II

... Vêtir un enfant en haillons.

Les vêtements de l’enfant, une fois enlevés, étaient tombés aussi

soudainement en loques que ceux des corps retirés des sarcophages. Il

resta seulement un petit Pharaon nu et amaigri, que coucha son hôte.

Puis Jérôme se hâta vers le magasin le plus proche. Il avait emporté les

vieux habits pour la taille, mais il n’était malgré tout qu’à demi

rassuré, l’enfant n’étant pas un de ces êtres dont on peut arrêter

l’évasion par des moyens de vaudeville. Il acheta un petit complet, fit

vérifier les boutons, qu’il voulait solides. La vendeuse, d’ailleurs,

l’y encourageait: un homme qui roulait dans un précipice avait été,

révélait-elle, sauvé par un bouton solide. Il prit des bas qui tenaient

sans jarretelles. La vendeuse les jugeait les seuls hygiéniques, les

jarretelles contrariant sur les jambes le courant normal des veines, qui

se gonflent en amont. A ce rayon, l’art de revêtir paraissait presque

aussi sacré et aussi périlleux que l’art d’embaumer. La casquette fut

choisie large: il ne s’agissait pas, en la coiffant, de développer les

tendances à la méningite ou à la fièvre cérébro-spinale. Pour les

souliers, des lacets en lacet, non en cuir, les lacets de cuir vous

lâchant juste le jour où vous n’avez besoin que d’eux, au moment où vous

franchissez une haie à la chasse, où vous gravissez le perron de

l’église le matin de votre mariage. Jérôme écoutait sans protester les

conseils de cette bienfaitrice qui tenait ainsi, par un choix pratique,

à écarter de l’enfant les vêtements porteurs de mort. Il est vrai que

l’aspect de chacune des hardes qu’il lui présentait n’éveillait que

l’idée de souffrance et de mal, le soulier troué, percé de pointes, le

bas encore humide. Elle choisissait chaque objet remplaçant par

opposition à l’objet remplacé: une vraie revanche qu’elle prenait là sur

la vie, et cela lui arrivait si peu. C’était une vieille fille sèche et

dénuée d’espoir, dont la prévenance étonnait Jérôme qui l’avait vue

servir en deux minutes et sans pitié les clients précédents, un grand

jeune homme niais qui partit sans boutons vérifiés et avec des lacets de

cuir pour la mort dans les ravins ou la déconsidération, et une fillette

grasse à laquelle furent collées sauvagement des jarretières étroites. A

l’aspect, à l’usure des loques, elle semblait avoir compris ce qu’il

fallait à l’enfant de Jérôme, et dans tout cet attirail qui lui servait

d’habitude à se venger des hommes, tuniques de Nessus en alpaga et en

gabardine, elle choisissait aujourd’hui de quoi envelopper, chauffer et

caresser. Elle osa même déshabiller pour le petit garçon inconnu un des

petits garçons de l’étalage, qui resta là interdit, son corps ébauché,

sa tête et ses mains à peu près finies, dans une formation méchamment

interrompue: c’était une vieille fille dure aussi pour les poupées, pour

les créatures de cuir bouilli et de bois, même pour les faux enfants. Le

magasin offrait en prime une pochette de couleur violette. Elle y

substitua d’autorité un mouchoir blanc; le violet, d’ailleurs, d’après

elle, portait malheur. Le mouchoir blanc n’avait pas droit aux

initiales, mais de quoi peut bien servir une initiale à un enfant? «A un

enfant sans nom, évidemment», pensait Jérôme. Puis elle se détourna

brusquement, l’empaquetage ne la regardant point, et reprit activement

vis-à-vis de deux jeunes mariés la besogne vengeresse. Jérôme resta un

moment les bras chargés de vêtements comme le père sur la grève dont le

fils se baigne. Puis on enveloppa le vieil et le nouvel uniforme à part,

mais chacun dans la même boîte pomponnée, décorée de roses en treillis.

L’enfant avait choisi le mode d’évasion le plus sûr encore en ce monde.

