«Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges
poitrines qui pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers.
Quelques années plus tard, l'hôte des sauvages allait, poète
inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et
pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain!
Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert.
Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule,
compris.
Les Américains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en
voyant la merveille de Niagara
«Qu'est-ce que cela prouve?»
Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique
d'exercer une poétique influence!!
Ô cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau
secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma
dernière chance de salut!!
Chapitre XIII
L'émeute
«Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et
l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était
interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque
guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs de l'armée
américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire
militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers
d'hommes cantonnés sur les frontières des États de l'Ouest, où
leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens
sauvages [52].
Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au
dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre
de Nelson qui m'annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine
arrivée à New York avec Marie; il n'entrait dans aucun détail.
«Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le
nouveau coup qui vient de nous frapper.» Il ne me disait rien de
Georges.
Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et
Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du
père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille.
Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour.
«Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous
vois accablés?»
Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: «Une
semaine s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection
d'un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus
selon notre coutume... Je suis habitué à voir les intrigues
s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions
politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu
jusqu'alors.
«La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable
par de grands talents, mais fédéraliste; le second, moins
distingué, mais jacksoniste [53].
Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les
autres d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes
entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les
votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre
suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup un grand
tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis
deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point,
gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille
inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la
ruche. Enfin j'entends les électeurs du parti vaincu s'écrier: Le
scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah!
hurrah! qu'il sorte de la salle... l'élection doit être
recommencée...
«De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre
parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à
Georges si l'imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors
nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun
s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins de confusion
que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les
éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de
colère, mais, chose étrange! il reprit tout à coup ses sens et
demeura tranquille.
«L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland
excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux
qui sont depuis longtemps en possession de la liberté. Je ne
réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis
le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les
emportements. À l'instant où nous sortions nous avons remarqué un
individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention
publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda
en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Américain
qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère
de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur
ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que
cet homme était le même qui, au théâtre de New York, avait excité
contre vous et lui les haines de la multitude.
«Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de
l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle
injure; mais je le vis presque aussitôt comprimer son
ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées
dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche,
disait-il; la vengeance sera plus belle!
«Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le
pressai de m'en faire l'aveu. -- C'est une lâcheté, me dit-il, de
se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu'une
insurrection se prépare dans le Sud; les nègres de la Virginie et
des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour
secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts.
«Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en
démontrer à Georges la folie et l'impuissance.... Peut-être je le
fis dans des termes trop sévères... mais un pareil dessein me
semblait si fécond en périls!... Marie joignit à mes remontrances
ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère.
Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était
entrée dans son coeur.
«Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer
plus longtemps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes
enfants de porter notre malheureuse fortune à New York, où un
presbytérien respectable, James Williams, que j'avais autrefois
connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés
là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis
que je parlais, Georges paraissait livré à une grande
préoccupation; cependant il ne proféra pas un seul mot qui
rappelât son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se séparer
fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais
il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa
soeur. Au milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire
de douces paroles. Hélas! le lendemain il manquait à nos
embrassements; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans
laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin.
«Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un
père, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait
vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères
malheureux... Mon père, ma chère soeur, ajoutait-il, nous nous
reverrons dans des temps plus fortunés... Si les hommes ne sont
pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.
«Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en
entendant ces dernières paroles d'un frère qu'elle chérit.
«Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier
projet, celui de demander l'hospitalité à James Williams, auquel,
disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.»
Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement
émue. Il dit ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: «Plus
le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer... Mon
ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais
quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur
aux États-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai à
votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore
expiré, mais sans doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous
savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer.»
Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond
et de l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie,
prenant mon anxiété pour de l'embarras, me dit d'une voix
entrecoupée de pleurs: «Ludovic, mon coeur vous tient compte des
efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée; mais,
de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le
voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à
jamais fixé: je traînerai de ville en ville ma misérable
existence; chassée d'un lieu par le mépris, de l'autre par la
haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans
le sein de ma mère!»
J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon
coeur ne chancela pas un seul instant; pour être fidèle au
malheur, je n'eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se
resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m'unissait à
Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait d'une
indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime
était sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce
dernier sentiment.
Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de
mes sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude!
discourant sur l'égalité parmi trois millions d'esclaves;
proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme
d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les
privilèges de la naissance, et stupide observateur des privilèges
de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud,
glorieux de son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse
alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la
pureté des moeurs et le vil intérêt, la religion et la soif de
l'or, la morale et la banqueroute!
Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est
légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est
rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation
sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point
armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la
fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle
d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez
quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à
l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il
affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution
plus cruelle que l'esclavage.
Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de
Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses
ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je
ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à
Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me
faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de
Marie.
-- «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion,
que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce
digne jeune homme!»
Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à
décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine
lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand
mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur,
je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de
joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle
rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu
des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant
le ciel.
Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et
forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos
nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de
la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me
serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle
de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir,
Ludovic sera votre époux.» -- «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante
fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à
ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir
ses sentiments dans une extase de félicité.
Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes
voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa
fille. -- «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon
fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de
l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de
couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe
plus: de semblables alliances se font quelquefois...
«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre
catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux
presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de
l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James
Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction
du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de
cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives
rumeurs... mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les
haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons
nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point
quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de
bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais,
au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de
vivre obscur et ignoré.»
Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le
jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était
extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes
ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et,
croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus
dans l'avenir que des promesses de bonheur.
Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie
qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était
revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain
que tu cherches à me tromper... Ton amour pour moi est devenu un
sacrifice...
«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je
pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union
s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi...
Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera
souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de
me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de
douleur de te savoir malheureux.»
Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses
craintes.
Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein
d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance;
j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie
couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma
joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et
mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent
instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans
l'avenir
Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne
des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un
secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas
encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et
paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John
Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue
d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une
sainte et douce émotion.
Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient
des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans
New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes.
(Voir note à la fin de l'ouvrage)
Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des
États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race
noire.
Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être
aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne,
demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins
des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres
affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on
déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la
liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et
d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les
Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont
contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur
est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et
d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie.
Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent
de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de
chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté;
ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de
vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont
travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers,
celui-ci est repoussé de la société libre.
Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment
sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement
désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans
leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux.
Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur
est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant
quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs
s'allier par le mariage à des femmes de couleur.
Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à
d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans
peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité
des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait,
inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une
femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un
caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des
blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier.
Telle était, dans la ville de New York, la disposition des
esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie.
Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la
ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement
régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes
mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une
heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait,
au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se
heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des
groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions
contraires.
Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne
prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant,
dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres
ni mulâtres.
Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de
ce tumulte. -- «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout
le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs;
les blancs sont bien forcés de se révolter.»
Interrogé de même, un autre répondit -- «Si on tue les nègres, ce
sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever
jusqu'au rang des Américains?»
Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va,
dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs
hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils
ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux
nègres?»
À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un
affreux spectacle s'offrit à nos yeux...
Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant
à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix
furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même
instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude,
tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se
précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié.
Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres
ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de
stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le
ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux
d'une société dont ils respectaient les lois.
Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards.
Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient
réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je
les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot
populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats,
les portes sont brisées, les murs démolis... En ce moment, je
cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi.
«Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces
violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine
bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous
menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le
temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à
couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt
d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes
enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers
l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons
cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais
assoupies.»
En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon.
Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés.
En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes
espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude,
ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre
cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent
de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.
Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de
Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur
dont nous avions été les témoins, elle n'avait pas laissé échapper
une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me
dire: «Sont-ce donc là les pompes de notre hymen?» Depuis que nous
étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître sur son
front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était
plutôt de la résignation que de l'espérance.
Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie.
Après bien des orages, je touchais au port... mes malheurs passés
servaient d'ombre à mon bonheur... et je bénissais presque les
persécutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point été
aussi heureux... Si le sort eût protégé mes premières ambitions de
gloire et de puissance, je n'aurais point quitté l'Europe, et je
ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront
désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les
supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles
mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères.
Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir,
tandis que, prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions
les bénédictions de l'Église. Au moment où le ministre saint,
après avoir tiré de son coeur des conseils touchants, prenait nos
mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout à coup à la
porte du temple. «Les insurgés!» crie une voix sinistre. Ce cri
vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la
voûte sacrée... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude
en désordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche.
Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre
s'avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. «Mort
aux gens de couleur! à l'église! à l'église!» Ces clameurs
redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les
fidèles assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent,
l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glacée
d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille
défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu
mon épouse bien-aimée.
Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de
l'église pour les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille
projectiles tombent avec fracas sur l'édifice sacré... on entend
les portes gémir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent
mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est salué par
des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les
murailles s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce
prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le
parvis; alors l'église présente une scène affreuse de désordre et
de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les femmes
poussent des plaintes douloureuses. À l'idée d'un massacre
populaire, l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace
est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des
hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du
lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de l'âge, se
précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la
plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et
les enfants.
Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de
vandalisme et d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude
paternelle et son orgueil national. «Ô mon Dieu! s'écriait-il; ô
profanation! ô honte pour mon pays!»
Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce,
laissez à mon amour le soin de protéger Marie» et en parlant
ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle énergie je
m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis fort en la portant
sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux
fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: «John Mulon! John
Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les
blancs!» Et en même temps je vis tous les regards se porter sur
nous; je compris que nous étions trahis, et que d'affreux dangers
nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs
de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées?
Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. «La milice! la
milice!» crièrent quelques insurgés. -- «Que nous importe!
répondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le
peuple américain!»
Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de
rétablir la paix publique; mais il était entièrement composé
d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu
d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses
excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des
assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant,
saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire
sacrée, l'autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que
nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité,
recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur,
je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers
mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras
Marie, pâle et échevelée, et n'ayant pour me protéger d'autre
secours que l'énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma
foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et puissant! je
ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste
protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si
belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de
ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect
la plus noble créature inspirerait-elle à l'impie qui outrage Dieu
dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la dernière issue:
c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs,
placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité
de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je
m'élance... En ce moment, je vois se lever les bras des
meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me
semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que
la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan
suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet
entraînement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver
une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!!
O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent
grandes! À l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor
confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette
entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un
rempart de son corps, s'avance dans le terrible défilé, attaque
les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui
résiste... Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans
obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre
toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit
donné à l'homme d'éprouver en dérobant à un affreux péril et en
voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour.
Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James
Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été
contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue.
«Ludovic! ô ciel! où sommes-nous?» s'écria Marie en rouvrant ses
beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se
réveiller d'un long sommeil; «Où donc est le temple, le ministre
saint, mon père, la foule?» Et son regard parut s'égarer autour
d'elle.
«Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois
la vie.»
Puis, voyant Nelson: «Mon père! ah! je tremblais pour vos jours...
dites... que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre
hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu... J'ai eu une
terrible vision!... des images de sang!... des cris de mort!...
Georges! Georges! où est-il?»
-- «Il est là,» répliqua Nelson.
-- «Ô mon Dieu! il a perdu la vie,» s'écria Marie.
-- «Non, ma fille, il a sauvé la tienne.»
Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme
intrépide qui, à l'instant du plus grand péril, s'était montré
soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et
d'audace.
«Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles
infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand
mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont
nous étions menacés, n'est-elle pas encore généreuse envers nous?»
-- «D'où vient que Georges était ici? demanda Marie; et pourquoi
n'est-il pas avec nous?
-- «Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies
bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les
pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans
leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent, impétueux, s'élancer à la
défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s'est
approché de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur
elle... hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et
comme je prenais son bras pour l'attirer à nous: -- Je ne suis pas
libre, m'a-t-il répondu avec énergie; mon devoir m'appelle
ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que
l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne
pas être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne
d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit
en s'éloignant; allez chez votre frère Lewis; il vous faut à tous
un autre asile, car votre maison n'existe plus.»
Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de
l'habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les
murs démolis, les meubles saccagés; les débris de la destruction
avaient été rassemblés en tas sur la place publique; on y avait
mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les
dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs
maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient
éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la
population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous
la violence et la profanation.
Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société
philanthropique, établie à New York pour l'affranchissement des
nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s'efforça de
calmer les passions des Américains contre les gens de couleur.
«Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de mêler
les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité
des blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage
dans les États du Sud.»
Ô honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas
permis de haïr l'esclavage? Les nègres de New York ne demandent
pas la liberté pour eux, tous sont libres; ils invoquent la pitié
américaine pour leurs frères esclaves... et leur prière, celle de
leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce!...
Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette
agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la
guerre civile. On voyait le père chercher les enfants; la soeur,
le frère; l'épouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et
en se faisant mutuellement des récits exagérés: à l'aspect des
édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait pour
contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan,
les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour
et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons
et les intrigants entraient en scène.
Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et
leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en
éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons
citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au
souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de
tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible,
l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une
population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que
les lois, pouvait longtemps demeurer libre.
À l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il
s'en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes
étaient terribles.
Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il
eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais
cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus
sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat né du
peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui disait que
les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les
discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de
distinguer l'un de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus
modérés, qui voulaient qu'on montrât seulement les baïonnettes à
la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait
être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur était
permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a
des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est
combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir,
et qu'on s'avoue à peine à soi-même. «Après tout, disait aux
Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si
grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un
mouvement populaire?»
Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en
apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon
la cause, du moins le prétexte de l'insurrection. À cette
nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait naître quelques
mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur
s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans
éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles;
elle n'eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les
rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès,
n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même d'une multitude
effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de destruction.
Chapitre XIV
Le départ de l'Amérique civilisée
Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve...
-- «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de
l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est
plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?...
-- «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout
est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de
certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans
le moindre retard.»
Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?... Nelson voulait
nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée
d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de
la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs
attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie
industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter
à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son
frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de
l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de
l'État à tous les gens de couleur.
Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos
têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse
passagère y avait endormies.
Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous
persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais
tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce
monde cruel... voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États-
Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais
pénétré; c'est là qu'est notre asile...»
Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère,
traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et
sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le
soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est
recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le
calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui,
dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le
bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les
ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu
solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste
des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous
les enchantements de la nature?
Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve
l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où
l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de
trouver le bonheur partout où le monde n'est pas.
L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à
mon âme l'image d'une douce félicité.
Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments
et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous
dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des
expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin
langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel
elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de
larmes...
Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement;
nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait
compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me
suivre au désert?» -- «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie
s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne
verrais que toi!!» -- Et, comme si un remords fût entré dans son
âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre
fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce
pas trop sacrifier que de quitter ce monde?»
Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en
m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des
sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je
ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules,
je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui
montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien-
aimée! que je t'offre un sacrifice... détrompe toi. Cette retraite
vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité,
n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même
l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur
civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous
trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais
aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la
tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils
n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui
ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que
nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive.
«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse
individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa
liberté.
«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps
languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas
plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils
soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent.
Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les
honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une
denrée.
«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés
valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des
peuples.
«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef,
l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on
n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale.
«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons,
et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur...
-- «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me
voyait pénétré... mais mon père!!...»
Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons,
ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs,
infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre
retraite?»
Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la
communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis
il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais
notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes
enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur,
j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la
misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand
nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés.
Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la
sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs,
et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à
réparer ses injustices...»
Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher
vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin
aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend
si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une
admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du
Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants;
mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les
terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les
matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de
l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands
lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé
pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville
(Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.»
Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827,
Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à
Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du
lac Érié. Nelson eût voulu n'emmener aucun serviteur: je désirais
moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous demanda si
instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée
d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière.
Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à
chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors
la rigueur de mon destin. Ce départ avec l'objet aimé, les scènes
ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives,
et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux
vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à
nos pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie.
À peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes
regards vers New York, cette vaste cité, naguère objet de mes
illusions, et maintenant quittée sans regrets, j'aperçus dans le
lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s'élever
dans les airs. «Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs
et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction avait
été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos
ennemis, quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut
l'adieu que nous fit l'Amérique civilisée.
Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des
montagnes et des forêts, et cependant nous n'étions pas encore
dans l'Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent
la civilisation du désert devaient nous donner de tristes
impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur
j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la
Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a
moins d'un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient
une nation formidable; leurs tribus guerrières, leur puissance,
leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste-
t-il de leur grandeur?... Leur nom même a disparu de cette terre.
Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres
étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les
interroge sans qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux
d'avenir, l'Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États-
Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur
place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de même dans l'oubli
de leurs successeurs?
Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne
conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre
çà et là des villages et des villes; mais c'est toujours une
forêt. La coignée y retentit incessamment; l'incendie ne s'y
repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières [55],
faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en
tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se
relève avec énergie à la face de ses destructeurs.
C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine
ébranlé de la nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom
magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus
brillante civilisation. Ici, Thèbes; là, Rome; plus loin, Athènes.
Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires
et de leurs souvenirs? Est ce un parallèle ou un contraste? La
ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un
défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir.
Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que
j'apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses
charmants rivages, j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. «Ici,
me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller
plus loin?»
Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de
Cicero, je vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon
coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir
d'asile à une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y
trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature
ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île
enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la
richesse et la variété de ses feuillages; et les eaux qui
l'entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond
de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d'arbres
fleuris et ses massifs de verdure. «C'est, me dit-on, l'île du
Français.» [56] N'était-ce point la retraite que je cherchais? Non:
les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus
d'Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces
hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces nègres, qui sont
voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage
exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les
limites du désert, l'existence du préjugé dont ils sont les
victimes, et l'éternelle barrière qui sépare les deux races.
Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île
déserte, d'en avoir exploré les moindres parties, et de rendre
compte ici de mon excursion? -- Malgré sa beauté naturelle, cette
île ne m'offrait par elle-même qu'un faible intérêt; mais un homme
y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et proscrit!
Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus
loin.
En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de
joie l'âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait,
prêts à s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens
nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des
Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait,
chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne
tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il
avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la
cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où de
cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter
Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en
Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévouement. Il y eut
entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une
occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette
rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit:
«Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les
infortunés vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas à un
témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver
les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé?
L'infortune nous réunit... maintenant nous ne nous séparerons
plus... la communauté des misères fait naître un lien plus solide
que celle des prospérités...»
Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque
nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux
Américains.
«Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que
trop longtemps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des
fertiles contrées qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux
n'a jamais travaillé dans une manufacture; et tous aiment mieux
une forêt qu'un champ de blé!!
-- «Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain
triomphe des déclamations des philanthropes, des quakers et des
presbytériens.»
Un troisième ajouta:
-- «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver
dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies,
d'immenses forêts; et tout cela leur est concédé à perpétuité!»
Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions
témoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les
apprêts du départ. Le bord du lac Érié était couvert d'Indiens à
moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens
chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles
hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage.
Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un
homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil
présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle.
La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y
pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune.
Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe
d'Indiens qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus
graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas
plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il eût plié
sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter
son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un
vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front
chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus
semblable à un spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux
vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et
tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu'à le
recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première,
à cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant
suspendu à son sein. C'était le patriarche de la tribu; il avait
vécu cent vingt années. Étrange et cruel destin! cet homme, si
voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les
ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans
l'âge de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau.
Cinq générations l'entouraient et s'en allaient avec lui.
L'infortune de tous n'égalait point la sienne. Qu'importe l'exil à
l'enfant qui naît? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un
monde nouveau.
Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune
communication régulière. C'était donc une rencontre doublement
heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l'ami,
et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même
que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre course.
Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokees. Pendant la
traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du
sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si
abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe
et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit
entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: «On croit, me
disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de
l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction
aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En échange
de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de
l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement
de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain
et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous
pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain: l'intérêt sordide
fascine les yeux du plus grand nombre.
«Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la
victime. Les Américains reprochent aux Indiens d'être vils et
dégradés. Peut-être le sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous
connaître? Quand nos pères abordèrent au milieu d'eux, ces
sauvages leur firent voir un caractère qui n'était pas sans
grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie morale
que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui
les en a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la
débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu'engendre
le droit de propriété; tous ces vices ont pris possession de leur
race: d'où leur sont-ils venus?
«Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs
moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double
joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments
de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la
liberté sauvage.
«Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre?
travaillons-nous à les policer ou à les avilir? et si leur
dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet
abaissement l'excuse de nos violences?
«Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée
de proscrits vint demander un asile à leurs forêts; ils furent
hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: «Retirez-vous; vous
ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point
féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point
selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les
arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la
religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus
troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens.»
Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement,
parce que sa voix était celle d'un homme juste.
«Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il
encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt
disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à
perpétuité... Oui, ce sont les termes du traité: mais quelle
dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de
les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur
nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de
leurs ennemis; mais le jour où la population américaine se
trouvera trop serrée dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du
Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité
sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera
démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d'abandonner
leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore
plus loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils
rencontreront l'Océan Pacifique: ce sera le terme de leur course;
là ils s'arrêteront comme on s'arrête au tombeau. Combien de jours
de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne
sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d'émigrants,
vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange
ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des
vaincus et accélère l'heure de la catastrophe. Après avoir
stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà
les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et lorsque,
grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière
digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura
le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue;
l'autre, de l'abîme qui engloutit.»
Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de
leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible
intérêt; mais à l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue
que nous. Nous raisonnions; elle pleura.
L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la
nature toute nouvelle qui s'offrait à mes regards.
Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Érié nous entrâmes
dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la
forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées
entre ses deux rives, alors une scène imposante s'empara de mes
sens et laissa dans mon âme une vive impression.
À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de
nous un plus grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la
vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux
sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la
stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du désert.
C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que
cette maison flottante, marchant toute seule et s'avançant
impétueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours
d'aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et
si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la
verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait
le bruit des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre
de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation
moderne, placée en face des beautés primitives de la nature
sauvage.
Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue
file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve
et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes
d'Amérique. C'était la ville de Détroit: on ignore si elle tient
son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut
fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France
était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de
France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du
Mississipi et jusqu'au fond du désert; Pépin-le-Bref [57], Saint
Louis [58], Montmorency [59]; source féconde de souvenirs qui
n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la
conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60].
Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence
le désert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde
civilisé et la nature sauvage; c'est le point où finit la société
américaine et où commence le monde indien.
Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face;
ils se touchent et n'ont rien de semblable.
J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me
rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation
décroître insensiblement, et, s'affaiblissant peu à peu, se lier
par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait
comme le point de départ d'un état social dont nos lumières et nos
moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New York et les
grands lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces
degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes
passions, les mêmes moeurs; partout les mêmes lumières et les
mêmes ombres [61]. Chose étrange! la nation américaine se recrute
chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son
ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères [62].
Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre
d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage
portait l'empreinte d'une altération qu'il lui était impossible de
dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos:
nous descendîmes à terre.
Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour
renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du
départ se faisait entendre. Nelson nous dit: «Mes enfants,
demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie
ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront
utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays
qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore
sauvage. J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée
sera celui de votre hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en
donnent le pouvoir [63]. Là, du moins, mon cher Ludovic, vous
pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les
révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines.»
Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de
nous fut attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous:
«Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle
n'osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect.
Votre union fut bénie par un ministre de votre culte; mais la
religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez
d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le
temple saint, troubler l'acte solennel près de se consommer.
Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu'au jour où je vous
nommerai son époux.» Nelson put juger par mon émotion profonde que
le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur.
Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait
Nelson et les Indiens... et nous demeurâmes seuls, Marie et moi,
au milieu des grands lacs de l'Amérique, entre un monde quitté
sans regrets et un désert plein d'espérance.
Chapitre XV
La forêt vierge et le désert
Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses
paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur.
Cependant, l'avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec
Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon âme
était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce
moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais
auprès d'elle le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait
aussi de n'être plus distrait par aucune amitié. Tel est l'amour,
le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments.
L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je
l'entourai de mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était
seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation
de deux jours sur le lac Érié, dont les eaux se soulèvent comme
les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt
gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçants; ce mouvement
et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé
Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits
de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors
nous songeâmes à partir; mais il se présenta un obstacle que nous
étions bien loin de prévoir.
Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il
nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre
arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de
sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à
remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut
Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à
faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême
de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un
événement qui me fut raconté de la manière suivante:
«Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées
les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir
des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les
Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique
perfide [64], se fait à une petite distance de Détroit [65]; les
tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la
baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon
leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui
avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'écorce, avaient
pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à
voile qu'ils avaient pu trouver.»
Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le
retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après
plusieurs jours d'absence, dépassait notre courage; dans notre
impatience d'arriver au but tant désiré, tout retard nous était
odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle,
lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à
Saginaw. «En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une
distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la
vérité, peu fréquentée... Quelques obstacles pourront s'offrir,
mais faciles à surmonter.» Je crus ces paroles; j'ignorais alors
qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un
Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que
devant l'impossibilité absolue.
On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées,
arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui
commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour.
Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la
rivière des Sables [66], et le troisième nous serions à Saginaw.
Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés
comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés
d'Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une
petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup
d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux,
de s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand
on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur
son coeur!!
Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si
large, si bien tracée au milieu d'une forêt sauvage [67]. Cette
forêt n'est cependant pas tout à fait solitaire; on y rencontre çà
et là quelques cabanes en bois, habitées par les pionniers
américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs
industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces
lieux une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour
en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux
arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec
profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l'Ouest,
où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes
industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes
parts s'offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle
il était impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions
commencé. Marie était accoutumée à l'exercice du cheval; nous
pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport.
J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers
de la forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit
nombre d'Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le
secret. Un guide nous devenait nécessaire: je m'adressai, pour
l'obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en
possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature.
Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la
tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars,
l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet
arrangement me paraissait équitable; mais le marchand, auquel je
remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à
l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de haillon dont le
sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux
blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac
quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin
troubler le silence des solitudes; mais au-delà commence le
pouvoir absolu de la forêt sauvage.
On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète
terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus
de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n'ont
jamais flétri cette végétation qui s'étend sur la terre en
souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards; l'industrie
humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à
chaque pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de
l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe
les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le
temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie. Leurs cadavres
utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point les
regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y
trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont
plus; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de
vie; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs
vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes
parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie
des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux.
Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer
les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage.
