Je passai une heure dans cet état, lorsque tout-à-coup je réfléchis

combien le combat, auquel je m'attendais à tout moment, serait pénible

pour ma femme; je l'engageai avec les plus vives instances à se

retirer, décidé à ne la rejoindre qu'après que j'aurais obtenu

quelque renseignement sur la situation de mon ennemi.

Elle me quitta. Je restai quelque temps à parcourir les corridors de la

maison, et à visiter le plus petit coin qui aurait pu servir de

retraite à mon ennemi; mais je ne découvris aucune trace, et je

commençais à croire qu'un heureux hasard avait mis obstacle à

l'exécution de ses menaces, lorsque tout-à-coup j'entendis un cri aigu

et horrible. Il partait de la chambre où Élisabeth s'était retirée.

Dans ce moment, toute la réalité s'offrit à mon esprit; mes bras

tombèrent, le mouvement de mes muscles et de mes fibres fut suspendu;

je sentis mon sang couler goutte à goutte dans mes veines, et

bouillonner à l'extrémité de mes membres. Cet état ne dura qu'un

instant; le cri se répéta...; je me précipitai dans la chambre.

Grand Dieu! pourquoi n'expirai-je pas alors? Pourquoi suis-je ici à

raconter l'anéantissement de mes plus douces espérances, et de la

créature la plus pure qui existât sur la terre? Elle était sans vie

et inanimée, jetée en travers du lit, la tête renversée, la figure

pâle, décomposée, et à moitié couverte par ses cheveux. De quelque

côté que je me tourne, je vois la même figure; ses bras et son corps

de la pâleur de la mort étaient jetés par l'assassin sur la couche

nuptiale comme dans une bière funèbre. Ai-je pu voir ce spectacle, et

vivre? Hélas! la vie est opiniâtre, et s'attache davantage à celui

qui la hait le plus. Un moment seulement j'en perdis le souvenir: je

m'évanouis.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvai entouré des gens de

l'auberge; leurs physionomies exprimaient la terreur la plus vive: mais

l'horreur des autres ne paraissait qu'une lueur, qu'une ombre des

sentiments qui m'oppressaient. Je me dégageai des personnes qui

étaient auprès de moi, pour courir à la chambre où était le corps

d'Élisabeth, de mon amante, de ma femme, qui vivait il n'y a qu'un

moment, si aimée et si digne de l'être. On avait changé la position

dans laquelle je l'avais vue d'abord; dans ce moment, elle était

étendue, la tête appuyée sur son bras, un mouchoir jeté sur sa

figure et son col, et telle que j'aurais pu la croire endormie. Je

m'élançai sur elle; je la couvris de baisers; mais la mort avait

glacé ses membres, et leur langueur ne m'apprenait que trop que ce que

je tenais alors dans mes bras, avait cessé d'être mon Élisabeth,

celle que j'avais aimée et chérie. La marque meurtrière de la main du

démon était sur son col, et le souffle ne pouvait plus être recueilli

sur ses lèvres.

Pendant que, dans l'agonie du désespoir, j'étais encore penché sur

elle, je levai les yeux par hasard. La chambre, qui, auparavant, était

obscure, était en ce moment éclairée par la lueur pâle et jaune de

la lune: je fus saisi d'une espèce de terreur panique en apercevant

cette lumière. Les volets étaient ouverts; et, dans une sensation

impossible à décrire, je vis au milieu de la fenêtre, une figure....

Ah! la plus hideuse et la plus détestée. Un rire affreux agitait le

visage du Monstre. C'était lui: il semblait me railler, en me montrant

de son doigt infernal le corps de ma femme. Je m'élançai vers la

fenêtre, en faisant feu d'un pistolet que je tirai de mon sein; mais il

esquiva le coup, prit la fuite, courut avec la rapidité de l'éclair,

et plongea dans le lac.

Le bruit du pistolet attira du monde dans la chambre. Je désignai

l'endroit où il avait disparu; nous suivîmes la trace avec des

bateaux; on jeta des filets, mais ce fut en vain. Au bout de quelques

heures, nous revînmes sans espoir. La plupart de mes compagnons

étaient persuadés qu'ils avaient couru après un fantôme de mon

imagination. À peine avaient-ils débarqués, qu'ils se mirent à

battre le pays, se partageant en bandes qui suivirent différentes

directions, les unes dans les bois, les autres dans les vignes.

