1. Proposer un duel. Celui qui a donné le soufflet aura un procès.

Dans l'état sauvage, l'homme ne connaît d'autre justice que celle

qu'il se fait lui-même. De son côté, la société civilisée n'admet

pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux

institués par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la

réparation légale et la vengeance individuelle, entre le bourreau

et l'assassin.

Dans les États du Nord de l'Amérique, le duel a perdu tout empire;

la loi y règne souverainement. On peut également dire qu'il

n'existe pas dans les États de l'Ouest et dans quelques nouveaux

États du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est

impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne le

rencontre plus que dans les États du Sud qui ont une vieille

civilisation, et où cependant les habitudes et les moeurs sont

encore plus puissantes que les lois.

Dans toute la Nouvelle-Angleterre, à New York, en Pennsylvanie, la

loi punit le duel comme le meurtre [162] toutes les fois qu'il est

suivi de mort.

Elle porte en outre des peines sévères contre l'envoi ou la

réception d'un cartel non suivi de combat, et contre les témoins

et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel,

peuvent être considérés comme complices. Cette complicité est

punie, dans l'État de New York, d'un emprisonnement dont le

maximum est de sept années. Un châtiment sévère est également

appliqué à celui qui reproche publiquement à une autre personne de

n'avoir pas accepté un duel. «Quiconque, dit la loi de

Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives

écrites ou imprimées qu'un tel est un poltron, un misérable, un

homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre,

pour avoir refusé un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars

et d'un an de travaux forcés (hard labour); l'éditeur ou imprimeur

des pamphlets sera, dans tous les procès de ce genre, cité comme

témoin, et admis comme tel par les cours de justice contre

l'auteur de l'écrit; et si les dits imprimeur ou éditeur, appelés

devant la, justice, refusent de déclarer le nom de l'auteur, la

cour devra les considérer comme auteurs du libelle, et les

condamner en conséquence [163].»

Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace,

bravée par l'opinion publique: elle est entièrement d'accord avec

les moeurs; là on ne se bat plus en duel.

Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure,

pas même un soufflet reçu ou donné, n'entraîne pour conséquence un

combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est

pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; là, le

sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel,

comme elle le blâmerait chez nous. Je pourrais à ce sujet citer

les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston,

dont la considération s'est accrue par des refus de duel qui, en

Europe, les eussent déshonorées. Cette rigueur des lois,

sanctionnée par l'opinion générale dans la Nouvelle-Angleterre, me

paraît tenir à plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la

teinte religieuse imprimée aux moeurs par le puritanisme des

premiers colons; des habitudes sérieuses; une vie régulière, toute

consacrée aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de

plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'obéissance

aux lois qui domine dans une république bien réglée, esprit

d'obéissance dont le duel est une violation.

Si l'on se bornait à consulter les lois sur la question du duel,

on pourrait penser que le Sud des États-Unis est à cet égard, en

tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le

code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les mêmes

dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle-

Angleterre [164].

Mais le duel, dont la coutume tient aux préjugés de l'honneur, est

peut-être de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la

loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus

sévères inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat

était protégé par les moeurs; et il est exact de dire qu'en cette

matière la loi n'est respectée que le jour où elle n'est plus

nécessaire.

Dans les États du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les

deux Carolines, des peines sévères sont portées contre le duel;

cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunité. La

justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des

circonstances qui le rendissent semblable à un assassinat; mais

toutes les fois que le combat s'est passé loyalement, c'est-à-dire

qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amérique, les auteurs du

duel ne sont jamais inquiétés. L'éditeur des lois de la Caroline

du Sud ne peut s'empêcher à cette occasion de mettre en note

l'observation suivante: «La sévérité de la loi, dont l'objet était

de prévenir les fatales conséquences de ce triste préjugé, semble

avoir entièrement manqué son but; car on sait qu'il n'y a pas

d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamné comme

coupable de meurtre [165].»

D'où vient cette différence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les

causes principales, dont je ne présente ici qu'un aperçu, sont

1º La civilisation moins avancée des États du Sud;

2º Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux

mouvements violents, et excite leurs passions;

3º L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne

travaillent pas. Les jeux, les amusements, les débauches, tous les

plaisirs des sens, y sont beaucoup plus fréquents que dans le

Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de

querelles, et conséquemment de duel. L'oisiveté, le désordre

qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les idées et dans

les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes

régulières qui en découlent le combattent.

4º L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est-à-dire

d'une classe inférieure. Les rangs établis dans une société

favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe

privilégiée, des traditions d'honneur et de bienséance, des

préjugés de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre

le duel plus fréquent que dans une société d'égalité parfaite.

Du reste, même dans les États du Sud, le duel repose plutôt sur

des idées de justice que d'honneur.