Onitou (c'était le nom de notre guide) portait sur son visage une
expression de dureté et un air farouche qui sont communs à sa
race; il était maître de nos existences. Il pouvait nous trahir,
exécuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'était assez
qu'il échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes.
Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de
longue durée. Après une course de quelques heures durant laquelle
nos chevaux égalaient à peine la vitesse de l'Indien, celui-ci
s'arrêta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les
hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent l'eau de
feu. Il en but, et sa physionomie prit tout à coup une expression
si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux,
que je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de
ses terreurs et s'offrait à nos yeux sous un riant aspect. À
quelques milles au-delà de Pontiac, commence une délicieuse
contrée: mille collines s'y succèdent formant autant de vallons
dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle
fraîcheur, et présentent à l'oeil les plus charmants paysages.
En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes
de vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait
entendre des échos mystérieux raconter leur grandeur passée, et
prédire leur prochaine destruction.
Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon âme fut
saisie? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le
recueillement, attentifs aux beautés que la nature offrait en
foule à nos regards, veillant sur toutes nos émotions pour jouir
de chacune d'elles. J'étais assez près de Marie pour que ma main
pressât la sienne; ainsi nous allions au désert, appuyés l'un à
l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les
sensations d'une scène sublime, et nos tendres sentiments encore
accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes
offertes à nos yeux! Quel trouble délicieux dans nos âmes! Comme
la douce impression du présent s'accordait bien avec nos charmants
rêves d'avenir! À peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse
chérie! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l'autel
nuptial, au travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille
feuillages suspendus sur nos tètes, sous une voûte de soleil,
d'ombre et de verdure... Heureux, hélas! que l'horizon nous fût
caché! car sans doute il contenait des orages!
Étranges mystères de notre nature! le sommet imposant de la
montagne abaisse l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer
grondante repose l'âme; et, dans le silence de la forêt solitaire
toutes nos passions se déchaînent ardentes et impétueuses!!
Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle
combattait mes inquiétudes avec des paroles pleines d'un charme
inexprimable.
«-- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers
un bonheur inespéré...» Elle me disait encore: -- «Cette retraite
solitaire vers laquelle nous allons était l'objet de mes plus
ardents désirs, et le dernier terme de mon ambition; mais toi,
Ludovic, n'as-tu point de regrets?»
Et moi je lui répondais: -- «Ma bien-aimée, pendant longtemps je
n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproché à Dieu
les jours inutiles qu'il m'imposait; ton amour seul m'a révélé le
secret de la vie.
«Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain
si je ne poursuivais pas une chimère... La gloire!! c'est la
grandeur d'un homme avouée par ses semblables... Mais cet aveu,
qui le fait? -- la postérité seule.
«La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le
néant du corps... sa divine lumière ne réjouit que des ombres...
«Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui
m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de
volupté n'est point une illusion; ta main enlacée dans la mienne
n'est point une chimère. Ô Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs,
mais c'est pour leur donner une félicité si grande qu'ils ne
sauraient la contenir.»
Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la
verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d'une vive
clarté; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu'à ce
qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt...
Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la
plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos
yeux dans un torrent de lumière.
Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte.
Nous avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de
cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans
nous prévenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultané
d'enthousiasme sympathique.
Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine
voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous
les rameaux d'un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la
prairie qui s'étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa
magnificence.
Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse
tout à coup pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses
traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore
des grâces dont elle est ornée, l'enchantement qui s'exhalent de
son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant
regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté.
Telle parut à mes yeux la prairie sauvage.
Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude
d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés,
d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'émeraude, se
croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremêlaient aux
fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d'un
calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres
comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et
d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; là volant entrelacés, et
s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu
le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante par sa
douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux
yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les
airs.
Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés
arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les
gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné,
prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un
plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur;
chaque brise de l'air apportait un accent d'amour.
Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle
de Marie qui respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure
sur laquelle j'étais penché, saisi du charme irrésistible de cette
solitude, où tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie,
et mes lèvres ayant rencontré ses douces lèvres, je demeurai
attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur silencieux!
ravissante extase! volupté du ciel, et pourtant incomplète... car
un vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d'impétueux
désirs! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point
à me résister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond
de mon coeur. Mille flammes ardentes le dévoraient, et mon sang se
précipitait bouillant dans mes veines...Ô ma bien-aimée! la beauté
même qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait
ma victoire si facile, me sauvèrent d'une faiblesse et d'un
remords. Dans cet instant d'égarement et de fascination, au milieu
de cet éblouissement qui s'empara de tout mon être, tu m'apparus,
vision charmante, dessinée dans mon imagination sur un ciel bleu
parmi des images roses; tu m'apparus, créature enchantée sous les
traits immatériels qu'on prête aux génies célestes, c'était
toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus séduisante
de grâce, de candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile
transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortuné
de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une
solitude encore plus aimante; devenue mon épouse chérie, tu
reposais sur mon coeur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans
trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et
je frémis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui
ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la
source pure d'une délicieuse félicité! Je ne pensais point à
Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa confiance; ô mon
amie! le ciel m'est témoin qu'en m'arrachant de tes bras où je
mourais de bonheur, je ne cédai qu'à notre amour!
En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix
d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens,
se faisaient entendre. Bientôt nous aperçûmes une troupe d'Indiens
qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions
parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte: quels
étaient ces Indiens? d'où venaient-ils? comment se trouvaient-ils
entre nous et le village que nous avions quitté le matin même!
