DEUXIÈME PARTIE

«C’est pour aujourd’hui!» pensait Stéphy.

Près d’elle son mari dormait. De ce sommeil sans ronflement, sans

gémissement, sans rêve, auquel il se confiait tous les soirs comme à un

coffre-fort. Dans son visage, son cou, ses épaules, aucun de ces plis,

de ces affaissements, de ces accès de confiance qu’apporte au corps le

sommeil. Il semblait plutôt une figure sculptée ou fondue, détachée de

la croix par un antiquaire qui ne se contenterait pas d’étendre ses

objets sur un coussin, mais les borderait chaque soir. Le bronzage de sa

peau était si frais qu’il paraissait le devoir au soleil de la nuit.

Tout de lui n’était vraiment que bronze, que bronze tiède, hélas, et qui

respirait. Il avait l’air d’un homme type conservé dans les ténèbres

pour que les hommes, le matin, ne prennent point par erreur des tailles

de géants ou de nains... Rien à craindre aujourd’hui; pas à craindre non

plus que les hommes ne redevinssent des animaux ou des êtres supérieurs

à l’homme. Voir ce dormeur était aussi funeste aux doctrines de

métempsycose qu’aux théories du passage de la grenouille à l’humain.

Stéphy cherchait en vain sur lui les raccords à la vie animale et à la

vie céleste. Que n’eût-elle pas donné maintenant pour que son mari, par

un geste, par un sourire, la fît parfois penser, comme tous ses autres

amis, à quelque insecte, à quelque oiseau! Mais il était un homme

implacablement, homme changé en homme par un sort aussi volontaire que

celui qui changeait un dieu amoureux en taureau ou en cygne. Stéphy

avait longtemps espéré que ce ne serait pas seulement sous cette

apparence monstrueuse qu’il lui donnerait l’amour. En vain. Sous des

yeux perçants qui n’avaient jamais rien du lynx, sous des caresses qui

n’avaient jamais rien de félin, elle avait dû réprimer en elle cette

joie de son corps qui la poussait à se donner au monde entier, et faire

de l’amour une opération terriblement particulière, une opération

humaine. Les animaux inventés par les hommes pour personnifier le secret

ou l’impossible s’écartaient eux-mêmes de lui, sphynx ou griffons...

C’est en vain que Stéphy avait cherché, dans de pareils réveils, sur ce

visage, sur ces mains, quelque place non humaine à embrasser.

«Je le jure, ce sera pour aujourd’hui!» dit Stéphy.

L’aube se levait. Stéphy la voyait, grise et rose, dans les volets de

fer ajourés en forme de cœur. Elle ne souriait même plus de voir le jour

neuf lui arriver par ces quarante cœurs frémissants; l’antithèse était

vraiment trop facile. Elle alla ouvrir la fenêtre. Peu d’encouragement à

l’extérieur! De petits nuages flottaient au ras du lac, plus attirés

aujourd’hui par l’eau que par le ciel. Quelques rougeurs annonçaient que

le soleil allait prendre le départ là-bas, loin sur la gauche, avec un

terrible handicap. Dans l’air, pas un seul vol. Ce n’était pas encore ce

matin que le dernier oiseau de nuit et le premier oiseau de jour, la vue

également brouillée, se heurteraient. Il devait être plus tôt que ne

pensait Stéphy. On n’entendait pas encore ces coups sourds qui

annonçaient les bûcherons canadiens au travail. Stéphy frissonna. Cette

aiguille de réveille-matin qui devait la réveiller aujourd’hui pour

toujours, elle l’avait mise en soi sur quatre heures de l’après-midi, et

il n’était que quatre heures de la nuit!... Le lac s’éclairait, ses

fausses lumières et ses vraies obscurités remplacées peu à peu par de

vrais éclats et de fausses ombres... Des canards dormaient sur une

planche à la dérive, fatigués, utilisant des bateaux, comme des hommes.

Stéphy n’avait jamais vu aussi maussade cette heure blafarde consacrée,

au début de chaque jour, à la mémoire et au deuil du jour précédent. La

forêt, les eaux, les airs, inertes, se donnaient à ces minutes

d’immobilité moins en l’honneur de la création que de quelque

découragement inconnu des hommes... Puis l’horizon entier s’ouvrit, et

présenta à Stéphy, par des rencontres de nuages, des paliers de lumière,

par un ciel et un lac embrasés, l’itinéraire divin d’une fuite qu’elle

allait bientôt tenter par des changements de trains ou de tramways, et

en frôlant des banlieues.

«Trente-six jours!» dit Stéphy.

Elle avait compté son bonheur par jour, comme les prisonniers leur

prison. Trente-six jours heureux pour une vie, cela n’était déjà pas

mal. Avec une autre répartition, cela faisait deux jours de bonheur par

an pendant dix-huit ans, ou quatre jours pendant neuf ans, moyenne

encore acceptable.

«L’expérience est finie!» pensa-t-elle encore.

