Les événements arrivés à New York au mois de juillet 1834 ont
fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé
l'Émeute. À côté de la fable dont le fond est entièrement vrai, je
crois devoir placer le récit exact de tout ce qui s'est passé.
Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'État de New York en
1799; mais les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas
devenus les égaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle
sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en
possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité. C'est là le
grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des
États-Unis.
Tant que les nègres affranchis se montrent soumis et respectueux
envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis-à-vis de
ceux-ci dans une position d'infériorité, ils sont sûrs de trouver
appui et protection. L'Américain ne voit alors en eux que des
infortunés que la religion et l'humanité lui commandent de
secourir. Mais dès qu'ils annoncent des prétentions d'égalité,
l'orgueil des blancs se révolte, et la pitié qu'inspirait le
malheur fait place à la haine et au mépris.
Les nègres, étant en très petit nombre dans les États du Nord, se
soumettent en général sans aucune résistance à toutes les
exigences de l'orgueil américain. Il ne s'engage point de lutte,
parce que les opprimés acceptent l'injure et la tyrannie. La
collision grave dont New York a été le théâtre au mois de juillet
dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout à
fait extraordinaires. Il n'existe dans l'État de New York que
44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville
même 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs; ni les nègres
ni les Américains de New York ne peuvent donc avoir la pensée de
lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles; les
seconds, parce qu'ils sont trop forts. À la vérité il existe au
sein même de la population blanche un parti qui travaille à
établir l'entière égalité des noirs. Ce parti, composé de
philanthropes sincères, d'hommes religieux, de méthodistes et de
presbytériens ardents, attaque avec un zèle infatigable le préjugé
qui sépare les nègres des blancs. On les appelle les
abolitionnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage
partout où il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de
mariages mutuels, ils voudraient parvenir au mélange des deux
races. Ils ont organisé une société sous le titre de anti-Slavery
Society (Société contre l'esclavage), et fondé un journal qui
soutient les doctrines de la société. Ce parti a la force que
donnent une conviction profonde, un but honnête et des passions
généreuses, mais il est peu nombreux.
Pendant longtemps les réclamations qu'il éleva en faveur des
malheureux dont il s'était établi le patron, excitèrent peu
d'irritation parmi les Américains du parti contraire; mais vers le
commencement de l'année 1834, elles cessèrent d'être entendues
avec indifférence.
D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement
des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en
Amérique, même au sein des États où les nègres sont libres. On
conçoit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la
moitié des droits auxquels ils aspirent, aient été fortement émus
d'une révolution sociale, arrivée près d'eux, et faite au profit
d'êtres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression
a été ressentie non-seulement par les nègres, mais encore par
leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir
l'élan de la population noire, l'ont encouragé, et n'ont pas
compris que leurs efforts en faveur de la race noire, supportés
par les Américains quand ils se réduisaient à de vaines paroles,
exciteraient les passions les plus violentes, dès qu'ils
prendraient un caractère de réalisation possible. Témoins de ce
mouvement, qui n'était encore que moral et intellectuel, les
Américains ont senti la nécessité de l'étouffer à sa naissance; et
un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les
théories des abolitionnistes sur l'égalité des noirs, ont passé
tout à coup de la tolérance à l'hostilité.
Quelques succès des nègres et de leurs partisans sont venus
envenimer encore cette disposition ennemie.
Les mariages communs sont à coup sûr le meilleur, sinon l'unique
moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont
aussi l'indice le plus manifeste d'égalité; par cette double
raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre
chose la susceptibilité des Américains.
Vers le commencement de l'année 1834, un ministre du culte, le
révérend docteur Beriah-Green, ayant célébré à Utica le mariage
d'un nègre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans
la ville une sorte de soulèvement populaire, à la suite duquel le
révérend fut pendu par effigie sur la voie publique [170].
Peu de temps après, des ministres presbytériens et méthodistes
marièrent, à New York même, des blancs avec des gens de couleur.
Cette victoire remportée sur les préjugés encourage les nègres, et
irrite vivement leurs ennemis.
Le mois de juillet 1834 arrive: les Américains célèbrent
l'anniversaire de la déclaration de leur indépendance. C'est
toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la liberté et
sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les nègres entendent
quelque chose de ces déclamations, et leurs partisans ne manquent
pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la
race noire ont une liberté aussi sacrée, et des droits aussi
inviolables que les hommes blancs.
Le 7 juillet, un Américain, ami des nègres, publie dans un journal
une lettre où il annonce, qu'en dépit d'un préjugé qu'il méprise,
il se propose d'épouser une jeune fille de couleur [171].
Le même jour une réunion de gens de couleur se tient dans Chatam
Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'égalité des blancs
et des nègres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union,
forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la
société de musique sacrée, qui avaient coutume de se réunir dans
le même local, veulent l'occuper à l'instant où l'assemblée
africaine était en séance. De là naît un conflit fâcheux qui se
termine promptement, mais ajoute encore à l'irritation des deux
partis. En même temps, on fait circuler dans le public un pamphlet
contre l'esclavage; et en tête de ce pamphlet se voit une petite
gravure représentant un marchand de nègres qui arrache un esclave
à sa femme et à ses enfants, et le fait marcher devant lui à coups
de fouet: rien n'est négligé pour exciter l'indignation des nègres
et le zèle de leurs amis. Une nouvelle réunion dans Chatam-Chapel
est annoncée pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la
cause de la race noire; les blancs partisans des nègres sont
engagés à s'y rendre.
Alors commence à se manifester un sentiment très-vif d'irritation
dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile
envers les gens de couleur, et raille amèrement les blancs qui
méconnaissent leur dignité au point de se commettre dans la
société de misérables nègres. Les journaux appellent les nègres
the coloured gentlemen, et les négresses the ladies of colour; ils
accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publié
son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la
réunion de Chatam-Chapel se prépare, une opposition puissante
s'organise, et tout annonce qu'à l'occasion de cette assemblée,
une collision fâcheuse s'engagera. Il est à remarquer qu'au moment
où ces faits se passaient, la chaleur était excessive à New York.
Les 9, 10 et 11 juillet ont été, en Amérique, les jours les plus
chauds de l'année 1834. Les degrés de la température ne sont pas
étrangers aux mouvements populaires [172].
Au jour marqué (le 9 juillet) une grande foule environne la
chapelle de Chatam; mais la police, prévoyant une lutte, avait
défendu la réunion, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait
dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un
désordre avait seul attirés, et qui ne pouvaient se retirer sans
avoir rien fait de mal. C'était l'heure du spectacle: on apprend
en ce moment qu'il y a au théâtre de Bowery un acteur anglais,
nommé Farren, accusé d'avoir mal parlé du peuple américain. À
Bowery! À Bowery! crient plusieurs voix; aussitôt la foule se
porte en masse vers le théâtre qui, un instant après, ne présente
qu'une scène de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est
terminée, les perturbateurs se ravisent, et reviennent à la
première pensée qui les avait mis en mouvement.
Au nombre des plus ardents amis des nègres se trouvait un
Américain, nommé Arthur Tappan [173].
On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et
il avait même osé quelquefois se montrer publiquement dans leur
compagnie. Une voix fait entendre ces mots: «À la maison d'Arthur
Tappan!» Et la multitude s'y porte aussitôt; arrivés là, les
factieux brisent les fenêtres, enfoncent les portes; ne trouvant
personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent
dans la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces
entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour à
tour vainqueur et vaincu; à deux heures du matin le combat avait
cessé, telle fut la journée du 9. Le lendemain la sédition prend
un caractère encore plus grave. On apprend que le peuple a formé
le projet de détruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear-
Street, et d'attaquer la demeure du révérend docteur Cox, ministre
presbytérien, attaché aux nègres et à leur cause. En effet, le 10
au soir, la foule se porte vers l'église du docteur Cox, lance
contre les fenêtres et les portes des projectiles, et se retire;
de là elle se rend à la maison du ministre presbytérien; mais le
docteur Cox et sa famille avaient quitté New York, sur l'avis des
dangers qui les menaçaient; alors les factieux entreprennent de
démolir la maison, et ils étaient déjà à l'oeuvre lorsqu'un
détachement de miliciens, envoyé par l'autorité, arrive: les
séditieux, retranchés derrière des barricades, faites à l'aide des
charrettes et tombereaux renversés, essaient de résister; mais,
après un combat un peu opiniâtre, ils cèdent la place. Le même
jour, une autre église, appartenant à des gens de couleur et
située dans le voisinage de Laight-Sireet, avait été l'objet des
mêmes attaques et des mêmes violences. Les insurgés avaient
entrepris sa démolition; une grande foule s'était également réunie
aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle s'était dispersée
tranquillement sur l'assurance donnée par les propriétaires de cet
édifice, que jamais on n'y admettrait de réunions ayant pour objet
l'abolition de l'esclavage. À minuit tout était rentré dans
l'ordre: mais des troubles plus graves étaient annoncés pour le
lendemain, 11 juillet.
Il paraît bien constant que si, pendant la journée du 10 et le 11
au matin, l'autorité, eût pris des mesures énergiques, le
mouvement séditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite.
Il suffisait d'ordonner à la milice de repousser la force et de
faire usage contre les insurgés de toutes ses armes, sans aucune
exception.
Un journal, qui paraissait être en ce moment l'organe du parti de
l'ordre, écrivait le 10 au soir:
«Il est nécessaire qu'un tel état de choses cesse. On ne saurait
tolérer qu'une société policée comme la nôtre soit chaque nuit
troublée par des rassemblements illégaux et séditieux, quelle que
soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorité civile,
est impuissante pour réprimer de pareils excès, il faut recourir à
la force militaire; et si la force armée est mise en réquisition,
il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade,
qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'à aggraver le mal.
Nous le déclarons donc sans hésiter si la nécessité exige qu'on
requière la force militaire, et que, sur les sommations de
l'autorité civile, la populace ne se disperse pas à l'instant
même, il faut tirer sur elle (they should be fired upon) [174].»
Cependant le parti de ceux qui réclamaient l'emploi de ces moyens
énergiques de répression n'était pas le plus fort ni le plus
nombreux. S'il s'était agi d'un mouvement purement politique, on
aurait vu aussitôt la majorité s'armer de toute sa puissance pour
écraser les attaques ou les résistances de la minorité. Mais, dans
cette circonstance, les habitants de New York étaient partagés
entre deux impressions contraires. Des habitudes régulières, des
idées de légalité et des besoins de paix leur faisaient sentir la
nécessité d'arrêter la sédition. Et cependant le sort des victimes
n'excitait pas leur intérêt. À vrai dire, la majorité s'associait
du fond de l'âme aux violences du petit nombre; et cependant par
respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par
pudeur, elle était forcée de les combattre. Cette situation
étrange explique la mollesse des mesures prises par l'autorité
civile contre l'insurrection.
Dès la matinée du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en
mouvement; mais on savait qu'ils n'avaient point reçu l'ordre de
faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle émeute. Ce n'est pas,
comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible
l'emploi des armes à feu contre les rebelles. Le maire de New York
avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point
incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire.
Les premières violences des insurgés se portèrent sur les magasins
d'Arthur Tappan. Ils lancèrent des volées de pierres dans les
vitres de la maison, et se disposaient à des voies de fait plus
graves, lorsque l'arrivée des miliciens leur fit prendre la fuite.
Le soir, vers neuf heures, l'église du docteur Cox, qui la veille
avait été attaquée, est assaillie de nouveau par une multitude
furieuse; mille projectiles sont lancés contre ses murs; les
hommes de la police arrivent, mais ils sont repoussés par le
peuple. Dans le même moment, un autre rassemblement d'insurgés se
livre ailleurs à des violences plus criminelles et plus impies;
dans Spring-Street, l'église du révérend docteur Ludlow, que son
dévouement à la cause des nègres recommandait à la haine des
factieux, est envahie; les fenêtres sont brisées, les portes
enfoncées, les murs démolis; les ruines et les décombres de
l'édifice religieux servent à faire des barricades derrière
lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage
entre le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est
dans toute la cité: après plusieurs alternatives de succès et de
revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurgés se retirent,
mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de
destruction: ils se rendent au domicile du révérend docteur
Ludlow, brisent les portes et les fenêtres de sa maison, entrent
et se livrent à toutes sortes de violences. Au même instant
l'église appartenant aux noirs, et située dans Centre-Street,
était livrée à la fureur populaire. On avait répandu le bruit que,
peu de jours auparavant, le ministre de cette église, le révérend
Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son
caractère religieux, avait marié un homme de couleur à une femme
blanche [175]; dès lors l'exaspération de la multitude était arrivée
à son comble. Les portes et les fenêtres sont arrachées, brisées,
démolies, aux applaudissements des spectateurs; tout ce qui se
trouve dans l'intérieur de l'église est saisi et jeté dans la rue.
