THE KID

I

Pour ceux qui aiment identifier le jour fraîchement né à un être jeune,

quel sale jour, et quel pauvre enfant! Il pouvait avoir onze ans, douze

ans. Il était grand, mince. Il paraissait même plus mince que la veille

à Jérôme, qui l’avait aperçu vers la tombée de la nuit, assis sur un

banc de square, tirant d’une besace une boîte de conserves. Il en

arrivait sans doute à cette phase du vagabondage où la nourriture

amaigrit. S’il semblait un peu moins pâle, c’était à cause de la neige,

qui couvrait ce matin les promenades et donnait du ton à la pire

blancheur humaine. La lumière par contre se montrait moins favorable aux

vêtements. Sur le petit pardessus serré à la taille, d’un modèle

pratique d’ailleurs, et qu’on n’aurait su trop recommander aux enfants

s’ils avaient fait la guerre, ou la course vers les pôles, ou la

croisade, l’usure était répartie selon des règles inhabituelles chez les

vêtements d’enfant. On voyait, d’après les places rongées par elle,

qu’elle ne venait pas de ce que cet enfant-là s’asseyait à l’église,

grimpait aux arbres, frottait ses coudes sur la table, mais de ce qu’il

avait frôlé de trop près des murs, de ce que des tramways l’avaient

éraflé, de ce qu’il avait dormi sur la pierre. Les souliers étaient à

bout: les plus minces semelles américaines aujourd’hui sur la neige. A

la main gauche, un gant. Dans quelle aventure, provoquant quel

désespoir, l’autre gant avait-il disparu, obligeant les deux petites

mains, par cette trahison, à suivre désormais un destin séparé, la

gauche à ne pas connaître les engelures, les crevasses, la droite à

devenir rouge, dure, avec des ongles de corne cassante, plus insensible

aussi--à créer une injustice et un malentendu à l’intérieur de cette

pauvreté? Bas et casquette avaient cette teinte morte et fausse que

donne aux étoffes la seule eau pure, l’eau de pluie. Quand le pardessus

dans la marche se relevait, on apercevait pourtant, au sommet des bas,

un dernier cercle de rouge et de vert encore vifs, dernier reflet sur

cet être de l’époque de la gaieté et de la couleur. L’enfant allait, un

peu voûté, en vagabond qui a dormi la nuit non pas allongé, mais

accroupi ou debout, sous quelque voussure de porte. C’était un enfant

qui savait reconnaître, à des signes pour nous invisibles, les portes

qui ont ou n’ont pas à s’ouvrir de la nuit. Jérôme cherchait sur lui le

pli en largeur, le fétu de paille, de foin, qui eût permis d’imaginer

une nuit étendue, mais ce pardessus était stérile et sans moisson. Il

allait lentement, tenant sa besace à la main par la bretelle, du geste

dont un soldat au repos tient son sac: cette marche dans la neige, le

dos voûté, c’était son repos. Jérôme venait de jeter son journal sur un

banc du parc. L’enfant hésita devant cet appât que la fraîcheur rendait

suspect, dressé qu’il était par l’expérience à ne toucher qu’aux objets

abandonnés sans réserve, méfiant de ce qui n’était pas boueux les jours

de pluie, de ce que n’avait pas humecté aujourd’hui la neige. Un _New

York Tribune_ sans tache de graisse, où n’étaient pas découpés les

résultats de base ball, déchirés ou maculés les visages des stars, cela

avait vraiment un air de piège. Il le prit cependant et le mit dans sa

poche. C’était un journal qui annonçait la quatre-vingt-dixième année de

Rockefeller, qu’on voyait allumant lui-même les quatre-vingt-dix bougies

de son gâteau. On y voyait aussi, avec photographies, les diverses

façons d’installer le home des animaux favoris, chiens, chats ou singes.

Le home de l’écureuil surtout avait été l’objet de soins tout

particuliers... Comme toutes les nouvelles du monde sont de mauvais goût

devant un enfant affamé, mais Jérôme se rappela que le journal annonçait

aussi une famine en Chine avec trois cent mille morts, et relatait que

Mrs. W. Bartlett, la femme la plus riche de l’Ouest, venait d’être

foudroyée avec ses filles récemment fiancées, en ouvrant son parapluie

sur le terrain de son golf, de son golf particulier... C’était peut-être

en somme un journal pour cet enfant...