Notre guide était-il sincère? Cette halte qu'il nous avait engagée
de faire n'était-elle point conseillée par la trahison? Si les
Indiens nous attaquaient, quelle résistance pourrai-je leur
opposer? Comment défendrais-je Marie? Placés entre ces sauvages et
des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible: les plus
sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s'augmenta
lorsque je vis Onitou s'entretenir familièrement avec ceux qui
marchaient en tête de la troupe. Bientôt toute une tribu d'Indiens
s'offrit à nos regards: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune,
foyer domestique, tout était là.
Ici s'avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on
en voyait une autre se séparer de la bande, et assise au pied d'un
vieux chêne, présenter sa mamelle à son nouveau-né; çà et là des
Indiens se glissaient, comme des bêtes fauves, parmi les lianes, à
la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres s'arrêtèrent
sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se
rangèrent autour d'un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils
suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un
élan. À mesure qu'ils passaient près de Marie, je les regardais
avec ce sourire forcé que prend la crainte, quand elle affecte la
confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression
farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas
nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de
mépris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut
un éclair passager. Son visage redevint tout à coup dur et sévère.
J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit
au Nord du Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au
Canada; et que là, ayant appris l'arrivée des Cherokees, et leur
départ pour Saginaw, ils s'étaient remis subitement en route, afin
de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur débarquement, et
d'observer leur invasion.
Nous continuâmes notre route sans encombre, et j'appris à voyager
parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je
ne faisais chez quelques peuples européens d'antique civilisation.
Le jour approchait de son déclin; nos ombres et celles de nos
chevaux s'allongeaient à notre droite. À l'extrémité de la
prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous
étions sur le bord méridional de la rivière des Sables; c'était le
bord opposé qui devait nous fournir un asile pour la nuit; le
lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par
Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage; je fis monter
Marie dans un canot d'écorce que nous trouvâmes sur le rivage; je
me plaçai près d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite
barque qui portait un être adoré, mes espérances et toute ma
destinée. Je me rappellerai toujours avec délices ce court instant
de bonheur: c'était l'heure où le jour cesse, et où la nuit n'est
pas encore venue; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs
concerts, et que ceux des ténèbres n'ont pas commencé leurs chants
lugubres; alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille
et vivifie tout, l'astre des nuits répand ses molles clartés sur
la nature qui s'endort.
Admirable contraste! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces
murmures, à toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un
silence profond; tout se taisait autour de nous; pas un bruit
lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu
semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflammées,
qu'on eût prises pour les étincelles d'un vaste incendie, sans la
délicieuse fraîcheur qui régnait autour d'elles.
Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer
une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le
silence de la nature; nous demeurions immobiles, et notre canot
s'en allait au gré du courant. Déjà, dépassant la cime des grands
pins, la lune projetait sur nous sa clarté mystérieuse, et
reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde,
légèrement agitée par notre frêle esquif; la paix de l'atmosphère
était entrée dans nos âmes; nous ne pensions point, nous avions le
coeur plein; notre bonheur s'était modifié comme la nature elle-
même, tout à l'heure si vive, si ardente, si animée, maintenant
tranquille et muette. C'était le soir, tendre crépuscule du désert
et du coeur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées
par les passions du jour.
Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage:
-- «Oh! mon ami, quel malheur! s'écria Marie d'une faible voix;
arrivés déjà! que ne suivons-nous ce courant qui nous entraîne si
doucement? comme on respire bien ici! comme il est pur l'air que
n'a point souillé le souffle des méchants! Oh! faut-il sitôt
quitter ces lieux? où trouver plus de calme, plus d'émotions
douces, plus de bonheur tranquille!...» Et la charmante fille se
penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore: «Qu'il
serait doux, nous abandonnant au cours de cette rêverie presque
céleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous
bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de mourir
ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un
élan de nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de
patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous
éprouvons? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille
félicité?»
Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: «Marie, je ne sais
si tu es une créature de la terre; car ta voix, ton langage, toute
ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler
tes larmes, je te prends pour l'ange de la mélancolie aspirant à
remonter au ciel où l'innocence ne pleure plus; mais quand ta voix
m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que
penser de l'être surhumain qui a connu les félicités célestes, et
ne méprise pas les joies de la terre... Ma bien-aimée, aie foi
dans mon amour; un air plus doux et plus pur, une contrée plus
riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au-
delà; nous serons mieux qu'ici; car nous serons encore plus loin
du monde que nous haïssons... Vois comme le bonheur se révèle à
nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage...»
Sur quel rivage nous eût trouvés l'aurore du lendemain, si, cédant
à la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la
nature, j'eusse livré notre barque aux hasards du courant? Je ne
sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous
désignent les caprices du vent, les détours de l'onde, les ombres
de la nuit?
Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée
par un Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est établi près
des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries.
À notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite
enceinte voisine de l'habitation. Notre hôte s'empressa de faucher
leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une
hache, il coupa dans la forêt un arbre, dont il nous fit du feu
pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit. Les pièces de bois,
dont la cabane était formée, laissaient l'air extérieur pénétrer
par mille ouvertures, et l'humidité du rivage se faisait déjà
sentir. Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins,
éclaira notre obscure demeure, et nous fit voir un réduit étroit,
mais remarquable par sa propreté. Une femme, au visage pâle et
maigre, parut; c'était celle de notre hôte; autour d'elle étaient
groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement
peinte, représentant le général Washington, était suspendue au-
dessus de la cheminée. Aux États-Unis, Washington est le dieu de
la chaumière comme celui du Capitole!... Sur une table placée au
centre du logis, on voyait disséminées plusieurs feuilles d'un
journal de New York, de date assez récente. Tout, chez nos hôtes,
annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur; leurs
manières polies sans élégance, leur langage correct sans ornement,
leurs connaissances exactes, mais bornées, tout prouvait qu'ils
n'étaient pas nés au désert, et qu'ils appartenaient à la classe
moyenne d'une société civilisée. Leur seul but, leur idée fixe
était de faire fortune; ils étaient comme tous les Américains.
La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi
sous la cabane du désert. Cette situation singulière n'eût point
été sans charmes pour moi, si Marie eût pu en jouir elle-même;
mais elle était souffrante; une longue journée de route l'avait
affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait réparer
ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de
repos; une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds
de mon manteau... alors, accablée de sommeil, Marie prit une de
mes mains en gage de sécurité, et, s'étant penchée sur moi, elle
s'endormit. Bientôt tout le monde reposa en silence autour de moi;
seul je veillais attentif au dedans, et épiant les moindres bruits
du dehors; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la
cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul
mouvement qui se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit
apparaître à mes yeux, comme des fantômes, les souvenirs de ma
jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les
misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements, les
amours avec les espérances; veille presque fébrile, durant
laquelle l'imagination va mille fois du passé à l'avenir, du
désespoir au bonheur, de la sagesse à la folie; et ne s'arrête
qu'à l'instant où, dominée par l'ascendant d'un pouvoir
irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève
avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du
sommeil...
Avant que mes paupières se fussent affaissées, j'avais remarqué
que le repos de Marie était troublé par des mouvements soudains,
des tressaillements, des paroles entrecoupées. Le matin elle se
réveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma
main qu'elle avait abandonnée en dormant. Ce geste me tira moi-
même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais
pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute
l'impuissance de la volonté.
Marie était triste et pensive: «Mon ami, me dit-elle, si je
n'étais près de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai
eu des songes terribles.»
Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point reposée...
et l'agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre
l'avait saisie... Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire!
Nous arrêter si près du but! il ne nous fallait plus qu'un jour de
voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw pour y rester toujours.
Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de repos, qui
rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur?
Je dis mes pensées à Marie. «Oui, me répondit-elle, oh! oui,
allons vite à Saginaw... c'est là que nous serons heureux,... tu
me l'as promis...»
Nous partîmes à l'heure où la nature a coutume de retrouver la
voix avec la lumière;... mais une nouvelle scène nous réservait de
nouvelles impressions... Avant d'arriver à la rivière des Sables,
nous avions parcouru de sauvages solitudes; après l'avoir quittée,
nous entrâmes véritablement dans le désert... Nous marchions sans
entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le
mouvement d'un seul être vivant... Ce n'était plus le silence de
la nature qui se repose après les chants du jour, et qu'on entend
encore respirer pendant qu'elle dort... c'était le silence morne
du néant... Le seul bruit qui frappât notre oreille était causé
par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux; bruit
régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de
vallons, plus d'échos, plus de prairies, plus de ciel; partout la
forêt, partout les mêmes arbres, partout un sol uniforme; à chaque
pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter.
Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance
invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos
efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scène ne change
pas!! Où sommes-nous donc? Suivons nous notre route? Où est le
Nord vers lequel nous devons aller? le Sud que nous devons fuir?
je crois que nous retournons sur nos pas; que cette forêt est
grande!... et si elle ne finissait pas!! elle devient de plus en
plus épaisse; ses ombres plus solennelles... ses voûtes muettes
sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu'on se
croit engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours.
Ces impressions étaient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles
contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si
brûlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans
mon âme et comme une barre d'airain qui pesait sur mon coeur.
«Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant
ma main, que cette solitude est profonde et terrible!...» -- Et
comme son esprit était prompt à saisir les funestes présages: «Mon
ami, me dit-elle, sois sûr que ce jour sera un jour fatal... je ne
sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point; sans
doute quelque affreux malheur...»
Elle n'acheva pas: une larme compléta sa pensée. Je m'efforçai de
la rassurer et de lui donner plus de sécurité que je n'en avais
moi-même... Cependant je fus vivement frappé de l'altération dont
tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de
repos la soulagerait, et j'ordonnai à notre petite caravane de
s'arrêter.
Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous
approchions de Saginaw. Il comprit très bien ma question, et
dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw,
l'autre la rivière des Sables, il tira une ligne de 1'un à
l'autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la
place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la
ligne; nous n'étions donc qu'au tiers de notre route. Un instant
après, et tandis que nous étions assis sous l'ombre d'un catalpa,
nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus
léger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw! Saginaw! et en nous
montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course.
Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous
continuâmes notre route dans le désert... Je m'aperçus bientôt à
la voix de Marie que ses forces allaient toujours en déclinant.
Après de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau à notre
guide de s'arrêter... mais, à ma voix, il redoubla de vitesse, en
m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu
dans le sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir
de ténèbres. Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect
de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions était si
étroit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front; il était
à peine marqué; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous
avions l'air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La
nuit étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait
pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le
meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La
lune, qui mêle un charme aux nuits les plus funestes, comme
l'amour d'une belle femme répand de secrets enchantements sur une
vie malheureuse, ne se montrait point encore...