Nº 5 -- 1830

Nom des États Population libre

en 1830 [126] Population esclave

en 1830 [127] Proportion des esclaves à la population libre.

Maine,955 sur 200,000

New Hampshire,328 s. 100,000

Vermont,652 « «

Massachusetts,408 s. 600,000

Rhode-Island,199 s. 10,000

Connecticut,650 s. 10,000

New York,918,533 s. 100,000

New Jersey,569,254 s. 1,000

Pensylvanie,347,830 s. 10,000

Delaware,456,292 s. 100

Maryland,046,046 s. 100

Virginie,654,654 s. 100

Caroline du Nord,386,601 s. 100

Caroline du Sud,784,401 s. 100

Géorgie,292,531 s. 100

Alabama,978,549 s. 100

Mississipi,062,659 s. 100

Louisiane,151,588 s. 100

Tennessee,301,603 s. 100

Kentucky,704,213 s. 100

Ohio,903 « «

Indiana,031 « «

Illinois,455 « «[128]

Missouri,364,081 s. 100

Dist. de Colombie,715,119 s. 100

Floride,229,501 s. 100

Michigan,607 s. 1,000

Arkansas,812,576 s. 100

TOTAL , 856,988 [129],009,031

OBSERVATIONS:

Classement des États qui ont le plus d'esclaves.

1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.

2.- Louisianeescl. sur 100 hab.

3.- Mississipiescl. sur 100 hab.

4.- Florideescl. sur 100 hab.

5.- Géorgieescl. sur 100 hab.

6.- Virginieescl. sur 100 hab.

7.- Alabamaescl. sur 100 hab.

8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.

9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.

10.- Marylandescl. sur 100 hab.

11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.

12.- Missouriescl. sur 100 hab.

13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.

14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.

15.- Delawareescl. sur 100 hab.

16.- New Jerseyescl. sur mille hab.

OBSERVATIONS:

Classement des États qui ont le plus d'esclaves.

1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.

2.- Louisianeescl. sur 100 hab.

3.- Mississipiescl. sur 100 hab.

4.- Florideescl. sur 100 hab.

5.- Géorgieescl. sur 100 hab.

6.- Virginieescl. sur 100 hab.

7.- Alabamaescl. sur 100 hab.

8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.

9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.

10.- Marylandescl. sur 100 hab.

11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.

12.- Missouriescl. sur 100 hab.

13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.

14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.

15.- Delawareescl. sur 100 hab.

16.- New Jerseyescl. sur mille hab.

De 1820 à 1830, le Mississipi a gagné 11 esclaves sur 100

habitants,

La Louisiane 6 sur 100 habitants,

La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants,

Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants,

La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama.

Il décroît dans les États suivants:

Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants,

Le Maryland 3 sur 100 habitants,

La Géorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants,

La Virginie 1 sur 100 habitants.

Pour la première fois nous possédons sur la Floride un chiffre

statistique qui nous donne pour cet État, 44 esclaves sur 100

habitants.

En parcourant les divers tableaux qui précèdent, on voit

l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'établir dans le Nord.

Il décroît rapidement dans tous les États situés au-dessus du 40e

degré de latitude. Dans les États situés entre le 40e et le 36e

degré de latitude, il est presque stationnaire; cependant là

encore il est en déclin. Il se développe au contraire et s'accroît

rapidement dans la plupart des États situés entre le 34e et le 30e

degré. Déjà dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre

des esclaves surpasse celui des hommes libres.

Deuxième partie:

Note sur le mouvement religieux aux États-Unis

J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parlé des différentes

sectes religieuses qui existent aux États-Unis. Tantôt j'ai

signalé les sentiments qui animent les congrégations entre elles,

tantôt j'ai fait allusion à leur grand nombre; une autre fois,

j'ai essayé de montrer l'influence des idées religieuses sur le

maintien des institutions politiques.

Afin de mettre davantage en lumière les divers points de vue que

j'ai présentés, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur

une esquisse fort abrégée du mouvement religieux aux États-Unis.

Les principales sectes religieuses établies dans l'Amérique du

Nord sont celles des méthodistes, anabaptistes, catholiques,

presbytériens, épiscopaux, quakers ou amis, universalistes,

congrégationalistes, unitaires, réformés hollandais, réformés

allemands, moraves, luthériens, évangélistes, etc. Les

anabaptistes se divisent eux-mêmes en calvinistes ou associés,

mennonites, émancipateurs, tunkers, etc. La congrégation

protestante la plus nombreuse est celle des méthodistes; elle

comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de

l'année 1834. On ne possède point le chiffre exact des membres des

autres communions.

J'examinerai d'abord les rapports des différents cultes entre eux,

et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'État.

§ I. Rapport des cultes entre eux.

À cet égard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses,

distinguer les membres de la congrégation de ses ministres.

On voit en général régner parmi les membres des diverses

communions une harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont

les Américains entre eux n'est point altérée par la divergence des

croyances religieuses. La prospérité d'une congrégation,

l'éloquence d'un prédicateur, inspirent bien aux autres

communautés qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont

moins brillants, quelques sentiments de jalousie; mais ces

impressions sont éphémères, et ne laissent après elles aucune

amertume: la rivalité ne va point jusqu'à la haine.

À l'égard des ministres de cultes opposés, ce serait trop que de

dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer

du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants; la

raison principale en est que le plus ou le moins de succès de

leurs églises n'est pas seulement pour eux une question d'amour-

propre, mais que c'est aussi une question d'intérêt. En général,

les émoluments du ministre sont plus ou moins considérables, selon

l'importance de la société qu'il dirige. Je parle ici seulement

des cultes protestants qui forment, en Amérique, la religion du

plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point

un clergé soumis à des règles hiérarchiques et à la surveillance

d'on pouvoir supérieur; la seule autorité dont ils dépendent est

celle de la communauté qui les a élus; or rien ne gêne dans ses

choix la congrégation qui cherche un ministre. Elle peut adopter

qui il lui plaît. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degré en

théologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer à aucune

étude spéciale pour acquérir l'aptitude aux fonctions

ecclésiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet à une sorte

d'épreuve presque tous ceux qui prétendent à exercer le saint

ministère. Il existe dans toutes les grandes villes une réunion de

personnes éclairées dont la mission est d'examiner les aspirants.

Celui qui se présente prononce un sermon, et l'assemblée lui

délivre un certificat analogue à son succès; en général, il

obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de

cette pièce, il s'offre une congrégation religieuse qui a besoin

de ministre, et qui aussitôt l'admet en cette qualité; quelquefois

même on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande

piété et un zèle ardent pour la religion, lève les yeux au ciel en

se frappant la poitrine, et, sur ces démonstrations qui ne sont

pas toujours sincères, la réunion des particuliers qui veulent

avoir un prédicateur le déclarent ministre.

