NOTA. L'auteur a, dans le cours des années 1831 et 1832, parcouru
tous les lieux qui sont décrits dans ce livre, et notamment les
contrées sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Amérique du
Nord; il a vu le lac Supérieur et la Baie-Verte (Green-Bay) située
à l'ouest du lac Michigan, Québec et la Nouvelle-Orléans, et tous
les États américains sur lesquels des observations de moeurs sont
présentées.
Première partie:
Note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et
des gens de couleur affranchis.
L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez
lequel l'égalité sociale et politique a atteint son plus haut
développement; l'influence de l'esclavage sur les moeurs des
hommes libres; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux
soumis à la servitude; ses dangers pour ceux même en faveur
desquels il est établi; la couleur de la race qui fournit les
esclaves; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se
touchent, sans jamais se confondre, ni se mêler l'une à l'autre;
les collisions graves que ce contact a déjà fait naître; les
crises plus sérieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir; toutes
ces causes se réunissent pour faire sentir combien il importe de
connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des
États-Unis. J'ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le
tableau des conséquences morales de l'esclavage sur les gens de
couleur devenus libres; je voudrais maintenant présenter un aperçu
de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet
examen me conduira naturellement à rechercher quels sont les
caractères de l'esclavage américain.
Après avoir exposé l'organisation de l'esclavage, je rechercherai
si cette plaie sociale peut être guérie: quelle est sur ce point
l'opinion publique aux États-Unis; quels moyens on propose pour
l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent;
quel est enfin à cet égard l'avenir probable de la société
américaine.
§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis.
Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition
de l'esclave. Au lieu d'énumérer les droits dont il jouit, ne
suffit-il pas de dire qu'il n'en possède aucun? puisqu'il n'est
rien dans la société, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le
déclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il
le paraît au premier abord; de même que, dans toutes les sociétés,
beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres
l'exercice de leur indépendance, de même on voit que le
législateur a beaucoup de dispositions à prendre pour créer des
esclaves, c'est-à-dire pour destituer des hommes de leurs droits
naturels et de leurs facultés morales, changer la condition que
Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un
état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et
une âme destinés à la liberté,
Les droits qui peuvent appartenir à l'homme dans toute société
régulière sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce
sont ces droits dont la législation s'efforce de garantir la
jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art à
interdire aux esclaves.
Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que
l'esclave doit en être entièrement privé. On ne fera pas
participer au gouvernement de la société et à la confection des
lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargés d'opprimer
sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi
facile que sa marche est clairement tracée; les droits politiques,
quelle que puisse être leur extension, constituent en tous pays
une sorte de privilège. Tous les citoyens libres n'en jouissent
pas; il est à plus forte raison facile d'en priver les esclaves:
il suffit de ne pas les leur attribuer.
Aussi toutes les lois des États américains où l'esclavage est en
vigueur se taisent sur ce point: leur silence est une exclusion
suffisante.
Il n'est pas moins indispensable de dépouiller l'esclave de tous
les droits civils.
Ainsi l'esclave appartenant au maître ne pourra se marier; comment
la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir
du maître de briser par un caprice de sa volonté? Les enfants de
l'esclave appartiennent au maître, comme le croît des animaux:
l'esclave ne peut donc être investi d'aucune puissance paternelle
sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de propriétaire,
puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc être incapable de
vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert
et se conserve la propriété lui seront également interdits.
La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des
contrats dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des
cas où elle donne à ses prohibitions l'appui d'une pénalité: c'est
ainsi qu'en déclarant nuls la vente ou l'achat fait par un
esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des
objets qui ont fait la matière du contrat [71]. Le code de la
Louisiane contient une disposition analogue [72]. La loi du
Tennessee condamne à la peine du fouet l'esclave coupable de ce
fait, et à une amende l'homme libre qui a contracté avec lui [73].
Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des
interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on conçoit
cependant que le législateur les établisse sans beaucoup de peine.
Ici encore il s'agit de droits qui tous sont écrits dans les lois.
À la vérité, le principe de ces droits est préexistant à la
législation qui les consacre; mais, sans les créer, la loi les
proclame, et, en même temps qu'elle les reconnaît dans les hommes
libres, il lui est facile de les contester à ceux qu'elle veut en
dépouiller.
Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d'obstacles
l'arrêtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il
n'existe pour l'esclave ni patrie, ni société, ni famille; mais
son oeuvre n'est pas encore achevée.
Après avoir enlevé au nègre ses droits d'Américain, de citoyen, de
père et d'époux, il faut encore lui arracher les droits qu'il
tient de la nature même; et c'est ici que naissent les difficultés
sérieuses.
L'esclave est enchaîné; mais comment lui ôter l'amour de la
liberté? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'État
et de la cité; mais comment anéantir cette intelligence dont il
pourrait user pour rompre ses fers? Il ne se mariera point; mais,
quelque nom qu'on donne à ses rapports avec une femme, ces
rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une
partie de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est
un esclave de plus; comment faire qu'il y ait une mère et des
enfants, un père et des fils, des frères et des soeurs, sans des
affections et des intérêts de famille? en un mot, comment obtenir
que l'esclave ne soit plus homme?
Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de
l'interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il
quitte le domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la
réalité. Son premier soin, en déclarant le nègre esclave, est de
le classer parmi les choses matérielles: l'esclave est une
propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud;
immobilière dans la Louisiane.
Cependant la loi a beau déclarer qu'un homme est un meuble, une
denrée, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente;
vainement elle le matérialise, il renferme des éléments moraux que
rien ne peut détruire: ce sont ces facultés dont il est essentiel
d'arrêter le développement. Toutes les lois sur l'esclavage
interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les écoles
publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres
de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi
de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling
contre le maître qui apprend à écrire à ses esclaves; la peine
n'est pas plus grave quand il les tue. [74] Ainsi la
perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée
dans l'esclave, qui se trouve ainsi placé dans l'impuissance
d'accomplir envers lui-même le devoir imposé à tout être
intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale.
Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut être
tué impunément par toute personne quelconque, et de la manière
qu'il plaira à celle-ci d'employer, sans qu'elle ait à craindre
d'être pour ce fait recherchée en justice [75]. Ces mêmes lois
accordent des récompenses aux citoyens qui arrêtent l'esclave en
liberté [76]; elles encouragent les dénonciateurs, et leur paient
le prix de la délation [77]. La loi de la Caroline du Sud va plus
loin: elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre
l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aidé dans son
évasion; en pareil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle
prononce [78].
Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le
nègre échappé. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des États
à esclaves, touche du pied le sol d'un État qui ne contient que
des hommes libres, il peut un instant se croire rentré en
possession de ses droits naturels; mais son espérance est bientôt
dissipée. Les États de l'Amérique du Nord, qui ont aboli la
servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les
livrent au maître qui les réclame [79].
Ainsi la société s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits
les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du
sentiment le plus naturel à l'homme et le plus inviolable, l'amour
de la liberté.
Maintenant voilà l'esclave rendu à ses chaînes; on l'a châtié d'un
mouvement coupable d'indépendance; désormais il ne tentera plus de
briser ses fers; il va travailler pour son maître, qui est parvenu
à le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les
embarras pour le législateur et pour le possesseur de nègres. On a
étouffé dans l'esclave deux nobles facultés, la perfectibilité
morale et l'amour de la liberté; mais on n'a pas détruit tout
l'homme.
Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la
société civile; vainement il s'efforce de le dégrader et de
l'abrutir; il est un point où toutes ces interdictions et ces
tentatives ont leur terme, c'est celui où commence l'intérêt du
maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave,
est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille; tout en
l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence
du nègre, car c'est cette intelligence qui fait son prix; sans
elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre bétail; enfin,
quoiqu'il ait déclaré, le nègre une chose matérielle, il
entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet même
de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est
interdite, se trouve pourtant forcé, afin de servir son maître,
d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel, à la liberté, il
n'est rien, où il n'apparaît que pour autrui, mais où on lui fait
cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux
êtres intelligents.
Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu même de ceux qui ont
tenté de l'anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de
l'esclave, il lui faut de la liberté physique pour travailler, et
de l'intelligence pour servir son maître, des rapports sociaux
avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la
servitude.
Mais s'il ne travaille pas, s'il désobéit à son maître, s'il se
révolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il
commet des délits, que faire dans tous ces cas? -- on le punira. -
- Comment? suivant quels principes? avec quels châtiments?
C'est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le
législateur.
La loi, qui fait l'un maître et l'autre esclave, créant deux êtres
de nature toute différente, on sent qu'il est impossible d'établir
les rapports de l'esclave avec le maître, ou de l'esclave avec les
hommes libres, sur la base de la réciprocité; mais alors, en
s'écartant de cette règle, seul fondement équitable des relations
humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive à la
violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant
son esclave ne sera pas l'équivalent du crime de l'esclave tuant
son maître; la même différence existera entre le meurtre de tout
homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme
libre.
Toutes les lois des États américains portent la peine de mort
contre l'esclave qui tue son maître; mais plusieurs ne portent
qu'une simple amende contre le maître qui tue son esclave [80].
Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont
autorisées par les lois américaines [81]; mais le nègre qui frappe
le maître, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la
même peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait
envers l'enfant d'un blanc [82].
Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves
à personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui
fait une blessure grave à un nègre encourt une amende de quarante
shillings [83]; mais le nègre esclave, qui blesse un homme libre,
est puni de mort [84]; Lorsque le nègre blesse un blanc en
défendant son maître, il n'encourt aucune peine, mais il subit le
châtiment, s'il fait cette blessure en se défendant lui-même [85].
Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre
envers un esclave. On conçoit qu'un si mince délit ne mérite pas
une répression; mais la loi du Tennessee prononce la peine du
fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale
envers une personne de couleur blanche [86].
Ces différences ne sont pas des anomalies; elles sont la
conséquence logique du principe de l'esclavage. Chose étrange! on
s'efforce de faire du nègre une brute, et on lui inflige des
châtiments plus sévères qu'à l'être le plus intelligent. Il est
moins coupable puisqu'il est moins éclairé, et on le punit
davantage. Telle est cependant la nécessité: il est manifeste que
l'échelle des délits ne peut être la même pour l'esclave et pour
l'homme libre.
L'échelle des peines n'est pas moins différente, et, sur ce point,
la tâche du législateur est encore plus difficile à remplir.
Non seulement les gradations pénales établies pour les hommes
libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que
la société a plus à craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux
qu'elle protége; mais encore on va voir qu'il y a nécessité de
changer, pour l'esclavage, la nature même des peines.
Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines
se réduisent à trois: l'amende, l'emprisonnement perpétuel ou
temporaire, et la mort: la première qui atteint l'homme dans sa
propriété; la seconde, dans sa liberté; la troisième, dans sa vie.
On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut être prononcée
contre l'esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun
dommage dans sa propriété.
L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée
à la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la
liberté, pour celui qui est en servitude? Cependant il faut
distinguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une
courte durée? l'esclave redoutera peu ce châtiment; il n'y verra
qu'un changement matériel de position, toujours saisi comme une
espérance par celui qui est malheureux: il préférera d'ailleurs
l'oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. À
vrai dire, la peine sera pour le maître seul, privé du travail de
son esclave, et dont le préjudice sera d'autant plus grand que la
peine sera plus longue.
S'agit-il d'un emprisonnement à vie? on conçoit qu'une réclusion
perpétuelle soit une peine grave; même pour l'esclave qui n'a
point de liberté à perdre. Mais ici se présente un autre obstacle:
la détention perpétuelle prive le maître de son esclave: prononcer
ce châtiment contre l'esclave, c'est ruiner le maître.
L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette
peine à l'esclave, c'est anéantir la propriété du maître. Ainsi,
toutes les peines dont la loi se sert pour châtier les hommes
libres sont inapplicables aux esclaves; la mort même, cet
instrument à l'usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut au
possesseur de nègres.
Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives
aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement
perpétuel; quelquefois même ces peines sont appliquées par les
cours de justice, mais les cas en sont très rares; c'est seulement
lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix
publique; alors la société blessée exige une réparation; elle
s'empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion
perpétuelle; et, comme par ce fait elle prive le maître de son
esclave, elle lui en paie la valeur. «Tous esclaves, porte la loi,
condamnés à mort ou à un emprisonnement perpétuel, seront payés
par le trésor public. La somme ne peut excéder trois cents
dollars.» [87]
Ici des intérêts d'une nature étrange entrent en lutte et exercent
sur le cours de la justice une déplorable influence. Le maître,
avant d'abandonner son nègre aux tribunaux, examine attentivement
le délit, et ne le dénonce que s'il le croit capital; car
l'indemnité étant à cette condition, il n'a intérêt à livrer son
esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D'un autre
côté, la société, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce
qu'avec une extrême réserve; elle épargne le sang, non par
humanité, mais par économie; et, tandis que l'intérêt du maître
est qu'on se montre inflexible en châtiant son nègre, celui de la
société la pousse à l'indulgence. On ne voit le maître prompt à
livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci
est vieux et infirme; il espère alors que la condamnation à mort
du nègre invalide lui vaudra une indemnité équivalente au prix
d'un bon nègre; mais la société se tient en garde contre la
fraude, et, pour ne point payer l'indemnité, elle acquitte le
nègre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le
maître, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidité.
Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui
porte que la peine d'emprisonnement infligée à un esclave ne peut
excéder huit jours, à moins qu'elle ne soit perpétuelle. «À
l'exception, dit-elle, des cas où les esclaves doivent être
condamnés à un emprisonnement perpétuel, les jurys convoqués pour
juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés
à les emprisonner pour plus de huit jours.» [88]
L'intérêt de cette disposition est facile à saisir.
L'emprisonnement temporaire, privant le maître du travail de ses
nègres, et lui causant un préjudice sans compensation, est à ses
yeux le pire de tous les châtiments. L'emprisonnement perpétuel
enlève, il est vrai, au maître, la personne de son esclave; mais
en même temps la société lui en paie le prix.
On conçoit maintenant l'impossibilité d'infliger souvent aux
esclaves la mort ou un long emprisonnement; car ces châtiments
répétés ruineraient le maître des nègres ou la société.
Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines
sévères, dont on puisse faire usage tous les jours, à chaque
instant. Où les trouver?
Voilà comment la nécessité conduit à l'emploi des châtiments
corporels, c'est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui
s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le maître
ni pour la société, et qui, après avoir fait éprouver à l'esclave
de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitôt son
travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la
mutilation d'un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné
dans ses dispositions relatives à ce dernier châtiment; car il
faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave.
Telles sont, à vrai dire, les peines propres à l'esclavage; elles
en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il
périrait. Les lois américaines ont été forcées d'y recourir. Dans
le Tennessee, il n'existe, outre la peine de mort, que trois
châtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée
contre le faux témoin mérite d'être remarquée: le coupable est
attaché au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de
ses oreilles; après une heure d'exposition, on lui coupe cette
oreille, ensuite on cloue l'autre de même, et, une heure après,
celle-ci est coupée comme la première [89].
Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les
peines les plus usitées dans les États à esclaves; elles exigent,
pour leur application, des soins, font naître des embarras, et
entraînent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de
ces inconvénients; il déchire le corps de l'esclave sans atteindre
sa vie; il punit le nègre sans nuire au maître: c'est
véritablement la peine à l'usage de la servitude. Aussi les lois
américaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son
appui [90].
Tout à l'heure nous avons vu le législateur forcé d'attribuer à
l'esclave une autre criminalité qu'à l'homme libre; nous venons
aussi de reconnaître qu'aucune des peines appliquées aux hommes
libres ne convenait aux esclaves, et que, pour châtier ceux-ci, on
est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles.
Maintenant, le crime de l'esclave étant défini, et la nature des
peines déterminée, qui appliquera ces peines? selon quels
principes le nègre sera-t-il jugé? le verra-t-on durant la
procédure, environné des garanties dont toutes les législations
des peuples civilisés entourent le malheureux accusé?
Jetons un coup d'oeil sur les lois américaines, et nous allons
voir le législateur conduit de nécessités en nécessités à la
violation successive de tous les principes. La première règle en
matière criminelle, c'est que nul ne peut être jugé que par ses
pairs. On sent l'impossibilité d'appliquer aux esclaves cette
maxime d'équité; car ce serait remettre entre les mains des
esclaves le sort des maîtres: aussi, dans tous les cas, les hommes
libres composent-ils le jury chargé de juger les esclaves [91]; et
ici le nègre accusé n'a pas seulement à redouter la partialité de
l'homme libre contre l'esclave; il a encore à craindre
l'antipathie du blanc contre l'homme noir.
C'est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé
innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable. Je trouve dans
les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes
contraires:
«Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une
arme à feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec
une arme meurtrière, avec l'intention de la tuer, ledit esclave,
sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort,
pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit toujours
contre l'esclave accusé, à moins qu'il ne prouve le
contraire.» [92]
C'est encore un principe salutaire et consacré par toutes les
législations sages, qu'en matière criminelle les peines doivent
être fixées par la loi. Cependant les lois américaines abandonnent
en général à la discrétion du juge le châtiment de l'esclave;
tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge fera
distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable,
sans fixer ni minimum ni maximum [93]; une autre fois, elles
laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir parmi les
peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu'à la mort
exclusivement [94]. Ainsi voilà l'esclave livré à l'arbitraire du
juge.
Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents:
c'est que nul ne peut se faire justice à soi-même, et que
quiconque a été lésé par un crime doit s'adresser aux magistrats
chargés par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accusé.
Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du
Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les
lois de ces deux États une disposition qui confère au maître, le
pouvoir discrétionnaire de punir ses esclaves, soit à coups de
fouet, soit à coups de bâton, soit par l'emprisonnement [95]; il
apprécie le délit, condamne l'esclave et applique la peine: il est
tout à la fois partie, juge et bourreau.
Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre
les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes,
et les formes de la justice régulière impossibles. Faudra-t-il
soumettre tous les méfaits du nègre à l'examen d'un juge? mais la
vie du maître, se consumerait en procès; d'ailleurs la sentence
d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne
faut-il pas qu'un châtiment terrible et inévitable soit
incessamment suspendu sur la tête de l'esclave, et frappe dans
l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent?
La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à
la répression des délits de l'esclave; tout se passe entre le
maître, et ses nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit
en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves
ne travaillent pas avec zèle, il les fouette comme des bêtes de
somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistrées dans les
greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une enquête.
Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un très
petit nombre de jugements relatifs à des nègres; mais qu'il
parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de
la misère: c'est la seule constatation des sentences rendues
contre des esclaves.
Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver
l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le
dépouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les
principes les plus inviolables.