Ces trente-six jours, c’était à peu près, aussi, la durée de ces

expériences qui aboutissent à la guérison d’une maladie jusque-là

incurable, ou à la découverte d’un nouveau métal. Depuis les fiançailles

chez Nordenskjoeld, l’Ombre s’était débarrassé de son indifférence

fatale et était devenu le plus minutieux des fiancés. Pour cette union,

que Stéphy avait toujours prévue éphémère, et à laquelle elle se

préparait comme les éphémères à la vie, sans regards, sans bouche et

sans oreilles, il avait voulu des anneaux de mariage, il avait envoyé

des bouquets quotidiens de fleurs blanches. Il semblait parfois à Stéphy

qu’il l’épousait pour le compte d’un autre, tant il était devenu

protocolaire. Ou encore qu’il répétait, point par point, un acte qui

avait déjà eu lieu dans sa vie. Il avait prévu jusqu’à un voyage de

noces. Alors qu’elle eût préféré rester à New York où il aurait suffi

d’une erreur de mémoire ou de subway pour finir l’aventure, il avait

exigé ce lac, cette solitude, où toute tristesse était entière, où toute

volupté se prolongeait et s’éternisait en ses répercussions naturelles,

où tous deux étaient chargés d’offrir le symbole du couple humain aux

forêts et aux crépuscules. Il avait été le fiancé modèle. Elle lui en

avait su gré, elle avait compris ses efforts. Lui pour qui toute chose

était morte dès qu’il en voyait la formule, qui connaissait la formule

du printemps, de l’été, du talent, du génie--elle le voyait pensant à

elle, et s’efforçant de ne pas projeter sur ce doux visage et ce corps

nu les deux étiquettes qui l’en écarteraient pour jamais et suffiraient

à les déflorer: innocence et jeunesse. Mais parfois aussi elle sentait,

tant sa réserve ou sa hardiesse étaient voulues, tant il donnait de

solennité à cette future nuit de noces qui pour elle ne comptait qu’à

peine, que cet homme entendait voir ce qu’il y a vraiment de nouveau

dans une virginité nouvelle. Tout cela avait bien la lucidité d’une

expérience. Il s’agissait sans doute d’expérimenter ce que devient une

jeune fille qui s’abandonne sans réserve à l’amour. Les quelques

expériences déjà effectuées depuis la création étaient probablement

périmées ou fausses, et il était extrêmement urgent de mener celle-là à

terme, pour renseigner l’humanité. Une fois que son fiancé

disparaissait, ombre noire mangée par l’ombre dorée des rues, Stéphy

avait l’impression, après son premier baiser ou sa première étreinte,

que tout cela allait paraître en lettres rouges aux éditions de quelque

agence. Tout cela, en tout cas, s’inscrivait quelque part avec du feu.

Stéphy était sûre que ce n’était pas perdu pour toujours, dans le nombre

des autres liaisons et des autres amours, et elle se donnait à ce

sacrifice avec autant d’orgueil qu’un savant à la rage.

«Comme tout est calme, pensa Stéphy. J’aurais mieux aimé du vent.»

Ou de la pluie, ou de la neige. Ce n’était vraiment pas un temps de

fuite. Une femme demande à être aidée, quand elle se décide, fût-ce par

un soupçon de brise, fût-ce par un ouragan. Mais l’air ne bougeait pas,

les feuilles avaient cette tranquillité qu’on exige pour les records de

course à pied. Jamais record de fuite ne serait plus valable.

Pour ne pas réveiller son mari en ouvrant la porte, elle enjamba la

fenêtre et fit son premier geste d’évasion. Les animaux ne perdaient pas

une minute du seul moment de répit qui leur soit laissé depuis l’arrivée

de l’homme sur la terre. Ils allaient au lac, oubliant leurs haines

habituelles, oiseaux et quadrupèdes à pied, comme ils étaient allés

jadis à l’arche. Tous venaient se laver de cette nuit, de cette

catastrophe journalière qui avait sorti de l’eau jusqu’aux rats musqués

et aux loutres. Les rives du lac étaient aussi peuplées que devait être

désolé, à la même heure, le rivage de la mer. Stéphy regardait avec

désillusion ce lac sans gouffre et sans tempête. Elle avait pensé

parfois qu’un accident de leur canot, une noyade, apporterait sa

solution. Mais rien à espérer aujourd’hui. Le nombre des drames

terrestres, incendies, tremblements de terre, ruptures de barrage, est à

peu près égal au nombre des drames qui se jouent entre les humains, mais

Stéphy commençait à savoir qu’ils n’interviennent jamais à temps, si ce

n’est chez les romanciers de second ordre--et il était bien rare qu’ils

ne servissent pas de conclusion à des vies heureuses, alors que les vies

tourmentées se poursuivent sur des chemins de fer parfaits et des terres

quiètes. Le raz de lac, ou le raid d’indiens qui eût clos comme il

convenait l’aventure de Stéphy s’opérait sans doute en ce moment, mais

loin d’elle, et au préjudice de quelque couple modèle de bourgeois. Les

hommes s’étaient réveillés. On entendait, pulsation régulière et

lamentable de la forêt, le coup assommé de la hache des bûcherons.

C’étaient les Franco-Canadiens; on parlait le français, la langue

maternelle de l’Ombre, avec quelques adjectifs du XVIIe siècle en plus,

autour de chaque géant à abattre. Un ou deux oiseaux semblaient fuir

dans la foule heureuse et lente des autres oiseaux. C’étaient les

oiseaux du chêne fraîchement renversé... Appuyée à la fenêtre, hors de

sa prison cette fois et du cercle magique, Stéphy regardait encore le

dormeur. Quel sommeil! Le soleil donnait sur son visage à travers le

volet, par trois cœurs, tatouage éphémère, mais il dormait. Où

trouvait-il ce sommeil continuel, sans drogues, sans fatigues, de même

qu’il trouvait toujours de l’argent sans aller à aucune banque, comme un

Juif errant? Il n’avait pas non plus de banque de joie, de banque de

sagesse, de banque d’intelligence. Chacune des minutes de sa vie

semblait indépendante des autres minutes. Tout le stock amassé par

l’humanité ne lui servait en rien. Impossible d’avoir un passé avec lui,

ou seulement des souvenirs. Ce mois où Stéphy avait tout appris, joui et

souffert, elle n’en retrouvait pas trace dans sa mémoire. Autrefois elle

excusait cet homme d’avoir renoncé à cette chaleur centrale, cette

intelligence centrale que l’humanité distribue aux humains. Elle avait

pensé qu’il y avait une faute, un secret, un crime dans la vie de son

mari. Elle en doutait maintenant. Il n’écrivait jamais, l’encre centrale

de l’humanité ne lui parvenait point. Il ne lisait point non plus, comme

si un livre était aussi un papier à remplir par le lecteur. Ce n’était

pas le fait d’un esprit désœuvré. Il y avait quelque chose de

prodigieusement actif dans sa vie intérieure, dans ses gestes, et tout

se serait expliqué s’il avait recherché la pierre philosophale ou le

mouvement perpétuel. Mais ce qu’il cherchait ne profiterait certainement

pas aux hommes, ni à Stéphy. Il avait une occupation en dehors du temps,

du genre de celles auxquelles se livrent lentement et jalousement, et

sans doute inutilement les morts... Le jour où il avait été obligé de

dire son nom, devant le faux pasteur trouvé par Hillmacher, et où il

s’était appelé Jérôme Bardini, elle avait d’abord cru qu’il donnait un

pseudonyme. Elle croyait aujourd’hui que c’était son vrai nom, et qu’il

y avait eu recours parce que ce qui lui semblait le plus vide, le plus

irréel, était encore ce qui lui avait appartenu. Stéphy avait maintenant

l’impression de vivre, non à côté de l’aventure, du crime, mais du vide.

