FRANKENSTEIN,
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE.
DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN,
AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.
Par Mme SHELLY, sa nièce.
TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S***
Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de
l'argile pour me faire homme? T'ai-je
sollicité de m'arracher du néant?
Milton, _Paradis perdu._
TOME TROISIÈME
PARIS,
CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258
1821.
TABLE
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
SUITE, PAR WALTON
FRANKENSTEIN,
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE.
CHAPITRE XVII
Après mon retour à Genève, les jours et les semaines s'écoulèrent
sans que je pusse trouver le courage de recommencer mon ouvrage. Si je
ne remplissais pas ma promesse envers le démon, j'avais tout à
craindre de sa vengeance; cependant je ne pouvais surmonter l'horreur
que m'inspirait l'affreux travail dont j'étais chargé. Je comptais
avoir besoin, pour former une femme, de plusieurs mois d'une étude
profonde et de recherches pénibles. J'avais entendu parler de quelques
découvertes faites par un philosophe anglais, et dont il était
nécessaire que j'eusse connaissance. Quelquefois je pensais à obtenir
le consentement de mon père pour visiter l'Angleterre et m'instruire de
ces nouvelles découvertes; mais je m'effrayais de toute espèce de
retard, et je ne pouvais me résoudre à troubler la tranquillité qui
commençait à rentrer dans mon âme. Ma santé, qui jusqu'alors avait
décliné, était maintenant bien rétablie; et mon courage ne
s'affermissait pas moins, lorsque je n'avais pas l'esprit frappé par le
souvenir de ma malheureuse promesse. Mon père remarqua ce changement
avec plaisir, et chercha le moyen de dissiper ce qui restait de ma
mélancolie, dont les noirs accès revenaient de temps en temps, et
troublaient le bonheur dont j'étais près de jouir. Dans ces moments je
me renfermais dans la solitude la plus profonde. Je passais des
journées entières sur le lac, dans une barque, seul, silencieux, et
indifférent au spectacle des cieux comme au bruit des vagues; mais la
vivacité de l'air, et l'éclat du soleil manquaient rarement de me
rendre quelque tranquillité; et, à mon retour, j'accueillais mes amis
avec un sourire plus agréable et un cœur plus gai.
Un jour, au retour d'une de ces promenades, mon père m'appela auprès
de lui, et me parla ainsi:
«Je suis satisfait, mon cher fils, de remarquer que vous avez repris
vos premiers amusements, et que vous semblez revenir à vous-même,
quoique vous soyez toujours malheureux, et que vous évitiez encore
notre société. Pendant quelque temps, je me suis perdu en conjectures
pour en découvrir la cause; mais hier une idée m'a frappé, et, si
elle est fondée, je vous conjure de me l'avouer. La réserve sur ce
point ne serait pas seulement inutile, mais funeste à nous tous».
Cet exorde me fit trembler avec violence, mais mon père continua:
«J'avoue mon fils, que j'ai toujours envisagé votre mariage avec votre
cousine comme le nœud de notre bonheur domestique, et la consolation de
mes vieux jours. Vous l'avez été attachés l'un à l'autre depuis
votre première enfance; vous avez étudié ensemble, vous paraissez
même vous convenir entièrement de caractère et de goûts; mais
l'expérience de l'homme est si aveugle, que ce qui me parait le plus
propre à seconder mon projet, peut l'avoir entièrement détruit.
Peut-être la regardez-vous comme votre sœur, sans désirer qu'elle
devienne votre femme. Il est également possible que vous ressentiez de
l'amour pour une autre personne, et qu'en même-temps vous pensiez être
engagé d'honneur à votre cousine, et que ce combat de sentiments soit
la cause de la douleur poignante dont vous êtes affecté».
--«Mon cher père, rassurez-vous, j'ai pour ma cousine une tendre et
sincère affection. Je n'ai jamais vu de femme qui me parût aussi digne
qu'Élisabeth, d'admiration et de tendresse. L'union dont vous me
parlez, est l'espoir et le but de mon avenir».
--«Les sentiments que vous venez d'exprimer, mon cher Victor, me
donnent plus de plaisir que je n'en ai éprouvé depuis quelque temps.
Puisqu'il en est ainsi, nous serons certainement heureux, malgré le
chagrin que nous causent les circonstances actuelles. Je veux surtout
dissiper ce chagrin, qui parait s'être si fortement emparé de votre
esprit. Ainsi, dites-moi si vous vous opposez à ce, que la
célébration du mariage ait lieu sur le champ. Nous avons été
malheureux, et depuis les derniers évènements nous sommes privés de
cette paix journalière qui convient à mes années et à mes
infirmités. Vous êtes plus jeune; mais je ne suppose pas qu'étant
maître d'une fortune suffisante, vous trouviez dans un mariage
contracté de bonne heure, un obstacle au projet de vous illustrer, et
de vous rendre utile. Ne supposez donc pas que je veuille vous imposer
le bonheur, ou que je m'afflige sérieusement d'un délai que vous
proposeriez. Interprétez mes paroles avec candeur, et répondez-moi, je
en conjure, avec confiance et sincérité».