Il dormait. Il avait dû s’endormir aussitôt, le drap était encore sur le

visage à la hauteur où l’avait tiré Jérôme. Les bras, les jambes étaient

gauchement placés: on voyait au premier coup d’œil qu’il s’agissait là

d’un enfant qui n’avait plus l’habitude de dormir. Il retenait un peu

son souffle pour cette opération défendue. Le sommeil choisi pour le

corps, par quelle vendeuse imparfaite, forçait le coude à s’agiter, le

genou à se refermer et à se tendre, mais la tête avait trouvé

merveilleusement son repos. Chacun des cils de la paupière du haut se

logeait amoureusement entre deux cils du bas. La lèvre inférieure

fournissait à l’autre lèvre l’assise d’un baiser parfait. Le visage, que

la neige seule avait lavé aujourd’hui, était net, et n’avait pris de la

poussière du monde, au creux des oreilles, à la tempe, que ce qu’on peut

en prendre à la neige. L’oreille, inutile aux sons, se donnait aux

couleurs, à un ivoire transparent doublé de rose, et le murmure des rues

et la lumière caressaient avec désintéressement cet enfant sans voix et

sans regard. Jérôme détestait voir dormir, et surtout dans un lit. Le

spectacle de tout dormeur, pesant enfin dans la nuit son vrai poids sur

ce plateau qu’équilibraient, à toutes ces places retenues pour la

maladie ou la luxure, tous les autres dormeurs et dormeuses dans leurs

milliards de lits, était pour lui celui de l’avidité suprême. Le

voisinage de Renée, si pure dans tout acte de sa veille, mais prenant le

sommeil dès qu’elle était privée par lui du goût et du toucher, avec

gourmandise et luxure, si pesamment étendue au dernier fond de sa vie,

lui avait souvent donné le désir d’une humanité où l’on dormirait

debout, avec la dignité des oiseaux, et la tête cachée... Mais voilà que

cet enfant justifiait le sommeil couché. Du sommeil il faisait une

réduction pure et parfaite de la vie: son mutisme était de même nature

que sa voix, sa raideur que ses gestes, ses paupières que ses regards.

En plein jour, sans maladie, étendu dans ce lit à l’heure où d’autres y

étendent une femme, mais pour quel acte inconnu mille fois supérieur!

ses traits à peu près reposés ne décelant pas plus de souffrance que ce

que l’on peut en prendre au rêve, sobre dans son immobilité et son

silence même, il semblait avoir seulement poussé la vie à une espèce de

génie, qui lui enlevait ses devoirs et ses hontes. Longtemps Jérôme

resta à son chevet, savourant cette nativité, redoutant seulement la

minute du réveil, l’angoisse de l’enfant après cette béatitude, et la

grimace amère par laquelle serait annoncé qu’il avait goûté à nouveau à

la vie, à son ancienne vie... Les bruits de la ville s’étaient tus, car

c’était l’heure du repas; le murmure du Niagara arrivait à la chambre

distinct et égal; Jérôme restait assis, évitant de marcher bruyamment

sur les eaux. Et soudain le miracle des miracles s’accomplit, le miracle

des oiseaux qui viennent se poser sur votre main tendue, des panthères

qui devinent l’homme ami de la fourrure vivante et donnent leur flanc et

leur mufle à vos mains et à vos lèvres: l’enfant ouvrit les yeux, et,

sans poser une question, sans reprendre par une rougeur ou une

contraction du visage la chaîne de sa vie misérable, sourit à Jérôme et

dit qu’il avait faim.

... Avoir à essayer les aliments des hommes sur un enfant affamé.

Jérôme descendit acheter le repas. La vendeuse de l’épicerie, Galloise

ignorante, ne savait pas que le sucre de canne excite l’intestin, que

les haricots de conserve tuent l’estomac... Entre toutes les nourritures

qui s’offraient, Jérôme choisit les deux ou trois qui ne sont pas de

purs poisons.

* * * * *

Depuis un mois qu’ils vivaient ensemble, Jérôme constatait qu’il ne

s’était pas trompé. L’enfant n’était pas seulement un enfant vagabond.