Elle avait remarqué dans leurs promenades que les oiseaux, les abeilles

heurtaient Jérôme à chaque instant. Peut-être n’était-il pas visible aux

animaux.

Elle avait pensé un jour qu’il paraissait être sans patrie et voulut

l’expliquer par cela. Moeller avait eu quelque temps un camarade sans

patrie, un nommé Smith, qui venait essayer chez lui les instruments à

vent. La conversation avec Smith était difficile. Il était vraiment sans

patrie, non du fait d’un renoncement, mais parce que la méthode et les

pays adoptés par ses parents, pour la conception, le mariage et

l’accouchement ne lui permettaient pas d’en avoir. Aucun goût d’ailleurs

ne le poussait vers aucun pays. Il y avait de l’esperanto dans sa façon

de boire ou de manger. Or, il suffisait de quelques jours, quand il

était là, pour que ses hôtes fussent accablés de la non-participation de

Smith aux grands mouvements humains, guerre, aviation, traités de

commerce, et de son extrême sensibilité à tous les mouvements animaux,

pestes, coqueluches, ou maladies du poil. Le brave Moeller lui-même

butait avec Smith dans l’entretien le plus technique, comme si les

hautbois et clarinettes se sentaient soudain une nationalité agressive

contre l’intrus qui leur soufflait un souffle sans nation, et qui

n’avait pas de façon aimée de placer le verbe dans la phrase. Mais pour

Jérôme, c’était plus grave encore. Ce n’était pas le don de la patrie

qui lui manquait, mais le don de la terre. Certains êtres, en entrant

dans la salle où les autres causent et rient, arrivent, par le froid de

leur seule présence, à faire de chaque personne un être isolé: Jérôme

arrivait à obtenir cela des objets. Tables, lampes, tasses, étaient

déchues en sa présence de leurs qualités de compagnons, et devenaient

des tasses, des lampes, des tables. Il pétrifiait la pierre, il

changeait le bois en bois. Malgré les promesses qu’elle s’était faites,

Stéphy avait tenté d’appareiller, dans le chalet, les rideaux, les

couvertures du lit, la vaisselle. Il suffisait que Jérôme entrât pour

que chaque objet se dégageât des autres. Un terrible fluide d’égoïsme ou

d’orgueil traversait devant lui les corps les moins conducteurs, et

donnait au bouchon de liège tombé de la bouteille toute la densité d’un

ennemi.

Au début du mariage, Stéphy avait eu un certain espoir. Pendant qu’il la

pressait dans ses bras, au plus profond de la nuit, Jérôme parlait. Il

approchait ses lèvres de Stéphy, et parlait. On eût dit que pour doubler

sa volupté, il la doublait d’une espèce de parjure, de damnation, qui

consistait à parler du passé. Tous les soirs, il reprenait ce conte des

_Mille et une nuits_, étendu comme sur la dalle par laquelle on enfouit

ses secrets. Il ne racontait rien, il décrivait seulement des êtres ou

des objets, mais Stéphy pensait qu’un jour toutes ces descriptions

formeraient d’elles-mêmes une aventure, la vie de Jérôme sans doute, et

elle écoutait passionnément. Aujourd’hui, c’était une maison qu’il

décrivait, pierre par pierre, donnant le détail des balustres, des

corniches, de tuiles entremêlées d’ardoises, de girouettes, avec une

voix que brisait parfois le plaisir. Ou bien c’était une femme, chacun

de ses vêtements, son chapeau, la couleur de la cape, de l’intérieur de

la cape, les souliers, les lacets de souliers, sa main, son oreille. Ou

bien un paysage... Tout ce qui serait gravé sur la prunelle d’un

assassiné, en petits meubles, en branchages, en petits animaux, un

Dürer... Stéphy écoutait sans mot dire ces aveux, qui pour elle étaient

devenus un tel synonyme de volupté qu’une parole de confidence, dite par

Jérôme debout, à midi, lui eût procuré le bonheur. Puis, elle ne savait

pas pourquoi Jérôme s’était tu, et la nuit s’écoulait depuis dans un

double silence...

Tout cela était en somme à peu près comme elle l’avait imaginé, les

descriptions dans le lit en plus, l’égoïsme des objets en moins. Les

jours où se mêlaient en elle les tristesses de ses deux existences, et

où elle n’avait plus la force de les isoler, il arrivait heureusement

une lettre de Moeller, qui leur faisait reprendre leur distance

respective. Sans avouer la vérité à Moeller, elle avait dit qu’elle

aimait quelqu’un, qu’elle allait passer avec lui un ou deux mois chez

une amie au bord d’un lac... Sur l’enveloppe au blason de la lutherie

Hartford, en grandes lettres moulées, il écrivait sa lettre à l’adresse

de Stéphanie Moeller, aux bons soins de Mme Jérôme Bardini, sans se

douter du peu de sûreté de cette entremise, et il disait:

Carissima Stéfania. Je me réjouis que le chalet de cette charmante

dame Bardini soit au bord d’un lac. Ma petite Stéphania, habituée à

flotter inerte sur les flots salés, doit être obligée, pour réussir la

planche sur ces eaux légères, de remuer imperceptiblement le pouce ou

l’orteil, etc., etc... Nous te regrettons bien. Mais as-tu remarqué,

sur ton lac, la belle acoustique et les beaux échos? Tu n’as pas

d’échos sur la mer. Tu obtiens sur un lac de quelques hectares, avec

le basson, des effets absolument perdus sur l’Océan. N’hésite pas à

parler à voix haute avec mon cher futur gendre, quand vous traverserez

le lac en bateau, ou à chanter. Chante-t-il? Tu seras très aimable,

s’il chante, de me donner des indications pour acheter sa musique et

lui donner, le jour de son retour, l’occasion d’un beau solo. Le

malheur est que le canot automobile assourdit tout de nos jours et

obligera bientôt les poissons à parler.

