Je me souviens qu'en quittant la prison, j'entendis un homme dire: «Il

peut être innocent du meurtre, mais il a certainement une mauvaise

conscience». Ces paroles me frappèrent. Une mauvaise conscience! Oui,

sans doute, elle l'était: Guillaume, Justine et Clerval devaient la

mort à mes machinations infernales: «Et quelle mort, m'écriai-je,

mettra fin à ces horreurs? Ah! mon père, ne restez pas dans ce

malheureux pays; traînez-moi dans un lieu où, je puisse oublier, moi,

mon existence, et le monde entier».

Mon père accéda facilement à ce désir; et, après avoir pris congé

de M. Kirwin, nous partîmes pour Dublin. Je me sentis comme soulagé

d'un poids affreux, lorsque le paquebot s'éloigna de l'Irlande avec un

bon vent, et que j'eus quitté pour toujours le pays qui avait été

pour moi le théâtre de tant de douleurs.

Il était minuit. Mon père dormait dans la cabine, et moi j'étais sur

le tillac à contempler les étoiles et à écouter le bruit des vagues.

Je perçais des yeux l'obscurité qui cachait l'Irlande à ma vue, et je

sentais mon pouls battre avec la violence de la fièvre, en pensant que

je verrais bientôt Genève. Le passé me paraissait comme un songe

effrayant, et pourtant le vaisseau qui me portait, le vent qui

m'éloignait du rivage détesté de l'Irlande, et la mer qui

m'entourait, ne m'apprenaient que trop que je n'étais pas trompé par

une vision, et que Clerval, mon ami et mon cher compagnon, avait été

ma victime et celle du monstre que j'avais créé. Je repassai dans ma

mémoire tous les événements de ma vie, mon bonheur paisible pendant

que j'étais à Genève au sein de ma famille, la mort de ma mère, et

mon départ pour Ingolstadt. Je me souvins en tremblant de

l'enthousiasme insensé qui m'avait excité à créer mon hideux ennemi,

et je me rappelai la nuit dans laquelle il reçut la vie. Je ne pus

suivre le fil de mes pensées; je fus accablé de mille sentiments

divers, et je finis par pleurer avec amertume.

Depuis que j'étais rétabli de la fièvre, j'avais coutume de prendre

chaque soir un peu de _laudanum_; car ce n'était qu'au moyen de cette

potion, que je pouvais goûter le repos nécessaire à la conservation

de la vie. Accablé par le souvenir de tous mes malheurs, je pris une

double dose, et bientôt je m'endormis profondément: mais le sommeil me

fit oublier ma misère; mes rêves me présentèrent une foule d'objets

dont je fus effrayé. Vers le matin, je fus attaqué d'une sorte de

cauchemar; je croyais être saisi par le démon qui me pressait le cou,

sans que je pusse m'en délivrer; des gémissements et des cris

retentissaient à mes oreilles. Mon père, qui veillait sur moi, vit mon

agitation, me réveilla, et me montra le port de Holyhead, dans lequel

nous entrions.

CHAPITRE XXI

Nous avions résolu de ne pas aller à Londres, mais de traverser le

pays jusqu'à Portsmouth; et là, de nous embarquer pour le Havre. Le

motif principal qui me déterminait à préférer ce plan, c'est que je

craignais de revoir ces lieux, où j'avais joui de quelques moments de

tranquillité avec mon cher Clerval. J'étais surtout saisi d'horreur,

en pensant que je pourrais rencontrer ces personnes que nous avions

coutume de visiter ensemble, et qui me questionneraient sur un

évènement, dont le souvenir même renouvelait l'angoisse dont je fus

déchiré, en voyant son corps inanimé dans l'auberge de ***.

Quant à mon père, il bornait ses désirs et ses efforts à me voir

revenir à la santé et au calme. Sa tendresse et ses attentions

étaient infatigables; tout son espoir même était de chasser de mon

cœur le chagrin et la mélancolie, qui s'en étaient entièrement

emparés. Quelquefois il attribuait ma douleur à la honte d'être

obligé de répondre à une accusation d'assassinat, et il tâchait de

me prouver la sottise de l'orgueil.

«Hélas! mon père, disais-je, que vous me connaissez peu! Les hommes,

leurs sentiments, et leurs passions seraient réellement dégradées, si

un misérable tel que moi se livrait à l'orgueil. Justine, la

malheureuse. Justine, était aussi innocente que moi-même, et elle a

été flétrie de la même accusation; elle en a été victime, et j'en

suis la cause.... je l'ai assassinée Guillaume, Justine, Henri.... ils

sont tous morts de ma main»!

