PREMIÈRE PARTIE

«Mon Dieu!» se dit Stéphanie.

Mais il s’agissait bien de Dieu! Tous les liens justement qui pouvaient

relier Stéphanie à Dieu venaient de se détendre terriblement, à la vue

de cet inconnu qui avançait vers elle. Tous ses gestes et ses pensées de

jeune fille, ses réflexes de douce marionnette divine l’abandonnaient, à

mesure qu’approchait cet homme, de l’air faussement désœuvré, en effet,

des espions qui coupent télégraphes et téléphones, et il ne lui restait

plus soudain qu’un cœur et un corps sans commandes... Car il

approchait... Lui ne savait pas qu’il venait vers Stéphy... vers cette

jeune fille anonyme assise au-dessous du plus vieil arbre du Central

Park, arbre dont on ne saura jamais non plus le nom, car l’étiquette qui

le disait s’était hissée à son faîte, au cours du siècle. Il croyait lui

jeter seulement, par-dessus les haies et les parterres, ces regards

qu’on jette du train ou du bateau sur la jeune fille accoudée à la

barrière et au quai, entre les signaux et les affiches, publicité du

désir... Chacun de ses regards était un dernier regard... Mais Stéphy

savait qu’il arrivait, fatalement, car cette allée, qui semblait à

chaque instant l’éloigner, était au contraire une allée méandre qui

débouchait sur elle. Il s’attardait derrière quelque massif, faisant du

moindre arbuste un profond tunnel et franchissant à grands pas l’espace

découvert... C’était bien une attaque en règle... Maintenant, derrière

l’hortensia gigantea, à travers des fleurs bleues et des feuilles

rouges, elle apercevait son vêtement, un fond de ciel noir de la taille

d’un homme. Puis, quand il eut tourné, elle vit pour la première fois le

côté droit de son visage, si terriblement pareil, hélas! au côté

gauche... Stéphy avait compté encore sur quelque déformation qui eût

enlevé à l’inconnu cet aspect de perfection et d’achèvement, par lequel

elle se sentait d’avance comblée, mais vaincue... Hélas! Ce côté droit

était mat et bronzé, comme le côté gauche, et non, comme il l’eût fallu,

blond et marqué de petite vérole; cette oreille droite n’était pas

pointue et couverte de poils, mais ronde, comme l’autre... On ne voyait

même pas, au front et au nez, le raccord de ces deux moitiés

parfaites... C’était bien une de ces têtes modèles qui disent l’avenir

dans les foires, ou si faciles à porter, dans les révolutions, une fois

tranchées... Stéphy frissonna... Il n’y avait vraiment plus de

recours... Ah! pourquoi était-ce vrai qu’un jour, venant droit à vous

par une allée méandre, surgit celui qui doit venir!... Comme il venait

tôt! Comme il aurait mieux fait de ne venir que dix ans plus tard, une

fois Stéphy mariée, de ne venir jamais, car si Stéphy était décidée à

compter toute sa vie avec l’absence de cet homme, elle n’avait encore

jamais imaginé qu’il pût être présent... Son sang battait, ses oreilles

bourdonnaient, la rumeur de la ville prenait un rythme; pour la première

fois, sur ce disque de la terre qui avait jusque-là tourné à vide, une

aiguille s’était posée et de grands éclats en sortaient, comme au départ

d’une symphonie, et soudain--, ah! comme Stéphy, maintenant prise de

vertige, maudissait ce docteur Feuchtwanger qui avait fait supprimer les

dossiers des bancs dans le parc pour ne pas favoriser les scolioses des

nourrices--délaissant pour toujours son manteau d’hortensias, de

rhododendrons ou de ricins, il parut.

Il eut un sourire, comme s’il attribuait à Stéphy la ruse du chemin qui

l’avait amené à cette jeune fille, hésita et vint s’asseoir près d’elle.

Il avait laissé entre eux cette place vide que le plus hardi des

suiveurs laisse toujours sur le banc, à sa première rencontre, entre la

femme et lui, place étroite d’un enfant ou d’un maigre mari. Stéphy

avait eu le courage de lever les yeux... Ah! pourquoi les naturalistes

distinguent-ils par deux les yeux, la masse des cils, et les sourcils

dans de tels visages humains: c’était un regard de Cyclope qui l’avait

enveloppée... Il la regardait sans dire mot, avec insistance, comme on

regarde un piège... Qu’il touchât du doigt ou des lèvres une partie de

ce visage, un de ces boutons à pression sur cette blouse, de ces lacets

sur ces souliers, et le mécanisme jouait... Aussi s’en gardait-il... Il

paraissait irrité et déçu de trouver, dans ce coin solitaire, sans

défense, la plus jolie jeune fille qu’il eût vue en Amérique, et tant de

décence, et tant d’abandon, et cet insupportable appât d’un événement

fatal.

«Évidemment», murmura-t-il...

Bien plus tard Stéphy se demanda si elle n’avait pas compris aussitôt ce

mot incompréhensible. C’était un cri de résignation et de rage... le cri

du contrebandier, par exemple, qui depuis le crépuscule gravit et

dévale, et débouche au sortir du col, à l’aurore, sur tous les douaniers

réunis par une manille... Évidemment--, à l’heure où vous vous croyez

séparé du monde et collé avec la solitude, il vous tombe une jeune fille

sans tache et sans défaut! Évidemment--, au jour où vous pensez n’avoir

plus à toucher jamais un de vos semblables du bout des doigts, vous

allez avoir à vous râper le corps contre un corps, dans l’amour, le

mariage, ou la haine naissante. Évidemment--, voilà la vierge, et le

cœur vierge, avec le poil aux aisselles, voilà l’âme généreuse, avec

l’Odol et l’ambre antique!... Il répétait ce mot. Il en faisait une

accusation contre tout ce qui avait participé à la rencontre: Évidemment

New York! Évidemment ces cygnes idiots dans le bassin! Évidemment le

printemps! L’idée du printemps surtout l’exaspérait, car il s’agissait

là d’un piège de second ordre, peu fait pour lui... Stéphy sentait elle

aussi l’affreuse banalité de ces fleurs et de ce soleil, et d’ailleurs

elle n’aurait pas refusé un ouragan, un cyclone, mais il n’y avait rien

à faire. New York était depuis deux jours, en effet, dans cette saison

inconnue en Amérique. Pour la première fois de sa vie, Stéphy voyait

l’hiver, au lieu de tourner en canicule, se résoudre en un air pur et

léger. Ce bonheur, cette moindre pression que l’on goûte en été au faîte

des montagnes, on le goûtait aujourd’hui dans Broadway, et tous les

New-Yorkais, dans les ascenseurs, dans les restaurants, avaient ce

maintien plus digne et loyal des gens placés à haute altitude. Les bêtes

du jardin zoologique avaient compris les premières; on venait d’ouvrir

la seconde de leur double grille, l’invisible; puis les banquiers. Ce

mot printemps, que les acteurs seuls prononçaient ici en jouant des

pièces européennes, on le criait aujourd’hui en pleine Bourse. Des

coulissiers ignorants croyaient à une valeur nouvelle. Une brise, aussi

pure de relents que de parfums, agitait sur les arbres et les arbustes

du Central Park, à défaut encore de gros feuillages, les étiquettes

d’aluminium ou de corne... Jamais l’aluminium n’avait tinté aussi

tendrement à New York, ni la corne: c’était le printemps.

Déjà Stéphy avait eu avec ce qu’elle croyait son destin sa première

compromission: ce n’était pas de face qu’elle recevait l’homme inconnu.

Ce n’était pas de face qu’ils allaient se regarder longuement, sans fin,

comme le Hollandais et Senta. Ils n’étaient point non plus debout, les

bras au long du corps dans le garde-à-vous du sublime; ils ne voyaient

point à distance dans les yeux l’un de l’autre. Côte à côte, assis sur

ce banc plus étroit qu’une banquette de train, silencieux dans leur

voyage immuable, ils avaient déjà l’air d’un couple las, et de s’être

tout dit... C’était donc ainsi que l’on se précipite l’un contre

l’autre, des profondeurs de la création!... Ils regardaient devant eux,

muets comme après une grande brouille, avec le mutisme des mineurs qu’on

redescend à une lieue sous terre... Ce n’était plus cette passion

contenue dix ans et déchaînée ce soir, mais un immense désir de

réconciliation avec cet inconnu qui agitait Stéphy. Des passants, voyant

ce beau couple désuni, souriaient, avaient l’air de dire: ils se

réconcilieront! C’était bientôt dit: se réconcilier d’une séparation

éternelle, du silence des âges, Stéphy en désespérait.

L’homme se leva.

Évidemment, comme il dirait! Évidemment! Un homme qui ne vous a jamais

vue, que vous n’avez jamais vu, est excusable de ne pas comprendre que

vous l’attendez depuis l’enfance!... Que vous êtes bien Stéphanie

Moeller, que vous n’avez accepté la vie, la famille, l’amour du piano et

de la natation, l’idée du mariage avec un être insignifiant, l’idée de

fils, de fille, et la notion de vieillesse, et la notion de mort, qu’à

la condition de le voir arriver un soir, avec son œil et son sourcil

unique, et d’être ce qu’il voulait faire de vous, tout cela ne durât-il

qu’un jour. Mais elle aurait souhaité un minimum d’un jour. Un quart

d’heure, c’était vraiment peu... Au milieu des ombres graciles des

arbustes, l’ombre de l’homme se tenait, droite... Ah! qu’une ombre

d’homme est dure au printemps, entre les ombres des feuillages, même vue

à travers les larmes.

L’homme avait sans doute compris. Il se rassit. Ce spectacle invisible

et criminel qu’il semblait contempler d’un œil impie ou ironique, bien

au delà des rhododendrons, ce tigre mangeant cette biche, ce corsaire

coulant ce voilier, cet assassin obligeant le prêtre à profaner cette

hostie, ce spectacle devait avoir pris fin, car il en détourna les yeux,

et les porta sur Stéphy, bleue et rose. Ah! que le professeur

Feuchtwanger fit bien en supprimant les dossiers des bancs, par lesquels

le voisin eût pu savoir que jamais cœur n’a battu aussi fort... Stéphy

sentait bien ce jeu de mots entre cœur pris pour organe et cœur pris

pour amour, mais quand ferait-on des calembours, sinon devant la

fatalité!

L’homme se rapprocha, étouffant entre eux le mari et l’enfant.