J'écoutais mon père en silence, et je fus quelque temps sans pouvoir
lui répondre. J'agitai rapidement une multitude de pensées dans mon
esprit, et je fis mille efforts pour amener une conclusion. Hélas! la
perspective d'une union prochaine avec ma cousine me remplissait
d'horreur et d'épouvante. J'étais lié par une promesse solennelle,
que je n'avais pas encore tenue; je n'osais pourtant pas la violer, car
si j'avais cette témérité, je verrais fondre sur ma famille et sur
moi-même les innombrables malheurs que nous réservait la vengeance du
Démon. Accablé de ce poids affreux, pourrais-je supporter un jour de
fête? Il fallait que mes engagements envers le monstre fussent remplis,
et qu'il eût quitté ces lieux avec sa compagne, pour qu'il me fût
permis de jouir en paix d'une union dont j'attendais le bonheur.
Je me souvins aussi de la nécessité, ou de voyager en Angleterre, ou
de nouer une longue correspondance avec les philosophes de ce pays, dont
les connaissances et les découvertes m'étaient d'un usage
indispensable dans ma nouvelle entreprise; car l'ancienne méthode, pour
obtenir l'intelligence désirée, était longue et peu satisfaisante. Je
n'étais pas non plus mécontent d'un changement; j'étais charmé de
pouvoir passer un an ou deux dans un autre pays, et de me distraire par
de nouvelles occupations; absent de ma famille, il pouvait arriver,
pendant ce temps, que je lui fusse rendu paisible et heureux par un
évènement quelconque; ma promesse serait remplie, et le monstre
éloigné; ou bien quelqu'accident aurait mis fin à sa vie, et terminé
pour toujours mon esclavage.
Telles étaient mes rapides réflexions; elles dictèrent ma réponse à
mon père. J'exprimai le désir de visiter l'Angleterre; mais, cachant
les véritables motifs de cette demande, je mis en avant l'intention de
voyager, et de voir le monde, avant de me fixer pour toujours dans les
murs de ma ville natale.
Je pressai mon père avec ardeur, et j'en obtins facilement le
consentement; car il n'existait pas sur la terre un père qui fût plus
indulgent et moins despotique. Notre plan fut bientôt arrangé. J'irais
à Strasbourg, où Clerval viendrait me rejoindre. Nous passerions
quelque temps dans les villes de Hollande; nous ferions notre plus long
séjour en Angleterre, et nous reviendrions par la France. Il fut
convenu que ce voyage durerait deux ans.
Mon père, se plaisait à penser que mon union avec Élisabeth aurait
lieu aussitôt après mon retour à Genève. «Ces deux années,
disait-il, s'écouleront bien vite; mais au bout de ce temps, rien ne
s'opposera à votre bonheur; et, en vérité, je désire vivement voir
arriver le moment où nous serons tous unis, sans qu'aucune espérance
ni crainte viennent troubler notre calme domestique».
--«Je suis content de votre arrangement, lui répondis-je; à cette
époque, nous serons tous deux plus sages, et j'espère plus heureux que
nous ne le sommes maintenant». Je poussai un soupir; mais mon père,
dont l'âme était pleine de bonté, cessa de rechercher le secret de ma
mélancolie. Il espérait que de nouvelles scènes et le plaisir; de
voyager me rendraient le repos.
Je fis alors mes préparatifs de départ; mais j'étais poursuivi d'une
idée qui me remplissait de crainte et d'agitation. Je laisserais,
pendant mon absence, mes amis exposés aux attaques d'un ennemi dont je
leur cachais l'existence, et qui s'irriterait sans doute en apprenant
mon départ. Cependant, il avait juré de me suivre partout où j'irais:
ne m'accompagnerait-il pas en Angleterre? Cette pensée était affreuse
en elle-même, et en même temps consolante, puisqu'elle ne me laissait
aucune inquiétude sur le compte de mes amis. J'étais au désespoir en
pensant qu'il pût en être autrement. Mais, pendant tout le temps que
je fus l'esclave de ma créature, je me laissais gouverner par les
impulsions du moment; et, dans la situation où je me trouvais, j'étais
intimement convaincu que le Démon me suivrait, et délivrerait ma
famille du danger de ses machinations.
Je partis vers la fin du mois d'août, pour passer deux années d'exil.
Élisabeth approuvait les motifs de mon départ, et regrettait seulement
de n'avoir pas la même occasion d'enrichir son expérience et de
cultiver son esprit; mais elle ne put s'empêcher de pleurer en me
disant adieu, et elle me pria de revenir heureux et tranquille. «Nous
dépendons tous de vous, dit-elle; et si vous êtes malheureux, nous le
serons aussi».
