Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient

quelques cris échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer

dans mes veines et mes forces prêtes à défaillir... Dans cet état

de faiblesse physique, ma raison elle-même fut troublée, et mon

imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres

fantastiques qui menaçaient son existence; je les voyais tantôt

sous les traits d'une hyène dévorante, tantôt sous la forme d'un

hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent

leur proie au passage... mon Dieu! s'ils allaient s'élancer sur

Marie! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres; ils

tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie

avant que je l'aie seulement défendue. Et j'inventais mille autres

chimères si faciles à créer quand on a l'âme saisie d'une grande

douleur et l'imagination engagée dans des régions inconnues. Les

heures s'écoulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur

marche, la fraîcheur s'élève de la terre... Marie gardait un

silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main;

je la trouve brûlante: «Mon ami, me dit-elle d'une voix à demi

éteinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir...»

À ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle résolution

insensée allait sortir de mon désespoir, lorsque notre guide

s'arrête tout à coup et crie trois fois: Saginaw! Ce cri, jeté

dans le désert, y trouve un long retentissement et nous revient

répété par mille échos; le premier tumultueux, le second moins

fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout à coup;

nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en

descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord

d'une large rivière: celle rivière était la Saginaw, et le bord

opposé, l'asile que nous cherchions.

Chapitre XVI

Le drame

«Ô mon Dieu! quel bonheur! s'écria Marie en voyant le rivage. Son

énergie morale eût été incapable d'un plus long effort. Je la

saisis dans mes bras et la déposai dans une pirogue indienne; je

me plaçai près d'elle comme j'étais en passant la rivière des

Sables. «Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne-

moi,... je t'ai affligé... j'ai cru, pendant toute cette journée,

qu'un destin funeste s'opposait à notre arrivée dans ces lieux...

j'avais tort; car tu es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je

sentais mon corps défaillir et mon âme se briser... mais je ne

souffre plus et je n'ai que des pensées de bonheur...»

Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au

rivage comme au terme de toutes nos douleurs.

«Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois

comme nous serons dans cette contrée lointaine... Oui, les eaux de

la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de

la rivière des Sables; l'air est ici plus doux; cette terre est

plus embaumée; et voilà que l'astre des nuits, notre bon génie du

désert, se lève et brille de tout son éclat...»

Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. «Dieu!»

s'écria-t-elle tout à coup d'une voix effrayée, et ses yeux,

redescendus à terre, se cachèrent entre ses deux mains.

En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des

ombres de la forêt et semblait en montant, s'appuyer sur la cime

des arbres... On le voyait s'élever et grandir... il s'avançait

sur nous semblable à un spectre de sang...

Cette image terrible avait frappé l'esprit de Marie, et le cri

d'effroi qu'elle s'efforça vainement de contenir fut encore la

voix d'un sinistre pressentiment.

En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle

une énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne

sais si sa force s'affaiblit en même temps que sa foi dans

l'avenir; mais je la vis presque aussitôt tomber dans un grand

abattement.

Je me trouvai alors livré à des embarras que l'imagination ne

saurait concevoir.

Nelson n'était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et

les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas,

naturels du pays, m'assurèrent qu'aucun étranger n'avait, depuis

un temps très long, abordé dans cette contrée.

Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins

et d'inquiétude; il rendit aussi plus difficile notre situation.

Nelson devait nous préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à

l'oeuvre aussitôt. Mais je ne sais quel eût été notre sort si, en

attendant que notre cabane fût élevée, nous n'eussions pas trouvé

l'abri d'un toit hospitalier.

Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec

quelque soin, n'en possédait alors qu'une seule de grossière

construction, et que nous trouvâmes occupée par un Américain

canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me

reconnaissant à cet air de famille qu'ont tous les Français: «Vous

venez, me dit-il, de la vieille France?» Il était né parmi les

Indiens, dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse

et la pêche suffisaient à ses besoins, et il trouvait un charme

extrême dans une vie toute de liberté sauvage.

Comme nous arrivions il était sur le point de partir; il se

rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il

nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu'à ce que

j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter,

laissant à sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais il

n'écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu'il

aimait ce lieu, qu'il y était né, et qu'il y passerait le reste de

ses jours.

Ainsi se retrouve jusqu'au fond du désert le caractère des

nations.

L'Américain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui

de l'intérêt; rien ne l'enchaîne au lieu qu'il habite, ni liens de

famille, ni tendres affections... Toujours prêt à quitter sa

demeure pour une autre, il la vend à qui lui donne un dollar de

profit.

Non loin de là vous voyez l'homme de sang, français s'attacher à

sa terre natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour

eux-mêmes les objets qui l'environnent, et préférer ces choses de

valeur tout idéale aux froides jouissances de la richesse.

J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix

du service qu'il me rendait.

Nous avions un asile... mais tout était encore obstacle et misère

autour de nous.

Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à

ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les étrangers

nouvellement arrivés; il fallait que je me partageasse entre les

soins nécessaires à mon amie et les travaux qu'exigeait la

construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute

précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait

d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de

bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l'humidité des

nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes

s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous révélaient leur

présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant

par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un

long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel

bourdonnement; tous nous livraient sans relâche une guerre

impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie.

La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait

rien qui pût altérer une santé robuste; mais la faiblesse de

Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des

aliments délicats dont nous étions tout à fait dépourvus.

Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était

à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le

moindre soulagement à ses maux.

Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu

regagner Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun

moyen d'y retourner par eau, et c'eût été folie que de tenter une

seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si

difficilement résisté.

Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes

les divisions établies dans le temps disparaissaient; plus de

mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps très

court, l'ordre des jours se perd entièrement; et alors il s'en

fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels

purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a

empoisonné la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misère et

d'ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur,

qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous la pierre du

sépulcre.

Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de

grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie

aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout

son mal provenait sans doute d'une suite de jours écoulés sans

repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde...

et alors combien nous serions heureux?

Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des

premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des

premières impressions.

Étrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir

des infortunes, mais d'avoir perdu des joies!

Je contemplai en face les obstacles que j'avais à vaincre, et

m'armai, pour les combattre, de cette énergie morale que donne

seule la foi dans le succès.

Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne

passais pas auprès de Marie.

J'étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne

saurait se décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier

lui-même pour faire face à toutes les difficultés.

Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me coûtaient,

je trouvais un charme secret à penser que tout, dans notre

bonheur, serait mon ouvrage.

Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais

entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'état de

Marie devenait plus alarmant; son pouls annonçait une agitation

croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte; mais,

sous le voile du sourire errant sur ses lèvres, il était facile

d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde.