Je voulais te dire, chère Stéphanie, que, si vous vous mariez, il vous

faudra prendre une bonne. Un ménage amoureux ne peut pas vivre sans

bonne. La bonne vous décharge de l’être matériel qui est en vous, vous

évite cuisine, vaisselle, etc., etc... Une maîtresse de maison peut

évidemment frotter elle-même les meubles marquetés, car la bonne prend

toujours la marqueterie à rebours, ainsi que tous bois chevillés, et

aussi incrustations de cuivre, dans tables à thé ou armoires,

difficiles à réparer, les colles étant peu fortes de nos jours. Nous

avons débattu cette question avec Bergmann et Rudi (ou Julius et

Spetzheim--as-tu remarqué que lorsqu’on appelle l’un par son nom de

famille, on appelle l’autre par son prénom?). Spetzheim te rappelle

qu’il faut assurer la bonne, sinon tu es responsable pour entorses,

brûlures, et chutes d’échelles quand elle nettoie les vitres, _und so

weiter_. Il n’était pas de bonne humeur ces jours-ci, ni moi non plus,

car nous avons eu à Saint-Thomas une messe en si mineur ratée. Ils

avaient tout simplement supprimé le second «Kyrie»! Le double appel,

le double déchirement, la double vision de Dieu, ces andouilles

l’avaient supprimé! Déception aussi pour les chœurs scandinaves. Pour

une fois, j’ai suivi tes préceptes et suis parti au milieu de la

cantate, mais j’ai, depuis, l’impression qu’ils continuent à chanter.

Pénible. Je repasserai par la salle vide. _Grieg höchst altmodisch,

but lovely._ Je t’embrasse tendrement et présente à mon futur gendre

mes dévouées salutations.

Johann Moeller.

On pense si la signature de celui qui signait au burin les violons

Hartford était superbe.

Stéphy souriait malgré tout, en pensant au solo de Jérôme.

* * * * *

Mais ce n’était pas pour cela que Stéphy avait décidé de fuir Jérôme...

Car il y avait malgré tout de l’entente dans leur union. Leur couple,

quand ils allaient au lac, ressemblait plutôt au premier couple de

l’humanité qu’au dernier, mais c’était un couple. L’homme auquel répugne

tout passé, toute banalité, toute redite, et la femme qui ne questionne

pas, qui ne raconte pas, forment assurément un couple. Libérés de ces

vêtements encrassés de leur histoire, une fois nus, ils étaient même un

couple parfait, tant leurs sens et leurs membres, par des mesures

infinitésimales, étaient ajustés au millimètre. Stéphy profitait, comme

jamais fille n’a profité, de cette ombre que lui donnait la taille plus

haute de Jérôme, de ce ventre concave où s’épanouissait son ventre

légèrement arrondi, du son de ces pas lourds près du bruit léger de ses

pas... Mais il lui était venu un jour, comme une illumination, l’idée

que Jérôme disparaîtrait bientôt.