Cette facilité d'arriver au sacerdoce parmi les Américains imprime

au ministère protestant un cachet particulier; il en résulte que

tout individu peut, sans aucune préparation ni étude préalable, se

faire homme d'église. Le ministère religieux devient une carrière

dans laquelle on entre à tout âge, dans toute position et selon

les circonstances. Tel que vous voyez à la tête d'une congrégation

respectable a commencé par être marchand; son commerce étant

tombé, il s'est fait ministre; cet autre a débuté par le

sacerdoce, mais dès qu'il a eu quelque somme d'argent à sa

disposition, il a laissé la chaire pour le négoce. Aux yeux d'un

grand nombre, le ministère religieux est une véritable carrière

industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de

ressemblance avec le curé catholique. En général, celui-ci se

marie à sa paroisse; sa vie tout entière se passe au milieu des

mêmes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement

l'influence de son caractère sacré, mais encore l'ascendant de ses

vertus; il ne fait point un métier: il accomplit un devoir. --

L'existence du ministre protestant est au contraire

essentiellement mobile: rien ne l'enchaîne dans une congrégation,

dès que son intérêt l'appelle dans une autre; il appartient de

droit à la communauté qui le paie le mieux. Comme je traversais le

Canada, où la religion catholique est dominante, on me cita

l'exemple d'un curé qui, ne voulant point se séparer de ses

paroissiens, venait de refuser l'épiscopat; plus d'un ministre

méthodiste on anabaptiste abandonnerait bientôt son église s'il y

avait cent dollars de plus à gagner dans une autre. Rien n'est

plus rare que de voir un ministre protestant à cheveux blancs. Le

but principal que poursuit l'Américain dans le sacerdoce, c'est

son bien-être, celui de sa femme, de ses enfants: quand il a

matériellement amélioré sa condition, le but est atteint; il se

retire des affaires. L'âge arrivant, il se repose.

La conséquence de ces faits est facile à déduire. Les rapports

qu'ont entre eux les ministres des différentes sectes protestantes

sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de

professions semblables. Ils ne cherchent pas à se nuire

mutuellement, parce que c'est un principe utile à tous, que chacun

doit exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une

véritable concurrence, et il en résulte des froissements

d'intérêts privés qui, nécessairement, suscitent dans l'âme de

ceux qui les éprouvent des sentiments peu chrétiens. Le lecteur

comprendra facilement que je n'entends point appliquer à tous les

ministres protestants d'Amérique le caractère industriel que je

viens de peindre ici; j'en ai rencontré plusieurs dont la foi

sincère et le zèle ardent ne pouvaient se comparer qu'à leur

charité, et à leur désintéressement des choses temporelles; mais

je présente ici des traits applicables au plus grand nombre.

J'ai dit qu'on voit régner entre tous les membres des diverses

congrégations religieuses une grande bienveillance, et que les

petites passions que font naître le succès de l'une, la décadence

de l'autre, se réduisent à quelques mouvements d'amour-propre

satisfait ou mécontent, sans jamais s'élever jusqu'à la haine. Il

existe cependant deux exceptions à ce fait général.

La première est le sentiment des protestants, et notamment des

presbytériens envers les catholiques.

Au milieu des sectes innombrables qui existent aux États Unis, le

catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire à

celui des autres. Il prend son point de départ dans l'autorité;

les autres procèdent de la raison. Le catholicisme est le même en

Amérique que partout; il reconnaît entièrement la suprématie de la

cour de Rome, non-seulement pour ce qui intéresse les dogmes de la

foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de

l'Église. Les États-Unis sont divisés en onze diocèses, pour

chacun desquels il y a un évêque [130].

Lorsqu'un évêché est vacant, le clergé se rassemble, choisit des

candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la complète

liberté d'élection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste; en

général, il choisit celui qu'on présente en premier ordre, mais il

n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les

évêques qui nomment les curés; et la communauté des fidèles ne

prend aucune part à ces élections.

L'État ne se mêlant en rien des affaires religieuses, tous les

membres de la société catholique contribuent selon leur fortune au

soutien du clergé et aux besoins du culte. Le moyen généralement

employé pour subvenir à ces dépenses est de faire payer une

rétribution assez considérable à tous ceux qui, dans l'enceinte de

l'église, occupent les bancs. [131]

De pareils frais ne pouvant être supportés que par les riches, les

pauvres sont admis gratis dans l'église, où ils occupent des

places qui leur sont réservées. Quand les fonds provenant de la

location des bancs ne suffisent pas, on a recours à des taxes

extraordinaires que la communauté catholique n'hésite jamais à

s'imposer.

L'unité du catholicisme, le principe de l'autorité dont il

procède, l'immobilité de ses doctrines au milieu des sectes

protestantes qui se divisent, et de leurs théories qui sont

contraires entre elles, quoique partant d'un principe commun, qui

est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes tendent

à exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles

envers les catholiques.

La religion catholique a encore un caractère qui lui est propre,

et qui vient aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du

prosélytisme.

Dans le Maryland, les principaux collèges d'éducation sont entre

les mains de prêtres ou de religieuses catholiques, et la plupart

des élèves sont protestants. Les directeurs de ces établissements

apportent sans doute une grande réserve dans leurs moyens

d'influence sur l'esprit des élèves; mais cette influence est

inévitable. Elle est encore plus sûrement exercée dans les

institutions de jeunes filles.

Le clergé catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques

avec des protestants. On a remarqué en Amérique que les premiers

n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur

femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants mariés

à des femmes catholiques adoptent la religion de celles-ci. Dans

tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont

aussi, parce que c'est la femme qui élève les enfants. Partout,

aux États-Unis, le culte catholique fait les mêmes efforts pour se

propager. Il se trouve par là en opposition directe de principes

avec certaines sectes qui considèrent le prosélytisme comme

affectant la liberté de conscience (par exemple les quakers), et

il est l'adversaire de toutes.

Le catholicisme attire à lui des partisans, non-seulement par le

zèle de ses ministres, mais encore par la nature même de sa

doctrine. Il convient tout à la fois aux esprits supérieurs qui

vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorité, et aux

intelligences communes incapables de se choisir des croyances, et

qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion

toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le

meilleur culte du plus grand nombre. À la différence des

congrégations protestantes, qui forment comme des sociétés

choisies, et dont les membres sont en général de même rang et de

même position sociale, les églises catholiques reçoivent

indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes

conditions. Dans leur sein le pauvre est l'égal du riche,

l'esclave du maître, le nègre du blanc; c'est la religion des

masses.