Bientôt les maisons adjacentes et occupées par des gens de couleur
sont attaquées; on en brise les fenêtres, on en force les portes,
on en démolit les murs; les meubles sont saccagés, pillés, brûlés;
dans plusieurs quartiers de la ville, les mêmes actes de violences
se reproduisent.
D'autres églises sont profanées; tout ce qui appartient aux gens
de couleur est frappé d'anathème. Leurs personnes ne sont pas plus
respectées que leurs propriétés: partout où un homme de couleur
paraît, il est aussitôt assailli. Cependant comme tous étaient
frappés de terreur, tous se cachaient. Alors la populace,
ingénieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants
qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcés de se
montrer. Obéissant à l'injonction du peuple, une négresse paraît à
sa fenêtre, afin d'éclairer sa demeure. Alors une grêle de pierres
tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le même
sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut qu'il y a là des
nègres: il attaque les maisons et les démolit [176].
Il est juste de le dire, en présence de ce vandalisme impie,
l'immense majorité des Américains, et ceux même qui la veille
sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de dégoût et
d'horreur. Tous ceux qui dans la cité ont des intérêts à conserver
éprouvèrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public
une réaction générale, non en faveur des nègres, mais contre leurs
oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps
maîtresse de la ville une populace factieuse et sacrilège. On
savait que les insurgés se proposaient de continuer le jour
suivant leurs actes de violence et de détruire de fond en comble
les églises et les écoles publiques des noirs. Le maire de la
ville donna les ordres les plus rigoureux à la milice. La presse
fit entendre aux rebelles un langage impitoyable: «Que ceux qui
montreront le moindre penchant à la sédition soient tués comme des
chiens.» disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La
milice marcha pleine d'ardeur contre les insurgés. Aussitôt la
sédition fut vaincue pour ne plus relever sa tête. Le jour
suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au
conseil de la cité. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de
l'émeute, il avait jugé suffisants pour la réprimer des moyens que
l'événement avait fait reconnaître inefficaces; cet aveu naïf
d'une erreur dont les conséquences avaient été si déplorables,
parut tout à fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre
les mouvements de l'opinion publique. Quand la sédition éclata, on
se plaisait à penser que des mesures rigoureuses ne seraient point
indispensables pour la combattre; elle n'atteignait que des gens
de couleur. On conserva cette espérance le plus longtemps
possible. Tous ont su gré aux magistrats d'avoir partagé
l'illusion commune.
La lutte étant terminée, chacun des partis s'efforça d'en éluder
la responsabilité. La majorité de la population s'était levée pour
comprimer les factieux: à l'instant où la sédition prit un
caractère alarmant pour la cité, le plus grand nombre s'efforça de
mettre l'insurrection et ses conséquences morales à la charge des
victimes. Les insurgés étaient sans doute coupables de s'être
placés au-dessus des lois; mais les nègres et leurs partisans ne
les avaient-ils pas provoqués? Un journal poussa l'égarement de la
passion jusqu'à demander qu'on mît en accusation, comme coupables
d'attentat à la paix publique, MM. Tappan et le docteur Cox, dont
l'insurrection avait causé la ruine.
Ceux qui n'étaient pas aussi sévères envers les partisans de la
race noire, étaient au moins très indulgents pour ses ennemis. La
presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des
arguments à ceux qui n'avaient que des passions.
La véritable cause de l'hostilité contre les nègres est, comme je
l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs blessés par les
prétentions d'égalité que montrent les gens de couleur. Or, un
sentiment d'orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les
Américains n'étaient point fondés à dire: Nous avons laissé
frapper les nègres dans nos cités, nous avons souffert qu'on
renversât leurs demeures privées, qu'on profanât et qu'on abattît
leurs temples sacrés, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir
s'égaler à nous. Ce langage, qui eût été celui de la vérité, eût
annoncé trop de cynisme.
-- Voici comment la presse a tiré d'embarras les Américains:
«Les partisans des nègres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens
de couleur soient les égaux des blancs, demandent l'abolition de
l'esclavage dans toute l'Union; or, c'est demander une chose
contraire à la constitution des États-Unis; en effet, cette
constitution garantit aux États à esclaves la conservation de
l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder: le Nord et le Sud
ont des intérêts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage.
Si le Nord travaille à détruire l'esclavage dans le Sud, il fait
une chose hostile et contraire à l'Union des États entre eux. Il
faut donc être un ennemi de l'Union pour être partisan de
l'affranchissement des nègres.»
La conséquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon
citoyen doit, aux États-Unis, protéger la servitude des noirs, et
que les véritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent.
Les factieux, qui se livrèrent pendant trois jours aux violences
les plus iniques et les plus impies, étaient au fond animés d'un
bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour
une race malheureuse, avaient excité la juste indignation des
blancs, étaient traîtres à la patrie. Telles sont les conséquences
d'un sophisme.
Sans doute les États du Sud peuvent seuls abolir chez eux
l'esclavage; mais depuis quand les Américains du Nord ont-ils
perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise? Ils ont
détruit l'esclavage dans leur sein; et il leur serait interdit de
désirer sa destruction dans une contrée voisine! Ce n'est pas une
loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est
criminel, que devient le droit de discussion, la liberté de penser
et d'écrire? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour
attaquer la plus monstrueuse des institutions? Les Américains
permettent au plus vil pamphlétaire d'écrire publiquement que leur
président est un misérable, un escroc, un assassin; et un homme
honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire à ses
concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vouée
à la servitude; que la nature se révolte en voyant l'enfant
arraché au sein de sa mère, l'époux séparé de l'épouse, l'homme
frappé et déchiré par l'homme, et tout cela au nom des lois!!
Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il
écraser sans pitié ce nègre affranchi, qui, dans le Nord, aspire
aux droits de l'homme libre?
-- Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la société anti-
slavery publia la déclaration suivante:
1º Nous désavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les
mariages entre les blancs et les personnes de couleur;
2º Nous désavouons et désapprouvons entièrement le langage d'un
pamphlet qu'on a fait récemment circuler dans la ville, et dont la
tendance serait d'exciter à la désobéissance aux lois;
3º Notre principe est qu'il faut obéir aux lois les plus dures
tant qu'on n'est pas parvenu à en obtenir la réformation par des
moyens paisibles;
4º Nous désavouons, comme nous l'avons déjà fait, toute intention
de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du
pays, ou de solliciter du congrès aucun acte excédant ses pouvoirs
constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait
l'esclavage dans tous les États de l'Union [177].
Tout cela prouve qu'aux États-Unis il y a, sous l'empire de la
souveraineté populaire, une majorité dont les mouvements sont
irrésistibles, et qui écrase, broie, anéantit tout ce qui
contrarie sa puissance et gêne ses passions.
Les événements qui viennent d'être racontés trouvèrent, quelques
jours après, un triste écho dans la ville de Philadelphie. Le 11
août 1834, sans aucune cause ni prétexte, les blancs attaquèrent
les nègres; une lutte très vive s'engagea et dura une demi-
journée; l'autorité et ses agents déployèrent une grande énergie
contre la sédition qui fut vaincue; mais elle jeta le
découragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait
dans un journal: «Durant les deux derniers jours qui viennent de
s'écouler, les bateaux à vapeur qui vont de Philadelphie au New
Jersey n'ont cessé de porter une grande quantité de gens de
couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se
déterminent à chercher ailleurs un refuge. On voit sur les côtes
du New Jersey des tentes où les nègres trouvent un abri
temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans
un lieu où leur vie et leur liberté soient assurées [178].»
Ainsi, les nègres que le Nord affranchit sont refoulés par la
tyrannie dans les États du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein
de l'esclavage.]
[1] Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie
exposé, dans l'avant-propos, un fait dont la révélation affaiblit,
disent-elles, l'intérêt du roman. Voici le motif qui m'a fait
agir :
L'odieux préjugé que j'ai pris pour sujet principal de mon
livre est si extraordinaire et tellement étranger à nos moeurs,
qu'il m'a semblé qu'on croirait difficilement en France à sa
réalité, si je me bornais à l'exposer dans le texte d'un ouvrage
auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas
enclin à regarder les développements que je présente comme
les accessoires d'une fiction arrangée selon mon bon plaisir ?
- Bien résolu d'offrir à mes lecteurs un tableau fidèle et
sincère, j'ai dû les prévenir de la vérité de mes peintures, et
leur montrer d'abord, dans toute sa nudité le préjugé que
j'allais décrire, et dont je ferais ressortir les tristes
conséquences sans les exagérer. Malgré cette précaution, plus
d'une personne m'a demandé si l'antipathie des Américains
contre les gens de couleur était vraiment portée au degré de
violence que j'indique dans mon livre ; ceux qui m'ont adressé
cette question m'ont prouvé combien est utile la notion que je
donne dans l'avant-propos.
(Note de la seconde édition.)
[2] Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Saint-
Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant à
New York, alla au théâtre où il se plaça parmi les blancs. Le
public américain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui
intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la
salle avec violence. Je tiens ce fait de celui même auquel la
mésaventure est arrivée.
[3] Les luttes sanglantes survenues récemment aux États-
Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent à
certains passages de ce livre un caractère presque
prophétique. (Note de la troisième édition.)
[4] Note du copiste : Pour faciliter la consultation de
l'ouvrage, les notes qui, dans l'édition imprimée, étaient
regroupées en fin de volume, sont placées in situ dans cette
version numérisée.
[5] Note de l'auteur. Les migrations d'Europe en
Amérique prennent chaque année un nouvel accroissement ;
dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a
reçu 4,209 émigrants presque tous Allemands ; New York en a
vu débarquer 35,000 depuis le commencement de la belle
saison jusqu'en août de la même année ; à Québec, 19
vaisseaux sont arrivés dans l'espace de deux jours, avec 2,194
Irlandais ; enfin l'on évalue à 100,000 le nombre des
Européens qui, durant l'année 1854, auront traversé
l'Atlantique pour aller s'établir dans le Nouveau Monde. (V. les
journaux américains et anglais d'août et septembre 1834.)
[6] Note de l'auteur. Le Détroit. Rivière qui porte les eaux
du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac Érié.
[7] Note de l'auteur. Le trait le plus frappant dans les
femmes d'Amérique, c'est leur supériorité sur les hommes du
même pays.
L'Américain, dès l'âge le plus tendre, est livré aux
affaires : à peine sait-il lire et écrire qu'il devient
commerçant ; le premier son qui frappe son oreille est celui de
l'argent ; la première voix qu'il entend, c'est celle de l'intérêt ;
il respire en naissant une atmosphère industrielle, et toutes
ses premières impressions lui persuadent que la vie des
affaires est la seule qui convienne à l'homme.
Le sort de la jeune fille n'est point le même ; son
éducation morale dure jusqu'au jour où elle se marie. Elle
acquiert des connaissances en histoire, en littérature ; elle
apprend, en général, une langue étrangère (ordinairement le
français) ; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle.
Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables
s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours
de ses habitudes, passe son temps à la banque ou dans son
magasin ; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour où
elle prend un époux, compare la vie réelle qui lui est échue à
l'existence qu'elle avait rêvée. Comme rien dans ce monde
nouveau qui s'offre à elle ne parle à son coeur, elle se nourrit
de chimères, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est
très religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle
vit près d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses
jours. Le soir, l'Américain rentre chez lui, soucieux, inquiet,
accablé de fatigue ; il apporte à sa femme le fruit de son
travail, et rêve déjà aux spéculations du lendemain. Il
demande le dîner, et ne profère plus une seule parole ; sa
femme ne sait rien des affaires qui le préoccupent ; en
présence de son mari, elle ne cesse pas d'être isolée. L'aspect
de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Américain au
monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de
tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux
ménages dans lesquels le mari, après une absence, embrasse
sa femme et ses enfants ; on les appelle the kissing families.
