Dans cette situation, ma seule ressource était de m'abandonner au vent.

J'avoue que j'éprouvai quelques sentiments de terreur. Je n'avais pas

de boussole avec moi, et je connaissais si peu la géographie de cette

partie du monde, que le soleil m'était peu utile. Je pouvais être

emporté dans le vaste Atlantique, et éprouver toutes les souffrances

de la faim, ou bien être englouti dans les abîmes des flots, qui

battaient ma barque et mugissaient autour de moi. Errant depuis

plusieurs heures, j'étais tourmenté par une soif brûlante, prélude

de mes autres souffrances. Je regardais le ciel couvert de nuages, que

le vent chassait et auxquels d'autres nuages succédaient rapidement: je

regardais la mer, qui allait être mon tombeau. «Démon, m'écriai-je,

te voilà déjà satisfait»! Je pensai à Élisabeth, à mon père, et

à Clerval; et je tombai dans une rêverie si désespérante et si

effrayante, que, même à présent, quand la scène va se fermer devant

moi pour toujours, je tremble de me la rappeler.

Quelques heures après, le soleil pencha vers l'horizon; le vent se

changea insensiblement en une douce brise, et l'agitation de la mer fit

place à un calme plat. Je m'affaiblissais, et j'étais à peine capable

de tenir le gouvernail, quand tout-à-coup je vis la terre vers le sud.

Dans un moment où j'étais presque mort de fatigue, et du doute affreux

dans lequel j'étais depuis plusieurs heures, cette certitude soudaine

de la vie pénétra jusqu'à mon cœur comme une source vivifiante de

joie, et me fit verser des larmes.

Combien nos sentiments sont variables! Combien est étrange cet amour

opiniâtre de la vie, même dans l'excès de la misère! Je fis une

autre voile avec une partie de mon vêtement, et je me dirigeai

promptement vers la terre. Elle paraissait déserte et couverte de

rochers; mais en approchant davantage, je distinguai facilement des

traces de culture. Je vis des vaisseaux près du rivage, et je me

retrouvai tout-à-coup transporté dans le voisinage de l'homme

civilisé. Je suivis avec empressement les détours de la côte, et

j'aperçus enfin un clocher qui s'élevait derrière un petit

promontoire. Dans mon état extrême de faiblesse, je résolus de faire

voile directement vers la ville, comme le lieu où je pourrais le plus

facilement pourvoir à ma nourriture. Par bonheur, j'avais de l'argent

avec moi. En tournant le promontoire, je vis une jolie petite ville et

un bon port, où j'abordai en bondissant de joie de mon salut

inespéré.

Pendant que j'étais occupé à attacher le bateau et à arranger les

voiles, plusieurs personnes s'attroupèrent autour de moi. Elles

paraissaient très-surprises de me voir paraître; et, au lieu de

m'offrir du secours, elles parlaient ensemble en faisant des gestes,

qui, dans tout autre instant, m'auraient alarmé; mais alors, je

remarquai simplement qu'ils parlaient anglais, et je m'adressai à eux

dans cette langue: «Mes bons amis, leur dis-je, aurez-vous l'obligeance

de me dire le nom de cette ville, et de m'apprendre où je suis»?

--«Vous le saurez assez tôt, répondit un homme avec une voix aigre.

Peut-être êtes-vous venu dans un lieu qui ne vous plaira pas trop;

mais on ne demandera pas votre goût, je vous promets».

Je fus excessivement surpris de recevoir une réponse aussi dure d'un

étranger, et je ne fus pas moins déconcerté en voyant les figures

sourcilleuses et irritées de ses compagnons. «Pourquoi me

répondez-vous aussi durement, répliquai-je? Assurément, les Anglais

n'ont pas coutume de recevoir les étrangers d'une façon si peu

hospitalière».

--«Je ne sais pas, dit l'homme, quelle est la coutume des Anglais; mais

celle des Irlandais est de haïr les scélérats».

Pendant cet étrange dialogue, je vis la foule se grossir rapidement.

Les figures exprimaient un mélange de curiosité et de colère, qui

m'impatientait, et commençait à m'alarmer. Je demandai le chemin de

l'auberge; personne ne répondit. Je marchai en avant; mais un murmure

s'éleva de la foule, qui me suivit et m'entoura, jusqu'à ce qu'un

homme de mauvaise mine me frappa sur l'épaule, et me dit: «Venez,

Monsieur, il faut me suivre chez M. Kirwin, pour dire qui vous êtes».

