On ne se dérobe pas impunément à ses devoirs d’homme. Le monde est
impitoyable pour les faux couples. Le quartier s’alarma bientôt de voir
séquestrer cet enfant. Séquestrer dans la liberté suprême; le délit
était particulièrement inadmissible.
La première attaque vint de l’instituteur. Jérôme avait redouté ce
danger dès le premier jour, car l’école était malheureusement placée en
face de la maison, au centre des seuls terrains non construits de la
rue. Jamais les enfants vagabonds n’avaient été contraints de vagabonder
dans une zone aussi pleinement balayée par les regards de l’instituteur.
A cause des phrases gigantesques peintes sur divers frontons,
Instruction obligatoire, Gymnastique obligatoire, Récréation
obligatoire, le bâtiment paraissait une menace constante aux deux amis.
Quelle malchance avait voulu qu’ils tombassent juste dans un des lieux
les plus hypocritement sacrés de cette Tribu qu’ils fuyaient, dans le
sanctuaire même où se distribuaient aux futurs hommes, avec générosité
et astuce, toutes ces connaissances qu’ils avaient reniées, la
séparation du monde en continents, des continents en nations, le rôle
inférieur des animaux et des nègres, l’omnipotence de la
comptabilité!... De cette jeune foule, Jérôme entendait déjà aux heures
de rentrée, quand les élèves répétaient une dernière fois à leur mère ou
leur sœur leur dernière leçon de pluriel, ou d’hygiène, ou d’histoire,
résonner dans leur fausseté toutes les vérités du pays et de la
génération...
«Un cheval. Un chevaux.
--Alors les deux Américains sans armes tuèrent les quarante-cinq
Allemands.
--Sans quoi le monde actuel n’existerait pas? Sans Washington et sans
Lincoln.
--Celui qui a la rougeole la déclare au chef de famille, au chef de
district, à l’Office principal de la Santé publique...»
Au début l’enfant avait été pris dans ces courants, alors qu’il sortait
pour une commission ou une promenade, et ne s’en était libéré chaque
fois qu’à grand-peine, mené par la cohue jusqu’au perron d’où le maître
de service l’avait examiné d’un œil soupçonneux. Il évitait maintenant
de descendre aux heures de l’arrivée et de la sortie. Mais la précaution
n’était pas suffisante. Il y a toujours, aux abords d’une école, un
élève en retard, ou en école buissonnière, ou mis à la porte de la
classe, c’est-à-dire un élève en qui la jeunesse justement est
particulièrement virulente. A la minute où l’enfant sortait, assuré
qu’il ne trouverait plus dans la rue que les vieillards, les ouvriers,
les femmes et que le monde, grâce à l’instruction laïque, venait de se
libérer pour trois heures de l’enfance, surgissait presque toujours à sa
rencontre, dans un miroir inverse, un enfant de son âge, de sa taille,
de son teint, le contraire de lui. Ce sosie approchait, de face ou de
biais, selon que prédominait déjà en lui l’audace ou l’hypocrisie de
l’enfance, et essayait de le séduire. Jérôme, de sa fenêtre, voyait avec
angoisse se jouer cette scène de séduction ou d’intimidation, tellement
plus sinistre que celles du racolage qui sévissaient sur ce trottoir aux
heures de la nuit. Le petit racoleur pour l’enfance prenait l’autre par
le bras, voyait ses poches vides de toupies, de stylos, de candies, et
essayer de l’appâter, comme un déserteur, avec des jeux, de l’argent. Il
avait toujours sur soi une foule d’objets tentateurs, et l’on sentait
qu’avec ses cartes de poker, ses dés, c’était moins pour son petit
brigandage et ses voluptés qu’il gagnait l’enfant que pour la
communauté, pour l’histoire écrite par Michael Evans, la morale rédigée
par Julius Levinson, pour cette école enfin où l’on entendait des voix
geignardes d’hommes planer au-dessus d’un silence hypocrite d’enfants.
Parfois, exaspéré du mépris qu’avait l’autre pour les billes, le chewing
gum, il le bousculait, s’arrangeant pour l’inonder de boue, ou,
s’écartant, lançait des boules de neige, logeant dans chacune, en vrai
enfant qu’il était, un caillou ou un noyau de glace. Alors dans l’école,
le chant national ou le psaume du jour s’élevait en action de grâce: on
y avait deviné qu’un petit voyou vengeait à cette minute sur la candeur
et l’ignorance tous les premiers des cours.