Pendant mon emprisonnement, mon père avait souvent entendu de

semblables discours sortir de ma bouche; lorsque je m'accusais ainsi, il

semblait quelquefois désirer une explication, et, au moment de la

demander, il s'arrêtait en paraissant considérer mes paroles comme

l'effet du délire. Il croyait que, pendant ma maladie, quelqu'idée

semblable s'était présentée à mon imagination, et que j'en avais

conservé le souvenir dans ma convalescence. J'évitais toute

explication, et je gardais un silence continuel sur le malheureux que

j'avais créé. J'avais un pressentiment qu'on me croirait en démence,

et cette crainte enchaînait toujours ma langue, lorsque j'aurais donné

le monde entier pour avoir un confident du fatal secret.

À cette occasion, mon père me dit avec l'expression du plus grand

étonnement: «Que voulez-vous dire, Victor? Êtes-vous fou? Mon cher

fils, je vous supplie de ne jamais renouveler une pareille accusation».

--«Je ne suis pas fou, m'écriai-je avec énergie; le soleil et les

cieux, qui ont vu mes opérations, attesteront la vérité de ce que je

dis. Je suis l'assassin de ces victimes innocentes; elles doivent la

mort à mes machinations. Mille fois j'aurais versé mon propre sang,

goutte à goutte, pour sauver leur vie; mais je ne pouvais, mon père,

en vérité, je ne pouvais sacrifier toute l'espèce humaine».

La conclusion de ce discours eut pour effet de convaincre mon père

qu'il y avait du dérangement dans mes idées; il changea sur le champ

le sujet de notre conversation, et il s'efforça de détourner le cours

de mes pensées. Il désirait, autant que possible, effacer le souvenir

des évènements qui avaient eu lieu en Irlande; jamais il ne leur

faisait allusion; jamais il ne me laissait parler de mes malheurs.

Avec le temps je devins plus calme. La douleur avait pris racine dans

mon cœur, mais je ne parlais plus de mes crimes avec autant

d'incohérence; les remords me suffisaient. À force de peine et

d'efforts, j'étouffai dans mon sein le malheur, dont j'entendais la

voix impérieuse, et que je désirais moi-même déclarer au monde

entier; et mon humeur fut plus calme et plus composée, qu'elle ne

l'avait jamais été depuis mon voyage à la mer de glace.

Nous arrivâmes au Havre le 8 mai, et nous partîmes sur le champ pour

Paris, où mon père fut retenu pendant plusieurs semaines par quelques

affaires. Je reçus, dans cette ville, la lettre suivante d'Élisabeth:

À VICTOR FRANKENSTEIN.

«Mon très-cher ami,

»J'ai eu le plus grand plaisir en recevant une lettre de mon oncle

datée de Paris; vous n'êtes plus à une distance effrayante, et je

puis espérer vous voir dans moins de quinze jours. Mon pauvre cousin,

combien vous avez souffert! Je m'attends à vous trouver l'air encore

plus triste que quand vous avez quitté Genève. Cet hiver a été bien

pénible: j'étais tourmentée par une incertitude affreuse; cependant

je me flatte que votre physionomie aura plus de calme, et que votre

cœur ne manquera ni de consolation, ni de tranquillité.

»Mais je crains que les mêmes sentiments, qui vous rendaient si

malheureux, il y a un an, ne soient encore dans votre cœur; je crains

même que le temps n'y ait ajouté. Je n'ai pas voulu vous affliger à

cette époque, où tant de malheurs pesaient sur vous; mais une

conversation, que j'ai eue avec mon oncle au moment de son départ, me

force à désirer une explication avant de nous revoir.

»Une explication! Direz-vous peut-être; quelle est l'explication dont

Élisabeth peut avoir besoin? Si vous le dites réellement, vous avez

répondu à mes questions, et je n'ai plus qu'à signer votre

affectionnée cousine; mais vous êtes loin de moi, et il est possible

que cette explication soit à la fois pour vous un sujet de crainte et

de désir. Dans cette dernière supposition, je n'ose plus tarder à

écrire ce que, pendant votre absence, j'ai souvent voulu vous exprimer,

sans avoir jamais eu le courage de commencer.