Aux yeux de l'Américain, la femme n'est pas une compagne,
c'est une associée qui l'aide à dépenser, pour son bien-être et
son confort, l'argent gagné par lui dans le commerce.
La vie sédentaire et retirée des femmes, aux États-Unis,
explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur
complexion ; elles ne sortent point du logis, ne prennent
aucun exercice, vivent d'une nourriture légère ; presque toutes
ont un grand nombre d'enfants ; il ne faut pas s'étonner si
elles vieillissent si vite et meurent si jeunes.
Telle est cette vie de contraste, agitée, aventureuse,
presque fébrile pour l'homme, triste et monotone pour la
femme ; elle s'écoule ainsi uniforme jusqu'au jour où le mari
annonce à sa femme qu'ils ont fait banqueroute ; alors il faut
partir, et l'on va recommencer ailleurs la même existence.
Toute famille américaine contient donc deux mondes
distincts : l'un, tout matériel ; l'autre, tout moral. Quelle que
soit l'intimité du lien qui unit les époux, on voit toujours entre
eux la barrière qui sépare le corps de l'âme, la matière de
l'intelligence.
[8] Note de l'auteur. Destruction cruelle et prématurée...
Aux États-Unis, on ne saurait calculer le nombre des
jeunes femmes qui sont atteintes et périssent victimes de la
phthisie pulmonaire.
[9] Note de l'auteur. Pour être innocente...
« Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. »
(Chateaubriand, Mélanges litt.)
[10] Note de l'auteur. C'est elle qui fixe son choix...
Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point ; s'ils
font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par
un peu de constance. La société blâmerait un père qui
résisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce n'est pas que,
dans ce pays de liberté, l'autorité paternelle soit désarmée ; la
loi donne aux parents le droit d'exhérédation dans toute son
étendue ; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance,
parce que les moeurs, toujours plus puissantes que les lois,
protègent la liberté dans le mariage.
[11] Note de l'auteur. En naissant, de grandes richesses...
Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens
que le hasard d'une fortune héréditaire et d'une éducation
polie rend propres aux intrigues de société et aux galanteries ;
mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font
seulement signe de troubler la paix d'un ménage, ils trouvent
le monde américain ligué tout entier contre eux pour les
combattre et pour écraser l'ennemi commun. Ceci explique
pourquoi les Américains célibataires, qui ont de la fortune et
des loisirs, ne restent point aux États-Unis et viennent vivre en
Europe, où ils trouvent des hommes intellectuels et des
femmes corrompues.
[12] Note de l'auteur. Point de différence de rang...
Aussi, quiconque séduit une jeune fille contracte, par le
fait même, l'obligation de l'épouser ; s'il ne le faisait pas, il
encourrait la réprobation du monde et serait repoussé de
toutes les sociétés.
Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant à
l'aristocratie séduise une jeune fille de la classe moyenne, son
aventure fait peu de scandale : et le grand monde où il vit lui
pardonne aisément le dommage qu'il a causé dans des rangs
inférieurs. Il n'en peut être ainsi dans une société où les
conditions sont égales et où les rangs ne sont point marqués.
[13] Note de l'auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne
savait pas.
V. la note relative à la sociabilité des Américains.
[14] Note de l'auteur. Il détestait les Anglais.
Dire que les Américains haïssent les Anglais, c'est rendre
imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des États-
Unis furent soumis à la domination anglaise, et au souvenir de
leur indépendance conquise se mêle celui des guerres dont elle
a été le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimitié
profonde contre les Anglais.
La civilisation avancée de l'Angleterre inspire aussi des
sentiments de jalousie très prononcés à tous les Américains.
Cependant, lorsque la pensée d'une rivalité sort un instant de
leur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi
grande que l'Angleterre ; et l'on retrouve dans leur âme ce
sentiment de piété filiale qui rattache les colonies à la mère
patrie, longtemps après qu'elles sont devenues libres.
Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour ;
mais la jalousie s'accroît. La prospérité matérielle des États-
Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un
oeil inquiet : et l'Amérique ne peut se dissimuler, malgré la
rapidité de ses progrès, qu'elle est encore inférieure à
l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de
légitime dans son principe ; mais l'orgueil national, que la
presse de Londres comme celle de New York excite à l'envi,
vient envenimer cette disposition.
Les journaux anglais sont pleins de mépris pour les États-
Unis qu'ils représentent comme un pays entièrement sauvage.
« Comparez donc, dit un magazine anglais publié à Londres,
la moralité de l'Angleterre et de l'Amérique, comme si aucun
parallèle pouvait s'établir entre un pays surchargé de
population, où six millions d'individus sont de race
commerçante et manufacturière, et dans lequel les yeux sont
assaillis d'objets qui invitent au larcin ; et l'Amérique où il n'y
a rien à voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau ; où la terre est
la seule chose sur laquelle on puisse vivre ; où il faut que
chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc. ; où tout le
savoir-faire de la vie consiste à planter du maïs et des
pommes-de-terre, et où l'excès du luxe est d'en faire un
pudding ; où la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en
mouvement la population d'une province, etc. » Suivent
beaucoup d'autres observations du même genre. (V. Daily
commercial gazette, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les
jours on lit de semblables invectives dans les feuilles
anglaises ; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des
Américains est assez naturelle, et leur ressentiment est en
proportion exacte de l'injustice des Anglais à leur égard.
Une autre cause amène encore un effet semblable. Les
Anglais qui voyagent en Amérique y sont parfaitement
accueillis pour trois raisons : la première est que les
Américains sont naturellement hospitaliers pour des étrangers
qui parlent leur langue ; 2º quoique jaloux de l'Angleterre, ils
éprouvent un véritable plaisir à recevoir individuellement
chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient
plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus ; 3º
enfin ils désirent être jugés favorablement, eux et leur pays,
par les Anglais, précisément parce qu'ils sont leurs rivaux ; ils
s'efforcent donc d'être polis, pour leur prouver que l'Amérique
n'est pas sauvage ; et comme ils croient de très bonne foi avoir
dans leur pays de fort belles choses à montrer, ils se mettent
en devoir d'étaler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les
richesses morales et matérielles des États-Unis.
Cependant, plein de ses préjugés nationaux et pouvant
d'ailleurs, sans partialité, trouver l'Amérique inférieure à son
pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, écrit son voyage
transatlantique, lequel n'est autre qu'une satire continue en
un ou deux volumes ; quelquefois il ne respecte pas même les
noms propres, et livre à la risée de ses concitoyens les dignes
étrangers dont il a reçu l'hospitalité. Les plus réservés dans
leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publié en
Angleterre arrive bientôt aux États-Unis, où son apparition
est un coup de foudre pour les vanités américaines.
La rivalité, qui existe entre les Américains et les Anglais
n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux
peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la
prétention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les
deux ont raison. En Angleterre, la classe supérieure possède
une délicatesse de langage qui est inconnue en Amérique, si ce
n'est dans un petit nombre de salons qui font tout-à-fait
exception ; et aux États-Unis, où il n'existe ni classe
supérieure ni basse classe, la population entière parle l'anglais
moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais
aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la
classe inférieure de ce pays.
[15] Note de l'auteur. Où tout le monde a des esclaves.
Les états où l'esclavage existe encore sont le Maryland, la
Virginie, les deux Carolines, la Géorgie, Alabama, Mississipi,
Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la
Louisiane, les territoires d'Arkansas et de la Floride, et le
district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui
suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des
esclaves.
[16] * « De la société biblique. »
Il existe aux États-Unis une multitude d'associations
religieuses dont l'objet principal est de répandre la Bible. On
en compte à New York seul plus de dix ; l'une sous le titre
d'American Bible Society, l'autre, sous celui d'American
Tract Society, etc. En 1850, cette dernière société a distribué
242,183 Bibles (a).
C'est en répandant la Bible que les protestants, et
notamment les presbytériens qui sont les plus zélés de tous,
espèrent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre
n'est point à la portée de toutes les intelligences, il renferme
plus d'un passage obscur et propre à recevoir des
interprétations diverses. Comme j'exprimais cette pensée en
demandant quel était l'inconvénient d'épurer le texte des
Bibles remises entre les mains du peuple, un presbytérien me
répondit avec un accent plein de conviction : « La Bible est un
livre sacré qui vient de Dieu ; il est bon tout entier ; le peuple
sait de quelle source divine il provient, et il a foi en lui. Tout
extrait de la Bible serait l'oeuvre de l'homme et ne mériterait
aucune confiance ; on ne doit rien retrancher à la parole de
Dieu. »
(a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831.
[17] Note de l'auteur. « Société de tempérance. »
Une association se forma à Boston en 1813, sous le nom de
Société du Massachusetts pour la suppression de
l'intempérance, son objet était de diminuer l'usage, si
commun aux États-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses
efforts furent peu efficaces ; cependant l'association s'étendit
chaque jour davantage ; en 1826 la société américaine de
tempérance fut organisée ; de cette époque datent des
réformes salutaires dans les moeurs des Américains. Le
sixième rapport de la société de tempérance établit que,
depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cessé de
fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont
discontinué d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux
américains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de
cinq mille personnes adonnées à l'ivrognerie sont devenues
sobres.
V. American almanach, 1834, p. 89.
[18] Note de l'auteur. « La société de colonisation. »
Fondée à Washington en 1816, par les soins du révérend
Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens
de couleur devenus libres. V. à ce sujet l'appendice à la fin de
ce volume.
[19] Note de l'auteur. « Antimaçon. »
Ce mot indique qu'il existe aux États-Unis des maçons,
c'est-à-dire des sociétés de franc-maçonnerie. Dans un pays de
liberté universelle et illimitée, ces sociétés ne peuvent être ni
utiles aux citoyens pour la conquête ou la conservation de
leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre
lequel on a mille moyens d'attaques légaux et patents. Aussi
jusqu'à présent la maçonnerie n'est-elle le symbole d'aucun
parti politique. Le général Jackson, président des États-Unis
et représentant du parti républicain, est franc-maçon, de
même que M. Clay, son antagoniste aux dernières élections,
dont les opinions sont considérées comme moins
démocratiques.
La création d'une franc-maçonnerie aux États-Unis ne
s'explique guère que par le penchant qu'ont les Américains à
imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature
de leur gouvernement ; les rapports de philanthropie et de
fraternité qui s'établissent entre tous les membres de la franc-
maçonnerie, ont pu cependant inspirer aux Américains le
désir de voir cette institution transportée chez eux.
Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mêmes peu
d'importance : « Il n'y a qu'une chose plus absurde que les
maçons me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont
les anti-maçons. »
Cependant, vers l'année 1827, un événement déplorable
est venu provoquer l'attention publique sur la franc-
maçonnerie, et a rendu moins indifférente dans l'opinion la
participation à cette société. Un nommé Morgan, de l'État de
New York, affilié aux francs-maçons, se sépara d'eux
subitement et devint antimaçon ; il paraît même qu'il
annonça l'intention de divulguer les statuts et les secrets de
l'association ; quelques, jours après il disparut de son
domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il était
devenu ; mais bientôt après on trouva son cadavre flottant sur
le lac Erié, où tout porte à penser que des meurtriers l'avaient
précipité. Des poursuites judiciaires furent commencées, des
indices recueillis ; mais les témoins, dont on aurait pu tirer
quelques lumières, étaient frappés d'une telle terreur, qu'ils ne
voulurent rien dire à la charge des inculpés.
Cette affaire a été, pour le parti antimaçonique, un signal
de recrudescence. Beaucoup de personnes désintéressées ont
de très bonne foi repoussé une association qui avait été la
cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres
se sont empressées d'exploiter au profit de leur ambition
particulière ce mouvement des esprits, et ont tâché
d'organiser le parti anti-maçonnique, dans un intérêt
apparent de morale, et en réalité dans le but unique de se
placer à la tête d'une opinion. Dans un pays où il n'existe point
de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie à se
produire ; à la place d'intérêts réels, elles sont obligées d'en
créer de factices ; alors un fait, une idée, sont des accidents
heureux dont elles s'emparent ; c'est un costume pour jouer
leur rôle.
Toutes les questions politiques relatives à l'existence et à
la nature des partis aux États-Unis sont traitées dans
l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la démocratie
en Amérique. (V. tome II, chap. 2.)