On peut ajouter à toutes ces causes un fait qui doit

nécessairement influer sur la destinée du catholicisme aux États-

Unis: c'est la moralité du clergé catholique dans ce pays. Je ne

puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un

écrivain anglais, que j'ai déjà eu l'occasion de citer. Voici dans

quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du

clergé catholique des États-Unis:»Tout ce que j'ai appris, dit-il,

du zèle des prêtres catholiques dans ce pays est vraiment

exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'être le

plus hideux dans sa forme contient une âme qui l'ennoblit, aussi

précieuse à leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils

obéissent... Se dépouillant de tout orgueil de caste, ils se

mêlent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les

malheureux que tous les autres ministres chrétiens. Je ne suis pas

catholique; mais aucun préjugé ne m'empêchera de rendre justice à

des prêtres, dont le zèle n'est excité par aucun intérêt temporel;

qui passent leur vie dans l'humilité, sans autre souci que de

répandre les vérités de la religion, et de consoler toutes les

misères de l'humanité.» [132]

Il paraît bien constant qu'aux États-Unis le catholicisme est en

progrès, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les

autres communions tendent à se diviser. Aussi est-il vrai de dire

que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes

haïssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbytériens

sont ceux dont l'inimitié est la plus profonde; ils ont des

passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce

qu'ils ont une foi plus vive; et le prosélytisme des catholiques

les irrite davantage, non qu'ils en blâment la théorie comme les

quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-mêmes

Un événement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de

lui rapporter ici les détails, est venu récemment constater la

puissance des haines religieuses dont je viens de parler.

Il existe à une lieue de Boston, dans un village nommé

Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites

Ursulines. Cet établissement, consacré à l'éducation de la jeune

personne, jouit d'une grande réputation dans le Massachusetts, et

la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont

protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est

souvent plus puissante que l'esprit de parti, font taire leurs

passions religieuses, et placent leurs enfants dans une

institution où ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune

autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant la

population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse

hostile aux catholiques, et voit avec inquiétude et jalousie qu'on

accorde à ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les

institutions protestantes.

Au mois d'août dernier, des personnes malveillantes firent courir

dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'était échappée

du couvent dont il s'agit; que les supérieures de la maison, à

l'aide de manoeuvres frauduleuses, étaient parvenues à l'y faire

rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on sût

ce qu'elle était devenue.

Ce récit était une pure fiction. Il était bien vrai que, quelques

jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'établissement

l'avait abandonné furtivement; mais elle y avait été ramenée par

l'évêque de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni

morale lui fût imposée. On l'avait laissée entièrement libre de

sortir du couvent si, après son retour, elle persistait dans son

premier dessein; et, profitant de cette liberté, elle avait en

effet quitté l'établissement.

Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon

ses passions. Le 11 août 1834, vers onze heures du soir, à un

signal convenu, une troupe d'hommes masqués, ou le visage teint de

noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes,

chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes

filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu à

l'édifice, qui, en quelques heures, est complètement détruit par

les flammes. [133]

J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance

mutuelle qu'entretiennent les membres des différentes sectes aux

États-Unis. Je viens d'exposer la première, qui est l'hostilité

des protestants contre les catholiques; la seconde est l'hostilité

de toutes les sectes chrétiennes contre les unitaires.

Les unitaires sont les philosophes des États-Unis. Tout le monde,

en Amérique, est forcé par l'opinion de tenir à un culte:

l'unitairianisme est en général la religion de ceux qui n'en ont

point. En France, la philosophie du dix-huitième siècle attaqua,

masque levé, la religion et ses ministres. En Amérique, elle

travaille au même oeuvre, mais elle est obligée de cacher sa

tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne

lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de

cette doctrine aux États-Unis.

Les unitaires croient:

1º À un Dieu en une seule personne, et non en trois;

2º Que la Bible n'est pas directement émanée de Dieu, mais

l'oeuvre d'un homme rendant compte de la révélation;

3º Que Jésus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu;

4º Qu'il n'y a point de Saint-Esprit;

5º Que Jésus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa

mort les péchés des hommes, mais pour donner à ceux-ci l'exemple

de la vertu;

6º Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un être né

bon, n'ayant d'autre chose à faire que de se perfectionner;

7º Que le méchant ne sera point éternellement malheureux;

8º Que, pour parvenir à une vie perpétuellement heureuse, les

hommes ne doivent fonder aucune espérance sur Jésus-Christ, mais

compter seulement sur leurs bonnes oeuvres;

9º Que la célébration du dimanche n'est point nécessaire, etc.,

etc.

Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme,

n'est d'ailleurs qu'une conséquence du protestantisme, qui,

repoussant le principe de l'autorité, veut que chaque croyance

soit soumise à l'examen de la raison. Les presbytériens sont donc

peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire

certaines choses, puisque eux-mêmes se sont attribués le droit de

repousser certaines croyances. Les presbytériens voudraient

soutenir l'édifice qu'ils ont ébranlé; les unitaires pensent qu'il

est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les

sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord

sur le plus grand nombre; mais l'Église unitaire n'en reconnaît

aucun. -- À vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte,

c'est une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le

protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point

d'arrêt de la raison humaine qui, partie du catholicisme, placée à

la base de la religion chrétienne, monte, par tous les degrés du

protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, où, étant

arrivée, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre.

La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens,

ne s'est introduite aux États-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq

ans. Boston en a été le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle

se développe aujourd'hui sous l'influence du révérend docteur

Channing, le prédicateur le plus éloquent, et l'un des écrivains

les plus remarquables des États-Unis. -- La doctrine unitaire fait

chaque jour des progrès dans les grandes cités, où l'esprit

philosophique pénètre d'abord. Mais elle s'étend peu jusqu'à ce

jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en général,

beaucoup de zèle religieux.

Les presbytériens sont les adversaires les plus ardents des

unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers,

un ouvrage périodique publié à Boston par les presbytériens.

L'auteur signale les nombreuses différences qui distinguent les

unitaires des autres protestants, et il ajoute: «Aussi longtemps

que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune

union vraiment chrétienne entre leur culte et le nôtre, et il

n'est point à désirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre

eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'extérieur. Au fond,

ce sont deux religions séparées l'une de l'autre. Il est bon que

la séparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient

marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procède dans sa voie.