»Vous savez bien, Victor, que notre union a toujours été le projet

favori de vos parents depuis notre enfance. On nous l'a dit dans notre

jeunesse, et on nous a appris à compter sur cette union comme sur un

évènement infaillible. Pendant notre enfance, nous étions bons

camarades de jeu, et je crois, amis chers et précieux l'un à l'autre,

à mesure que nous avancions en âge. Mais, comme un frère et une sœur

éprouvent souvent l'un pour l'autre une vive affection, sans désirer

une union plus intime, ne serait-il pas possible que le même sentiment

existât entre nous? Dites-moi, mon cher Victor; répondez-moi avec

franchise, je vous en conjure, au nom de notre bonheur mutuel; n'en

aimez-vous pas une autre?

»Vous avez voyagé; vous avez passé plusieurs années de votre vie à

Ingolstadt; et je vous l'avoue, mon ami, lorsque je vous vis, l'automne

dernier, si malheureux, et fuyant dans la solitude toute société, je

n'ai pu m'empêcher de penser que vous redoutiez notre union, et que

vous vous regardiez comme engagé d'honneur à répondre aux désirs de

vos parents, quoiqu'ils s'opposent eux-mêmes à vos inclinations. Ce

serait mal raisonner. Je vous avoue, mon cousin, que je vous aime, et

que dans mes rêves d'avenir, vous avez toujours occupé une bien grande

place. Mais je veux votre bonheur autant que le mien, et je dois

déclarer que notre mariage me rendrait éternellement malheureuse, s'il

n'était pas le résultat d'un choix libre de votre part. À présent

même, je pleure en pensant que, accablé comme vous l'êtes par les

plus cruelles infortunes, vous pouvez sacrifier, à ce qu'on appelle

_honneur_, tout espoir de cet amour et de ce bonheur, qui seuls

pourraient vous rendre à vous-même. Moi, qui ai pour vous une

véritable affection, une affection qui repose sur tant d'intérêt,

j'augmenterais vos malheurs en m'opposant à vos désirs! Ah! Victor,

soyez assuré que votre cousine et compagne a pour vous un amour trop

sincère, pour que cette idée ne la rende pas malheureuse. Soyez

heureux, mon ami; et, si vous exaucez cette prière, soyez persuadé que

rien sur la terre ne pourra interrompre ma tranquillité.

»Que cette lettre ne vous afflige pas; n'y répondez ni demain, ni

après demain, ni même avant votre arrivée, si elle vous cause de la

peine. Mon oncle m'enverra des nouvelles de votre santé; et, lorsque

nous nous reverrons, si j'aperçois seulement sur vos lèvres un sourire

qui ait pour motif cette lettre, ou tout autre objet qui me touche, je

n'aurai pas besoin d'autre bonheur».

» ÉLIZABETH LAVENZA».

Genève, 18 mai 17--

Cette lettre rappela ce que j'avais oublié depuis quelque temps, la

menace du Démon: «_Je serai avec toi la nuit de ton mariage_»! Telle

était ma sentence. Dans cette nuit le Démon emploierait tous les

moyens pour me détruire, et me priver de cette lueur de bonheur qui

promettait de me consoler en partie de mes souffrances. Dans cette nuit,

il avait résolu de consommer ses crimes par ma mort. Eh bien! tant

mieux; nous engagerions certainement alors un combat affreux: s'il

était victorieux, je reposerais en paix, et cesserais d'être soumis à

son pouvoir; s'il était vaincu, je serais libre. Hélas! quelle

liberté! Elle serait semblable à celle du paysan qui a vu massacrer sa

famille, brûler sa chaumière, et dévaster ses terres. Il erre au

hasard, sans asile, sans ressources, et solitaire, mais libre. Telle

serait ma liberté, si ce n'est que mon Élisabeth était un trésor

disputé, hélas! par l'horreur du remords et du crime, qui me

poursuivrait jusqu'à la mort.

Douce et chère Élisabeth! Je lus et relus sa lettre; je sentis dans

mon cœur quelques émotions plus douces, et j'osai me bercer de vains

rêves d'amour et de bonheur; mais la pomme était déjà mangée, et le

bras de l'ange était levé pour m'annoncer que tout espoir était

anéanti. Qu'importe? Je mourrais pour la rendre heureuse. Car si le

monstre était fidèle à sa menace, je ne pouvais éviter la mort.