Je me jetai dans la voiture qui devait m'emmener, sans savoir à peine
où j'allais, et sans m'occuper de ce qui se passait autour de moi. Je
me souvins seulement, et ce fut avec une amertume affreuse que j'y
pensai, d'ordonner qu'on emballât mes instruments de chimie pour les
emporter: car j'étais résolu à remplir ma promesse pendant mon
absence, et à revenir libre, s'il était possible. Agité de tristes
pensées, je passai devant un grand nombre de sites beaux et majestueux;
mais, mes yeux étaient fixes et inattentifs. Je ne pensais qu'au terme
de mes voyages, et à l'ouvrage qui allait m'occuper pendant ce temps.
Après quelques jours d'une complète indolence, j'arrivai à Strasbourg
où j'attendis Clerval pendant deux jours. Il arriva. Hélas! quel
contraste entre nous! Il s'animait à chaque scène nouvelle; il était
content en admirant les beautés du soleil couchant, et plus heureux
encore lorsqu'il le voyait se lever et commencer un nouveau jour. Il me
montrait les variétés du paysage, et les diverses nuances du ciel.
«Voilà ce qui s'appelle vivre, s'écriait-il; maintenant, je jouis de
l'existence! mais toi, mon cher Frankenstein, pourquoi es-tu abattu et
mélancolique»? Il est vrai que j'étais en proie à des pensées si
tristes, que je n'apercevais ni l'étoile du soir, ni le lever du soleil
dont les rayons dorés se réfléchissaient dans le Rhin.--Et vous, mon
ami, vous trouveriez bien plus de plaisir à lire le journal de Clerval,
qui observait-le pays avec l'œil du sentiment et du bonheur, qu'à
écouter, mes réflexions. Moi, malheureux, j'étais poursuivi par une
malédiction qui fermait tout accès à la joie.
Nous étions convenus de descendre le Rhin dans un bateau depuis
Strasbourg jusqu'à Rotterdam, d'où nous devions nous embarquer pour
Londres. Pendant ce voyage, nous passâmes devant un grand nombre
d'îles couvertes de saules, et nous vîmes plusieurs villes superbes.
Nous nous arrêtâmes un jour à Mannheim, et, cinq jours après notre
départ de Strasbourg, nous arrivâmes à Mayence. Le cours du Rhin
au-dessous de Mayence devient beaucoup plus pittoresque. Le fleuve court
avec rapidité entre des montagnes, qui, sans être élevées,
présentent une pente escarpée, et un aspect agréable. Nous vîmes un
grand nombre de châteaux en ruine, placés sur les bords des
précipices, et entourés de bois sombres, élevés et inaccessibles.
Cette partie du Rhin présente un paysage singulièrement varié. Sur le
même point, on voit des montagnes escarpées, des châteaux en ruines
qui dominent des précipices effrayants, et le Rhin fangeux qui coule au
bas avec rapidité; et au détour d'un promontoire, la scène est
occupée par des vignobles florissants, par de vertes collines par les
sinuosités d'un fleuve, et par des villes populeuses.
Nous voyagions à l'époque des vendanges, et nous étions accompagnés
par les chants des villageois, pendant que nous descendions le courant.
Malgré mon abattement, malgré l'agitation continuelle et pénible de
mes sentiments, j'éprouvais encore du plaisir. Je m'étendis au fond du
bateau, et les yeux, fixés sur le ciel azuré et sans nuages, je
m'imaginai goûter un repos auquel depuis long-temps j'avais été
étranger. Et si telles étaient mes sensations, qui pourra décrire
celles de Henry? Il était, pour ainsi dire, transporté dans un pays de
fées, et il jouissait d'un bonheur rarement accordé à l'homme. «J'ai
vu, disait-il, les plus beaux sites de mon pays; j'ai visité les lacs
de Lucerne et d'Uri, où les montagnes couvertes de neige descendent
presque perpendiculairement sur l'eau, projetant une ombre sombre,
impénétrable, et qui donnerait une apparence triste et mélancolique,
si des îles voisines et couvertes de verdure n'étaient là pour
réjouir l'œil de leur aspect. J'ai vu ce lac agité par une tempête,
lorsque le vent élevait l'eau en tourbillons, et offrait une image de
la fureur des flots dans le grand Océan; et les vagues se brisant avec
violence contre le pied de la montagne, où le prêtre et sa maîtresse
furent emportés par une avalanche, et où, dit-on, leurs voix sont
encore entendues quand le vent cesse de souffler pendant la nuit. J'ai
vu les montagnes du Valais et le pays de Vaud: mais cette contrée,
Victor, m'enchante plus que toutes ces merveilles. Les montagnes du
Switzerland sont plus majestueuses et plus étranges; mais il y a un
charme incomparable dans les rives de ce fleuve délicieux. Vois ce
château suspendu sur le précipice; cet autre dans l'île, presque
caché parmi le feuillage de ces arbres charmants; vois maintenant ce
groupe de villageois qui reviennent de leurs vignes, et ce village à
moitié caché dans l'enfoncement de la montagne. Oh! certes, l'esprit
qui habite et veille sur ce lieu, a une âme plus en harmonie avec
l'homme, que ceux qui vivent sur le glacier, ou se retirent sur les pics
inaccessibles des montagnes de notre pays».