Une scission complète, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui

existe déjà, au lieu d'accroître les difficultés, servira, dans

l'état actuel des choses, à les prévenir, et, loin de nuire à

aucune des parties, tournera au profit des deux.» [134]

Voici comment un presbytérien m'expliquait un jour l'animosité de

sa secte contre les unitaires: «Les différents cultes se tolèrent

mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre

eux, ils ont une base commune, la divinité de Jésus-Christ... mais

les unitaires, en niant la divinité du Christ et tous les dogmes

généralement adoptés, ont fait du christianisme une philosophie:

or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble;

celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non

à une partie du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre

elle et la religion, une question de vie et de mort.» On comprend

maintenant le sentiment hostile dont sont animées toutes les

sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont

peut-être, de tous les chrétiens des États-Unis, ceux qui

s'affligent le moins du progrès du socialisme: ils pensent qu'on

finira par ne voir en Amérique que deux religions, le

catholicisme, c'est-à-dire le christianisme basé sur l'autorité,

et le déisme, c'est-à-dire la religion naturelle fondée sur la

raison. Ils croient en outre qu'un culte extérieur étant

nécessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous

ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la

philosophie, reviendront à la religion chrétienne par le

catholicisme.

On voit que l'inimitié des sectes protestantes contre les

unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes

tout opposées: elles reprochent à ceux-ci de tout croire, à ceux-

là de ne croire rien; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux

autres d'en abuser.

Entre ces deux points extrêmes, le catholicisme et

l'unitairianisme, il existe un espace immense occupé par une

multitude d'autres sectes: mille degrés intermédiaires se montrent

entre l'autorité et la raison, entre la foi et le doute; mille

tentatives de la pensée toujours élancée vers l'inconnu, mille

essais de l'orgueil qui ne se résigne point à ignorer. Tous ces

degrés, l'esprit humain les parcourt, poussé quelquefois par les

plus nobles passions; tantôt précipité dans l'erreur par l'amour

du vrai, tantôt dans la folie par les conseils de la raison.

Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le

tableau de tous ces égarements et de toutes ces infirmités de

l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle où

elle ne trouve jamais le point d'arrêt qu'elle cherche. On ne

verrait pas sans étonnement et sans pitié se dérouler les anneaux

de la longue chaîne qui lie les unes aux autres toutes ces

aberrations.

Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je

ne puis m'empêcher de présenter ici les traits principaux d'une

secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus

bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne

sortiront point de mon sujet; car on conçoit aisément l'influence

qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports

avec les autres congrégations.

Il existe aux États-Unis une communion de protestants appelés

quakers shakers, c'est-à-dire trembleurs. Cette secte, fondée dans

le siècle dernier par une femme nommée Anne Lee, se compose moitié

d'hommes, moitié de femmes, vivant ensemble sous le même toit, on

ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont

fait voeu de célibat.

Leur association est établie sur le principe de la communauté des

biens: chacun travaille dans l'intérêt de tous. Les hommes

cultivent des terres appartenant à l'établissement, et dont les

produits font vivre les membres de la société; les femmes se

livrent aux soins que leur sexe comporte.

Ceux qui n'ont rien mis dans la communauté en retirent le même

avantage que les sociétaires dont l'apport a été le plus

considérable. Du reste, l'association semble profiter à tous.

Chacun retire d'elle un grand bien-être matériel, la vie commune

étant beaucoup moins chère que la vie individuelle.

Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse,

«L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la

venue d'un second Messie a été annoncée, et que ce second Messie a

dû paraître dans l'année 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee

(fondatrice de la secte); vous êtes obligé de le reconnaître, car

vous ne pouvez nier la vérité annoncée par les livres sacrés. Or,

nous disons que le Messie annoncé pour l'an 1761 est Anne Lee.

Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien

reconnaître que notre religion est la seule vraie.

«Nous avons adopté le célibat des hommes et des femmes parce que

Anne Lee est venue annoncer à la terre que le monde est si

corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la

Providence que de coopérer à ce résultat.»

Ayant souvent entendu tourner en dérision les cérémonies qui

constituent le culte extérieur des quakers trembleurs, j'ai voulu

les voir de mes propres yeux.

Non loin d'Albany, à Niskayuma, se trouve une congrégation de

shakers, que j'ai visités un jour de fête religieuse.

L'établissement est isolé au milieu d'une forêt, et ses abords

présentent l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant

de la ville, et toutes les fois qu'une cérémonie des trembleurs

est annoncée, le désert et ses environs se peuplent d'une foule de

curieux américains ou étrangers, attirés par la renommée de ces

singuliers solitaires.

Une portion de la salle où se célèbre leur culte est destinée au

public; l'autre partie, plus élevée, forme une espèce de théâtre

sur lequel se passe la cérémonie. Je venais de prendre place parmi

les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois paraître sur la

scène des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et

d'autres tout à fait enfants. Elles étaient vêtues de blanc et

portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris à bords

échancrés couvrait leur tête. Elles s'avancent à pas comptés à la

suite les unes des autres, s'asseyent à la droite des spectateurs,

étendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs

mains avec des mouvements d'une extrême précision: alors elles se

tiennent immobiles.

En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tête

couverte d'un grand chapeau à larges bords. Ils défilent gravement

et vont s'asseoir en face des femmes. Après une pause silencieuse

de quelques instants, hommes et femmes se lèvent et se regardent

face à face pendant cinq minutes, sans rien dire: puis, l'un des

shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au

public, il explique l'objet de la cérémonie, qui est, dit-il, de

glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a

ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre.

À peine a-t-il achevé de parler que tous entonnent un hymne

religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant,

balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de

la façon la plus étrange. Ces exercices durent environ une heure:

pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la même forme avec

quelques modifications.

Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la

gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excités

par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les

shakers s'échauffent de plus en plus; leur exaltation s'accroît et

se manifeste avec plus d'énergie... Alors on les voit danser pêle-

mêle au milieu de clameurs violentes et de gestes désordonnés.

Tantôt une douzaine d'hommes rangés en file et un même nombre de

femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs

mains levées à hauteur de la poitrine et les secouent sans

relâche. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la scène

quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et

chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degré de

l'inspiration.

Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins

apparente. Sur plusieurs de ces têtes si follement agitées se

montrent des cheveux blancs. Rien dans cette cérémonie burlesque

ne fait rire, parce que tout fait pitié.

Tout à coup les cris cessent, les mouvements s'arrêtent; au milieu

d'un silence profond un vieillard paraît, et s'adressant aux

spectateurs, il leur dit: «Un intérêt mondain, une vaine curiosité

vous ont attirés en ce lieu; puissiez-vous en rapporter de

salutaires impressions! Qui de vous peut se dire aussi heureux que

nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les

plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le

monde s'agite vainement à la recherche de la vérité; nous seuls

l'avons trouvée sur terre.»

J'ai quelquefois entendu révoquer en doute la pureté des moeurs

des shakers et soutenir qu'alors même que tous les hommes et

toutes les femmes de l'univers se dévoueraient au célibat des

trembleurs, le monde ne finirait pas; mais le plus communément on

n'attaque point les shakers sous ce rapport; on leur fait un autre

reproche qui me paraît plus fondé: on prétend que les chefs de la

société manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association

avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui

n'apportent rien: les riches sont les dupes.

