Loin de céder à ces paroles dérisoires, je me fortifiais dans mon

courage et ma persévérance. Je résolus de ne pas abandonner mon

projet; et, demandant au Ciel de me soutenir, je continuai avec la

même ardeur à traverser d'immenses déserts, jusqu'à ce que je vis de

loin l'Océan qui formait les dernières limites de l'horizon: Ah!

combien cette mer différait des mers azurées du sud! Couverte de

glace, elle ne se distinguait de la terre que par son aspect sombre et

ses inégalités. Les Grecs pleurèrent de joie en apercevant la

Méditerranée, du sommet des montagnes de l'Asie; ils cinglèrent avec

ravissement vers le terme de leurs travaux. Je ne pleurai pas; mais je

m'agenouillai; et, de bon cœur, je remerciai le Génie, qui me guidait,

de m'avoir conduit sain et sauf jusqu'au lieu où j'espérais, malgré

les railleries de mon ennemi, l'atteindre et lutter avec lui.

Quelques semaines avant ce temps, j'avais acheté un traîneau et des

chiens, à l'aide desquels je traversais les neiges avec une

inconcevable rapidité. Je ne sais si le Démon avait le même avantage,

mais je m'aperçus que je gagnais alors sur lui tous les jours autant de

terrain, que j'en avais perdu auparavant dans sa poursuite.

J'allais même si vite, qu'au moment où je vis l'Océan, il n'avait

plus qu'un jour d'avance, et que j'avais l'espoir de l'atteindre avant

qu'il n'arrivât au rivage. Je pressai donc avec un nouveau courage, et

en deux jours, j'arrivai à un chétif hameau sur le bord de la mer. Je

demandai aux habitants des renseignements sur le Démon, et je pris des

informations exactes. Un monstre gigantesque, disaient-ils, était

arrivé la nuit précédente, armé d'un fusil et de plusieurs

pistolets, mettant en fuite les habitants d'une chaumière isolée, qui

avaient eu peur de ses formes effrayantes. Il avait emporté leurs

provisions d'hiver, et les avait mises dans un traîneau, s'était

emparé d'un nombreux troupeau de chiens dressés pour le tirer, les

avait attelés, et la même nuit, à la joie des villageois frappés

d'horreur, avait poursuivi son voyage à travers la mer dans une

direction qui ne conduisait à aucune terre; et ils conjecturaient qu'il

serait bientôt englouti, si la glace venait à se rompre, ou, qu'il

succomberait à la rigueur éternelle du froid.

À cette nouvelle, je tombai un moment dans un accès de désespoir. Il

m'avait échappé, et il me mettait dans la nécessité de commencer un

voyage mortel, et presque sans fin, à travers les montagnes de glace de

l'Océan, et de braver un froid que peu d'habitants pouvaient long-temps

supporter, et auquel moi, né dans un climat agréable et chaud, je ne

pouvais espérer de survivre. Cependant, à l'idée que le Démon

vivrait et serait triomphant, ma rage et la vengeance se ranimèrent et

furent assez puissantes pour étouffer tout autre sentiment. Après un

léger repos, pendant lequel les esprits des morts vinrent me visiter et

m'exciter à la fatigue et à la vengeance, je me préparai pour mon

voyage.

J'échangeai mon traîneau de terre pour un autre propre aux

inégalités des glaces de l'Océan; je pris une abondante provision de

vivres, et je partis de terre.

Je ne puis dire combien de jours j'ai passés depuis ce départ; ce que

je sais, c'est que j'ai été exposé à une détresse que je n'ai eu le

courage de supporter, qu'à cause du juste et éternel sentiment de

vengeance dont mon cœur est consumé. Souvent des montagnes de glace

immenses et escarpées me barraient le passage; souvent aussi

j'entendais le craquement de la mer de glace qui menaçait de

m'engloutir; mais la gelée revenait, et raffermissait les chemins de la

mer.