Clerval, cher ami! même à présent, je trouve du charme à me rappeler
tes paroles, et à m'arrêter sur l'éloge dont tu es vraiment digne.
C'était un être formé _dans la véritable poésie de la nature_[1].
Son imagination hardie et enthousiaste était tempérée par la
sensibilité de son cœur. Son âme était remplie d'affections
ardentes, et son amitié était de cette nature dévouée et étonnante,
dont le modèle, aux yeux du monde, n'existe que dans l'imagination;
mais la sympathie même de l'homme ne pouvait satisfaire son esprit
ardent. Il aimait avec ardeur les beautés de la nature, que les autres
ne regardent qu'avec admiration.
Il aimait avec passion le bruit de la cataracte; il trouvait un attrait
dans le rocher élevé, dans la montagne, dans le bois épais et
mélancolique, dans ses couleurs et ses formes: ce sentiment, et cet
amour, qui n'avaient pas besoin d'un charme plus éloigné, étaient
entretenus par la pensée: car ce n'était pas à ses yeux qu'il devait,
le plaisir qu'il éprouvait[2].
Et où est-il maintenant? Est-il perdu à jamais cet être doux et
aimable? N'est-il plus cet esprit si fécond; si riche en pensées
hardies et magnifiques, qui formaient un monde dépendant de la vie de
celui qui le créait? N'existe-t-il plus que dans ma mémoire? Non, il
n'en est pas ainsi; ta forme si divinement travaillée, et brillante de
beauté, est déchue; mais ton esprit visite encore et console ton
malheureux ami.
Pardonnez-moi d'épancher ainsi mon chagrin; ces vaines paroles ne sont
qu'un léger tribut que je paie à la mémoire de l'incomparable Henry,
mais elles adoucissent mon cœur, rempli de la douleur que me cause son
souvenir. Je poursuis.
Au-dessus de Cologne, nous descendîmes dans les plaines de la Hollande,
et nous résolûmes de faire en poste le reste de notre route; car le
vent était contraire, et le courant du fleuve trop lent.
Notre voyage perdit ici l'intérêt qui s'attachait à un pays
magnifique; nous fûmes en peu de jours à Rotterdam, d'où nous fîmes
voile pour l'Angleterre. Ce fut le matin d'un jour serein, à la fin de
septembre, que j'aperçus pour la première fois les rochers
blanchâtres de la Grande-Bretagne. Les rives de la Tamise
présentèrent une scène nouvelle; elles sont unies, mais fertiles, et
bordées de villes, dont chacune réveille quelque souvenir. Nous ne
pûmes voir le fort Tilbury sans penser à l'Armada Espagnole; nous
vîmes aussi Gravesend, Woolwich, et Greenwich, lieux dont j'avais
entendu parler, même dans mon pays.
Enfin nous aperçûmes les nombreux clochers de Londres, celui de
Saint-Paul qui s'élève au-dessus de tous, et la Tour si fameuse dans
l'histoire d'Angleterre.
[Note 1: Leigh Hunt's «Rimini».]
[Note 2: Wordsworth's «Tintern Abbey».]
CHAPITRE XVIII
Londres fut notre point de repos; nous résolûmes de rester, plusieurs
mois dans cette ville étonnante et célèbre. Clerval désirait voir
les hommes les plus remarquables de cette époque par leur talent ou
leur génie; mais je n'y attachais qu'une importance secondaire;
j'étais principalement occupé des moyens de recueillir les
renseignements, dont j'avais besoin pour remplir ma promesse. Je
profitai sur-le-champ des lettres d'introduction que j'avais apportées,
et qui étaient pour les philosophes les plus distingués.
Si ce voyage avait eu lieu pendant mes jours d'étude et de bonheur, il
m'aurait fait goûter un plaisir inexprimable; mais mon existence était
traînante, et mon unique but, en visitant ces hommes célèbres, était
de tirer parti de leurs connaissances, pour l'objet auquel ma destinée
était liée d'une manière si terrible. La société était fatigante
pour moi; mais seul, j'étais libre de contempler le ciel et la terre;
la voix d'Henry adoucissait mes ennuis, et je pouvais ainsi m'abuser
moi-même dans une paix passagère. Des visages gais et vifs, au
contraire, ne pouvaient m'intéresser, et reportaient le désespoir dans
mon cœur. Je voyais une barrière insurmontable placée entre mes
semblables et moi; elle était scellée du sang de Guillaume et de
Justine; et mon âme, en se retraçant ces évènements, éprouvait de
mortelles angoisses.