* * * * *

Aujourd’hui elle était arrivée à l’heure pour attendre l’homme de la

veille, à l’heure comme pour les trains, une demi-heure d’avance. Le

printemps durait encore. Cela faisait un jour plein de printemps, et

avec un peu plus de chance, New York pouvait espérer avoir cette année

un printemps d’une semaine. Au dîner, le père Moeller, rentré en sueur

dans ses vêtements d’hiver, tout comme il allait rentrer ce soir transi

dans ses vêtements d’été, avait transmis à Stéphanie la science du

printemps allemand, léguée par le grand-père Frédéric. C’était une

saison dans laquelle jamais n’éclataient les guerres--on finissait les

guerres en cours évidemment, mais c’était tout--, et qui donnait à

l’Europe des oiseaux spéciaux, inconnus aux États-Unis, les rossignols

pour les nommer. Les fleurs, au lieu de s’ouvrir comme en Amérique aussi

vite qu’un coffre-fort sous le bon mot, avaient une enfance, une

jeunesse, et aux plus grands arbres de l’Allemagne, aux hêtres, aux

chênes millénaires, poussaient soudain par centaines les plus petites

feuilles qui soient au monde. Dans le val, où coulait la rivière

dégonflée de son flux d’hiver, mais non amaigrie par l’été, et dont

l’eau collait sur la berge à sa ligne idéale, des bancs étaient préparés

pour les couples devant chaque colline verdissante, chaque amandier en

fleurs. Le grand-père Moeller, qui commençait à installer l’électricité

dans sa petite mégisserie des environs de Heidelberg, avait ménagé par

des ampoules, sous la longue tonnelle qui menait à la terrasse sur le

Mein, un tunnel coloré par lequel vous étiez conduit, avec de savants

dégradés de lumière, jusqu’à la pleine lune. Ainsi la transition entre

le jour et la nuit paraissait toute naturelle. Frédéric Moeller

admettait que de jour l’Allemagne eût l’air un peu désordre, mais il

était si facile de lui donner la nuit un aspect de propreté éternelle,

grâce aux ampoules de couleur. Par une série de petits projecteurs, il

colorait même tous les cuirs au séchoir sur le quai, qui devenaient,

pour le navigateur attardé, des dépouilles de veau d’or et de vache

azur. Son voisin, le mégissier Schumpf, dévoué à l’acétylène naissante,

et, de l’autre côté du Mein, Rumpelnick, avec son gaz tiré de la tourbe,

s’entendaient avec lui pour obtenir sur la rivière de grands

arcs-en-ciel couchés en plein clair de lune... Voilà ce qu’était le

printemps...

Sous l’arbre où Chaplin avait tourné ses premiers films, alors que ce

coin de Central Park n’était pas reconstitué encore dans Hollywood, près

du bassin où avaient été donnés aux jeunes dames de sa troupe les

premiers baptêmes du cinéma, entre des arbustes dont le mouvement sous

la brise avait été le premier frisson des plantes filmées, mais

aujourd’hui d’une pose plus rigide que ne l’eût réclamée Daguerre,

Stéphy attendait. L’homme, évidemment, était en retard. Il était évident

qu’en obéissant le plus passivement possible aux policemen dans les

barrages, en manquant plus ou moins volontairement un passage du subway,

il allait s’arranger pour donner un peu de jeu au destin, et écarter

l’une de l’autre, avant que ce ne fût trop tard, ses deux terribles

roues dentées. Mais il avait compté sans Stéphy. Elle était décidée à

l’attendre jusqu’au soir, s’il ne venait que le soir, et d’ailleurs,

s’il ne revenait jamais, toute sa vie à l’attendre... Elle frissonnait

quand passait un petit télégraphiste, comme s’il y avait un service de

la poste pour les jeunes filles amoureuses du banc 108... Qu’importait

au fond que l’homme revînt. L’idée d’avoir à l’attendre ainsi, tous les

jours, l’après-midi de trois à quatre, lui suffisait presque déjà. Elle

n’épouserait que le mari qui lui donnerait la permission de cette

promenade quotidienne. Il y avait peu de chance pour qu’on lotît jamais

cette part de New York, c’était un terrain sacré... Elle verrait les

cygnes, blancs et noirs, mourir l’un après l’autre. Ce serait toujours

une satisfaction pour elle, que l’étude des bêtes passionnait, de savoir

qui vit le plus longtemps, du cygne blanc ou du cygne noir. Beaucoup

d’amoureux avaient tiré moins de l’amour. Ces arbres grandiraient,

fleuriraient, mourraient... Qui résiste le plus à l’air civilisé du

rhododendron ou de l’hortensia, elle pourrait enfin le dire; et toujours

elle reviendrait, avec l’image de cet homme à tête sans soudure qui,

hier, avait pris sa main, sa main droite, caressant chaque doigt,

passant à chacun d’eux un anneau invisible, les détachant doucement l’un

de l’autre, pour leur enlever cet esprit de communauté si insipide en

effet chez les doigts, avec des mouvements si sûrs que Stéphy, qu’aucun

homme n’avait jamais touchée, y voyait un rite, une des premières

douceurs de l’amour, et suivait ces caresses avec angoisse, prête à être

surprise, à la conjonction de l’index et de l’annulaire, d’une terrible

volupté. Toute la nuit, elle avait senti sa main droite, dans son lit,

sur son corps, en main sacrée... Que de tâches peu nobles allaient

retomber désormais à la main gauche, dans la vie! Son fiancé, son futur

fiancé, jamais elle ne lui donnerait que la main gauche, et de la main

gauche seule ébourifferait ses cheveux roux--elle les voyait roux--s’il

l’exigeait... Ainsi attendait Stéphanie, si bleue, si blanche et si

rose, que jamais le grand-père Moeller n’aurait eu besoin de la teindre

au projecteur, sur son banc comme sur un banc de gare, mais toute en

éveil, car tout était le train, ce taxi, cet autobus, ce ciel, ce bruit

de feuilles... Car dans les arbres c’était comme en Europe. D’abord un

grand coup de vent faisait tomber les feuilles mortes qui restaient de

l’hiver. Puis, sur chaque grand arbre, des feuilles éclosaient suivant

un plan qui n’avait rien à voir avec le massif futur du feuillage, de

façon que le printemps, avant de recouvrir le hêtre ou le chêne, d’abord

l’enguirlandât. L’absence des rossignols pouvait d’ailleurs à cette

heure du jour passer pour leur silence... Des passants parfois

s’arrêtaient devant Stéphanie. Certains ressemblaient si peu à l’homme

d’hier, qu’elle était prise d’indignation. Ils arboraient des yeux, des

nez, des oreilles qui étaient des insultes à l’autre nez, aux autres

oreilles... Mais ils se rendaient vite compte qu’ils masquaient à cette

jeune fille, non seulement New York, mais la ville entière, et ils

passaient, comme leur nom l’exige.

Il vint par où elle ne l’attendait pas, par derrière elle. Elle en

frémit, car elle eut l’impression que son dos n’était pas préparé, qu’il

manquait là, sur sa nuque, sur ses épaules, un apprêt dont par-devant,

elle était déjà recouverte, et qui tenait à la fois de la cuirasse et de

l’épiderme à vif. Il s’assit près d’elle, veillant à ne pas la heurter,

avec cette politesse et cette précaution qu’ont les marteaux-pilons à un

centimètre de vous... Il la regardait de son même visage dur et

ironique, inutilement d’ailleurs car elle attendait moins la dureté ou

l’ironie qu’une face de feu, et elle supportait sans peine ses regards

qui ne brûlaient point. Elle était en toilette d’été, mais avait pris un

manteau, qu’elle jetait sur ses épaules quand soufflait la bise. Lui, au

contraire, dans un de ces complets qu’on ne fait qu’en Europe, un

complet de printemps, était tout à son aise auprès de cette belle fille

qu’il semblait retirer tantôt du froid, tantôt des flammes... Elle se

taisait, rapprochant insensiblement sa main droite. Il vit cette main

esclave, déjà désignée par Stéphy pour obéir à tous les caprices du

maître, l’écarta doucement, prit la main gauche. Des larmes de tendresse

vinrent aux yeux de Stéphanie. Une sorte d’honneur la gagnait toute, à

l’instant où elle était prête à penser inutile ou vulgaire une partie de

son corps. Jamais elle n’avait eu l’orgueil de croire que cet homme

pourrait l’aimer toute, des cheveux aux orteils. Cet amour, le seul

qu’elle éprouverait jamais dans sa vie, elle voulait bien qu’il choisît

sur elle son domaine préféré, la main droite seule, s’il le fallait, et

que tout le reste du corps fût jeté en pâture au prochain fiancé. Mais

le geste de l’homme lui redonnait confiance, lui permettait de penser

que d’elle il accepterait tout, ses deux yeux, ses deux genoux, sur

lesquels d’ailleurs se posait maintenant la main masculine, gravant en

ce corps malléable une empreinte aussi ineffaçable que la main du sultan

sur Sainte-Sophie. Elle n’était plus qu’aveuglement, que défaillance.

Dans un dernier sentiment de défense elle se promettait par serment

d’être aussi implacable pour son fiancé futur qu’elle était en ce moment

indulgente et faible. Son amour pour cet inconnu--ce mot inconnu la

faisait sourire de pitié, s’appliquant au seul être qu’elle eût prévu,

des dents aux ongles--s’augmentait de l’aversion qu’elle ressentait déjà

pour l’autre. Toutes les joies de l’amour qui ne lui apparaissaient

qu’indistinctes quand elle pensait à l’inconnu, devenaient presque

précises en son esprit lorsqu’il s’agissait d’en priver son

successeur... Pas de cuisine non plus pour ce dernier, pas de ces

knoedel au miel que le consul d’Allemagne avait proclamés inimitables,

même en Bade; la vie, en lui, serait entretenue par les conserves et les

compotes. Il ouvrirait d’ailleurs les boîtes lui-même. Elle rentrerait

tard, et le couvert, il le mettrait. Jamais elle ne l’inviterait aux

galas de sa piscine, dont elle était championne. Si elle avait des

enfants de lui, elle profiterait de la moindre scène pour leur dire à

leur majorité qu’il n’était pas leur père...

Maintenant, les regards perdus, l’homme contemplait comme hier, au delà

des hortensias et à travers New York, le spectacle invisible. Il y avait

moins d’amertume dans le pli de ses lèvres. Au lieu des profanations

d’hier, peut-être voyait-il seulement des spectacles cruels, mais

naturels: un aigle tuant un cygne, un ennemi devant un ennemi, des mères

affolées sur un paquebot qui coule jetant leurs enfants à la mer... Rien

qui indiquât dans le rictus que les ennemis étaient frères, que les

mères auraient pu attendre une minute de plus... De toute la distance

qu’il y a entre la profanation et le crime, Stéphy le sentit rapproché.