À la quantité de vivres dont j'ai fait consommation, je pourrais juger

que j'ai passé trois semaines dans ce voyage. Que de fois, en voyant

l'espérance s'éloigner toujours et se refouler dans mon cœur, n'ai-je

pas versé des larmes de découragement et de chagrin. Je commençais à

être en proie au désespoir, et j'aurais bientôt succombé à tant

d'épreuves, sans une circonstance que je ne dois pas omettre. Traîné

par les pauvres animaux que je dirigeais, et dont un avait succombé à

la fatigue, j'avais atteint avec une peine incroyable le sommet d'une

montagne de glace escarpée; à cette hauteur, je voyais avec angoisse

l'immensité devant moi, quand tout-à-coup j'aperçus un point noir sur

la plaine brumeuse. Je m'efforçai de découvrir quel pouvait être cet

objet, et je poussai un cri féroce de joie en distinguant un traîneau

et les proportions difformes d'un être bien connu. Oh! avec quelle

ardeur l'espérance rentra dans mon cœur! Mes yeux furent remplis de

larmes brûlantes, que je me hâtai d'essuyer, dans la crainte qu'elles

ne m'empêchassent de voir le Démon; mais elles revinrent encore

obscurcir ma vue, jusqu'à ce que, donnant cours aux émotions qui

m'oppressaient, je les répandis en abondance.

Mais ce n'était pas le moment de m'arrêter: je débarrassai les chiens

de leur compagnon mort; je leur donnai une ration abondante; et, après

une heure de repos, qui était absolument nécessaire, mais qui me

paraissait insupportable, je continuai ma route. Le traîneau était

encore visible, et ne disparaissait à ma vue, que quand il était

caché derrière la cime d'un quartier de glace. Enfin je le vis

distinctement; et lorsque, après environ deux jours de marche,

j'aperçus mon ennemi à la distance d'un mille, je sentis mon cœur

bondir de joie.

Mais, au moment où je croyais être sur le point d'atteindre mon

ennemi, mes espérances furent tout-à-coup déçues, et je perdis sa

trace plus que jamais. J'entendis un craquement dans la mer; ce bruit,

qui croissait à mesure que les eaux roulaient, et grossissaient sous

moi, devenait à tout moment plus menaçant et plus terrible.

J'avançai, mais en vain. Le vent s'éleva; la mer rugit; et, semblable

à un fort tremblement de terre, se fendit, et éclata avec un bruit

affreux et effrayant. Tout fut bientôt fini: en peu de minutes, une mer

agitée me sépara de mon ennemi; et je fus ballotté sur un morceau de

glace qui diminuait continuellement, et me préparait ainsi la mort la

plus affreuse.

Pendant plusieurs heures, je fus en proie à cette crainte: je perdis la

plupart de mes chiens; et j'étais moi-même au moment de succomber à

tant de détresse, lorsque je vis votre vaisseau qui était à l'ancre,

et qui me donna l'espoir d'obtenir du secours et de conserver ma vie.

J'étais loin de penser que des navires fussent venus aussi loin au

nord, et je fus étonné d'en voir un. Je défis aussitôt une partie de

mon traîneau, et je m'en servis en guise de rames; de cette manière je

pus, avec une fatigue infinie, diriger mon radeau vers votre vaisseau.

J'étais décidé, si vous alliez vers le sud, à me livrer encore à la

merci des mers, plutôt que d'abandonner mon projet. J'espérais vous

engager à me céder une barque au moyen de laquelle je pusse encore

poursuivre mon ennemi; mais vous vous dirigiez vers le nord. Vous me

prîtes à bord au moment où mes forces étaient épuisées, au moment

où j'allais périr de l'excès de mes fatigues: mais je crains encore

la mort.... Car ma mission n'est pas terminée.

Ah! quand donc serai-je conduit vers le Démon par le génie qui me

guide? Quand donc me laissera-t-il goûter le repos que je désire si

vivement; ou bien, faut-il que je meure, et qu'il survive? Si je meurs,

Walton, jurez-moi qu'il n'échappera pas, que vous le chercherez, que

vous satisferez ma vengeance par sa mort. Et quoi? J'ose vous demander

d'entreprendre mon pèlerinage, d'essuyer les fatigues que j'ai

souffertes? Non, je ne suis pas aussi égoïste. Cependant, après ma

mort, s'il paraissait, si les ministres de vengeance le conduisaient à

vous, jurez qu'il ne survivra pas.... Jurez qu'il ne triomphera pas de

mes malheurs accumulés, et ne vivra pas pour rendre un autre aussi

malheureux que moi. Il est éloquent et persuasif, et ses paroles eurent

même une fois du pouvoir sur mon cœur: mais ne vous fiez pas à lui:

son âme est aussi infernale que sa forme exprime sa perfidie et sa

perversité surhumaines. Ne l'écoutez pas, invoquez les noms de

Guillaume, de Justine, de Clerval, d'Élisabeth, de mon père, celui du

malheureux Victor, et plongez votre épée dans son cœur. Je serai

prêt de vous, et je dirigerai votre fer.

