«Ne crois-tu pas, dit Fontranges, que le fond de ton mal, c’est
l’orgueil?
--Qu’appelez-vous orgueil?» dit Bardini.
Ils étaient sur le pont du bateau qui les ramenait en France, étendus
côte à côte. Tous deux seuls. L’enfant, reprenant connaissance, avait du
même coup repris sa mémoire, son ancienne vie, nommé ses parents, sa
ville. M. Deane l’avait interrogé, assisté d’abord de Longfellow et de
Lafayette, puis tout seul en vainqueur incontestable. Il avait
accompagné Jérôme à la gare. Il l’avait embrassé...
«C’est bien connu, dit Fontranges. L’orgueil est une résistance à ce qui
doit pénétrer notre esprit, le nourrir. Dans les corps, il est des
cellules qu’atteint mal la circulation générale et qui vivent une vie
individuelle et dégoûtée. Le sang artériel les dégoûte, puis le sang
veineux, puis le brouillard même de sang qui n’utilise pas les veines.
Ce sont les cellules orgueilleuses.
--Je fais la grève de la faim? dit Jérôme.
--Tu sais bien ce que je veux dire. L’orgueil n’est pas la vanité. C’est
une nausée à l’idée de la création, une répulsion pour notre mode de
vie, une fuite de nos dignités, c’est une modestie terrible. Tu es fier
d’être homme?
--Non, dit Bardini. Mais je ne vois pas non plus dans quelle peau
d’autre créature je serais fier de vivre.»
Lorsque, surgissant entre les ormes nains et les noisetiers, touchée au
défaut de l’épaule par un dernier rayon qui laisse à cette place
sensible un stigmate profane, la biche paraît au pas, escortée de son
faon dont les zébrures font croire à sa tendre mère, malgré sa fidélité,
qu’il est le bâtard de quelque grand cerf inconnu, apportant sur toute
la ligne des chasseurs dont les fusils se relèvent la preuve de
l’innocence des bêtes, Fontranges n’eût jamais osé dire qu’il n’eût pas
accepté une condition aussi digne. Le blasphème de Bardini le toucha.
Être modeste en tant que biche, en tant que faon, c’était quand même
pousser trop loin l’orgueil.
«Il y a autre chose que des êtres vivants, Jérôme.
--C’est pis encore. L’emphase du monde physique me dégoûte.
--Il y a les enfants. Il y a ce petit enfant qui t’a guéri.
--Il n’était pas enfant.
--Il y a les grands hommes.
--Il n’y a pas de grands hommes. J’ai perdu toute confiance en mes
collègues. L’homme qui nous libérera de l’homme ne viendra plus. Le
temps est passé du redressement qui aurait fait de l’humanité la race
directement supérieure à l’humanité. J’ai compté sur le génie, mon cher
parrain, comme personne. Presque tout le temps que j’aurais pu, dans ma
jeunesse, passer avec des femmes, je l’ai consacré aux hommes à génie.
C’est avec eux que j’ai eu mes rendez-vous, mes déchirements. Mais il y
avait eu, au début de nos liaisons, une équivoque sur le sens du mot
génie. Aucun homme, en fait, n’a de génie. Tu me l’as avoué toi-même: tu
as trouvé chez les renards ou les bécasses des sujets isolés qui
s’écartaient plus de la race des renards ou des bécasses que n’importe
quel homme de la race des hommes. Cet animal était le barrage, l’échelle
par laquelle un nouvel instinct s’ajoutait à la dose d’instincts déjà
acquis. Il n’y a pas cette échelle chez nous. Une humanité composée
uniquement d’hommes de génie, serait simplement une humanité sans
imbéciles. En tant que Dante et Claude Bernard j’ai presque aussi honte
de moi qu’en tant que Bardini.»
Lorsqu’on voit Delavigne, les _Messéniennes_ sous le bras droit, _Marino
Faliero_ sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de
feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer
lentement sur le quai salué par un peuple admirateur,--qui soudain se
précipite, car les _Messéniennes_ sont tombées dans la rue, le poète
ayant tendu la main à Barbier, l’autre génie préféré de Fontranges,--et
que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le
comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux
cheveux plats, les paroles de Jérôme sur le génie semblent légères.
«L’orgueil consiste aussi, reprit Fontranges, à ne pas vouloir rendre de
compte. La vie familiale est bénie parce qu’elle est une confession
perpétuelle. Si tu n’as pas supporté même Stéphy, bien qu’elle ne te
posât jamais une question, bien qu’elle ne sût pas qui tu étais, c’est
que la présence d’une femme, le corps d’une femme, le silence d’une
femme n’est qu’une inquisition constante. Seul cet enfant dans la vie ne
t’a demandé aucun compte. Aussi tu l’aimais... Est-ce vrai que tu as
essayé d’être domestique?
--Deux fois, dit Jérôme, d’un homme et d’une femme.
--Tous les orgueilleux en viennent là. Et cela ne t’a pas satisfait?
--Au début. Cirer des souliers jusqu’à la perfection, passer le modèle
des crèmes avec le modèle des laines, faire en sorte que le lit d’un
autre soit garni chaque jour de draps blancs et bien tendus, vivre en
démiurge d’une vie indifférente mais qui vous épargne tout recours à
votre vie propre, écarter toute tasse fêlée, tout linge douteux, toute
nourriture malsaine d’un être d’ailleurs sans intérêt, mais que rien ne
souille plus, tout en vous levant et vous couchant avant lui, comme un
soleil humain, j’ai aimé cela quelques semaines. Vous auriez aimé les
boutons de mes portes: j’ajoutais, figurez-vous, au Phrinox quelques
gouttes de Brillantol. Ils étincelaient. Mais on devient si rapidement,
avec tous ces gestes de créateur que sont les gestes de domestique, le
dieu de son maître!
--Tu aurais pu être domestique d’un autre que d’un homme?
--Je vous vois venir. Le domestique de Dieu.
--Pourquoi pas? Tu ne crois pas en Dieu?
--J’existe? Dieu existe?
--Combien veux-tu parier?»
Fontranges prit doucement la main de Jérôme.
«N’ayez pas peur, dit Bardini. Je suis responsable.
--Je n’ai pas peur, même pour toi, Jérôme. Je sais trop que les
punitions de Dieu sont invisibles. C’est là leur grandeur. Elles
n’affectent ni notre bonheur, ni notre conscience. Elles sont un silence
de Dieu.»
Puis Fontranges se tut aussi, mais lui sans nulle rancune. L’horizon se
dégageait, du côté des Açores. Les marsouins, les poissons volants qu’il
n’avait pas vus à l’aller bondissaient. Il se pencha, pour voir un
dauphin au soleil.