[20] Note de l'auteur. Austérité des puritains de la
Nouvelle-Angleterre.
Cette austérité ne se montre pas seulement dans les
moeurs ; on la voit également paraître dans les lois : l'ivresse,
les jeux de hasard, la fornication, le blasphème,
l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des
délits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le
puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce
encore son influence sur presque tous les États de l'Union ;
c'est ainsi que le code pénal de l'Ohio punit de
l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non
mariés. J'ai vu à Cincinnati des individus condamnés pour ce
délit, et renfermés dans un cachot infect, où l'air extérieur ne
pénètre jamais.
À New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes,
les dés, le billard, sont défendus dans tous les lieux publics,
auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars
d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les maîtres de
paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent à
un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la
somme gagnée ; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en
pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est déclaré
coupable d'un délit (misdemeanor), et passible d'une amende
qui ne peut être moindre du quintuple de la somme gagnée ou
perdue (a). La loi du même État punit les jurements et les
blasphèmes (b) ; elle défend la vente de liqueurs fortes dans le
voisinage d'une assemblée religieuse, à moins que ce ne soit à
une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la
Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d) ; elles
portent tantôt l'amende, tantôt l'emprisonnement contre
l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez
lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu
pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou
conseil judiciaire, comme s'il était en démence, et quiconque,
aubergiste, distillateur ou épicier, lui vend des liqueurs fortes
ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e).
(a)V. Statuts révisés de l'État de New York, t. 1er, 1re
partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662.
(b)V. ibid., art. 6, p. 673.
(c)V. ibid., art. 7, p. 674.
(d)V. Purdon's digest, vº Gamings and lotteries, p. 344 et
suiv.
(e)V. Purdon's digest, vº Drunkards, p. 223, 6e sect.
[21] Note de l'auteur. « Quand venait le dimanche... »
La célébration du dimanche ne se borne pas en Amérique
comme chez nous, à une cérémonie ; elle dure tout le jour.
Chacun, après l'office, rentre chez soi, et bientôt on ne voit
dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants.
Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui
avoisinent les églises sont barrées à l'aide de chaînes
suspendues en travers, à deux pieds au-dessus du sol. On
dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par
laquelle l'ennemi aurait passé la veille, et où il n'aurait laissé
que des morts. La loi de l'État de New York porte que, le jour
du dimanche, tous amusements, tels que la chasse à courre et
à tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il
est défendu à tout aubergiste ou distillateur de débiter aucune
liqueur spiritueuse, et à tout négociant de vendre aucune
marchandise. (V. Statuts révisés de New York, t. 1, p. 675 et
676.)
Il paraît bien certain qu'un grand nombre d'Américains,
renfermés chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la
Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des
oeuvres qui n'ont rien de pieux : les uns s'abandonnent sans
frein à la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amérique
que, les jeux publics les plus innocents étant prohibés, le
joueur se livre clandestinement aux plus dangereux ; d'autres
s'enivrent de liqueurs spiritueuses ; un grand nombre, parmi
ceux qui appartiennent à la classe ouvrière, se couche aussitôt
après l'office. Le même fait s'observe en Angleterre,
conséquence de la même cause. Le protestantisme, qui
recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement,
et exclut toutes sortes de réjouissances, n'a considéré que la
condition des hautes classes de la société. Cette observation
tout intellectuelle du saint jour convient à des esprits cultivés,
et est propre à élever singulièrement des âmes capables de
méditation ; mais elle ne sied point aux classes inférieures.
Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul
travaille toute la semaine, passe toute la journée du dimanche
à penser. Vous lui refusez des amusements publics ; retiré
dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers
plaisirs.
[22] Note de l'auteur. Qui voyagent le dimanche...
Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-
Angleterre), d'après laquelle on peut arrêter les gens qui
voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, à une
amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit
demander une autorisation de voyager pendant le saint jour.
Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans
avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans.
(V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403,
1815, chap. 135. La loi de New York contient une disposition
analogue, mais moins sévère. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.)
[23] Note de l'auteur. - ** La malle-poste...
Autrefois le service de la poste était entièrement
suspendu pendant le dimanche ; la malle aux lettres était elle-
même arrêtée ; mais, depuis plusieurs années, on s'est relâché
de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve
ce changement ; mais les presbytériens le censurent
amèrement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impiété
contre le siècle.
[24] Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle
sera protestante.
C'est une opinion très répandue parmi les presbytériens
des États-Unis, que l'irréligion en France est due au
catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le zèle
religieux qu'elle a perdu.
La société biblique américaine, qui travaille avec
beaucoup de zèle à christianiser l'univers sous la forme
protestante, songe souvent à la France ; et l'un de ses
membres conçut, en 1851, un plan qui me paraît assez curieux
pour que j'en donne ici une brève analyse :
« Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers
regards, pour plusieurs raisons :
1º Sa langue est parlée dans le monde entier ;
2º Sa situation géographique et politique fait que le
principe adopté par elle pénètre vite chez tous les autres
peuples de l'Europe, et, maître d'elle, le protestantisme
détrônera bientôt le papisme qui règne en Espagne et en
Italie ;
3º Depuis sa conquête d'Alger, la France tient dans ses
mains la clef de l'Afrique ;
4º Les Français sont économes, polis dans leurs formes,
entreprenants, enthousiastes, et habiles à communiquer les
croyances qu'ils ont dans l'âme ;
5º La seule cause qui rend les Français irréligieux est leur
haine contre leur clergé. »
L'auteur conclut donc en demandant que la société
biblique américaine envoie en France des commissaires
chargés de distribuer une Bible à chaque habitant des
campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.)
Ce plan, accompagné de développements assez ingénieux,
avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de
la communion presbytérienne, que l'un d'eux, résolu de partir
pour la France, vint un jour me demander quelques
renseignements nécessaires au voyage. Je ne pus m'empêcher,
en rendant justice à son zèle, de lui signaler le côté faible de
son entreprise :
« Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la
France ; elle est moins irréligieuse qu'indifférente. Pour aller
du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de
l'intelligence et un besoin de croyances que l'indifférence
exclut. Le clergé catholique a été attaqué comme corps
politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui ; mais
comme corps religieux, il n'est pas haï. Il faut des convictions
à la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du
reste, généralement parlant, on est catholique en France, ou
l'on n'est rien ; et beaucoup ne sont catholiques que de nom,
qui ne se soucient point de devenir autre chose. »
Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit
quelque impression ; mais je n'ai point appris que le projet de
la société biblique américaine ait reçu son exécution.
[25] Note de l'auteur PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point
de partis.
Il n'existe point de partis politiques aux États-Unis, en ce
sens que tout le monde est d'accord sur le principe
fondamental du gouvernement, qui est la souveraineté
populaire, et sur sa forme, qui est la république. On ne voit
donc en Amérique rien qui ressemble à ce que nous
apercevons en Europe, où les uns veulent le despotisme, les
autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la
république. Cependant il se forme aux États-Unis des partis
sur les conséquences du principe reconnu par tous, et sur ses
applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes,
mais il faut bien que l'intérêt privé se cache sous le manteau
de l'intérêt général. Cette question des partis politiques en
Amérique est traitée dans l'ouvrage que va publier M. de
Tocqueville sur la démocratie en Amérique. (V. t. II, ch. 2.)
[26] Palais où se tiennent les séances du Congrès à
Washington.
[27] Note de l'auteur. Ces exagérations...
Je blâme cet aveuglement de l'orgueil national des
Américains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans
leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des
habitants de certaine contrée, qui, chez eux, trouvent toujours
tout mal. Ces deux tendances contraires, également exagérées,
s'expliquent, du reste, par la nature des institutions
politiques : aux États-Unis, le peuple, faisant tout par lui-
même, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage ; dans
les pays d'Europe, où, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais
assez de satire pour censurer les actes de la minorité qui
gouverne.
Les écrivains qui, aux États-Unis, veulent trouver des
lecteurs, sont obligés de vanter tout ce qui appartient aux
Américains, même leur climat rigoureux, auquel assurément
ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington
Irwing, malgré tout son esprit, se croit forcé d'admirer la
chaleur tempérée des étés, et la douceur des hivers dans
l'Amérique du Nord.
[28] Maison de charité.
[29] Note de l'auteur. « Dans la Nouvelle-Angleterre. »
La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux États-
Unis, les mêmes maux qu'en Angleterre. L'Amérique ayant un
très petit, nombre de pauvres, la charge du paupérisme y est
jusqu'à présent supportée sans peine. Il y a cependant des
vices si graves inhérents à cette institution, que, malgré le
bien-être général de ses habitants, malgré l'élévation du prix
de la main-d'oeuvre, l'État, de New York a eu, pendant la seule
année 1830, quinze mille cinq cents pauvres à nourrir, dont
l'entretien lui a coûté 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe
relative aux pauvres s'est en conséquence montée, pendant
l'année 1850, à 69 centimes par habitant dans l'État de New
York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'État de
New York.)
Je ne connais que l'État du Maryland dans lequel on ait
adopté un principe différent de bienfaisance publique. On n'y
reconnaît au pauvre aucun droit à un secours, et c'est en cela
que le système de charité suivi dans cet État est conforme au
nôtre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux régimes sont
bien différents. Il existe dans le Maryland des établissements
institués pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de
travail ; à la vérité, les agents de l'autorité en peuvent refuser
l'entrée selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand
nombre ; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas
le principe que la société est obligée de donner du secours aux
indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charité où
l'on reçoive ceux qui pourraient être jugés nécessiteux. Il n'y a,
en France, d'assistance donnée qu'aux malades et aux
insensés.
[30] Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute...
sans pitié pour une mésalliance.
Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus
grande prospérité commerciale qu'aux États-Unis ; cependant
chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers.
Ce phénomène a deux causes principales : d'une part le
commerce des États-Unis est placé dans les conditions les plus
favorables qui se puissent imaginer : un sol immense et fertile,
des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels
de communication, des ports nombreux et bien placés ; un
peuple dont le caractère est entreprenant, l'esprit calculateur
et le génie maritime ; toutes ces circonstances se réunissent
pour faire des Américains une nation commerçante. Voilà la
cause de richesse ; mais par la raison même que le succès est
probable, on le poursuit avec une ardeur effrénée ; le spectacle
des fortunes rapides enivre les spéculateurs, et on court en
aveugle vers le but : c'est là la cause de ruine. Ainsi tous les
Américains sont commerçants, parce que tous voient dans le
négoce un moyen de s'enrichir ; tous font banqueroute, parce
qu'ils veulent s'enrichir trop vite.
Peu de temps après mon arrivée en Amérique, comme
j'entrais dans un salon où se trouvait réunie l'élite de la société
de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Français, fixé
depuis longtemps dans ce pays, me dit : « Surtout n'allez pas
mal parler des banqueroutiers. » Je suivis son avis et fis bien ;
car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus
présenté, il n'en était pas un seul qui n'eût failli une ou deux
fois dans sa vie avant de faire fortune.
Tous les Américains, faisant le commerce, et tous ayant
failli plus ou moins souvent, il suit de là qu'aux États-Unis ce
n'est rien que de faire banqueroute. Dans une société où tout
le monde commet le même délit, ce délit n'en est plus un.
L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que
c'est le malheur commun ; mais elle a surtout pour cause
l'extrême facilité que trouve le failli à se relever. Si le failli
était perdu à jamais, on l'abandonnerait à sa misère ; on est
bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on
sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas
généreux, est pourtant dans la nature de l'homme.
On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux États-
Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. Électeurs et
législateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites ;
on ne veut point porter de châtiment contre le péché
universel. La loi, fût-elle faite, demeurerait presque toujours
sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses
mandataires, les exécute ou refuse de les exécuter dans les
tribunaux, où il est représenté par le jury. Dans cet état de
choses, rien ne protège le commerce américain contre la
fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le
commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune
distinction légale entre le commerçant qui n'est que
malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et
frauduleux. Les commerçants sont en tout soumis au droit
commun.
De ce que les Américains sont indulgents pour la
banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent : « l'intérêt
est le grand vice des Musulmans, et la libéralité est cependant
la vertu qu'ils estiment davantage (a). » De même ces
marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent
et honorent la bonne foi.