Parfois ils étaient deux élèves mis à la porte, l’un expulsé de la
morale pratique, l’autre de la géométrie élémentaire, mais expulsés dans
la même liberté, médiocre et turbulente. Ils s’emparaient de lui, le
ligotaient au besoin. Ils l’entouraient, ils l’encadraient,
l’obligeaient à sauter sur un pied, à trouver un nouvel équilibre, à
manier la fronde, à se livrer à tous ces exercices de préparation à la
guerre et au carnage universel que sont les jeux de l’enfance, à allumer
de petits feux qui seront plus tard les incendies des villes, ou les
incendies volontaires des autos assurées tout risque, à entasser trois
pavés qui seront plus tard les barricades ou les murs mitoyens, à faire
des grimaces qui plus tard seront les promesses, les déclarations, qui
seront les pleurs et l’amour. Ils le maintenaient d’une étreinte qui
était son supplice le plus grand, car une odeur montait d’eux qui serait
plus tard celle de l’alcool ou de la misère, jusqu’au moment où un
animal passait à portée, leur donnant, plus que cet enfant encore, la
chance de torturer une vie sans défense. Parfois, dans la rue vide de
garçons, une petite fille, sauvée de la classe par un rhume ou la
lessive de sa mère, s’attardait à le contempler, alléchée par ce qu’il y
avait de plus âgé même que la vieillesse sur ce joli corps, ce joli
visage, savourant son air triste, admirant sa solitude. La perspective
magnifique de pouvoir un jour caresser de près une tristesse analogue,
vivre avec un pareil isolement, lui donnait pour accomplir sa commission
chez l’épicier ou le pharmacien une exubérance sacrée, et elle se
retournait pour sourire au petit inconnu, observée de la fenêtre par un
des maîtres qui voulut un jour en avoir le cœur net, rattrapa l’enfant,
et l’amena dans le préau. C’était un ancien répétiteur de minéralogie,
qui adorait que les élèves eussent passé, au concours final, un examen
brillant, car il leur posait alors une question sur la formation des
silicates, et les désarçonnait, quelquefois pour la vie.
«Vous ne venez pas en classe?
--Non.
--Pourquoi? Vous savez tout?
--Non.
--Vous avez fini vos études dans une autre école?»
L’enfant fit un signe qui pouvait passer pour un oui.
«C’est ce que nous allons voir...»
La petite fille avait suivi à la dérobée. Debout derrière l’instituteur,
elle assistait au supplice.
«Votre nom? Votre âge? Votre famille? Votre ville?»
L’enfant ne répondit pas. Il eût suffi, pour l’étourdir, d’une seule des
quatre questions que l’autre posait à la fois.
«Votre livret scolaire? Pas de livret scolaire? J’ai donc le droit de
vous faire passer sur-le-champ un examen, et, si vous n’avez pas la
moyenne, de vous renvoyer à l’école. Quels sont les quatre points
cardinaux?»
La petite fille ne connaissait que cela. Elle tenta de les souffler à
l’enfant du bout des lèvres, comme des bulles, puis de les désigner du
doigt. C’était une petite fille débrouillée. On sentait qu’elle aurait
distingué son nord-est, son sud-ouest ouest... Mais l’enfant se tut.
«Les trois vertus civiques du jeune citoyen des États-Unis?»
La petite fille les connaissait encore. Elle s’efforça de les indiquer
par des gestes. Un geste qui lui fit gonfler la poitrine et relever la
tête, un second par lequel elle épousseta ses souliers et ses cheveux,
d’ailleurs douteux, un troisième qu’elle mima assez mal par une phrase
volubile, car il s’agissait en l’espèce de la réserve dans la
conversation. L’instituteur examinait l’enfant avec la rage de quelqu’un
auquel échappe la vengeance des silicates, que pareille ignorance
rendait vaine. Il avait tiré de sa poche un carnet.
«Je vous mets des notes. Vous les devinez. Passons à la lecture. Lisez.»
Il tendit le Précis de Samuel Bull, où est décrite la vie d’une famille
parfaite, les défauts étant personnifiés par une famille cousine.
L’enfant le prit, l’ouvrit, le regarda sans mot dire. Il le tenait à
l’envers, à la page des boissons familiales, sans songer à le retourner.
A l’esprit de l’examinateur vint alors une idée affreuse, l’idée que cet
enfant pouvait ne pas savoir lire. Il écarta d’un geste la petite fille
que pouvait gagner une aussi terrible contagion, et entraîna le monstre
vers un tableau noir. Quand Jérôme parut, inquiet du retard, il vit la
petite tête qui se découpait en profil sur le sinistre horizon, maculé
de craie. Les petites lèvres tremblaient, les cils battaient; ce n’était
pas un enfant absolument entraîné à se faire encadrer le visage, dans un
cirque, par des poignards ou des flèches. Il bondit vers Jérôme.
«Qui êtes-vous? demanda le maître.
--Qui vous voudrez.
--Son professeur sans doute?
--Son professeur.
--Je vous félicite. Vous aurez de nos nouvelles.»
Les nouvelles arrivèrent dès le lendemain.