--«Qui est-ce que M. Kirwin? Pourquoi dois-je donner des renseignements

sur mon compte? Ne suis-je pas dans un pays libre»?

--«Oui, Monsieur, assez libre pour les honnêtes gens. M. Kirwin est un

magistrat auquel vous allez donner des renseignements sur la mort d'un

_Gentleman_, qui, la nuit dernière, a été trouvé assassiné».

Je tressaillis à cette réponse; mais je me remis bientôt. J'étais

innocent: il serait facile de le prouver. Je suivis donc mon conducteur

en silence, et je fus conduis dans une des meilleures maisons de la

ville. J'étais prêt à tomber de fatigue et de faim; mais, étant

entouré de la foule, je pensai qu'il était convenable de rassembler

toute ma force, afin qu'on n'attribua pas la faiblesse de mon corps à

la crainte, ou aux remords du crime. Je m'attendais peu alors au malheur

qui allait dans quelques moments peser sur moi, et étouffer dans

l'horreur et le désespoir toute crainte d'ignominie ou de mort.

Je m'arrête ici, car j'ai besoin de tout mon courage pour me rappeler

les évènements effrayants que je vais raconter avec exactitude.

CHAPITRE XX

Je fus bientôt amené devant un magistrat; son visage exprimait la

bonté; ses manières le calme et la douceur. Il me regarda, cependant,

avec quelque sévérité; il se tourna ensuite vers mes conducteurs, et

demanda quelles étaient les personnes qui paraissaient comme témoins

dans cette affaire.

Une demi-douzaine d'hommes, environ, s'avancèrent; et l'un d'eux,

choisi par le magistrat, déposa que, la nuit précédente, étant allé

à la pèche avec son fils et son beau-frère, Daniel Nugent, il fut

surpris, vers dix heures, par un grand vent du nord qui s'éleva, et les

força de gagner le rivage. La nuit étant très-sombre, parce que la

lune n'était pas encore levée, ils n'abordèrent pas dans le port,

mais, selon leur habitude, dans une baie à environ deux milles

au-dessous. Il marchait le premier, portant une partie des filets, et

suivi, à quelque distance, de ses compagnons. En s'avançant le long du

rivage, il heurta de son pied contre un obstacle, et mesura la terre.

Ses compagnons vinrent à son secours; et, à la lueur de leur lanterne,

ils virent qu'il était tombé sur le corps d'un homme qui paraissait

mort. Ils supposèrent d'abord que c'était le cadavre de quelque

personne qui avait été noyée, et jetée par les vagues sur le rivage;

mais, en l'examinant, ils reconnurent que les habits n'étaient pas

mouillés, et même que le corps n'était pas encore froid. Ils le

portèrent dans la chaumière d'une vieille femme, voisine du lieu où

ils se trouvaient, et ils essayèrent inutilement de le rendre à la

vie. Le mort paraissait être un beau jeune homme d'environ vingt-cinq

ans. Selon toute apparence, il avait été étranglé; car son corps ne

présentait d'autre signe de violence, que des marques noires de doigts

sur le cou.

La première partie de cette déposition ne m'intéressa nullement;

mais, lorsqu'il parla de la marque noire des doigts, je me souvins du

meurtre de mon frère, et j'éprouvai une agitation extrême; mes

membres tremblèrent, un nuage obscurcit mes yeux, et je fus obligé de

m'appuyer sur une chaise pour me soutenir. Le magistrat m'observait d'un

œil scrutateur, et tira de suite un augure défavorable de mon

maintien.

Le fils confirma la déposition de son père; mais Daniel Nugent,

appelé à son tour, affirma positivement qu'un moment avant la chute de

son compagnon, il avait vu un bateau, monté par un seul homme, à peu

de distance du rivage; et, autant qu'il pouvait en juger à la lueur de

quelques étoiles, c'était le même bateau dans lequel je venais de

débarquer.

Une femme déposa qu'elle demeurait près du rivage, et qu'elle se

tenait à la porte de sa chaumière, attendant le retour des pêcheurs,

à peu près une heure avant d'apprendre la découverte du corps,

lorsqu'elle vit un bateau, conduit par un seul homme, s'éloigner de

cette partie du rivage, où le cadavre fut ensuite trouvé.

