III

On ne se dérobe pas impunément à ses devoirs d’homme. Le monde est

impitoyable pour les faux couples. Le quartier s’alarma bientôt de voir

séquestrer cet enfant. Séquestrer dans la liberté suprême; le délit

était particulièrement inadmissible.

La première attaque vint de l’instituteur. Jérôme avait redouté ce

danger dès le premier jour, car l’école était malheureusement placée en

face de la maison, au centre des seuls terrains non construits de la

rue. Jamais les enfants vagabonds n’avaient été contraints de vagabonder

dans une zone aussi pleinement balayée par les regards de l’instituteur.

A cause des phrases gigantesques peintes sur divers frontons,

Instruction obligatoire, Gymnastique obligatoire, Récréation

obligatoire, le bâtiment paraissait une menace constante aux deux amis.

Quelle malchance avait voulu qu’ils tombassent juste dans un des lieux

les plus hypocritement sacrés de cette Tribu qu’ils fuyaient, dans le

sanctuaire même où se distribuaient aux futurs hommes, avec générosité

et astuce, toutes ces connaissances qu’ils avaient reniées, la

séparation du monde en continents, des continents en nations, le rôle

inférieur des animaux et des nègres, l’omnipotence de la

comptabilité!... De cette jeune foule, Jérôme entendait déjà aux heures

de rentrée, quand les élèves répétaient une dernière fois à leur mère ou

leur sœur leur dernière leçon de pluriel, ou d’hygiène, ou d’histoire,

résonner dans leur fausseté toutes les vérités du pays et de la

génération...

«Un cheval. Un chevaux.

--Alors les deux Américains sans armes tuèrent les quarante-cinq

Allemands.

--Sans quoi le monde actuel n’existerait pas? Sans Washington et sans

Lincoln.

--Celui qui a la rougeole la déclare au chef de famille, au chef de

district, à l’Office principal de la Santé publique...»

Au début l’enfant avait été pris dans ces courants, alors qu’il sortait

pour une commission ou une promenade, et ne s’en était libéré chaque

fois qu’à grand-peine, mené par la cohue jusqu’au perron d’où le maître

de service l’avait examiné d’un œil soupçonneux. Il évitait maintenant

de descendre aux heures de l’arrivée et de la sortie. Mais la précaution

n’était pas suffisante. Il y a toujours, aux abords d’une école, un

élève en retard, ou en école buissonnière, ou mis à la porte de la

classe, c’est-à-dire un élève en qui la jeunesse justement est

particulièrement virulente. A la minute où l’enfant sortait, assuré

qu’il ne trouverait plus dans la rue que les vieillards, les ouvriers,

les femmes et que le monde, grâce à l’instruction laïque, venait de se

libérer pour trois heures de l’enfance, surgissait presque toujours à sa

rencontre, dans un miroir inverse, un enfant de son âge, de sa taille,

de son teint, le contraire de lui. Ce sosie approchait, de face ou de

biais, selon que prédominait déjà en lui l’audace ou l’hypocrisie de

l’enfance, et essayait de le séduire. Jérôme, de sa fenêtre, voyait avec

angoisse se jouer cette scène de séduction ou d’intimidation, tellement

plus sinistre que celles du racolage qui sévissaient sur ce trottoir aux

heures de la nuit. Le petit racoleur pour l’enfance prenait l’autre par

le bras, voyait ses poches vides de toupies, de stylos, de candies, et

essayer de l’appâter, comme un déserteur, avec des jeux, de l’argent. Il

avait toujours sur soi une foule d’objets tentateurs, et l’on sentait

qu’avec ses cartes de poker, ses dés, c’était moins pour son petit

brigandage et ses voluptés qu’il gagnait l’enfant que pour la

communauté, pour l’histoire écrite par Michael Evans, la morale rédigée

par Julius Levinson, pour cette école enfin où l’on entendait des voix

geignardes d’hommes planer au-dessus d’un silence hypocrite d’enfants.

Parfois, exaspéré du mépris qu’avait l’autre pour les billes, le chewing

gum, il le bousculait, s’arrangeant pour l’inonder de boue, ou,

s’écartant, lançait des boules de neige, logeant dans chacune, en vrai

enfant qu’il était, un caillou ou un noyau de glace. Alors dans l’école,

le chant national ou le psaume du jour s’élevait en action de grâce: on

y avait deviné qu’un petit voyou vengeait à cette minute sur la candeur

et l’ignorance tous les premiers des cours.