Clerval m'offrait l'image de ce que j'étais autrefois; il était
observateur, et il observait pour son expérience et son instruction. La
différence qu'il remarquait dans les usages, était pour lui une source
inépuisable d'instruction et d'amusement. Il était sans cesse occupé,
et il n'était troublé dans ses plaisirs, que par mon air triste et
abattu. Je tâchais de le lui cacher autant que possible, afin de ne pas
le priver des plaisirs naturels pour celui qui entre dans un nouveau
genre de vie, et qui n'est tourmenté par aucun souci, ni par des
souvenirs amers. Je refusais souvent de l'accompagner, en prétextant un
autre engagement, mais dans le fait pour rester seul. Vers cette
époque, je me mis aussi à réunir les matériaux nécessaires pour ma
nouvelle création: ce fut pour moi le supplice des gouttes d'eau, qui
tombent une à une et continuellement sur la tête. Si ma pensée se
portait sur ce travail, une profonde douleur s'emparait de moi; si une
parole s'y rattachait par quelque allusion, mes lèvres étaient
tremblantes, et mon cœur palpitant. Nous avions déjà passé quelques
mois à Londres, quand nous reçûmes une lettre d'une personne
d'Écosse y qui avait eu l'occasion de nous voir autrefois à Genève.
Il vantait les beautés de son pays natal, et nous demandait si elles
n'auraient pas assez d'attrait, pour nous engager à pousser notre
voyage au nord jusqu'à Perth, où il demeurait. Clerval désirait
vivement accepter cette invitation; et, malgré mon horreur pour la
société, je voulus aussi voir des montagnes, des torrents, et toutes
les merveilles dont la nature se plaît à orner les lieux qu'elle
préfère.
Nous étions arrivés en Angleterre au commencement d'octobre, et nous
étions alors en février. En conséquence, nous nous déterminâmes à
commencer notre voyage vers le nord un mois plus tard. Dans notre
excursion, nous n'avions pas le projet de suivre la grande route
jusqu'à Édimbourg, mais de visiter Windsor, Oxford, Matlock, et les
lacs de Cumberland; et de terminer ce voyage en juillet. J'emballai mes
instruments de chimie et les matériaux que j'avais réunis, avec
l'intention de finir mes travaux dans quelque coin obscur des pays
montagneux de l'Écosse.
Partis de Londres le 27 mars, nous mîmes quelques jours à parcourir
les belles forêts de Windsor. Des chênes majestueux, une multitude
prodigieuse de gibier, et des troupes de daims superbes présentaient
une scène tout-à-fait nouvelle pour nous, qui habitions les montagnes.
De là nous allâmes à Oxford. En entrant dans cette ville, les
évènements, dont elle avait été le théâtre plus de cent cinquante
ans auparavant, se retracèrent à notre esprit. C'est là que Charles
Ier avait rassemblé ses forces. Cette ville lui avait gardé
fidélité, même après que la nation entière eut abandonné sa cause,
pour suivre l'étendard du parlement et de la liberté. La mémoire de
ce roi infortuné, les compagnons de son malheur, l'aimable Fakland,
l'orgueilleux Gower, la Reine, et son fils, donnaient un intérêt
particulier à chaque partie de la ville, qu'on supposait leur avoir
servi d'habitation.
Nous nous plaisions à suivre les traces de l'esprit des anciens temps,
qui semblait y régner encore. Quand bien même ces sentiments
n'auraient pas satisfait notre imagination, la ville était par
elle-même assez belle pour obtenir notre admiration. Les collèges sont
anciens et pittoresques; les rues sont presque magnifiques; et la
bienfaisante Isis, qui la baigne et coule à travers des prés d'une
verdure éclatante, présente une surface douce, qui réfléchit un
assemblage majestueux de tours, de pyramides, et de dômes, relevés en
relief parmi de vieux arbres. J'étais enchanté de cette vue, et,
cependant, je n'éprouvais pas ce plaisir, sans que le souvenir du
passé, et le sentiment de l'avenir n'y joignissent de l'amertume.
J'étais fait pour le bonheur paisible. Dans ma jeunesse, je n'avais
jamais connu le chagrin; et, si je me laissais quelquefois gagner par
l'ennui, la vue des beautés de la nature, ou l'étude de ce qui est
excellent et sublime dans les productions de l'homme intéressait
toujours mon cœur, et avait le pouvoir de m'électriser. Mais je suis
un arbre tombé; le trait a pénétré mon âme; et j'ai senti alors que
je survivrais pour montrer, pendant quelque temps seulement..., le
spectacle déplorable de l'humanité qui succombe, en pitié aux autres,
et en horreur à moi-même.
Nous passâmes beaucoup de temps à Oxford, pour parcourir les environs,
et chercher à reconnaître chaque lieu qui rappelait l'époque la plus
intéressante de l'histoire Anglaise. Nos petits voyages de découverte
étaient souvent prolongés par les objets qui se présentaient
successivement. Nous visitâmes le tombeau de l'illustre Hampden, et la
plaine où périt ce patriote. Un moment, mon âme oublia son
avilissement et ses craintes misérables, pour se livrer aux idées
sublimes de liberté et de sacrifice de soi-même, dont ces lieux
étaient le monument et le souvenir. Un moment, j'osai briser mes
chaînes, et regarder autour de moi avec orgueil et liberté; mais
j'avais été trop profondément blessé, je ne tardai pas, hélas! à
retomber en moi-même, tremblant et sans espoir.
