M. Deane secoua la tête.

«Cher monsieur, dit-il--on voyait que ce monsieur tout court le peinait

et qu’il souffrait de n’y pouvoir ajouter Smith ou Jones--, ne croyez

pas que je me méprenne sur le sens de vos paroles. Je sais ce que vous

voulez dire: «Pour que Jack ne fuie plus, il lui faut simplement des

parents beaux et heureux, une maison confortable et pleine de gaieté,

des saisons toutes égales en joies et en fruits; aucune petite fille

laide à vingt lieues à la ronde, et d’ailleurs dans le monde entier,

aucun camarade avec des yeux qui louchent, des chiens favoris sans

ténia, des chats aimés sans propension à l’hystérie, des lapins russes

sans abcès au foie.» C’est ce que vous avez essayé d’ailleurs de faire

pour lui, si ma perspicacité n’est pas en défaut. Vous lui avez créé un

monde où l’on ne doit de comptes à personne, de sourires et de pleurs à

personne, où le désir est remplacé par une satisfaction continuelle et

la religion envers Notre-Seigneur par la politesse envers sa création...

Prenez bien garde, et pour vous-même.»

Il baissa la voix.

«Cher monsieur, je ne sais pas très bien si vous vous représentez

exactement ce qu’est un enfant. Permettez-moi de vous avertir du danger.

Si vous admettez une minute que c’est un être égal ou supérieur à vous,

vous êtes perdu. Tout homme adulte qui se met à observer un enfant comme

un être spécial est perdu. Cette peau de satin, ces yeux qui filtrent,

ces gestes qui inventent les gestes, ces voix, les seules voix qui ne

sont pas des échos, de tristes échos--si vous admettez que cela existe

en soi, je ne vois pas très bien ce qui vous reste à faire dans la vie.

Adorer l’enfance, c’est la pire hérésie. Songer ce qui vous restera,

dans quelques années, de votre divinité: un homme.»

Bardini haussa les épaules.

«Ne haussez pas les épaules. Jack n’est pas une exception. Dans les

quarante enfants qui nous sont actuellement confiés, je ne vois guère

que six, sept avec Robert peut-être, qui puissent être observés sans

dommage moral, qui ne soient pas des archanges de l’enfance, qui donnent

vraiment l’impression d’être des enfants d’homme, dans lesquels on

devine des créatures vouées au labeur, au tabac, à la prière, sous les

mains desquels s’imaginent aussitôt les billets d’un dollar et les

machines à écrire... C’est avec ces six-là--et avec Robert au

besoin--que nous mettrons dorénavant Jack, si vous le voulez bien.»

M. Deane devenait loquace. Jérôme le laissait parler. Il fallait gagner

du temps.

«Ce que je vous en dis, cher monsieur, c’est pour vous épargner ce goût

de la révolte, cette pente au néant que donne la fréquentation, d’égal à

égal, avec un bel enfant. Moi-même j’en ai longtemps souffert. Au début

de mes fonctions, dès que j’étais en présence du petit garçon ou de la

petite fille venus à pied de l’Alabama ou du Michigan, avec des haltes

de nuit aux poubelles, ou par le chemin de fer blottis sur des boggies,

ou dans des derrières d’avion, partout enfin où les hommes laissent un

peu du vide primitif, ou accroupis entre les deux cages d’une ménagerie

et se cramponnant aux grilles, dans les cahots, d’une main craintive car

elle n’était pas toujours hors de la portée des fauves, j’avais souvent

l’impression d’être moi-même l’accusé, le fugitif, d’avoir fui

l’enfance. Les collègues se moquaient de moi, croyaient m’encourager en

me disant que les enfants sont comme les lions, qu’ils voient l’homme à

une échelle gigantesque. Je n’en étais que moins à l’aise. Ils voyaient

donc mon impuissance, mon dénuement, ma maladresse à une échelle

gigantesque. C’est seulement grâce à Mrs. Deane que j’ai trouvé une

recette pour me sentir l’égal, l’égal au moins, d’un enfant quand je

suis face à face avec lui.»

Tout cela commençait à intéresser Jérôme. C’était en tout cas dans le

sujet.

«Tu n’es vraiment pas raisonnable--me répétait Mrs. Deane--de te laisser

intimider ainsi par les enfants. Les hommes adultes leur sont bien

supérieurs. Tu es supérieur à n’importe quel enfant. Y a-t-il eu des

épopées, des inventions, des guerres d’enfants? Y a-t-il dans les musées

un seul tableau d’enfant? Et à côté des simples hommes, très

suffisamment intelligents et beaux--je parle d’après Mrs. Deane--, il y

a les grands hommes, alors qu’on en est encore à chercher les enfants

grands ou sublimes.»