Était-il vrai, cependant, que mon mariage dût hâter ma destinée? Ma

fin arriverait, il est vrai, quelques mois plutôt; mais si mon

persécuteur pensait que ses menaces fussent la cause de mes retards, il

ne manquerait pas de trouver d'autres moyens de vengeance peut-être

plus terribles. Il avait fait vœu _d'être avec moi la nuit de mon

mariage_, sans se croire enchaîné par cette menace jusqu'au jour fixé

pour ce mariage; ne m'avait-il pas, en effet, prouvé qu'il n'était pas

encore rassasié de sang, en assassinant Clerval aussitôt après qu'il

eût prononcé ses menaces. Mon parti fut pris: si mon union, immédiate

avec ma cousine devait faire son bonheur ou celui de mon père, je ne

retarderais pas d'un seul moment le dessein de mon ennemi contre ma vie.

Dans cet état d'esprit, j'écrivis à Élisabeth. Ma lettre était

calme et affectionnée. «Je crains, ma chère amie, disais-je, qu'il ne

nous reste que peu de bonheur sur la terre; et c'est sur vous que j'ai

concentré tout celui dont je pourrai jouir un jour. Chassez vos

craintes inutiles; c'est à vous seule que je consacre ma vie; votre

bonheur est le seul but de mes efforts. J'ai un secret, Élisabeth, un

secret affreux; lorsque vous le connaîtrez, vous serez glacée

d'horreur, et alors, loin d'être surprise de ma douleur, vous vous

étonnerez seulement que je survive à mes souffrances. Je vous

révélerai ce mystère de douleur et d'effroi le lendemain de votre

mariage; car, mon aimable cousine, il faut qu'il y ait entre nous une

confiance entière. Mais jusque-là, je vous en conjure, ne m'en parlez

pas, et n'y faites point allusion. Je vous en supplie avec ardeur, et je

sais que vous y consentirez».

Une semaine environ après l'arrivée de la lettre d'Élisabeth, nous

retournâmes à Genève. Ma cousine m'accueillit avec une tendre

affection; mais elle ne put retenir ses larmes, en voyant la maigreur de

mon corps et la pâleur de mes joues. Je fus aussi frappé d'un

changement dans sa personne. Elle avait perdu de son embonpoint, et de

cette aimable vivacité qui m'avait auparavant charmé; mais sa douceur

et ses regards pleins de compassion, la rendaient plus propre à devenir

la compagne d'un être malheureux et accablé comme je l'étais. Cette

tranquillité ne fut pas de longue durée. Mes souvenirs portaient le

trouble dans mon esprit; et en pensant aux événements passés, je

tombais dans une véritable démence; tantôt j'étais furieux et

écumant de rage; tantôt calme et abattu. Je ne disais et ne

distinguais rien, et je restais sans mouvement, étourdi par la

multitude de chagrins qui m'accablaient.

Élisabeth seule avait le pouvoir de me tirer de ces accès; sa douce

voix me calmait lorsque j'étais transporté de fureur, et m'inspirait

des sentiments humains lorsque je tombais dans l'anéantissement. Elle

pleurait avec moi et pour moi. Dès que je revenais à la maison, elle

me faisait des remontrances, et tâchait de me porter à la

résignation. Ah! le malheureux peut se résigner; mais le coupable ne

peut goûter de repos. Les remords empoisonnent le plaisir qu'on

pourrait trouver à s'abandonner à l'excès du chagrin.

Bientôt après mon arrivée, mon père parla de mon prochain mariage

avec ma cousine. Je gardai le silence.

«Avez-vous donc un autre attachement»?

--«Aucun sur la terre. J'aime Élisabeth, et j'envisage notre union

avec délices. Que le jour en soit donc fixé; et alors je me

consacrerai, dans la vie ou dans la mort, au bonheur de ma cousine».

--«Mon cher Victor, ne parlez pas ainsi; de grands malheurs ont pesé

sur nous, mais ne nous en attachons que plus à ce qui reste, et

reportons sur ceux qui survivent l'amour que nous avions pour ceux que

nous avons perdus. Notre cercle sera étroit, mais resserré par les

nœuds de l'affection et d'un malheur mutuel. Et, lorsque le temps aura

adouci votre désespoir, de nouveaux objets d'un tendre soin naîtront

pour remplacer ceux dont nous avons été si cruellement privés».