SUITE, PAR WALTON

26 août 17--

«Vous avez lu, ma sœur, cette histoire étrange et effrayante. Ne

sentez-vous pas votre sang glacé par une horreur, qui, même en ce

moment, arrête le mien dans mes veines? Quelquefois il était saisi

subitement par la douleur, et il ne pouvait continuer son récit: de

temps en temps, sa voix brisée, mais perçante, prononçait avec

difficulté ces paroles si pleines de désespoir. Ses yeux doux et beaux

étaient tantôt animés par l'indignation, tantôt abattus par le

chagrin, et éteints par la force du malheur. Quelquefois il maîtrisait

sa physionomie et ses expressions, et il racontait les événements les

plus terribles d'une voix tranquille, sans aucune marque d'agitation;

mais tout-à-coup, semblable au volcan qui s'entr'ouvre, il animait son

visage par l'expression de la rage la plus farouche, et il vomissait des

imprécations contre son persécuteur.

»Son récit s'enchaîne, et il le fait avec l'air de la vérité la

plus simple; cependant, j'avoue que les lettres de Félix et de Safie

qu'il me montra, et l'apparition du Monstre, que nous avons vu de notre

vaisseau, m'ont plus convaincu de la vérité de son récit, que ses

assertions vives et bien enchaînées. Ainsi, un fait constant, un fait

dont je ne puis douter, c'est que le Monstre existe réellement; mais je

ne puis revenir de ma surprise et de mon admiration. Quelquefois je

tâchais d'obtenir de Frankenstein des détails sur la formation d'une

semblable créature; mais, sur ce point, il était impénétrable.

«Êtes-vous fou, mon ami, disait-il? Où vous mène une curiosité

irréfléchie? Voudriez-vous aussi créer un ennemi infernal pour

vous-même et pour le monde? Car enfin, quel est le but de vos

questions? Paix! paix! apprenez mes malheurs, et ne cherchez pas à

augmenter les vôtres».

»Frankenstein s'aperçut que je prenais des notes sur son histoire; il

demanda à les voir, les corrigea lui-même, et y ajouta en plusieurs

endroits, pour donner de la vie et de la force aux conversations qu'il

avait avec son ennemi. «Puisque vous avez conservé mon récit,

disait-il, je ne voudrais pas qu'il fût transmis incomplet à la

postérité».

»J'ai passé ainsi une semaine à écouter l'histoire la plus étrange

que l'imagination ait jamais inventée. Mes pensées et les sentiments

de mon âme, ont été absorbés par l'intérêt que je porte à mon

hôte, et que m'inspirent ses manières aussi nobles que douces. Je

désire le calmer: et pourtant, puis-je conseiller de vivre à un homme

aussi malheureux, et privé de tout espoir de consolation? Oh! non! Il

ne peut plus maintenant connaître d'autre joie, qu'au moment où il

trouvera dans la paix de la mort, celle de son âme long-temps

bouleversée. Cependant, il jouit d'une consolation, et il la doit à la

solitude et au délire: il croit, en s'entretenant dans ses rêves avec

ses amis, et en puisant dans ses entretiens des consolations pour ses

infortunes, ou des encouragements pour sa vengeance, que ce ne sont pas

des fantômes de son imagination, mais des êtres réels qui viennent

d'un monde éloigné pour le visiter. Cette idée donne à ses rêveries

une solennité, qui me les rend presqu'aussi imposantes et aussi

intéressantes que la vérité.

»Nos conversations ne sont pas toujours bornées à son histoire et à

ses malheurs. Dans tous les genres de littérature, en général, il

montre des connaissances profondes, et un jugement rapide et sûr. Son

éloquence est forte et touchante; je ne puis l'entendre sans pleurer,

lorsqu'il raconte un évènement affligeant, ou qu'il veut mettre en

mouvement les sentiments de la pitié ou de l'amour. Combien un tel

homme devait être admirable dans ses jours de prospérité, puisqu'il

est si noble et si grand dans son infortune! Il semble sentir son propre

mérite, et la grandeur de sa chute.

«Lorsque j'étais plus jeune, disait-il, je me sentais appelé à

quelque grande entreprise. Mes sentiments sont profonds; mais tel était

le calme de mon jugement, qu'il me rendait propre à m'illustrer par des

faits éclatants.

