--Amusements des sciences.--Rébus.
Mémoires de lady Sale.
[Illustration: Lady Sale.]
Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et
d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait
aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de
Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le
docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à
Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul
survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui
séparent Caboul de Jellalabad.
Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur
Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule
victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit
nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient,
huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à
l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et
plus précis sur ce grand désastre.
Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général
Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19
octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à
Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle
ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent
partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint
soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de
tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire
d'intéressant. C'est à ce curieux _journal_ publié textuellement à
Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui
suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans
lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.
[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady
Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]
[Illustration: Lady Sale dans la prison de Caboul.]
Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du
détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens
révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout
à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà
connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel
Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis
Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre
de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des
troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par
leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours,
la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante,
l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et
enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.
Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le
froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige
couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre
heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit
nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la
terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs
centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant
cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus
affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale
ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au
hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message
suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La
neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous
leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»
«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois,
ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes
ne se réalisent pas!»
Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à
mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans,
qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus
nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de
distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On
passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la
première.
Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes
brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais,
mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs
armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi
cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la
route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le
feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le
lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que,
s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines
Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque
l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses
propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent au
_Sirdar_ (général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans
le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode
important de cette désastreuse retraite.
«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et
M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait
été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine
avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge
de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils
nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs
soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer;
ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs
couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue
que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour
débarrasser leur patrie des conquérants anglais.
«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du
major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous
croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour
chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant
qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le
bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de
Khoord-Caboul sur un poney.
«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou.
Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres
traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui
nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite
hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop
sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions
prudemment maintenus au petit pas.»
La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le
surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la
nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient
durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent
se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue
et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!
Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre
sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à
les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions,
et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve
alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut
encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et
le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk
et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.
Le _Sirdar_ conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis
à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il
ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les
autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour
Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité
supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés
dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady
Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre
européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son
enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari,
qui lui fit aussi parvenir ses lettres.
Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt;
elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou
commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa
prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore
troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19
février 1843:
«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les
vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable
tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai
sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous
moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je
descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait
l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris
m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress
Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de
décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis
tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous
sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je
trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la
cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le
chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis
Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.
Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de
Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea
trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre
mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille,
elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress
Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit
lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses
restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte
qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le
lapidèrent.
Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs
vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à
Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari
pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer
la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un
passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants
de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se
rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en
force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on
hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir
d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de
notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au
contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises
triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»
Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en
dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut,
dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient
d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition
très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres
épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort
ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette,
portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte
par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe
ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de
monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de
diverses manières.
«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes
pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain,
et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont
pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent
retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une
physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils
tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en
arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des
sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de
Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se
peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la
main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.
«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les
_numdas_ (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau
(riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à
de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs
doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous
buvions de l'eau fraîche dans une théière.»
Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux
chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de
délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort
d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière
Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie
ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un
autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait
été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque
jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis
qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité
suprême à Caboul.
Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait
toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres
circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit
obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de
gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous
admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous
de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan;
mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on
nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions
été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait:
l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul.
Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt
tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui
gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur
maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le
capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une
conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la
chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative,
Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les
capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre
lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout
fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent
un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan
20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000
roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la
parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que
l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à
fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait
reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions
partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer
tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue
du voyage.
12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs
du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange
verte.
13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à
ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger
les rats et les souris dont le fort est rempli.
14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours
qui battaient aux champs; ce qui, dans notre _yaghi_ (rebelle) position,
était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de
l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a
envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont
disparu.
15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul.
Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à
Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est
décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.
16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle
matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus
heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons
qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous
rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de
s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une
chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de
rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en
persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer
quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient
été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à
ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa,
en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne
pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet,
et je me mettrai à la tête de notre troupe.»
Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady
Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle
retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été
rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est
impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à
l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne
n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion
douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des
larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand
les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils
avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les
remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre
arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal
avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée
vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»
Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous
reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel
l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre
qu'elle eut à subir pendant sa captivité:
«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais
satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan.
Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait
juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après
avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme
qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles,
il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses
prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal
logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux
logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des
chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous
avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de
l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous
força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les
Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes?
D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements
s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour
nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous
dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne
crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées
que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en
rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais
cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces
notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème
qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de
l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par
les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il
traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses
yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid,
qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un
opprobre éternel.»
L'été du Parisien.
La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu
boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le
nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de
Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes
de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés
aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme
blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les
fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs
d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à
l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un
bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la
réalité.
Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce
vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard
qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la
misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.
Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles
des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a
appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans
ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée
de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à
toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le
départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil,
s'envole à tire-d'aile.
Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers
quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine
merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de
l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y
trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que
vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car,
pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les
frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de
vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de
vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!
Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui,
dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer
les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands,
amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand
l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret
la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en
maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs
infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester;
sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les
routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des
ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!
Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il
ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa
contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion
singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui
marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est
bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue
intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une
exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances
publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le
Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant
du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est _trente
centimes_ qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au
théâtre de Bobino.
Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou
civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont
il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des _Zingari_, et
les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse
femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale.
_Avance et marche_ donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne
mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton
bâton de voyage et ton bonnet de nuit; _Avance et marche!_
Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le
Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand
coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au
cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre
tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un
petit rosier, de gigantesques _coboea_; et tous les matins, quand le
soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve,
avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et
de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille!
comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur
redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes!
et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous
les jours.
Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le
distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le
Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un
jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le
printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées
de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de
pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.
Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels
désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir,
n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses
affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.
Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant
d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs
de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne
manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons.
De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces
hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins
heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils
sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur
leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont
respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la
Villette et Montfaucon.
Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination,
le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de
cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici
venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui
sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel
pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude,
la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas
on n'a pas étendu les poupons!
D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et
le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de
beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la
famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré
dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible,
il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre,
et il leur écrit ceci:
«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu
ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend
de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le
rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses
portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai
découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes,
bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique
plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de _fusillés à mort_. On dit
que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je
n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue
impraticable. Je compte sur loi; les _Parisiennes_ t'amèneront jusqu'à
ma porte.»
Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent
des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière
ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité,
pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.
Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement.
Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par
toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre
jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle
couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se
mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et
pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de
Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que
nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les
éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre
amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles,
sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer!
Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le
jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres
nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez;
_voiture à volonté_, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez _à
volonté_ mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la
vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et
tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec
le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au
nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié,
passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et
celui qui l'a faite si belle.
La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus
loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un
tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous
les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un,
deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la
maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le
propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et
qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se
trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion
pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château,
de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de
déménagement. Que l'été lui soit léger!
Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage!
voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien,
Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver,
qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons?
Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est
couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous
la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver,
ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et
vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante,
enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos
noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous
attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la
musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au
détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer
de plaisirs, vous allez vous reposer.
Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone,
n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous
entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et
de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes
et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits
coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement
le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule
nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a
guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections
nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos
ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau
que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on
va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et
ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces
ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter?
Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les
probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme
et d'une gaieté inaltérable.
Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et
parfois aussi la troisième _(con sordino)_, nous pouvons bien aller à la
mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez _l'Illustration_, et tout
est là.