Lorsque je dis que les Américains, indulgents pour une
banqueroute, sont sans pitié pour une mésalliance, je
n'entends parler que des mésalliances résultant de l'union des
blancs avec des personnes de couleur.
(a)Chateaubriand, Itinéraire t. II, p. 38.
[31] Voyez à la fin du volume la note sur la condition
sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur
affranchis.
[32] Note de l'auteur. Il meurt moitié plus d'affranchis
que d'esclaves. »
Ce fait est constant. Ainsi, durant les années 1828, 1829
et 1830, il est mort à Baltimore un nègre libre sur vingt-huit
nègres libres, et un esclave sur quarante-cinq nègres esclaves
(a).
(a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office
of Baltimore.
[33] Voyez à la fin du volume la note sur la condition
sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur
affranchis.
[34] Note de l'auteur. « Moeurs des femmes en France... »
C'est une opinion fort répandue aux États-Unis que les
moeurs sont encore, en France, ce qu'elles étaient dans le
XVIIIe siècle : un grand nombre croient que le vice y est
toujours à la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en
intrigues de salons et en frivolités. Cette opinion des
Américains est due surtout à l'influence de quelques
romanciers anglais fort lus aux États-Unis, et qui, ne
connaissant eux-mêmes la France que par les livres, sont en
retard d'un demi-siècle. C'est ainsi qu'un écrivain anglais très
distingué, l'auteur de Pelham, mettant en scène deux Français
de nos jours, les fait parler comme avant la révolution ; ils ne
se disent pas un mot sans s'appeler : « Cher baron, cher
marquis. »
[35] Note de l'auteur. Les catholiques sont aussi soumis
au Saint-Père à deux mille lieues de Rome que dans Rome
même.
[36] Note de l'auteur. Emprisonnement pour dette.
Dans le plus grand nombre des États américains,
l'emprisonnement est autorisé par la loi pour des dettes
minimes. Quelques-uns l'ont récemment aboli, tels que New
York et Ohio ; d'autres, par exemple le Maryland, ont fixé un
minimum assez élevé au-dessus duquel le débiteur ne pourrait
être contraint par corps. Mais dans les États même où cette
modification a eu lieu, on continue d'appliquer
l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle
avoir vu dans la maison d'arrêt (County Jail) de Baltimore
plusieurs détenus que leurs créanciers avaient fait mettre en
prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 sous). À
la vérité, la loi leur donne le droit de se faire libérer, en faisant
prononcer par les tribunaux leur insolvabilité ; mais pour
entreprendre une pareille procédure, il faudrait de l'argent ; et
comment celui qui, faute de 10 sous, est entré en prison,
trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir ?
La loi nouvelle du Maryland défend de condamner à
l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106
fr.). Afin d'éluder la loi, les juges condamnent le débiteur, non
pour dettes, mais pour dommages et intérêts : c'est une
misérable subtilité. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement
pour dettes, tel qu'il existe aux États-Unis, surprend plus
encore que la modicité de la somme pour laquelle on
l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du
procès. Je disais un jour à un Américain : Comment concevoir
l'emprisonnement pour une dette qui peut-être n'existe pas ?
Il faudrait au moins que l'obligation du débiteur fût d'abord
constatée ; car il dépend de celui qui se prétend créancier de
supposer une créance, et d'en demander le paiement à un
débiteur imaginaire. - Il faut bien, me répondit l'Américain,
choisir entre deux inconvénients ; sans doute il est fâcheux de
mettre en prison un homme qui ne doit rien ; mais n'est-il pas
plus triste encore de voir un homme privé de ce qui lui est
légitimement dû par la disparition furtive de son débiteur ?
[37] Note de l'auteur. Guerre des Géorgiens aux
Cherokees.
Les Géorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer
des terres des Cherokees, ceux-ci réclamèrent l'intervention du
pouvoir fédéral. Le gouvernement des États-Unis leur prêta
d'abord son appui, et s'efforça de les maintenir dans les
limites tracées par les traités ; mais comme les contestations
se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le
président finit par déclarer aux Cherokees qu'il ne voulait
point se mêler de leurs querelles avec la Géorgie, et qu'ils
eussent à s'arranger comme ils le pourraient avec le
gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter
l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du
gouvernement central sur la rive droite du Mississipi. Après
cette déclaration, les Géorgiens redoublèrent de vexations et
de persécutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent
intérêt à accepter la proposition du président. Ils avaient
remarqué que la résistance des Indiens était particulièrement
due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui
venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec
raison que la civilisation des sauvages serait une chimère tant
qu'on ne serait pas parvenu à les fixer au sol. En conséquence,
le gouvernement de la Géorgie fit une loi qui interdisait à tous
les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'établir d'une manière
permanente sur le territoire des Cherokees ; et pour assurer
l'exécution de cette loi, ils menacèrent de l'amende et de la
prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces
légales, deux missionnaires s'étant obstinés à rester au milieu
des Indiens, le gouvernement de la Géorgie les fit arrêter. Ils
furent traduits devant une cour de justice et condamnés à
l'emprisonnement. Ils firent appel à la cour suprême des
États-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un véritable
embarras, craignant de compromettre l'Union vis-à-vis de la
Géorgie en prononçant en faveur des condamnés. On sortit de
part et d'autre de cette difficulté par une sorte de compromis.
La cour des États-Unis différa quelque temps de prononcer
son arrêt ; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie
ayant gracié les deux condamnés, on ne donna pas de suite à
leur appel.
Telle est l'analyse fort abrégée de la querelle des
Cherokees avec la Géorgie. Tout ce qui, dans le cours du livre,
ne s'accorde pas avec ces faits, n'a été modifié que pour
l'intérêt du récit. Du reste, l'émigration d'une partie des
Indiens à la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse
prêtée à leur exil par le gouvernement fédéral, sont des faits
également certains.
[38] Note de l'auteur. Démocratie qui ne reconnaît point
la supériorité des richesses.
Aux États-Unis, il n'y pas un individu arrêté pour crime
qui ne puisse obtenir sa mise en liberté sous caution, excepté
dans le cas d'assassinat.
Ce principe, emprunté aux lois anglaises, est la source de
grands abus. Il en résulte que tout homme qui a de l'argent,
ou qui en trouve à emprunter, peut toujours se tirer d'affaire.
Il donne une caution, disparaît et échappe à la justice. Dès
qu'il est absent, la procédure en reste là ; on ne fait point, en
Amérique, de procès par contumace. La facilité des cautions
est d'ailleurs poussée à un excès incroyable ; le juge n'est tenu,
d'après la loi, à aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger
aucune justification de la part des cautions qui sont offertes.
Un individu est arrêté : il présente un acte signé de telle ou
telle personne qui s'oblige à payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en
cas que le prévenu ne s'évade. Ici se présentent plusieurs
questions. Celui qui se porte caution possède-t-il réellement
des propriétés valant 3 ou 4,000 dollars ? qu'est-ce qui le
prouve ? lui fera-t-on représenter ses titres de propriété ? -
Mais il faudrait encore qu'il prouvât que ses biens ne sont pas
grevés d'hypothèques. Toutes ces questions devraient être
pesées mûrement par le magistrat auquel la caution est
présentée. Cependant il est certain que, dans la presque
totalité des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en
épargner la peine, il reçoit la caution. La loi ne l'assujettissant
à aucune formalité, il est assailli de sollicitations, auxquelles il
finit toujours par céder ; on sait que sa volonté est sa seule
règle ; toutes les fois donc qu'on lui présente un simulacre de
caution, il la trouve bonne. Il suit de là qu'il n'y a qu'un bien
petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir
caution. Une personne très digne de foi m'a assuré qu'à
Philadelphie la facilité des cautions est l'objet d'un singulier
trafic, et si cette personne m'a bien informé, il y a des voleurs
qui ont toujours en réserve une certaine somme d'argent, et
qui, quand on les arrête, s'adressent à des entrepreneurs de
cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en
matière criminelle est devenue l'objet d'une industrie,
reçoivent du voleur emprisonné 100 ou 200 dollars, et lui
donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars ; en
faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne
possèdent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une
femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie à des prévenus
plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme
n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune ; elle était de
mauvaises moeurs, et avait fini par se faire condamner pour
vol. On me citait aussi à Philadelphie l'exemple d'un jeune
homme qui s'était rendu coupable d'un vol considérable,
accompagné des circonstances les plus aggravantes, et qui,
après avoir obtenu sans peine une caution et sa liberté, s'était
évadé.
Ces abus ne tiennent pas seulement au principe ; si j'en
crois des témoignages qui m'ont paru dignes de confiance, les
juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise
en liberté sous caution, ne sont pas toujours à l'abri de la
corruption ; et la caution est d'autant plus facilement admise
par eux, que celui qui la présente a pris plus de soin de les
intéresser. Celui-ci craint peu qu'on découvre la concussion ;
le prévenu, obtenant sa liberté provisoire, disparaît, et la seule
preuve à la charge du juge prévaricateur s'évanouit. Le mal
provient de ce que ces juges inférieurs n'ont point de
traitement fixe ; ils n'ont que des épices (fées) ; ils sont ainsi
fort âpres sur le casuel ; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions
légales qu'un très modique revenu, sont portés à des exactions
qui l'accroissent.
Du reste, indépendamment de ces causes particulières
qui contribuent à augmenter le mal, il y a une cause générale
qui me paraît dominer toutes les autres.
Le vice capital est, selon moi, dans le fait même d'une
institution aristocratique établie chez un peuple où règne la
démocratie. La loi qui reconnaît à tout prévenu le droit d'être
mis en liberté moyennant caution a été faite au profit des
riches. Elle concède ainsi aux classes supérieures de la société
un privilège exorbitant dont les classes pauvres sont exclues.
Cet état de choses se conçoit en Angleterre, mais d'où vient
qu'il se rencontre aux États-Unis ? En voici la raison. Cette loi
se trouve en Amérique parce qu'elle existait en Angleterre
lorsque les émigrés de ce pays sont venus s'établir sur le sol
américain. Cependant, depuis cette émigration, de nouvelles
institutions ont été fondées aux États-Unis, de nouvelles
moeurs se sont formées ; une loi tout aristocratique se
rencontre au sein d'une démocratie pure ; c'est une anomalie
frappante.
Cette contradiction sert à expliquer les abus qui viennent
d'être signalés. L'extrême facilité avec laquelle le pauvre
trouve des cautions le fait jouir d'un privilège qui, dans l'esprit
de la loi, était réservé au riche seul ; les moeurs démocratiques
des Américains dépouillent ainsi l'institution de son premier
caractère. L'harmonie est ainsi rétablie entre la loi civile et les
institutions politiques ; mais il reste toujours un grand mal.
C'est un vice incontestable, dans une législation criminelle,
que le droit de mise en liberté sous caution applicable aux
prévenus de quelques crimes que ce soit. Exercé
rigoureusement, c'est-à-dire en faveur de ceux seulement qui
donnent réellement caution, il fait naître des abus graves,
mais en petite quantité, parce que le nombre des riches est
toujours restreint. Si on l'applique à tous, l'inégalité entre les
riches et les pauvres disparaît, mais les violations de la loi
s'accroissent à l'infini.
V. General Laws of Massachusetts, t. 1, année 1784, ch. 12
et t. II, année 1812, ch. 30.
V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820.
[39] Note de l'auteur. Usage où sont les Indiens de
prendre plusieurs femmes.
Le fond de l'épisode d'Onéda est entièrement vrai. (V.
Voyage du major Long aux sources de la rivière Saint-Pierre,
au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.)
La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de
l'Amérique du Nord ; chaque Indien a autant de femmes, qu'il
en peut trouver. Ces femmes sont réellement en état de
servitude ; elles préparent la nourriture de l'Indien, ont soin
de ses vêtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il
chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses
femmes sont tout matériels ; il ne s'y mêle rien de moral ni
d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois soeurs servir de
femmes au même homme. La condition des femmes indiennes
est la plus misérable qu'on puisse imaginer ; elles n'ont
aucune des prérogatives que reconnaissent aux femmes les
sociétés civilisées, ni aucun des plaisirs sensuels que leur
donnent les moeurs de l'Orient, où elles sont esclaves.