Elle me dit un jour avec tendresse: «Ludovic, tu prends bien de la

peine pour préparer notre demeure?»

Une autre fois: «Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la

chaumière... Ah! je t'en conjure, reste près de moi... qui sait

l'avenir?»

Je repoussai loin de moi l'affreuse pensée dont ces paroles

contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint

aggraver mes inquiétudes et mes tourments... Dix jours environ

s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw, et les chaleurs

du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les

rayons d'un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons

dont une température embrasée semblait accroître le nombre et la

malignité, notre petite cabane devint le théâtre d'une misère dont

je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains

efforts pour éloigner de Marie les innombrables ennemis qui

bruissaient autour d'elle; ils étaient plus prompts à renaître que

moi à les anéantir; et je voyais le beau front de mon amie tout

saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi

les jours et les nuits veillant auprès de ma bien-aimée, et

m'efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur.

Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui

était près de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même

attaqué de la fièvre du pays, et alors je me trouvai seul, sans

appui, entouré de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et

que je ne pouvais adoucir.

L'idée d'une affreuse catastrophe avait été longtemps sans pouvoir

pénétrer dans mon âme. Chose étrange! lorsqu'on possède un bien

plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est

prompt à concevoir des craintes chimériques, et, si un grand péril

de le perdre se présente, on fait autant d'efforts pour ne pas

voir le danger réel, qu'on en faisait auparavant pour apercevoir

des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel.

L'heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l'infortune,

et le pauvre, consolé dans sa misère par des illusions de

félicité!

Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma

mémoire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux,

et peut-être aussi l'opiniâtreté du sort à contrarier tous mes

desseins, jetèrent le trouble dans mon âme... Une lueur fatale

m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glacée... Je

fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais

s'égarer, et je dis à Marie:

»Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera

prête a te recevoir... alors la présence de Nelson manquera seule

à notre bonheur... S'il s'était avancé sans guide dans ces

contrées désertes, nous devrions concevoir de grandes inquiétudes:

mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré d'Indiens qui

l'aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est

aussi le plus sauvage? Espérons qu'il sera bientôt rendu à nos

voeux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui

m'est plus chère que tous les biens de ce monde: c'est la fin de

tes souffrances... Nous ne savons point le remède qui peut te

guérir; le secours d'un médecin nous est nécessaire; je vais aller

le chercher à Détroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux

jours après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme

dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle

Ovasco demeurera près de toi; quoique souffrant lui-même, il

retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne maîtresse.»

Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans

attendrissement; Marie m'écoutait avec tous les signes d'une

émotion profonde... elle resta silencieuse, parut réfléchir

beaucoup; enfin d'une voix altérée:

«Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure...

quatre jours d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic...

non... il faut rester...»

Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de

tendresse et de mélancolie.

Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de

céder à un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir,

tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur.

Mais je trouvai en elle une résistance d'instinct contre laquelle

ma raison était sans puissance.

«Mon bien-aimé, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne

pas; tu sais combien est fragile la liane séparée du rameau qui la

protège... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta

présence seule me soutient... si tu t'éloignes, je me briserai...»

L'accent dont elle prononça ces paroles était déchirant.

Troublé par ce langage d'autant plus désolant qu'il avait toute

l'amertume du désespoir, sans la violence qui l'exagère, je tombai

à genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un

seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent

de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abondé dans mon âme.

Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu... mais je

ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute

l'horreur de la situation et l'excès de ma misère.

Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'espérance,

m'avaient toujours voilé la véritable position de Marie. Elle-même

s'était plu constamment à me tromper sur son état. Quand je lui

parlais de notre bonheur à venir, elle versait des pleurs que je

croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses

souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre

conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces

à distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de

cruelles douleurs, c'était elle encore qui me donnait des

consolations.

Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette

main chérie que je pressais dans un transport de désespoir et

d'amour, je la vis desséchée par une affreuse maigreur.

La lumière qui m'apparut fut celle de l'éclair qui brille du même

feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier

dévoré par le mal... sa figure seule n'avait point subi les mêmes

ravages, et conservait, malgré son altération, tous les signes

d'une force à peine ébranlée; soit que l'énergie de son âme se

peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fièvre

fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui

restaient dans ce faible corps.

Ainsi s'offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel

était donc l'effet de ces longs jours passés sous un soleil

brûlant; de ces nuits plus longues encore, écoulées parmi les

douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les

angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait

point!!

Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit: «Mon bon maître,

vous ne pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Détroit;

j'en reviendrai bientôt avec l'homme dont le secours nous est

nécessaire.»

Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son

dévouement, que son état de maladie rendait imprudente: «Oh!

ajouta-t-il, je me sens mieux; l'idée de sauver ma chère maîtresse

me rend toutes mes forces. -- Fidèle serviteur, lui répondis-je,

c'est aussi ma vie que tu sauveras.»

J'ignore si un effort extraordinaire de l'âme ne peut pas assoupir

les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur

éteinte; mais je vis Ovasco, après avoir reçu mes embrassements,

passer le fleuve dans une barque, et tout aussitôt traverser, avec

la vitesse de l'élan, la prairie qui couvre la rive opposée.

Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mélancolique se couvrit

d'un nuage de tristesse encore plus sombre; et, après un instant

de silence, il reprit en ces termes:

«Hélas! jusqu'à ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant

j'ai à vous raconter des infortunes qui ne se décrivent point.

Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les

émotions que donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une

troupe considérable d'Indiens, dont le costume et l'aspect

extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokees.

Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et,

persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai d'aller à sa

rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je

voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens,

quoique appartenant à la tribu des Cherokees, n'étaient point ceux

que nous attendions.

Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint

pour moi l'occasion d'une révélation terrible...

L'arrivée des Cherokees avait mis en émoi toute la tribu des

Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient

combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur

un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d'existence

à ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son

ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le

cacher...

-- «Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des

Cherokees...

-- «Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas

assez grandes pour nous contenir tous?

--»Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette

rentrée, et tu n'y dresseras pas ta hutte!»

Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant... «Misérable!

s'écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?...» Et,

au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds

l'Indien Ottawa...

Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas...

Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les

dernières paroles du Cherokees réveillèrent des souvenirs dans mon

esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les

persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m'avait

parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur,

et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à

l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai

que j'étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le

défenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de

l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et

d'admiration... «Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec

émotion!...

-- «Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces

lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait

me précéder ici... Sa fille Marie, que j'aime, est là... dans

cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs

d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes

tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes

à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste

sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur... Son fils

Georges n'était pas moins dévoué à votre cause.