Je ne me joignis pas à eux; j'étais épuisé: un nuage couvrait mes

yeux, et ma peau était desséchée par la chaleur de la fièvre. Dans

cet état, je me jetai sur un lit, sans savoir à peine ce qui était

arrivé; mes yeux erraient autour de la chambre, comme pour chercher

quelque chose que j'avais perdu.

Enfin je me souvins que mon père attendrait avec inquiétude le retour

de ses deux enfants, et que je devais revenir seul. Ce souvenir remplit

mes yeux de larmes: je pleurai long-temps; mais je portai ma pensée sur

différents objets, sur mes malheurs et sur leur cause. La mort de

Guillaume, le supplice de Justine, le meurtre de Clerval, et en dernier

lieu celui de ma femme, m'accablaient d'étonnement et d'horreur. Dans

ce moment même, je ne savais pas si les seuls amis, qui me restaient,

seraient à l'abri de la perversité du Démon; peut-être même mon

père expirait-il maintenant sous sa main! peut-être Ernest était-il

étendu mort à ses pieds! Cette idée me fit frémir, et me ranima. Je

me levai, décidé à retourner à Genève aussi promptement que

possible.

On ne put me procurer des chevaux; je fus forcé de revenir par le lac;

mais le vent n'était pas favorable, et la pluie tombait par torrents.

Cependant le jour commençait à peine à paraître, et je pouvais

raisonnablement espérer que j'arriverais le soir.

Je louai des rameurs, et je pris moi-même une rame; car je m'étais

toujours senti soulagé des tourments de l'esprit par l'exercice du

corps; mais ma douleur profonde et l'excès d'agitation que

j'éprouvais, me rendaient incapable du moindre effort. Je quittai la

rame; et, appuyant ma tête sur mes mains, je donnai cours à toutes les

idées qui m'occupaient. Si je levais les yeux, je voyais les scènes

qui m'étaient familières dans un temps plus heureux, et que j'avais

contemplées la veille encore, avec celle qui n'était plus qu'une ombre

et un souvenir. Je pleurai amèrement. La pluie s'était arrêtée un

moment, et je vis les poissons se jouer dans des eaux comme ils avaient

fait quelques heures auparavant; Élisabeth les avait remarqués...!

Rien n'est aussi pénible pour l'esprit humain qu'un changement complet

et subit. Le soleil pouvait briller; les nuages couvrir le temps; rien

ne me paraissait de même que la veille. Un Démon m'avait enlevé tout

espoir de bonheur; personne n'avait jamais été aussi malheureux que

moi: un évènement aussi affreux est unique dans l'histoire de l'homme.

Mais pourquoi m'arrêterais-je sur les incidents qui suivirent ce

dernier et cruel évènement? Mon histoire est un tissu d'horreurs; la

mesure en est comblée; et ce que j'ai encore à vous raconter, ne

saurait être qu'ennuyeux pour vous. Sachez que mes amis m'ont été

enlevés l'un après l'autre: je suis resté seul.... Mes forces

s'épuisent; et je dirai en peu de mots la fin de mon atroce récit.

J'arrivai à Genève. Mon père et Ernest vivaient encore; mais le

premier succomba en apprenant la nouvelle que je lui annonçai. Je le

vois encore ce vieillard excellent et vénérable! Ses yeux étaient

égarés: il avait perdu celle qui en était le charme et le bonheur....

Sa nièce, pour qui il avait une affection plus que paternelle, sur

laquelle il avait porté toute sa tendresse, comme un homme, qui, au

déclin de la vie, conserve peu d'affections, et ne s'attache que plus

fortement à celles qui lui restent. Maudit, maudit soit le Démon qui

appela le malheur sur ses cheveux blancs, et le condamna à mourir de

douleur! Il ne put soutenir les horreurs qui s'accumulèrent autour de

lui; il fut saisi d'une attaque d'apoplexie, et mourut dans mes bras peu

de jours après.

Je ne sais ce que je devins alors; je perdis les sens; je ne connus plus

que les chaînes et l'obscurité. Quelquefois, il est vrai, je croyais

errer dans des prés fleuris et de riantes vallées avec les amis de ma

jeunesse; mais, à mon réveil, je me trouvais dans un donjon. La

mélancolie succéda à cette disposition; mais par degrés je parvins

à distinguer mes douleurs et ma situation, et je fus alors relâché de

prison; car j'avais passé pour fou; et, pendant plusieurs mois, comme

on me l'apprit, je n'avais eu d'autre habitation qu'une cellule

solitaire.