Une autre femme confirma le récit des pêcheurs qui avaient porté le

corps dans sa maison: il n'était pas encore froid. Ils le mirent dans

un lit, et le frottèrent; mais, pendant que Daniel alla jusqu'à la

ville chercher un médecin, le corps devint sans chaleur et sans vie.

Plusieurs autres hommes furent interrogés sur mon débarquement; et ils

convinrent qu'avec le grand vent du nord qui s'était élevé pendant la

nuit, il était très probable que j'avais été ballotté pendant

plusieurs heures, et obligé de retourner à peu près au même lieu

d'où j'étais parti. Ils firent, en outre, observer que je devais avoir

apporté le corps d'un autre endroit; et il était vraisemblable,

puisque je paraissais ne pas connaître la côte, que j'aurais

débarqué dans le port sans savoir quelle était la distance de la

ville de ***, au lieu où j'avais laissé le cadavre.

M. Kirwin, après avoir entendu cette déposition, voulut que je fusse

conduit dans la chambre, où le corps avait été placé jusqu'à ce

qu'il fût enterré. Il le désirait dans l'intention d'observer l'effet

que sa vue produirait sur moi; et il n'avait probablement eu ce désir,

qu'en remarquant l'extrême agitation que j'avais laissé paraître,

lorsqu'on avait décrit le genre du meurtre. Je fus donc conduit à

l'auberge par le magistrat et plusieurs autres officiers. Je ne pus

m'empêcher d'être frappé des coïncidences étranges, qui avaient eu

lieu pendant cette nuit remplie d'événements; mais, certain d'avoir

causé avec plusieurs personnes dans l'île que j'avais habitée, à peu

près au moment où l'on avait trouvé le corps, je fus parfaitement

tranquille sur les conséquences de l'affaire.

J'entrai dans la chambre où le cadavre reposait, et je lui fus

confronté. Comment décrire ce que j'éprouvai à cet aspect? Je me

sens encore saisi d'horreur, et je ne puis penser à ce moment terrible

sans trembler, et sans tomber dans un désespoir qui me rappelle

faiblement l'angoisse dont je fus saisi en le reconnaissant. Le

jugement, la présence du magistrat et des témoins sortirent comme un

songe de ma mémoire, lorsque je vis Henri Clerval, dont le corps était

inanimé et étendu devant moi. Je respirais à peine, je me jetai sur

le cadavre en m'écriant: «Mon cher Henri, mes funestes machinations

t'ont-elles aussi privé de la vie? J'ai déjà immolé deux victimes;

d'autres attendent leur destinée: mais toi, Clerval, mon ami, mon

bienfaiteur....».

Les forces humaines ne peuvent supporter long-temps les souffrances

cruelles auxquelles je fus en proie. On m'emporta de la chambre dans de

fortes convulsions.

Une fièvre succéda à cet état terrible. Je fus deux mois au bord du

tombeau: mon délire, comme on me l'apprit ensuite, était effrayant; je

m'appelais le meurtrier de Guillaume, de Justine et de Clerval. Tantôt

je priais ceux qui me gardaient de m'aider à détruire le démon, qui

était la cause de mon supplice; tantôt je sentais les doigts du

monstre qui saisissaient déjà mon cou, et je poussais des cris de

douleur et d'effroi. Heureusement je n'étais compris que de M. Kirwin,

qui seul entendait la langue de mon pays, dans laquelle je m'exprimais;

mais mes gestes et mes cris affreux suffisaient pour effrayer les autres

témoins.

Pourquoi n'ai-je pas succombé? Plus malheureux que n'a jamais été

aucun homme, pourquoi n'ai-je pas été enseveli dans l'oubli et le

repos? La mort enlève une foule de jeunes enfants, unique espoir de

leurs tendres parents. Des épouses nouvelles, de jeunes amants, ont

été un jour brillants de la santé et de l'espérance, et le

lendemain, renfermés dans la tombe où ils sont devenus la pâture des

vers! De quelle matière étais-je formé pour résister ainsi à tant

de chocs, qui, semblables à l'action de la roue, renouvelaient

continuellement mon supplice?

Hélas! j'étais condamné à vivre, et, deux mois après, je me

trouvai, comme si je m'éveillais d'un songe, dans une prison, étendu

sur un grabat, entouré de geôliers, de guichetiers, de verrous, et du

triste appareil d'un donjon. Ce fut un matin, je me souviens, que je

m'éveillai ainsi dans mon bon sens. J'avais oublié les détails de ce

qui était arrivé, et je n'avais d'autre impression que celle d'un

grand malheur qui aurait tout d'un coup pesé sur moi; mais en regardant

autour de moi, en apercevant les fenêtres grillées, et la malpropreté

de la chambre dans laquelle j'étais, je me rappelai toutes les

circonstances qui avaient précédé ma captivité, et je poussai un

soupir douloureux.