Dès qu’elle eut pensé à ce dénouement, elle sentit qu’elle était dans la

vérité, et que le moment même n’en était plus très loin. Il lui sembla

que la dose d’inconnu qui était en Jérôme s’épaississait encore. Cela ne

se traduisait pas par des impatiences, des nerfs; tous les mouvements de

Jérôme au contraire révélaient plus d’aisance, de tranquillité,

l’aisance des oiseaux qui ont décidé de s’envoler tout à l’heure. La

familiarité que donne aux ennemis mêmes le fait de dormir ensemble et de

prendre les repas en commun s’évanouissait. S’il heurtait le bras de

Stéphy en prenant le sel, il s’excusait. On eût dit qu’il reprenait sa

distance, la distance à laquelle il serait libre à nouveau. Jusqu’à son

langage était plus châtié, moins personnel; dans cet anglais où il se

mouvait pourtant avec difficulté, il trouvait des raffinements, des

simplifications: chaque mot semblait le porter plus haut ou plus bas

qu’il n’eût fallu avec Stéphy, surtout plus haut. Stéphy entendait avec

tristesse ces expressions poétiques qui annonçaient le retour en lui de

la sécheresse et de la désolation. Tout de lui reprenait la hauteur, la

noblesse du premier mois; il n’aurait vraiment pas à se plaindre de la

vie passée avec Stéphy, nulle médiocrité n’en résultait vraiment pour

lui. Elle le sentait se retirer de cette vie doucement, par un reflux

lent et propre. Le silence augmentait entre eux, mais ce silence

particulier pendant lequel on essaye d’ouvrir sans bruit une porte, ou

de dénouer un nœud, ou de chausser des patins sans que les parents

entendent. Jusqu’au bruit de ses pas était plus sourd. Il marchait avec

la lenteur des gens qui vont tout à coup prendre le galop. Isolé, sans

relations avec des voisins, sans goût de chasse ou de pêche, il avait

maintenant des heures fixes de promenade et d’absence, et ces manies

réservées aux conjurés et aux contrebandiers. Tous les après-midi,

pendant que Stéphy dormait sur la véranda ouverte vers le lac, il

partait. Il partait sans bruit, sans adieu, pour un départ éternel. Une

fois évanoui le frisson des haies qu’il avait écartées, elle se levait,

regagnait la villa. Elle y cherchait au début une lettre à son nom,

posée en évidence sur la table, elle cherchait la valise de Jérôme. Mais

la présence de ces objets et des vêtements, et la vue des flacons de

toilette combles de leur liquide, ne la rassuraient même plus. Elle

sentait qu’il disparaîtrait comme disparaît un noyé, sans chapeau et

sans mouchoir. Tout était déjà en place, terriblement en place, comme

après l’accident qui a tué celui avec qui vous viviez, et cet éclat, ce

soleil qui jouait sur ces cuirs et ces verreries étaient bien la

première moisissure qui se pose sur une garde-robe abandonnée. Elle

revenait à la véranda. La nature aussi avait pris cet aspect décoloré et

plat, cette maigreur de décor que donne le malheur aux paysages les plus

sains, aux soirées les plus riches en relief. A nouveau étendue, Stéphy

jouissait de ces avances sur son deuil, de cette habitude de malheur

parvenue à elle avant le malheur même. Le murmure du lac, parole la plus

récente pourtant des eaux dans leur débat contre la terre, avait le son

vide d’une condoléance apprise par cœur aussi bien pour Médée que pour

Stéphy. Tout ce que Stéphy eût pris autrefois pour des attentions de la

nature,--le geste de ce grand érable qui, miné par quelque orage,

choisissait cette minute pour s’abattre, racines soudain en l’air et

hautes branches dans le lac; le heurt de ces oiseaux-mouches qui

blessaient son visage de ce doux choc qu’elle connaissait si bien par

celui des poissons dans la mer--, ne lui semblaient que les répétitions

malhabiles de couplets périmés. Une heure, deux heures passaient...

L’idée de la nuit solitaire, du réveil dans ce désespoir, amenait enfin

des larmes... Mais tout à coup, du même pas amorti, poussant doucement

la barrière, avec un sourire qu’il était allé chercher au cœur de

l’égoïsme, avec cette douceur qu’a tout être indifférent qui revient,

qu’a le soleil, qu’a le printemps, Jérôme revenait.

Hier elle l’avait suivi. Elle avait pris son caoutchouc et l’avait

suivi. Un caoutchouc vert feuille par lequel cette femme avait espéré

autrefois séduire son mari, et qui servirait du moins aujourd’hui à la

lui rendre invisible. Jérôme avait pris à travers la forêt, mais un

aspect de piste indiquait qu’il faisait souvent ce chemin. Il allait

sans hésitation, de la marche de ceux qui vont secrètement nourrir un

évadé ou creuser dans un terrain aurifère, avec des arrêts qui

semblaient vouloir tromper, non les hommes absents, mais les arbres et

les fourrés, sur le vrai but de sa promenade, ici se suspendant à une

branche, là tâtant du pied un marécage, là lançant une pierre--, tous

les gestes du vieux rentier désabusé et de Siegfried au réveil. Il

sifflait, il chantait; il ne pouvait s’agir d’un entraînement au

suicide, ainsi que Stéphy l’avait craint d’abord. Pendant qu’il avançait

de son pas régulier, elle courait d’un arbre à l’autre, parfois presque

confondue avec la mousse qui couvre le flanc exposé aux pluies et aux

vents, parfois elle-même mousse suprême sur le flanc exposé au midi.

Jérôme allait, sans hâte, indifférent à cet arbre vivant qui le suivait

et l’épiait. Stéphy courait, de ces bonds de dix ou de vingt mètres que

font les soldats dans les assauts. Le caoutchouc vert avait déjà tout ce

que porte un vrai tronc, de la vraie mousse, de l’humidité, de la résine

ou cette suie qu’on prend aux arbres les plus neufs. Le chemin était

familier à Jérôme. Le soin machinal qu’il avait, écartant les

brindilles, les ronces, écrasant les mottes de taupes, comblant les

trous de blaireaux, en avait fait le seul chemin de parc dans cette

forêt, une voie lisse comme celle qu’avait préparée Robinson pour lancer

son bateau. Le bateau était-il achevé? Était-ce le bateau lui-même, tout

paré, comble de ses vivres, cet homme sans chapeau, sans valise et sans

mouchoir? Ou encore assistait-elle au départ lui-même? Soudain Jérôme

s’arrêta. Il s’assit non pour une halte de quelques minutes, mais comme

s’il était arrivé. C’est là qu’était le terrain aurifère, l’évadé

affamé, dans cette clairière surélevée et dégagée vers l’ouest. Que

regardait-il ainsi à l’horizon, immobile maintenant, se penchant parfois

jusqu’aux limites de l’équilibre, comme un chien au bout de sa laisse?

Stéphy grimpa sur des rochers, et vit...

Elle vit un paysage à peu près semblable à celui qui s’étendait devant

la véranda. Un lac, peut-être plus petit, des collines un peu plus

hautes, mais la même beauté répartie différemment sur les crêtes et les

eaux. Le même îlot nu, que n’effleurait jamais aucun oiseau d’eau, tant

il semblait un piège de la terre. Le même décor sous lequel eût apparu,

s’il avait été éclairé du dedans et non de l’extérieur, le même nombre

de poissons et de bêtes des bois. La réplique parfaite de ce paysage

dont Jérôme détournait paresseusement les yeux, une fois à la villa,

mais qu’il semblait observer en ce moment, passionnément, et comme on

n’observe point un spectacle vivant ou un drame... Stéphy comprenait

trop son attrait: c’était le paysage où Stéphy n’était pas. Elle voyait

elle-même ce que sa propre absence donnait au tableau. Alors que le cri

des cygnes de l’autre lac, l’appel du loup égaré, l’aboiement du

grand-duc lui paraissaient chaque soir des cris de phonographe, et

qu’elle n’était pas plus sensible à l’autre lune et à l’autre soleil

qu’à des projecteurs, elle entendait à nouveau de vrais bruits et de

vrais cris, à partir de la ligne sur laquelle était assis Jérôme, et

voyait de vraies lumières. C’était une espèce de terre promise qui

s’ouvrait là, promise à Jérôme, refusée à elle. Elle éprouvait elle

aussi, sur ce rocher, une joie et une souffrance sans bornes, à voir

cette partie du monde miraculeusement préservée... Soudain elle frémit.