Chez nous l'outrage qui rend un duel nécessaire est bien moins

dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes

les plus frivoles servir d'occasion à de graves querelles.

L'injure étant tout idéale et de convention, elle n'a point

d'équivalent possible: le duel seul peut la réparer.

Dans le Sud des États-Unis, au contraire, c'est le fait matériel

qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est

appréciable comme tout dommage ordinaire.

Un exemple va rendre sensible cette différence.

En Amérique, dans plusieurs États du Sud, si celui qui a reçu un

soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes,

et la querelle en reste là. Pourquoi? C'est qu'en partant du point

rationnel, un fait est l'équivalent de l'autre; il y a deux

injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de

la balance est chargé d'un poids égal; il y a réparation logique.

Celui qui fait ce raisonnement pèche, il est vrai, contre la

société, qui défend à ses membres de se faire justice eux-mêmes;

mais c'est là son seul tort; car du reste il est dans les

principes du droit.

Chez nous, au contraire, comme on procède d'un autre principe, qui

est le préjugé de l'honneur blessé, on arrive à une tout autre

conclusion. Nous disons: «Celui qui a reçu l'offense d'un soufflet

est couvert d'infamie s'il ne lave son injure dans le sang de

l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a reçu se

trouve dans une position identique, et sera frappé du même

déshonneur s'il n'obtient pas la même réparation que son

adversaire est forcé de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une

personne qui a besoin du duel pour se réhabiliter, il y en a

deux.»

J'ai dit en commençant que, dans les nouveaux États de l'Ouest et

dans quelques États nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; là,

comme dans le reste de l'Union, le duel est sévèrement puni par la

loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui,

dans ces États, l'empêche; c'est la barbarie des moeurs. Là on se

bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec

des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre

celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans

le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et

dans une partie de la Louisiane, des duels véritables n'aient eu

lieu et se soient passés loyalement; mais le plus souvent les

combats que se livrent deux individus sont des attaques imprévues,

instantanées ou des guet-apens. Dès qu'une discussion s'élève

entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot

injurieux soit prononcé, vous les voyez aussitôt se placer dans

l'attitude de deux combattants; armés d'un poignard et d'un

couteau dont tout habitant de ces contrées est nanti, ils se

frappent l'un l'autre avec une extrême rapidité; et celui qui

tarderait à se préparer à la lutte serait victime de son

hésitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on

croit éteintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou

trois ans, et leur réveil s'annonce par le meurtre de l'offenseur

ou de l'offensé.

Les causes de cet état de choses sont nombreuses; j'indiquerai les

principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la société est en

quelque sorte naissante. L'individu est réduit à ses propres

forces pour soutenir son existence, pour se protéger dans sa

demeure isolée de toute habitation. Il n'entre que fort rarement

en contact avec la société civile, et s'accoutume à devoir tout à

lui-même; de là le principe de se faire justice, au lieu de la

demander à la loi. Une des conséquences nécessaires de la vie

sauvage est de placer le plus grand mérite de l'homme dans sa

force physique, et d'attribuer une plus grande part à l'individu

qu'à la société. Ce même fait doit se trouver chez tous les

peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de

l'état sauvage.

Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispersés çà et là au milieu

d'immenses contrées, n'entretiennent entre eux que de rares

communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par

conséquent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre

la chasse et l'oisiveté. C'est la vie féodale sans la chevalerie,

sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs

esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence

qui sont en opposition directe avec les principes de l'état

social. Il faut ajouter à ces faits que l'instruction est beaucoup

moins répandue dans ces États que dans le Nord, et que la religion

n'y est point aussi éclairée.

Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les

circonstances qui ont été rapportées plus haut, aucune poursuite

judiciaire n'est dirigée contre les coupables; quelquefois une

plainte est portée devant les magistrats; ceux-ci conduisent les

inculpés devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le

jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est composé

d'hommes dont les moeurs sont à demi sauvages; et chacun se trouve

encouragé à ces sortes de violences, parce que le jury les

acquitte.

Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies,

ses témoins et ses garanties de loyauté, serait un bienfait.

Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus

puissante que les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien

parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages

que la loi ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les

moeurs.

Du reste, on peut dire en général que le duel a plus ou moins de

force dans un pays, selon que l'esprit d'obéissance à la loi y est

plus ou moins puissant sur les moeurs.

Il faut ajouter que, partout où le sentiment de l'honneur est

fortement établi, le duel se maintient en dépit et des lois et du

progrès des moeurs. C'est ainsi qu'il se perpétue dans l'armée et

dans la marine américaine, parce que là il trouve un appui

permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps

armés.

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 99 / 102 题