Il était là, immobile. Pour le rappeler à elle et à lui-même, Stéphy

n’avait rien que ses mains. Elle ne savait pas son nom, et aucun autre

nom ne lui convenait. Cette première entrevue que Stéphy avait imaginée

comme une confidence, comme un aveu de toutes pensées, comme un échange

de prénoms, d’histoires de famille, où se seraient dévoilés les noms des

animaux favoris, c’était au contraire un pacte de mutisme, une

déclaration de silence. Elle sentait que cet homme entendait ne

l’accepter que sans nom, sans surnom, sans prénom, sans passé!... Le

néant, c’était la dot exigée. L’enveloppe à son nom dans son sac pesait

à Stéphy comme la marque à laquelle elle allait être reconnue pour une

de ces jeunes filles qu’on appelle, auxquelles on écrit... Ses initiales

réparties sur ses vêtements la brûlaient au fer rouge... Mais elle

comprenait; cette nudité, ce déshabillage de tout ce que lui avait

apporté sa vie, sa vie heureuse, elle l’acceptait. Ah! que l’autre

déshabillage eût paru facile, en comparaison. Si l’inconnu préférait un

symbole stérilisé à une jeune fille plongée dans le temps et l’espace,

c’était son affaire, elle acceptait, elle devenait orpheline, muette...

Tous ces noms de dessous, aussi, dont on affuble les vierges, le nom de

pudeur, de préjugé, de scrupule, l’abandonnaient. Jusqu’au mot

souffrance lui paraissait un nom propre, le nom d’un de ces êtres avec

lesquels il suffit de se brouiller pour les éviter désormais. Elle se

rappela que, d’après le professeur Francke, aux cours de grec, le

Minotaure exigeait le nom des jeunes filles qu’on lui amenait et

s’arrangeait pour ne pas les confondre. A travers les arbustes, d’un

regard aussi acéré que l’homme, dans ce théâtre invisible dont il

suivait les tableaux, elle vit chaque jeune fille grecque clamer son

nom... Elle sourit de leur naïveté... Elle vit Psyché, faisant craquer

le plancher nocturne sous ses pas, se tachant à sa lampe à huile...

Pauvre et niaise Psyché... Jamais elle ne serait Psyché...

Le soleil se couchait. Venu par le chemin tout droit, il était naturel

que l’inconnu repartît cette fois par le méandre.

* * * * *

Le printemps dura huit jours. Le père Moeller avait pu retrouver un

rossignol mécanique et invitait ses amis. C’étaient des amis encore

d’hiver, mais qui, avec leurs cravates multicolores, pouvaient faire de

très convenables amis de printemps. Le rossignol chantait en agitant la

tête, puis les ailes, puis la queue, et terminait sur une patte,

protocole fixé immuablement par l’histoire naturelle de Schreiber, et

contrôlé au clair de lune par le grand-père Frédéric, avec la lunette de

nacre qui lui avait aussi servi à contrôler un soir les moues de Lola

Montès. Mais si les gestes du rossignol continuaient à être exacts, son

chant n’était plus authentique, car il avait fallu donner la boîte à un

réparateur américain. Bien que l’un des invités, qui avait étudié en

Suisse, complétât à la flûte les roulades, on n’obtenait qu’un chant de

serin dont tous se lassèrent, et ils se mirent à chanter des chœurs

allemands et des lieder. Pour que le policeman irlandais de garde sur le

trottoir n’intervînt pas, il suffisait d’intercaler dans le programme,

toutes les heures, l’hymne irlandais. Les jeunes gens bavardaient avec

Stéphanie, la taquinaient. Elle s’étonnait de ne pas leur en vouloir, de

ne pas voir des ennemis en tous ces futurs fiancés, de retrouver avec

aise tout ce qu’elle croyait avoir répudié pour toujours, ces modes de

sociabilité inférieure qui s’appellent la gaieté, le flirt, la danse.

Quelques-uns osaient la nommer Stéphy. Elle répondait gaiement aux

jeunes gens flattés, et incapables de deviner que ce nom n’était plus

que la façon la plus banale de l’atteindre. On dansa la valse. Chacun

des fiancés s’étonnait de tenir ce soir en ses bras une Stéphy si

confiante, si douce à conduire, et ne voyait rien de l’implacable jeune

fille anonyme, et s’attribuait le mérite de cette parfaite rotation

qu’une loi supérieure à celle de la rotation des globes leur semblait

commander... Mais soudain, vers onze heures, une vague de chaleur

pénétra par les fenêtres, les hommes s’épongeaient, les femmes

devenaient cramoisies. Au lieu de tartes aux airelles, on fit venir des

glaces... Le printemps était fini.

Le lendemain l’inconnu proposa de marcher un peu, de quitter ce jardin.

Ils échangèrent ces arbres et ces fleurs, qui portaient chacun leur nom

anglais et leur nom latin sur leur étiquette, contre des voisins moins

repérés dans la création, contre les gens de la rue. Leur promenade les

mena dans un dédale de ruelles peuplées d’Italiens, qui au premier signe

de l’été avaient arboré des chemises rouges ou noires, hissé de toutes

les mansardes des linges bleus ou ocre, tous ces dessous colorés

auxquels on reconnaît en Amérique, dans la canicule ou après un

assassinat, ces peuples orientaux identiques par le froid et le calme,

sous leur veston yankee, aux autres Américains. Il avait pris le bras de

Stéphy. Il lui avait demandé la permission et elle avait dit oui. Tout

en elle était consentement. Ce n’était pas qu’elle fût ignorante ou

naïve... Mais l’amour paternel qui l’avait entourée, la musique,

l’évocation constante des douceurs de l’Europe, le respect de l’amour

que témoignait le père Moeller chaque matin dans la lecture de son

journal aux suicides et aux crimes, une vocation aussi, avaient fait se

développer avec un synchronisme absolu cette jeune fille et la passion

contenue dans chaque jeune fille. Ses sentiments et elle-même avaient,

ce qui est rare au monde, le même âge... Ils allaient, et jamais elle

n’eût rêvé la vie aussi belle... Elle redoutait pourtant la rencontre

d’un ami, non pas qu’elle craignît d’être vue, mais parce qu’à un

échange de saluts son compagnon eût été amené à voir qu’elle n’était pas

sans histoire et sans nom.

Sa seule peine était de constater que le domaine de son amour ne se

limiterait pas, comme elle avait pu l’espérer, au coin du Central Park,

mais que toutes les rues, hélas, toutes les boutiques étaient annexées

par lui sur leur passage. A cause de cette prévision constante de ce que

serait sa vie après son amour, elle en éprouvait une vraie souffrance.

C’étaient autant de places de désenchantement que de telles promenades

heureuses lui préparaient. Ces quartiers italiens où Stéphy justement

aimait venir, dans ses heures d’insouciance et de bonheur, admirer les

statuettes de plâtre encore molles et apprendre sur les enseignes

l’orthographe napolitaine, ne lui offriraient plus bientôt qu’un affreux

itinéraire. Revoir--son compagnon d’aujourd’hui une fois perdu--les

trois Grâces enlacées, avec ce poli aux aisselles qui semble dû à un

épilage, revoir le petit Laocoon dans ses orvets gigantesques aux yeux

bouchés, revoir, au cri de la madre, toutes les petites Italiennes se

relevant en montrant un derrière d’un pigment si brun qu’il ne pouvait

être attribué à aucune cure de soleil, et des bandes de chats

italiens--aucun édit n’ayant encore prévalu contre la maffia des

chats--se disputer une tripe de canard, allongée et sanctifiée par la

lutte, y aurait-il pire supplice? Comme Stéphy aurait préféré continuer

le martyre de son amour au coin du parc, ne corrompre dans cette grande

corruption que les hortensias, les cygnes, les gardiens et la suite des

spectacles invisibles, alors que dès maintenant allaient y être

compromis pour toujours, dans cette cage les bouvreuils milanais, dans

cette autre les écureuils romains, et là-bas les pompiers de New York

qui passaient, et l’incendie, et le feu! Pourquoi tout n’avait-il pu se

passer sous l’arbre du parc, ses fiançailles, sa nuit de noces, le

départ ou la mort de son compagnon? On ne devrait s’aimer que sur un

navire, un radeau; on le laisse aller, une fois tout fini, et tout le

reste du monde est sauf... C’est ainsi qu’elle raisonnait, dans son

égoïsme, et qu’elle pensait à diriger la promenade vers les quartiers

qu’elle n’aimait pas et où elle aurait plus tard une raison suprême de

ne jamais pénétrer. Mais déjà, honteuse de cette pensée égoïste, elle

détournait brusquement l’homme sur la droite. Il se demandait pourquoi

elle le jetait dans cette avenue brillante, puis le conduisait par des

passages, puis, après avoir contourné cette vieille église, l’obligeait

à y pénétrer, à entendre l’orgue. Pourquoi, dans un itinéraire aussi

précis que s’il s’agissait de sortir d’un labyrinthe, elle l’arrêtait

devant le luthier de Old Street, puis devant le magasin de fourrures.

C’est que décidément elle lui sacrifiait tout, c’est qu’elle lâchait son

amour sur toutes ses rues, ses boutiques, ses promenades préférées,

c’est qu’elle marquait d’une tache indélébile tout ce qu’un égoïste eût

pieusement gardé intact. Le remède, qui eût consisté à aimer dans la

laideur, hors du temps, de l’espace, pour que les beautés du monde

sortissent intactes de l’amour, elle y renonçait. Déchaînée dans son

rallye, elle marquait pour toujours la piste sur laquelle la future

grosse Stéphy poursuivrait, chaque dimanche, la Stéphy heureuse et

lamentable. Le soir, elle ne possédait plus guère, à elle, dans cette

ville, que son quartier même et sa maison. Dans tout le reste de New

York elle avait lâché, comme ces éleveurs d’alevins, des milliers de

petits regrets, de souvenirs enfants, toutes les douleurs en œufs... Il

ne leur restait plus qu’à grandir, on verrait plus tard... C’est le mari

choisi parmi les danseurs d’hier qui aurait la charge de la consoler.

Elle voyait d’ici sa maladresse et sa lourdeur... Elle aurait soin, pour

qu’en aucun cas il ne prît son bras, de l’alourdir encore par des

paquets. S’il tenait à fumer, elle lui mettrait elle-même sa cigarette

au bec, comme à un crapaud qu’il était!

«Bonsoir, fils!» lui disait-il chaque soir.

Le père Moeller, qui rentrait tard de la lutherie Hartford, ne

soupçonnait aucun changement dans sa fille. Lui, spécialiste dans

l’essayage des cors et bassons, et que choquait l’écart d’un vingtième

dans le ton du cuivre ou du bois colophané, n’entendait pas que la voix

de Stéphy se transformait.