Mais la liberté eût été pour moi un don inutile, si mon retour à la

raison n'eût en même temps excité ma vengeance. Assiégé

continuellement du souvenir de mes infortunes passées, je commençai à

réfléchir sur leur cause.... sur le monstre que j'avais créé, ce

misérable Démon que j'avais jeté sur la terre pour ma perte. J'étais

animé d'un transport de rage en pensant à lui, et j'aurais voulu le

tenir entre mes mains, pour accomplir sur sa tête exécrable une

vengeance complète et signalée.

Ma haine ne se borna pas longtemps à des désirs inutiles. Je me mis à

chercher les meilleurs moyens de l'atteindre; et dans ce but, un mois

environ après ma mise en liberté, j'allai trouver un juge criminel de

la ville; je lui déclarai que j'avais une accusation à faire; que je

connaissais le destructeur de ma famille; et je finis en le priant

d'user de toute son autorité, pour que le meurtrier fût livré entre

ses mains.

Le magistrat m'écouta avec attention et bonté: «Soyez assuré,

Monsieur, me dit-il, que je n'épargnerai aucune peine, aucune démarche

pour découvrir le scélérat».

--«Je vous remercie, répondis-je; écoutez donc la déposition que

j'ai à faire. C'est vraiment une chose si étrange, que je craindrais

votre défiance et vos doutes, s'il n'y avait quelque chose dans la

vérité, qui force à la conviction. L'histoire est trop enchaînée

pour paraître un songe, et je n'ai aucun motif pour mentir».

En lui parlant ainsi, j'étais sous une impression profonde, mais calme:

j'avais formé dans mon cœur la résolution de poursuivre mon ennemi

jusqu'à la mort, et cette résolution calmait mon désespoir, et me

réconciliait un moment avec la vie. Je racontai alors mon histoire en

peu de mots, mais avec fermeté et précision, désignant les dates avec

soin, et ne tombant jamais dans les invectives ou les exclamations.

Le magistrat paraissait d'abord tout-à-fait incrédule, mais ensuite il

devint plus attentif, et parut y prendre plus d'intérêt. Je le vis

tantôt frémir d'horreur, tantôt exprimer une vive surprise mêlée de

doute.

Je terminai mon récit en lui disant: «Voici l'être que j'accuse, et

pour la découverte, pour la punition duquel je vous prie d'exercer tout

votre pouvoir. C'est votre devoir comme magistrat; homme seulement, je

crois et j'espère qu'en cette occasion vous ne serez pas révolté

d'avoir à le remplir».

Cette demande changea presque entièrement la physionomie de mon

auditeur. Il avait écouté mon histoire avec cette espèce de foi qu'on

accorde à un conte d'esprits, ou à un récit d'évènements

surnaturels; mais lorsqu'il fut sommé d'agir officiellement en

conséquence, il reprit toute son incrédulité. Cependant il répondit

avec douceur: «Je vous donnerai volontiers tous les secours possibles

pour vous aider dans votre poursuite; mais la créature, dont vous

parlez, parait avoir une puissance qui mettrait en défaut tous mes

efforts. Qui pourrait suivre un animal capable de traverser la mer de

glace, et d'habiter des cavernes et des antres, où aucun homme

n'oserait entrer? D'ailleurs, plusieurs mois se sont écoulés depuis

qu'il a commis ses crimes: qui peut présumer la direction qu'il a

suivie, ou le pays qu'il habite».

--«Je ne doute pas qu'il ne se tienne près du lieu que j'habite; et,

s'il s'est réellement réfugié dans les Alpes, on peut le chasser

comme le Chamois, et le détruire comme une bête féroce; mais je

pénètre vos pensées: vous ne croyez pas à mon récit, et vous

refusez d'infliger à mon ennemi le châtiment qu'il mérite».