Nous quittâmes Oxford avec regret, pour nous diriger vers Matlock, le
lieu le plus rapproché où nous pussions nous arrêter. Le pays qui est
auprès de ce village, a plus de ressemblance avec le Switzerland; mais
tout est dans une petite proportion, et les vertes collines ne sont pas
couronnées dans l'éloignement par la cîme blanche des Alpes, comme
les montagnes de mon pays natal. Nous visitâmes l'étonnante caverne,
et les petits cabinets d'histoire naturelle, où les curiosités sont
disposées de la même manière que dans les collections qui sont à
Servox et à Chamouny. Ce dernier nom prononcé par Henri me fit
trembler; et je me hâtai de quitter Matlock avec lequel ce lieu
terrible était ainsi associé.
De Derby, en voyageant toujours vers le Nord, nous passâmes dans le
Cumberland et le Westmorland, où notre séjour fut de deux mois. Je pus
alors me croire presqu'au milieu des montagnes de la Suisse. Les petits
monceaux de neige, qui n'étaient pas encore détachés de la partie
nord des montagnes, les lacs, et les sources qui jaillissent au milieu
des rochers, tout ce que je voyais enfin m'était cher et familier. Nous
liâmes, dans ce pays, connaissance avec quelques personnes, qui presque
toutes s'efforcèrent de me rendre au bonheur. Le plaisir de Clerval
était en proportion plus grand que le mien; son esprit s'élevait dans
la société des hommes de mérite; et il trouvait en lui-même plus
d'instruction et de ressources qu'il ne pensait en avoir, lorsqu'il
était avec ses inférieurs. Je pourrais passer ici ma vie, me
disait-il; et parmi ces montagnes, je regretterais à peine le
Switzerland et le Rhin.
Cependant il disait que, si la vie d'un voyageur est remplie de
plaisirs, elle n'est pas cependant exemple de peine. Il n'a pas de
limites dans ses sentiments; et au moment où il commence à jouir du
repos, il se trouve obligé de quitter le lieu où il s'arrêtait avec
plaisir, pour courir après quelqu'objet nouveau, qui engage encore son
attention, et qu'il abandonne aussi pour d'autres nouveautés.
Nous avions à peine visité les différents lacs du Cumberland et du
Westmorland, et pris affection pour quelques-uns des habitants, que nous
fûmes à l'époque du rendez-vous fixé par l'Écossais, notre ami.
Nous nous séparâmes de nos hôtes pour continuer notre voyage. Pour
moi je n'en fus pas affligé. J'avais négligé quelque temps ma
promesse, et je redoutais les effets de la colère du démon. Il pouvait
rester dans le Switzerland, et assouvir sa vengeance sur mes parents.
Cette idée me poursuivait, et me tourmentait à chaque moment, où
d'ailleurs j'aurais trouvé le repos et la paix. J'attendais mes lettres
avec l'impatience d'un homme qui a la fièvre. Étaient-elles en retard?
j'étais malheureux, et accablé de mille frayeurs; arrivaient-elles? je
voyais l'écriture d'Élisabeth ou de mon père, j'osais à peine lire
et m'assurer de mon sort. Quelquefois je pensais que le démon me
suivait, et pourrait hâter ma négligence en assassinant mon compagnon
de voyage. Lorsque j'étais poursuivi de ces idées, je ne voulais pas
quitter Henry un moment; je le suivais comme son ombre, pour le
protéger contre la rage de celui qui me semblait devoir être son
meurtrier: j'étais semblable à l'homme qui s'est souillé d'un crime
énorme, et qui est sans cesse dévoré par le remords. J'étais
innocent; mais j'avais attiré sur ma tête une malédiction terrible,
aussi mortelle que celle du crime.
Je visitai Édimbourg avec indifférence, bien que cette ville soit
digne d'intéresser l'être le plus malheureux. Clerval ne l'aimait pas
autant qu'Oxford, dont l'antiquité lui plaisait infiniment; mais la
beauté et la régularité de la nouvelle ville d'Édimbourg, son
château romantique, et ses environs si délicieux, le palais d'Arthur,
le puits de Saint-Bernard, et les montagnes du Pentland, le consolaient
suffisamment d'avoir changé de place, et le remplissaient de joie et
d'admiration. Pour moi, j'étais impatient d'arriver au terme de mon
voyage.
Nous partîmes d'Édimbourg au bout d'une semaine, en traversant Coupar,
Saint-André, et en longeant les rives du Tay, jusqu'à Perth où notre
ami nous attendait. Peu disposé à rire et à causer avec des
étrangers, ou à adopter leurs sentiments ou leurs projets avec la
bonne humeur qu'on attend d'un hôte, j'annonçai à Clerval que je
désirais faire seul le tour de l'Écosse. «Amuse-toi, lui dis-je; et
que ce lieu soit notre rendez-vous. Je puis être absent un mois ou
deux; mais, je l'en prie, ne t'inquiète pas de ce que je ferai:
laisse-moi un peu de temps dans le repos et la solitude; et lorsque je
reviendrai, j'espère que mon cœur sera soulagé, et plus d'accord avec
ton caractère».