Stéphy gardait en effet une pureté de jeune homme, qui venait sans doute

de ce qu’elle n’avait pas eu autour d’elle une mère, c’est-à-dire un

être de même essence, plus avancé seulement en âge et en décrépitude, et

qui, quel qu’il puisse être, donne l’exemple de l’être féminin impur et

dégradé. Aux abords d’une mère, bien rare est la jeune fille vraiment

intègre dans son orgueil et dans sa dignité. Cette routine, cet

esclavage du corps, imposés à la femme par la femme, Stéphanie ne les

ressentait pas. Les habitudes de son corps, elle se refusait à les

considérer comme des imperfections générales, fruits de contagion ou

d’héritage, elles n’étaient qu’à elle, elle en prenait la responsabilité

devant quiconque. Elle n’avait point eu, dès ses douze ans, à prendre en

charge un stock de crèmes, de baumes, de lingeries, de névralgies et de

migraines maternelles. Dieu s’est cru malin parce qu’il s’est arrangé

pour vous faire suivre la dégradation de ce que vous admirez le plus;

Stéphy avait eu, grâce à la mort, raison contre cette loi maudite. De sa

mère, morte quand elle avait trois ans, Stéphy ne savait pas que l’image

forte et rayonnante qu’elle gardait, c’était en fait l’image d’un jeune

homme. Fille de deux hommes, elle avait des moyens d’archange de se

renseigner sur les meilleures poudres de riz ou les meilleurs remèdes.

Le repas s’achevait parmi les mouvements de générosité sans borne du

père Moeller, qui forçait Stéphy à accepter sa part de légumes frais, la

bourrant d’azote pour sa vie infernale.

«Et maintenant que veux-tu que je te joue, Stéphy?

--Bach.

--Quoi, de Bach?

--Tout.»

Il jouait tout. Il se mettait au piano comme s’il allait tout jouer.

Quand il osait s’arrêter, il choisissait le milieu d’une phrase; il

obéissait en cela à Stéphy qui, tout enfant, éprouvait une telle peine

de voir finir le morceau qu’elle aimait, qu’elle préférait

l’interrompre. Ou bien il fallait passer, sans avoir l’air de remarquer

une coupure, de l’opus précédent à l’opus suivant; on aurait toujours le

temps de faire halte au sommet de l’allegro... Moeller enchaînait donc

avec facilité la dernière note du _Requiem_ à la première note de la

_Passion_... et ce changement subit d’altitude vous étreignait le cœur

plus que tout développement... Vers onze heures, il s’interrompait...

«On a calculé qu’il faudrait vingt-sept jours et demi pour jouer tout

Bach.

--Alors joue tout Schubert.»

Il jouait tout Schubert. Dans l’appartement du dessus, les Goldstein,

qui avaient hésité jusque-là, mettaient dans leurs oreilles des boules

Quies, car, si l’on peut prévoir un arrêt dans l’exécution de Bach, à

cause de son immensité même, il n’y a plus le même espoir avec un

musicien mort relativement jeune... Des sirènes sifflaient dans le port.

«Le _Berengeria_ arrive», disait Moeller, s’arrêtant deux phrases avant

la fin de la _Symphonie inachevée_.--Sa sirène basse est fausse d’un ton

entier! Il pourrait vraiment y avoir des accordeurs pour sirènes. On ne

supporterait pas cela à Hambourg. Les jours de brouillard, vers

Terre-Neuve, ce doit être une belle cacophonie!

Vers une heure du matin, on frappait. De même que les vautours et

requins sont prévenus à des distances incalculables de la présence d’un

cadavre, de même il est impossible de jouer tout Schubert sans que des

effluves alertent tous les Allemands à la ronde, et vous les amènent par

le dernier Elevated. Arrivait, avide de Schubert, l’eau à la bouche, le

blanc de l’œil plus brillant dans l’ombre du couloir que celui du

cannibale au repas, Julius Bergmann, directeur des publications

photographiques chez Hanfstaengel, tenant à la main en cadeau sa

dernière épreuve de peintre allemand ou flamand, Vénus de Cranach ou

Mégères de Bosch. Julius avait inventé un procédé pour neutraliser les

reflets dans les musées, et expliquait ses photos avec plus de fierté et

de rougeur que s’il avait empêché par des moyens personnels et

persuasifs la Vénus ou les Mégères de bouger. Arrivait aussi Rudi

Spetzheim qui assurait sur la vie, accompagné d’un basset munichois

auquel il tenait par-dessus tout et qu’il avait assuré à sa propre

maison. La Compagnie acceptait les suicides... Il avait oublié de poser

la question sur les suicides de chiens, actuellement à la mode...

N’osant demander à Johann de tout recommencer, ils s’asseyaient, vite au

courant de la musique, plus déconcertés par Stéphanie, qu’ils

courtisaient et retrouvaient chaque fois différente, et se croyant

chacun le symbole de la fidélité, alors qu’ils aimaient trois cent

soixante-cinq Stéphanie dans leur année! C’était surtout l’image de ces

deux hommes qui assiégeait Stéphy lorsqu’elle avait à penser à son futur

mari. Elle ne détestait pas les voir. Alors que la passion l’amenait

souvent à faire presque abstraction du compagnon inconnu, et que son

arrivée la comblait d’un bien supplémentaire mais presque inutile, il

n’y avait d’agréable avec Julius et Rudi que leur présence même. Cette

présence ne commençait que lorsque la première jambe avait passé la

porte, elle finissait totalement dès qu’ils étaient dans le couloir,

mais elle semblait tellement en avance dans la vie de Stéphy sur les

événements, qu’elle en avait un caractère faux et comique qui égayait la

jeune fille. Eux, sous le regard ironique, sentaient vaguement en eux

leur future culpabilité, et ne pipaient pas. Mais dès que la soirée

s’était terminée, au milieu de la troisième strophe du Lindenbaum, et

qu’ils avaient disparu, leurs présence réelle commençait, et poussait

Stéphy à jeter avec rage la photo de Vénus que Julius lui avait tendue

aussi modestement et piteusement que si c’eût été la sienne, et à la

déchirer comme une lettre, sans la lire.

Elle se couchait en prononçant un nom. Car elle n’avait pu supporter,

malgré ses résolutions, de ne pouvoir appeler par un nom l’homme

inconnu. Elle l’appelait l’Ombre. Elle sentait bien en quoi ce nom était

faux. Cet homme n’était que muscle, que dureté. Il n’y avait qu’à voir,

par le soleil, l’ombre de l’Ombre, si nette, à mouvements si sûrs, pour

être fixé sur ce qu’elle contenait en tendons et en os. C’était une

ombre contre laquelle le passant maladroit rebondissait à quatre pas...

Ce pouvait être au plus un comprimé terriblement solide de cent ombres,

de mille ombres. Mais sa lumière, ses habitudes n’étaient pas celles

d’un vivant. Chaque fois qu’il apparaissait, Stéphy avait le sentiment

qu’il revenait; dans ce désœuvrement continuel il avait toujours l’air

de mener une occupation terriblement prenante, et terriblement inutile à

cet univers. Il était ombre parce qu’il était recouvert d’un enduit et

d’une sorte d’absence sur laquelle rien ne prenait; elle le sentait

insensible au chaud, au froid--elle n’osait chercher plus loin... C’est

ainsi que pour Stéphy les symboles et les êtres changeaient d’âge et de

nature. Soudain au premier plan, tout ce qui était rêve, inexistence,

rejetant de vieilles formes, revendiquait du sang et un corps de coupe

moderne, et le jour par contre allait venir où, à la vue d’un beau jeune

homme souriant et confiant, elle dirait: «Bonjour, la Mort!»

* * * * *

Stéphy sortait maintenant tous les après-midi avec l’Ombre, excepté le

dimanche, réservé au Gesangverein de la 2e Avenue. Aussi détestait-elle

les dimanches. Ils n’étaient plus la fête dans la semaine; ils en

étaient exclus. Il arrivait les dimanches à Stéphy tout ce que le sort

destinait, non à l’amie de l’Ombre, mais à Mme Julius et à Mme Rudi:

elle était nommée soliste, elle recevait le diplôme avec franges de

première conseillère pour orphelins, une série de grades aussi peu faits

pour elle en ce moment que pour saint Michel celui d’adjudant et la

médaille militaire. Ce jour sauvé du déluge sur lequel s’entassaient ses

amis d’enfance et leurs mères, la Vénus de Cranach et un basset assuré

contre le suicide, et où la messe semblait une action de grâces de tous

ceux qui avaient évité la passion et le bonheur, ce _Te Deum_ de

l’obscurité et de l’immobilité l’exaspérait. Jusqu’à la musique lui

était importune, car elle devait s’avouer, par une contradiction sans

bornes, que c’était à sa vie mesquine qu’appartenait cet élément

immatériel, tandis que sa vie divine--elle l’avait tout de suite

deviné--ne la comportait pas et que l’Ombre n’aurait su distinguer

Mozart de Puccini. Toutes ces symphonies, ces motifs, ces alliances et

ces sympathies de sons qui avaient été la légèreté de son âme, sa

noblesse, sa nostalgie, ce n’était plus qu’une surcharge bourgeoise dont

elle s’allégeait en quittant sa maison, et à mesure qu’elle approchait

du Central Park, elle avançait dans un domaine où baissaient leur

résonance, leurs échos, pour arriver près de l’Ombre les oreilles plus

impénétrables que celles des Goldstein avec leurs boules Quies, et au

centre d’une surdité que trouait à peine--qui eût dit à Stéphy qu’un

jour elle en serait émue aux larmes!--un orgue lointain qui jouait la

_Tosca_. Elle, qui n’avait vécu qu’au milieu de musiciens, qui voyait

tous les gros jeunes gens ses amis capables en chaque point du monde, à

chaque heure du jour, de tourner aux chefs-d’œuvre de la musique comme à

cet orgue pour deux sous, elle éprouvait un obscur orgueil à s’asservir

à cet homme sorti si sec de toutes ces ondes, effluves et courants où

nageaient, avec la conscience des filles du Rhin, tous les membres de

son Gesangverein. De ce monde jusque-là doublé de chants et de sonates,

de ces couchers de soleil doublés de Brahms, de ces aurores doublées de

Schumann, le capitonnage divin tomba tout à coup, et elle voyait pour la

première fois l’univers dans sa dure et muette épaisseur.

Il ne s’agissait pas seulement de la musique. Tout ce qu’elle avait cru

l’élément supérieur de sa vie se reléguait de soi-même dans un monde

inférieur. Les moments qu’elle avait crus sacrés, sur la foi du père

Moeller, grâce à des combinaisons de lumière et d’astres, le lever de la

lune, l’horizon rouge, tous ces moments où elle arrivait justement à

supporter un peu le gros Julius, maintenant elle les écartait. Lune,

soleil, lui paraissaient aussi artificiels que les ampoules du

grand-père Frédéric. Elle en voulait à ces accessoires d’avoir laissé

Bergmann s’approcher d’elle et d’exercer impunément leur fonction

d’appareilleurs. Le soir, sous les étoiles, elle fermait sa fenêtre sans

s’attarder comme sur une publicité ou une invite outrageante, et les

constellations l’offensaient de toutes leurs combinaisons louches. Elle

était presque satisfaite de voir un beau nuage, parti de Brooklyn en

corvette, arriver à Riverside en porc, avec son groin et jusqu’à sa

queue. Il y avait aussi, par bonheur, des aurores d’eau sale, des

crépuscules infestés de relents. La tendance naturelle des nuages, des

aurores à se dégrader rachète un peu leur suffisance. Dans sa course

vers l’Ombre, elle évitait les librairies, les lutheries, les magasins

de fleurs ou de parfums: toutes leurs offres infâmes. Elle s’asseyait,

sur le banc 108, sous cette lumière implacable qui passe pour pure, mais

qu’elle savait provenir en fait d’un vieil astre taché. On était dans

ces après-midi torrides où ne se pose ni la question de la bière, ni

celle de la tendresse, où du fait de la lâcheté humaine devant l’effort

se commettent le moins d’actes et de crimes amoureux. Elle jouissait de

ces heures presque stérilisées. L’Ombre arrivait, et, dans cette

conversation d’êtres atteints d’amnésie et privés d’imagination,

aveugle, sourde, et sans narines, elle ne se sentait plus qu’une bouche

et des mains.