Pendant que je parlais, la rage étincelait dans mes yeux; le magistrat

fut intimidé: «Vous vous trompez, dit-il, je ferai tous mes efforts;

et s'il est en mon pouvoir d'arrêter le monstre, soyez assuré qu'il

subira un châtiment proportionné à ses crimes. Mais je crains,

d'après la description que vous m'avez faite vous-même de ses

qualités, que cela ne soit impraticable; je crains même qu'au moment

où l'on prendra toutes les mesures nécessaires, vous ne deviez vous

attendre à voir vos espérances déçues».

--«Je n'y puis consentir; mais tout ce que je dirais est de peu

d'utilité. La vengeance n'est d'aucun intérêt pour vous; elle peut

être criminelle; mais j'avoue que c'est la passion, l'unique passion

qui dévore mon âme. Je ne saurais exprimer ma rage, en songeant que le

meurtrier, que j'ai jeté dans la société, existe encore. Vous

repoussez ma juste demande. Je n'ai plus qu'une ressource; à la vie et

à la mort, je me dévoue moi-même pour l'exterminer».

En parlant ainsi, j'éprouvais une agitation telle, que je tremblais de

tous mes membres: il y avait de la frénésie dans mon air, et sans

doute aussi de cette fierté sublime dont les anciens martyrs étaient,

dit-on, animés; mais pour un magistrat Genevois, dont l'esprit était

occupé d'idées bien éloignées du dévouement et de l'héroïsme,

cette élévation eut toute l'apparence de la folie. Il tâcha de me

calmer de même qu'une nourrice cherche à apaiser un enfant, et il

considéra mon récit comme l'effet du délire. «Homme, m'écriai-je,

tu as beau t'enorgueillir de ta sagesse, tu n'en es pas moins

ignorant!--C'en est assez; vous ne savez ce que vous dites».

Je sortis de la maison dans le trouble et la colère, et je me retirai

pour méditer sur ce que je ferais.

CHAPITRE XXIII

La situation de mon esprit était telle, que je ne fus plus maître

d'aucune pensée. J'étais animé par la fureur; la vengeance seule me

donnait des forces et du calme; elle tempérait mes sentiments, et me

permettait d'être modéré et réfléchi, dans les moments où je

n'aurais eu recours qu'au délire ou à la mort.

Ma première résolution fut de quitter Genève à jamais; mon pays, qui

m'était si cher aux jours de mon bonheur et de mes affections, me

devint odieux dans mon adversité. Je pris une somme d'argent avec

quelques bijoux qui avaient appartenu à mon père, et je partis.

De ce moment ont commencé mes courses, qui ne finiront qu'avec ma vie.

J'ai parcouru une grande partie de la terre, et j'ai supporté toutes

les fatigues auxquelles les voyageurs ont l'habitude d'être exposés

dans les déserts et les pays barbares. Je sais à peine comment j'ai

vécu; souvent j'ai étendu sur le sable mes membres affaiblis, et j'ai

invoqué la mort; mais j'ai vécu pour la vengeance; je n'osais mourir

et laisser la vie à mon adversaire.

En quittant Genève, mon premier soin fut de chercher la trace de mon

infernal ennemi; mais mon plan fut dérangé; et j'errai plusieurs

heures autour de la ville, incertain de la route que je suivrais. À

l'approche de la nuit, je me trouvai à la porte du cimetière où

reposaient Guillaume, Élisabeth, et mon père. Je franchis la porte, et

je m'avançai vers leurs tombeaux. Tout était silencieux, hors les

feuilles des arbres, qui étaient légèrement agitées par le vent; la

soirée était sombre, et la scène eût été solennelle et touchante,

même pour un observateur désintéressé. Les esprits des morts

semblaient voltiger autour de leurs tombes, et jeter autour de la tête

de celui qui venait pleurer sur leurs cendres, une ombre qui était

sentie sans être vue.

Le profond chagrin, que m'avait d'abord inspiré cette scène, fit

bientôt place à la rage et au désespoir. Ils étaient morts, et je

vivais; leur meurtrier vivait aussi, et c'était pour le détruire que

je traînais mon existence odieuse. Je m'agenouillai sur le gazon; je

baisai la terre qui recouvrait leurs cendres, et les lèvres tremblantes

je m'écriai: «Par la terre sacrée sur laquelle je suis agenouillé,

par les ombres qui errent auprès de moi, par le chagrin profond et

éternel que j'éprouve, par toi, nuit, par les esprits qui président

à ton cours, je jure de poursuivre le Démon, auteur de tous ces maux,

jusqu'à ce que l'un de nous soit anéanti dans la lutte que nous

engagerons. C'est dans ce but que je conserverai ma vie: je verrai

encore l'éclat du soleil, je foulerai encore la verdure de la terre,

mais pour satisfaire cette vengeance si douce, et sans laquelle je

n'assisterais plus au spectacle de la nature. J'invoque votre secours,

esprits des morts; et vous, ministres errants de vengeance, dirigez-moi

dans mon entreprise. Que le monstre exécrable boive à longs traits

dans la coupe de la douleur, qu'il connaisse le désespoir auquel je

suis en proie maintenant»!