Telles étaient les leçons de mon père; mais le souvenir de la menace

ne pouvait me quitter: aussi ne devez-vous pas vous étonner que,

connaissant la toute puissance du Démon dans le crime, je le jugeasse

invincible. Bien plus, l'ayant entendu prononcer ces mots: «_Je serai

avec toi la nuit de ton mariage_», je ne doutais pas un instant que mon

sort ne fut inévitable. Mais la mort n'était pas un mal pour moi

auprès du malheur de perdre Élisabeth. Je convins donc, avec mon

père, d'un air content et même gai, que, si ma cousine y consentait,

la cérémonie aurait lieu dans dix jours, et mettrait ainsi, comme je

l'imaginais, le sceau à ma destinée.

Grand Dieu! si j'avais pensé un instant à l'intention infernale qui

animait le Démon, je me serais exilé pour toujours de ma patrie, et

j'aurais erré sur la terre, repoussé et sans ami, plutôt que de

consentir à ce malheureux mariage. Mais, comme par un pouvoir magique,

le monstre m'avait aveuglé sur ses véritables intentions; et lorsque

je croyais ne préparer que ma mort, je hâtais celle d'une victime bien

plus chère.

En approchant de l'époque fixée pour notre mariage, soit lâcheté ou

pressentiment, je fus trahi par ma force. Je cachai mes sentiments sous

une apparence de gaîté, qui faisait régner le sourire et la joie sur

le visage de mon père, mais qui trompait à peine l'œil vigilant et

plus pénétrant d'Élisabeth. Elle envisageait notre union avec une

douce satisfaction, mais non sans quelque mélange de crainte. Nos

malheurs passés lui inspiraient de justes inquiétudes: notre bonheur,

qui paraissait alors sûr et prochain, ne pouvait-il pas se dissiper

bientôt comme un rêve, et ne laisser d'autre trace qu'un regret

profond et éternel?

On fit les préparatifs pour la cérémonie; nous reçûmes les visites

de félicitation, et tout prit un aspect riant. J'éloignais de mon

cœur, autant que possible, l'inquiétude qui s'en emparait, et

j'entrais, avec une ardeur apparente, dans les plans de mon père, qui

n'étaient cependant que la décoration de la tragédie dont j'étais le

héros. On acheta une maison près de Cologny, où nous pourrions jouir

des plaisirs de la campagne. Cette habitation était en même temps

assez près de Genève, pour nous permettre de voir tous les jours mon

père, qui voulait encore demeurer dans la ville, à cause d'Ernest,

dont les études devaient être suivies.

En même temps je pris toutes les précautions pour me défendre, dans

le cas où le Démon m'attaquerait ouvertement. Je portais constamment

avec moi des pistolets et un poignard, et j'étais toujours sur mes

gardes en cas de surprise; de cette manière, je devins plus tranquille.

Je dois dire aussi que l'approche du moment contribuait à cette

tranquillité; la menace ne me parut plus qu'une illusion, qui n'était

pas de nature à troubler mon repos, tandis que le bonheur, dont mon

mariage me donnait l'espoir, présentait une plus grande apparence de

certitude, à mesure que nous approchions du jour fixé pour le

célébrer. J'entendais continuellement parler de notre union, comme

d'un heureux évènement auquel rien ne pourrait s'opposer.

Élisabeth paraissait heureuse; ma tranquillité extérieure contribuait

fortement à calmer son esprit; mais, le jour où je devais accomplir

mes vœux et ma destinée, elle fut mélancolique, et saisie d'un

pressentiment douloureux; peut-être aussi pensait-elle au secret

affreux que j'avais promis de lui révéler le lendemain. Cependant mon

père était dans l'enchantement, et occupé des préparatifs; il ne

voyait dans la tristesse de sa nièce que la timidité d'une nouvelle

mariée.

Après la cérémonie, beaucoup de monde se rassembla chez mon père;

mais il fut convenu qu'Élisabeth et moi nous passerions l'après-midi

et la nuit à Évian, et que nous retournerions à Cologny le lendemain

matin. Le temps était beau, et le vent favorable; nous résolûmes

d'aller par eau.

Ces moments furent les derniers de ma vie où je connus quelque bonheur.

Nous allions avec rapidité: le soleil était chaud, mais nous étions

à l'abri de ses rayons sous une espèce de dais, qui ne nous empêchait

pas de jouir de la beauté du site. Tantôt, d'un côté du lac, nous

avions en vue le mont Salève, les collines agréables de Montalègre,

et, un peu plus loin, plus élevé que tout le reste, le superbe

mont Blanc, et la chaîne de montagnes couvertes de chênes qui

s'efforcent en vain de l'égaler; tantôt, en longeant la rive opposée,

nous avions la vue du redoutable Jura, opposant son flanc noir à

l'ambitieux qui voudrait abandonner sa patrie, et une barrière

presqu'insurmontable au conquérant qui voudrait l'asservir.