Tous deux étaient bien seuls, sur cette rive du Niagara. Jérôme en fut

d’abord agacé. Il détestait ces présentations que la nature se croit

obligée de vous réserver immanquablement avec un inconnu d’aspect

étrange dans ce qu’elle croit ses lieux sacrés, faîte de la Tour Eiffel,

pied des Pyramides, ou terrasse sur des cataractes. Il ne croyait pas

aux intentions du sort, mais il était sûr de sa maladresse. Même dans

cette circonstance, où le génie entremetteur de la providence s’était

trompé et n’avait réussi, avec les précautions les plus flatteuses, avec

la flatterie de la neige nouvelle et du tonnerre des eaux, qu’à isoler

un couple bien peu capable d’assurer la reproduction de l’espèce, un

homme et un enfant, Jérôme ne se sentait qu’à demi rassuré. Un enfant

sans la chaîne de la famille, sans étourderie et sans gaieté, un enfant

non touché par les humains depuis des semaines, cela aussi avait un air

de piège... Toutes les grâces par lesquelles l’hiver et une merveille du

monde peuvent lier deux futurs fiancés étaient prodiguées à Jérôme et au

petit vagabond. Il y avait ce matin un Niagara vierge. La neige avait

effacé les sentiers usés par les touristes et votre piste le long du

gouffre était une piste neuve. Un Niagara solitaire. Il n’y avait même

plus, aux points les plus dangereux, ce flâneur en apparence inoffensif,

chargé par les sociétés bienfaisantes de distinguer entre les promeneurs

ceux qui sont venus se suicider, attirés parfois par la voix du grand

déversoir jusque des Indes ou du Japon, et de les détourner de la mort à

l’aide de cantiques et s’il le fallait de whisky, si vigilants dans leur

mission que les plus désespérés, écartés des chutes, en sont réduits à

se noyer à l’hôtel dans leur baignoire. Jérôme, qui supportait à peine

les hommes dans leurs occupations réelles, les exécrait dans leurs

besognes symboliques, et il se détournait déjà de cet enfant, que le

Niagara, dans une antithèse vraiment facile, désignait avec tant de

déclamation comme son complément ou son contraire. Mais il remarqua que

le petit vagabond ne se prêtait pas à ce jeu. Jérôme voyait enfin, pour

la première fois depuis des années, un être qui ne lui parût pas un

complice d’humanité, dont les yeux, les jambes, le nez ne fussent pas

des sous-entendus à l’adresse des autres hommes. Cet enfant n’était pas

au bord du Niagara en tant que Niagara, mais simplement d’une rivière.

Le Niagara ne lui inspirait aucun attrait d’épouvante, aucune transe de

crainte, au contraire. Bien plutôt une espèce de sécurité du côté où il

coulait. Du côté de la ville, c’est avec alarme que l’enfant regardait,

mais du côté du Niagara rien à craindre. Chacun a le droit de se

représenter comme il l’entend la douceur et la pente d’une rivière. Pas

un de ses gestes qu’il n’eût pu faire devant une rivière plate et douce.

Il était tout proche de la rive et la suivait exactement, pénétrant dans

les plus étroits promontoires, seule caresse possible à un fleuve ami. A

ce point de sa promenade, il se trouva soudain presque en face de

Jérôme, qu’un taillis dissimulait, et lui montra un visage maigri, semé

de taches de rousseur récoltées dans l’hiver même, une bouche qui

s’élargissait, des yeux qui clignaient sous la neige et le soleil. De

sorte que de cette figure si triste ne sortait qu’une espèce de sourire.

Ce qui dut être d’ailleurs le premier sourire de l’homme, arraché de lui

par l’éclat et le bruit du monde, par la première souffrance du regard

et de l’ouïe. Puis il reprit sa marche, plus craintif à mesure que le

jour était plus clair, s’arrêtant pour surveiller les allées qui

venaient de la ville. Un autre Niagara à droite, tout de suite à droite,

et il eût peut-être été un enfant tranquille. Il aurait eu tort

d’ailleurs. Le danger était derrière. Jérôme le suivait.