J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut
trouver ; il serait peut-être plus juste de dire qu'il en trouve
autant qu'il en peut nourrir ; car le sort des familles indiennes
est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille
à qui peut la faire vivre. À cet égard, tout dépend de l'habileté
de l'homme à la chasse ; un chasseur fameux a ordinairement
un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir à toutes
des moyens d'existence.
Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans
aucune cérémonie, et quelquefois il se dissout peu de jours
après sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement ;
l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se nuirait
dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille
disposée à s'allier à lui.
On conçoit que cette vie de fatigue, de misère et
d'opprobre, décourage et dégoûte beaucoup d'Indiennes ;
aussi le suicide est-il très-fréquent parmi elles. (V. les relations
du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative,
New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte
de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du
désespoir où le malheur de ces pauvres créatures peut les
plonger, Je fais suivre la catastrophe de cérémonies funéraires
qui ne sont point une pure création de mon imagination. Il est
certain qu'à la mort d'un ami, l'Indien manifeste un très grand
chagrin ; il noircit son visage, il jeûne, cesse de se peindre la
figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans
sa toilette ; il se fait des incisions dans les bras et dans les
jambes et sur tout le corps ; souvent les signes extérieurs de
son chagrin durent très longtemps. Le major Long dit avoir
rencontré un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus
de vermillon au visage, en commémoration de la perte d'un
ami précieux, et annonçait l'intention de s'imposer la même
privation pendant dix années. L'Indien mesure les
témoignages de sa douleur sur le degré d'affection que le
défunt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky
Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p.
288.)
Voici dans quels termes Tanner raconte la fête des morts
ou jebi-naw-ka-win : « This feast is eaten at the graves of the
deceased friends. They kindle a fire, and each person, before
he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts
into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the
jebi to come and eat with them. »
[40] Note de l'auteur. Sociabilité des Américains.
Je pourrais citer mille exemples de l'extrême sociabilité
des Américains, je me bornerai à un seul. Lorsque, dans le
cours de l'année 1832, M. de Tocqueville et moi nous
quittâmes la Nouvelle-Orléans afin de nous rendre, par terre,
à Washington, nous traversâmes le lac Pontchartrain sur un
bateau à vapeur. Arrivés à Pascaloula, où nous venions pour
prendre le stage, nous trouvâmes toutes les places occupées,
ce qui nous causa un grand désappointement, à raison de
l'intérêt que nous avions de ne point ajourner notre départ ;
deux Américains qui ne nous connaissaient nullement, voyant
notre embarras, descendirent de la voiture et nous
proposèrent leurs places dans des termes si simples et si
obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le désir
d'être acceptés. Dans une foule de circonstances, mon
compagnon de voyage et moi avons trouvé les mêmes procédés
chez les Américains. Celui qui juge les hommes de ce pays par
la première impression risque de se tromper étrangement.
Vous adressez une question à un Américain ; il vous répond,
sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non ; ou bien
même il ne vous fait aucune réponse. Vous en concluez qu'il
n'est pas sociable ; vous avez tort. Il garde le silence, mais il
pense à la question que vous lui avez faite ; il y réfléchit
mûrement ; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux
d'un autre, et, une demi-heure après votre demande, que vous
avez peut-être oubliée, il vous apporte la réponse, non pas une
réponse hasardée comme on en fait dans le monde, mais une
véritable consultation, en plusieurs points, divisée en
chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte
est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement
sociable, car la bienveillance mutuelle est la première
condition de la sociabilité. Combien d'Européens qui, en
pareille occasion, tranchent subitement la question, ou
répondent tout d'abord, avec la plus grande urbanité, qu'il
leur est impossible de la résoudre.
La sociabilité des Américains tient surtout à leurs moeurs
commerciales ; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les
affaires les obligent à des communications perpétuelles ; aussi
est-il passé en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses
se rendre mutuellement service. Elle est également favorisée
par l'égalité des conditions ; tous les Américains ont les uns
pour les autres la même bienveillance que chez nous les
membres d'une même classe ont entre eux. Cette sociabilité,
dont l'Européen sent vivement le prix, perd quelquefois une
partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne
voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de
commerce et de trafic. Quand il aperçoit un nouveau venu, il
se fait d'abord cette question : « N'y aurait-il pas quelque
affaire à traiter avec cet homme ? »
Il ne faut pas confondre la sociabilité des Américains avec
l'hospitalité. En général, les Américains sont peu hospitaliers ;
l'hospitalité demande des loisirs que l'homme d'affaires ne
possède pas. Je dis en général, parce qu'il existe dès
exceptions nombreuses à cette règle ; j'en ai fait
personnellement l'expérience ; mais ici je présente des aperçus
qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.
Sur ce point, il faut distinguer les États du Sud de ceux
du Nord. Tous les États du Sud ont des esclaves ; ce fait exerce
une immense influence sur les moeurs des méridionaux. Les
esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les
habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux
hommes du Nord ; ils peuvent recevoir les hôtes qui leur
arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent
dans des habitations éloignées les unes des autres et distantes
des villes ; la visite d'un ami, le passage d'un étranger, sont
pour la demeure solitaire un accident heureux qui, loin de
troubler l'habitant des champs, le réjouit vivement. Pour des
gens inoccupés, tout passe-temps est précieux. On peut dire
aussi, en termes généraux, qu'à la ville on se voit et qu'à la
campagne on se reçoit. De ces faits découlent plusieurs
conséquences ; les relations des hommes du Sud, étant moins
intéressées, sont plus agréables que celles des habitants du
Nord ; ceux-ci, espérant tirer profit de leurs moindres
rapports sociaux, ont une bienveillance universelle ; les
premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procédés,
sont plus sincères ; les uns apportent dans leurs manières une
régularité qui a quelque chose de légal ; les autres, moins
compassés, ont plus de franchise et d'abandon. Comme
l'existence d'une population esclave établit une classe
inférieure, tous les blancs du Sud se considèrent comme
formant une classe privilégiée ; ils se croient tous supérieurs à
d'autres hommes (les nègres). L'exercice de leurs droits de
maîtres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces idées
de supériorité et développe en eux des sentiments d'orgueil ; la
couleur blanche est regardée, dans le Sud, comme une
véritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec
d'autant plus d'égards et de bienveillance qu'il se trouve à côté
d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des mépris. Il
s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose
d'aristocratique, et il en résulte des formes moins communes
et une sociabilité plus distinguée que dans celles des États du
Nord.
[41] Note de l'auteur. Point de préjugés invétérés.
Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point,
qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et
même pour les arts, un degré de perfection qui a été atteint, et
au-delà duquel il n'existe plus rien à découvrir. C'est la raison
pour laquelle toutes les créations de l'art et de l'industrie y
sont empreintes d'un caractère bien marqué de splendeur et
de durée. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans
des vues d'éternité. C'est tout le contraire aux États-Unis. Il
n'est rien qu'on y croie fixé définitivement. Les plus belles
sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus
merveilleuses, n'y sont considérées que comme des essais.
Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractère du provisoire.
On y bâtit un édifice qui durera vingt ans ; qui sait si
dans vingt ans on n'aura pas trouvé un meilleur mode de
construction ? La loi qu'on adopte est obscure, mal rédigée ; à
quoi bon l'élaborer ? Peut-être l'année suivante on en aura
reconnu le vice.
[42] Note de l'auteur. Sang-froid des Américains.
J'ai eu, durant mon séjour en Amérique, mille occasions
de juger le sang-froid des Américains. Je n'en citerai qu'un
exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau à vapeur
où se trouvaient plusieurs marchands avec leurs
marchandises, notre bâtiment, nommé le Fourth of July (le 4
juillet) (a) toucha un écueil appelé Burlington Bar, à trois
milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le
lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses
dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination
ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai à dire que le
navire ayant été submergé, tous les objets de commerce qu'il
contenait furent détruits ou avariés, et qu'en présence de ce
fait, qui était pour les uns une perte considérable, pour les
autres une ruine complète, les marchands américains ne firent
pas entendre un seul cri de désolation ou de désespoir.
(a)Jour de la déclaration do l'indépendance américaine.
[43] L'ordre d'idées développé dans le commencement de
ce chapitre pourrait être, à lui seul, l'objet de tout un livre. La
nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long
développement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une
esquisse indiquée par quelques traits.
[44] Notes de l'auteur. PAGE 123. *
« Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouvé
maistres de qui il se laissast doctriner ; mais les voulait
toujours férir et frapper. » (V. Anciens mémoires sur Du
Guesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du
Guesclin en liberté sur sa parole, celui-ci lui dit : « Pour Dieu,
j'aurais plus chéri être mort que mon serment eusse faussé ne
rompu. » (Id., t. 1, p. 423.)
[45] Notes de l'auteur. PAGE 123. **.
Le gouvernement des États-Unis, l'état social et politique
de ce pays, ne sont nullement favorables au développement
des grands talents. Un Américain de beaucoup d'esprit me
disait à ce sujet : « Comment voulez-vous qu'un médecin se
montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien
portant ? »
[46] Note de l'auteur. Deux musiciens.
Gluck et Piccini.
« Pour moi, disait alors un Français, je ne salue pas un
homme qui n'aime pas Gluck. »
[47] Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une
réputation méritée.
Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans
fort jolis.
[48] Note de l'auteur. Journaux, seule littérature.
On estime à plus de 1,200 le nombre des journaux
existant actuellement aux États-Unis, indépendamment des
autres publications périodiques. Dans le seul État de New
York, il y avait, au commencement de l'année 1833, 263
journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comtés, à
l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal
publié dans leur sein.
New York seul a 65 journaux, y compris les magazines.
Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9
mensuels, 10 sont publiés deux fois par semaine, et 3 deux fois
par mois.
Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens
de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les
abonnements aux différents journaux de l'État de New York
est estimé 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne
comprend pas le prix des annonces. À la même époque, on
comptait à Boston 43 journaux et 38 publications périodiques
faites à intervalles moindres d'une année.
Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams
Register, 1833, p. 124.
[49] Note de l'auteur. ... Tout le monde écrit ou parle, non
sans prétention, mais sans talent.
Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la
solidarité du langage tenu par le personnage qui est en scène.
Dirai-je que nul n'écrit avec talent dans un pays qui nous
montre Washington Irving, dont les ouvrages réunissent la
grâce du style, la délicatesse des idées, la finesse des aperçus ;
Cooper, dont l'Europe admire le génie ; Edward Livingstone,
tout à la fois homme d'État et philosophe profond ; Robert
Walsh, qui joint à une prodigieuse facilité de style les charmes
d'une conversation étincelante de traits et de saillies ; Jared-
Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publié sous le titre
de Vie du gouverneur Moris ; et beaucoup d'autres que je ne
cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux
États-Unis, où je rencontre Daniel Webster, dont les discours
parlementaires, modèles de style et de logique, annoncent en
même temps une âme noble, élevée et pleine de l'amour de la
patrie ; Henry Clay, remarquable à la tribune par une
élocution brillante et un talent extraordinaire
d'improvisation ; Edward Everett, dont les discours à la
chambre des représentants rappellent l'école romaine et la
manière antique ; Channings, dans les sermons duquel on
trouve beaucoup du style et de l'âme de Fénelon, etc., etc. ?
Enfin dirai-je qu'en Amérique on ne saurait être homme
politique avec du talent littéraire ou oratoire, quand je vois
John Quincy Adams, plus versé peut être dans la littérature
ancienne et moderne qu'aucun Européen, et qui n'en est pas
moins devenu président des États-Unis ; Albert Gallatin, que
son esprit orné et sa haute capacité n'ont pas empêché d'être
chargé par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le
plus élevé, etc., etc. ?
Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle
exprime des idées qui, prises en général, peuvent être vraies,
sans préjudice des exceptions. Il est certain qu'en général, aux
États-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des
avocats, des journalistes, et non des écrivains.
[50] Note de l'auteur. Les amusements interdits.
J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE
35) quelle est l'austérité des moeurs puritaines, et comment se
passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce
jour-là ne se retrouvent point un autre jour de la semaine.