-- «Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement... Georges!

le plus courageux des hommes... et le plus infortuné!!»

Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan

de m'en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants,

celui-ci me dit:

-- «Depuis longtemps une insurrection de la population noire se

préparait dans les États du Sud... Lorsque les nègres de la

Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New

York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle

fut pour la révolte une occasion d'éclater... Un vaste complot se

forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline

du Nord [68].

«Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle

exercée par les Américains contre les Cherokees, et qui avait

porté un grand nombre de ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de

notre tribu qui n'avaient point émigré n'hésitèrent pas à seconder

le mouvement des nègres... J'étais de ce nombre, et l'un des chefs

de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh,

afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection.

Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut

résolue.

«On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des

campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les

habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les

Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur

Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice

urbaine.

«Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas;

chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne

de lui le rôle obscur de l'obéissance. Hélas! le respect que

montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix

des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se

présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des

gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son

père... Nous le reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien,

l'élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous

frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et

consentit à se mettre à notre tête. -- «Ma place naturelle, nous

dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais je suis

trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner

un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même

cause, celle de la liberté contre la tyrannie... Aussi bien,

ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute

cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime mieux, pour me

venger d'un ennemi, l'épée que le poignard.

«À l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un

incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le

signal convenu... Mais, chose inouïe! les nègres, au profit

desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on avait vus la

veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit

stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous

le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort

pour devenir libres: ils n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient

promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l'intérieur des

terres.

«Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À

l'heure marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher

sur Raleigh... Mais sans doute nous avions été trahis; car à peine

sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous

rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le

nôtre... Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la

lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges?

«Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste?»

Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que

l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme

et du silence qui la précédait. L'Indien me raconta les exploits

de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés.

«Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber

sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique, sauve ta vie;

tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père... Si jamais tu le

revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Après avoir

prononcé ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait

reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec

force: Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs! je suis

vengé!!... Hélas! un coup fatal le frappa bientôt lui-même...»

Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans

cet état d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand

déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua

ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'étais

seul contre une armée: il fallut fuir... À peine échappé au péril,

je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu où

j'avais vu Georges la dernière fois... mais je ne distinguai plus

rien. En ce moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un

rouge de sang... je compris alors que c'était une nuit fatale...

«Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres... Le

gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour

annoncer le triomphe de la milice américaine sur les Indiens... il

vantait en même temps la sagesse des nègres, et prescrivait des

mesures sévères contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu

prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le

gouvernement des États-Unis s'empressa de les seconder; car tout

ce que ce pays voulait, c'étaient nos terres. Il chargea même un

agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la même route que

les premiers émigrants de notre tribu, nous nous sommes rendus

d'abord à Pittsburg, puis à Buffaloe; là, on nous a dit le séjour

qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre

avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan.

«À Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en

remontant le cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous

voulions, pour y parvenir, suivre la même voie; mais on nous a dit

que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et

difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre.

«Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de

ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont

nécessaires? Parle, commande... chacun de nous t'obéira...»

Ce récit m'avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer.

Georges, le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'était

plus!

«Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confié à sa

dernière heure.» L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse

de Nelson.

J'étais navré de douleur; cependant, acceptant l'offre généreuse

du chef indien, je le priai de m'aider à finir notre cabane. En un

instant, tous les bras des Cherokees furent mis à ma disposition;

j'indiquai ce qu'il y avait à faire, et revins près de Marie,

rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus.

Je m'appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon

âme... Je dis à Marie le zèle obligeant des Indiens qui

travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul

instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me sembla

qu'elle reprenait un peu de force... C'était le lendemain

qu'Ovasco devait être de retour... nous allions donc recevoir le

secours tant désiré... et Mohawtan était venu joyeux m'annoncer

qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre

habitation.

Ainsi, au milieu de ma désolation, je m'acheminais encore vers

l'espérance!

Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'était chargé

d'épaisses vapeurs; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des

pins rendait des frémissements inaccoutumés; une atmosphère lourde

pesait sur la forêt; on entendait dans les hautes régions de l'air

des murmures étranges, tandis qu'un silence morne s'élevait de la

terre: tout annonçait un orage.

J'étais assis auprès du chevet de Marie, m'efforçant d'adoucir ses

souffrances par les témoignages de mon amour... je lui parlais de

notre bonheur à venir... Elle demeura longtemps silencieuse...

mais tout à coup, me faisant signe de l'écouter, d'une voix calme

et résignée elle dit: «Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont

je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arrivée en

ce lieu; à l'instant où l'astre des nuits tout en feu m'apparut

comme un sanglant fantôme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a

plus quittée... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne

saurait le combattre... tel est l'ordre de la destinée à laquelle

c'est folie de ne pas croire. Étrange égarement de ma raison! moi,

pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie, dégradée, j'ai

aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une

mortelle! comme si l'indignité de ma naissance ne devait pas me

suivre jusqu'au tombeau... Hélas, l'expiation est bien rigoureuse!

«Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les

jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et

languissante!... c'est que je n'ai point de repos... Ah! quel

supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me semble qu'enfin

le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne à lui,

j'invoque sa puissance, je bénis sa main qui s'étend sur moi...

déjà la moitié de mon être lui appartient et revient à la vie par

un néant passager... l'autre est près de m'échapper aussi; mais, à

l'instant où je vais trouver le calme en perdant la pensée, je ne

sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me réveille

subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge

au fond de l'abîme...

-- «Mon Dieu! m'écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais

tes douleurs; mais, ô ma bien-aimée, que j'étais loin de les

croire aussi cruelles! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps caché la

vérité?

-- «Hélas! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le

désespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me

donner?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le

jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, comparés aux tortures

que mon âme éprouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'idée du

bonheur qui m'échappe et que j'ai vu si près de moi... c'est

d'abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère! et

puis le chagrin qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres,

c'est de voir à quel degré de misère ma funeste fortune te

réduit!...

«Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientôt...»

Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux,

errants comme au hasard à l'entour d'elle, s'arrêtèrent tout à-

coup, puis une extrême agitation ayant succédé à cet instant de

repos, sa pensée se réveilla pour s'égarer dans le délire...

Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur

et le désespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de

l'orage qui se déclarait dans les airs; des grondements lointains,

d'abord faibles et croissant par degrés, annonçaient l'approche de

la tempête; déjà les vents sifflaient avec violence, et les chênes

de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs immobiles.

Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant:

«Écoute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus

assurée... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute,

qui me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus.

«Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse-

moi, je t'en conjure, te parler des êtres que j'aime et qui sont

loin de moi... Mon père! Georges! Hélas! je suis bien malheureuse!