Un seul droit est conservé à l'esclave, l'exercice de son culte;
c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la
résignation. Cependant même sur ce point, la loi de la Caroline du
Sud se montre pleine de restrictions prudentes: ainsi les nègres
ne peuvent prier Dieu qu'à des heures marquées, et ne sauraient
assister aux réunions religieuses des blancs. L'esclave ne doit
point entendre la prière des hommes libres [96].
Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté
de l'homme que cette impossibilité d'organiser la servitude sans
outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanité?
§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis.
Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés
employées pour fonder et maintenir l'esclavage aux États-Unis. Je
pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il
n'y a rien qui soit spécial à l'esclavage américain. La servitude
est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu'on
l'établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies.
Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prétendent
qu'il faut en adoucir le joug, donner à l'esclave un peu de
liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière
à son esprit; ceux-là me paraissent doués de plus d'humanité que
de logique. À mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir
dans toute sa dureté.
L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que
rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime
pas; le bienfait qu'il reçoit devient pour lui une sorte
d'excitation à la révolte. À quoi bon l'instruire? est-ce pour
qu'il sente mieux sa misère? ou afin que son intelligence se
développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses
fers? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne
sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l'esclave
soit mise en péril: celle du maître, par la rébellion de
l'esclave; celle de l'esclave, par le châtiment du maître.
Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des
possesseurs d'esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc
peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des
mauvais traitements qu'ils font subir à leurs esclaves, il faut
leur reprocher l'esclavage même. Le principe étant admis, les
conséquences qu'on déplore sont inévitables.
Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses
horreurs, vantent l'humanité des maîtres américains envers leurs
nègres; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si
le possesseur d'esclaves était humain et juste, il cesserait
d'être maître; sa domination sur ces nègres est une violation
continue et obligée de toutes les lois de la morale et de
l'humanité.
L'esclavage américain, qui s'appuie sur la même base que toutes
les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits
particuliers qui lui sont propres.
Chez les peuples de l'antiquité, l'esclave était plutôt attaché à
la personne du maître qu'à son domaine; il était un besoin du
luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L'esclave
américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu'à la personne
du maître; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation,
mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois
l'esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu'à sa
fortune. Le nègre ne sert jamais qu'aux intérêts matériels de
l'Américain.
Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage,
s'efforce de prouver l'heureux sort des nègres, comparé à la
condition des esclaves romains; et, après avoir peint les moeurs
douces des planteurs américains, il cite l'exemple de Vedius
Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux
murènes de son vivier, pour le punir d'avoir cassé un verre de
cristal [97].
Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est
vrai que l'habitant des États-Unis serait peu sévère envers
l'esclave qui briserait un objet de luxe; mais aurait-il la même
indulgence pour celui qui détruirait une chose utile? Je ne sais.
Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud
prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dégât dans
un champ [98].
Je crois, du reste, qu'en effet la vie des nègres, en Amérique,
n'est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez
les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de
leurs esclaves; ils n'y étaient pas plus attachés qu'on ne tient à
une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un
mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté,
suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les
mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain,
pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu'on attache aux
choses utiles, et qui, dépourvu d'ailleurs de passions violentes,
n'éprouve à l'aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des
instincts de conservation.
L'habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur
ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville
avec un cortège d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une
entreprise industrielle; ses esclaves sont des instruments de
culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des
machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme on
conserve une usine en bon état; il calcule la force de chacun,
fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux
qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas là une tyrannie de
sang et de supplices, c'est la tyrannie la plus froide et la plus
intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur
l'esclave.
Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage américain
n'est-il pas plus rigoureux que ne l'était la servitude antique?
L'esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers
deux buts distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le
plus de travail possible; le second, de dépenser le moins possible
pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du
nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur
sans l'épuiser. On conçoit ici l'alternative embarrassante dans
laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se
reposât point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le
tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Amérique, tombe dans la
faute de l'industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d'une
machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font
périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité
de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir
l'esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui
enfreindraient cette disposition [99]. Ces lois, du reste, prouvent
le mal, sans y remédier: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir
justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit? En général, la
plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs; et
lorsque par hasard il arrive jusqu'à un tribunal, il trouve pour
juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire.
Ainsi il me parait juste de dire qu'aux États-Unis l'esclave n'a
point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves des
anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée; mais
peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse.
J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les
anciens, servait souvent les vices du maître; son intelligence
s'exerçait à cette immoralité.
L'esclave américain n'a jamais de pareils offices à rendre; il
quitte rarement le sol, et son maître a des moeurs pures. Le nègre
est stupide; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est
moins dépravé.
§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis?
On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnaître en même temps
que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et
un malheur.
La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux
Américains de nos jours, qui l'ont reçue de leurs aïeux. Déjà même
une partie de l'Union est parvenue à s'affranchir de ce fléau.
Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New York, la
Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves [100]. Maintenant l'abolition de
l'esclavage pourra-t-elle s'opérer dans le Sud, de même qu'elle a
eu lieu dans le Nord?
Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commençons
par reconnaître qu'il existe aux États-Unis une tendance générale
de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire.
Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet.
D'abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont
universellement répandues.
Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la
liberté humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et
infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait
cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l'esclavage peut
avoir une très longue durée au sein d'une société de chrétiens. Le
christianisme, c'est l'égalité morale de l'homme. Ce principe
admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l'égalité
sociale, qu'il paraît impossible, l'égalité sociale existant, de
n'être pas conduit à l'égalité politique. Les législateurs de la
Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral
dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des
premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu
soin de déclarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le
baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait [101].
On ne peut pas non plus contester que le progrès de la
civilisation ne nuise chaque jour à l'esclavage. À cet égard,
l'Europe même influe sur l'Amérique. L'Américain, dont l'orgueil
ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la
tache que l'esclavage imprime à son pays dans l'opinion des autres
peuples.
Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute
autre sur la société américaine pour l'exciter à
l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus
se répand que les États où l'esclavage a été aboli sont plus
riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et
cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend
compte; dans les États à esclaves, les hommes libres ne
travaillent pas, parce que le travail, étant l'attribut de
l'esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces États, les
blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En
d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente,
la plus énergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure
inerte et improductive, tandis que le travail de production est
l'oeuvre d'une autre portion de la population grossière,
ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a
point d'intérêt.
J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs
d'esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l'existence de
l'esclavage, et faire des voeux pour sa destruction.
On ne peut donc nier qu'aux États-Unis l'opinion publique ne tende
vers l'abolition complète de l'esclavage.
Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle
s'opérer? Ici je dois jeter un coup d'oeil sur les diverses
objections qui se présentent.
Première objection. -- D'abord, il est des personnes qui font de
l'esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La
race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne:
les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les
blancs.
Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur
les nègres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits
sont partagés; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de
lumières que je n'en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc
que de courtes observations à cet égard.
En général, on tranche la question de supériorité à l'aide d'un
seul fait: on met en présence un blanc et un nègre, et l'on dit!
«Le premier est plus intelligent que le second.» Mais il y a ici
une première source d'erreur; c'est la confusion qu'on fait de la
race et de l'individu. Je suppose constant le fait de supériorité
intellectuelle de l'Européen de nos jours: la difficulté ne sera
pas résolue.
En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le nègre une
intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait
dégénéré par des causes accidentelles? Lorsque, par suite d'un
certain état social, la population noire est soumise pendant
plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d'âge en
âge, à une vie toute matérielle et destructive de l'intelligence
humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se
succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui,
arrivée à un certain degré, prend le caractère d'une organisation
spéciale, et est considérée comme l'état naturel du nègre,
quoiqu'elle n'en soit qu'une déviation? Cette question, que je ne
fais qu'indiquer, est traitée avec de grands détails dans un
ouvrage en deux volumes, intitulé: Natural and physical history of
man, by Richard.
Après avoir indiqué l'erreur dans laquelle on peut tomber en
assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de
siècles dans des voies opposées, l'une vers la perfection morale,
l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des
individus entre eux n'est guère moins défectueuse. Comment, en
effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a
éveillé l'intelligence, le même développement de facilités qui,
chez le blanc, est le fruit d'une éducation libérale et précoce?
Du reste, cette question recevra une grande lumière de
l'expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où
l'esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New York et à
Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs,
fondées sur les mêmes principes que celles des blancs; et j'ai
trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent
une aptitude au travail et une capacité égales à celles des
enfants blancs. On a cru longtemps, aux États-Unis, que les nègres
n'avaient pas même l'esprit suffisant pour faire le négoce;
cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord,
un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de
grandes fortunes commerciales. Longtemps même on pensa que le
nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son
front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l'intelligence et
de l'adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais
un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'était une
erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des
métiers travaillent tout aussi bien que les blancs.
La question de supériorité des blancs sur les nègres n'est donc
pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette
supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence
qu'on en tire? Faudrait-il, parce qu'on reconnaîtrait à l'homme
d'Europe un degré d'intelligence de plus qu'à l'Africain, en
conclure que le second est destiné par la nature à servir le
premier? mais où mènerait une pareille théorie?
Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales: tout
être moins éclairé sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de
lumières? Et qui déterminera le degré des intelligences?... Non,
la valeur morale de l'homme n'est pas tout entière dans l'esprit;
elle est surtout dans l'âme. Après avoir prouvé que le nègre
comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu'il
sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de
générosité, de sacrifices, de vertu.
Une pareille théorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique
aux blancs entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux nègres,
elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race
d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affreuse des misères.
Il faut donc écarter cette première objection.
Seconde objection. -- Mais d'autres disent: «Nous avons besoin de
nègres pour cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent
seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes
travaux de la culture; puisque nous ne pouvons nous passer
d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.»
Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit,
réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt
se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays,
s'il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être
cultivés que par des nègres.
Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande
divergence d'opinion. Il est bien certain qu'à mesure que les
blancs se rapprochent du tropique, les travaux exécutés par eux
sous le soleil d'été deviennent dangereux. Mais quelle est
l'étendue de ce péril? L'habitude le ferait-elle disparaître? À
quel degré de latitude commence-t-il? est-ce à la Virginie ou à la
Louisiane? au 4e ou au 31e degré?
Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien
des solutions contradictoires. En parcourant les États du Sud,
j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs était
aboli, c'en était fait de la richesse agricole des contrées
méridionales.
Cependant il se passe aujourd'hui même dans le Maryland un fait
qui est propre à ébranler la foi trop grande qu'on ajouterait à de
pareilles assertions.
Le Maryland, État à esclaves, est situé entre les 38e et 39e
degrés de latitude; il tient le milieu entre les États du Nord, où
il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, où l'esclavage
est en vigueur. Or c'était, il y a peu d'années encore, une
opinion universelle dans le Maryland que le travail des nègres y
était indispensable à la culture du sol; et l'on eût étouffé la
voix de quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à
l'époque où je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait
déjà entièrement changé sur ce point. Je ne puis mieux faire
connaître cette révolution dans l'esprit public qu'en rapportant
textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d'un caractère
élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine.
«Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire
maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en
voulait jadis le maintien.
«Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun
inconvénient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir être
faits que par des nègres.
«Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres
et de cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le
Maryland, et alors nous sommes arrivés à une autre démonstration
non moins importante: c'est qu'aussitôt qu'il y a concurrence de
travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui
qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui travaille
pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre,
moyennant salaire, produisent moitié plus que l'esclave
travaillant pour son maître sans intérêt personnel. Il en résulte
que les valeurs créées par un travail libre se vendent moitié
moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu'il
n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne
coûte actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la
produit avec des esclaves est obligé de la donner au même prix, et
alors il est en perte; il gagne moitié moins que précédemment, et
cependant ses frais sont toujours les mêmes; c'est-à-dire qu'il
est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de les
entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs
maladies; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que
des hommes libres.» [102]
Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que
me disait de l'esclavage des noirs un homme justement célèbre en
Amérique, Charles Caroll, celui des signataires de la déclaration
d'indépendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre
glorieuse [103].
«C'est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres
sont nécessaires à la culture des terres pour certaines
exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac.
J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement,
s'ils l'entreprenaient. Peut-être, dans les premiers temps,
souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes; mais
bientôt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés
au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus
que les esclaves.»
Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une
terre sur laquelle il y avait trois cents noirs.
Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection élevée contre
le travail des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de
fondement; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs
États du Sud qui, jusqu'à ce jour, ont considéré l'esclavage comme
une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur, ainsi que le
fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des
États entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La
révolution morale qui s'est faite à Baltimore ne s'étendra-t-elle
point dans le Sud? Les États du Midi, autrefois purement
agricoles, commencent à devenir industriels; les manufactures
établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec
celles du Nord, c'est-à-dire de produire à aussi bon marché que
ces dernières; elles seront dès lors dans l'impossibilité de se
servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est démontré que
ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres.