Dans certains États on ne s'en rapporte pas à l'éloignement
naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la
loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut défend
absolument les spectacles comme contraires aux bonnes
moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles
que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet
point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de
rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de désordre et de
dérangement dans les habitudes, toutes conséquences
immorales. À Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans
les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. À New York, la loi
interdit tous les divertissements publics du genre de ceux
qu'on voit à Paris aux Champs-Élysées, tels que balançoires,
ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du
temps et dérangent le peuple.
[51] Note de l'auteur. Théâtre.
Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre
élevé et sur lesquels on joue la tragédie et la comédie ; le
troisième, tout-à-fait inférieur, est consacré aux bouffonneries
grossières.
Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant
l'hiver, au temps des longues soirées ; le troisième ne ferme
jamais. Même pendant l'hiver, les deux premiers sont peu
fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en général
ainsi composé : d'abord les étrangers qui viennent au théâtre
parce qu'ils ne savent où passer leur soirée ; des femmes
publiques que la présence des étrangers y attire ; des jeunes
gens américains de moeurs dissipées, et enfin quelques
familles de marchands auxquelles leur fréquentation du
théâtre donne un assez mauvais renom dans la société
américaine. Les personnes un peu distinguées par leur fortune
et leur position ne vont point habituellement au théâtre ; il
faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par
exemple, la présence momentanée d'un acteur célèbre ; alors
tout le monde se rend au spectacle, non par goût, mais par
mode. À vrai dire, personne aux États-Unis n'aime le théâtre,
et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par
désoeuvrement. Ils ne prêtent au spectacle aucune attention.
Les Américains qui assistent, en France, à une représentation
sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et
des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée
ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on
prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intérêt de
la pièce est entièrement perdu de vue.
La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie,
interdit formellement le théâtre ; les quakers n'étant plus en
majorité ne font plus la loi ; mais une partie de leurs moeurs
reste. On peut en dire autant des presbytériens de la Nouvelle-
Angleterre ; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs
principes en établissant des théâtres ; mais la population n'a
ni le goût ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de
New York, dont les habitants américains ne paraissent pas
plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs du théâtre.
Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés ; mais il y a
toujours à New York vingt mille étrangers pour lesquels le
théâtre est presque un besoin. Plusieurs théâtres pourraient
prospérer à New York sans qu'on pût en conclure que les
Américains de cette ville aiment le spectacle.
[52] Note de l'auteur. Tenir en respect des hordes
d'Indiens sauvages.
L'armée des États-Unis se compose de six mille hommes,
elle se recrute d'enrôlés volontaires, qui suffisent à son
maintien. La population américaine y trouve l'avantage de ne
point subir le recrutement forcé. Mais l'inconvénient pour le
pays est d'avoir une armée composée d'hommes sans moralité,
qui prennent la carrière des armes, non par patriotisme, mais
par intérêt ; non comme moyen de gloire, mais comme moyen
d'existence.
Ce fait, qui en lui-même est un mal, engendre, aux États-
Unis, peu de fâcheuses conséquences. Comme les États-Unis
n'ont point de guerres à soutenir, il n'y a dans l'armée que peu
de désertions ; car l'enrôlé volontaire, qui prend le métier des
armes comme moyen d'existence, ne déserte qu'en face du
péril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les désertions
deviennent assez nombreuses : mais il n'en résulte aucun
danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant être
douteux entre ennemis de forces tellement inégales. À
l'intérieur, l'inconvénient est peut-être moindre encore.
Six mille hommes dispersés sur un territoire à moitié
grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les
tient-on constamment éloignés de la population civilisée. Ils
occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Amérique,
et s'avancent dans les forêts indiennes à mesure que la
population américaine s'en approche. Il n'est pas une ville
d'Amérique dans laquelle un régiment américain tienne
garnison. Une telle armée ne menace donc à l'intérieur, ni les
bonnes moeurs, ni la liberté. Il existe une école militaire
(Westpoint) qui sert de pépinière pour les officiers. C'est là
qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne
deviennent officiers. On entre à Westpoint par faveur : mais,
pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a
un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, à raison
des indemnités de logement, de fourrages, etc., se monte à
1,800 dollars (9,540 fr.).
Les militaires qui cessent de l'être ne reçoivent aucune
retraite, quelle que soit la durée de leurs services. Mais quand
ils ont des congés, on ne leur fait aucune retenue de solde.
[53] Partisan du général Jackson, président actuel des
États-Unis.
[54] Note de l'auteur. Amalgamistes.
V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE
144.
[55] Note de l'auteur.
« Les Américains considèrent la forêt comme le type de la
nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie ; aussi
c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez
nous, on le coupe pour s'en servir ; en Amérique, pour le
détruire. L'habitant des campagnes passe la moitié de sa vie à
combattre son ennemi naturel, la forêt ; il le poursuit sans
relâche ; ses enfants en bas âge apprennent déjà l'usage de la
serpe et de la hache. Aussi l'Européen, admirateur des belles
forêts, est-il tout surpris de trouver chez les Américains une
haine profonde contre la végétation des arbres. Ceux-ci
poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs
maisons de campagne, ils anéantissent les arbres et la verdure
dont elles sont environnées, et n'imaginent rien de plus beau
qu'une habitation située dans une plaine rase, où pas un arbre
ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brûlé par le soleil,
sans asile contre ses rayons : l'absence de bois est, à leurs
yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont
l'annonce de la barbarie. Rien ne leur semble moins beau
qu'une forêt ; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un
champ de blé.
[56] Note de l'auteur.
L'île du Français. Tel est en effet le nom de cette île, et la
description qu'en donne l'auteur dans le texte est
parfaitement exacte. J'ai eu la curiosité de la visiter, et je l'ai
parcourue dans toute son étendue. Le nom qu'elle porte lui
vient du séjour assez long, qu'y a fait une famille française,
réfugiée aux États-Unis après la révolution de 1789. À cette
époque, les bords du lac étaient entièrement sauvages, et
habités par une tribu d'indiens oneidas dont le lac tient son
nom. La tradition du pays rapporte que cette famille
infortunée, qui fuyait la société des hommes, eut à souffrir de
grandes misères au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouvé
l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de
l'île. On le reconnaît à quelques mouvements de terrain, et à la
présence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage.
[57] Notes de l'auteur. PAGE 164. * Pépin le Bref...
Le lac Pépin, que traverse le Mississipi, a reçu son nom
des premiers Français qui ont exploré cette contrée à peine
connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur
caprice qu'ils l'ont appelé de la sorte ; il paraît, d'après ce que
rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'étendue,
et cependant très dangereux ; la réunion de ces deux
circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgré sa petite
taille, était cependant un athlète redoutable.
« Il est petit, mais il est malin, » disaient en parlant de ce
lac les Canadiens qui l'avaient baptisé. Les rares habitants de
ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conservé
ce vieux dicton français que rapporte le major Long. (V.
Première expédition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des
Bois, etc., etc.)
[58] Notes de l'auteur. PAGE 164. ** Saint-Louis...
C'était le nom que les Français avaient donné au
Mississipi ; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce
fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'état d'Illinois.
[59] Notes de l'auteur. PAGE 164. *** Montmorency...
La chute de Montmorency, à deux lieux de Québec.
[60] Notes de l'auteur. PAGE 164. ****
Cession du Canada, 1763, Louis XV.
[61] Note de l'auteur. Partout les mêmes hommes...
En 1830, un ours égaré dans son chemin traversa la
grande rue de Détroit dans toute sa longueur. L'habitant de
cette ville du désert est cependant en tous points semblable à
celui de New York.
[62] Note de l'auteur.
Une des principales causes de l'uniformité de moeurs chez
les Américains vient de l'esprit entreprenant des habitants de
la Nouvelle-Angleterre, qui, se répandant dans toutes les
parties de l'Union, sont les pionniers les plus intrépides et les
plus infatigables, et portent ainsi partout le même type de
civilisation.
Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent
l'Afrique et l'Asie ; isolées, quoique se touchant ; séparées par
une montagne, par un vallon, par un ruisseau ; conservant
chacune ses moeurs différentes et son caractère particulier, on
est frappé du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes
répandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et
qui tous présentent un aspect uniforme, sont, perpétuellement
mêlés les uns les autres, et, par la similitude parfaite de leurs
goûts, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent
ne former qu'une seule famille : tant est puissant sur les
moeurs et sur la destinée des hommes le lien d'une origine
commune, d'un langage pareil, d'un même culte religieux, et
d'institutions politiques semblables.
[63] Note de l'auteur.
« Nos lois m'en donnent le pouvoir... »
D'après les lois américaines, tous les ministres du culte, à
quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de célébrer
les mariages ; l'acte dressé par eux a la même valeur légale
que s'il émanait d'un juge de paix ou d'un alderman.
[64] Note de l'auteur.
Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un
certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de
poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la
bonne amitié des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur
raison secrète et réelle est de fournir des armes aux Indiens
ennemis naturels des Américains, et de les mettre à même de
seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les États-Unis. À
une époque déterminée de l'année, vers le mois de juillet, on
voit les Indiens arriver de tous côtés pour venir prendre part à
cette distribution qui se fait sur la frontière du Haut Canada.
[65] Note de l'auteur.
La ville de Détroit est située sur la rive droite du fleuve
qui porte son nom ; c'est le côté des États-Unis ; la rive
opposée est canadienne, c'est-à-dire anglaise ; c'est là que se
font les distributions d'armes dont il s'agit.
[66] Note de l'auteur.
Je compris, en traversant cette rivière sauvage, tout le
charme des impressions dont la nature seule est la source.
Les fleuves, les montagnes, les vallées de l'ancien monde
sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large
de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un
n'avait été le berceau de Moïse, et l'autre le tombeau de
David ? Qui remarquerait la petite rivière qui coule auprès de
Sparte, si elle ne s'appelait l'Eurotas ? Les fleuves du désert
n'ont point de nom ; ils ne rappellent pas un seul homme, pas
un seul événement ; on admire la majesté de leurs ondes,
l'aspect sauvage de leurs rives : tels on les voit, tels ils ont
passé toujours, sans autres témoins que la forêt muette qui
couvre les rivages - mêmes ; ils ne donnent à l'esprit que peu
de pensées ; mais ils remplissent l'âme d'impressions.
[67] Note de l'auteur.
Route dans une forêt sauvage.
Les Américains n'attendent pas qu'il y ait des habitants
dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par
établir des routes ; celles-ci font venir les habitants.
[68] Ville de la Caroline du Nord, située entre la Géorgie,
la Caroline du Sud et la Virginie.
[69] Note de l'auteur.
J'ai emprunté le nom et le caractère du prêtre Richard à
un digne ecclésiastique, Français d'origine, que j'ai vu à
Détroit. Il était alors plus qu'octogénaire et commandait le
respect moins par son grand âge que par ses vertus. Son
élection comme représentant du Michigan au congrès des
États-Unis est un fait exact.
[70] Voyez, à la fin du volume, la deuxième partie de
l'appendice intitulée : Note sur le mouvement religieux aux
États-Unis.
[71] V. Brevard's Digest of South Carolina, vº Slaves, p.
238.
[72] V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, vº Code
noir, § 38.
[73] V. Statute Laws of Tennessee 1831. Vº Slaves, p. 316
et 318. Lois de 1788 et de 1819.
[74] And wheras the having of slaves taught te write, or
suffering them to be employed in writing, may be attended
with great inconveniences ; be it inacted, that all and every
person and persons whatsoever, who shall hereafter teach or
cause any slave or slaves to be taught te write, every such
person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred
pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, §
53.)
And if any person shall, on a sudden heat and passion, or
by undue correction kill his own slave or the slave of any other
person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty
pounds current money. And in case any person or persons
shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or
cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or
member, or shall inflict any other cruel punishment, other
than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin,
switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or
imprisoning such slave ; every such person shall for every such
offence forfeit the sum of one hundred pounds current money.
(V. ibid., § 45.)
La loi s'efforce de dégrader l'esclave ; cependant un
instinct de dignité lui fait haïr la servitude ; un instinct plus
noble encore lui fait aimer la liberté. On l'a enchaîné ; mais il
brise ses fers, le voilà libre !... c'est-à-dire en état de rébellion
ouverte contre la société et les lois qui l'ont fait esclave.
Tous les États américains du Sud sont d'accord pour
mettre hors la loi le nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud
dit que toute personne peut le saisir, l'appréhender, et le
fouetter sur-le-champ (a). Celle de la Louisiane porte
textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons
qui ne s'arrêtent pas quand ils sont poursuivis (b).
Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l'esclave
sommé légalement de se représenter est une chose légitime (it
is lawful) (c).
(a)V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 12, p. 231.
(b)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, § 35.
(c)V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321.
[75] For any person whatsoever and by such ways and
means as he or she shall think fit. (V. ibid.)
[76] V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I,
p. 229. - Lois du Tennessee, t. I, p. 321, § 28. - Lois de la
Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, § 16.
[77] Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236, § 31.
[78] V. Brevard's Digest, § 59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245.
Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave
fugitif est arrêté, si son maître, ne le réclame pas dans un
délai fixé, on le met en vente sur la place publique ; on l'adjuge
au plus offrant et dernier enchérisseur. Le prix de la vente sert
à payer les frais de geôle et de justice. (Lois de la Louisiane,
Code noir, § 29 ; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.)
[79] No person held to service or labour in one state
under the laws thereof, escaping into another, shall in
conséquence of any lan or regulation therein, be discharged
from suche service or labour ; but shall be delivred up on
claim of the party to whom such service or labour may be due.
(V. Constitution des États-Unis, art. 4, sect. 2, § 3. - V. aussi
les statuts révisés de l'État de New York, t. II, chap. 9, titre
1er, § 6. - Pennsylvanie, Purdon's Digest.)
[80] V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, § 43
et 45, t. II, vº Slaves, p. 240.
[81] V. ibid., § 45.
[82] V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 février
1814, t. I, p. 244.
[83] Environ 50 fr.
[84] Brevard's Digest, vº Slaves. § 13 et 28, p. 231 et 235.
V. aussi lois de la Louisiane, vº Code noir, § 15.
[85] V. 28, ibid.
[86] Vº Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I, p. 315,
loi de 1806.
[87] V. Digeste des lois de la Louisiane, vº Code noir, t. I,
p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves,
t. II, § 23.
[88] V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars
1816, § 6, t. I, p.246.
[89] V. Statute laws of Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 315.
[90] V. Brevard's Digest, vº Slaves, Lois de la Louisiane,
vº Code noir. Lois du Tennessee, vº Slaves.
[91] V. lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 346. -
Brevard's Digest, vº Slaves.- Louisiane Code noir.
[92] Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect.
3, t. I, p. 246. - Dans toute contestation entre un maître qui
prétend droit sur un nègre et celui-ci qui se prétend libre, la
présomption est contre le nègre, sauf à lui à prouver qu'il n'est
pas esclave. - V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, vº Slaves,
§ 7, p. 230, t. II.
[93] V. Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I. p. 385.
[94] V. lois de la Caroline du Sud, vº Slaves, t. II, § 28 et
34. - Voici l'expression générale de ces lois : « Shall suffer
such corporal punishment not extending to life or limb as the
justices of the peace or the free-holders shall, in their
discretion, think fit. » V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de
1807, t. I, p. 238.
[95] V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, §
45. - Et Digeste de la Louisiane, vº Code noir, § crimes et
délits sect. 16, t. I.
[96] V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº
Slaves, § 100.
[97] V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.
[98] V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20.
[99] Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 46,
t. II, p. 241. - Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3,
t. I, p. 220. - Lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321.
[100] V. table statistique à la suite de la note.
[101] Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº
Slaves, § 3, p. 229.
[102] Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de
culture pour laquelle on peut encore sans préjudice employer
les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une
infinité de soins minutieux, réclame un nombre immense de
bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le
point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les
familles de nègres, en général si nombreuses, remplissent cette
condition. Du reste, les nègres sont encore utiles pour cette
culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait
également bien faite par les blancs. On peut dire seulement
que, faite par des esclaves, elle procure encore un bénéfice,
tandis qu'elle a cessé d'être profitable appliquée aux autres
industries agricoles.
[103] J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année
suivante il n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de
96 ans.
[104] V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and
expenditures.
[105] 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr.
[106] Je dis 200,000 au moins, car on peut voir à la table
statistique que la population esclave dans toute l'Union
s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà
quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre
de 2,009,000.
[107] Notes sur la Virginie, p. 119.
[108] V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les
rapports annuels de la société de colonisation.
[109] V. Constitution des États-Unis. Les pouvoirs du
congrès sont limités aux cas énoncés dans la constitution.
Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne se trouve point le
droit d'abolir l'esclavage, dans les États où il est établi ;
plusieurs articles de la constitution reconnaissent même
formellement la servitude, entre autres le § 3 de la section 2,
art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplément à la constitution dit que
tous les pouvoirs qui ne sont pas expressément attribués au
gouvernement général des États-Unis sont réservés aux états
particuliers.
[110] V. à la fin de la note la table statistique.
[111] Table statistique à la fin de l'Appendice.
[112] À la vérité, les États du Sud, tels que la Louisiane, la
Caroline du Sud, le Mississipi, où se fait remarquer le plus
grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans les
États voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est
une cause d'augmentation indépendante de la multiplication
résultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source
d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les États
voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux même
où il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le
voient point décroître dans la proportion où il augmente
ailleurs. V. Table statistique.
[113] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231.
[114] V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220.
[115] V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259.
[116] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
[117] De 1790 à 1800, la population libre a augmenté de
1,181,455, c'est-à-dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2
pour cent par an.
[118] De 1790 à 1800, la population esclave a augmenté
de 193,162 , c'est-à-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu
moins de 3 pour cent par an.
[119] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
[120] De 1800 à 1810, la population libre a augmenté de
2,035,566, c'est-à-dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2
pour 100 par an.
[121] De 1800 à 1810, la population esclave a augmenté
de 298,323, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus
de 3 pour 100 par an.
[122] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
[123] De 1810 à 1820, la population libre a augmenté de
2,051,617, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu
plus de 3 pour 100 par an.
[124] De 1810 à 1820, la population esclave a augmenté
de 346,700, c'est-à-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu
moins de 3 pour 100 par an.
[125] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
libres ou affranchis.
[126] De 1820 à 1830 la population libre augmenté de
2,756,922, c'est-à-dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en
plus de 3 pour cent par an.
[127] De 1820 à 1830, le nombre des esclaves a augmenté
de 470,967, c'est-à-dire de 29 pour cent en dix ans, un peu
moins de 3 pour cent par an.
[128] Il y a dans Illinois 747 noirs en état de domesticité
légale, c'est-à-dire loués à vie, mais ils ne sont pas esclaves.
[129] NOTA. Sont compris dans le chiffre de 10,856,989
(a) de la population libre 319,599 personnes de couleur
affranchies, ou nées de parents affranchis.
(a)Note du copiste : La différence d'une unité entre le
total de la population libre dans la première colonne ci-dessus
et le total repris dans la présente note, est présente dans le
texte imprimé original. De même, l'addition des chiffres des
différents États dans la même colonne ne correspond pas au
total indiqué.
[130] Les chefs-lieux de ces diocèses sont Boston, New
York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la
Nouvelle-Orléans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, Détroit.
[131] Il y a dans la cathédrale de Baltimore des bancs qui
se sont vendus jusqu'à 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le
plus ordinaire d'un banc est de 500 à 1,000 francs. Outre le
paiement primitif de cette somme, le propriétaire du banc
paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40
dollars, pour la conservation de son droit. On considère dans
la société la possession de ces bancs comme une distinction ;
on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices
pécuniaires pour les acheter.
[132] Hamilton, Men and Manners in America, p.314.
[133] V. tous les journaux américains d'août 1834.
[134] Spirit of the pilgrim, july 1831.
[135] Constitution de Pennsylvanie, art. 9, § 3.
[136] Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V.
aussi toutes les constitutions des autres États ; celle du Maine,
art. 1er § 3 , de New York, art. 7, § 3 ; de Ohio, art. 8, § 3 ; du
Vermont, art. 3 ; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33 ;
du Missouri, art. 5, etc.
[137] V. Constitution de New York, art. 7, § 4.
[138] V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e
et 4e alinéa.
[139] V. ibid., art. 3, 1er et 2e alinéa.
[140] V. ibid., art. 3e, 4e alinéa.
[141] V. Constitution du Maryland, art. 33.
[142] V. Constitution du Vermont, art. 3.
[143] V. Constitution du Maryland, art. 35.
[144] Constitution du New Jersey, art. 18. Cet article
porte que tous protestants, de quelque dénomination que ce
soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques.
Nommer les uns, c'est exclure les autres.
[145] Constitution de Pennsylvanie, art. 4.
[146] Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts,
[147] Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6.
[148] V. Constitution de l'Ohio, art. 8, § 3.
[149] The general History of Virginia and New-England,
by captain John Smith, imprimée à Londres en 1627.
[150] V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à
Londres en 1718.
[151] Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700.
V. p. 258.
[152] V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith,
2e partie.
[153] Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney
(Sketches of a Tour to the lakes) sont si imprévoyants, qu'ils
passent les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que,
chaque année, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376.
[154] Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de
sept ans par les Indiens, et qui, après avoir passé trente ans au
milieu d'eux, est rentré dans la vie civilisée et a écrit ses
mémoires sous le titre de Tanner's narrative. On assure que
M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable
intitulé Histoire des colonies pénales de l'Angleterre dans
l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort
intéressant sur les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et
donner des extraits nombreux des Mémoires de Tanner.
[155] On voit dans Tanner que les Indiens s'associent
dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit
national.
[156] Les Dacotas croient qu'après leur mort leurs âmes
vont au Tébé, séjour des morts. Pour y arriver, elles ont à
passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui
d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent
vont dans la région du mauvais esprit, où ils sont
constamment occupés à ramasser du bois et à porter de l'eau,
recevant les plus durs traitements d'un maître cruel.
Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre
font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux
habités par les âmes de ceux qui les ont précédés ; ils y
rencontrent des feux près desquels ils se reposent ; enfin ils
arrivent à la demeure du grand esprit. Là sont les villages des
morts ; là se trouvent des esprits qui leur indiquent la
résidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les
réunit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir ; ils
chassent le buffle, plantent et recueillent le maïs.
[157] V. Tanner, p. 165.
[158] V. ibid., 285.
[159] V. Tanner, p. 164.
[160] V. ibid., 242.
[161] V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains,
première expédition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des
tribus du Sud et du Nord diffère entièrement, disent MM.
Lewis et Clarke. Chez les premières, l'autorité est dans les
mains du petit nombre ; chez les secondes, de la majorité.
[162] V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap.
123, sect. 5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts
révisés de New York, 4e partie, titre 5, art. 1 § 1 et 2; t. II, p.
686. - Purdon's digest, vº Duelling.]
[163] V. Purdon's digest, vº Duelling.
[164] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le
duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou
l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance
donnée au duel comme témoin, sont punis d'un
emprisonnement dont le maximum est de deux années et
d'une amende de 200 piastres.
V. aussi Brevards digest of south Carolina, vº Duelling,
tome 1er, page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses
témoins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel
non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel,
l'assistance des témoins, sont punis d'un an
d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600
francs.)
[165] Brevards digest, vº Duelling. t. 1er, p.272.
[166] À la vérité, les fonctions d'exécuteur des hautes
oeuvres n'entraînent, point, aux États-Unis, la même infamie
que chez nous : comme on y respecte plus les lois, on y est plus
indulgent pour celui qui les met en action ; on s'efforce
d'ailleurs de relever son ministère, en lui attribuant d'autres
fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble : le shérif est
le premier agent de la force publique.
[167] V. art. 7 de la section 9 de la constitution des États-
Unis.
[168] Il n'est pas un domestique blanc qui voulût se
soumettre à un pareil service.
[169] V. Hamilton, p. 65 et 66.
[170] V. National Intelligencer, du 4 février 1834.
[171] New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834.
[172] Un journal américain rapporte les noms d'une
multitude de personnes mortes de chaleur durant la journée
du 10 juillet.
[173] Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de
la même famille que M. John Tappan et *** Tappan de
Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon séjour dans la
Nouvelle-Angleterre, et je déclare que je n'ai jamais rencontré
personne dont les vertus m'aient inspiré un respect plus
profond.
[174] New York American, 11 juillet 1834.
[175] Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12
juillet 1834.
[176] New York American, 12 juillet 1834.
[177] V. New York American, 14 juillet 1831.
[178] Philadelphia Gazette, 14 août 1834.