Ce bruit réveilla une vieille femme qui dormait dans une chaise à

côté de moi. Cette vieille, qui était louée pour me servir de garde,

et qui était femme de l'un des guichetiers, portait sur sa figure

l'expression de toutes les mauvaises qualités, qui caractérisent

souvent cette classe. Ses traits étaient grossiers et durs, comme ceux

des personnes habituées à voir le malheur avec indifférence. Son ton

décelait toute son insensibilité. Elle s'adressa à moi en Anglais, et

je fus frappé du son de sa voix que j'avais entendue pendant mes

souffrances.

«Êtes-vous mieux maintenant, monsieur, dit-elle? Je répondis dans la

même langue, et d'une voix faible: je crois qu'oui; mais, s'il est vrai

que je ne rêve pas, je suis fâché de vivre encore pour sentir le

malheur de mon horrible situation».

--«Quant à cela, répliqua la vieille femme, si vous voulez parler du

Gentleman que vous avez assassiné, je crois qu'il vaudrait mieux pour

vous être mort, car je pense que cela ira mal: vous ne pouvez pas

manquer d'être pendu aux prochaines assises. Cependant, ce n'est pas

là mon affaire; je suis envoyé pour vous soigner, et vous rendre à la

santé; je fais mon devoir en bonne conscience, et tout le monde ferait

bien d'agir de même».

Je me détournai avec dégoût d'une femme, qui pouvait tenir un langage

aussi inhumain à une personne qui venait d'être arrachée à la mort.

Je me sentais encore languissant et incapable de réfléchir à tout ce

qui s'était passé. Ma vie entière me paraissait un songe; je doutais

quelquefois de la vérité, car elle ne se présentait jamais à mon

esprit avec sa force réelle.

Les idées, qui passaient dans mon esprit, devinrent enfin plus

distinctes. Je retombai dans mes accès de fièvre; je fus entouré

comme d'un nuage; et je n'avais aucun ami dont la douce voix me

consolât, aucun bras sur lequel je pusse me soutenir. Le médecin vint,

et ordonna des remèdes que la vieille femme prépara; mais l'un

témoignait une profonde insouciance, et l'autre n'avait sur le visage

que l'expression de la brutalité. Quel autre que le bourreau, jaloux de

gagner son droit, pouvait s'intéresser au sort d'un assassin?

Telles étaient mes réflexions; mais j'appris bientôt que M. Kirwin

m'avait témoigné beaucoup de bonté. Il avait donné ordre de me

placer dans la meilleure chambre de la prison (car c'était la

meilleure, toute mauvaise qu'elle fût); et c'était lui qui m'avait

donné un médecin et une garde. À la vérité, il venait rarement me

voir; car, malgré son vif désir de soulager les souffrances de toute

créature humaine, il ne voulait pas être présent au désespoir et au

délire affreux d'un assassin. Il venait seulement pour examiner si je

n'étais pas négligé; mais ses visites étaient courtes et rares.

Cependant je me rétablissais insensiblement: un jour j'étais assis

dans un fauteuil, les yeux à moitié ouverts, et les joues livides

comme la mort; abattu par le chagrin et le malheur, je me répétais

qu'il vaudrait mieux mourir que rester misérablement renfermé dans un

monde rempli de méchanceté. Je me demandais aussi si je ne me

déclarerais pas coupable, pour subir la peine de la loi, moins innocent

que la pauvre Justine ne l'avait été. Telles étaient mes pensées,

lorsque je vis la porte de ma chambre s'ouvrir, et M. Kirwin entra. Son

visage exprimait l'intérêt et la compassion; il approcha une chaise de

la mienne, et me dit en français:

«Je crains que cette chambre ne vous paraisse pas agréable; puis-je

faire quelque chose de mieux pour vous»?

--«Je vous remercie; tout ce que vous voulez dire n'est rien pour moi:

il n'est rien sur la terre qui puisse me consoler».

--«Je sais que l'intérêt d'un étranger ne peut être que d'une

faible consolation pour une personne accablée comme vous, par un

malheur si grand; mais vous quitterez bientôt, j'espère, ce triste

séjour; car je ne doute pas que l'évidence ne vous disculpe facilement

du crime qui vous est imputé».