On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut

pousser dans cette congrégation une personne de bonne foi. Le

quaker shaker n'abandonne point complètement le monde; il

entretient avec ses semblables tous les rapports utiles à son

bien-être.

Je comprends le trappiste, fuyant la société des hommes, se vouant

à la solitude, en passant sa vie à creuser son tombeau. La

récompense morale est dans la grandeur même du sacrifice; mais

quel est le mérite du solitaire, prenant au monde une partie de

ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi?

S'il était possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut-

être que la vanité est le principal mobile des trembleurs. La

bizarrerie même de leur culte n'est-elle pas précisément ce qui

les y attache? La plupart des shakers sont d'assez médiocres gens;

tous cependant ont une scène et un public: sans leur absurdité,

qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit

l'orgueil des hommes sont infinies.

Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher, en présence d'un pareil

spectacle, de déplorer la misère de l'homme et la faiblesse de sa

raison.

Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en

dérision le culte des shakers.

Mais la communauté des trembleurs est-elle donc la seule qui soit

tombée dans de tristes écarts?

La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune

autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a poussé plus

loin qu'elle la pratique de la liberté civile et religieuse et de

l'égalité des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit

l'austérité et la simplicité de ses moeurs, et, quoique la société

des quakers y soit en décadence, ce pays en ressentira longtemps

encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus

absurde et de plus contraire à la nature que l'un des principaux

dogmes de cette communauté?

L'Évangile dit que celui qui reçoit un soufflet sur une joue doit

tendre l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur;

et les quakers concluent de là qu'on ne doit résister à aucune

violence, même pour défendre sa vie. Je demandais une fois à un

quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait

à ses jours, il ne m'a pas répondu: la théorie de sa secte est

qu'il ne devrait pas opposer à une telle attaque une pareille

résistance.

Ainsi, voilà toute une population éclairée et sage qu'une

interprétation erronée de la parole de Dieu conduit à la violation

de la première et de la plus sacrée de toutes les lois de la

nature, qui est la conservation de soi-même.

N'est-il pas triste de voir s'égarer ainsi l'intelligence de

l'homme, tantôt dans le doute des sociniens, tantôt dans la

doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la théorie

absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison

qu'à la condition de faire en même temps acte d'impuissance ou de

folie.

Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que présentent

les sectes protestantes; qu'il me suffise de faire observer, à ce

sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient à

l'infini, depuis la communauté des quakers, dont la théorie laisse

mourir l'homme sans défense, jusqu'à la congrégation des shakers,

dont les principes amèneraient la fin du monde, toutes ont un

point commun, où elles se trouvent parfaitement unies. Ce point,

c'est la pureté de la morale que chacune professe.

Le presbytérianisme, dont je viens de signaler les passions

haineuses, est peut-être de toutes les communautés protestantes la

plus féconde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes

engendre aussi les vertus.

On a souvent ridiculisé la congrégation des méthodistes, dont les

prédicateurs ambulants font retentir les forêts américaines de

leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspirés; mais

leur zèle, plus ardent qu'éclairé, est toujours sincère. Ne

parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contrées les plus

sauvages pour y porter la parole évangélique? Que deviendraient,

sans ces pieux pèlerins, les habitants des États de l'Ouest, dont

les demeures éparses çà et là sont éloignées de toute église? Les

méthodistes qui parcourent le désert sont encore les meilleurs

messagers de civilisation, et les plus sûrs consolateurs de

l'infortune.

Tous ces cultes sont fondés sur une morale pure, parce que tous

sont chrétiens; ils sont divisés par des doctrines opposées, mais

ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu.

§ II. Rapports des cultes avec l'État.

Nulle part la séparation de l'Église et de l'État n'est mieux

établie que dans l'Amérique du Nord. Jamais l'État n'intervient

dans l'Église, ni l'Église dans l'État.

Toutes les constitutions américaines proclament la liberté de

conscience, la liberté et l'égalité de tous les cultes.

«Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont reçu de la

nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon

les inspirations de leur conscience, et nul ne peut légalement

être contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gré

aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité humaine ne

peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience

et contrôler les pouvoirs de l'âme.» [135]

«Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre État,

quelques-uns sont inaliénables de leur nature, parce que rien n'en

peut être l'équivalent. De ce nombre sont les droits de

conscience.» [136]

Ainsi il n'existe aux États-Unis ni religion de l'État, ni

religion déclarée celle de la majorité, ni prééminence d'un culte

sur un autre. L'État est étranger à tous les cultes. Chaque

congrégation religieuse se gouverne comme il lui plaît, nomme ses

ministres, lève des taxes parmi ses membres, règle ses dépenses,

sans rendre aucun compte à l'autorité politique, qui ne lui en

demande point.

Dans un grand nombre d'États, les ministres des cultes, à quelque

secte qu'ils appartiennent, sont déclarés incapables par la loi de

remplir aucune fonction civile ou militaire. «Attendu, porte la

constitution de New York, que les ministres de l'Évangile sont,

par état, dévoués au service de Dieu et au soin des âmes, et que

rien ne doit les détourner des importants devoirs de leur

ministère.» [137]

La vie politique est donc entièrement interdite aux ministres de

l'Église. On conçoit dès lors que le pouvoir ne trouve pas plus

d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre

congrégation.

Je viens d'exposer les principes généraux; il me faut maintenant

indiquer ici quelques exceptions.

La constitution du Massachusetts proclame la liberté des cultes,

en ce sens qu'elle n'en veut persécuter aucun; mais elle ne

reconnaît dans l'État que des chrétiens, et ne protége que des

protestants. [138]

Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient

pas d'une manière convenable aux frais et à l'entretien de leur

culte protestant, peuvent être contraintes de le faire par une

injonction de la législature. [139] L'impôt recueilli en conséquence

de cette mesure peut être appliqué par chacun au soutien de la

secte à laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se dispenser

de le payer, sous le prétexte qu'il ne pratique aucun culte. [140]

La constitution du Maryland déclare aussi que tous les cultes sont

libres, et que nul n'est forcé de contribuer à l'entretien d'une

église particulière. Cependant elle confère à la législature le

droit d'établir, selon les circonstances, une taxe générale pour

le soutien de la religion chrétienne. [141]

La constitution du Vermont ne reconnaît que des cultes chrétiens,

et porte textuellement que toute congrégation de chrétiens devra

célébrer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte

religieux qui lui semblera le plus agréable à la volonté de Dieu,

manifestée par la révélation. [142]

Quelquefois les constitutions américaines prêtent aux cultes

religieux une assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du

Maryland déclare que, pour être admissible aux fonctions

publiques, il faut être chrétien. [143] Dans le New Jersey, il faut

être protestant. [144] La constitution de Pennsylvanie exige qu'on

croie à l'existence de Dieu et à une vie future de châtiments ou

de récompenses. [145]

Les dispositions que je viens de signaler sont les seules

protections légales qui, aux États-Unis, soient données par l'État

à un culte religieux.

