3. L'égalité universelle...

Un grand nombre d'écrivains, notamment des auteurs anglais, ont

dit que les lois des États-Unis consacrent une grande égalité qui

ne se trouve pas dans les moeurs; que là, comme dans plusieurs

pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de

mépris pour les classes placées au-dessous d'elle; et que les

Américains, qui ont perfectionné la théorie de l'égalité, ne la

pratiquent point. J'avoue qu'en parcourant les États-Unis j'ai

reçu une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouvé

l'égalité politique mise en action par le concours de tous les

citoyens aux affaires du pays, mais l'égalité sociale s'est aussi

offerte à moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les

professions, dans toutes les habitudes.

Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui

les élèvent, les renversent quelquefois; et, dans tous les cas,

elles ne survivent point à l'égalité des partages établis par la

loi des successions.

Les professions, dont la diversité est si grande, ne font naître,

entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je

ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, où l'influence des

quakers a fait considérer l'égalité des professions comme un dogme

religieux, mais de tous les États de l'Union américaine. Partout

les professions, les emplois, les métiers, sont considérés comme

des industries; le commerce, la littérature, le barreau, les

fonctions publiques, le ministère religieux, sont des carrières

industrielles; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux,

plus ou moins riches, mais ils sont égaux entre eux; ils ne font

pas des choses pareilles, mais de même nature. Depuis le

domestique, qui sert son maître, jusqu'au président des États-

Unis, qui sert l'État; depuis l'ouvrier-machine, dont la force

brutale fait tourner une roue, jusqu'à l'homme de génie, qui crée

de sublimes idées; tous remplissent une tâche et un devoir

analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les

domestiques blancs, en Amérique, assistent leurs maîtres et ne les

servent pas, dans l'acception de la domesticité ordinaire. C'est

aussi une des raisons de la manière dont on fait le commerce aux

États-Unis: le marchand américain gagne certainement le plus qu'il

peut; je crois même qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en

aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne

demande, fût-il le plus misérable de tous les aubergistes. Ainsi

font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le

domestique par lequel on est servi dans un hôtel; tous demandent

leur salaire légitime, le prix de leur travail, et rien au-delà.

Accepter plus qu'il n'est dû, c'est recevoir l'aumône, et

conséquemment faire acte d'inférieur. On comprend maintenant

pourquoi le président des États-Unis reçoit à Washington sur le

pied de l'égalité la plus parfaite; le premier venu qui se

présente pour lui parler commence par lui donner une poignée de

main, il agit de même avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt

les différents États de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes

placés dans des postes éminents, tels que ceux de chancelier,

gouverneur, secrétaire d'État, parler, comme d'une chose toute

naturelle, de leur frère épicier, de leur cousin le marchand, etc.

Pour achever de prouver à quel point l'égalité pratique existe aux

États-Unis, je ne citerai que deux faits.

Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comté de l'État de

New York, accompagné du district attorney (c'est le magistrat qui

remplit les fonctions du ministère public), celui-ci, chemin

faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont,

me dit-il, j'allais voir l'auteur; il me peignit l'attentat sous

les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'était lui-même qui

avait fait condamner le coupable. J'arrivai à la prison plein des

plus sinistres impressions, et, à l'aspect du criminel,

j'éprouvais une sorte d'horreur, quand je vis le district attorney

s'approcher du condamné, et lui donner une poignée de main.

Une autre fois, dans un salon brillant où se trouvait réunie la

meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union,

je fus présenté à un monsieur fort bien mis, avec lequel je

m'entretins quelques instants; bientôt après je demandai quel

était ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant homme, le

shérif du comté. Je voulus savoir ce que c'était que le shérif, et

j'appris que c'était le bourreau [166].

D'où vient qu'en présence de faits semblables qui chaque jour se

renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes

différentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent

aux Américains la pratique de l'égalité?

La raison en est dans quelques faits mal appréciés et dans

quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour

des réalités.