Jérôme s’était dévêtu et se préparait au bain. Elle voulait en douter

encore: les hommes jettent leurs vêtements pour un rien, pour grimper,

pour courir. Le soleil était doux et chaud, peut-être Jérôme allait-il

seulement s’étendre au soleil. Toute cette communauté des ondes, des

flots salés ou purs, il n’était pas possible qu’il la reniât, seul

serment, tacite mais solennel, qu’il eût jamais prononcé. Mais déjà il

allait vers le lac; elle le voyait enfin à la fois dans sa nudité et sa

vérité. Vers ce lac ignorant de l’autre lac son jumeau, ignorant de

Stéphy, il allait prendre son bain lustral. Il s’accroupit, caressa de

sa main l’onde qui lui répondit de toute sa virginité, la caressa, plus

hypocrite que l’eau, revint en arrière, s’étendit, installant autour de

l’acte le plus simple tout un appareil de gestes et d’hésitations qui en

faisaient une trahison. Puis, monté sur une roche, il s’apprêta à

plonger, s’amusant à parodier, sans acrimonie d’ailleurs et plutôt avec

une certaine gaieté, les mouvements de Stéphy sur son plongeoir. Puis il

plongea, mal: rien de Stéphy dans ce départ en grenouille. Que

n’eût-elle pas donné pour qu’il se heurtât au fond de l’eau à Stéphy

elle-même, morte ou vivante! Puis, adossé à la roche, Andromède

masculine dont Stéphy était le pauvre monstre, il s’offrit à cette brise

neuve, semée d’oiseaux tout neufs et à ce soleil jeune du jour qui

venait le délivrer. Stéphy fût restée là aussi jusqu’au soir, si elle

n’avait eu peur qu’il ne se retournât soudain ou qu’il ne rentrât avant

elle, et la crût elle aussi disparue...

Comment?

Quoi?

L’idée qu’elle pouvait disparaître avant lui l’éclaira soudain tout

entière. Comment n’avait-elle pas imaginé déjà cette solution, la seule

qui épargnât tout?

Quand?

Elle pensa qu’elle pouvait partir aussitôt. Le plus tôt serait le mieux.

Mais elle n’avait en cette minute sur lui qu’une faible avance. Elle

partirait demain, pendant sa promenade.

Dans son costume d’espoir, elle regagna en courant la maison. Une heure

elle attendit, de plus en plus anxieuse. Allait-il revenir? N’avait-elle

pas assisté, non à une trahison, mais à un départ? Allait-elle avoir à

l’attendre toute sa vie pour n’avoir pas su se décider un jour plus tôt?

Non! Elle entendit ses pas sur le gazon, puis sur le sable, puis sur le

sol de bois: il avait repris tout son poids en arrivant près d’elle. Il

vint selon son habitude s’asseoir à son chevet, les yeux fixés sur le

faux lac, les faux reflets, les faux cernes des fausses rives. Vers cinq

heures, de faux nuages voilèrent une seconde le faux soleil... C’était

l’heure de leur bain habituel...

«C’est l’heure du bain», dit Stéphy.

Allait-il dire qu’il s’était baigné, ou simplement, par décence,

s’excuser et la laisser baigner seule?

«En effet, dit-il en se levant, c’est l’heure du bain.»

Ils allèrent au bain. Jamais humains n’avaient été pareillement nus, et

la vérité aussi voilée.

* * * * *

Stéphy était arrivée à la station juste à temps pour monter dans ce

dernier wagon où les compagnies d’Europe mettent leurs bagages et les

compagnies américaines leurs millionnaires. D’abord elle fut un bagage.

Elle s’appareillait encore trop peu au genre humain, pour ne pas être

torturée par le seul fait du déplacement et du voyage. Car c’était

l’été, saison stable pour ce règne animal et végétal auquel elle

appartenait depuis trois mois, et où les migrateurs enfin casés ne

daignent se déplacer que devant la tempête. Les gestes des hommes

secouaient les oiseaux comme une poussière colorée, qui se déposait vite

là d’où elle s’était levée. On sentait les oiseaux-mouches organiser

leur vie autour d’un seul pied de fuchsia, les goélands incapables de

suivre un poisson au delà de l’ombre des digues, et sur les branches de

l’érable l’oiseau-aboyeur aussi peu nomade qu’un chien. Au milieu

d’aigles de plomb, de merles qui allaient de préférence à pied, la douce

Stéphy émigrait donc aujourd’hui de la saison divine à la saison

humaine. Avec la valise de ceux qui sortent de prison, elle sortait

d’une geôle autrement pénible, du bonheur. Elle ne pleurait pas. Elle

s’était surprise à sourire en demandant son billet, premier sourire

instinctif au premier de ces hommes dont elle regagnait le règne: elle

en rougissait, elle n’avait même pas attendu pour sourire le second

humain. Elle n’avait plus l’impression d’une fuite, mais d’une

libération, de la libération de quelque service d’État ou de quelque

vœu. Ce service dans un monde ultra-sensible, dans une âme large et

déchaînée, si peu obligatoire de nos jours, elle venait de l’achever.

Elle rentrait sans remords, sans regrets. Elle était de la classe...

La libération n’était pas générale: Stéphy apercevait, malgré elle, à

tous les points où la nature se courbe, aux virages des fleuves, aux

baies des lacs, aux carrefours, des filles au flanc droit pressé contre

le flanc gauche des hommes, la main droite heureuse, la main gauche

vide, confuses d’être surprises dans leur accolade par quelque passant

solitaire, mais ravies d’être vues par tout l’autocar ou le train,

détruisant un devoir familial, remplissant un devoir national. Que

faisait Jérôme, là-bas, au retour de son bain de traître, devant la

maison vide? Pour une fois la cherchait-il? Pour une fois l’appelait-il

tout haut? Pour une fois embrassait-il cette photographie encadrée de

Stéphy, sur laquelle Stéphy cherchait tous les jours, vainement, cet arc

humide laissé par les lèvres que l’on trouve sur le verre de toutes les

photographies aimées? La remerciait-il d’avoir compris? Pour primer

cette union, pendant laquelle aucun n’avait parlé, c’est-à-dire n’avait

menti, comprenait-il qu’il n’y avait plus que les unions avec les

animaux ou avec les statues? Le train se remplissait. Les hommes qui

montaient ou descendaient étaient si inconscients de leur obésité, de

leur air méchant, de leurs bajoues, qu’ils semblaient tous à quelque

point aveugles, mais plus ils étaient laids, plus Stéphy par bonheur

avait l’impression d’être invisible. Tout n’était pas beau non plus de

ce qu’elle voyait par la portière; des charretiers battaient des

chevaux; une mère battait son enfant sur deux jolies fesses qui

semblaient dans une sordide banlieue le seul visage de la jeunesse;