J'avais commencé mon invocation avec solennité, et un respect qui

m'assurait presque que les ombres de mes amis assassinés entendaient et

approuvaient mon vœu. Mais en terminant j'étais animé par la fureur,

et la rage me faisait élever la voix.

Un rire violent et infernal fut la réponse que je reçus au milieu du

silence de la nuit. Il retentit long-temps et avec force à mon oreille,

les montagnes le répétèrent, et je crus que tout l'enfer m'entourait

pour me railler et m'insulter. Sans doute en ce moment j'aurais été

animé par la frénésie, et j'aurais mis fin à ma déplorable

existence, si mon vœu n'eût été entendu, et si je ne me fusse

réservé pour la vengeance. J'oubliais le rire qui m'avait frappé,

lorsqu'une voix bien connue et détestée, qui me paraissait être tout

près de mon oreille, prononça distinctement ces paroles: «Je suis

satisfait, misérable! tu te résous à vivre, et je suis satisfait».

Je m'élançai vers l'endroit d'où parlait la voix; mais le démon

m'échappa. Tout-à-coup le large disque de la lune s'éleva, et

éclaira complètement le corps hideux et difforme du monstre qui fuyait

avec une rapidité surnaturelle.

Je le poursuivis, et pendant plusieurs mois je n'ai point eu d'autre

occupation. Guidé par de vagues renseignements, j'ai suivi les détours

du Rhin sans le rencontrer. J'arrivai sur les bords de la

Méditerranée; et, par un hasard étrange, je vis le démon entrer

pendant la nuit, et se cacher dans un vaisseau destiné pour la mer

Noire. Je pris passage sur le même navire; mais il échappa, je ne sais

comment.

Au milieu des déserts de la Tartare et de la Russie, je n'ai pu

l'atteindre, mais j'ai toujours suivi ses traces. Tantôt les paysans,

effrayés par cette horrible apparition, m'instruisaient de la route

qu'il tenait; tantôt lui-même, il me laissait quelque signe pour me

guider, dans la crainte que, si je perdais toute trace, je ne me

livrasse au désespoir et ne voulusse mourir. Souvent je recevais la

neige sur ma tête, et je voyais l'empreinte de son énorme pas sur la

plaine blanchie. Vous, qui entrez dans la vie, pour qui les soucis sont

nouveaux, et le désespoir inconnu, comment pouvez-vous comprendre ce

que j'ai éprouvé et ce que j'éprouve encore? Le froid, le besoin et

la fatigue étaient les moindres maux que j'eusse à supporter; j'étais

maudit par un mauvais génie, et je portais toujours avec moi mon enfer;

mais cependant un bon génie a suivi et dirigé mes pas, et au moment

où je me plaignais le plus, il me dégageait tout-à-coup des

difficultés qui paraissaient insurmontables. Quelquefois, lorsque la

nature succombait épuisée par la faim, je trouvais dans le désert un

repas qui m'était destiné, et qui me rendait la force et le courage.

C'était une nourriture grossière, il est vrai, comme celle des paysans

de la contrée: mais je ne puis douter qu'elle n'y fût placée par les

esprits, dont j'avais invoqué le secours. Souvent, lorsque tout était

aride, le ciel sans nuages, et mon gosier desséché par une soif

brûlante, un léger nuage rafraîchissait le temps, versait quelques

gouttes qui me ranimaient, et se dissipait.

Je suivais, autant que possible, le cours des rivières; mais le Démon

évitait ordinairement ces chemins, parce que c'est là que se réunit

la plus grande partie de la population d'un pays. Partout ailleurs, on

voyait rarement quelques êtres humains; et ma subsistance ordinaire

était la chair des animaux sauvages qui se trouvaient sur mon chemin.