»J'étais soutenu par le sentiment de mon mérite, lorsque d'autres en

eussent été écrasés; car il me semblait que c'était un crime de

consumer dans un chagrin inutile, ces talents qui pouvaient être utiles

à mes semblables. En réfléchissant à l'œuvre que j'ai accomplie, et

qui n'est pas moindre que la création d'un animal doué des sens et de

la raison, je ne puis me ranger au nombre des esprits ordinaires; mais

ce sentiment, qui me soutenait dans le commencement de ma carrière, ne

sert maintenant qu'à m'accabler dans ma chute. Toutes mes observations,

toutes mes espérances sont comme si elles n'étaient pas; et, semblable

à l'archange qui aspirait à la toute-puissance, je suis enchaîné

dans un enfer éternel. Mon imagination était vive, et eu même temps

susceptible d'analyse et d'une application assidue; ce n'est qu'avec

deux qualités si opposées que j'ai pu concevoir et réaliser la

création d'un homme.

»Même à présent, je ne puis me souvenir sans émotion, des rêveries

qui m'occupaient avant la fin de mon ouvrage. Je foulais le ciel dans ma

pensée, tantôt fier et joyeux de ma puissance, tantôt impatient d'en

contempler les effets. Dès mon enfance, j'avais nourri de hautes

espérances et une ambition sublime; mais combien je suis abaissé! Ah!

mon ami, si vous m'aviez connu tel que j'étais autrefois, vous ne me

reconnaîtriez pas dans cet état de dégradation. Rarement la tristesse

pénétra dans mon cœur; je semblais porté par une haute destinée,

jusqu'au jour où je suis tombé pour ne plus me relever».

»Faut-il donc que je perde cet homme admirable? J'ai long-temps

désiré un ami; j'ai cherché un homme qui put m'aimer et sympathiser

avec moi. Vois; j'en ai trouvé un sur ces mers désertes; mais je

crains de ne l'avoir connu que pour apprendre à l'apprécier et le

perdre. Je voudrais lui faire aimer encore la vie, mais il repousse

cette idée.

«Je vous remercie, Walton, disait-il, de vos bonnes intentions pour un

malheureux comme moi; mais, en me parlant de nouveaux liens et de

nouvelles affections, croyez-vous qu'il y en ait qui puissent tenir lieu

de ceux qui ne sont plus? Quel homme remplacerait Clerval auprès de

moi? ou quelle femme pourrait me tenir lieu d'Élisabeth? Et même, à

moins que les affections ne soient fortement excitées par un

attachement plus grand, les compagnons de notre enfance possèdent

toujours sur nos esprits un certain pouvoir, qu'un nouvel ami peut à

peine obtenir. Ils connaissent les goûts de notre enfance, ces goûts

que le temps peut modifier, mais qu'il n'enlève jamais; et ils peuvent

juger de nos actions d'une manière plus sûre, en connaissant nos

véritables intentions. Une sœur ou un frère ne peuvent jamais, à

moins que les symptômes ne s'en montrent de bonne heure, se soupçonner

de perfidie ou de mensonge, tandis qu'un ami, quelque soit son

attachement, peut, malgré lui, éprouver des soupçons. Les amis que

j'ai perdus, m'étaient chers non-seulement par l'habitude et le charme

de leur société, mais aussi par leurs qualités personnelles: et, dans

quelque lieu que je sois, la voix douce de mon Élisabeth, et la

conversation de Clerval retentiront toujours à mon oreille. Ils sont

morts; et, dans la solitude où me laisse leur mort, il n'est qu'un

sentiment qui puisse me donner le courage de conserver ma vie. Si

j'étais engagé dans une grande entreprise ou dans un projet, dont

l'utilité pût s'étendre sur mes semblables, je pourrais vivre pour

l'exécuter; mais telle n'est pas ma destinée; je dois poursuivre et

détruire l'être à qui j'ai donné l'existence. Alors, mais seulement

alors, ma tâche sur la terre sera accomplie, et je pourrai mourir».

2 septembre.

«Ma bien aimée sœur,

»Je vous écris, entouré de périls, et sans savoir si je suis

condamné à ne plus revoir la chère Angleterre et les amis encore plus

chers qui l'habitent. Je suis entouré de montagnes de glace, qui ne

présentent aucune issue, et menacent à chaque moment d'engloutir mon

vaisseau. Les braves marins que j'ai engagés à m'accompagner, trouvent

du courage en me regardant; mais je n'ai personne pour m'en donner.