Je pris la main d'Élisabeth: «Vous êtes triste, mon amie; ah! si vous

saviez ce que j'ai souffert, et ce que je puis encore souffrir, vous

tâcheriez de me faire goûter le repos, et vous feriez succéder au

désespoir la sécurité dont ce seul jour me permet du moins de

jouir».

--«Soyez heureux, mon cher Victor, répondit Élisabeth; rien,

j'espère, ne doit vous affliger; et soyez sûr que si mon visage n'a

pas l'expression d'une joie vive, mon cœur, du moins, ressent une

profonde satisfaction. Un secret pressentiment m'avertit de ne pas trop

m'abandonner à l'avenir qui se présente devant moi; mais je

n'écouterai pas une voix aussi sinistre. Voyez avec quelle vitesse nous

avançons, et combien les nuages, qui, tantôt obscurcissent le temps,

tantôt s'élèvent au-dessus du dôme du Mont-Blanc, ajoutent à la

beauté de cette vue si intéressante. Regardez aussi les innombrables

poissons qui nagent dans cette eau limpide, au fond de laquelle nous

pouvons distinguer chaque caillou. Quel jour délicieux! Comme toute la

nature parait heureuse et paisible»!

Élisabeth tâchait, par ces discours, de reporter son esprit et le mien

sur des sujets moins tristes; mais elle ne pouvait maîtriser ses

dispositions. Pendant quelques instants, la joie brillait dans ses yeux;

mais elle retombait continuellement dans ses distractions et ses

rêveries.

Le soleil se penchait vers l'horizon; nous passâmes la rivière de la

Dranse, dont le cours suit les vallées des plus hautes montagnes, et

les sinuosités des collines les moins élevées. Dans cet endroit, les

Alpes sont plus près du lac. Nous approchions de l'amphithéâtre des

montagnes qui le bornent à l'est; et le clocher d'Évian brillait au

milieu des bois qui l'entourent, sous la chaîne de montagnes qui le

dominent.

Le vent, qui, jusque-là, nous avait portés avec une étonnante

rapidité, changea au coucher du soleil en une brise légère; le

zéphyr ne faisait que rider la surface de l'eau, et agitait

agréablement les arbres qui bordent le rivage, et dont les fleurs

exhalaient l'odeur la plus délicieuse. Le soleil avait disparu de

l'horizon, lorsque nous abordâmes. À peine avais-je mis le pied sur le

rivage, que je me sentis tourmenté par ces inquiétudes et ces

craintes, qui allaient bientôt m'environner et s'attacher à moi pour

toujours.

CHAPITRE XXII

Il était huit heures lorsque nous mêmes pied à terre; nous nous

promenâmes quelque temps sur le bord du lac, en jouissant de l'éclat

fugitif du jour; et même en nous dirigeant vers l'auberge, nous

contemplions la vue agréable des eaux, des bois, et des montagnes

obscurcies par les ténèbres, mais déployant encore leurs noirs

sommets.

En ce moment, le vent changea du sud à l'ouest, et souffla avec une

grande violence. La lune brillait au milieu des cieux et commençait à

descendre; les nuages étaient chassés avec la rapidité du vol du

vautour, et voilaient les rayons de cet astre, tandis que le lac

réfléchissait un ciel orageux, mille fois plus effrayant au milieu des

vagues agitées qui commençaient à s'élever. Tout-à-coup l'orage

s'annonça par un torrent de pluie.

J'avais été calme pendant le jour; mais, dès que la nuit obscurcit la

vue des objets, mille craintes s'élevèrent dans mon esprit. Plein

d'inquiétude, je me tins sur la défensive; je saisis de la main droite

un pistolet caché dans mon sein; j'étais effrayé du moindre bruit,

mais déterminé à vendre chèrement ma vie, et à ne mettre fin au

combat, qu'après l'avoir perdue ou l'avoir arrachée à mon adversaire.

Élisabeth observa quelque temps mon agitation dans un silence timide et

craintif; elle dit enfin: «qui peut ainsi vous agiter, mon cher Victor?

que craignez-vous»?

--«Ah! paix! paix! mon amie, répliquai-je encore cette nuit, et tout

sera sauvé; mais cette nuit est affreuse, horrible»!

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3) · 第 3 / 6 段