Henry voulut me dissuader; mais il s'aperçut que ma détermination
était bien prise; et il cessa de me faire des remontrances, en me
priant de lui écrire souvent. «J'aimerais mieux être avec toi,
disait-il, dans tes courses solitaires, qu'avec ces Écossais que je ne
connais pas: hâte-toi donc, mon cher ami, de revenir, afin que je
puisse encore me croire dans ma patrie; car pendant ton absence, je me
croirai en exil».
Je me séparai de mon ami, résolu de rechercher quelque lieu écarté
de l'Écosse, et de finir mon travail dans la solitude. Je ne doutais
pas que le monstre ne me suivît, et ne se découvrît à moi, lorsque
j'aurais terminé, pour recevoir sa compagne.
Dans cette résolution, je traversai les pays montagneux du nord, et je
me fixai dans l'une des moins habitées et des plus arides des îles
Orkneys; ce lieu convenait au travail auquel j'allais me livrer, et
n'était guère qu'un rocher, dont les flancs élevés étaient
continuellement battus par les vagues. Le sol était stérile, et
pouvait à peine produire la pâture de quelques misérables vaches, et
le gruau d'avoine de ses habitants, qui étaient au nombre de cinq, et
dont les membres maigres et décharnés témoignaient assez de leur
misère ou de leur souffrance. Les végétaux, le pain, et même l'eau
fraîche étaient des objets de luxe, dont on ne pouvait jouir qu'en les
faisant venir du continent, qui était à une distance d'environ cinq
milles.
Dans toute l'île, il n'y avait que trois chétives chaumières: l'une
d'elles était libre à mon arrivée: je la louai. Elle ne contenait que
deux chambres, dont la malpropreté décelait la plus profonde
détresse. Le chaume était enfoncé, les murs sans plâtre, et la porte
hors de ses gonds. J'ordonnai des réparations à ma nouvelle demeure,
j'y mis quelques meubles, et j'en pris possession: ces dispositions
auraient pu, sans doute, surprendre les montagnards; mais le besoin et
la pauvreté engourdissent tellement leurs sens, qu'ils n'y firent
aucune attention. De cette manière, je vécus sans être observé, ni
dérangé, et je fus à peine remercié de leur fournir des vêtements
et des aliments, tant la souffrance émousse les sensations les plus
simples des hommes!
Dans cette retraite, je consacrais la matinée au travail; mais le soir,
lorsque le temps le permettait, je me promenais sur le bord pierreux de
la mer, prêtant l'oreille au mugissement des vagues qui se brisaient à
mes pieds. C'était une scène à la fois monotone et variée. Je
pensais au Switzerland, si peu semblable à ce cap désolé et
effrayant; à ses montagnes qui sont couvertes de vignes; à ses plaines
qui sont peuplées d'un grand nombre de chaumières; à ses beaux lacs
qui réfléchissent un ciel pur et azuré; et au bruit de leurs vagues
agitées par les vents, égal au plus à celui d'un enfant qui joue, en
comparaison des mugissements du vaste Océan.
Au moment de mon arrivée, je partageai ainsi mon temps; mais plus
j'avançais dans mon travail, plus j'éprouvais d'horreur et de
dégoût. Tantôt je ne pouvais prendre sur moi d'entrer dans mon
laboratoire pendant plusieurs jours; tantôt je travaillais nuit et
jour, afin d'achever mon ouvrage. L'opération, à laquelle je me
livrais, n'offrait que des dégoûts. Pendant mon premier essai, une
sorte d'enthousiasme frénétique m'en avait dissimulé l'horreur; mon
esprit n'envisageait que le résultat de mon travail, et mes yeux
n'étaient frappés que des progrès. Maintenant j'étais de sang-froid,
et je succombais souvent devant l'ouvrage de mes mains.
Dans cette situation, adonné au plus odieux travail, plongé dans une
solitude où rien ne pouvait détourner mon attention de la scène qui
m'occupait, je devins inégal, je perdis tout repos, et j'éprouvai une
irritation de nerfs. À tout moment je craignais de rencontrer mon
persécuteur. Quelquefois je m'asseyais les yeux fixés sur la terre,
pour ne pas voir, en les levant, l'objet dont j'étais si effrayé. Je
prenais soin de ne pas m'écarter de la présence de mes semblables,
dans la crainte qu'il ne vînt seul réclamer sa compagne.
Cependant je continuais mon travail, et je l'avais même déjà
considérablement avancé. J'envisageais le moment où il serait
terminé, avec un espoir mêlé de trouble et d'ardeur dont je n'osais
me rendre compte, mais auquel venait se joindre d'obscurs pressentiments
de malheurs, assez terribles pour jeter le trouble dans mon cœur.