--«C'est ce qui m'intéresse le moins: par une suite d'évènements

étranges, je suis devenu le plus malheureux des mortels. Persécuté et

souffrant comme je suis, et comme je l'ai été, la mort peut-elle me

paraître un mal»?

--«Certes, rien n'est plus propre à plonger dans le malheur et le

désespoir que les circonstances étranges dont vous venez d'être

victime. Jeté par un hasard extraordinaire sur ce rivage renommé pour

son hospitalité, vous avez été sur-le-champ arrêté et accusé d'un

meurtre. Le premier objet qui se soit présenté à vos yeux, c'est le

corps de votre ami, si singulièrement assassiné, et placé par quelque

Démon sous vos pas».

Pendant que M. Kirwin parlait ainsi, malgré l'agitation que

j'éprouvais en me retraçant mes souffrances, je ne pus m'empêcher

d'être fort surpris de ce qu'il paraissait savoir sur mon compte. Je

pense que je laissai voir mon étonnement sur ma figure; car M. Kirwin

se hâta de dire:

«Ce ne fut qu'un ou deux jours après que vous fûtes tombé malade,

que je pensai à fouiller vos habits, pour chercher un moyen d'envoyer

à vos parents la nouvelle de votre malheur et de votre maladie. Je

trouvai plusieurs lettres, et, entr'autres, une que je reconnus dès le

commencement pour être de votre père. J'écrivis aussitôt à Genève:

près de deux mois ce sont écoulés depuis le départ de ma lettre...

mais vous êtes malade; vous tremblez même dans ce moment; vous ne

pouvez supporter aucune espèce d'agitation».

--«Cette attente est mille fois plus cruelle que les évènements les

plus horribles: dites-moi quel meurtre a été commis, et sur la mort de

qui je dois gémir».

--«Votre famille se porte très-bien, dit M. Kirwin avec douceur; et

quelqu'un, un ami, est venu pour vous voir».

Je fus amené sur-le-champ, par je ne sais quelle chaîne d'idées, à

penser que l'assassin était venu pour insulter à mon malheur, me

railler sur la mort de Clerval, et m'engager de nouveau à consentir à

ses désirs infernaux. Je mis les mains devant mes yeux en m'écriant,

avec désespoir: «Ah! repoussez-le! je ne puis le voir; pour l'amour de

Dieu, ne le laissez pas entrer».

M. Kirwin, dont le visage était troublé, fixa les yeux sur moi: il ne

put s'empêcher de regarder mon exclamation comme une présomption de

mon crime, et me dit d'un ton sévère:

--«J'aurais pensé, jeune homme, que la présence de votre père eût

été un bonheur pour vous, au lieu de vous inspirer une répugnance

aussi violente».

--«Mon père! m'écriai-je; et, dans chaque trait, chaque muscle,

l'expression du plaisir succéda à celle du désespoir. Mon père

est-il réellement venu? Que vous êtes bon! Ah! que vous êtes bon!

Mais où est-il? pourquoi ne se hâte-t-il pas de venir»?

Mon changement d'expression surprit et satisfit le magistrat. Peut-être

pensa-t-il que ma première exclamation était un retour momentané de

délire. Il reprit aussitôt son air de bonté, se leva, et sortit avec

ma garde. Mon père entra un instant après.

Rien, dans ce moment, ne pouvait me faire plus de plaisir que l'arrivée

de mon père. Je lui tendis la main, en m'écriant:

«Vous vivez donc?--et Élisabeth?--et Ernest»?

Mon père me calma, en m'assurant qu'ils étaient en bonne santé, et

s'efforça, en s'arrêtant sur ces sujets si intéressants pour mon

cœur, de relever mon courage; mais il sentit bientôt qu'une prison ne

pouvait être le séjour de la gaîté. «Quel est ce lieu que vous

habitez, mon fils», dit-il en regardant avec douleur les fenêtres

grillées, et la chambre dont l'aspect était misérable? «Vous avez

voyagé pour chercher le bonheur, mais il semble que la fatalité vous

poursuive. Et le pauvre Clerval»?...

En entendant prononcer le nom de mon malheureux ami qui avait été

assassiné, je ressentis, une agitation trop grande pour que je pusse la

supporter dans l'état de faiblesse où j'étais. Je versai des pleurs.