Elle ne lisait plus. Il n’est pas de lectures pour qui nie le passé et

renie d’avance l’avenir. Elle rougissait de ses enthousiasmes. Pas un

vers de Gœthe ou de Shakespeare qui ne convînt beaucoup plus à Julius ou

à Rudi qu’à l’Ombre. Une parenté indéniable reliait le gros et le petit

homme à chacun des plus grands héros, les formules d’amour et de génie

semblaient spécialement faites pour eux et pour les amis médiocres

qu’ils amenaient: Hamlet ou Faust n’étaient plus que des acteurs chargés

de jouer supérieurement la vie de Bergmann ou la vie de Spetzheim. Les

prétendants ne se doutaient certes pas, quand Stéphy les mettait trop

rapidement à la porte, que c’était à cause de leur ressemblance

croissante avec des êtres sublimes; et Stéphy essayait aussi de

congédier d’elle tout ce qui pouvait l’apparenter aux héroïnes jadis

chéries. De la fidélité, du dévouement, elle pressait sans hésiter tout

ce qu’y avait déposé la poésie ou l’histoire--de l’angoisse aussi, de

l’attente--; et le mot le plus éloigné d’elle était le mot: je t’aime.

Tous ces distiques, tous ces vers célèbres qu’elle savait par cœur, elle

eût voulu les oublier, tant ils étaient des allusions à une existence à

vingt maris, dont elle était divorcée. Pitoyable Laure, qui aimait

Pétrarque à cause de ces sonnets hebdomadaires, pleins de chevilles et

dont chacun d’ailleurs n’était qu’une cheville entre deux moments

d’oubli! Car pour Stéphy les plaisirs de la poste et de la

correspondance aussi étaient les plaisirs d’amoureux inférieurs. Une

fois chez elle, elle n’attendait rien. Le facteur pouvait sonner, elle

n’attendait aucune carte postale, aucune lettre, aucun _spécial

delivery_. Toutes ces boîtes aux lettres géantes, ces voitures de poste

qu’une juste estimation des besoins du monde exige plus rapides que les

voitures même des pompiers, tous ces tubes qui s’entrecroisent dans la

ville, heurtant les secrets montants aux secrets descendants, ne

contenaient rien de Stéphy, rien pour Stéphy. Ses nouvelles, à elle,

c’était ce silence au milieu du silence, cet arrêt de toute pensée, ce

froid apporté soudain, avec affranchissement spécial, au centre de son

cœur. On devine pourquoi Rudi, qui faisait chaque matin de longs détours

pour passer devant chez Stéphy, trouva dans la poubelle ses œillets

encore tout frais,--d’autant plus frais qu’il avait muni chacun d’un

tube de son invention qui les entretenait d’eau une semaine et

permettait de les placer non seulement dans un vase, mais sur un chapeau

ou à plat pendant d’une étagère,--parmi les morceaux de la photographie

du Cranach, qui imposaient à la vue des boueux les deux globes de seins

restés intacts, et, entre le haut des cuisses, un triangle aride et poli

comme un os à oiseau.

Au retour de ces promenades où il n’était pas plus question de la

promenade d’hier que de la promenade de demain, elle passait dans sa

chambre, et s’y déshabillait comme dans une chambre étrangère. Elle se

sentait hôte chez elle-même. Elle veillait à ne rien casser, à ne rien

déranger, mais pour le compte de celle qui lui succéderait, de cette

Stéphanie qui épouserait Julius, dans une existence où compteraient les

miroirs Biedermeier et les gravures de Franz Stuck. Elle ne portait plus

les anneaux, les bracelets donnés par ses amis, elle ne distinguait plus

les bijoux de l’or monnayé. Elle s’était arrêtée dans la nouvelle

installation de sa chambre, et couchait sur un matelas. Il serait

toujours temps, dans cette vie future de vengeance sur les hommes,

d’avoir un cosy corner et un divan de panne. L’heure du sommeil venait;

elle se donnait à l’inconscience sans pensée, sans chaîne autour du cou,

sans supplément humain.

«Tu pourras épouser qui tu voudras, Stéphy, lui avait dit un jour

Johann... J’aimerais mieux cependant que ce ne soit pas un Français ou

un Italien, ils sont légers...»

Elle pensait à cette phrase en s’endormant. Léger, ce bloc taillé dans

les métaux tombés d’une autre planète, dont le regard lui-même avait un

poids! Léger, cet homme dont la vie semblait amenée à proximité de sa

vie par quelque diamètre de fer, qui allait peut-être tout à l’heure

l’éloigner pour toujours, après effleurement! Léger, le bronze, la

gravitation! Légère, l’Ombre!... Un Français? Stéphy avait cru en effet

reconnaître à l’accent qu’il était Français; elle l’admettait

maintenant, tant elle tenait pour les solutions maudites... Mais peu

importaient sa race, son état ou ses vices. Bien qu’elle eût souvent

senti que nous étions dans l’époque où il y a eu entre deux hommes les

plus grandes différences en courage, en morale, en sagesse, et où la

loyauté et la lâcheté ont atteint leur écart maximum, Stéphy ne

cherchait pas à situer l’Ombre, sur cette immense marge. Elle ne se

demandait pas s’il avait pris part à la guerre, ou si à la guerre il

avait combattu ou déserté; elle avait trouvé avec lui une manière d’être

qui convenait à la fois au bolcheviste, au criminel, au bourgeois, à

l’homme gâté par la vie ou au paria et jamais rien en ses gestes, en ses

paroles qui pût choquer le contrebandier d’alcool, ou le mari évadé, ou

le magistrat, ou l’assassin.

* * * * *

Mais les liaisons infernales elles-mêmes ont leur phase d’innocence ou

d’idylle.

Le milieu de mai était venu, et avec lui la grande chaleur. Rares

étaient les conducteurs d’automobiles qui n’avaient pas le pied nu sur

l’accélérateur. L’Ombre eut l’idée de mener Stéphy jusqu’à la mer,

qu’elle avait jusque-là évitée, ne sachant les rapports que cet homme

entretenait avec l’Océan, et n’osant lui avouer qu’elle était championne

de natation avant qu’elle sût s’il nageait. Elle n’en savourait que plus

son état d’esclave, privée soudain de l’Océan, et prenait son bain le

soir avec délices, comme une sirène punie, dans un bassin de faïence où

ses relations avec l’eau étaient ridicules... Il loua un canot. Il lui

fit contourner les îlots voisins avec des manœuvres de poignet qui

eussent comblé d’admiration les foules compétentes de Nogent-sur-Marne,

et attentif au moindre remous, sans se douter que son canot portait la

femme qui se fût arrangée le jour du déluge pour sauver un peu plus que

la famille de Noé. Elle était pour la première fois face à lui, enfin

elle le voyait. Tête découverte, il élargissait ses bras au maximum de

son envergure, il montait et baissait ses genoux accouplés, il laissait

sa chevelure s’élever, puis tomber, bref étalait tous les mouvements de

printemps que les oiseaux font devant leurs femmes. Stéphy souriait de

voir son ami l’Océan le forcer à cette parade, et lui donner ces petits

gestes élégants et finis à l’aide de courants géants et de vagues de

fond. Le soleil le dégageait de toute obscurité, et il ne restait que

ses yeux bruns, ses cheveux noirs, ses mains de bronze, qu’un être d’un

noir rayonnement, où les dents blanches éveillaient parfois une idée de

luxe, l’idée d’un squelette d’ivoire,--que l’Ombre au soleil. A cette

distance qui sépare sur les radeaux celui qui sera le cannibale de celui

qui va être le repas, elle osait pour la première fois le regarder

tendrement, amusée de le voir ramer en veston, exploit qu’on n’avait

guère dû accomplir sur ces bords depuis l’arrivée des Quakers, et

écarter à coups d’aviron, comme des naufragés dangereux, les monstres en

caoutchouc gonflé qu’allaient chevaucher les nageuses. Cette collision

du caoutchouc avec ce qu’il y a de plus dur au monde attendrissait

Stéphy; et surtout elle était fascinée par ce veston. C’était bien

l’uniforme qui convenait à l’Ombre; il n’était pas gonflé aux poches, il

n’avait de bosses ni au côté droit ni au côté gauche, c’était un veston

idéal que n’affligeaient pas comme ceux des autres hommes des grossesses

changeantes; on devinait qu’il ne contenait ni portefeuille, ni papier

d’identité, ni lettres, et que si le canot chavirait, elle serait noyée

avec un inconnu.

Elle remontait le débarcadère, quand un faux mouvement et la brise

relevèrent sa robe, et l’Ombre put voir la large jarretelle rose qui

séparait son bas de sa culotte. Elle en fut malheureuse. «Il en verra

bien d’autres», disait en elle une voix brutale. Mais elle s’en voulait

de sa maladresse. Il y avait dans l’épisode une vulgarité qui isolait

des autres cette promenade pour la ranger parmi les excursions de

vendeuses et de gigolos. Il s’était assis, au pied de l’échafaudage d’où

l’on plonge. Elle le pria d’attendre...

«Ohé! Ohé!» cria-t-on soudain, au-dessus de lui.

Il leva la tête et vit, au plus haut de l’estacade, toute tendue, mais

inclinée déjà dans sa chute et lançant avant elle sur les eaux l’ombre

qu’elle semblait viser, Stéphy qui plongeait. Elle pénétra en flèche au

cœur de la mer. Jamais existence n’avait été rayée plus franchement et

plus nettement de la terre; puis, reparaissant, par remords eût-on dit,

ou à cause de quelque faux départ incompréhensible aux profanes, elle

revint s’asseoir près de son ami. Ses jambes étaient nues jusqu’au

corps, sa poitrine visible; elle s’étendit sur le dos, sur le ventre,

rachetant au prix de son dévêtement complet le geste d’impudeur du vent,

n’ignorant pas quelle proie elle dévoilait, mais incapable de supporter

l’idée de cette bande rose que l’Ombre cherchait en vain maintenant sur

sa jambe parfaite... D’autres se sont données, un jour, pour qu’on

n’interprétât pas mal un geste maladroit. Jamais son compagnon n’avait

vu femme dont veines et artères fussent enfoncées aussi profondément

dans le corps, en dépit de ses fines attaches. Le Créateur avait dû

forer dans les os du poignet et des chevilles pour les dissimuler ainsi.