Il n’avait pas quitté sa famille et sa ville seulement pour voir New

York, ou l’Europe, ou pour faire fortune. Ce n’était pas non plus un

malade. Jamais de frénésie, de prostration, jamais non plus un geste qui

pût révéler en lui une âme incertaine. Près de Jérôme, dès la première

heure, il avait goûté un repos sans contrainte et sans limite, comme

s’il était parvenu vraiment au terme de son voyage, ou comme le marin

sur son bateau en course. Il avait suffi, pour ne pas l’effrayer, d’être

avec lui ce que Jérôme aurait voulu que fût l’humanité pour lui, ce que

fût l’humanité. Un instinct de vie si pur, une âme si dégagée des liens

qui l’enserrent dès sa naissance, que le mot liberté reprenait un sens à

sa vue. Jérôme respectait d’ailleurs en son compagnon, comme il l’avait

encouragée en soi-même, cette impossibilité de supporter la moindre

question, le moindre contrôle; mais, alors qu’il n’avait ressenti que

très tard, après la guerre, et comme une révolte, comme un schisme,

l’impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de

la sienne propre, les mêmes sentiments dans l’enfant étaient si aisés,

si proches de la nature et du bon sens qu’on imaginait très bien une

humanité soumise à cette façon d’être humaine. Une humanité où chaque

homme aurait été distinct des autres, dans son âme comme dans son corps,

comme un astre et des astres. Où les rapports entre les êtres n’auraient

jamais été que des flexions, des consentements, des transparences, et où

seul le silence aurait été un bien et un plaisir commun. Où

l’accouplement aurait été inconscient, ou inconnu, ou inutile. Où

l’atmosphère humaine aurait eu constamment, mille fois plus légère

encore, son aération des soirs du printemps nouveau, seule époque à peu

près supportable, quand les cerveaux des hommes recèlent le moins de

congestion, les entrailles des femmes le moins de germes, et que chaque

être ressemble dans le soleil couchant encore tout frais à la grande

ombre sans sexe qui le précède ou le suit. Où chaque homme n’eût pas été

un administrateur-délégué de la race entière des hommes, responsable

jusque dans sa façon de cracher ou de faire l’amour... Une humanité,

sans lois sociales et esthétiques, aussi libérée de ses codes multiples

que de ces tics qui ont créé le grès flambé ou le cuir de Cordoue...

Plus belle aussi... Où l’âge ne déposerait pas sur chacun de vos doigts,

à chaque phalange, un triste nombril. Où l’éloignement que vous

ressentiriez pour les autres hommes ne vous pousserait pas à imaginer

quelle pauvre flûte de Pan forment ses orteils dans sa chaussure... Mais

cette répulsion que Bardini avait ressentie, non sans un secret orgueil,

comme une particularité sinistre, l’enfant la transformait en un

sentiment naturel et large... Quelles leçons de dégoût, d’isolement, il

y avait à prendre de cette grâce, de cette confiance! Jamais un geste

qui fût une insulte ou vînt d’un réprouvé. Jérôme arrivait à définir la

passion qu’il éprouvait pour lui. Elle n’avait rien de paternel ni

d’amical, ni d’amoureux: c’était l’admiration. Il se sentait près de lui

une âme, non de frère aîné, mais de disciple. L’enfant ne jouait pas. Il

s’occupait seulement à ces opérations simples et bénies qui ne

signifient rien en soi, mais que devaient chérir saint François ou

sainte Thérèse avant leur sainteté, balayant, allumant le feu avec la

dignité de ceux qui sont chargés par les peuples de l’entretenir,

redonnant à la fois au feu sa divinité et sa fragilité, lisant des

livres d’enfant ou de classe sans jamais les commenter et gardant leur

secret comme un secret confié à l’enfance, se plaisant dans sa chambre,

s’amusant à y modifier la place des meubles et le plan de la vie d’une

façon insensible par laquelle cependant il semblait que tous les

monuments de Niagara Falls vus de la fenêtre fussent ordonnés selon une

loi plus naturelle et plus belle, et que tous les mouvements de Bardini

et les siens fussent plus accompagnés de soleil. Il avait des sens

précis et pleins de mémoire, arrivant à créer mille souvenirs communs à

lui et à Bardini, non des événements quotidiens, mais du flamboiement

d’une bûche, d’un ton baissé dans le bruit des cataractes. Il

n’entendait pas les voix qui donnent à la journée des hommes ses

compartiments et ses habitudes. Il avait un plan secret, un rythme

secret de la journée que n’effleuraient ni les sifflets d’usine ni les

horloges. Une sorte d’aurore, de midi, de crépuscule planait à ses côtés

sur des heures laissées au rebut par les hommes. Rien n’indiquait qu’un

instinct de fuite l’habitât. Au contraire. Quand Bardini remontait

l’escalier quatre à quatre, dans la crainte de trouver la chambre vide,

et qu’il ouvrait la porte, croyait-il, sur la désolation, il voyait

l’enfant, accoudé tranquille à la fenêtre, contempler les tramways, les

autos, les pavillons flottants, tous ces symboles du départ, d’un œil si

peu atteint que Jérôme en éprouvait une angoisse, devinant que ce qui

habitait parfois l’enfant était un dieu autrement fort que celui du

voyage. Se retournant au bruit, l’enfant le regardait d’un regard

heureusement privé de surprise ou de joie, car tout sentiment trop fort

eût signifié que le visiteur n’appartenait pas à ce cercle magique enfin

réalisé et qui comprenait déjà deux êtres... Il n’en faut pas plus pour

peupler la vraie terre... Jérôme était ému de cette force de solitude,

de cette compréhension sans limites. Tel était donc le sel du monde, un

enfant de génie.