Je ne recevrai point la bénédiction de mon père le jour de son

arrivée parmi nous devait être celui de notre union... Et, quand

il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle

est demeurée pure et digne de lui jusqu'à son dernier soupir!!

«Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'où vient, Ludovic,

que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne

savons pas quel est son sort... Hélas! je ne le crois point

heureux!! Son coeur est si bon, son âme si grande! Il est resté

parmi les méchants qui nous haïssent! Mon ami, sois indulgent pour

ma faiblesse; mais quand je songe à lui, j'ai des visions de

sang... Ce bon frère! il m'aimait d'une amitié si tendre!! C'est

le seul être qui m'ait aimée comme toi, Ludovic;... il savait bien

la bonté de ton coeur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui

m'est chère; je crois que l'affection que tu lui inspirais eût été

moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... Hélas! sera-

t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut être tu le

reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera

de sa chère Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous

souvenant de lui...»

Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je

pleurais aussi.

Elle ajouta: «Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent

ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et

des espérances pour les infortunés... Ses feuillets contiennent

quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du désert, le

jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur voluptueuse

dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un

livre religieux... En lui remettant ce témoignage de mon souvenir,

rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point

aux malheureux...

«Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner

vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que

te laisserai-je en mémoire de moi? Hélas! rien que des douleurs

Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?... Notre

attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas! sans

compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages,

ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques

jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de

dévouement, et mériter ta pitié à force d'amour!! Ô mon ami!...

Mais non... Je ne t'ai donné que des chagrins amers, depuis le

jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi

le reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste

par le spectacle de mes dernières douleurs...

«Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai

plus!... Ah! prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire

te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d'abord

m'oublier...»

Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un

regard touchant: «Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien

faible devant ma dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi

encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes.

Je te demande comme une grâce ces assurances d'amour qu'autrefois

je n'eusse point provoquées... C'est que, vois-tu, je vais mourir,

et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne...

Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me

donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au

tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante;... mais sais-

tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance

d'aimer!...

«Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre

amie... Je t'en conjure, approche-toi près de moi... Mon Dieu, je

te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié

d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger... Laisse

ma tête s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement

de ton coeur... Nous étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce

pas qu'alors toi aussi tu étais heureux?... Oh! c'est maintenant

qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour

la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose

que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier

jour où je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je

fuyais ton regard, ta présence, qui me charmaient, et, quand je

reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de

bonheur, que ma raison faillit de s'égarer... Cependant je

pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je

te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur

était bon...»

Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie:

«Te pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!...» Et

les sanglots étouffaient ma voix.

À l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de

Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa

retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent été

accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une

effrayante rapidité... Il était minuit... la fièvre redoublait...

Marie tomba dans un affreux délire.

En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées

au dehors... la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux

ébranlait la forêt; les eaux de l'orage tombaient avec une

violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à

nous protéger.

Ô mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette

nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère

et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d'un être adoré,

témoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un délire qui

troublait ma propre raison... seul dans une forêt sauvage, au

milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la

terre; placé entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le

Dieu vengeur dont j'entendais la colère; l'orage sur la tête et

dans le coeur!... brisé jusqu'au fond de l'âme par les accents

douloureux de Marie; anéanti par les grondements d'un tonnerre qui

ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel

et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à

genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour

à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les

élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les éclairs

qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scène

solennelle... J'étais dans une extase de terreur muette, de

désespoir instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux

de Marie venant à se porter sur moi:

«Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une

intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!... oh!

merci!... vois quel est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis

donc bien coupable!!!»

À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente

encore que la première; une extrême agitation s'empara de ses

sens; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases

entrecoupées de soupirs... ces mots: Race maudite, infamie du

sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle répéta

mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit

plus rien.

Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de

Nelson; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent

quelquefois les mystères de l'avenir, semblait m'avertir que le

sacrifice allait se consommer; l'orage avait annoncé toutes les

phases de l'agonie... En cet instant la forêt fut pleine

d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne

laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables,

éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à

l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les grands pins,

les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés,

brûlés par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés

éblouissantes, sorties d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute

la terre les lueurs épouvantables d'un embrasement universel;

tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés

des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les

vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de

l'incendie.

À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le

silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les

voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'espérance

au fond de la douleur qui gémit... et de même qu'au dehors, tout

était silence autour de moi...

Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait

violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec

abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché.

Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre

l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent

le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de

mots.

Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que

l'énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence

même de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel

menaçant, de tous les déchirements d'une nature troublée, au sein

même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable qu'il

est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée,

et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la

vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les

orages; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se

tait... lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au désert

pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui

ne faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors

l'infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur,

dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa

joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans

une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans le

premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de

l'extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j'étais

plongé, tout en ajoutant à l'horreur de ma situation, m'épargnait

une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations

du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors

on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et

quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre

amitié: remède qui convient à des chagrins vulgaires; mais comment

exiger d'un ami les brisements du coeur?

Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour

souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme.

Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié

dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même

supporter longtemps l'excès de la douleur la plus chère.

Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si

grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement

du monde.

Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune

voix ne me répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour

soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repaître d'amertume et

de désespoir... alors, en présence de cet être chéri, tout à

l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses

terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force

de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes

yeux se troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette

affreuse nuit se représentent à mon imagination; mille fantômes

m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se

plaint... je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est moi! c'est ton

ami,...» Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur

ses lèvres pâles, naguère si suaves... j'y trouve un froid de

mort...

Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et

d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de

moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se

retourne mille fois dans la plaie... accablé sous l'épouvante et

la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe...

Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes

sens.

Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma

léthargie par une main secourable... c'était celle de Nelson. En

entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres: hélas!

pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plût au Ciel

qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à

s'éteindre dans la douleur!!

Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et

qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot.

Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu

franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait

halte, et, comme la violence du courant était accidentellement

accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant

quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent

les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de

Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l'informa de mon

arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras où nous

étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous; et,

soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort

Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières

de Nelson eussent touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au

retour; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non

interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent

pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une

affreuse catastrophe.

D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma

défaillance... mais bientôt je compris que, pour consoler le

malheur, ce n'est pas assez d'avoir le même sujet de peine, mais

qu'il faut encore sentir de même la douleur.

Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre

infortune; mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne

croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le coeur, et

qu'il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel...

quelques larmes coulèrent de ses yeux... bientôt il me fallut

pleurer seul...

Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et

de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut

venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie.

Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai

reçu... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque

j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction élégante

et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on

pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi à

ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile

de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et

mystérieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins

s'accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité,

j'en ai fait un tombeau...

Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut

passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements...

j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre

s'emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à

mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans une solitude

encore plus profonde. Ô misère! une vie de passions et d'orages

qui aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de

l'homme?... Je me précipitai la face contre terre, comme si mon

coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je

songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la

veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus rien

sur la terre... Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu!

Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps,

renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «Ô ma

bien-aimée, m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne

me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile! je le

sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie;

je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut

vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me

reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi,

Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes,

le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu'à ta dernière heure,

aux devoirs d'une amitié touchante, as précédé ta soeur dans le

séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis.... ah! ne

pleurez point mon absence... bientôt je serai près de vous; la

mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un

lien qui ne se brisera jamais.»

Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se

peindre sur la figure de Nelson... «Quel est donc ce langage?

s'écria-t-il... Georges!... mon fils bien-aimé grands dieux! le

sacrifice serait-il complet?...»

Ma douleur m'avait égaré: je révélai tout à Nelson; et ne

regrettai point l'indiscrétion de mon désespoir; car le moment

était opportun pour dire au père de Georges toute l'énormité de

son malheur. La prière et la douleur avaient élevé son âme vers le

ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pensée qui monte

de la terre et arrive jusqu'à Dieu est comme une colonne puissante

à laquelle le plus faible se retient...

Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le

coup, et, pour la première fois, je crus que ses forces morales

seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa tête, et

laissa voir deux larmes étonnées d'avoir coulé de ses yeux; alors

je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et,

depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle

exactement ses termes:

«Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle

vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point...

J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-même. Je ne

serai point assez lâche pour attenter à ma vie... Mais il me sera

doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon père,

quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom

me survit dans leur pensée... Je serai appelé par eux factieux et

rebelle... Ils m'ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma

mémoire... mais leur sentence n'atteint point mon âme... J'ignore

si mon sang contient des souillures... mais je suis assuré de la

pureté de mon coeur... Je paraîtrai confiant devant Dieu... J'ai

pris une résolution fatale qui me réjouit: je vaincrai mes

ennemis, ou ne survivrai point à notre défaite. Hélas! j'espère

peu de succès; la population noire est vouée à l'éternel mépris

des blancs; la haine entre nos ennemis et nous est

irréconciliable: une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne

finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne

sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte

nous sera fatale... L'issue funeste que je prévois ne me trouble

point. J'ignore les desseins de Dieu; mais je sais les devoirs

dont la source est en moi-même; ma conscience m'apprend qu'il est

toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte

cause... Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j'ai une douleur

dans l'âme; ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procède

pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre

vertu; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un

dévouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma soeur!

ma chère Marie! qu'il est désolant de ne la plus revoir et comme

elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!...

Ah! tâchez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort! Le

Ciel m'est témoin que, dans l'extrémité où je suis, c'est elle

seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire

qu'elle habite une terre où je ne serai plus... Ah! qu'il me soit

permis d'adresser quelques paroles au généreux Français dont elle

était aimée... Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de

l'homme à sa dernière heure: Marie est de toutes les créatures la

plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous

aime tendrement, Ludovic... Ah! de grâce, ne brisez pas son coeur!

Elle est bien faible!! elle croit aisément au malheur, et ne

résiste qu'à l'espérance; le souvenir du destin de sa mère ne

quitte point sa pensée. Hélas! je n'en doute pas, un chagrin

profond abrégerait sa vie.»

Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit

encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla

quelque temps la terre avec un regard immobile; puis, levant les

yeux au ciel: «Ô mon Dieu! dit-il d'une voix grave et pénétrée,

Seigneur, qui, pour m'éprouver, m'envoyez les plus cruels malheurs

qui puissent déchirer le coeur d'un père, je me soumets à vos

décrets tout puissants; je suis bien infortuné, mais je ne

murmurerai point contre votre providence, car vous êtes juste

encore, alors que vous êtes sévère. J'accepte vos rigueurs comme

des expiations, et, pour désarmer votre colère, je m'efforcerai

d'avoir de bonnes oeuvres à vous offrir.»

En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je

sortis: c'étaient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan à leur

tête. «Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier

n'a fait aucun dégât dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite

à y transporter la fille de Nelson.

-- «La fille de Nelson! m'écriai-je avec désespoir!! elle y

repose.» Il vit couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan

le reconnut sans peine; les deux amis s'embrassèrent. L'Indien, en

pressant sa poitrine sur le coeur de Nelson, y sentit la douleur

paternelle; il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur de la cabane,

et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir.

Cependant une lutte terrible était prête à s'engager entre les

Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait

vengeance, et c'était pour les Ottawas un bon prétexte de

repousser de leur territoire une tribu dont la présence leur était

importune. Mohawtan dit: «Voulez-vous prendre parti pour nous?» --

Je ne répondis pas, car j'étais indifférent à toutes choses. Mais

Nelson, toujours plein de l'intérêt religieux qui l'avait amené

dans ces lieux: «Non, dit-il, je n'épouserai point une injuste

querelle. Mohawtan, je suis votre ami; mais pourquoi serais-je

l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils défendent leur patrie,

ou parce qu'ils ont horreur du sang répandu?... Ma mission sur la

terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prière

et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination

ne s'accompliront pas...

«Un grand devoir m'est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers

moi; je dois faire violence à ma douleur... Mon ami, l'occasion de

faire le bien est rare; une bonne action est la plus sûre

consolation du malheur... Ma tâche sera facile à remplir, si je

puis faire descendre dans l'âme de ces sauvages quelques paroles

d'une religion de paix.»

Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un

lieu éloigné d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees

étaient assemblés pour délibérer.

Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans

son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de

la fortune, plutôt qu'à guérir les peines du coeur.

Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul.

En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs

accumulés sur ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de

tout, excepté de la misère de l'homme... j'accusai la vertu, la

religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des

créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente,

victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance

aux plus cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville;

couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié,

elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d'âme et de

grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares

ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle

meurt!!... Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie

possédé! Georges, le plus généreux des hommes! méritait-il le sort

fatal qui m'avait privé de lui? Fallait-il qu'il se soumît

lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer? qu'il

courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour

être heureux, qu'il commençât par être vil?... Ah! son âme était

trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission! il a

repoussé l'humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une

grande âme que les chaînes de la servitude! il s'est révolté

contre l'oppression!... Sa cause était celle de la liberté

humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a

point aidé son bras! Son dévouement est demeuré stérile!

Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans

trafiquent tranquillement sur sa tombe.

Étrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme,

s'est dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en

pliant; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête

à l'orage, est tombé sous la foudre...

Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur

l'univers, et ne préside qu'à des iniquités?

Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que

je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer

quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un

nouveau sujet d'imprécation.

Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les

Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts.

Mais la science ne fait pas l'honnêteté, ni la force le bon

droit... D'où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise,

du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette

parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en

faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la

violence et la méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons

succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux

Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert... dans

ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par un

étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses

passions, l'Africain que les préjugés de la société ont banni,

l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!!

Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les

foudres du Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes

semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver

un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient

pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouvé

qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille

illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma

détresse, jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir

guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant

seul sur un tombeau!!!

Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide

s'offrit à moi... et je l'acceptai comme le seul remède à ma

misère... Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte

d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de

bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le

priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête

pleine d'une résolution fatale, je sortis de la cabane...

«Mon bon maître!» s'écria Ovasco en me sautant au cou. C'était le

soir du quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle

serviteur arrivait en toute hâte. Un vieillard, affaissé par

l'âge, et qu'à son costume je reconnus pour un prêtre,

l'accompagnait.

La présence d'Ovasco et de cet étranger me fut importune; ils

gênaient l'exécution du dessein que je venais de former; et l'âme

ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis à

Ovasco: «Tout est fini;» et au prêtre: «Votre présence en ce lieu

n'est plus nécessaire!!...» Tous deux me comprirent; Ovasco se

livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda

d'un air pénétrant; sans doute il aperçut mon trouble, et devina

mon désespoir jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec

bouté: «Mon ami, je suis bien loin de la ville; veuillez me donner

l'hospitalité pour aujourd'hui.» Il ajouta d'une voix basse, et

comme s'il se fût parlé à lui-même: «Je ne quitterai point ce

lieu, car il y a ici des passions...» En prononçant ces mots, il

tomba à genoux et pria Dieu.

Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux

était fixé, se mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les

circonstances de son voyage. Arrivé à Détroit, il s'était présenté

chez le seul médecin de cette ville; mais, lorsque celui-ci sut

dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés, il

marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant

une caution préalable, qu'Ovasco ne put le satisfaire.

Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de

Richard; c'était un Français banni en 1793, à l'époque où, pour

sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu;

arrivé jeune aux États Unis, il avait vieilli sur la terre d'exil;

tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charité.

Les sentiments d'estime et de vénération qu'il inspirait étaient

universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts

sont protestants, l'avait nommé, quelques années auparavant, son

représentant au congrès [69].

Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque

son appui comme on demande secours à une puissance supérieure...

Le bon vieillard secoue sa tête chargée d'années, et dit: «Les

infortunés! ils sont bien loin! allons vite à leur secours!... Je

sais, ajouta-t-il, un peu de médecine... on me consulte souvent

dans ce pays sauvage où les secrets de l'art sont presque

inconnus... et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je

m'attache aux plaies de l'âme.»

À ce récit d'Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon

coeur... et je ne pus songer sans remords à l'indifférence que

j'avais témoignée au bon vieillard.

«Pardonnez-moi, m'écriai-je en m'avançant vers lui, je suis bien

malheureux!...» et je me précipitai dans ses bras; j'éprouvai un

frémissement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux

blancs que le désert rendait encore plus imposants. «Eh quoi!

m'écriai-je, malgré le poids des années, vous affrontez cette

solitude!

-- «Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité,

n'y êtes-vous pas venu vous-même avec joie?»

Je gardais un silence morne.

-- «Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous

ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi

l'amour qui me guide près de vous, l'amour, source de toute vertu

et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je comprends votre infortune,

puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs

vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai

plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le

malheur. Il me semble que mon coeur se briserait, s'il m'était

interdit d'aimer Dieu et de faire du bien à mes semblables... Vous

le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections

dont l'objet ne périt point...»

Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et

de pénétrant... Je crois que le langage du protestant et celui du

catholique diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je

lui ouvris mon âme; il m'écouta avec une attention mêlée de pitié.

Mais quand il sut le projet que j'avais formé d'attenter à mes

jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine.

«Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui?

À quoi suis-je bon sur la terre?...

-- «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère,

qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...»

Et les regards de l'octogénaire lançaient les foudres autour de

lui.

Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous

vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne

vous quitterai point...»

Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui

racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves

d'enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le

récit de mes infortunes le toucha vivement... il m'écouta en

silence et parut se livrer à de profondes méditations; un jour se

passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre

intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et

quand il me vit capable d'écouter la voix de la raison, il

m'adressa ces paroles:

«Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre

infortune est l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé

sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de

tous les ennemis.

«Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition.

«Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses... et, au lieu

d'attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses

desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de

désirs immodérés... Je veux bien croire que vous aspiriez à vous

élever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la vôtre

sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en

satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc

que l'édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains

hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de

gloire et d'éclat?...

«Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux

passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se

rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent.

«L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou

despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant

cinquante siècles, remué le monde... mais combien de noms

transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de

Washington?

«Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne

sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil...

Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui

font de si grandes choses... les événements graves s'accomplissent

selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes...

et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés de

l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité.

«La voie qu'ils suivent est pleine de périls...

«Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une récolte,

fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon

finit au bout du sillon qu'il trace.

«Quand les vastes passions de Mirabeau s'élancent dans l'arène

politique, quelle barrière les arrêtera? quelle gloire assouvira

cette puissance affamée de bruit et de renommée?

«Quant à l'illustration littéraire que vous avez recherchée,

combien peu de génies jouissent, dans les lettres, d'une gloire

désirable? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignoré du monde,

ou d'avoir écrit ces pages impies où Byron se raille de Dieu et de

l'humanité?

«C'est aussi l'orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à

chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons

en pitié l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste;

nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous-

mêmes de plus vastes désirs...

«Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le

bonheur d'un homme et celui d'un autre homme!

«Quel être si indigent n'a pas trouvé durant sa vie un peu de pain

qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui écoute sa

prière? C'est pourtant toute la vie de l'homme.

«Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur

dans un coeur qui n'en tient que peu...

«Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme

dans des chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus

grand nombre pour arriver au bonheur...

«Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin

encore de la perfection où le portera la loi du Christ!

«Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la

société, est embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon

ami: ces entraves qui vous gênent, ces chaînes qui vous pèsent,

sont commodes et légères à la multitude... la plupart des hommes

ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces transports

sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la

médiocrité, et la société fait des lois pour se protéger contre

des besoins de gloire qui menacent son repos et des éclairs de

génie qui fatiguent ses regards...