De ce travail généralement si mal ajusté de tendons et de système

artériel et qui ressort autant que celui des ouvriers électriciens,

nulle trace sur Stéphy... La seule imperfection était peut-être au

talon, un tout petit peu de corne, presque rien, vraiment rien..., le

défaut qui devait un jour, quand l’homme serait rassasié, envahir ce

corps jusqu’aux oreilles.

Tous les après-midi ils revinrent. Ceux qui cherchent depuis des siècles

une utilisation rationnelle du flux et du reflux peuvent se renseigner

auprès de Stéphy; elle avait trouvé leur emploi. Rien comme la pression

de l’Océan pour calmer celle des artères... Enjambant, de la jeune

démarche dont la mère de Stendhal enjambait son fils assoupi, une suite

de corps étendus où les corps sentimentaux se distinguaient aux grandes

lettres ouvertes dans leur maillot, initiales de leur flirt que le

soleil allait graver sur eux, elle montait en courant l’estacade, car

elle n’entrait jamais dans la mer par son rivage. La mer pour Stéphy

était quelque chose qu’on n’atteint qu’en montant, en gravissant

soixante-deux marches. Elle avait un maillot blanc uni, sans raies

horizontales ou verticales car elle n’avait ni à être grandie ni à être

rapetissée, et qui se rattachait sur l’épaule, inutilement d’ailleurs,

par un petit lacet rose. C’était tout ce qui trahissait son origine

germanique, tout ce qui restait sur elle de la civilisation des Othon et

des Guillaume: elle plongeait au sein des océans, elle effleurait les

jeunes squales, les soles et les turbotins avec un nœud rose à

l’épaule... Attendant son tour de plonger, elle levait les bras, elle

écartait les doigts, pour prouver qu’elle était bien humaine, que rien

en elle n’était palmé, elle se gonflait à cette hauteur de la bouffée

d’un air pur qui n’avait pas effleuré tous ces phoques étendus, et en

trois ou quatre mouvements raflait les attitudes dont se sont nourries

toutes les sculptures. Parfois un geste: elle agitait la main vers un

moutonnement de la mer d’où s’élevait un bras nu: c’est qu’elle

reconnaissait dans cette poudre d’eau un de ses pairs, un champion de la

race des eaux. A son tour! L’Ombre voyait ses bras s’ouvrir, se lever,

au creux des aisselles flamboyer le poil blond comme si elle devait

arriver lisse à la mer, et elle tombait par le visage sur le marbre bleu

en un temps qui paraissait une seconde, mais qui lui permettait de

battre chaque fois le record du mot Ombre, dit par elle à voix basse.

Vingt-deux fois aujourd’hui... Elle avait sa manie, ou sa dignité, qui

était de faire le moins possible d’écume. Elle disparaissait sans

remède, souvent plus d’une minute, et son ami qui la croyait occupée à

nager au loin les yeux fermés, ne se doutait pas qu’aussitôt immergée

elle coulait à fond, s’étendait sur le sable, sur la plage des vrais

habitants de la mer, reconnaissait tristement un débris d’épave, un

coquillage de la veille, reprenait devant les objets de sa chambre

marine la confiance qui lui manquait maintenant devant ceux de sa

chambre humaine, ondulait, tellement au-dessous du niveau des peines

mortelles, déplacée soudain par un remous de fond qui venait de la

_Lusitania_, touchait machinalement à ce qui doit être la pendule des

lémures, le thermomètre des étoiles de mer, éprouvait tous les

désespoirs qu’on a pu éprouver à l’intérieur d’une seule aspiration, et

il fallait tout le poids de l’Océan pour empêcher les larmes de sortir

de ses yeux. «Je sais bien que l’on ne pleure pas au fond de la mer», se

disait-elle. Mais elle pensait aussi que l’on pleure où l’on peut. En

ces lieux même, d’ailleurs, il fallait se surveiller. Un reflet bientôt

tournait autour d’elle, s’approchait, curieux. C’était Hillmacher qui

s’étonnait de voir Stéphy immobile. Il plongeait vers elle, regardait de

sa tête chavirée ce beau corps libéré de la respiration humaine, tentait

avec les dents de dénouer le lacet rose, jusqu’au moment où elle lui

tirait une courte langue par laquelle le goût de la mer l’envahissait.

Il la prenait de force aux hanches, la lançait vers la surface, restant

par discrétion tout au fond. Elle remontait, les jambes si étroitement

jointes qu’entre elles la plus petite limande n’eût pu passer, le buste

gonflé de son souffle soudain défaillant, et, une fois crevé le plafond

de la mer, expirait.

Un jour l’Ombre lui fit la surprise de la rejoindre dans la mer. Il y

alla à pied, seul de tous les baigneurs, évitant la planche à plongeons

par laquelle on s’attendait donc à ce qu’il ressortît tout à l’heure. Il

nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements

inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme

d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire

mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore.

Il donnait l’impression que la mer personnellement lui en voulait. Il

arrivait à en faire pour le spectateur un élément dangereux, alors que

la vue de Stéphy nageant eût donné confiance à des hommes de plomb. Mais

il était résistant et rapide. Supportée par des vagues dans lesquelles

l’Ombre était obligée de se creuser un tunnel, prenant pied sur des

îlots de profondeur dans lesquels il fonçait, Stéphy se laissait enfin

rejoindre, étendait sa tête sur son coude gauche plié, et semblait

dormir, tout immergée à part la joue et la paupière droites, cependant

qu’un geste maladroit sortait son compagnon à moitié de l’eau, et

élevait son buste anxieux et sévère au-dessus de la tendre dormeuse...

Image du sommeil marin qu’elle eût souhaité pour le sommeil terrestre...

Puis tous deux sortaient de l’eau dignement, côte à côte, les pas encore

liés par l’Océan, comme d’une messe. Le corps brun de l’Ombre s’offrait

soudain aussi nettement aux yeux des femmes étendues que les silhouettes

de tir aux yeux des recrues. Stéphy l’admirait. Il avait ces larges

épaules sur lesquelles il est doux de s’asseoir et qui prouvent

d’ailleurs, entre autres preuves, puisqu’elles sont deux, que l’homme

est fait pour avoir deux femmes. Quel corps parfait! On regrettait

seulement, juste sur le petit doigt du pied gauche, une minuscule taie,

la seule tache dans cette réussite, mais qui plus tard, quand l’homme

aura trahi et disparu, devait sauver son corps du mépris de la femme, et

répandre sur lui tout entier une peau sensible et pitoyable..., seul

point par où la souffrance semblât pouvoir pénétrer dans cet homme. Elle

s’arrangea pour marcher sur lui, de son pied nu... Il cria..., mais on

se venge comme on peut, et c’était toujours une occasion de demander

pardon à son assassin.

Puis ils s’étendaient jusqu’au soir, suivant cette loi qui pousse les

nageurs, au sortir de l’eau, à nager sur la terre. Ils prenaient entre

les corps couchés les places vides qui leur semblaient réservées de tout

temps, comme à des morts qui regagnent le cimetière et s’installaient

pour la vie dans leurs concessions. Les bras, la nuque, les jambes de

Stéphy devenaient soudain dorés. Une multitude de doux cheveux

apparaissait si rapide qu’elle semblait croître sur elle, mais il n’en

restait rien quand le corps était sec. De belles filles, s’arrachant au

champ du repos, les enjambaient à leur tour; Stéphy remarquait bien quel

regard son compagnon avait pour les tendres surfaces intérieures des

belles cuisses. Elle n’en disait rien. Elle n’en pensait même rien. Tout

était prévu à cet égard. Et bien d’autres choses!... Parfois un long

soupir, mais pas de chagrin: c’est qu’elle avait oublié, bien que hors

de l’eau, de respirer. Il enlevait de la main le fil de varech par

lequel la mer avait tenté aujourd’hui de retenir Stéphy, il la

débarrassait des grains de sable avec le soin de ceux qui vous retirent

des points noirs du visage avec une clef de montre. Il avait avec Stéphy

un souci des moindres choses, la regardant si elle toussait, se

précipitant pour l’aider à se lever ou à s’étendre, s’excusant s’il la

heurtait, et de lui montait en même temps une espèce de dédain suprême

pour Stéphy entière--cette indifférence qu’il aurait si je mourais,

pensait-elle, si je disparaissais. Peut-être eût-il aimé ma main seule,

ma jambe seule, ma tête seule! Il est las. L’ensemble d’une femme lui

fait peur...

Le soleil se couchait. Devant eux, au fond de la mer, s’organisait un

petit concours de nuages enflammés. La mer était si rouge que les

oiseaux de mer fuyaient vers un lieu sûr, vers la terre, et le soleil se

rengorgeait, affectant de croire, à cause de tant de sang, à son propre

suicide.

«Quelles histoires font ceux qui se couchent seuls!» disait en le

montrant une voisine agacée.

Autour de la mer le crépuscule organisait à petits frais une sorte de

banlieue, et la rive devenait un faubourg. Tout ce que Stéphy avait

considéré comme les rebuts mêmes de son ménage avec un des fiancés

futurs s’entassait là. Des Hawaïens, entre des silences où ils

semblaient pagayer avec leurs banjos, jouaient évidemment un de ces airs

que Julius Bergmann fredonnait dans ses jours, non de bon soleil, mais

de bon magnésium. Peu à peu, dans l’ordre de réveil des morts, avec des

intervalles pour faciliter le jugement dernier, baigneurs et baigneuses

s’éloignaient, laissant dans le sable l’empreinte d’une tombe légère et

sexuée. Les oiseaux de mer qui n’avaient pas trouvé les hommes aussi

hospitaliers qu’on veut bien le dire, regagnaient déjà le large. Tout ce

que New York avait pu sécréter en dix ans de plus vulgaire en musique ou

en rayons lumineux se déposait autour d’eux. La lune--elle manquait,

n’est-ce pas?--éclairait Stéphy toujours couchée sur le dos, et l’homme

sur le ventre, dans un accouplement admis par le temps et trompé par

l’espace. Accoudé, il la contemplait, d’un regard presque dur, comme le

fauve contemple son appât et se venge déjà, par sa seule attitude, du

danger qu’il court en son honneur. Le regard errait sur elle entière,

sans jamais s’adoucir; il ne devait y avoir en sa pensée, au sujet de la

tête de Stéphy ou de ses jambes, que l’appréhension d’un goût différent

pour les lèvres, comme au tigre pour l’agneau. Elle voyait que chez lui

tous les organes d’attaque étaient beaux et presque immédiatement

utilisables pour des besognes carnassières, les dents, les ongles, et

elle attendait. Le nez était cruel, elle s’attendait à une cruauté

spéciale du nez. Lui continuait à regarder, se demandant par quelle ruse

le sort l’avait mise là, quelles sonnettes allaient tinter dès qu’il

aurait mis la main sur elle, et appeler tous les valets de la destinée.