J'avais de l'argent avec moi, et je gagnais l'amitié des villageois en

le distribuant, ou en apportant quelque bête que j'avais tuée, et dont

je ne prenais qu'une petite part, ayant soin d'offrir le reste à ceux

qui m'avaient procuré du feu et les ustensiles nécessaires pour la

préparer.

Ma vie, en s'écoulant ainsi, m'était réellement odieuse, et ce

n'était que pendant le sommeil que je pouvais jouir de quelque

consolation. Ô bienheureux sommeil! Souvent, lorsque j'étais le plus

malheureux, je me livrais au repos, et j'étais bercé par mes rêves au

point de tomber dans le ravissement. Les esprits, qui veillaient sur

moi, m'avaient ménagé ces moments, ou plutôt, ces heures de bonheur,

afin que je conservasse assez de force pour accomplir mon pèlerinage.

Sans ce délassement, j'aurais succombé à mes fatigues. Pendant le

jour, j'étais soutenu et encouragé par l'espoir de la nuit: car,

durant le sommeil, je voyais mes amis, ma femme et ma chère patrie; je

voyais encore le visage bienveillant de mon père, j'entendais les

douces modulations de la voix de mon Élisabeth, et je voyais Clerval

brillant de jeunesse et de santé. Souvent, fatigué par une marche

pénible, je me persuadais que cette fatigue était un rêve qui

durerait jusqu'à l'arrivée de la nuit, et qu'alors je jouirais de la

réalité dans les bras de mes plus chers amis. Quelle tendresse ils

m'inspiraient! Combien je m'attachais à leurs formes chéries, si, à

mon réveil, elles se présentaient à mon imagination! Dans ces

moments, je me figurais qu'ils vivaient encore! Dans ces moments encore,

la vengeance, dont j'étais dévoré, s'éteignait dans mon cœur, et je

continuais à poursuivre le Démon que j'avais à détruire, plutôt

pour remplir une lâche enjointe par le ciel, pour suivre l'impulsion

mécanique d'une puissance inconnue, que pour satisfaire un désir

ardent de mon âme.

Je ne sais quelles étaient les sensations de celui que je poursuivais.

Quelquefois il laissait des marques de son passage, en écrivant sur

l'écorce des arbres, ou en gravant sur la pierre, dans la vue de me

guider et d'exciter ma fureur. Je lus ces mots dans une de ces

inscriptions: «Mon règne n'est pas encore fini; tu vis, et mon pouvoir

est complet. Suis-moi; je me dirige vers les glaces éternelles du nord,

où tu éprouveras la rigueur du froid auquel je suis insensible. Tu

trouveras près de ce lieu, si tu n'arrives pas trop tard, un lièvre

mort; mange, et rafraîchis-toi. Avance, mon ennemi, nous avons encore

à nous disputer la vie; mais tu passeras bien des moments durs et

cruels, avant que cet instant ne soit venu».

Démon insultant! Je fais encore vœu de vengeance; je te voue encore,

misérable Démon, aux tourments et à la mort. Jamais je ne cesserai

mes recherches, que lui ou moi ne périssions; et, alors, avec quelle

joie j'irai rejoindre mon Élisabeth, et ceux qui, même à présent, me

préparent la récompense de mes pénibles ennuis et de mon horrible

pèlerinage!

En poursuivant toujours mon voyage vers le nord, les neiges

s'épaissirent, et le froid s'accrut à un degré beaucoup trop élevé

pour que je pusse le supporter. Les paysans étaient renfermés dans

leurs cabanes, et les plus hardis seulement osaient les quitter afin de

prendre les animaux que la faim avait fait sortir de leurs retraites

pour chercher une proie. Les rivières étaient recouvertes d'une glace

épaisse qui ne permettait pas d'avoir du poisson; ainsi, j'étais

privé de tout ce qui servait ordinairement à me nourrir.

Le triomphe de mon ennemi doubla avec la difficulté de mes travaux. Une

inscription, qu'il laissa, était conçue en ces termes: «Prépare toi!

tes fatigues ne font que commencer. Enveloppe-toi de fourrures, et fais

provision de vivres, car nous allons bientôt entreprendre un voyage où

tes souffrances satisferont ma haine éternelle».

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3) · 第 4 / 6 段