Aucun n’avait demandé comment l’autre s’appelait. Mais Jérôme sentait

déjà, ponctuant ses propres phrases, un silence court et profond qui

était le nom de l’enfant.

* * * * *

Ainsi les jours s’écoulaient, sans que cette vie passée avec un enfant

lassât une minute Jérôme. C’est que ce compagnon, s’il avait tous les

signes auxquels les adultes reconnaissent généralement les enfants,

l’ardeur, l’enthousiasme, la loyauté, la tendresse, les possédait

poussés à un tel point qu’ils faisaient de l’enfance une race.

D’ailleurs lui-même paraissait immuable; depuis un mois il ne semblait

pas avoir grandi, pas avoir forci, pas avoir admis un mot nouveau dans

son vocabulaire; ses souliers ne le gênaient pas, ses vêtements

continuaient à lui aller aussi bien qu’au mannequin indéformable de

l’enfance. Parfois Jérôme cherchait à retrouver dans le petit visage le

visage ancien de parents, ou à y créer le futur visage adulte que tous

les autres enfants lui offraient dans la rue. En vain. Cette enfance

était la première qui ne fût pas un rappel ou une promesse de

vieillesse. Il n’avait éprouvé qu’une fois une impression analogue,

inverse d’ailleurs, car il s’agissait de Fontranges, dont la vieillesse

ne paraissait pas une fin, un aboutissement, et qui semblait parvenu à

l’âge directement, grâce à une recette spéciale, dédaignant la route

habituelle de la naissance à la mort... Deux êtres seulement dans ce

monde, auprès desquels il n’ait pas perçu le battement du temps...

Il avait eu au début le désir, dont il rougissait maintenant, de

perfectionner son esprit, de lui apprendre la géographie, l’histoire, la

littérature. L’enfant écoutait les leçons, en faisait son profit pour

les conversations avec Jérôme, prenant toutes ces vérités générales du

monde comme des confidences personnelles relatives à Jérôme. Il semblait

qu’il y eût pour lui une autre géographie, une autre histoire, un autre

arbre de poésie et de peinture, réservés à sa seule race, et dont il ne

parlait jamais. Jamais, au théâtre, au concert, au musée, il ne donnait

l’impression d’être au-dessous du spectacle, mais Jérôme lisait sur son

visage une sorte de condescendance et de réserve, comme s’il avait son

Shakespeare à lui, son Rembrandt à lui, ou plutôt une compréhension si

naturelle de la musique et de la peinture qu’en étaient supprimés entre

elles et lui ces intermédiaires encore nécessaires aux hommes, ces

courtiers, que sont les peintres et les poètes. A peine son visage

indiquait-il parfois, à une couleur soudaine, à un tressaillement, que

Shakespeare et Rembrandt avaient été, sur ce point, autre chose que des

truchements géniaux, mais la poésie et la peinture même. Mais ni les

vers historiques, ni les devises célèbres, ne semblaient l’émouvoir.

L’accumulation du sens humain sur les distiques ou les mots trop fameux

l’empêchait, au contraire, à cet endroit même, d’être atteint par les

vrais rayons. Des humains d’ailleurs il paraissait ne recevoir que ce

qui venait, à travers eux, de la bonté, de la vérité ou de l’amour. Il

avait une politesse que Jérôme ne pouvait expliquer que par un sens, non

par une éducation. Cet enfant échappé au monde saluait des inconnus dans

la rue, par un mot ou un sourire. Il ne réservait pas ce visage

d’accueil aux enterrements, aux mendiants, mais parfois à certaines gens

dont la banalité ne permettait pas à Jérôme de déterminer par quelle

franc-maçonnerie il était lié à elles. Il regardait bien en face les

femmes enceintes, posément, avec une sorte de regard adorable qui

donnait à ces femmes l’impression que cet enfant inconnu ne les

connaissait pas, mais connaissait l’enfant qu’elles portaient en elles.

Jérôme les voyait s’arrêter dans leur marche, recevant du dehors,

presque aussi tendre et brutal, le coup qu’elles recevaient d’habitude

de leurs entrailles. A certain doux sourire sur le passage d’une femme

élégante, Jérôme ne pouvait s’empêcher de penser aussi à la femme

adultère. De son auto, elle tournait la tête vers ce sourire d’enfant,

toute connaissance et tout pardon, un nuage brouillait ses yeux...

C’était tout juste avant ou tout juste après la faute.