À part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre

l'État et l'Église, si ce n'est que toute congrégation religieuse

reçoit, à sa naissance, la sanction de la législature, qu'on

appelle en anglais l'incorporation. Ce n'est pas là précisément

une autorisation légale, car le pouvoir d'autoriser l'existence

des associations et congrégations religieuses entraînerait le

droit de les défendre, et ce droit n'appartient point aux

législatures des États américains; à vrai dire, l'incorporation

n'est point établie dans l'intérêt de l'État, mais, bien dans

celui de l'association qui se forme: elle a pour effet d'investir

la congrégation du droit d'ester en justice, de posséder à titre

de propriétaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confère la

vie civile à une société qui pourra agir comme individu, et qui,

auparavant, n'avait d'action que par chacun de ses membres.

Quel que soit le plus ou le moins de faveur accordée par les lois

de quelques États à telle ou telle secte religieuse, on peut dire

du moins dans les termes les plus généraux et les plus absolus,

que, dans l'Amérique du Nord, il n'existe point de clergé, formant

un corps constitué politiquement, et reconnu tel par l'État ou par

la puissance des moeurs.

Mais si les ministres du culte sont tout à fait étrangers au

gouvernement de l'État, il n'en est point ainsi de la religion.

La religion, en Amérique, n'est pas seulement une institution

morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les

constitutions américaines recommandent aux citoyens l'exercice

d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes moeurs

et des libertés publiques. Aux États-Unis, la loi n'est jamais

athée. Voici comment s'exprime à ce sujet la constitution du

Massachusetts: «C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en

société d'adorer publiquement et à des époques déterminées l'Être

Suprême, le créateur de toutes choses, tout-puissant et

souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre

et le maintien du pouvoir civil dans un pays dépendent

essentiellement de la piété, de la religion et de la morale, et

comme la religion, la morale et la piété ne peuvent se répandre au

sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte extérieur

adressé à la Divinité, et à l'aide d'établissements publics moraux

et religieux; par ces raisons, le peuple de cette république,

jaloux d'accroître la somme de son bien-être et d'assurer la

conservation de son gouvernement...» Suivent les dispositions en

faveur de la religion... [146]

La constitution du New-Hampshire contient un préambule religieux

de la même nature. [147]

Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction,

indispensables à un bon gouverneur et au bien-être des hommes. [148]

Ces principes religieux, écrits en tête des constitutions

américaines, se retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre

dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des

fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des

gouvernants avec les gouvernés. Il n'est pas en Amérique une

solennité politique qui ne commence par une pieuse invocation.

J'ai vu une séance du Sénat à Washington s'ouvrir par une prière;

et la fête anniversaire de la déclaration d'indépendance consiste,

aux États-Unis, dans une cérémonie toute religieuse.

Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnaît ni l'empire,

ni l'existence même d'un clergé, consacre le pouvoir de la

religion.

J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent étrangères

aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indifférentes

aux intérêts politiques et au gouvernement du pays; toutes

prennent un intérêt très vif au maintien des institutions

américaines; elles protègent ces institutions par la voix de leurs

ministres dans la chaire sacrée et au sein même des assemblées

politiques. La religion chrétienne est toujours, en Amérique, au

service de la liberté.

C'est un principe du législateur des États-Unis que, pour être bon

citoyen, il faut être religieux; et c'est une règle non moins bien

établie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut être

bon citoyen. À cet égard toutes les sectes rivalisent de zèle et

de dévouement; le catholicisme, comme les communions protestantes,

vit en très bonne harmonie avec les institutions américaines; il

se développe et grandit sous ce régime d'égalité: il a le bonheur,

dans ce pays, de n'être ni le protecteur du gouvernement, ni le

protégé de l'État.

Il n'existe en Amérique qu'une seule congrégation qui soit hostile

aux lois du pays, c'est celle des quakers.

Le même principe qui les empêche de résister individuellement à la

violence d'un agresseur les conduit à penser que la société n'a

point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi;

jamais théorie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et

si pure! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie

de l'armée et même de la milice américaine. -- «Ainsi, disais-je

un jour à un quaker de Philadelphie, une nation attaquée par un

autre peuple qui en veut à son existence n'a pas le droit de se

défendre!» -- «Non, me répondit le quaker; la guerre, la

résistance, la violence, sont contraires à l'esprit de l'Évangile.

Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne

nous bornons pas à l'admirer, nous le mettons en pratique. Le

Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc désobéir à

ses lois que de faire la guerre. Notre conviction à cet égard est

telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la

puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque

l'Angleterre et les États-Unis entrèrent en guerre, un grand

nombre de quakers de Philadelphie furent désignés pour marcher

contre l'ennemi, mais tous refusèrent en se fondant sur les

principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux,

qui les condamnèrent à de fortes amendes; ils ne les payèrent pas.

Alors on saisit et on vendit leurs biens; ceux qui n'en avaient

pas furent jetés en prison. Nous aurions à notre disposition tous

les trésors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter

l'amende portée contre nous en pareil cas. Le paiement serait une

sorte d'acquiescement; quand on nous traîne en prison, c'est une

violence à laquelle nous cédons, et qui n'entraîne de notre part

aucune adhésion de nos volontés.» Je ne discuterai pas ce

raisonnement, dont le vice est trop facile à saisir. Ainsi

l'autorité demande aux citoyens de s'armer pour la défense du

pays, et voilà toute une secte religieuse qui résiste au pouvoir,

parce que l'Évangile a recommandé la paix et la douceur; de sorte

qu'un précepte sublime, enseigné par Dieu, devient, entre les

mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme.

Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas

hostiles aux institutions américaines, au gouvernement républicain

des États-Unis; nulle secte, au contraire, n'est plus démocratique

que la leur; mais ils sont hostiles à toute société, parce que la

première loi de tout être existant, individu ou corps social, est

de se conserver, partant de se défendre.

Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'État selon les

lois américaines... Mais, sur cette matière, les lois sont bien

moins puissantes que les moeurs.

Si, dans tous les États américains, la constitution n'impose pas

les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme

condition des privilèges politiques, il n'en est pas un seul où

l'opinion publique et les moeurs des habitants ne prescrivent

impérieusement l'obligation de ces croyances. En général,

quiconque tient à l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux

États-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux

et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni

croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous

emplois civils et de toutes fonctions électives gratuites ou

salariées, mais encore il serait l'objet d'une persécution morale

de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des

rapports de société, encore moins contracter des liens de famille;

on refuserait de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas,

aux États-Unis, qu'un homme sans religion puisse être un honnête

homme.