* * * * *
La nuit n’avait pas été tranquille pour Bardini. Réveillé par un bruit
léger, il avait vu l’enfant qui pénétrait dans sa chambre et tentait
d’ouvrir la fenêtre. Il avait tiré les rideaux, il était illuminé par la
lune, et dans cet éclat, les yeux fermés, se cognait en aveugle aux
vitres. Évidemment il était somnambule. Toute la neige des toits
scintillait, un bec électrique voisin doublait d’or tout cet argent, et
soulignait chaque geste, chaque attitude de l’enfant occupé à mimer une
scène de cette vie passée dont Jérôme et lui ne savaient plus rien.
Jérôme se sentit d’abord indiscret et il l’observait non sans angoisse
et non sans quelques remords. Mais il fut vite rassuré. Pas un aveu,
dans ce spectacle, qui pût rattacher l’enfant à la masse des autres
enfants.
Tout ce que l’on devinait, c’est qu’il venait d’un pays chaud, c’est que
son ancienne existence donnait sur la mollesse et le soleil. Devant la
fenêtre givrée, il s’éventait, se protégeait le visage de la main contre
un rayon trop brûlant.
Son front lisse et froid une fois épongé, il s’asseyait sur la chaise
viennoise de faux acajou avec l’aise de ceux qui se laissent aller dans
un fauteuil à bascule. Des cheminées d’usine raidies dans le gel, des
ronds-points bordés de glace, des stores pétrifiés sur lesquels la
pancarte avec le mot _Ice_ posée pour attirer le fournisseur semblait
glorifier l’élément présentement dominateur, l’enfant recevait le reflet
d’une plaine inondée de joie et où les cotonniers offraient aux mains
noires leurs boules éclatées. Le feu dans la cheminée était éteint. Il
était sûrement transi, Jérôme n’osait, dans la crainte d’un réveil
dangereux, jeter sur lui une couverture, mais, les dents claquant, les
oreilles rougies, l’enfant goûtait à pleins poumons le tropique et midi.
Puis il ramassa on ne sait quel petit être et le prit dans ses bras.
Était-ce une sœur cadette, un chien préféré? Il le tenait pressé contre
lui, l’embrassait--dans cette première existence il y avait eu des
caresses--, lui montrait à la fenêtre tout ce coton étincelant, puis
reprenait dans l’étroite chambre sa promenade d’autrefois dans l’immense
véranda, se heurtant durement aux murs dressés aujourd’hui sur son
passage, meurtri par ce nouveau cloisonnage du monde. Il regagna enfin
son lit, s’y blottit avec mille réserves, tout au fond--dans l’autre
existence, il y avait eu un compagnon de lit--, alors que d’habitude il
dormait juste au centre, et il ne bougea plus. Près de quelle mère
souffrante, de quel père chatouilleux la nuit, s’étendait-il ainsi? Près
de quelle grande sœur aînée habituée à répondre par un coup de talon aux
plus légères atteintes? Bardini l’entendit un moment respirer de ce
souffle qui n’est celui ni de l’éveil ni du sommeil, et comme il s’était
approché, il lui fut donné de connaître le visage de nuit de l’enfant
d’autrefois. Un visage extraordinairement confiant, heureux; cher
enfant, qui pour Jérôme avait fui le bonheur; une pureté de teint, une
tenue des lèvres, une noblesse des tempes, une de ces faces sur
lesquelles le moindre mot inattendu doit créer d’autres traits et
d’autres sens; et d’ailleurs, bientôt, sous l’œil de Jérôme, c’est ce
qui arriva sans que le mot fût dit. L’enfant passa soudain à son vrai
sommeil, le masque surnaturel tomba de la petite tête, et, du poids de
sa vraie solitude, il reprit ce milieu du lit d’où le père aux chevilles
susceptibles, la mère douloureuse et la sœur géante venaient de
disparaître.
Dès le matin, Bardini mit l’enfant au courant de ses projets. Il voulait
gagner New York et fuir l’inquisition, fuir l’école. C’était la première
fois, dans tant de disparitions, qu’il avait un compagnon ou un complice
de fuite; mais dans le fait de sentir un autre préparer la même évasion,
doubler cet acte, lâche au fond, d’audace et de loyauté, Bardini
trouvait une joie qu’il n’avait plus espérée. Si dans les morts, les
fiançailles, un enfant se préparait en même temps que vous à la mort,
aux fiançailles, ces actes pouvaient en devenir supportables. On sentait
ce jeune fugitif plein de son rôle, il rajeunissait la fraude des âmes
libres contre la vie; il était comble de cette foi qu’ont les enfants de
contrebandier, ou qui aident à passer la drogue, et dans leur désir
d’abuser la police du monde, s’amusent à tromper, ce que leurs parent
jugent à tort inutile, jusqu’au chat de la maison et jusqu’aux arbres.
