Ces sauvages n'étaient pourtant point aussi barbares qu'on le

pourrait croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s'exprime

pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les moeurs.

Quand les moeurs sont bien établies, on voit se former une sorte

de civilisation au milieu de la barbarie, et la société se fonder

parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que

le lien social n'existait pas.

J'ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur

hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le

culte patriotique qu'ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux.

Ce n'était point le seul usage qui liât entre elles les

générations en dépit des habitudes errantes et de l'ignorance de

ces peuples.

«Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume

d'élever des espèces d'autels de pierre dans les lieux où quelque

grand événement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de

ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter à quelle

occasion elle a été placée en cet endroit, et ils ont soin de

faire passer la connaissance de ces mêmes faits d'âge en âge.

«Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p.

180, après que l'enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre

commence à faire l'éloge du mort; ils disent combien il était

brave, fort et adroit; ils racontent quel nombre d'ennemis il a

tués ou ramenés captifs; ils assurent que c'était un grand

chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite à

l'énumération de ses richesses; ils disent combien le mort avait

de femmes et d'enfants, quelles étaient ses armes... Après avoir

ainsi célébré les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur

s'adresse à l'assemblée: «C'est à vous, dit-il, de remplacer celui

que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi,

vous êtes assurés d'aller le rejoindre dans la patrie des âmes où

vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes

toujours belles et jeunes, où la faim, le froid, la fatigue, ne

vous atteindront jamais». Ayant ainsi parlé, il raconte quelques

histoires qui se conservent d'une manière traditionnelle dans la

nation; il rappelle que, dans telle année, la guerre s'alluma et

que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se

distinguèrent alors.

Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les

Indiens, l'âge et les liens du sang exerçaient un salutaire

contrôle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui

ont écrit sur l'Amérique du Nord nous parlent de l'influence

qu'obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait alors

d'une grande autorité.

Parlant de l'éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312:

«Comme dès leur plus tendre enfance on les menace du vieillard

s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare,

ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce

vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le

bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent longtemps, et,

quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls,

on en a vu qui étaient tout-à-fait gris se lasser de vivre ne

pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d'autre maladie

ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter

hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur était

d'autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces

vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur

famille qu'ils sont regardés comme juges: leurs conseils sont des

arrêts. Un vieillard, chef d'une famille, est appelé père par tous

les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et arrière

neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur père: c'est

le chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre

père, ils disent qu'un tel est leur vrai père.» Voir l'Histoire de

la Louisiane, par Dupratz.

Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les

maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence.

On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie

accompagnaient un traité d'un certain nombre de cérémonies propres

à graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel

qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que

j'ai déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et

de l'amitié, le calumet, qui, dans tous les déserts de l'Amérique

du Nord, servait d'introduction à l'étranger et même de sauvegarde

aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de découvertes chez les

nations établies sur les confluents du Mississipi, avait attaché

le calumet à la proue de son canot, et il voguait paisiblement

parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves.

Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près

le même. La femme était bien plus la servante que la compagne de

l'homme. La société n'avait point donné au mariage le caractère

durable et sacré dont la plupart des peuples policés et

sédentaires l'ont revêtu. La polygamie était permise ou tolérée

par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme

occupait la position d'un être inférieur. «Les femmes, dit John

Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un

des rois du Sud, est à table, ses femmes le servent: l'une lui

apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec

un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan,

ajoute le même auteur, a autant de femmes qu'il en désire.» «À la

moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur

femme, et en prendre une autre.» (V. p. 35).

Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire

une idée exacte de ce qu'elles étaient chez ces peuples, à

l'époque dont nous parlons.

Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une

grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui

écrivait à la même époque, croit à la vertu de ces mêmes sauvages,

et assure que parmi elles l'infidélité conjugale passait pour un

crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que

les Iroquoises étaient fort dissolues; et Lahontan, tout en

reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant

d'avoir pris un époux, assure qu'elles respectent avec le plus

grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont

formé (V. p. 80).

Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces

sauvages, il est facile de reconnaître un certain nombre d'idées

simples et vraies, qui se trouvaient chez les différentes

peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un Être

suprême, immatériel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit; ils le

croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses,

auteur de tout bien. À côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir

malfaisant auquel une partie de la destinée des hommes était

abandonnée, et ils lui adressaient des prières, qu'inspirait la

peur et non l'amour.

«Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à

Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes

influences se répandent sur la terre. Son excellence est

inconcevable; il possède tout le bonheur possible: sa durée est

éternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une

tranquillité et d'une indolence éternelles. Je leur demandai

alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu

de s'adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu'à la vérité Dieu était

le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les répandait

indifféremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point

d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il

les abandonne à leur libre arbitre, et leur permet de se procurer

le plus qu'ils peuvent des biens qui découlent de sa libéralité;

qu'il était par conséquent inutile de le craindre et de l'adorer;

au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le méchant esprit, il leur

enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur

enverrait la guerre, la peste, la famine; car ce méchant esprit

est toujours occupé des affaires des hommes.»

Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les

peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient

l'immortalité de l'âme; tous admettaient le dogme social des

peines et des récompenses dans l'autre monde; mais, chez aucun de

ces peuples, l'imagination n'était allée au-delà d'un paradis et

d'un enfer tout matériels.

«Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes

vertueux iront, après la mort, dans le pays des esprits; que là

ils n'éprouveront ni faim, ni froid, ni fatigue; qu'ils auront

toujours à leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le

gibier y sera inépuisable: les méchants, au contraire, ceux qui

pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches,

mauvais chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à

la nation, ceux-là ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim,

l'inquiétude, le froid; ils ne rencontreront que de vieilles

femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.»

«Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer

tout matériels: d'un côté, un beau climat, du gibier, de belles

jeunes filles; de l'autre, des marais puants, des serpents et de

vieilles femmes.»

Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a

pu l'apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent

les Européens en arrivant sur les rivages de l'Amérique du Nord.

Il existait cependant entre ces peuples des différences qu'il

s'agit maintenant de signaler.

Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement: on

voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un état social

barbare, un spectacle analogue à celui qui s'était présenté dans

l'autre hémisphère, chez des peuples dont l'état social était

différent, et la civilisation avancée. Au nord du continent

régnait la liberté; au sud, la servitude, si l'on doit appeler

servitude l'espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut

soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionné l'art

de gouverner des sujets; au nord, la science de se gouverner soi-

même. Les Européens trouvèrent établis dans la Géorgie, la

Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient

cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y

trouvèrent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art à

des autorités religieuses, formaient des théocraties absolues.

«Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des

Virginiens, soient très barbares, ils ont cependant un

gouvernement; et ces peuples, par l'obéissance qu'ils témoignent à

leurs magistrats, se montrent supérieurs à beaucoup de nations

civilisées. La forme de leur société est monarchique: un seul

commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs.

Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses

domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles

autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains

de verre... Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne

l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs

intérieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner

d'après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut

de peaux, de dindons sauvages et de maïs.» Smith raconte en ces

termes une audience solennelle qu'il reçut de Powahatan: «Le roi

était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un

coussin de cuir brodé d'une manière sauvage, avec des perles et

des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un

manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une

belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées

vingt de ses concubines; elles avaient la tête et les épaules

peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant

ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou

cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé,

sous peine de mort, de nous traiter avec respect.» Du reste, ce

même prince, qui disposait d'une manière si absolue de ses sujets,

et qui aimait à se montrer entouré d'une grandeur si sauvage; ce

même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins,

faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à

la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces

contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans

avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l'autorité

absolue d'un chef.

«Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés

entre eux. Cinquante et jusqu'à cinq cents familles se réunissent

dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume.

Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes; mais, en pareil

cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier

est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie

tribut au roi.»

«Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le même Beverley; ils

appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et

werowance le chef militaire.»

J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au

pouvoir et l'appuyait. C'est là un fait qui se retrouve chez tous

les peuples méridionaux, qu'ils soient civilisés ou barbares. Chez

les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment

plus arrêtées qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des

cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la

population. En étudiant les auteurs que j'ai déjà cités, on voit

que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la

religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts.

«Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en

parlant d'un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y

entrer.»

«Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les

conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et

nuit.» «Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font

jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres.»

Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage

s'établissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation

dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes

un peu différents. «Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier,

page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre

de jeunes gens qui sont l'élite de la population. Les prêtres les

conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois

de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait

boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps

de leur raison. Lorsqu'ils reviennent à leur état naturel, ils ont

oublié ou feignent d'avoir oublié tout ce qu'ils avaient su

précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup

meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu'ils

emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises

impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus

en état d'administrer équitablement la justice, sans avoir aucun

égard à l'amitié et au parentage.»

Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorité

civile et le pouvoir religieux s'étaient le mieux unis et avaient

combiné le plus savamment leurs efforts.

Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et

théocratique.

«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite

soumission à leur souverain, que l'autorité qu'ils exercent sur

eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu'à

celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, maître

absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son gré;

sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.)

Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d'une

source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les

termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à

Dupratz cette origine: «Il y a un très-grand nombre d'années qu'il

parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil.

Ce n'est pas que nous crussions qu'il était fils du soleil, ni que

le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on

les vit l'un et l'autre, ils étaient encore si brillants que l'on

n'eut point de peine à croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme

nous dit qu'ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas

bien, que nous n'avions pas de maître, que chacun de nous se

croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps

qu'il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti

de descendre pour nous apprendre à mieux vivre... Les vieillards

s'assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme

avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui était bon à

faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz, p.

333.)

Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain,

commença par établir dans sa famille l'hérédité de la puissance.

(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on bâtît un temple

dans lequel les seuls princes et princesses (c'est-à-dire les

soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler à

l'esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu

qu'il avait fait descendre du soleil; et que l'on choisît dans la

nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et

jour. La négligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie

de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les

fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et

religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une

sorte de sacerdoce.

Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et

absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans

limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du

continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes

républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'élite de ses

membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le

pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en

fils. On peut dire que la société s'y gouvernait elle-même. Parmi

les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c'était

sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les

Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud.

Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système

politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus

environnantes.

L'état social des Iroquois était le même que celui de toutes les

nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de

chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts;

ainsi qu'elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les

moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les traits

principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris

tout ce qu'elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher

en rien des Européens, ils différaient des autres nations du

continent américain; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde.

J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant

leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de

l'Amérique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus

solides et mieux faites que celles que les Européens avaient

rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les peuples

auxquels nous avons donné le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p.

421, t. I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est-

à-dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent beaucoup

plus solides que la plupart des sauvages.» Le grand nombre des

esclaves qu'ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre

en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilité de leur

sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent

bientôt des Européens l'art d'élever des troupeaux. «Arrivés dans

le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes

occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper

le blé d'Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages

des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité de cochons.»

Quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs,

les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du

continent; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur

théorie sociale plus savante.

Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d'Iroquois

formaient une confédération de six nations distinctes; chacune de

ces peuplades veillait à ses propres affaires; tous les ans, les

députés nommés par chacune d'elles se réunissaient dans un même

lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces

petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle

se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs

exploits distinguaient de leurs concitoyens.

«Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations,

à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de

même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq

villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient

réciproquement des députés pour faire le festin d'union et fumer

le grand calumet des Cinq Nations.» -- C'est de ce même peuple que

William Smith dit: «Quoiqu'on ne doive point attendre de police

régulière pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la défense

de l'État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle,

il y en a cependant peut-être plus qu'on ne pense... Toutes leurs

affaires, relatives tant à la paix qu'à la guerre, sont régies par

leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits

et par son zèle pour le bien public est sûr d'être estimé de ses

compatriotes, de primer dans les conseils, et d'exécuter le plan

concerté pour l'avantage de sa patrie: quiconque possède ces

qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n'y a point

d'autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu'on

ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques-

uns l'ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai

qu'on respecte un fils en faveur des services de son père, mais

s'il n'a aucun mérite personnel, il n'a jamais part au

gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s'il voulait

s'en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur

patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par

les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les

exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et

c'est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de

sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses

chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui

s'élèvent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point

d'officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que

d'obéir à leurs décrets, de peur de s'attirer le mépris public...

La condition de ce peuple le met à l'abri des factions qui ne sont

que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un

homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni

richesses, ni autorité à accorder? Toutes les affaires qui

concernent l'intérêt public sont réglées dans l'assemblée générale

des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à

Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément

dans les cas improvisés; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le

peuple y consent.» [152]

L'organisation fédérative qu'avaient adoptée les Iroquois, le

gouvernement régulier et libre auquel ils s'étaient soumis, leur

assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages

vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus

grande encore.

Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse

et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les

Iroquois étaient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette

opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au monde, dit William

Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie

gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont

entièrement dévouées à la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en

usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs

héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares.

«Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour

avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et,

lorsqu'ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri

dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise:

dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prépare un

festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils

sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche,

un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont

tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les

entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les

compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s'est

passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit

est terminé par une danse sauvage.»

«Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire

la guerre à l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce

fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de

Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse

rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée

depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux

peuples ne s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les

Iroquois. -- Nadouessi, répondirent les autres. -- Où allez-vous?

repartirent les Iroquois. -- À la chasse aux boeufs, dirent les

Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? -- Nous, nous allons à

la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. -- Eh

bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas

plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un

côté de l'île et donnèrent tête baissée l'un dans l'autre.»

Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque

jour un goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens

n'ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier

pour la liberté que n'en témoignèrent ces sauvages.

«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des

menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en

aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas

supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains

qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul, qu'ils nomment le

Grand-Esprit.»

-- En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York

ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur

prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est

mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je

l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon maître; celui qui a

fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai

du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander.

(Charlevoix, vol. II, page 317.)

La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de

trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe

de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni

d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble,

mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous

plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels.

(William Smith, page 170.)

Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux

mêlés de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage

conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais

d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur

cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le

gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec

les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui

firent dire qu'ils exigeaient qu'il vînt en faire lui-même la

négociation dans leur pays.»

L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la

nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des

excès jusque-là inconnus dans l'histoire des hommes.

Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient

l'habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens

dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu'à des

raffinements que l'imagination peut à peine concevoir.

En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français

s'étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par

trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans

l'île de MontRéal, et s'y livrèrent à des cruautés effroyables:

ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le

fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la

broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire

rôtir; ils inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux

cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en

moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix,

page 404.)

Lorsqu'un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l'un des

siens à la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice,

commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la

mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée; je te

prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va

être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en

immolant ce guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on

lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure,

on boira dans son crâne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras

parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.)

En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles

passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les

créatures, quelquefois elle est sujette à d'admirables retours qui

semblent élever l'homme au-dessus de lui-même: ces mêmes Iroquois

n'étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur

douceur, leur grandeur d'âme et leur courage, que par leurs

fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage

comme ses vices.