Lui, qui s’amusait tout à l’heure à remonter le cours du fleuve dans un

sentiment inconscient de contradiction qui est peut-être celui des

chiens enragés, suivait maintenant, la même allure y suffisait, la

marche paresseuse de l’enfant et le courant des chutes. Le pas de celui

qui suivait était infiniment plus lourd que le pas suivi. Mais le fracas

des eaux amortissait tous les fracas et prenait aux êtres tous les

bruits qui n’étaient pas de vrais cris de joie ou de souffrance. Il y

avait donc peu de chance pour que l’une de ces deux créatures méfiantes

se fît entendre de l’autre. Sur l’âme aussi ce bruit agissait. Il ne

vous permettait pas au début de distinguer par quel cortège de soucis

légers ou pénibles, d’agréments faibles ou aigus vous étiez présentement

escorté. Il vous donnait l’insensibilité qu’éprouve une minute le

patient placé subitement au cœur d’une usine. Le remords, le

désespoir--la faim aussi peut-être, espérons-le--se débrouillaient mal

dans ce vacarme, et de là venait sans doute la passagère satisfaction de

l’enfant, qui s’amusait à choisir pour ses pas la neige la plus drue et

la plus blanche... C’étaient des pas précis sur un itinéraire bien

incertain. Assuré que la neige rendrait bientôt cette écriture

invisible, l’enfant n’hésitait plus à peser sur la terre de son vrai

poids, et, sa fatigue compensant à peu près sa maigreur, un chasseur

d’enfants aurait pu croire qu’il avait levé là un enfant comme les

autres... Parfois l’une des empreintes était si parfaite que Jérôme, au

lieu de l’écraser, l’enjambait, la laissant intacte et solitaire entre

ses deux énormes empreintes, abandonnant à la neige le soin de la

combler par un haut-relief aussi parfait et de prendre là, pour toucher

la terre, des pieds d’enfant. Car la neige maintenant tombait, également

dévouée à tout ce qui meublait le sol, ne demandant qu’à prendre ces

deux humains pour des végétaux ou des rochers en mouvement, et

prodiguant la blancheur sur ces têtes qu’elle affectait de prendre pour

de petites cimes, sur ces bras qu’elle voulait bien croire des branches.

Dans la crainte de se rapprocher trop vite, Jérôme était parfois amené à

poser ses pieds dans les traces mêmes de l’enfant, savourant cette

réduction soudaine de son pas, de sa mesure sur le globe, qui lui

donnait à la fois des entraves voluptueuses de femme orientale et un

diamètre du monde élargi au double. De grands écriteaux surgissaient,

scellés aux réverbères, qui répandaient de jour la lumière morale des

États-Unis, et que l’enfant s’arrêtait pour lire: on y rappelait que les

plantes et les oiseaux, sauvages ou domestiqués, sont des créatures de

Dieu et à ce titre respectables. Des enfants sauvages ou domestiqués,

nulle mention. On y déclarait, pour dégoûter les désespérés, que sous

aucun prétexte le nom des suicidés ne serait gravé sur un monument dans

le périmètre des chutes. On indiquait même, au contraire, les noms des

hommes qui ont le mieux profité de la vie, malgré leurs souffrances

morales ou physiques, et n’ont pas eu recours à la noyade. Job, Jésus,

Elias Smith, ce dernier de Niagara Falls même et qui avait trouvé le

moyen de sourire jusqu’à sa mort avec un cancer des lèvres. On ne

pouvait s’empêcher de penser, à voir ces lettres gothiques découpées

dans le bronze, à tout ce qu’on peut graver sur la neige, et à tout ce

qui s’écrit sur les eaux.

La promenade continuait à escorter le fleuve, non sans raillerie

d’ailleurs. A la pente la plus formidable que l’eau ait obtenue sur la

terre, correspondait, pour les promeneurs, les menant en quelques

kilomètres au même niveau, la pente la plus douce. Le contraste du sol

facile, du sentier complaisant et de ce déchaînement était pour une fois

tout en faveur des hommes. Que le chemin équivalant à la route des

déflagrations et des tonnerres fût une allée d’enfant, cela suffisait à

expliquer l’irritation du gouffre. Que de bruit: un oiseau devait crier

à votre oreille pour être un oiseau sonore. Bien que Jérôme s’approchât

parfois à quelques mètres, il ne parvenait pas à distinguer le

froissement de cet enfant sur la terre, de ce brassement sinistre...