J'indiquais tout à l'heure les atteintes portées à la liberté

religieuse par les lois de quelques États. Je dois ajouter, en

finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois

et des moeurs américaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle-

Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse

jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce

pays punissait jadis de mort les mécréants, c'est-à-dire ceux qui

n'étaient pas presbytériens, on reconnaîtra quels progrès le

Massachusetts et les autres États du Nord ont faits dans la

tolérance et dans la liberté.

Troisième partie:

Note sur l'État ancien et sur la condition présente des tribus

indiennes de l'Amérique du nord.

Les Européens ont soumis ou détruit la plupart des peuples du

Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou à demi

civilisées, il en est plusieurs qui ont échappé jusqu'à présent à

l'asservissement ou à la mort; les blancs ne sont pas encore

arrivés jusqu'à elles, ou elles ont reculé devant eux. Presque

toutes les peuplades de l'Amérique du Nord sont dans ce cas.

Mais sur celles-là même l'influence des Européens s'est exercée;

les blancs, qui n'ont pu encore les réduire à l'obéissance ou les

faire disparaître, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes,

d'altérer leurs moeurs et de bouleverser leur état politique tout

entier.

Il y a longtemps qu'on a remarqué cet effet extraordinaire produit

sur les tribus indiennes par le voisinage des Européens. Mais

personne jusqu'à présent n'a essayé d'en connaître toute

l'étendue, pas plus que d'en rechercher les causes cachées. Le but

de cette note est de fournir des lumières sur ce point.

Les changements que subissent les nations s'opèrent graduellement

à mesure que les générations se succèdent; il est donc très

difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et année par année,

l'histoire de ses transformations successives. Mais si vous

examinez ce même peuple à deux époques éloignées l'une de l'autre,

les différences, frappent aussitôt tous les regards. Partant de

cette donnée, j'ai pensé qu'au lieu de m'abandonner au cours des

temps, et de suivre pas à pas la trace de tous les changements qui

se sont opérés peu à peu dans l'état social et politique des

indigènes, j'arriverais par un procédé plus rapide à un résultat

plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu'étaient les

indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour

m'éclairer sur le premier point, j'ai consulté les auteurs anglais

et français qui m'ont paru contenir le plus de lumières: le

capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie; John Lawson

pour les Carolines; William Smith pour l'État de New York; pour la

Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada.

Quant à l'état actuel, j'ai puisé mes notions dans des voyages

faits par ordre du gouvernement américain, dans des rapports

officiels présentés au congrès, dans des récits de témoins

oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de

près plusieurs des nations infortunées que je vais essayer de

faire connaître, et j'ai pu m'assurer par moi-même de la vérité

des couleurs dont on se sert pour les peindre.

§ I. État ancien.

Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient

un espace presque aussi grand que la moitié de l'Europe. On

remarquait entre elles, à l'époque où je veux reporter l'attention

du lecteur, des ressemblances et des différences qu'il faut

signaler.

Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l'Amérique

du Nord au moment où les Européens entrèrent en contact avec elles

avaient un état social analogue; toutes vivaient particulièrement

de la chasse. L'agriculture ne leur était cependant point

inconnue, mais aucun d'eux n'était encore arrivé à tirer des

fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de

subsistance. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour

de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de

maïs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque année le

propriétaire quittait cette résidence et partait, soit seul, soit

accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent

éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la

chasse.

«En mars et avril, dit le capitaine Smith [149], qui écrivait en

1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent

principalement de leur pêche. Ils mangent des dindons sauvages,

des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs, vivant

principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour

améliorer ce régime, ils ont soin de se diviser en petites

troupes, se nourrissent de poissons, de bêtes sauvages, de crabes,

d'huîtres, de tortues. À l'époque de leur chasse, ils quittent

leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares;

ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts,

à la source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en

général au nombre de deux ou trois cents.»

Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un

langage analogue.

Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par

hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs

habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs;

toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs

leur étaient applicables.

Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes

que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux

traditions, peu au sol, ou plutôt il ne se liait au sol que par

des souvenirs. Le sauvage tenait à la contrée qui l'avait vu

naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu, par l'idée

de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation

indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements

de ses aïeux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle était

obligée d'émigrer, elle ne manquait point de les recueillir avec

soin; elle les renfermait dans des peaux; et, après les avoir

chargés sur leurs épaules, les hommes s'éloignaient sans regrets:

ils emportaient avec eux toute la patrie. «Dans chaque village,

dit Lawson [150], en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une

belle cabane qui est élevée aux dépens du public et entretenue

avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d'entre

les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu'on a

revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et

adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le

voir profaner.»

Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un

autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements.

«De nos jours encore, où l'amour de la patrie s'éteint chez les

Indiens comme tout le reste, la première réponse que fait un

Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses

terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au

gouvernement fédéral, est celle-ci: -- «Nous ne vendrons pas le

lieu où repose la cendre de nos aïeux.»

L'esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en

quelque sorte racine dans les mêmes champs qui portent ses

moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de

l'Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi les voit-on

changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir.

Les Européens n'ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades

sauvages dans l'Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du

lieu qu'elle occupait au moment de la découverte. Les Natchez

croyaient que leurs pères étaient venus du Mexique; les Iroquois

se souvenaient d'avoir jadis traversé le Mississipi. On voit, dans

Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes

qui se trouvaient originairement placées aux environs du

territoire occupé par la confédération iroquoise, avaient cru

devoir transporter leur domicile au-delà vers le nord et l'ouest.

C'est à cette cause qu'il faut attribuer la facilité qu'ont

trouvée et que trouvent encore les Européens à se fixer sur le

territoire de ces sauvages. L'intérêt particulier n'en défend

aucune partie, et le corps de la nation ne découvre pas du premier

abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'étrangers qui

viennent s'établir au milieu de champs déserts, et qui parviennent

à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne

cherchent pas à obtenir. C'est ce qui faisait dire à M. Bell, dans

un rapport au congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, no

227): «Avant l'arrivée des Européens, il ne paraît pas que les

sauvages eussent conçu l'idée que la terre pouvait être l'objet

d'un marché.» Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers

établissements, on découvre que les naturels n'ont, pour ainsi

dire, jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand

ils s'étaient assurés que ces derniers ne venaient point avec des

intentions hostiles.

Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui

l'avaient adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne

connaissant point la richesse immobilière, ne tirant de la terre

qu'une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le

travail pénible de la culture aux femmes et aux enfants, et

réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le

propre de la chasse.

»Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle

-- Angleterre, sont principalement occupés de la chasse.» (page

240)

Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: «Les

hommes consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et

autres exercices virils, regardant comme une honte d'être vus

s'occupant des soins propres aux femmes; d'où il arrive que les

femmes sont souvent surchargées de travaux, et les hommes oisifs.

Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire les

nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le

récoltent.»

«Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent

les champs, les hommes vont à la chasse.» -- «Les Indiens ne

travaillent jamais,» dit Lawson, à propos des indigènes de la

Caroline (page 174). De là une liaison intime que le temps n'a pu

détruire, entre les idées de travail sédentaire, et

particulièrement de la culture de la terre, et les idées de

faiblesse, de dépendance, d'obéissance, d'infériorité. Aussi les

premiers Européens qui abordèrent sur les côtes de l'Amérique du

Nord trouvèrent-ils établie chez tous les sauvages cette opinion,

que le travail de la terre doit être abandonné aux femmes, aux

enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les

seuls soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en même

temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait

prendre naissance que dans un état social commun à toutes. N'étant

pas attaché à un lieu plus qu'à un autre par la possession et la

culture de la terre, errant une partie de l'année à la suite des

bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l'Indien de

l'Amérique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le

résultat des expériences individuelles, lier entre elles les

conséquences de faits analogues et en faire un corps de principes

et d'idées générales, en un mot créer ce qu'on appelle les

sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de

donner à aucune entreprise un grand degré de réflexion et de

suite: il s'opposait à plus forte raison à ce que plusieurs

générations s'occupassent des mêmes objets, et se transmissent les

unes aux autres le résultat de leurs recherches. L'humanité était

déjà vieille, l'homme était toujours jeune, et la civilisation

n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les

nations indiennes devaient donc présenter le spectacle de peuples

encore peu avancés dans la voie du progrès intellectuel; non parce

qu'elles habitaient l'Amérique au lieu de l'Europe, ou parce

qu'elles étaient rouges et non blanches; mais par la raison que

toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la

civilisation que de certains développements. Aucune des nations du

continent de l'Amérique du Nord n'avait inventé l'écriture,

quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui, jusqu'à un certain

point, pouvaient en tenir lieu.

«Ces Indiens, dit Beverley [151] (ceux de la Virginie), n'ont aucune

sorte de lettres; mais quand ils ont quelque chose à se

communiquer, ils y emploient une espèce d'hiéroglyphes, ou de

figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou autres choses

propres à faire comprendre leurs différentes pensées.» Lahontan

dit la même chose des Iroquois: il donne même le modèle du récit

d'une expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page

191.

Aucune de ces nations n'avait découvert les métaux, ni le secret

de les travailler. «Avant l'arrivée des Anglais, dit Beverley en

parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient

ni le fer ni l'acier.»

La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent.

Les sciences les plus nécessaires, l'art d'élever des maisons, de

faire des canots, de fabriquer des vêtements, n'avaient point

dépassé parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et

les efforts d'un homme isolé ou d'une génération.

«Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour

vêtement des peaux de bêtes qu'ils portent avec le poil durant

l'hiver, et dépouillées de poil pendant l'été: les principaux

d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la

forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont

souvent brodés avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints.

Les maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux:

elles sont composées de jeunes arbres pliés et attachés ensemble:

on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'écorce

d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer; mais il

y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient faits

avec plus de grandeur et plus d'art. Le même Smith parle, page 37,

d'une maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de

ce palais est de cinquante à soixante aunes (yards). De grossières

statues occupent ses quatre coins. «Les maisons des Iroquois, dit

William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichés en

terre, et couverts d'écorce d'arbres, au haut desquels on laisse

une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se

trouve un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort

carré, sans bastions, et simplement entouré de palissades.»

Les sentiments n'ont pas besoin pour se développer du même travail

successif que les idées. L'état social des chasseurs exerce

cependant une influence sinon pareille, du moins aussi inévitables

sur l'âme des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit.

Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur

développement, demandent de l'oisiveté, du temps, de la

tranquillité, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie

intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à des

peuples chasseurs comme les Américains du Nord.

L'amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle

et immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand

rôle dans la vie des hommes policés, ne venait presque jamais

troubler l'existence du sauvage. «Les Indiens dit Lahontan, t. II,

p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour; ils

aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une

simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.»

-- «Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la

chasse, ils ne se marient qu'à trente ans, parce qu'ils croient

que le commerce des femmes les énerve de telle sorte, qu'ils n'ont

plus la même force pour faire de longues courses et courir après

leurs ennemis.»

Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels

au coeur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la

position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant

plus énergiques qu'ils sont en plus petit nombre; d'autant plus

violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse

pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la

volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord

un degré d'intensité inconnu aux nations civilisées de l'ancien

monde. La colère, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se

montrent là sous des formes terribles qu'ils n'avaient point

revêtues ailleurs.

L'état social faisait également naître chez les tribus indiennes

un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait à un

degré plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient

alors le littoral du continent.

Les Indiens de l'Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce

qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux

au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il était donc rare

de rencontrer chez eux ces passions viles que fait naître la

cupidité! Le vol y était presque inconnu! «Le vol, dit Lawson, p.

178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens.» «Les sauvages,

dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni

supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis

particuliers ne sont pas à craindre parmi eux, ce qui fait que

leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.»

C'était bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des

tribus indiennes que la colère et la vengeance. «Il est rare, dit

John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des

terres ou acquérir des biens.»

Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le

besoin, parce qu'ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux

mêmes misères.

«Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que

nous pour eux: ils nous fournissent des vivres quand nous nous

trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de

faim à notre porte.»

«Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très charitables

les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a éprouvé quelque

grande perte, on fait un festin, après lequel un des convives,

prenant la parole, fait connaître à l'assemblée que, la maison

d'un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont été détruites.

Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte

d'offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La

même assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une

cabane ou de fabriquer un canot.»

Parmi eux l'hospitalité était en grand honneur, et ils ne

manquaient point de l'exercer. «Les sauvages reçoivent volontiers

les étrangers,» dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois.

«Lorsqu'un étranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256,

le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes

qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on

entre ensuite dans le village: là on lave les pieds à l'étranger

et on lui donne un repas; si l'étranger est un homme de grande

distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa

couche. Ces dernières croiraient manquer à l'hospitalité si elles

opposaient la moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles

ne se croient nullement déshonorées en y cédant.»

Aucune des peuplades de l'Amérique du Nord ne menant une existence

sédentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'écriture une

forme certaine et durable à la pensée. On ne connaissait point

parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles

n'avaient point de législation écrite, mais les rapports des

hommes entre eux n'y étaient soumis à aucune règle uniforme et

stable, émanée de la volonté législative de la société.

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 97 / 102 题