L’enfant toussa. M. Deane fut légèrement démonté. Il savait trop qu’une

fluxion de poitrine chez un enfant balance largement le talent à

l’aquarelle chez un homme.

«Je me promis donc de rassembler autour de moi, au prochain petit

fugitif, pour m’assister dans mon interrogatoire, les présences de tous

les grands hommes qui ont servi l’humanité. Ils sont d’ailleurs moins

nombreux que Mrs. Deane est portée à le croire, surtout si vous éliminez

d’abord, comme il est indispensable, les conquérants. Je vous assure que

Napoléon ou Attila vous sont de peu d’assistance devant un regard de

onze ans, ou un petit corps rachitique, ou une coquille d’oreille déviée

par les coups. Mais du jour où j’imaginai d’avoir près de moi Emerson,

ou Pasteur, mon ascendant fut pris sur tous mes pensionnaires,

hypocrites ou loyaux, saints ou vicieux. Mon premier sujet était

pourtant intimidant: c’était le petit Ralph, qui s’était jeté d’un

dixième à la vue d’un policier, et qui avait rebondi de véranda en

véranda jusque chez un marchand de herses.»

«Se faire encadrer de deux enfants pour juger un homme, pensait Bardini,

quelle puissance!»

«A vrai dire, continua M. Deane, Emerson m’aide moins que Pasteur. Quand

je fais front à l’enfant, étayé de celui qui empêche justement l’enfant

de finir dans la rage ou la diphtérie, je me sens tout de même plus fort

qu’avec un moraliste.»

L’enfant toussa encore. L’inquiétude manifestée par M. Deane prouva que

l’aide de Pasteur était plus valable vis-à-vis des enfants bien portants

que des enfants malades.

«Je pense qu’on ne me séparera pas de cet enfant? dit Jérôme.

--Je ne puis rien vous promettre, dit M. Deane. La libre disposition

d’eux-mêmes n’a été donnée aux enfants par aucune législation. Entre

vous et lui, il y a d’abord sa famille, ses cousins jusqu’au cinquième

degré, puis l’assistance de l’État, puis l’assistance fédérale, puis la

fondation Morgan Hartford dont Mrs. Deane et moi sommes les secrétaires.

Le filet placé au-dessous des enfants qui tombent, aux États-Unis, est

heureusement à plusieurs étages... Je parle par métaphore et sans penser

au petit Ralph... Un dernier mot: reconnaissez-vous Jack dans ces

fiches? J’ai choisi dans mes photographies, tenues à jour pour

l’Amérique entière, celles où des enfants paraissent lui ressembler.»

Il étala une douzaine de portraits, une douzaine d’enfants, de la taille

et de l’âge de Jack, pris au milieu du paysage, à côté de personnes ou

d’objets qu’ils avaient fuis quelques semaines ou quelques jours plus

tard; un enfant qui avait fui une sœur cadette un peu bossue, un peu

louche; un enfant qui avait fui une sœur aînée ravissante et championne

de ping-pong; un enfant déguisé en marquis qui avait fui un intérieur en

chippendale; un autre qui avait fui un poney, un chat, un perroquet--un

perroquet qui savait son nom. Un enfant, dans une photographie de

patronage, qui avait fui trois cents enfants. Celui qui ressemblait à

Jack était plus âgé que le vrai Jack; Jérôme pensait avec reconnaissance

à un Jack qui eût trouvé vers ses douze ans le moyen de revenir en

arrière vers le cœur de son enfance et vers lui. Tous ces portraits

d’ailleurs lui inspiraient un peu de la déférence et de l’amitié qu’il

avait pour Jack. C’était là tous les pionniers d’un amour si grand de la

vie, qu’il ne pouvait conduire qu’au dégoût dès la moindre expérience,

tous les champions de cette course au vide que Jérôme était honteux,

devant ces doux visages, de n’avoir entreprise que si tard, dans des

conditions privilégiées, un peu lâchement, bourré de banknotes et de

dureté, alors que ces petits êtres s’y étaient lancés de toute leur

douceur avec une seule boîte de conserves qu’ils avaient passé des

heures à ouvrir, les ongles sanglants, dans leur première forêt. Tout ce

qu’il éprouvait confusément devant Jack seul se précisait. Son indignité

à vouloir ne pas être humain. La stupidité sur lui de cette maladie

effroyablement belle sur des enfants. Quand on a attendu plus de

trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie,

c’est qu’on est fait pour elle; et toute cette fuite facile lui

paraissait maintenant artificielle et banale. Ces petits fronts

éclatants, car c’est en plein soleil qu’on avait photographié ces fils

de la nuit, ces fillettes qui, à neuf ans, avaient déjà au visage toutes

les beautés, aux mains toutes les tendresses, dans les yeux tous les

mépris, c’est avec envie qu’il les regardait, et avec humilité.