Tout le sang, tout le lait par lequel s’appâtent les hommes-carnassiers

étaient là, sous sa couleur la plus parfaite. Aucune marque de

servitude, aucune rougeur même aux coudes: elle avait été bien élevée

avec la vie. On voyait sur son poil tendre la frisure, indéfrisable pour

une heure, qu’y avait laissée l’Océan. C’était bien là les jambes, piège

à loups incomparable, qui vous attirent hors du néant et vous repassent

au destin... Elle respirait juste de ce souffle qui donne de la vie et

du prix à l’appât... Si cette femme-là consentait seulement à ne jamais

questionner, ne jamais parler, ne jamais faire deux fois le même geste,

si elle s’engageait à ne pas le soigner quand il serait malade, à garder

au comble de l’intimité ce rôle d’inconnue qu’elle jouait depuis un

mois; à se priver d’amour pendant des mois entiers, à rester vierge dans

les outrages, à ne jamais confier une de ses pensées, à ne pas

concevoir, à ne pas vieillir, à ne jamais souffrir, alors ce serait

peut-être à voir!

Il ignorait que c’était le programme exact de cette enfant.

* * * * *

«Nous marier? demanda Stéphy.

--Oui», répondit l’Ombre.

Stéphy ne s’y retrouvait plus! Cette proposition de mariage lui

apparaissait presque comme une offense, comme un déni de leur morale.

Deux êtres ne peuvent donc pas former un monde complet à eux deux, avoir

leurs lois propres? N’étaient-ils donc pas mariés, par l’Océan, par le

banc 108? Elle douta un instant de l’Ombre. Elle avait cru jusqu’à ce

jour qu’il avait compris; elle croyait que tous les pactes non humains,

toutes les lois muettes les unissaient déjà. N’y avait-il donc entre eux

que l’ignorance et le silence? La perspective même de n’avoir plus à

épouser Bergmann ou Spetzheim lui apportait elle ne savait non plus

quelle déception. Cet avenir d’expiation qu’elle se réservait, après le

départ de l’Ombre, elle aurait préféré qu’il ne lui fût pas ravi.

C’était malgré tout un avenir. La reprise des quartettes et des

discussions sur l’origine des bassons, les trois coups du bâton à cirer

avec lequel les Goldstein imposaient le silence vers quatre heures de la

nuit quand leur provision de boules Quies était épuisée, toute cette vie

et ces actes médiocres nourris par Bach et Beethoven, elle n’entendait

pas y renoncer. Une espèce de martyre lui échappait; tout au moins une

espèce d’innocence. Le mot mariage prononcé par l’Ombre, c’était le mot

liaison prononcé par Rudi. Elle se rendait compte que dans son existence

tout s’accordait, devenait clair, pur, et vraisemblable, si l’on y

introduisait quelques mois de vie inhumaine, une saison d’enfer, et que

rien n’en était plus normal ou explicable, si ce noyau infernal en était

retiré! Elle se voyait apportant à Johann et aux prétendants l’énigme

d’une pâleur, d’une souffrance, d’un mal qu’ils affecteraient

d’attribuer à ses plongeons ou à sa nage au fond des eaux, mais certes

pas la nouvelle d’un mariage! Pourquoi n’est-il pas possible à une jeune

fille de rassembler sur quelques mois tout ce qu’elle aurait eu à

éparpiller sur sa vie entière en désirs de sacrifice, en révoltes, en

joies non terrestres, en dégoût des héros et des habitudes, et de s’en

débarrasser ainsi pour toujours? Ce qui lui paraissait le plus naturel

dans cette complication, c’était les actes invraisemblables: dire à

Johann par exemple, quand il demanderait qui était son fiancé, qu’elle

ne savait pas son nom. Car il allait y avoir la question des noms. Tous

deux allaient avoir à se dire face à face ces mots de passe qui vous

reconduisent dans l’enceinte humaine, Stéphanie, Jack ou Hubert. Cela

lui paraissait aussi ridicule que de lui crier Namur, et qu’il répondît

Napoléon!

Pourtant certains gestes de l’Ombre la rassuraient. L’Ombre continuait

sa vie insaisissable, les parties condamnées de sa journée ne

s’ouvraient pas davantage, et il venait parfois à Stéphy l’idée

consolante qu’incapable de trouver en soi l’amour que Stéphy demandait,

il cherchait par pitié dans les lois humaines de quoi l’embrasser et la

caresser. De ce point de vue le mariage paraissait excusable. Il avait

voulu fixer une date, encore lointaine--Stéphy n’osait penser à cette

date fixée pour des caresses--, une date pour les fiançailles, une date

pour les bans. Il savourait cette lenteur et cette pompe introduites

ainsi dans leurs relations. Il les accentuait, pour bien rejeter sur le

destin cette culpabilité que les fiancés réservent d’habitude aux

entremetteuses et aux belles-mères. Il traitait le monde entier en

belle-mère imposée. Il avait pour cette vierge les égards dus à une

femme qu’on épouse pour la forme, engrossée qu’elle est par d’autres

soins. Il arrivait à mettre dans le mariage un sentiment de faute

irréparable que Stéphy n’eût pas éprouvé dans l’inceste... Il

réparait... Il réparait une faute commise entre eux, et que Stéphy

cherchait en vain, une de ces fautes d’enchanteur qui ont ouvert le

volet de droite, au lieu du volet de gauche, regardé vers la Grande

Ourse au lieu de regarder vers Orion, et ainsi perdu leur âme...

Lui-même prenait dans sa tenue quelque chose de volontairement limité,

de modèle, comme s’il allait revêtir, le jour du mariage, une autre

forme, et qu’il tînt à rendre le corps actuel en bon état... Le jour

vint où il fit une allusion à la famille de Stéphanie, et voulut la

voir. Il n’y avait plus de temps à perdre. Il fallait agir.

La décision de Stéphy d’ailleurs était prise. Elle était résolue à ne

pas dire son vrai nom, à ne pas alerter Johann. Qui lui eût dit qu’un

jour elle aurait à dissimuler Rudi et Julius comme deux trésors! Pour

prévenir la surveillance de son fiancé, elle regagnait sa maison par les

détours d’une femme adultère. Puisqu’il fallait que sous ces deux êtres

sans nom vinssent se glisser, le jour du mariage, deux familles, deux

patries, deux divinités, elle n’apporterait pas les vraies, elle ne les

évoquerait pas de cette planète où elle tenait à retrouver les siennes

intactes, le voyage fini... Il est facile de changer d’identité à New

York. En deux jours, elle eut son faux nom, donné par un faux père

qu’Hillmacher avait trouvé, un Suédois dont la profession était de

suivre en qualité de père, dans les diverses villes, les ondines en

représentation.

Ce n’était pas un père auquel plaisait l’incognito: il s’appelait

Napoléon Nordenskjoeld. Habitué à être séparé de ses filles par dix

mètres cubes d’eau et un bocal qui les faisait inapprochables, il avait

pour Stéphy tous les égards réservés à des enfants mouillés ou isolés

par des vitres. Il lui cédait pour une heure de solitude quotidienne la

pièce qu’il louait généralement pour d’autres recueillements, chambre

étroite, toute prête à accueillir un être encore mal sec, avec des

peignoirs aux armes de Stockholm et des livres en papier imperméable.

Stéphy s’asseyait sur le lit, questionnait Nordenskjoeld. Il la mettait

au courant; il lui apprenait les aventures de sa prétendue mère, le nom

de ses amies d’enfance. Comme si son ancienne et vraie famille, ses

anciens et vrais amis étaient une arme périmée dans la lutte qu’elle

livrait, elle avait recours à un père et à des objets neufs et

insensibles. Elle en était quitte le soir pour embrasser plus tendrement

ce père qu’elle trompait l’après-midi avec un faux père, dont les

attributs paternels étaient d’ailleurs autrement convaincants. Johann

n’osait rien dire de ces retards aux repas, de ces absences

continuelles, pensant que c’était à Rudi ou à Julius de s’en affliger,

et sans savoir que c’était lui qu’on trompait. Il semblait d’ailleurs

que les deux pères se fussent prévus et se haïssaient, tant leurs goûts

étaient différents, et leurs meubles. Le seul objet commun aux deux

appartements était un carafon de Bohême, pour le kirsch chez Johann,

pour la vodka chez Nordenskjoeld. Stéphy s’arrangea pour briser l’un, le

faux... Nordenskjoeld put le recoller, mais, au retour chez Johann, la

vue du beau flacon à kirsch intact était quand même une revanche.

L’Ombre accompagnait Stéphy jusqu’à la porte du Suédois, et la jeune

fille avait le temps dans l’ascenseur d’échanger sa tristesse et sa

modestie contre les qualités filiales telles que les entendait

Nordenskjoeld: l’assurance et la dureté. Elle trouvait le faux père

préparant la boisson habituelle de ses filles d’eau, de simples Martini,

et disposé au bavardage. Il vous démontrait d’abord, comme si cela était

un honneur, qu’il n’avait aucune parenté avec l’explorateur. Pour

Napoléon, il était moins affirmatif, son grand-père ayant connu une

Française. Puis il amenait la discussion, tout en offrant son cocktail,

sur les différentes eaux potables du monde, qu’il connaissait pour avoir

immergé au moins dans chacune une de ses filles; la seule ville où une

fille Nordenskjoeld eût attrapé la typhoïde lui servait une subvention

chaque fois qu’il rappelait discrètement par un journal cette

mésaventure. Certaines de ses pupilles lui avaient donné beaucoup de

satisfactions; le père de l’une de ses filles était présentement

vice-président des États-Unis. La chambre était tapissée de

photographies qu’il expliquait à Stéphanie: les portraits de ses sœurs.

Celle qui plongeait avec les deux ours blancs était la seule avec

laquelle il se fût brouillé, une orpheline; aucun respect filial à

attendre des orphelines. Celle-là, qui s’éventait assise sur un pliant

de fer au fond de l’eau la plus pure du monde, celle de Détroit (autre

subvention), s’était fait récemment expulser du Portugal pour avoir

insisté dans son allocution au public sur la ressemblance de son phoque

et du roi d’Angleterre.--Cette petite fille de six ans? Il ne la

connaissait pas, mais il achetait parfois de beaux portraits de

fillettes nues quand ils lui rappelaient l’une de ses filles. Pour

celle-ci, c’était le portrait frappant de Marion. Frappant, en effet,

mais Stéphy voyait que le portrait de Marion en petite fille était

postérieur en date à son portrait de femme.

Elle savourait tristement ce comique. Il lui semblait avoir déguisé

Johann et ses vrais amis pour leur épargner quelque sinistre aventure.