Notre situation est vraiment très-effrayante; cependant, mon courage et

mes espérances ne m'abandonnent pas. Nous pouvons survivre; s'il n'en

est pas ainsi, je répéterai les leçons de mon Sénèque, et je

mourrai de bon cœur.

»Mais quel sera l'état de votre esprit, Marguerite? vous n'entendrez

pas parler de ma mort, et vous attendrez mon retour avec inquiétude.

Les années s'écouleront, et vous serez tourmentée par des

alternatives de désespoir et d'espérance. Oh! ma chère sœur, les

tourments qu'éprouvera votre cœur, dans une attente peut-être vaine,

me paraissent plus terribles que la mort; mais vous avez un époux, et

d'aimables enfants; vous pouvez être heureuse: que le ciel répande sur

vous ses bénédictions!

»Mon malheureux hôte me regarde avec la plus tendre compassion. Il

tâche de me donner de l'espoir; il parle comme si la vie était un bien

qu'il estime. Il me rappelle que les navigateurs, qui se sont exposés

avant moi sur cette mer, ont souvent eu à craindre les mêmes dangers;

et, en dépit de moi-même, il me remplit d'heureux augures. Les

matelots mêmes sentent le pouvoir de son éloquence: lorsqu'il parle,

ils reprennent courage; il ranime leur énergie; et, en entendant sa

voix, ils croient que ces vastes montagnes de glace sont des môles, qui

pourront s'évanouir et céder aux résolutions de l'homme. Ces

sentiments sont passagers; leur attente étant chaque jour retardée,

ils passent de l'espoir à la crainte, et de la crainte au désespoir.

J'ai bien peur que cela ne finisse par une mutinerie».

5 septembre.

«Il vient de se passer une scène d'un intérêt si peu commun, que je

ne puis résister au désir de la rapporter, quoiqu'il soit

très-probable que ces papiers ne vous parviendront jamais.

»Nous sommes encore entourés de montagnes de glace, et sans cesse en

danger d'être engloutis au premier choc. Le froid est excessif; et

plusieurs de mes malheureux compagnons ont déjà trouvé leur tombeau

au milieu de cette scène de désolation. La santé de Frankenstein

dépérit de jour en jour: le feu de la fièvre brille encore dans ses

yeux; mais il est épuisé, et, lorsque tout-à-coup, il a fait

quelqu'effort, il retombe aussitôt, et semble privé de la vie.

»Je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que je redoutais une

mutinerie. Ce matin, j'étais à observer le visage pâle, de mon ami,

ses yeux à moitié fermés, et ses membres languissants; quand je fus

détourné de ce spectacle par un groupe de matelots qui désiraient

entrer dans la cabine. Ils entrèrent; et leur chef m'adressa la parole.

Il me dit que lui et ses compagnons avaient été choisis par les autres

matelots, pour venir en députation auprès de moi, et me faire une

demande, qu'en toute justice, je ne pouvais refuser. Il ajoutait que

nous étions enfermés dans la glace, et qu'il était à croire que nous

n'en sortirions jamais: mais toute leur crainte était que, si par

hasard la glace venait à se séparer et à laisser un passage libre, je

ne fusse assez téméraire pour continuer mon voyage, et les conduire à

de nouveaux dangers, après qu'ils auraient heureusement surmonté

celui-ci. Ils désiraient donc que je fisse la promesse solennelle que,

si le vaisseau était dégagé, je dirigerais aussitôt ma course vers

le sud.

»Ce discours me troubla. Je n'avais pas perdu tout espoir, et je

n'avais pas encore conçu l'idée de retourner sur mes pas, si j'étais

délivré. Cependant, pouvais-je justement, ou même physiquement,

m'opposer à cette demande? J'hésitais avant de répondre, lorsque

Frankenstein, qui avait d'abord été silencieux, et paraissait

réellement avoir à peine assez de force pour donner la moindre

attention à quoi que ce soit, se réveilla les yeux étincelants et les

joues animées par une force passagère. Il se tourna vers ces hommes,

et il leur dit:

«Que voulez-vous? Que demandez-vous à votre capitaine? Pouvez-vous

donc être si facilement détournés de votre entreprise? N'appeliez-vous

pas cette expédition glorieuse? Et pourquoi l'était-elle? Ce

n'est pas parce que la route était facile et paisible comme

une mer du Sud, mais parce qu'elle était pleine de dangers et de

terreur; parce qu'à chaque nouvel accident, votre bravoure était

nécessaire, et que votre courage devait être mis à l'épreuve; parce

que vous aviez autour de vous le danger et la mort, et que ces dangers

vous deviez les braver et les surmonter. Voilà pourquoi votre

entreprise était glorieuse, pourquoi elle était honorable: le monde

vous aurait appelés les bienfaiteurs du genre humain; on aurait adoré

les noms illustrés par les hommes courageux, qui auraient bravé la

mort pour la gloire et le bien de l'espèce humaine. Faites maintenant

la comparaison: à la première idée du danger, ou, si vous le voulez,

à la première épreuve forte et effrayante de votre courage, vous vous

découragez, et vous consentez à passer pour des hommes qui n'ont pas

eu assez de force pour endurer le froid et le danger; aussi dira-t-on:

pauvres gens, ils étaient frileux, et ils sont revenus se chauffer à

leurs foyers. Mais pourquoi ces ménagements? Vous n'aviez pas besoin de

venir si loin et de traîner votre capitaine à la honte d'un revers,

pour prouver uniquement votre lâcheté. Ah! soyez hommes, ou soyez plus

que des hommes. Persévérez dans vos projets, et soyez aussi fermes

qu'un roc. Cette glace n'est pas faite d'une matière telle que vos

cœurs pourraient l'être; il se peut qu'elle change, il se peut qu'elle

ne vous arrête plus, si vous dîtes qu'elle ne vous arrêtera pas. Ne

retournez pas dans vos familles avec une marque d'infamie sur vos

fronts. Retournez comme des héros qui ont combattu et vaincu, et qui ne

savent pas ce que c'est que de tourner le dos à l'ennemi».

»Sa voix était si bien d'accord avec les différents sentiments de son

discours, ses yeux exprimaient une résolution et un héroïsme si

grands, que vous ne devez pas vous étonner que ces hommes fussent

émus. Ils se regardaient l'un l'autre, sans être capables de

répondre. Je pris la parole; je les invitai à se retirer, et à

réfléchir à ce qu'on leur avait dit; je leur dis que je ne les

mènerais pas plus au nord, s'ils persistaient dans leur désir de

retour; mais que j'espérais que leur courage reviendrait avec la

réflexion.

»Ils se retirèrent, et je me tournai vers mon ami qui était retombé

en langueur, et presque sans vie.

»Je ne sais quelle sera la fin de tout ceci; mais je préfère la mort

à la honte de revenir sans avoir exécuté mon projet. Cependant je

crains d'y être forcé; des hommes, qui ne sont pas soutenus par des

idées de gloire et d'honneur, ne peuvent jamais continuer, de bon gré,

à supporter les fatigues auxquelles ils sont exposés».

7 septembre.

«Le sort en est jeté; j'ai consenti à revenir, si nous ne périssons

pas. Ainsi mes espérances sont détruites par la lâcheté et

l'indécision: je reviens sans rien savoir, et déçu dans mes projets.

Il faut plus de philosophie que je n'en ai, pour supporter patiemment un

malheur aussi injuste».

12 septembre.

«C'en est fait: je retourne en Angleterre. Je suis frustré dans mes

espérances de gloire et d'intérêt.--J'ai perdu mon ami. Je vais

tâcher, ma chère sœur, de vous donner des détails sur ces pénibles

évènements; et puisque je me dirige vers l'Angleterre et en même

temps vers vous, je ne m'affligerai pas.

»Le 9 septembre, la glace commença à remuer; des bruits semblables à

celui du tonnerre se firent entendre au loin, et annoncèrent que les

îles de glace se séparaient et se rompaient de tous les côtés. Nous

étions dans le péril le plus imminent; mais notre position étant

entièrement passive, je portai presque toute mon attention sur mon

malheureux hôte, dont la maladie avait pris un caractère si grave

qu'il ne pouvait plus sortir de son lit. La glace se rompit dernière

nous, et fut emportée avec force vers le nord; le vent tourna à

l'ouest, et le 11, le passage vers le sud devint parfaitement libre. Les

matelots, en voyant leur retour dans leur patrie presque assuré,

poussèrent de grandes acclamations de joie long-temps prolongées.

Frankenstein, qui était assoupi, s'éveilla et demanda la cause du

tumulte. «Ils se réjouissent, lui dis-je, de ce qu'ils retourneront

bientôt en Angleterre».

--«Retournez-vous vraiment»?

--«Hélas! oui; je ne puis résister à leur demande. Je ne puis les

contraindre à braver le danger, et je suis moi-même contraint de

retourner».

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3) · 第 5 / 6 段