Soudain il eut peur.

Un policeman était là. Depuis un moment il avait aperçu l’enfant, sans

voir Jérôme, et il le surveillait, immobile derrière un massif. Il

attendait le geste, imminent, à son avis de policeman, par lequel ce

petit vagabond allait voler quelque chose au domaine du bon sens, du

sens commun, de la banalité humaine. Qu’il jetât une pierre dans le

Niagara, offense contre la loi des Indiens, disaient les écriteaux,

qu’il tirât un arbre par sa branche, offense contre la loi municipale,

qu’il eût une seconde sur son visage un de ces traits amers dérobés au

visage des hommes faits, offense contre la Christian Science, et c’était

fait, il intervenait. Mais ce n’était évidemment pas la première fois

que l’enfant avait à détourner les soupçons d’un policeman et des

morales universelles. Jérôme lui vit prendre soudain cette attitude

indifférente des insectes qui font le mort à l’approche de l’homme. Ou

plutôt, et c’était infiniment plus lamentable, il faisait le vivant,

l’enfant vivant, et l’on pouvait juger combien il l’était peu tout à

l’heure. Il se recouvrait de cette activité, de cette gaieté ordonnée

aux enfants par toutes les civilisations, et dont il avait été

jusqu’alors dépourvu; sans le bruit, on l’eût peut-être entendu

chantonner; dans le fracas de la cataracte, il affecta soudain

d’entendre un rythme, qu’il soulignait, on le voyait à ses lèvres, en

sifflotant. Lui, voilà une minute indifférent à tout, il affecta ce goût

pour la terre, la neige et le Niagara, auquel la police humaine n’entend

pas qu’on déroge. Il devint soudain un touriste, un touriste enfant,

tombé d’où? Venu par quel train de tristesse? Il fit des boules de

neige, réconciliant pour cet office main gantée et main nue; il les

lança contre le tronc d’un jeune sapin, le manqua: les arbres les plus

novices se garaient facilement de ce pauvre jeu. Ce simulacre d’enfance

véritable, de vie, la vue de ce capuchon d’enfance qu’il tentait de

remettre sous l’œil pudique du policeman pour voiler cette humanité

adulte avant l’âge, était plus douloureux encore que le spectacle de

cette marche prostrée. L’Irlandais ne semblait d’ailleurs pas convaincu.

Il ne pouvait s’empêcher de deviner là un enfant, sinon sans nom, du

moins sans collier, et qu’on ne devrait pas laisser vagabonder sur les

gazons publics. A ses yeux la besace que l’enfant tentait vainement de

lui dissimuler restait un insigne de liberté. Cet organe particulier aux

vagabonds, qui se nourrit de poulets dérobés, de salaisons volées aux

étalages, l’enfant l’avait, et c’était une besace dont la meilleure

volonté ne pouvait faire un sac de marché ou d’école. «On reconnaît

l’éléphant à sa trompe, disait le Policebook du district, et le mendiant

à sa besace.» Jérôme voyait quelle gêne et quelle peine donnait ce sac à

l’enfant, comme un viscère sorti de lui-même, qui ne pouvait plus

rentrer, et qui le dénonçait. Les assassins ont plus de chance, qui

peuvent rentrer dans leurs poches aussitôt, à la vue des agents, les

mains rouges et le pouce carré qu’ils ont depuis le crime. Ce qui devait

arriver arriva; l’enfant jeta le seul lest dont il disposait; il laissa

glisser la besace; son seul bagage, ses dernières ressources, sa seule

maison, il les abandonna en passant devant une haie, dont il ressortit

les deux bras libres, en enfant normal, libres de leur dernier morceau

de pain, de leur dernier objet de toilette, de tout leur linge...

Sacrifice inutile. Le policeman parut juger sévèrement ce geste

louche... Il avança... Si Jérôme voulait intervenir, il était temps.