«Hélas! oui, mon père, répondis-je; la destinée la plus horrible

est suspendue sur ma tête, et me condamne à vivre pour la remplir,

puisque je ne suis pas mort sur le corps inanimé de Henry».

On ne nous permit pas de nous entretenir long-temps ensemble; car

l'état précaire de ma santé rendait nécessaires les précautions qui

pouvaient affermir ma tranquillité. M. Kirwin entra, et insista pour

qu'on n'épuisât pas ma force par un trop grand effort. Mais l'arrivée

de mon père était pour moi comme celle de mon bon ange; et ma santé

se rétablit insensiblement.

Délivré peu à peu de la maladie, j'étais absorbé par une

mélancolie sombre et noire que rien ne pouvait dissiper. L'affreuse

image de Clerval assassiné était toujours devant mes yeux; plus d'une

fois l'agitation, dans laquelle ces réflexions me jetaient, fit

craindre à mes amis une rechute dangereuse. Hélas! pourquoi ont-ils

sauvé une vie si misérable et si détestée? sans doute pour que

j'accomplisse ma destinée, dont la fin approche à présent. Bientôt,

ah! bientôt, la mort étouffera ces gémissements, et me délivrera du

poids affreux de mes souffrances qui m'entraîne dans la tombe; je

subirai la sentence de la justice, et je jouirai en même temps du

repos. Je ne pensais pas alors que la mort fut prochaine, mais j'en

conservais toujours le désir, et je restais souvent assis plusieurs

heures immobile et silencieux, faisant le vœu qu'un fort tremblement de

terre m'ensevelît sous ses ruines avec mon destructeur.

L'époque des assises approchait. J'étais déjà en prison depuis trois

mois; et, quoique je fusse encore faible, et continuellement exposé à

une rechute, je fus obligé de faire près de cent milles pour aller à

la ville du comté où la cour se tenait. M. Kirwin voulut bien ne

négliger aucuns soins pour recueillir des témoins et préparer ma

défense. L'affaire n'étant pas portée devant la cour qui décide de

la vie et de la mort, on m'épargna la honte de paraître en public

comme un criminel. Le grand jury rejeta le bill, aussitôt qu'il eut la

preuve que j'étais dans les îles Orkneys à l'heure où l'on trouva le

corps de mon ami; quinze jours après mon arrivée, je sortis de prison.

Mon père fut ravi que je n'eusse plus à porter la honte d'une charge

criminelle, que je fusse libre de respirer encore un air pur, et de

retourner dans mon pays natal. Je ne partageais pas ces sentiments; car

les murs d'un donjon ou d'un palais m'étaient également odieux. La

coupe de la vie était empoisonnée pour toujours; le soleil brillait,

il est vrai, pour moi comme pour celui dont le cœur est heureux et

content, mais je ne voyais autour de moi qu'une obscurité épaisse et

effrayante; obscurité qu'aucune lumière ne pouvait percer; si ce n'est

celle de deux yeux qui brillaient sur moi. Tantôt c'étaient les yeux

expressifs de Henry, dans lesquels se peignaient la langueur de la mort;

dont les noires prunelles étaient presqu'entièrement recouvertes par

les paupières et de longs cils noirs; tantôt c'étaient les yeux

humides et ternes du monstre, tels que je les vis pour la première fois

dans ma chambre à Ingolstadt.

Mon père tâcha d'éveiller en moi les sentiments d'affection; il me

parla de Genève que je verrais bientôt,--d'Élisabeth et d'Ernest;

mais ces discours n'avaient d'autre effet que de m'arracher de profonds

soupirs. Quelquefois, il est vrai, j'avais le désir du bonheur; je

pensais, avec un plaisir mélancolique, à ma chère cousine; ou bien

dévoré par la maladie du pays, j'étais impatient de voir encore une

fois le lac azuré et le Rhône rapide, qui m'avaient été si chers

dans les premiers jours de mon enfance: mais en général j'éprouvais

une apathie, telle que la prison me paraissait un séjour aussi

agréable que le lieu le plus délicieux de la nature; et encore ces

accès n'étaient quelquefois interrompus, que par des redoublements

d'angoisse et de désespoir. Dans ces moments, j'aurais voulu mettre fin

à une existence qui m'était à charge; et il fallait un soin et une

vigilance continuels, pour m'empêcher de me porter à quelqu'acte

affreux de violence.

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3) · 第 2 / 6 段