autour de jeunes gens brutaux s’empressaient des femmes tellement court

vêtues que l’on pouvait raisonnablement situer à dix centimètres

au-dessus du nombril, d’après l’ensemble de la robe, l’objet caché de

leur pudeur. La mort même semblait une solution trop sublime pour

libérer le monde de tant d’aigreur, de graisses et de grossièretés.

Seule la vue des monuments calmait un peu Stéphy; la vue des églises

fraîchement peintes, des bibliothèques et des hôtels de ville isolés au

milieu des pelouses ou des cimetières la réconciliait, sinon avec les

hommes, du moins avec les maisons. Il y avait aussi de temps en temps un

beau golf, où femmes et hommes se livraient des batailles conduites par

assauts successifs, comme ils le font aussi, moins bien, dans l’amour.

Comme c’était bien là la mission suprême des humains sur la terre, celle

qui convenait le mieux à leur esprit, à leur ambition: poser une balle

de buis par terre et taper dessus avec un club! Des couples rentraient

au pavillon, fiers et chargés d’une noble fatigue, quittant ces gazons

avec des gestes et aussi beaucoup de nez d’apôtres. C’était tout ce qui

restait de pastoral dans l’humanité et Stéphy en était apaisée: un

terrain de golf sur la surface de la mer, et elle eût été presque

calme... Puis le soir tomba. Aux lumières colorées des faubourgs, Stéphy

comprit qu’il était dimanche. Puis toutes ces maisons avec lesquelles

elle s’était réconciliée, grandirent, portèrent elles-mêmes les jardins,

la nature; le rapide changea son fracas de rapide contre le fracas des

trains de banlieue. Cette clarté, obscure, là-bas, sur la droite,

c’était New York. Cette ombre claire, là-bas, sur la gauche, c’était

l’Océan. Qu’il allait être bon d’y plonger, dès demain, et d’avoir à

lécher des lèvres salées au lieu de lèvres fades!

A la porte, elle attendit.

On jouait, chez Moeller. On jouait en quatuor l’_Entrée d’Alexandre en

Bactriane_. On jouait le quatuor à trois. Elle reconnaissait l’alto de

Rudi, le violon de Julius, le basson de Johann: ils n’avaient pas été

jusqu’à échanger leurs instruments dans leur tristesse. La quatrième

partie que Stéphy tenait au piano n’était naturellement jouée par

personne, mais l’imagination des trois musiciens, leur amour pour

l’absente, pour la musique absente, avait comblé ce vide, ou plutôt ils

l’utilisaient comme une vraie partie. Pour la _Fuite des reines vers

Bactres_, Stéphy entendait l’alto jouer; s’arrêter autour de la partie

muette, autour de ce silence qui était son propre silence, et terminer

sur une série de phrases interrompues qui laissaient croire que Rudi

défaillait, mais qui en fait étaient un duo. A la figure suivante, le

violon, pour marquer les pas légers des cavaliers macédoniens par

rapport à la marche des dromadaires, répondait avec une douceur infinie,

à ce piano qu’on n’entendait pas. Puis venait l’épisode du _Trésor

ouvert et dédaigné_, et le basson qui devait reprendre, à sa première

note, la mélodie du piano, mordait tendrement sur le vide. Ces trois

hommes, dans ce beau jour, comptaient l’absence de Stéphy par temps, la

battaient du pied, du genou, de la tête, et quand vint le solo des

statues prébouddhiques, où Stéphy triomphait et jouait seule deux

minutes entières, elle perçut un silence absolu, dans lequel tout

profane eût vu le terme du concert, mais qu’elle sentait pour les trois

amis annelé de beautés, gonflé à se rompre par un seul dièse, amené à

l’abîme par un seul bémol de silence. Ils entendaient ce solo sous

toutes ses formes, de toutes les façons dont le jeu changeant de Stéphy

l’avait joué au cours de toutes leurs séances. Au milieu juste du solo,

que doit marquer régulièrement une simple note de l’alto, elle entendit

le basson et le violon indiquer aussi cette note unique, marquer

indûment ce point suprême de son absence, admis on ne sait pourquoi à

cette privauté. A travers la porte, elle les devinait maintenant

souriant à ce furioso qu’elle avait pris un jour en allegretto, par

malice, tous trois animés, dans cette absence de sons, du délire et du

rythme de la musique même, et, quand la douce main invisible eut plaqué

silencieusement l’accord en fa, ils repartirent avec un ensemble qui ne

s’obtient plus de nos jours que dans les acclamations de la police

secrète... Non seulement pour le cortège d’Alexandre, mais aussi pour le

café au lait, pour le chocolat viennois, ils avaient dû observer le

silence autour de sa partie de maîtresse de maison, autour des schnecken

rompus, de la crème distribuée... Ils attaquaient le finale, où

Bucéphale se cabre devant l’obélisque enchanté, quand elle sonna...

Ils s’arrêtèrent net. Il ne leur vint pas à l’idée d’accepter le bruit

de la sonnette dans le quatuor. Le temps d’égoutter un basson, d’enlever

l’embouchure, de l’étendre sur son tapis de velours, de suspendre

l’instrument, d’appuyer sur les anches levées, et Johann venait, ouvrait

la porte. Le retour de Stéphanie était trop semblable à une vérité

d’opéra pour qu’il ne la comprît pas du premier coup.

«Oh! Stéphanie, qu’y a-t-il?»