Jamais entre eux aucune caresse. Il avait le sentiment que l’enfant ne

tolérerait aucun baiser, aucune accolade. Quand Jérôme lui serrait la

main un peu longuement, il la retirait. Il avait intact aux joues cet

éclat inhumain que les baisers des mères sont chargés d’atténuer sur la

plupart des enfants mortels. Pas une seule place déteinte. Il admettait

sur soi la pression humaine juste dans la mesure où elle ressemble à la

pression de l’air, aux autres contraintes physiques. Il n’admettait pas

davantage d’ailleurs qu’un chien le flattât, le léchât. Il déclinait

toute insistance de la vie humaine ou animale, il l’éludait de gestes

doux et décidés qui semblaient le fait moins d’une répulsion que d’une

connaissance. Jérôme n’avait pu deviner pourtant s’il était ou non

averti de ces mystères que l’on cache aux autres enfants, sur la

naissance ou son contraire. Le lit, le bain, les vêtements légers

n’avaient pour lui aucune valeur sentimentale. Il était le premier

enfant de douze ans dont l’attitude devant une femme ne contînt ni

question ni équivoque. Rien de ce qui était ouvrage ou création humaine

d’ailleurs ne provoquait chez lui interrogation ou surprise. Devant les

bâtiments géants de la Food Society, devant le défilé de la cavalcade

des Elks ornés justement de tous ces insignes dont chacun avivait la

curiosité de la ville, devant les machines les plus compliquées ou les

plus simples, il restait aussi peu curieux que ceux qui connaissent les

effets ou les causes. Il semblait bien plutôt retiré définitivement de

ces manœuvres auxquelles se livrent les hommes avec ardeur et

maladresse, et réservé à un sort particulier, tout de lenteur et de

finesse, qu’il était bien difficile d’imaginer... On pensait cependant à

la mort.

On aurait tort cependant de croire que la vie commune avec celui que ne

touche ni l’amour, ni la nature, ni le génie, ne réserve pas de

douceurs. Il suffit par exemple, sans qu’il le remarque, d’amener la

main abîmée de l’enfant, par les baumes habilement placés, à ressembler

enfin à nouveau à sa main intacte. Tort de croire qu’il n’est pas de

conversation possible avec celui qui ne sait rien, qui n’entend rien. Il

suffisait avec lui d’employer un dialecte qui excluât les mots bas et

vulgaires, les verbes à double sens, les pensées pratiques. Jamais un

lieu commun dans ce langage. Pas de terme pour s’émerveiller devant la

nuit ou le coucher du soleil, pour demander quel est le plus haut

monument du monde, la plus forte station de télégraphe. C’était vraiment

la langue de celui qui croit à l’égalité des maisons, des étoiles, des

voix humaines et qui ne permettra jamais aux sentiments humains de le

prendre dans leurs mensonges. La langue de l’évangile tel que le

concevait Jérôme, sans miracles et sans familiarités, où l’habituel

couple pécheur, poilu et bavard, cède la place au couple avare de mots

et pur... La vie pour Jérôme reprenait un sens...

Telle est l’histoire de Bardini, sauvé par un messie enfant.

* * * * *

Cependant Fontranges, pour lequel une agence recherchait Jérôme aux

États-Unis et qui avait enfin reçu une adresse précise, quittait sous un

prétexte la France et s’embarquait au Havre. Il neigeait ce jour-là même

sur la mer. Aucun dauphin, aucun poisson volant ne se hasardait hors de

l’eau dans cet air gelé. Sur Fontranges, dont l’estomac était solide, le

tangage n’avait qu’un effet sentimental, le poussant à la tristesse

quand le navire fonçait, à la confiance quand il se dressait. Jamais

l’alternance de ses sentiments n’avait été aussi rapide, ni de son

sourire ni de son air grave. Un phare s’en mêla bientôt, le soir

tombant, l’accablant de feux à éclipses. C’était trop de dimensions pour

son âme, et bientôt il se contenta d’admirer le navire. C’était le plus

vieux steamer de la Compagnie et les escarbilles elles-mêmes en avaient

une forme et une noirceur peu modernes, mais Fontranges, qui s’attendait

à un bateau de fer, était ravi d’y trouver tant de mâts et tant de

vergues. Jamais il ne l’eût imaginé aussi vibrant, aussi vivant; il

voyait l’écume de la proue, celle du sillage; il comprenait enfin

pourquoi le poète arabe compare à un esquif sa monture au galop: c’est

qu’ils sont vraiment à confondre, et chaque fois que l’esquif de la

Transatlantique s’inclinait pour aborder la vague, il le flattait de la

main au bastingage, par habitude, comme on le doit pour un cheval.

Aventures de Jérôme Bardini · 第 9 / 14 题