Sur l’une des fiches, plus jaunie que les autres, on voyait un buste

d’enfant rejeté en arrière, les lèvres serrées, les yeux menaçants,

l’image de la vraie révolte.

«Ceci, c’est une plaisanterie, dit M. Deane. C’est moi, le jour de mon

entrée à l’Œuvre. On ne voit pas mes bras, car ils m’avaient

photographié de force... Vous voyez ce qu’on peut faire chez nous du

vagabondage et de la haine... Quand nous donnez-vous Jack?»

Jérôme tendit la main à M. Deane. Il serait facile de jouer cet homme

naïf.

«Quand vous reviendrez, dit-il. A la fin de son rhume.

--Je peux le voir?»

L’empressement de M. Deane n’était pas sans charme. Il restait, enclos

dans son petit corps, un spectre de petit garçon qui s’offrait à jouer

avec l’enfant qu’était encore Jack.

«Si vous voulez», dit Jérôme.

Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre, que M. Deane poussa un

cri. Le lit était vide, un grand courant froid montait de l’escalier, et

l’on entendit d’en bas claquer la porte.

* * * * *

Ce fut la réplique, atrocement rapide, de la poursuite du mois passé,

sur la promenade du Niagara. La neige aussi tombait. Chaque rafale de

vent s’opposait à votre marche, pesant votre poids exact. Il aurait

fallu une force surhumaine à l’enfant pour avancer très loin dans cette

tempête. Avait-il mis ses souliers? Jérôme se rappelait maintenant avoir

vu le petit pardessus pendu dans le vestibule. M. Deane avait pris à

droite, et on l’entendait déjà dans l’ombre et la bourrasque se chercher

lui-même. Aucune piste. Jérôme suivait seulement le cœur de cette zone

d’ombre qui passait loin au large des maisons encore éclairées, longeait

les maisons éteintes, et suivait parfois le caniveau lui-même, rempli de

boue fondante. Avait-il mis ses souliers? Un chien aboyait là-bas,

dernier écho de son passage. Les banquettes de gazon, les tas de sable

recouverts de neige ressemblaient à des tombes fraîches, parfois aux

corps eux-mêmes, et tellement, une fois, à un corps d’enfant que Jérôme

tâta de la main, et fit monter de feuilles et de bois pourris l’odeur

qui monte d’une tombe déjà centenaire. Une heure il chercha ainsi, en

arrivant à désirer entendre le son de la toux déchirante. Des gens

passèrent, qui revenaient d’un skating, silencieux sur la neige et dont

les patins de nickel suspendus aux bras faisaient tout le bruit. Ils

avaient vu, en effet, une forme se glisser là-bas dans le couloir de

cette usine. Ils avaient cru voir un chien, un renard. Un enfant?

Peut-être. Un enfant à quatre pattes, alors, et qui se couchait tous les

dix mètres dans la neige.

C’est dans ce couloir que Jérôme le trouva. Il fallait avoir vraiment

dans l’esprit la mesure d’un enfant pour deviner qu’il pouvait tenir

derrière ce portillon minuscule. Il était affaissé sur lui-même; il

avait trouvé à cette altitude si moyenne la façon de tomber qu’ont les

alpinistes vaincus; des flocons s’accumulaient sur la bouche entrouverte

et le forçaient à goûter cette neige sous laquelle son corps succombait.

Les yeux fermés, il avait le visage de ceux qui ont les yeux crevés. Le

froid aussi l’avait atteint par des flèches, des lances; tout en lui

était blessure, et sa pâleur était aussi exsangue que celle de la

neige... Il n’était pas question, dans la tourmente, de regagner la

ville. Jérôme, l’enfant dans ses bras, put aller jusqu’à une porte,

l’ouvrir. Une grande chaleur lumineuse les accueillit et les couvrit

soudain, car ils étaient dans la salle même des machines. Non la chaleur

humaine, viciée à sa base, mais la chaleur pure du fer et de l’acier.