«Attends-moi, cria-t-il! Je te rejoins!»

Mais seul, dans le tumulte, Jérôme pouvait entendre ses propres paroles.

Depuis tant d’années, il n’avait ainsi appelé, réclamé un être. Il fut

surpris d’entendre résonner à ses oreilles ces fragments de son ancien

langage. Le policeman passait à sa portée.

«Kid, cria Jérôme, j’arrive. Attends-moi!»

Mais les mots furent encore perdus, excepté pour lui. On ne saurait trop

recommander ce bord du Niagara, pour ceux qui désirent entendre et

exercer à nouveau, au milieu de la surdité universelle de la nature,

leur ancienne voix. C’était vraiment pour Bardini le moment de crier:

«Attends-moi. Peut-être est-ce là ce que je cherche, celui qui n’est ni

homme, ni femme, ni enfant...»

Mais le policeman était à dix mètres.

«Mon petit Kid!» cria encore Jérôme.

Mais personne encore n’entendit. La première phrase de tendresse que

Jérôme eût dite depuis cinq ans resta un secret au cœur du vacarme

suprême. Il était temps d’agir... Jérôme se dirigea vers la besace, la

ramassa ostensiblement, la mit sous son bras comme un objet familier,

sentit en elle un maigre débat entre quelque flacon et quelque boîte de

fer-blanc... Mais le policeman, sans le remarquer, se dirigeait vers

l’enfant... Jérôme se demanda s’il allait lancer une boule de neige sur

l’agent, pour détourner son attention, ou sur l’enfant, pour donner à

croire que ce n’était pas un vagabond solitaire. Quand un homme adulte

lance des boules de neige sur un petit garçon, c’est bien le diable si

l’on ne suppose pas entre eux quelque accointance. Il choisit ce dernier

moyen de sauvetage. Par malheur, à la seconde où il lançait la boule,

l’enfant se tournait par hasard dans sa direction, et la reçut en plein

visage. Étourdi, il resta immobile, se demandant qui, du Niagara, du

malheur, de la haine des hommes, s’amusait ainsi à l’atteindre. L’agent

s’était dirigé vers Jérôme.

«Vous connaissez cet enfant?

--Je pense bien, dit Jérôme.

--C’est votre enfant?

--A qui voulez-vous qu’il soit?

--Il est bien mal tenu!

--Je suis veuf.

--Nous avons à Niagara Falls l’institut de demi-entretien pour les

demi-orphelins. Prenez l’adresse.»

Mais quand l’agent s’écarta, l’adresse donnée, Jérôme vit que l’enfant

avait disparu.

Il hésita une minute, et il y avait certes de quoi hésiter. Le médiocre

équilibre, péniblement atteint, dans lequel il arrivait à vivre depuis

quelques mois, il eut le sentiment bien net qu’il le risquait dans

l’aventure. Mais la tentation était forte... La vue de ce petit être qui

menait modestement sa propre vie de contempteur des hommes, c’était bien

le seul spectacle qui pût l’atteindre. La seule recette pour se libérer

d’une passion, c’est sûrement de la passer sur un être plus jeune, qui

l’exerce pour votre compte et sous votre surveillance, mais sans que

désormais vous en ayez la charge. Jérôme se sentit subitement allégé, du

fait qu’un enfant portait son fardeau. Il devinait l’histoire du petit

vagabond, sa fuite loin d’une famille adorée soudain haïe, ses liaisons

hors de l’humanité, une existence en somme analogue à la sienne, avec la

différence que les seules armes en avaient été, non la dureté et

l’argent, mais la faiblesse, la pureté, et le dénuement. C’était bien

l’exemple absolu et sans tache de cette tentative héroïque dont Jérôme,

avec ses habitudes d’homme égoïste et despote, n’avait donné qu’une

caricature. Qu’étaient ses traversées, ses voyages étudiés sur les

meilleures cartes ou sur les indicateurs du moi, auprès des pistes que

cet enfant venait de tracer dans tout le no man’s land libre autour de

chaque cité, de chaque maison, dans le no man’s land de chaque homme. La

route libre n’était sans doute pas celle que Jérôme avait cru jeter en

brisant le cœur de Renée, ou de Stéphy, en changeant dans vingt villes

de milieu ou de métier, en essayant de tromper le sort lui-même, en

prenant pendant deux mois chez une aveugle folle la place du fils

disparu à la guerre--une nuit elle avait réussi à caresser son visage--,

mais plutôt ce tunnel d’air clair et de mutisme, où l’enfant circulait

depuis longtemps déjà, si l’on en jugeait à l’état de ses vêtements.