Parfois ils étaient deux élèves mis à la porte, l’un expulsé de la

morale pratique, l’autre de la géométrie élémentaire, mais expulsés dans

la même liberté, médiocre et turbulente. Ils s’emparaient de lui, le

ligotaient au besoin. Ils l’entouraient, ils l’encadraient,

l’obligeaient à sauter sur un pied, à trouver un nouvel équilibre, à

manier la fronde, à se livrer à tous ces exercices de préparation à la

guerre et au carnage universel que sont les jeux de l’enfance, à allumer

de petits feux qui seront plus tard les incendies des villes, ou les

incendies volontaires des autos assurées tout risque, à entasser trois

pavés qui seront plus tard les barricades ou les murs mitoyens, à faire

des grimaces qui plus tard seront les promesses, les déclarations, qui

seront les pleurs et l’amour. Ils le maintenaient d’une étreinte qui

était son supplice le plus grand, car une odeur montait d’eux qui serait

plus tard celle de l’alcool ou de la misère, jusqu’au moment où un

animal passait à portée, leur donnant, plus que cet enfant encore, la

chance de torturer une vie sans défense. Parfois, dans la rue vide de

garçons, une petite fille, sauvée de la classe par un rhume ou la

lessive de sa mère, s’attardait à le contempler, alléchée par ce qu’il y

avait de plus âgé même que la vieillesse sur ce joli corps, ce joli

visage, savourant son air triste, admirant sa solitude. La perspective

magnifique de pouvoir un jour caresser de près une tristesse analogue,

vivre avec un pareil isolement, lui donnait pour accomplir sa commission

chez l’épicier ou le pharmacien une exubérance sacrée, et elle se

retournait pour sourire au petit inconnu, observée de la fenêtre par un

des maîtres qui voulut un jour en avoir le cœur net, rattrapa l’enfant,

et l’amena dans le préau. C’était un ancien répétiteur de minéralogie,

qui adorait que les élèves eussent passé, au concours final, un examen

brillant, car il leur posait alors une question sur la formation des

silicates, et les désarçonnait, quelquefois pour la vie.

«Vous ne venez pas en classe?

--Non.

--Pourquoi? Vous savez tout?

--Non.

--Vous avez fini vos études dans une autre école?»

L’enfant fit un signe qui pouvait passer pour un oui.

«C’est ce que nous allons voir...»

La petite fille avait suivi à la dérobée. Debout derrière l’instituteur,

elle assistait au supplice.

«Votre nom? Votre âge? Votre famille? Votre ville?»

L’enfant ne répondit pas. Il eût suffi, pour l’étourdir, d’une seule des

quatre questions que l’autre posait à la fois.

«Votre livret scolaire? Pas de livret scolaire? J’ai donc le droit de

vous faire passer sur-le-champ un examen, et, si vous n’avez pas la

moyenne, de vous renvoyer à l’école. Quels sont les quatre points

cardinaux?»

La petite fille ne connaissait que cela. Elle tenta de les souffler à

l’enfant du bout des lèvres, comme des bulles, puis de les désigner du

doigt. C’était une petite fille débrouillée. On sentait qu’elle aurait

distingué son nord-est, son sud-ouest ouest... Mais l’enfant se tut.

«Les trois vertus civiques du jeune citoyen des États-Unis?»

La petite fille les connaissait encore. Elle s’efforça de les indiquer

par des gestes. Un geste qui lui fit gonfler la poitrine et relever la

tête, un second par lequel elle épousseta ses souliers et ses cheveux,

d’ailleurs douteux, un troisième qu’elle mima assez mal par une phrase

volubile, car il s’agissait en l’espèce de la réserve dans la

conversation. L’instituteur examinait l’enfant avec la rage de quelqu’un

auquel échappe la vengeance des silicates, que pareille ignorance

rendait vaine. Il avait tiré de sa poche un carnet.

«Je vous mets des notes. Vous les devinez. Passons à la lecture. Lisez.»

Il tendit le Précis de Samuel Bull, où est décrite la vie d’une famille

parfaite, les défauts étant personnifiés par une famille cousine.

L’enfant le prit, l’ouvrit, le regarda sans mot dire. Il le tenait à

l’envers, à la page des boissons familiales, sans songer à le retourner.

A l’esprit de l’examinateur vint alors une idée affreuse, l’idée que cet

enfant pouvait ne pas savoir lire. Il écarta d’un geste la petite fille

que pouvait gagner une aussi terrible contagion, et entraîna le monstre

vers un tableau noir. Quand Jérôme parut, inquiet du retard, il vit la

petite tête qui se découpait en profil sur le sinistre horizon, maculé

de craie. Les petites lèvres tremblaient, les cils battaient; ce n’était

pas un enfant absolument entraîné à se faire encadrer le visage, dans un

cirque, par des poignards ou des flèches. Il bondit vers Jérôme.

«Qui êtes-vous? demanda le maître.

--Qui vous voudrez.

--Son professeur sans doute?

--Son professeur.

--Je vous félicite. Vous aurez de nos nouvelles.»

Les nouvelles arrivèrent dès le lendemain.