En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les

Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan,

qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les

captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier

d'apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage répondit

qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux

que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et

conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on

exerce sur nous.

En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville

dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer

leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on pût traiter

avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du

rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France

sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à

quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, était resté

parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de

ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et,

après lui avoir exposé le fait avec toute l'énergie dont on est

capable dans le premier mouvement d'une juste indignation,

lorsqu'il s'attendait à éprouver les plus funestes effets de la

fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens

lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit

Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter

en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te

connaissons trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n'a

point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne

sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te

croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et

dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d'avoir été

l'instrument: il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici;

tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice que

nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre,

elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un

rude et indigne esclavage, et elle n'écoutera que sa fureur, à

laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.»

(Charlevoix, vol. II, page 345.)

Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs

prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un

certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là

n'ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs

que les autres à se plaindre de leur barbarie.

«Dès qu'un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page

363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence

à lui ôter ses liens; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le

laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier

les maux qu'il a soufferts: on lui donne à manger, on l'habille

proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la

maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi

qu'on s'exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant

lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace,

et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes

les obligations.»

Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des

scènes d'une inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de

ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. «Avant

d'immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix, volume V, page

364, on leur fait faire la meilleure chère qu'il est possible; on

ne leur parle qu'avec amitié; on leur donne les noms de fils, de

frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur

mort apaiser les mânes; on leur abandonne même quelquefois des

filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur

reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux

derniers excès de la fureur.

Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et

savent braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris

de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une

tranquillité stoïque une sorte d'insouciance héroïque dont

l'antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J'ai dit que

les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d'horribles

tourments; mais je renonce à peindre ceux qu'on leur faisait

endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu'ils

faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer.

Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français,

s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux à

l'appui de leurs paroles.

«En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des

Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir

incendié leurs villages; on ne put s'emparer que d'un vieillard

âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne

l'avait pas voulu; car il paraît qu'il attendait la mort avec la

même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise

de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alliés.

Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et

ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un

spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes

acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel ils ne purent

arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de

reprocher aux Indiens de s'être rendus les esclaves des Français,

dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule

plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion,

quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever.

Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu

plus de temps pour apprendre à mourir en homme.» William Smith

raconte presque de la même manière le même événement, p. 201

Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant

été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par

représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables

en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et

firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers

se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques jeunes

Hurons, étant venus chercher l'autre, le conduisirent près de la

ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un

grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d'indifférence,

dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n'aurait fait

s'il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa

de chanter qu'il était guerrier, brave et intrépide; que le genre

de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage,

qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri;

que son camarade avait été un poltron de s'être tué par la crainte

des tourments; et qu'enfin s'il était brûlé, il avait la

consolation d'avoir fait le même traitement à beaucoup de Français

et de Hurons. Tout ce qu'il disait était vrai, poursuit Lahontan,

surtout à l'égard de son courage, car je puis vous jurer avec

toute vérité qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire,

pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent

l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.»

Ce n'est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient

les Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d'autres

causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient

l'Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le

plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur

politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré l'esprit de

conquête et l'éloquence guerrière. Tous les auteurs que j'ai déjà

cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les

Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'éloquence

et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la

méthode et ne les choque plus qu'un discours irrégulier, parce

qu'on a de la peine à s'en ressouvenir. Ils s'énoncent en peu de

mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois point,

dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces

barbares m'accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une

élévation, un pathétique et une énergie qu'ils n'ont point... On

rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des

traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait

leurs pères.» On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page

245, le récit suivant: «Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et

d'Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash),

Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours

plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s'asseoir.

Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États-

Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire

porter une chaise en l'invitant à s'asseoir. -- Votre père, lui

dit l'interprète, vous prie de prendre cette chaise. -- Mon père!

répliqua le fier Indien; le soleil est mon père; ma mère, c'est la

terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. -- En prononçant

ces mots, il s'assit par terre à la manière des Indiens.»

Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'étonner de la

prépondérance qu'exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les

peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république

toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le

seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque année, sur les

champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans

cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait.

Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la

fortune avait placées sur leurs frontières, les iroquois ne

cessèrent, jusqu'à l'arrivée des Européens, de s'étendre en

détruisant tout autour d'eux.

Je viens de peindre l'état politique et social dans lequel se

trouvaient les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, au moment

où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui

suivit.

À l'époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui

peuplaient le continent n'avait abandonné les habitudes de chasse,

et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur

étaient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune

d'elles de très grands pas; les arts y étaient demeurés très

imparfaits; la société y était toujours dans l'enfance: cependant

elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les

moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie

rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d'état

civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient

aisément à vivre; tous jouissaient d'une espèce d'abondance

sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montré qu'au sein

de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu'a

présentés partout la race humaine. La plus complète égalité

régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment

démocratique, c'est-à-dire qu'il se prêtait également au plus rude

despotisme ou à l'entière liberté. Combiné dans le Sud avec une

certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur

d'imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au

gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à

l'activité, à l'énergie inquiète qu'engendre la vigueur des

saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises.

Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent

cinquante ans s'écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes

sauvages dont tout à l'heure je peignais le portrait, je cherche à

discerner les changements que leur a fait subir la marche du

temps.

§ II. État actuel.

Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie

s'éteignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent

leurs noms.»

Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont

perdus jusqu'au dernier.

Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande

nation des Natchez.

En 1831, traversant les cantons de l'État de New York qui

avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens

déguenillés qui, courant le long de la route, demandaient l'aumône

aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race appartenaient ces

sauvages; on me répondit que j'avais sous les yeux les derniers

des Iroquois.

Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six-

Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens

maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu.

Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses

auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations

sauvages.

«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux

sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette

époque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.» Beverley dit

autre part, p. 230, qu'à l'époque où il écrivait (1700), les

sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des

étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes

déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un

rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps

où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs

vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes civilisés.»

Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à

dire que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense

commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens.

Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens

d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons.

Avant l'arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même

tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des bêtes

que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est

nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit

dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie.

À partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts

nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes

d'Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de

jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature

grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne

bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de

chasse, les préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre

en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus

nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient

leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange

des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau des

bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se

nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le

gibier s'épuise, bientôt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec

des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces

armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus

difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du

chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec

des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses

besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l'assiégent

alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt.

Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays

qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace

se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c'est

comme s'il n'avait jamais été.

Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens

s'obstinaient à conserver l'état social de chasseurs.

Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de

l'Amérique du Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très

petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes

des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps

qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les

Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le

Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de

Géorgie, d'Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur

population à 75,000 individus. À l'époque de la guerre de

l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du Sud, ayant

pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et

chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens

y acquirent bientôt une grande influence, s'y marièrent, et

importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts.

En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires

indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette

manière, page 21, l'état dans lequel se trouvaient les Cherokees:

«La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est

du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu

près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant

à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des

familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par

les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée, et d'Indiens

dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et

la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis.

«Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se

montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux,

ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils

sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour

les liqueurs fortes.»

En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons

de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours

du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race

infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce

tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation

imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par

porter tous ses fruits.

J'ai dit plus haut, en parlant de l'état ancien, que, bien que les

Indiens de l'Amérique du Nord eussent tous adopté le même état

social et vécussent en chasseurs, la société politique n'avait pas

pris chez tous la même forme. Au Sud, l'autorité publique s'était

concentrée dans peu de mains; au Nord, le peuple entier

participait au gouvernement: ces différences se font remarquer

encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des

nations du Sud obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort

absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les

Cherokees et qui exercent cette autorité illimitée, étant

civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le

sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il

me paraît incontestable qu'ils y parviendraient tôt ou tard, si on

leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage; mais il n'en est

point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux

Indiens sont situées dans les limites des États que j'ai cités

plus haut; aujourd'hui ces États les réclament comme leur

héritage; et l'Union favorise l'exécution de leur dessein en

offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les

transporter à ses frais dans une vaste contrée située sur la rive

droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à l'abri de

la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens

refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui

a conservé une partie des habitudes errantes des peuples

chasseurs, s'y résout sans peine; et, conduite de nouveau dans

d'immenses déserts, loin du foyer de la civilisation, elle

redevient aussi sauvage qu'elle l'était jadis. Ainsi le

gouvernement américain détruit chaque jour ce que le gouvernement

des Cherokees s'efforçait d'exécuter; et, tandis que ce dernier

attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers

la barbarie. Le résultat de cette lutte n'est pas douteux: il est

facile de prévoir qu'à une époque très rapprochée ces Indiens,

transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la

charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de

nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du

chasseur.

Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees

sont les seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser

la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conservé

avec une étrange ténacité les habitudes de leurs aïeux, et, sans

avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore à vivre

comme eux.

Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui

habitent de nos jours l'Amérique du Nord, on découvre donc sans

peine que tous ont conservé l'état social qu'ils avaient il y a

deux cents ans. Comme leurs pères, ils tirent presque toute leur

subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose près le genre

de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau;

cependant d'immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels

sont ces changements? quelle en est la cause?

J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'étaient

gouvernés que par les traditions, les coutumes, les sentiments,

les moeurs; plus toutes ces choses étaient stables et réglées,

plus la société était forte et tranquille.

C'est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en

modifiant les moeurs, que les Européens ont produit la révolution

dont je parle.

L'approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence

directe et une autre indirecte, toutes les deux également

funestes.

L'Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race

blanche a acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et

l'exemple des Européens, qu'il méprise, obtient cependant un grand

pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a

voulu que les seuls Européens avec lesquels les sauvages entraient

habituellement en contact fussent précisément les plus dépravés

d'entre les blancs.