Peut-être ne peut-il y avoir à la fois qu’un seul Juif errant en ce

monde. Jérôme se sentit capable de passer sa mission à ce Juif errant

enfant.

La neige avait cessé de tomber, mais la couche en était profonde. Les

traces de l’enfant étaient plus nettes, soit qu’il eût couru, soit que

la vue de l’agent l’eût privé de sa légèreté de l’aurore. C’était juste

cette époque de neige où la chasse est interdite, tant le gibier se

donne et est facile à suivre. Ce gibier-là, pourtant, cherchait à

échapper. La piste ne s’attardait plus, comme tout à l’heure, aux

endroits les plus proches de l’eau, à croire que l’enfant cherchait un

gué ou voulait simplement boire au Niagara; elle était tendue par une

vraie fuite, tout en restant parallèle au fleuve... Quand on a la chance

d’avoir sur la gauche des cataractes pour vous protéger d’un ennemi, on

ne se risque pas à lâcher cette aide, et, bien que les maisons de la

ville se rapprochassent sur la droite à travers les arbres, il y avait

peu de risque, pour échapper à un homme, que l’enfant se précipitât vers

tous les autres. Il était donc pris, à moins d’une aide à laquelle

Jérôme s’interdit de penser, mais qui hâta sa course, car elle pouvait

être dans la ligne de cet enfant, l’aide du suicide. Mais, de même que

le chasseur distingue aux empreintes si l’animal est retors, grincheux,

ou sans défense, Jérôme voyait, à la trace nette et loyale de l’enfant,

qu’il n’essayait d’aucun détour, d’aucune ruse. Ces deux petits pieds

qui avaient fui les hommes ennoblissaient les souliers avachis,

gardaient chacun son privilège de pied droit et de pied gauche. Il

fuyait les hommes de jambes non cagneuses, de talons non éculés. Parfois

la foulée s’élargissait, il courait pris de panique. Témoignage de

quelque effort trop brusque, un bouton était là sur la neige, tombé de

son vêtement, un des derniers boutons. Pitoyable, se refusant, malgré

toute imagination, à ressembler à quelque primevère de neige. On sentait

que le vêtement humain en tenait moins encore sur le petit corps exposé

suffisamment déjà au froid et à la bise. Jérôme le ramassa et le mit

dans sa poche. Il devait l’y retrouver souvent dans la suite; chaque

fois qu’il avait à acheter son journal ou son ticket de tramway, ce

petit bouton devait revenir sous ses doigts, monnaie insistante et

vaine, qui se mélangeait habilement aux _cents_ et aux quarts de dollar

pour participer aux dépenses de la vie courante, rendu avec mépris par

les épiciers et les libraires, monnaie fausse, monnaie de corne et

d’amour... Puis, ici, les pas espacés par la course se rapprochaient, se

bousculaient, se répétaient. Mais ce n’était pas que l’enfant avait été

doublé soudain par un jumeau de fuite; c’est qu’il avait piétiné,

épuisé, s’arrêtant pour souffler une seconde, tout en sueur dans

l’hiver... A cinq ou six places, déjà, on eût pu avec raison sonner

l’hallali... Le moindre chien courant le tiendrait déjà par les basques.

D’ailleurs c’était très simple, il était là...

Il s’était engagé sur le pont qui mène à la rive canadienne, et il en

revenait. Au moment où il avait cru voir s’ouvrir un chemin libre, il

avait aperçu entassés les douaniers des deux pays, tout joyeux,

enchantés à l’idée de réduire à l’unité d’homme, à l’aide de passeports,

de jauges, et de questions, l’humain qui voulait passer, gonflé par

l’idée du voyage... Il reconnut Jérôme, et s’arrêta, vaincu.