Chez ce même peuple, où les fortunes et les conditions sont

uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime

sur la richesse et attacher un très grand prix à la naissance. On

ne dit pas: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honnête

et juste; cet autre est distingué par son esprit et par son

éloquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel

autre n'en vaut que la moitié.

Au sein de cette démocratie, maîtresse de la société, on voit

quelquefois se révéler des instincts tout aristocratiques de leur

nature. D'après la loi, les enfants partagent également la

succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent disposer de

leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout à un seul et

déshériter les autres. Il arrive très fréquemment qu'usant de son

droit, l'Américain accorde une dot très considérable à son enfant

premier-né, non pour le récompenser d'une conduite meilleure que

celle de ses frères, mais pour faire un aîné et lui donner une

position qui flatte l'orgueil du père de famille.

Ces mêmes Américains que vous voyez se mêler aux hommes de tous

les états attachent souvent une valeur puérile à l'antiquité de

leur origine et à la noblesse de leur extraction. Il y en a qui

vous racontent longuement leur généalogie; quelquefois ils

fausseront la vérité pour vous prouver une descendance illustre.

Il n'est pas sans exemple que celui qui véritablement appartient à

une famille aristocratique affecte une sorte de mépris pour ceux

qui montrent des prétentions du même genre sans les justifier.

«Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si

fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu: son père était

cordonnier.»

Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi

fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent

cependant une grande considération aux titres nobiliaires.

Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très bien,

seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis,

comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord

l'attention des Américains, attire leurs hommages; la question de

savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que

secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne

leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit

se rattacher par tous les moyens possibles à de petites

distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualité de

gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le

dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce,

soit par le barreau ou par toute autre profession à une position

de fortune un peu supérieure à celle du plus grand nombre, ne

manque pas d'ajouter à son nom le titre d'esquire (écuyer).

Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et

sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des États les

plus démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à

leur nom, et y joindre un nom de terre.

Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité

réelle aux États-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance

aristocratique? Non assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est

point un progrès du présent vers l'avenir, c'est une réminiscence

du passé.

Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des

Américains, il ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient

Anglais. Ce point de départ exerce sur leurs lois et sur toutes

leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement

à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Or, il y

a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans

l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie

source du respect qu'ont les Américains pour la fortune et la

naissance. C'est une tradition transmise d'âge en âge, un vieux

souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre toute la

puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas

sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces

prétentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanité;

partout où il y a des hommes, leur orgueil cherche des

distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez

les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent même

pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux États-Unis,

vient du peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être

démocrate, sous peine d'être traité comme un paria. Les moeurs de

la démocratie ne plaisent pas à tous, mais tous sont forcés de les

accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des habitudes plus

nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une

classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui

souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il

est pénible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente à monter

derrière leur voiture, n'importe à quel prix [168]; ceux-ci voient

avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu

éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques

sont le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur

faut étouffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent

de pareils sentiments encourent aussitôt la réprobation populaire,

et il leur faut à tout jamais renoncer au moindre avenir politique

dans leur pays.

Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au

pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces

petits instincts de résistance et d'hostilité contre la puissance

populaire.

J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent

sur les moeurs des États-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs

que je viens de combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus

d'égalité pratique aux États-Unis qu'en Angleterre. Entre autres

arguments à l'appui de son opinion, il rapporte une soirée passée

par lui dans un salon de New York, où se trouvaient réunies des

personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de

laquelle j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir

dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette

jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie,

mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse

bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton

conclut de là que les conditions, aux États-Unis, ne sont point

égales; cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait

de telles observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos

égales; car vous êtes ensemble dans le même salon [169].»

L'égalité sociale et politique aux États-Unis ne reçoit d'atteinte

véritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors

l'Américain ne croit pas violer le principe de l'égalité, parce

qu'il considère le nègre comme appartenant à une race inférieure à

la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays à

esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus

marquée, l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus

parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est

pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec

les égards et la distinction qu'apportent entre eux les membres

d'une classe privilégiée.]

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 101 / 102 题