* * * * *

La nuit n’avait pas été tranquille pour Bardini. Réveillé par un bruit

léger, il avait vu l’enfant qui pénétrait dans sa chambre et tentait

d’ouvrir la fenêtre. Il avait tiré les rideaux, il était illuminé par la

lune, et dans cet éclat, les yeux fermés, se cognait en aveugle aux

vitres. Évidemment il était somnambule. Toute la neige des toits

scintillait, un bec électrique voisin doublait d’or tout cet argent, et

soulignait chaque geste, chaque attitude de l’enfant occupé à mimer une

scène de cette vie passée dont Jérôme et lui ne savaient plus rien.

Jérôme se sentit d’abord indiscret et il l’observait non sans angoisse

et non sans quelques remords. Mais il fut vite rassuré. Pas un aveu,

dans ce spectacle, qui pût rattacher l’enfant à la masse des autres

enfants.

Tout ce que l’on devinait, c’est qu’il venait d’un pays chaud, c’est que

son ancienne existence donnait sur la mollesse et le soleil. Devant la

fenêtre givrée, il s’éventait, se protégeait le visage de la main contre

un rayon trop brûlant.

Son front lisse et froid une fois épongé, il s’asseyait sur la chaise

viennoise de faux acajou avec l’aise de ceux qui se laissent aller dans

un fauteuil à bascule. Des cheminées d’usine raidies dans le gel, des

ronds-points bordés de glace, des stores pétrifiés sur lesquels la

pancarte avec le mot _Ice_ posée pour attirer le fournisseur semblait

glorifier l’élément présentement dominateur, l’enfant recevait le reflet

d’une plaine inondée de joie et où les cotonniers offraient aux mains

noires leurs boules éclatées. Le feu dans la cheminée était éteint. Il

était sûrement transi, Jérôme n’osait, dans la crainte d’un réveil

dangereux, jeter sur lui une couverture, mais, les dents claquant, les

oreilles rougies, l’enfant goûtait à pleins poumons le tropique et midi.

Puis il ramassa on ne sait quel petit être et le prit dans ses bras.

Était-ce une sœur cadette, un chien préféré? Il le tenait pressé contre

lui, l’embrassait--dans cette première existence il y avait eu des

caresses--, lui montrait à la fenêtre tout ce coton étincelant, puis

reprenait dans l’étroite chambre sa promenade d’autrefois dans l’immense

véranda, se heurtant durement aux murs dressés aujourd’hui sur son

passage, meurtri par ce nouveau cloisonnage du monde. Il regagna enfin

son lit, s’y blottit avec mille réserves, tout au fond--dans l’autre

existence, il y avait eu un compagnon de lit--, alors que d’habitude il

dormait juste au centre, et il ne bougea plus. Près de quelle mère

souffrante, de quel père chatouilleux la nuit, s’étendait-il ainsi? Près

de quelle grande sœur aînée habituée à répondre par un coup de talon aux

plus légères atteintes? Bardini l’entendit un moment respirer de ce

souffle qui n’est celui ni de l’éveil ni du sommeil, et comme il s’était

approché, il lui fut donné de connaître le visage de nuit de l’enfant

d’autrefois. Un visage extraordinairement confiant, heureux; cher

enfant, qui pour Jérôme avait fui le bonheur; une pureté de teint, une

tenue des lèvres, une noblesse des tempes, une de ces faces sur

lesquelles le moindre mot inattendu doit créer d’autres traits et

d’autres sens; et d’ailleurs, bientôt, sous l’œil de Jérôme, c’est ce

qui arriva sans que le mot fût dit. L’enfant passa soudain à son vrai

sommeil, le masque surnaturel tomba de la petite tête, et, du poids de

sa vraie solitude, il reprit ce milieu du lit d’où le père aux chevilles

susceptibles, la mère douloureuse et la sœur géante venaient de

disparaître.

Dès le matin, Bardini mit l’enfant au courant de ses projets. Il voulait

gagner New York et fuir l’inquisition, fuir l’école. C’était la première

fois, dans tant de disparitions, qu’il avait un compagnon ou un complice

de fuite; mais dans le fait de sentir un autre préparer la même évasion,

doubler cet acte, lâche au fond, d’audace et de loyauté, Bardini

trouvait une joie qu’il n’avait plus espérée. Si dans les morts, les

fiançailles, un enfant se préparait en même temps que vous à la mort,

aux fiançailles, ces actes pouvaient en devenir supportables. On sentait

ce jeune fugitif plein de son rôle, il rajeunissait la fraude des âmes

libres contre la vie; il était comble de cette foi qu’ont les enfants de

contrebandier, ou qui aident à passer la drogue, et dans leur désir

d’abuser la police du monde, s’amusent à tromper, ce que leurs parent

jugent à tort inutile, jusqu’au chat de la maison et jusqu’aux arbres.