J'ai dit qu'il se faisait avec les indigènes un grand commerce de

fourrures. Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce

sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumières et sans

ressources, qui trouvent dans la liberté désordonnée des bois la

compensation des travaux pénibles auxquels ils se vouent. Ces

étrangers ne font connaître à l'indigène de l'Amérique que les

vices de l'Europe; et ce qu'il y a de plus déplorable encore, ils

le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant

le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus aisément se

combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dépravation

polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait pas, et

elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes

civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus

impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-même. Cependant ces

sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il

se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble

incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop

bien, et qu'il méprise, ne sont pas les causes premières de cette

supériorité qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins

ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acquérir.

Quelque pernicieuse qu'ait été cette action directe des blancs sur

le sort des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste

encore.

J'ai dit comment l'approche des Européens a rendu les Indiens plus

misérables qu'ils n'étaient avant cette époque, en diminuant leurs

ressources, avait accru leurs besoins; mais je n'ai pu donner une

idée de l'étendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortunés

sont en proie.

«Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM.

Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail

excessif qui puisse fournir à l'Indien de quoi nourrir et vêtir sa

famille. Des jours entiers sont employés sans succès à la chasse;

et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir

de racines, d'écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent

chaque hiver de faim.» [153]

Mais ce sont les Mémoires de Tanner [154] qu'il faut lire, si l'on

veut se former une idée des horribles misères auxquelles sont

exposés ces sauvages.

Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point

de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie;

chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. «Le temps était

excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos

souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de

faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce

genre de mort et succomba.

«Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway,

partagea le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes,

il mourut de faim.»

Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,dès leur âge

le plus tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à

supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en

intéressant leur amour-propre à s'y essayer. «Pouvoir supporter un

long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La religion

elle-même consacre le jeûne; c'est dans les rêves d'un homme à

jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables

opinions, de pareilles moeurs, parlent d'elles-mêmes et me

dispensent d'ajouter rien de plus.

C'est dans ces affreuses misères qu'il faut chercher la cause

presque unique des révolutions morales et politiques qui se sont

opérées parmi les indigènes de l'Amérique du Nord. C'est en

rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses pères que les

Européens l'ont fait autre qu'il n'était.

J'ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le

font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'était point

cependant inconnu à ces peuples barbares; mais seulement ils le

dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur étant plus

nécessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme

partout ailleurs, d'admirables effets.

Les habitudes de chasse tendent à isoler l'individu de ses

semblables, à réduire la société à la famille, et, en arrêtant les

communications des hommes, à détruire la civilisation dans son

germe. L'attachement que les Indiens portaient à leurs tribus

tendait au contraire à rapprocher un grand nombre d'entre eux les

uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu

de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet

instinct de la patrie ne tendait pas moins à développer le coeur

de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte

d'égoïsme plus large et plus noble à l'égoïsme étroit que

l'intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles sublimes

vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis

exerçaient d'ailleurs les uns sur les autres le contrôle de

l'opinion publique; contrôle toujours salutaire, même au sein

d'une société ignorante et corrompue; car la majorité des hommes,

quels que soient ses éléments, a toujours le goût de ce qui est

honnête et juste.

Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi

les indigènes de l'Amérique; à peine si l'on en rencontre quelques

faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris

aujourd'hui dans les limites des établissements européens, les uns

sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont

dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les

presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d'un peuple autrefois

puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à

l'individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs

envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours;

d'autres se sont incorporés aux nations qu'ils ont trouvées sur

leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les

opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le

contact des Européens n'a pas encore détruites ou forcées à fuir,

le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui

les composent à s'écarter les uns des autres pour trouver plus

facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli

dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les

autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manière

durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis

chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment

ces infortunés pourraient-ils s'occuper des intérêts généraux de

leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misérable qui

périt dans les angoisses de la pauvreté? [155]

La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la

patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments,

modifié toutes les opinions.

Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a

deux siècles rendaient aux morts, de quelle vénération

superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n'y a rien qui

introduise plus de moralité parmi les hommes et prépare mieux à la

civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne

sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence

sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme

une génération d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui

nous environne, et en présence de laquelle on est en quelque sorte

obligé de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une société fixe et

paisible que peut régner le respect pour les restes des morts. Les

Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers; beaucoup

d'entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les

os de leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur

avaient léguées. Concentrés dans la nécessité du présent et les

craintes de l'avenir, le passé et ses souvenirs ont perdu sur eux

toute leur puissance. La même cause agit sur les peuplades qui

n'ont pas encore quitté leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour

témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt

seul, il succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui

a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte

quelque peu de terre sur sa dépouille, et chacun s'éloigne sans

perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie

toujours précaire.

On a pu voir, dans les citations que j'ai faites précédemment de

John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance

les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les étrangers, avec

quelle charité ils se secouraient les uns les autres.

Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de

vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace

de nos jours: il est rare qu'un Indien ferme l'entrée de sa hutte

à celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles

ressources avec un plus misérable que lui. Tanner raconte, page

45, qu'étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il

rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait à

une race étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui

fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute

Tanner, la coutume des Indiens qui vivent éloignés des blancs.

Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef,

tous les Indiens s'offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir

à ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'étant parvenu à

une très grande distance des Européens, il fit un dépôt de ses

fourrures et le laissa dans un lieu où il comptait revenir. «Si

les Indiens qui vivent dans cette région éloignée, dit-il, avaient

vu ce dépôt, ils ne s'en seraient pas emparés; les peaux n'ont pas

encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu'ils se rendent

coupables d'un larcin.» (V. p. 65 et 89.)

Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent,

dans les déserts de l'Amérique comme dans nos pays civilisés, un

accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu à y craindre.

Les vols s'y multiplient; l'excès des besoins enlève peu à peu aux

indigènes jusqu'à ces simples et sauvages vertus qui découlaient

naturellement de leur état social.

La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore

découvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur

l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme, quelques-unes

des notions qu'avaient leurs pères; mais ces notions deviennent de

plus en plus confuses [156]. Ceci s'explique sans peine; chez tous

les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés,

le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus

durable de la religion.

Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples,

des autels, des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de

nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des

monuments, ni de créer des institutions permanentes; ils ne vivent

pas assez longtemps dans le même lieu, ni en assez grand nombre,

pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni

faire le choix de certaines prières. L'homme, d'ailleurs, pour

s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans

celui-ci d'une certaine tranquillité de corps et d'esprit; or, de

nos jours cette tranquillité de corps et d'esprit manque

absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les

autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne

l'étaient leurs pères.

La trace de la religion ne se reconnaît plus guère chez eux qu'à

des superstitions incohérentes suscitées par le sentiment présent,

le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on

lui a jeté un sort, et il envoie des présents au prétendu sorcier

pour obtenir qu'il le laisse vivre [157]. Un Indien a faim, et il

prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu où se trouve

le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et,

après avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument

aigu. Les peuples n'ont plus de prêtres, mais des devins, et ils

ne s'en servent guère qu'en cas de maladie ou de famine [158].

J'ai dit que le genre de vie que menaient les indigènes de

l'Amérique du Nord devait nécessairement les empêcher de faire des

progrès considérables dans les arts. Les Indiens dont je parlais

dans la première partie de cette note étaient cependant parvenus à

élever d'assez grands édifices. Il régnait quelquefois parmi eux

un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en

est plus de même aujourd'hui. «Il n'y a pas bien longtemps encore,

disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter

des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue.

La valeur échangeable d'un pareil vêtement procurerait au sauvage

qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille.» En

voyant les Indiens de nos jours revêtus d'étoffes de laine et

pourvus de nos armes, on est tenté de croire au premier abord que

la civilisation commence à pénétrer parmi ces barbares; c'est une

erreur: tous ces objets sont de fabrique européenne, ils attestent

la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des

Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-mêmes, sont

inférieurs à leurs aïeux; en devenant plus nomades et plus

pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et

durables. Le sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et

pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur

des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose

d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui où

établir son champ de maïs, et il ignore s'il aura le temps d'en

récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans

les habitudes de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus

rare, il le considère de plus en plus comme son unique ressource.

C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les

indigènes de l'Amérique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne

l'étaient avant. Tous les hommes qui mènent une existence agitée

et précaire sont portés à l'imprévoyance, le hasard joue forcément

un si grand rôle dans leur vie, qu'ils sont tentés de lui

abandonner volontairement la conduite de tout; mais jamais cette

imprévoyance des Indiens, fruit naturel de leur état social, ne se

montra sous un caractère plus sauvage que de notre temps; chez eux

on aperçoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de

loin en loin parmi les hommes civilisés auxquels la direction de

leur propre sort vient à échapper tout-à-coup. On a vu dans toutes

les marines d'Europe des équipages, prêts à couler au fond de

l'abîme, employer en orgie et en folle gaîté les derniers moments

qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excès de

leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans sécurité même

du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux

jouissances du présent, laissant à la fortune le soin de les

sauver d'eux-mêmes, si elle veut faire un effort de plus. Le goût

pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages,

dit M. Schoolcraft, p. 387.

On a remarqué avec quelle difficulté les Indiens parvenaient à

soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l'été commence, ils se

rendent dans les endroits où se tiennent les commerçants

européens, et, au lieu d'échanger leurs pelleteries contre des

objets utiles, ils les emploient presque toujours à acheter de

l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts

par d'affreuses orgies. «Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens

dépensèrent en très-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils

s'étaient procurées dans une chasse longue et heureuse. Nous

vendîmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de-

vie.» il dit dans un autre endroit, p. 70: «Dans un seul jour nous

vendîmes cent vingt peaux de castor et une grande quantité de

peaux de buffle pour du rhum.» Les maladies, les vols, les

meurtres, ne manquent point de suivre ces excès. Un jour, deux

sauvages se déchirent la figure avec leurs ongles, et se coupent

le nez avec les dents [159]; une autre fois, un Indien [160] égorge

sans le savoir un de ses hôtes.

Les misères, qui sont la suite de semblables désordres, au lieu de

retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abîme.