Jérôme avait l’habitude de partir sans bagage, laissant dans les
chambres d’hôtel, comme une partie du meublé, ses livres ou ses
vêtements. Mais la valise restait encore pour l’enfant le symbole du
départ, et il n’osa pas le décevoir. Il réapprit à plier des pantalons,
à serrer des faux-cols, toute une besogne dont il se croyait pour
l’avenir déchargé. Malheureusement, l’enfant se mit à tousser, d’une
toux déjà forte, telle qu’on la prend au soleil de la nuit. Bardini le
fit étendre; il avait la fièvre; il refusait de se coucher, mais il se
sentait déjà trop faible pour partir. La maladie mordait sur lui
lâchement, avec cette ardeur joyeuse qu’elle affecte vis-à-vis des
enfants, le moindre malaise dévoilant dans sa hâte sa pire extrémité, le
moindre coryza faisant serpenter dans l’ombre sa queue de diphtérie ou
de mort. Il fallut défaire la valise, retirer le pyjama, les pantoufles.
L’enfant souffrait de voir se reconstituer dans la chambre, par son seul
costume, le petit prisonnier de la ville, mais la promesse absolue d’un
départ le calma, et, souriant, il se donna à sa sieste comme à un
entraînement pour les disparitions.
C’est vers minuit que l’on frappa.
On avait frappé trois coups distincts. Ce devait être le vent, qui
soufflait aujourd’hui en tempête. Il n’y a encore que les éléments pour
s’annoncer de façon aussi nette.
On frappa à nouveau.
Ce n’était pas le vent. L’accalmie de l’ouragan était telle que Jérôme
perçut ce mélange de demi-soupirs, de froissements, de bruit de fer et
d’argent, ce craquement même des os et de la chair qu’accumule l’écluse
d’une porte fermée devant un être humain. Son parti d’ailleurs était
pris. Cette part de laquais toujours vive en nous qui nous pousse au
téléphone, à la porte, elle était depuis longtemps congédiée par
Bardini. Qu’était ce coup à la porte donné par un inconnu égaré à côté
des coups qu’avaient frappés contre Jérôme même tant de souvenirs et
d’appels? Ce qui fait répondre si vite les humains à toutes les invites,
c’est qu’ils croient que le bonheur leur arrive sous la forme d’un
héritage, d’un gros lot, de la mort d’un ennemi... Voilà pourquoi ils
ouvrent si facilement aux ramoneurs, aux inspecteurs du gaz, aux
quêteurs de l’Y. M. C. A. Pour avoir ainsi l’idée à minuit d’aller
visiter celui qui ne croit pas, qui ne donne pas, qui n’aime pas, il n’y
avait en effet que l’Y. M. C. A. Qu’elle repasse...
Mais un coup de vent plus fort que les autres ébranla la maison, et
secoua la serrure. La porte était à peine entrebâillée que déjà le
visiteur était dans la chambre.
* * * * *
C’était un petit homme vêtu de noir, de ce calibre restreint des
huissiers ou des quêteurs que seule la chaîne de sûreté peut contenir.
«Je suis M. Deane, dit-il. Excusez-moi de venir seul. D’habitude Mrs.
Deane m’accompagne, dès que l’école ou la police m’a averti. Mais la
tempête était trop forte. Je viens pour l’enfant.»
C’est ainsi, tragiquement, que commença l’intermède comique de M. Deane.
«Quel enfant?»
Mais M. Deane répondit comme si Bardini avait demandé quelle Mrs. Deane.
«Mrs. Deane et moi avons la charge officielle des enfants perdus dans ce
district.
--Il n’y pas a d’enfant ici», dit Jérôme.
A côté l’enfant toussa. M. Deane prit un siège.
«Vous avez tort de me regarder de cet œil, cher monsieur. J’ai été
enfant perdu moi-même.»
Rien de plus exact, et Mrs. Deane elle aussi était enfant perdue. Dieu
avait d’ailleurs fait de ces deux parias un couple heureux, et l’avait
comblé de quatre filles, dont la cadette, à quinze mois, savait déjà son
adresse et ses trois prénoms...
L’enfant toussa. On devinait qu’il s’était retenu, effrayé par les voix.
C’était un vrai déchirement.
«Ne voulez-vous pas qu’on le transporte dès ce soir à l’infirmerie?
continua M. Deane. Je l’observe de loin depuis deux jours. Il y a deux
sortes d’enfant: ceux qui ne toussent pas, et ceux qui toussent. Vous
pouvez chercher; c’est la seule distinction vraiment juste pour
l’enfance. Il est de ceux qui toussent... Il s’appelle?
--Je ne sais pas.
--Vous l’appelez?
--Je ne l’appelle d’aucun nom.»