Jérôme s’approcha. Il vit enfin de près ces petites joues amaigries par

des soucis d’homme, mais si égales, deux yeux dont les cernes étaient

différents, mais qui continuaient à donner le même regard, une bouche

restée charnue dans les jeûnes, des cheveux blonds qui avaient continué

à boucler sous les pluies: un visage resté loyal à soi-même. Sur la

tempe, une trace rouge; celle de la boule de neige sans doute. Des dents

très blanches: peut-être avait-il songé le jour du départ à emporter sa

brosse à dents. Mais il avait oublié la lime à ongles, les ciseaux, les

serviettes, toute pâte et tout savon; il était propre, mais on le

sentait lavé à la main, et à l’eau pure, de cette main sans gant,

couverte d’engelures, que Jérôme n’eut pas le courage de saisir. Il prit

le poignet, et l’enfant suivit, se rendant, croyant se rendre aux

hommes.

Ils revinrent droit vers la ville, par une grande allée, le premier

chemin découvert que l’enfant eût pris depuis longtemps, et Jérôme, pour

l’épargner, longeait les arbres. Le fracas des chutes s’assourdissait

peu à peu. Au square de Prospect Park, des compagnons normaux eussent pu

échanger leurs noms sans crier. Au coin de Prospect Street, un autre que

Jérôme eût pu rassurer presque à voix basse un autre que le fugitif. A

Thomas Street, Jérôme sous sa main pouvait sentir déjà le pouls agité de

l’enfant; déjà le pouls de l’enfant était à son doigt à peu près autant

que le Niagara à ses oreilles. Derrière eux, la neige conservait

l’empreinte de leurs pas parallèles, de cette piste commune où se

fondaient les pistes si longtemps solitaires venues l’une de Fontranges

et l’autre de quelque cité du Texas. Jérôme, la besace sous son bras

libre, ralentissait le pas, autant par égard pour la fatigue de l’enfant

que pour celle de ses vêtements. Vus de près, ils paraissaient vraiment

à leur dernier jour. C’était miracle que les boutons n’eussent pas

encore tous sauté, tant on les sentait à bout d’avoir eu à supporter si

longtemps leur rôle de boutons sans le répit des nuits. Les rôles des

lacets de soulier, aussi, des bas, de la visière, avaient été tenus bien

péniblement depuis quelques jours, et uniquement par dévouement. Le rôle

des poumons aussi, l’enfant toussait.

Il fallait entrer dans la ville. On ne pouvait gagner la chambre de

Jérôme que par de grandes rues. Tout cet arrangement humain sur la

terre, dont l’enfant ne voyait que l’envers depuis des semaines, se

retournait vers lui et lui montrait sa face vulgaire ou cruelle,

illuminée en plein jour aux places les plus prostituées, cinémas,

grandes épiceries, journaux, par toutes les constellations de

l’électricité. Le Niagara eût pu tonner jusqu’ici. Pas une maison, pas

un être, pas un arbre municipal qui ne criât par son seul aspect sa

bassesse et son inutilité. La foule était épaisse. Jérôme la fendait non

sans peine. Elle heurtait surtout l’enfant, perdu déjà en elle, à cause

de sa taille. La sueur des hommes, le parfum des femmes, l’odeur du

drap, du caoutchouc, de la benzine, de tous les esclaves de l’humanité,

les effluves de soupirail et de trottoir, plus à portée des enfants, il

en était maintenant submergé, dans ce triste baptême; il ne résistait

plus, et la pauvre étoffe de son pardessus, qui en était arrivée, dans

la liberté, à sentir la mousse et la feuille, s’imprégnait déjà aussi,

cédait aux parfums liquides et aux parfums gras... Parfois un passant

trop pressé le bousculait. Parfois une femme, honteuse d’avoir marché

sur lui, effleurait d’une caresse son épaule, ou sa nuque... Il suivait,

tête baissée, retrouvant seulement dans la vue du trottoir boueux un

reste de sa liberté et de sa pureté...

Il y avait aussi beaucoup d’enfants. Ils étaient gais, roses, tout

propres. Leurs parents ne les tenaient pas par la main; ils obéissaient

à la voix et leurs familles étaient fières.

Aventures de Jérôme Bardini · 第 8 / 14 题