Jusque-là, dit Tanner, ma mère adoptive s'était abstenue de boire

des liqueurs fortes; mais accablée par ses chagrins et ses

malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude.

J'ai montré, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps

antérieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il

existait des pouvoirs politiques et réguliers. On voyait des

monarchies au Sud, des républiques au Nord; partout se montrait

une puissance publique plus ou moins bien organisée; et c'était

avec justice que John Smith disait: «Ces Indiens sont barbares;

cependant, ils témoignent souvent à leurs magistrats plus

d'obéissance que les peuples civilisés.»

Aujourd'hui les choses ont bien changé; la plupart des nations du

Sud sont encore soumises à un chef unique [161], mais son autorité

est souvent méconnue.

La chaîne des traditions sur lesquelles elle se fondait étant

interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant été

modifiées, les hommes sur lesquels elle s'exerçait étant plus

épars et plus nomades que jadis, à une servile obéissance a

succédé un esprit d'indépendance sauvage qui ne saurait rien

fonder que le désordre. Au Nord, le mal est plus grand encore; les

monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorité

s'y soutient elle-même longtemps encore après que son prestige a

disparu. Mais quand le désordre commence à s'introduire au sein

d'une république démocratique, la société semble disparaître toute

entière; son lien est comme brisé; l'individualité reparaît de

toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord.

Lorsqu'on se reporte aux récits que William Smith, Lahontan et

Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les

hommes parlant la langue algonquine, on découvre qu'à l'époque où

ces auteurs écrivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain

nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exerçaient un

puissant contrôle sur toutes les actions des indigènes, et

fournissaient à la faiblesse individuelle l'appui tutélaire de la

société. Les traces de cette espèce de gouvernement sont à peine

reconnaissables de nos jours.

Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples

barbares, s'est presque entièrement évanouie. Dans les conseils

nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi: les

conseils de l'expérience y sont méprisés, et la jeunesse y domine.

«De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il

n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de

l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte

d'état de société barbare. Autrefois les vieillards ou chefs

civils possédaient une autorité réelle; mais il y a longtemps

qu'il n'en est plus ainsi: à peine trouve-t-on des traces de ce

même ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour

délibérer sur les affaires communes, ils forment des démocraties

pures, dans lesquelles chacun réclame un droit égal à opiner et à

voter; en général cependant ces délibérations sont conduites par

les anciens; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le

véritable contrôle. On ne peut avec sûreté adopter aucune mesure

sans leur concours. Dans un pareil état de société où les passions

gouvernent, le tomahawk mettrait bientôt un terme à toute

tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre

l'opinion publique. L'expérience, ajoutent les mêmes auteurs, nous

a donc fait connaître l'utilité de faire signer les traités à tous

les jeunes guerriers présents. Il faut, avant tout, s'assurer le

consentement de la majorité des Indiens.» (Voy. Rapports au

congrès.)

Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je

viens de parler, certains individus parviennent à exercer plus

d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette

influence n'a aucun fondement durable; elle s'acquiert, pour ainsi

dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'étend jamais qu'à

un petit nombre d'objets.

-- «L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de

guerre, n'a aucun contrôle sur ceux qui l'accompagnent; il

n'exerce sur eux qu'une influence personnelle: dans cette

circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef;

comme nous n'avions en vue que de trouver à vivre, et qu'on me

connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.»

Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispersés

pour pouvoir contracter l'habitude d'une obéissance commune. Ils

échappent à tout contrôle par le fait même de leur misère. On n'a

rien à attendre d'eux, et ils n'ont rien à perdre: il est donc

difficile de découvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque

chose qui ressemble à une société. L'individu n'y trouve de

protection qu'en lui-même, comme dans l'état de nature. Le livre

tout entier de Tanner est aussi rempli de récits d'actes de

violence et de brigandage que de maux et de misère. Nulle part on

n'aperçoit d'autorité prête à servir de médiatrice entre le fort

et le faible, entre l'offenseur et l'offensé. Les Indiens ont

perdu jusqu'à l'idée de ce pouvoir tutélaire. Quand un Indien du

Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et

fuit s'il est le plus faible: dans aucun des deux cas la pensée

d'un pouvoir social ne se présente à son esprit. En ceci, comme en

tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et

des lois.

«Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours à ce que

l'outrage qu'il fait sera vengé par celui qui en a souffert; et un

homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait

aucune estime.»

Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui

maintenant peut juger.

Il y a deux cents ans, les indigènes de l'Amérique du Nord

formaient des tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes

anciennes, des traditions respectées, des moyens de subsistance

assurés, la tranquillité de corps et d'esprit qui était la suite

de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'état social des

chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet

état social peut offrir.

Aujourd'hui rien n'est changé en apparence. Ces mêmes tribus

vivent encore de la chasse et ont conservé toutes les habitudes

inhérentes à ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours

ne ressemblent point à leurs pères.

Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux

pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs

souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altérant leurs moeurs,

les ont poussés aux conséquences les plus funestes de la vie de

chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilisés, éclairés

et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages

qu'ils n'étaient autrefois.

Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur

longueur

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 98 / 102 题