Elle entrait dans l’antichambre. Elle voyait dans l’autre pièce,

émergeant des chambranles, une jambe de Rudi avec fragment de jarretelle

et un bras de Julius, avec manchette de celluloïd. Elle enlevait son

cache-poussière, un cache-poussière bleu doré sur lequel la poussière

bleu doré ne se voyait point. Elle avait un pauvre visage blanc, sur

lequel tout se voyait, le brun, le noir, et aussi, au-dessous des

paupières, le bleu sombre.

«Et ton fiancé? demanda-t-il.

--Je l’ai quitté. Je suis partie sans le prévenir.

--Tu ne l’aimais pas?

--Si.

--Chère Stéphy, tu l’aimais trop!»

C’était bien ainsi que Moeller expliquait l’existence. Lui qui eût

supporté sans mot dire vingt ans de bagne avec une mégère, qui admettait

la pérennité des ménages qui se battent et se détestent, il comprenait

en effet qu’on se suicidât parce que la vie était trop belle, qu’on se

séparât parce qu’on s’aimait trop. Si l’on n’admettait pas de pareilles

solutions, où seraient les vérités musicales? D’ailleurs, pourquoi

sépare-t-on, au lieu de les accoupler, l’alto du violoncelle, le

hautbois de la clarinette?

«Julius et Spetzheim sont là, dit-il. Nous jouons l’_Entrée en

Bactriane_.

--Terminez-la, dit Stéphy. Je vous rejoins. Tu peux leur dire la

vérité.»

Comme elle débouclait sa valise, elle entendit Moeller qui disait aux

deux jeunes gens:

«Elle est revenue. Elle l’a quitté sans le prévenir. Elle l’aimait

trop.»

Sur la place d’honneur de Bactres, entre le massacre des bayadères

hindoues et le triomphe des taureaux, de pareilles décisions se

comprennent d’elles-mêmes. Rudi et Julius se remirent à jouer. La seule

différence fut que l’alto et le violon, qui jusque-là croyaient jouer

des partitions amies, s’aperçurent qu’elles étaient hostiles. Stéphy

attendit le finale. L’époque où elle arrêtait les mélodies au milieu des

phrases était passée pour toujours. Le souci, la conscience bourgeoise,

qui consiste à finir les quatuors, à achever les sonates, cette besogne

de femme de ménage du sublime, elle l’acceptait à dater de ce jour. Plus

de tremplin, dans la musique, désormais, mais un manège.

Elle entra. Les deux seconds fiancés se levèrent. Pour lui tendre la

main, ils passèrent à la main gauche alto et archet, violon et archet,

recette merveilleuse pour n’avoir pas l’air, du côté qui ne touchait pas

Stéphy, d’un être maladroit et emprunté. Une honte interdisait à Julius

de demander des nouvelles de Stéphy, et il lui donnait des siennes.

«Très bien, je vous remercie. J’ai un peu souffert de mon foie.»

Ah! il souffrait du foie, on allait le changer de douleur!

«Tiens, de l’eau?

--Non, Stéphy, du kirsch.

--Et cela, du cacaocream?

--Non, du rhum.»

Tous trois rougissaient un peu. Depuis qu’il n’y avait plus de femme

dans la maison, ils se permettaient certaines licences. Ils fumaient de

mauvais cigares au lieu de bonnes cigarettes, et le café à la crème

était suivi d’alcool. Ils s’en voulaient d’être surpris à ne pas

respecter son absence. Ils avalèrent leur petit verre d’un coup, pour en

finir. Le hoquet de Julius servit une minute de métronome.

«Tu as bien fait de revenir, dit Moeller en riant. Tu vois, nous

sombrions.»

Elle s’approcha du piano.

«Alors, que jouons-nous?

--Mozart! dit Julius.

--Bach! dit Moeller.

--Schubert!» dit Rudi.

Ils avaient l’air de crier leur nom. En fait, à l’appel de Stéphy,

chacun criait son nom suprême. Pour la tromper, ils accrochaient chacun

à son visage le masque divin qui leur servait aussi pour faire leur raie

devant leur propre miroir. Hélas, sous ces noms suprêmes, Stéphy ne

pouvait plus voir que Moeller, Bergmann, et Spetzheim! Le déguisement

même de la musique et du génie ne dissimulait plus pour elle les

humains. Même ces cheveux ébouriffés de Rudi, les cheveux mêmes de

Schubert, il n’y avait pas à discuter, elle les voyait sur lui comme une

perruque, collés à son crâne... Elle posa les doigts sur le piano...

Elle frissonna... Elle ne s’attendait pas, après deux mois, à toucher

ainsi des os..., et si froids! Que la musique avait maigri, depuis son

départ!

Mais, étalés autour des squelettes de Mozart, de Bach, de Schubert, les

trois corps replets des trois musiciens attendaient, émus, et si

impatients qu’il eût fallu, pour ce quatuor de Mozart, un départ au

revolver. Ils attaquèrent la première note individuellement, comme s’il

s’agissait d’une course--souvent, dans la suite, Johann devait leur

rappeler ce scandale--; à la seconde note déjà accouplés pour toujours.

Par la fenêtre, un vent léger, plus aveugle que Stéphy, caressait les

boucles de Rudi. Les trois têtes s’agitaient en mesure, avec béatitude.

Penchée sur le piano, Stéphy n’essayait pas plus de voir devant elle

dans la vie et dans l’appartement que la pianiste du cinéma. Elle savait

tellement par cœur le jeu des ombres! Mais les deux fiancés, également

inspirés et habiles, avaient déjà trouvé le moyen de voir partout une

Stéphy joyeuse et consentante, d’entendre partout rire et chanter

Stéphy. C’était simplement de ne jamais regarder la vraie Stéphy courbée

et lasse, de ne jamais écouter ses pauvres paroles fatiguées, et,

rougissants, ils détournaient d’elle leurs regards bienheureux vers ses

mille images rayonnantes, et la musique avait sa voix.

Aventures de Jérôme Bardini · 第 7 / 14 题