Nordenskjoeld ne se doutait pas qu’il était chargé de faire perdre leurs

pistes aux bêtes de proie qui eussent déchiqueté le vrai père et la

vraie vie de Stéphy. On ne pouvait avoir aucun scrupule à se protéger du

malheur par ce fantoche insensible et cet appartement stérilisé où le

roi de Suède--les rois sont l’unique famille des artistes de

music-hall--était le seul homme qui eût sa photographie. Le jour où elle

se fut enfin contrainte d’y conduire l’Ombre était le jour de la

Saint-Johann, et, dans sa vraie maison, emprisonnant d’un coup tous les

amis de Moeller pour qu’aucune affection réelle ne fût dehors ce jour-là

et vagabonde, elle avait laissé sous un prétexte les musiciens. Moeller

avait à peine remarqué son départ, car, au moment où l’on désespérait de

Rudi, Rudi était arrivé; on allait pouvoir commencer un trio au lieu

d’un duo, et chacun sait comme le duo est fastidieux et comme il

ressemble à un duel où personne, ainsi que peut le faire à chaque mesure

le hautbois dans le trio, ne vient relever les épées. Cette existence

familiale et bourdonnante laissée en gage, Stéphy avait gravi avec

l’Ombre l’escalier de Nordenskjoeld et l’avait introduit dans une

existence si truquée, qu’il lui semblait impossible qu’il ne s’en

aperçût pas aussitôt.

L’Ombre n’avait rien vu. L’Ombre avait monté l’escalier avec les

commissures des lèvres particulièrement contenues, telles qu’on les voit

à ceux qui vont boire du sang. Il était animé d’une espèce de décision

brutale, devant laquelle Stéphy se réjouissait d’avoir, au brave corps

de Johann, substitué le grand corps de Nordenskjoeld à sucer. L’Ombre

s’était livré à diverses opérations dont Stéphy n’avait pas encore

imaginé qu’il fût capable, il avait bu de la bière, mangé du saumon

fumé, et cette nourriture de conquérants avait amené au contraire chez

lui une sorte d’euphorie bourgeoise. Ce personnage, qu’elle n’avait

jamais vu qu’occupé à une course sans but et plus instante que celle du

Juif errant, s’asseyait, jouait aux échecs. Tant d’opérations familiales

lui conféraient enfin la couleur démoniaque qu’il n’avait pu obtenir du

soleil, de l’absence et du crime. Sous l’œil d’Oscar XII, le faux père

et lui avaient l’air de jouer une âme. Puis Hillmacher était venu, en

faux cousin, prendre un cocktail, et ils jouaient maintenant l’âme à

trois au poker. Au-dessus on marchait, au-dessous on parlait, et entre

ces bruits humains, à côté, par la fenêtre, altitude réservée aux

animaux, des oiseaux gazouillaient, des abeilles volaient. L’Ombre ne

perdait rien de cette résonance, nouvelle pour Stéphy, mais qu’il

croyait l’acoustique de la vie de sa fiancée. Puis ils jouaient aux

dominos, en un trio qui était la réplique, mais damnée, du trio

Johann-Julius-Rudi--, trio qui devait se payer le luxe en ce moment,

Stéphy absente, de finir chaque morceau et de prendre, aux finales, une

satisfaction et un repos exclus depuis si longtemps par les enjambements

qu’elle exigeait. Nordenskjoeld regardait l’Ombre de son regard

suffisant, bien incapable de voir en lui l’homme qu’on pouvait le moins

juger comme un cube d’eau pure. Hillmacher, habitué à rencontrer surtout

Stéphy au fond des eaux, continuait à correspondre avec elle par un

langage qui n’ouvrait pas la bouche et des gestes qui n’eussent point

troublé l’onde... Stéphy souffrait un peu de voir l’Ombre prendre autant

de peine pour parler à ces apparences. Elle éprouvait du remords à

appâter le malheur par de faux appâts, cette décision de transporter son

amour hors de sa vie réelle était malgré tout un parjure, un reniement

des promesses qu’elle s’était toujours faites. On s’insensibilise,

paraît-il, pour enfanter; elle s’insensibiliserait pour la

conception..., mais sa lâcheté lui faisait honte. Elle souffrait de voir

le monstre fiancé, plongé sur Nordenskjoeld, se satisfaire de ce sang

blanc. L’Ombre serait-elle donc aussi stupide que ces dieux grecs qui

n’y voyaient rien, quand on substituait à Iphigénie une génisse?

L’instinct qui avertit tous les humains des instants où ils sont de

vrais ou de faux dramaturges en ce qui les concerne eux-mêmes, poussait

en ce moment Stéphy à comparer le malaise de second ordre qu’elle

éprouvait et l’oppression sans bornes qu’elle eût ressentie en lâchant

l’Ombre dans sa vie véritable. Certes non, la scène à faire n’était pas

faite! La vraie scène, c’était l’entrée de l’Ombre chez Johann, les

salutations avec les prétendants, les conversations entre trois pauvres

humains de chair et un humain de bronze sur l’écoulement de la salive

dans les bassons, sur les assurances d’animaux et les tubes pour fleurs,

sur l’inutilité des parapluies à magnésium. Puis, c’était la musique et

sous la présidence muette de l’Ombre, c’était le trio enflant ses joues,

soufflant d’une poitrine pleine d’air pur et d’angoisse dans les

hautbois et les flûtes, avec la hâte, à la fois, et la lenteur de ceux

qui soufflent dans les poumons des asphyxiés, tous trois soudain rouges,

soudain pâles, accordant à la musique les larmes qu’ils ne voulaient pas

accorder à leur tristesse, et tels d’ailleurs que Stéphy les retrouva un

peu plus tard, à son retour, soufflant dans les poumons de Hændel. On ne

saurait croire comment les trios de Hændel en particulier, par la

dépense physique qu’ils leur causent, savent distraire les pères dont la

fille s’égare, et les fiancés dont court la fiancée. Julius et Rudi

d’ailleurs ne voyaient pas sans espoir secret la conduite de Stéphy.

Tout ce qu’elle faisait était incompréhensible, s’ils essayaient de

l’expliquer par la passion du plongeon, et devenait éclatant s’ils

l’expliquaient par l’amour. Ils n’hésitaient pas. C’était sans doute par

l’amour d’un autre, mais c’est encore dans l’amour d’un autre qu’ils

avaient le plus de chance d’arriver jusqu’à Stéphy. Peut-être un jour,

si elle se mettait à aimer, leur tour arriverait-il...

En effet, il arrivait, bride abattue.

* * * * *

«Et votre mère, où est sa tombe?» demanda l’Ombre le lendemain, alors

qu’ils sortaient de leur bain habituel.

Stéphy fut prise de court. Il y avait toujours eu jusque-là un grand

intervalle entre le moment de ses mensonges et la minute où elle était

sortie de l’Océan.

«Au cimetière Concord.»

Il fallut y aller, et par le plus court chemin qui relie une plage à un

cimetière. Jamais non plus Stéphy n’était montée vers la tombe de sa

mère, sitôt après le bain, tellement allégée. C’était un cimetière

modèle, qui ressemblait, par la petitesse des croix et l’éloignement des

tombes, à un ancien champ de bataille et il inspirait, comme un champ de

bataille, plus de reconnaissance que de recueillement. A aucun moment,

il ne donnait l’impression de cet entassement de cadavres, de ce silence

par amas de silences, ni de cet ensemencement humain par vieillards bien

alignés dans des sillons que donnent tant de charniers. Au-dessus du

champ, des arbres gais, qui savaient parfaitement perdre leurs feuilles

en hiver et épargnaient aux visiteurs l’allusion en eux-mêmes à de

banals symboles. Du feuillage encore tendre tombait parfois sur votre

épaule une légère charge, un écureuil, agile et chaud, qui vous donnait

à l’entrée parmi ces ombres à soupeser la vie. Enclos de buildings et

d’universités, des étudiants et des clercs le parcouraient en tous sens,

se pressant vers les affaires les plus vivantes selon un itinéraire

commandé par les morts, tous vêtus en ce jour de couleurs claires et

éveillant en vous l’idée de morts de printemps en sweater rouge et en

tricot jaune. Il y avait justement quelques pies pour attrister le lieu;

le deuil, le demi-deuil était confié à des oiseaux. Aucun monument,

aucune fleur. Un gazon riche, couverture offerte par le pays des

ancêtres, par l’Angleterre. Tout cela si loin de la mort que les hommes

en chapeau melon qui creusaient un trou avaient l’air de chercher un

trésor. Le seul terrain où les Américains construisissent en profondeur,

à dix mille dollars le mètre carré, comme l’autre, et où les familles et

les gloires américaines avaient leurs profondes racines; le cimetière

avec l’encaisse or la plus abondante, par l’or des dents et des bijoux,

les morts les plus puissants en cuivre et en pétrole; une mine de morts,

la plus valable dans ce monde, d’où les jeunes Américains venaient

extraire l’amour des ancêtres. On s’arrêtait plein de considération

devant les tombes d’enfants, étonné que des enfants eussent été promus à

la dignité d’aïeux.

«C’est là!» dit Stéphy.

Ce n’était pas là. Ses ombres véritables, Stéphy n’eut pas le courage

non plus de les présenter à son fiancé! Quelle était cette Virginia

Smith, que les dates désignaient à peu près pour remplacer sa vraie

mère, Stéphy ne le saurait jamais, et elle était toute disposée aussi à

se trouver une famille entière dans ces tombes, si le fiancé l’y

poussait. Il y avait là justement tout à côté un M. Harold Bannerman,

qui était mort en sauvant un chien, et qui aurait certainement fait le

modèle des oncles. Peut-être éprouvait-elle une légère peine à tromper

des morts, mais le fiancé n’était pas homme à distinguer sur Stéphy une

légère peine nouvelle de ce qu’il croyait un ancien désespoir. Devant la

croix de Virginia Smith, il s’éternisait, cependant que Stéphy, marchant

hypocritement et sans hâte près d’un tertre qui était celui de son

jumeau mort à six ans, s’arrangeait pour toucher de la main ce gazon et

cette terre comme un bain. C’est ce que préfèrent les jumeaux morts...

Et elle fit même en sorte, amenée malgré elle par la promenade à la

tombe de Lise Moeller, de s’arrêter adossée à la pierre, pour montrer à

son fiancé le paysage. Dos à la morte, elle toucha de la main les

lettres gravées, vérifiant à l’aveugle l’inscription pleine de mousse,

la caressant... Les mères mortes adorent cela.

C’est ainsi que Stéphy avait préparé ses faux vivants et ses fausses

ombres. Il ne lui restait plus qu’à substituer un faux amour à son vrai

amour. Que de peines évitées, si chaque jeune fille avait un double, une

jeune fille exactement semblable à elle, mais égoïste pour aimer, et

insensible pour souffrir!

Aventures de Jérôme Bardini · 第 6 / 14 题