Entre les bielles, les roues, les moteurs, un chemin, une allée

s’ouvrait, et amenait à une clairière où Jérôme sur son manteau étendit

Jack. Tout dans l’édifice était à ce point ordre, propreté, sécurité,

qu’il ne songeait point à appeler des hommes. Tout était là leçon de

discrétion, de tenue, de conscience. Chaque machine donnait un minimum

de bruit, mais son bruit. Tout semblait calculé, dans cette salle de

mécanothérapie pour géants, de façon à couvrir pour le bien d’un enfant

toutes les rumeurs mauvaises du monde: sous le murmure des toupies les

voix des instituteurs, par l’échappement des culbuteurs les médisances,

les mensonges, par le déclic des engrenages le calcul des secondes et du

temps, et par le frottement des poulies la voix même du Niagara, pauvre

amusement des hommes. Tous ces mouvements libres et volontaires dont on

voyait sur les murs ou les verrières les ombres agrandies et les

enlacements sans désordre étaient vraiment une revanche au mouvement

avare et cupide de l’humanité. Ah! qu’un enfant eût acquis plus de

pouvoir et de vie, façonné à ce rythme, débarrassé de cette force

centrifuge qui nous anime tous. Par ce système que les hommes ont

méprisé dans leurs rapports entre eux, le plus digne et le plus doux,

celui des courroies, les machines se passaient sans reconnaissance et

sans ingratitude, sans contrainte et sans prévenance une agitation

immobile et fertile. Ah! s’il eût été possible de l’atteindre une

minute--peut-être par l’entremise de ces cônes à renversement qui

semblaient jouer dans ce monde le rôle de bouffons et de confidents--,

quels alliés n’eût-on pas trouvés en ce peuple d’acier contre les Deane

et les Morgan Hartford, et contre les enfants non perdus, et contre les

parents toujours mobilisés au centre des familles, et, par leur mépris

de nos lois, contre toutes les convenances du monde! Au-dehors une neige

de Noël tombait. Pour une nativité plus moderne, cette centrale était

vraiment l’étable rêvée, et l’inclinaison au-dessus de votre tête des

grands marteaux essoufflés et tièdes était aussi douce que la présence

de l’âne et du bœuf. L’enfant ouvrit enfin les yeux. Un moment il parut

étonné de cette vision qui n’était pas de l’univers, aperçut Jérôme, et,

rassuré, s’abandonna à la contemplation d’un spectacle enfin raisonnable

et bon. Rien dans le bruit de cet accord du cuir et de l’acier, des

roues dentées de fer et des roues de cuivre, qui n’eût la valeur du

silence et de l’immobilité. Tout cela, seulement cela, était vraiment

sans menace, sans passé, sans avenir, ce qu’il leur fallait à tous les

deux, et il s’endormit.

* * * * *

Cependant Fontranges, dont la famille ne sollicitait plus de visa

diplomatique depuis un refus de mission en Thuringe subi de Philippe le

Bel, et sur lequel s’étaient acharnés tous les douaniers-chefs de New

York City, avait trouvé une recette pour ne jamais s’irriter et ne

jamais s’étonner de ce que lui offrait ce pays nouveau. Recette simple:

il suffisait de considérer les États-Unis non comme une nation, mais

comme un cercle, un club. De ce point de vue, tout s’expliquait, tout se

comprenait, tout s’admirait. Les difficultés d’entrée d’abord,

l’élimination de certains compagnons de voyage avec lesquels d’ailleurs

Fontranges avait particulièrement sympathisé, tout cela correspondait

assez exactement aux formalités de quelques cercles secondaires, du

boulevard de la Madeleine ou de la rue Boissy-d’Anglas. Cette fierté

arrogante d’être Américains qu’affichent Rhodiens ou Moldaves débarqués

de la veille est un petit travers bien connu des clubmen, même au

Jockey. Un nommé Ben Levy peut bien tutoyer Hoover, alors qu’on voit

couramment des membres du Jockey élus du matin appeler par son prénom le

maître d’hôtel. La prohibition: mesure de club, où l’on ne boit que les

vins des propriétaires qui en sont membres. La profusion des insignes

nationaux, du chant national: insignes de club, chants de club. La lutte

des gratte-ciel contre la Tour Eiffel: rivalité de clubs. La politique

américaine, illogisme des illogismes, devenait la logique même vue de

cet angle: elle consiste à remplacer dans le monde entier les nations

par des clubs, et si sa grande ennemie est la Société des Nations, c’est

que la Société des Nations est justement un club, plus ouvert en

apparence, mais en fait beaucoup plus fermé... Ainsi Fontranges,

traversant la Nouvelle-Angleterre de biais dans son pullman, y

dispensait la même politesse à ses voisins milliardaires qu’aux nègres

de service: ils avaient tous la particularité du club, l’accent

américain, ils étaient égaux... Parfois, cependant, une belle jeune

femme, intriguée par sa lavallière, le dévisageait avec de grands coups

d’œil longs et purs, qui étaient évidemment non des regards de club,

mais de patrie et de nation.

Aventures de Jérôme Bardini · 第 12 / 14 题