Jérôme avait l’habitude de partir sans bagage, laissant dans les

chambres d’hôtel, comme une partie du meublé, ses livres ou ses

vêtements. Mais la valise restait encore pour l’enfant le symbole du

départ, et il n’osa pas le décevoir. Il réapprit à plier des pantalons,

à serrer des faux-cols, toute une besogne dont il se croyait pour

l’avenir déchargé. Malheureusement, l’enfant se mit à tousser, d’une

toux déjà forte, telle qu’on la prend au soleil de la nuit. Bardini le

fit étendre; il avait la fièvre; il refusait de se coucher, mais il se

sentait déjà trop faible pour partir. La maladie mordait sur lui

lâchement, avec cette ardeur joyeuse qu’elle affecte vis-à-vis des

enfants, le moindre malaise dévoilant dans sa hâte sa pire extrémité, le

moindre coryza faisant serpenter dans l’ombre sa queue de diphtérie ou

de mort. Il fallut défaire la valise, retirer le pyjama, les pantoufles.

L’enfant souffrait de voir se reconstituer dans la chambre, par son seul

costume, le petit prisonnier de la ville, mais la promesse absolue d’un

départ le calma, et, souriant, il se donna à sa sieste comme à un

entraînement pour les disparitions.

C’est vers minuit que l’on frappa.

On avait frappé trois coups distincts. Ce devait être le vent, qui

soufflait aujourd’hui en tempête. Il n’y a encore que les éléments pour

s’annoncer de façon aussi nette.

On frappa à nouveau.

Ce n’était pas le vent. L’accalmie de l’ouragan était telle que Jérôme

perçut ce mélange de demi-soupirs, de froissements, de bruit de fer et

d’argent, ce craquement même des os et de la chair qu’accumule l’écluse

d’une porte fermée devant un être humain. Son parti d’ailleurs était

pris. Cette part de laquais toujours vive en nous qui nous pousse au

téléphone, à la porte, elle était depuis longtemps congédiée par

Bardini. Qu’était ce coup à la porte donné par un inconnu égaré à côté

des coups qu’avaient frappés contre Jérôme même tant de souvenirs et

d’appels? Ce qui fait répondre si vite les humains à toutes les invites,

c’est qu’ils croient que le bonheur leur arrive sous la forme d’un

héritage, d’un gros lot, de la mort d’un ennemi... Voilà pourquoi ils

ouvrent si facilement aux ramoneurs, aux inspecteurs du gaz, aux

quêteurs de l’Y. M. C. A. Pour avoir ainsi l’idée à minuit d’aller

visiter celui qui ne croit pas, qui ne donne pas, qui n’aime pas, il n’y

avait en effet que l’Y. M. C. A. Qu’elle repasse...

Mais un coup de vent plus fort que les autres ébranla la maison, et

secoua la serrure. La porte était à peine entrebâillée que déjà le

visiteur était dans la chambre.

* * * * *

C’était un petit homme vêtu de noir, de ce calibre restreint des

huissiers ou des quêteurs que seule la chaîne de sûreté peut contenir.

«Je suis M. Deane, dit-il. Excusez-moi de venir seul. D’habitude Mrs.

Deane m’accompagne, dès que l’école ou la police m’a averti. Mais la

tempête était trop forte. Je viens pour l’enfant.»

C’est ainsi, tragiquement, que commença l’intermède comique de M. Deane.

«Quel enfant?»

Mais M. Deane répondit comme si Bardini avait demandé quelle Mrs. Deane.

«Mrs. Deane et moi avons la charge officielle des enfants perdus dans ce

district.

--Il n’y pas a d’enfant ici», dit Jérôme.

A côté l’enfant toussa. M. Deane prit un siège.

«Vous avez tort de me regarder de cet œil, cher monsieur. J’ai été

enfant perdu moi-même.»

Rien de plus exact, et Mrs. Deane elle aussi était enfant perdue. Dieu

avait d’ailleurs fait de ces deux parias un couple heureux, et l’avait

comblé de quatre filles, dont la cadette, à quinze mois, savait déjà son

adresse et ses trois prénoms...

L’enfant toussa. On devinait qu’il s’était retenu, effrayé par les voix.

C’était un vrai déchirement.

«Ne voulez-vous pas qu’on le transporte dès ce soir à l’infirmerie?

continua M. Deane. Je l’observe de loin depuis deux jours. Il y a deux

sortes d’enfant: ceux qui ne toussent pas, et ceux qui toussent. Vous

pouvez chercher; c’est la seule distinction vraiment juste pour

l’enfance. Il est de ceux qui toussent... Il s’appelle?

--Je ne sais pas.

--Vous l’appelez?

--Je ne l’appelle d’aucun nom.»

Aventures de Jérôme Bardini · 第 10 / 14 题