Partout où se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin,
ce qui demeure bien prouvé, c'est que (économiquement parlant)
l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas nécessaire, et qu'il
a été jugé tel par ceux qui auparavant l'avaient cru
indispensable. Mais il se présente contre l'abolition de
l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus
ou moins d'utilité dont le travail des nègres peut être pour les
blancs.
Troisième objection. -- Supposez le principe de l'abolition admis,
quel sera le moyen d'exécution?
Ici deux systèmes se présentent: affranchir dès à présent tous les
esclaves; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et
déclarer libres les enfants à naître des nègres. Dans le premier
cas, l'esclavage disparaît aussitôt, et, le jour où la loi est
rendue, il n'y a plus dans la société américaine que des hommes
libres. Dans le second, le présent est conservé; ceux qui sont
esclaves restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille
pour les générations suivantes.
Ces deux systèmes, assez simples l'un et l'autre dans leur
théorie, rencontrent dans l'exécution des difficultés qui leur
sont communes.
D'abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants,
l'équité exige que le gouvernement en paie le prix à leurs
possesseurs: l'indemnité est la première condition de
l'affranchissement, puisque l'esclave est la propriété du maître.
Maintenant, comment opérer ce rachat?
Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l'effectuer,
dans la situation la plus favorable; car la dette publique des
États-Unis est éteinte: or, les revenus du gouvernement fédéral
sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur
cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés par les
dépenses de l'administration fédérale; restent donc quatre-vingt-
cinq millions qui, précédemment, étaient consacrés à l'extinction
de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient être employés
au rachat des nègres esclaves [104].
J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à
l'affranchissement général; mais ici combien d'obstacles se
présentent! D'abord le point de départ est vicieux; en effet, les
États-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique à payer;
mais en même temps qu'ils se sont libérés, ils ont réduit
considérablement l'impôt qui était la source de leurs revenus. Il
est donc inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive
annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer
au rachat des nègres.
Mais supposons qu'en effet cette somme est à sa disposition, et
voyons s'il est possible d'espérer qu'il en fera l'usage qu'on
propose.
Il y avait aux États-Unis, lors du dernier recensement de la
population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or,
en supposant qu'il faille réduire à cent dollars la valeur moyenne
de chaque nègre, à raison des femmes, des enfants et des
vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf mille
esclaves coûterait plus d'un milliard de francs [105]. À cette somme
il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins nés
depuis 1830 [106], dont le rachat ajouterait une somme de cent onze
millions de francs au milliard précédent.
En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer
annuellement au rachat des nègres une somme annuelle de quatre-
vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter
chaque année que cent soixante mille esclaves; il faudrait donc
l'application de la même somme au même objet pendant quatorze
années pour racheter la totalité des esclaves existants
aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille
esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en
supposant que leur accroissement annuel soit proportionné dans
l'avenir à ce qu'il a été jusqu'à ce jour, il augmentera
annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de
francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le
nombre des esclaves, mais seulement pour empêcher leur
augmentation; or, ces quarante-sept millions font plus de la
moitié de la somme destinée au rachat.
On voit que l'étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le
gouvernement des États-Unis aurait à s'imposer ne peuvent se
comparer qu'à son peu d'efficacité. Croit-on que le gouvernement
américain entreprenne jamais une semblable tâche à l'aide d'un
pareil moyen?
Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un
sacrifice aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses,
habiles et puissantes pour guérir les maux présents qu'elles
sentent, ont peu de prévoyance pour les malheurs à venir.
L'esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour toute
l'Union, une cause de trouble et d'ébranlement, n'affecte
actuellement et d'une manière sensible qu'une partie des États-
Unis, le Sud; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce
moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'intérêt
des contrées méridionales, et par une vague prévision de périls
incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des
sommes considérables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut
leur procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois
qu'espérer du gouvernement fédéral des États-Unis un pareil
sacrifice, c'est méconnaître les règles de l'intérêt personnel, et
ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des principes
d'après lesquels procède la démocratie.
Mais l'obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n'est pas
le seul.
Supposons que cette difficulté soit vaincue.
Quatrième objection. -- Les nègres étant affranchis que
deviendront-ils? se bornera-t-on à briser leurs fers? les
laissera-t-on libres à côté de leurs maîtres? Mais si les esclaves
et les tyrans de la veille se trouvent face à face avec des forces
à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions?
On voit que ce n'est pas assez de racheter les nègres, mais qu'il
faut encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les
faire disparaître de la société où ils étaient esclaves.
À cet égard deux systèmes ont été proposés.
Le premier est celui de Jefferson [107], qui voudrait qu'après avoir
aboli l'esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire
américain, où ils vivraient séparés des blancs.
On est frappé tout d'abord de ce qu'un pareil système renferme de
vicieux et d'impolitique. Sa conséquence immédiate serait
d'établir sur le sol des États-Unis deux sociétés distinctes,
composées de deux races qui se haïssent secrètement et dont
l'inimitié serait désormais avouée; ce serait créer une nation
voisine et ennemie pour les États-Unis, qui ont le bonheur de
n'avoir ni ennemis ni voisins.
Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer
les nègres des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne
peut reprocher les mêmes inconvénients.
Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur la
côte d'Afrique (6e degré de latitude nord). [108]
Des sociétés philanthropiques se sont formées pour
l'établissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie
qui déjà prospère. Au commencement de l'année 1834, elle contenait
trois mille habitants, tous nègres libres et affranchis, émigrés
des États-Unis.
Certes, si l'affranchissement universel des noirs était possible
et qu'on pût les transporter tous à Liberia, ce serait un bien
sans aucun mélange de mal. Mais le transport des affranchis,
d'Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais s'exécuter sur un vaste
plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de
transport seraient seuls considérables; on a reconnu que, pour
chaque nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.),
ce qui pour 2 millions de nègres fait une somme de 318 millions de
francs à ajouter aux 1,200 millions précédents. Ainsi à mesure
qu'on pénètre dans le fond de la question on marche d'obstacle en
obstacle.
Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés;
j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait prêt à
faire, pour l'affranchissement des nègres du Sud, l'immense
sacrifice que j'ai indiqué, sans que les États du Nord, peu
intéressés, quant à présent, dans la question, s'y opposassent;
j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la
population affranchie hors du territoire américain; ces obstacles
levés, il resterait encore à vaincre le plus grave de tous; je
veux parler de la volonté des États du Sud, au sein desquels sont
les esclaves.
Cinquième objection. -- D'après la constitution américaine,
l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud ne pourrait se
faire que par un acte émané de la souveraineté de ces États, ou du
moins faudrait-il, si l'affranchissement des noirs était tenté par
le gouvernement fédéral, que les États particuliers intéressés y
consentissent. [109]
Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les États du
Sud; mais il me parait indubitable que, dans l'état actuel des
esprits et des intérêts, tous seraient opposés à
l'affranchissement des nègres; même avec la condition de
l'indemnité préalable.
Il est certain d'abord que la transition subite de l'état de
servitude des noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs
d'esclaves un moment de crise dangereuse.
Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n'ont plus
de griefs contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds
qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des
opprimés est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se
venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave n'est fort que le
jour où il devient libre.
Il n'est pas vraisemblable que les Américains habitants des États
à esclaves se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses
qu'entraînerait l'affranchissement des nègres, dans la vue
d'épargner à leurs arrière-neveux les dangers d'une lutte entre
les deux races.
Ils le feront d'autant moins que, outre le péril attaché à cette
mesure, leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les
richesses, toutes les fortunes des États du Sud, reposent, quant à
présent, sur le travail des esclaves; une indemnité pécuniaire,
quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le
maître, les esclaves perdus; elle placerait entre ses mains un
capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de
nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se
formeraient; mais la suppression des esclaves serait, pour la
génération contemporaine, la source d'une immense perturbation
dans les intérêts matériels.
On se demande s'il est croyable qu'une génération entière se
soumette à une pareille ruine pour le plus grand bien des
générations futures. -- Non, il est douteux même qu'elle se
l'imposât en présence de dangers actuels. Rien n'est plus
difficile à concevoir que l'abandon fait par une grande masse
d'hommes de leurs intérêts matériels, dans la vue d'éviter un
péril. Le péril présent n'est encore qu'un malheur à venir: le
sacrifice serait un malheur présent.
Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en
déclarant libres les enfants à naître des nègres, on maintient
dans la servitude les esclaves nés avant l'acte d'abolition. Dans
cette hypothèse, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs
esclaves, et la génération qui souffre de l'affranchissement n'a
point connu un état meilleur.
Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les
détruit pas entièrement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un
principe d'insurrection que de déclarer libres les enfants à
naître, tout en maintenant les pères dans la servitude? On
s'efforce à grand'peine de persuader au nègre esclave qu'il n'est
pas l'égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son
esclavage; que deviendra cette fiction en présence d'une réalité
contraire? comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son
enfant, investi du droit de résister?
C'est d'ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme
exagéré, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits,
ils anéantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant
qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'intérêt de générations
futures et éloignées, autant il faudrait s'étonner qu'ils
sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants
immédiats; car le sentiment paternel est presque de l'égoïsme. On
est donc sûr de trouver dans les pères autant de répugnance à
prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu'à faire un acte
qui les ruine eux-mêmes.
Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des États du Nord de l'Union
qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-à-dire pour les
enfants à naître, en laissant esclaves tous ceux qui l'étaient
avant la loi; et l'on demande pourquoi les États du Sud ne
feraient pas de même.
À cet égard, la réponse semble facile. D'abord il est constant que
l'esclavage n'a jamais été établi dans le Nord sur une grande
échelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres États du
Nord, ont aboli l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un
nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a
aboli l'esclavage en 1799, et, à cette époque, il n'y avait que
trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les
nègres, ou déclarer libres les enfants à naître, sans redouter
aucune conséquence fâcheuse d'un principe de liberté jeté
subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de nègres ne
formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors
l'intérêt presque universel était qu'il n'y eût plus d'esclaves,
afin que rien ne déshonorât le travail, source de la richesse. En
abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les États du Nord
n'ont fait aucun sacrifice; la majorité, qui trouvait son profit à
cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont l'intérêt
était contraire.
Maintenant, comment comparer aux États du Nord ceux du Sud, où les
esclaves sont égaux, quelquefois même supérieurs en nombre aux
hommes libres [110], et où, d'un autre côté, la majorité, pour ne
pas dire la totalité des habitants, est intéressée au maintien de
l'esclavage?
On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais
n'est-il pas permis d'espérer dans l'avenir quelque changement
dans la situation des États du Sud, et ne peut-on pas admettre
qu'intéressés aujourd'hui à conserver l'esclavage, ils aient un
jour intérêt à l'abolir? J'ai la ferme persuasion que tôt ou tard
cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma
conviction; mais je crois également que l'esclavage durera
longtemps encore dans le Sud; et, à cet égard, il me parait utile
de résumer les différences matérielles qui rendent impossible
toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est passé dans
le Nord.
Il est incontestable que le froid des États du Nord est contraire
à la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est
favorable; dans les premiers elle languit et décroît, tandis
qu'elle prospère et multiplie dans les seconds.
Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer
dans les États où l'esclavage est aboli, trouve, au contraire,
dans le climat des pays méridionaux, où sont aujourd'hui les
esclaves, une cause d'accroissement.
Dans le Nord, l'esclavage était évidemment nuisible au plus grand
nombre; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne
leur est pas nécessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais été
qu'une superfluité; il est, au moins jusqu'à présent, pour le Sud,
une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un accessoire; il
se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et à tous les
intérêts. En le supprimant, les États libres n'ont eu qu'une loi à
faire; pour l'abolir, les États à esclaves auraient à changer tout
un état social.
L'activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle
religieux des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le
rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une
civilisation très avancée, tout dans les États septentrionaux
tendait à repousser l'esclavage. Il n'en est point de même dans le
Sud; les États méridionaux ont des croyances, mais non des
passions religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama,
Mississipi, la Géorgie, sont à demi barbares, et leurs habitants
sont, comme tous les hommes du Midi, portés par le climat à
l'indolence et à l'oisiveté. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'à
présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le
Nord, ont amené sa ruine.
Les États du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des
nègres.
Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de
l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans
leur sein est un fait bien propre à les alarmer; déjà, dans la
Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est
supérieur à celui des blancs [111], et la cause de l'augmentation
est plus grave encore, peut-être, que le fait même; la traite des
noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l'Union,
non-seulement par le gouvernement fédéral, mais encore par tous
les états particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre
des esclaves ne peut résulter que des naissances; or, le nombre
des blancs ne croissant point, dans les États du Sud, dans la même
proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans
un temps donné, la population noire y sera de beaucoup supérieure
en nombre à la population blanche. [112]
Tout en voyant le péril qui se prépare, les États du Sud de
l'Union américaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux
combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon
qu'il est intéressé actuellement à en posséder plus ou moins. Dans
le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, où
commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit
beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux États les
plus méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi,
la Floride, qui trouvent, jusqu'à ce jour, un immense profit dans
l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en
affranchissent point et s'efforcent d'en acquérir sans cesse de
nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l'avenir, ces
États font des lois pour défendre l'achat de nègres dans les
autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832),
la législature venait de rendre un décret pour interdire tout
achat de nègres dans les États limitrophes; mais, en général, ces
lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les
premiers à y contrevenir; leur intérêt privé de propriétaire leur
fait acheter des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans
un intérêt général.
En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite
le monde; la réprobation qui flétrit l'esclavage dans l'opinion de
tous les peuples; les conquêtes rapides qu'ont déjà faites, aux
États-Unis, les idées de liberté sur la servitude des noirs; les
progrès de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au
Sud; la nécessité où seront tôt ou tard les États méridionaux de
substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine
d'être inférieurs aux États du Nord; en présence de tous ces
faits, il est impossible de ne pas prévoir une époque plus ou
moins rapprochée, à laquelle l'esclavage disparaîtra tout à fait
de l'Amérique du Nord.
Mais comment s'opérera cet affranchissement? quels en seront les
moyens et les conséquences? quel sera le sort des maîtres et des
affranchis? c'est ce que personne n'ose déterminer à l'avance.
Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l'esclavage;
c'est la race même des esclaves. La société américaine,avec ses
nègres se trouve dans une situation toute différente des sociétés
antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves
américains change toutes les conséquences de l'affranchissement.
L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave.
L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les
noirs reçoivent la liberté; ils demeurent esclaves dans l'opinion.
Les moeurs sont plus puissantes que les lois; le nègre esclave
passait pour un être inférieur ou dégradé; la dégradation de
l'esclave reste à l'affranchi. La couleur noire perpétue le
souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au
mélange des deux races.
Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les États du
Nord les plus éclairés, l'antipathie qui sépare une race de
l'autre, demeure toujours la même, et, ce qui est digne de
remarque, c'est que plusieurs de ces États consacrent dans leurs
lois l'infériorité des noirs.
On conçoit aisément que, dans les États à esclaves, les nègres
affranchis ne soient pas traités entièrement comme les hommes
libres de couleur blanche; ainsi on lira sans étonnement cet
article d'une loi de la Louisiane, qui porte:
«Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper
les blancs, ni prétendre s'égaler à eux; au contraire, ils doivent
leur céder le pas partout, et ne leur parler ou leur répondre
qu'avec respect, sous peine d'être punis de prison, suivant la
gravité des cas.» [113]
On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les États à
esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de
couleur libres ou esclaves. [114]
Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c'est que,
même dans les États du Nord, le mariage entre blancs et personnes
de couleur ait été pendant longtemps interdit par la loi même.
Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait nul un pareil mariage et
prononçait une amende contre le magistrat qui passait l'acte. [115]
Cette loi n'a été abolie qu'en 1830.
Du reste, lorsque la défense n'est pas dans la loi, elle est
toujours la même dans les moeurs; une barrière d'airain est
toujours interposée entre les blancs et les noirs.
Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux
populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses
écoles, ses églises, ses cimetières. Dans tous les lieux publics
où il est nécessaire que toutes deux soient présentes en même
temps, elles ne se confondent point; des places distinctes leur
sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des
tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont
jouissent les nègres n'est pour eux la source d'aucun des
bienfaits que la société procure. Le même préjugé qui les couvre
de mépris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait
se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre
pour faire sa fortune aux États-Unis; il rencontre partout des
obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle
la condition du plus grand nombre des nègres libres.
Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde.
Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en
possèdent aucun; il n'y a pas d'exemple d'un nègre ou d'un mulâtre
remplissant aux États-Unis une fonction publique. Les lois des
États du Nord reconnaissent en général aux gens de couleur libres
des droits politiques pareils à ceux des blancs; mais nulle part
on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de
Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs
droits politiques à l'occasion d'une élection, furent repoussés
avec violence de la salle où ils venaient pour déposer leurs
suffrages, et il leur fallut renoncer à l'exercice d'un droit dont
le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n'ont
point renouvelé cette prétention si légitime. Il est triste de le
dire, mais le seul parti qu'ait à prendre la population noire
ainsi opprimée, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie
sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes animés de
l'intention la plus pure et des sentiments les plus
philanthropiques ont tenté d'arriver à la fusion des noirs avec
les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont
soulevé toutes les susceptibilités de l'orgueil américain et
abouti à deux insurrections dont New York et Philadelphie furent
le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres
affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de
s'égaler aux blancs, ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour
réprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent
pourtant dans les États les plus éclairés, les plus religieux de
l'Union, et où depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui
douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne
soit insurmontable?
En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur
misère: mais croit-on qu'ils se soumissent à tant d'humiliations
et à tant d'injustices s'ils étaient plus nombreux? Ils ne forment
dans les États du Nord qu'une minorité imperceptible.
Qu'arriverait-il, s'ils étaient, comme dans le Sud, en nombre ou
supérieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord
peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les
tentatives généreuses faites pour transporter d'Amérique en
Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais conduire qu'à des
résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour
les États du Sud de l'Union recèleront dans leur sein deux races
ennemies, distinctes par la couleur, séparées par un préjugé
invincible, et dont l'une rendra à l'autre la haine pour le
mépris. C'est là, il faut le reconnaître, la grande plaie de la
société américaine.
Comment se résoudra ce grand problème politique? Faut-il prévoir
dans l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles
seront les victimes? Les blancs du Sud étant en possession des
forces que donnent la civilisation et l'habitude de la puissance,
et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les États du Nord,
où la race noire s'éteint, faut-il en conclure que les nègres
succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne
peut répondre à ces questions. On voit se former l'orage, on
l'entend gronder dans le lointain; mais nul ne peut dire sur qui
tombera la foudre.
Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.