«D'ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils

durables chez ceux mêmes qui les éprouvent?... Permettez-moi de

vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous

espériez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre

amour, était encore une chimère de votre imagination, et peut-être

la plus cruelle de toutes...

«Dans l'âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui

s'aiment est toute amitié, tendresse, dévouement, échange de

sentiments généreux... alors la seule richesse qui se dépense

entre eux est celle de l'âme... Deux êtres qui se donnent

mutuellement ces trésors du coeur ne manquent d'aucun bien et

n'ont besoin de personne; ils jouissent d'une félicité dont la

source est en eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la

fortune.

«Mais le temps de cette fièvre de l'âme, de cette spiritualité de

l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement

dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est écoulée,

les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Océan après

l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes pensées qui

exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir

son coeur, ne se présentent plus à lui que comme des images

brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourné aux

habitudes et aux exigences de la vie positive.

«Hélas! faut-il le dire? on voit les êtres les plus aimants perdre

en vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l'âme se

durcisse comme le corps, et que tout se dessèche avec les années,

même la source d'amour qui jaillit d'un bon coeur! L'union qui

s'est formée dans les illusions repose sur une base bien

fragile...

«Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez

tout plein de son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin

si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur

tant désiré s'évanouir comme une nouvelle chimère!

«Une catastrophe terrible a devancé l'épreuve... et vous maudissez

la société américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l'ont

conduite, au tombeau... Votre plainte est légitime... Il est vrai

que les Américains persécutent sans pitié une race malheureuse.

Oui, le préjugé qui voue à l'esclavage ou à l'infamie trois

millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et éclairé. Mais

faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des

imprécations? Mon ami, l'iniquité des hommes suffirait seule pour

me faire croire à la justice de Dieu.

«Les passions qui vous ont irrité contre l'état social ont en même

temps fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un

état perfectionné.

«J'ai vécu longtemps parmi les Indiens; j'ignore quels étaient

leurs pères; mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être,

avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possèdent ni

les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie

civilisée.

«Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle

de chaque homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les

pays policés.

«Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande

part d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent

trop d'importance à la force physique.

«Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits

médiocres, toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont

gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l'opinion

des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s'il ne

contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force

morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et

la plus grande âme dans un faible corps n'est rien.

«La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme... Dans ces

forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus

touchants... Vainement l'infirme, le mutilé, celui dont la raison

s'est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci

méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la force du

corps, ne méritent pas d'exister.

«Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes,

mais toutes espèrent d'être secourues... et combien de plaies sont

fermées par la charité publique! Combien de douleurs se taisent

devant la religion et la bienfaisance!

«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien,

dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne

croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se

rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de

l'intelligence suprême dont il est un rayon?...

«Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les

jugements que vous avez portés.

«Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop

favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste

sévérité.

«Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un

grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation

dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences

heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n'est saillant aux

yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes... c'est pour

cela que le plus grand nombre y est bien.

«Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une

illusion; mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le

charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes

protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour

pénètrent dans leur sein; l'inconséquence, la frivolité des unes,

l'absurdité des autres [70]; lorsque, d'un autre côté, je considère

le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés

qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par

son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus

favorisées demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une

vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard

qui, après un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis

m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à

venir de ce pays... et cette pensée répand une douce clarté sur

mes vieux jours.»

Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t-

il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils

funestes de la solitude et du malheur.

-- «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand

crime... mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon

courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle

alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le désert,

veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur? Ne

voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des

ossements pour féconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point

s'accomplir une pareille profanation!»

Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me

disant:

«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami

bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon

cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les

hivers, n'attendez pas trop longtemps...»

En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes

bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions.

J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car

j'avais vu sur la terre l'image de la divinité dans un vieillard

vénérable. J'étais également moins seul depuis que la religion

était descendue dans mon âme, et l'aspect de la vertu calme et

résignée avait ranimé mon courage.

Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les

deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le

bateau qui portait les Cherokees laissés par Nelson au fort

Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux

du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la

nation des Cherokees se trouvait réunie; les Ottawas consentirent

à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut

conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus.

Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour

maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vérités du

christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne

voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie.

Chapitre XVII

Épilogue

Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le

voyageur avait senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre

malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant

d'années, vous vivez seul dans ce désert! -- Je n'y suis pas resté

toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais

vainement!... il m'a fallu bientôt y revenir.

D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me

firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette

dernière espérance m'échappa, et je n'avais plus de force pour

répandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je

traînai alors dans ces lieux une vie misérable: j'étais accablé de

la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours; j'errais

à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de

nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je

chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture;

quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je

m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais

durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient

dans la solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par

troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement.

Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en

me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe

terrible;... mais bientôt je me retrouvais en présence de

l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma

chaumière, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et

le poids accablant de mon isolement.

Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un

coup fatal avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux

erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de

chimères dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jugé le

monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis... les rêves

de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma

raison les combattait; je comprenais que, pour être propre à la

société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue

immense et sans limite où je m'étais placé d'abord; qu'il valait

mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de jeter sur

l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence

et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter

de franchir, sous peine de devenir stériles.

Délivré des illusions qui m'avaient égaré dans ma route, ne

pouvais-je pas retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus

sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je

repoussais loin de moi la pensée des félicités que j'avais

autrefois rêvées; mais je sentais en moi-même tous les mouvements

d'une âme droite et pure. «Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-

je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce

bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnête? Ne

dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout où il se

trouve des hommes vertueux?»

Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si,

à l'époque même où je fus atteint en Amérique d'une infortune

affreuse, un autre malheur non moins cruel, arrivé dans ma

famille, n'eût combattu dans mon esprit l'idée du retour en

France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon

père n'était plus.

Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne

ministre de l'église presbytérienne travaillait avec ardeur à

l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais

associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir

à la civilisation des Ottawas et des Cherokees.

Ayant rejoint le père de Marie, j'entrepris l'exécution de mon

projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont

la base de toutes les sociétés civilisées; je leur exposai les

avantages de la vie agricole et le bien-être que donnent les arts

industriels; mais tous me répondaient qu'il est plus noble de

vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles

de l'art, nul d'entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes

théories étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les

moeurs des Indiens, quelques réformes salutaires à l'aide de

dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans

raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la

meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que

comprenne une population ignorante; et il me parut que Nelson

entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine.

J'aurais essayé de l'imiter si, en abordant le sujet de la

religion, je ne me fusse trouvé en opposition de principes avec

lui: j'étais catholique et lui presbytérien. Partant d'une

doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au

lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions semé parmi

eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succès dans

cette première tentative ne me découragea pas: j'y avais puisé une

nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes réflexions du

désert.

Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui

m'avait visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait

arrêté sur le bord de l'abîme... Je me rendis aussitôt vers lui...

Je le trouvai entouré de la vénération de ceux parmi lesquels il

avait passé ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima

mon courage.

Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai à

plusieurs entreprises philanthropiques, et résolus de me créer une

existence politique. J'entrai complètement dans la vie réelle...

mais je m'aperçus bientôt que je n'y trouverais point le bien-être

que j'y cherchais.

Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incomplètes, les

principes de justice et de vérité froissés sans cesse par des

passions et des intérêts, les tentatives les plus généreuses

entravées par mille obstacles, et les institutions les plus belles

souillées d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait

être le spectacle offert par une société composée d'hommes.

Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes

instincts.

Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard

qui m'avait épargné un crime, je résolus d'étudier sa vie. La

sérénité de son âme, la tranquillité de son esprit me paraissaient

des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir

aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de près cet homme

devant la vertu duquel je m'étais incliné comme devant l'image de

Dieu même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce

prêtre sublime dans sa charité, et qui passait la moitié de ses

jours en bienfaisance, consacrait l'autre à des pratiques de

dévotion qui me semblaient étroites, minutieuses, puériles. Sans

doute j'avais tort. Je reconnaissais intérieurement mon erreur:

quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il être infime?

Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes

raisonnements.

Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de

l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages

et des besoins sociaux.

Je vis un homme de mauvaises moeurs honoré du suffrage de ses

concitoyens, parce qu'il possédait des talents politiques; un

autre devint un personnage important dans l'État parce qu'il avait

des vertus privées. Une jeune fille faisait la joie de parents

dignes et vénérables; elle fut mariée par eux à un riche

vieillard!...

Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de

l'humanité. Tantôt le bien semble dépendre d'une vaine forme; une

autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même; mais le mal ne

me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause.

Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de

bienfaisance dont j'étais membre suivaient les inspirations de la

charité la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions

guérir, mille demeuraient sans remède... Est-ce donc là tout le

pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable

résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les

imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie

pratique et m'efforçais de me créer dans la société quelques

intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût.

Alors je jetai sur moi-même un regard ferme et tranquille; je

n'accusai point la société d'injustice, ni ne déclamai contre la

misère de l'homme; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs

de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions

présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des

expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en

subissais encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais

entretenu des illusions qui n'avaient pas cessé de m'être chères,

depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de

mon esprit m'avaient entraîné dans un monde fantastique où j'avais

longtemps rêvé mille chimères; et depuis que le voile qui couvrait

mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde

réel, mais non m'y plaire.

Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes

beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était

pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilité d'atteindre le

but premier de mes ardents désirs, et j'avais renoncé à le

poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser

n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on

peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir...

Pour avoir trop longtemps vécu en dehors de la société, j'y étais

devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri

des rêves de perfection idéale, qu'elle ne pouvait plus rentrer

dans les voies ordinaires de l'humanité... Je subissais le joug de

l'habitude, chose si méprisable et si puissante.

Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine,

et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société

imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre.

Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir

des maux qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent

étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais

toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence

supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le

faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie.

Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas,

parce que j'avais conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur,

plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu

l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait méprisable.

Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux

chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités

au sein desquelles je voulais vivre... Il m'était impossible

d'éloigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le

mensonge.

Un temps très court suffit pour me démontrer que le mal que je

portais en moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le

combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans

passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui

convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer parmi les

hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt

du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie.

Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui

le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de

penser à ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forcé

de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin

de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on ne peut plus

demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a

été de croire l'homme plus grand qu'il n'est.

Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à

un seul principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la

terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de

la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme.

L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a

été dévolue; il voudrait que ses facultés morales fussent au moins

plus hautes de quelques degrés... Mais à quel point s'arrêterait-

il? Si sa plainte était écoutée, à mesure qu'il s'élèverait, il

voudrait monter davantage, jusqu'à ce qu'il arrivât à la

perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus

l'homme.

Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rôle

secondaire que sa nature bornée lui assigne... Les plus nobles

passions, les sentiments les plus généreux peuvent se mouvoir dans

le cercle étroit où sa puissance est renfermée: le résultat est

petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais à la

perfection, l'homme y vise toujours: c'est là sa grandeur. Tel est

le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que

qui que ce soit; cependant moins que personne je puis l'atteindre.

-- Malheur à celui qui, s'étant fait une orgueilleuse idée de la

puissance de l'homme, s'est accoutumé à poursuivre des buts

immenses, des projets sans limites, des résultats complets; tous

ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de

l'homme, comme devant une invincible fatalité.»

Ici Ludovic s'arrêta. «Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre

retour au désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel

isolement?

-- Oui, répondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage

de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion

de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher; mais

bientôt ce dernier lien fut brisé.

La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokees fut

troublée. L'hiver qui suivit mon retour à Saginaw fut très

rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces épaisses qui firent

mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen d'existence, les

Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des

forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit.

Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule

maîtresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrivée

des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur détresse...

Leur misère exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de

vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait près d'éclater...

Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan sur

un seul point, peu distant de l'établissement des Cherokees,

donnèrent le signal d'extermination, et après une lutte terrible,

Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de

son exil.

Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la

guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix...

Cet événement affreux porta le trouble dans l'âme de Nelson; car

son voeu le plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après

leur avoir enseigné les vérités de l'Évangile... Mais lorsque les

infortunés pour lesquels il avait tout abandonné lui manquèrent,

son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du désert, afin de

retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a

repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces

lieux, il fit de vains efforts pour m'entraîner avec lui. Je ne

quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme

et monotone... J'y ai marqué ma tombe auprès de celle de Marie.

-- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez

être malheureux!

-- Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la

supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que

nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la

pitié de personne... Du reste, cette vie amère n'est point sans

douceur: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte.

Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je

crois entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix

célestes, auxquelles répondent des accents tristes et mystérieux

qui semblent sortir de la tombe: il y a beaucoup d'harmonie dans

ces mélancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute

pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges, et

que son ombre chérie ne m'envoie ces douces illusions pour me

convier au délicieux festin de l'immortalité.

Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une

profonde rêverie...

Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu

de temps après, il partit de New York pour le Havre. En apercevant

les côtes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de

joie. Rendu à sa chère patrie, il ne la quitta jamais.

(Fin du texte de la partie romancée)

Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines · 第 91 / 102 题