CHAPITRE XIX
J'étais assis un soir dans mon laboratoire. Le soleil était couché
depuis long-temps, et la lune s'élevait de la mer; il n'y avait plus
assez de jour pour que je pusse continuer mon ouvrage. Je le suspendis,
incertain si je le laisserais pendant la nuit, ou si je me hâterais de
le terminer en m'y livrant sans relâche. En ce moment, une foule de
réflexions se présentèrent à mon esprit, et me conduisirent à
considérer les effets du travail auquel je m'adonnais. Trois années
auparavant, j'avais travaillé au même objet, et j'étais parvenu à
créer un démon, dont la cruauté sans égale avait désolé mon cœur,
et l'avait à jamais rempli des remords les plus cuisants. J'allais
maintenant former une autre créature, dont je ne pouvais prévoir le
caractère; elle pouvait devenir dix mille fois plus perverse que son
compagnon, et se complaire au meurtre et au mal. Celui-ci avait juré de
quitter le voisinage de l'homme, et de se cacher dans des déserts; mais
elle n'avait pris aucun engagement. Destinée, suivant toute apparence,
à devenir un animal pensant et raisonnant, ne pouvait-elle pas refuser
de consentir à un pacte antérieur à sa création?
L'un et l'autre pourraient même se haïr: la créature, qui avait
déjà reçu la vie, était choquée de sa propre difformité: ne
pourrait-elle pas en concevoir une plus grande horreur, lorsqu'elle
serait offerte à ses yeux sous la forme d'une femme? La nouvelle
créature pourrait aussi se détourner de l'autre avec dégoût, en
voyant la beauté supérieure de l'homme; elle pourrait quitter le
monstre; et lui, seul pour la seconde fois, ne serait-il pas exaspéré
de cet affront nouveau? Supporterait-il d'être abandonné par un être
d'une espèce semblable à la sienne?
Si même ils quittaient l'Europe pour aller dans les déserts du nouveau
monde, un des résultats inévitables de ces sympathies dont le Démon
avait besoin, serait la naissance de leurs enfants, souche d'une race de
démon qui se propagerait sur la terre, et pourrait rendre l'existence
même de l'espèce humaine précaire et pleine de terreur. Avais-je le
droit, pour mon propre intérêt, d'infliger cette malédiction sur les
générations à venir? J'avais été touché auparavant par les
sophismes de l'être que j'avais créé; j'avais été effrayé de ses
menaces infernales; mais aujourd'hui, pour la première fois,
j'envisageais le danger de ma promesse; je frissonnai en pensant que les
siècles à venir me maudiraient comme leur fléau; moi qui, dans mon
égoïsme, n'avais pas craint d'acheter ma tranquillité personnelle au
prix, peut-être, de l'existence de toute la race humaine.
Je tremblais, je me sentais défaillir, lorsque, en levant les yeux,
j'aperçus, à la clarté de la lune, le Démon auprès de la fenêtre.
Il sourit en me voyant occupé de la tâche qu'il m'avait imposée: mais
ce sourire était horrible. Ce n'était que trop vrai: il m'avait suivi
dans mes voyages; il avait habité les forêts, il s'était caché dans
les cavernes ou dans les bruyères vastes et désertes; et il venait
maintenant observer mes progrès, et réclamer l'accomplissement de ma
promesse. Au moment où je le regardai, sa figure exprimait le dernier
degré de la perversité et de la perfidie. Je pensai, avec une sorte de
démence, à la promesse que j'avais faite de créer un être semblable
à lui; la fureur s'empara de moi, et je brisai en plusieurs morceaux
l'objet de mon travail. Le malheureux me vit détruire la créature de
l'existence de laquelle dépendait son bonheur, et il s'éloigna en
poussant un cri de désespoir et de vengeance.
Je quittai le laboratoire; j'en fermai la porte à clef, et je fis, en
moi-même, le vœu solennel de ne reprendre jamais mes travaux; et
alors, à pas tremblants, je me dirigeai vers mon appartement. J'étais
seul; personne n'était auprès de moi pour dissiper mon chagrin, et
calmer les pensées les plus terribles sous lesquelles je succombais.
Pendant plusieurs heures, assis près de ma fenêtre, je fixai les yeux
sur la mer: elle était presqu'immobile; les vents se taisaient, et
toute la nature reposait à l'éclat paisible de la lune. Quelques
vaisseaux pêcheurs paraissaient seuls; et, de temps en temps, la douce
brise apportait les voix des pêcheurs qui s'appelaient entr'eux. Je
jouissais de ce silence, sans sentir à peine combien il était profond,
quand mon oreille fut tout à coup frappée par un bruit de rames qui
touchaient le bord, et par celui d'une personne qui s'approchait de mon
habitation.
Quelques minutes après, j'entendis ma porte crier, comme si l'on
cherchait à l'ouvrir doucement. Je tremblais de la tête aux pieds;
agité par le pressentiment de ce qui allait arriver, je voulus appeler
un des paysans qui demeurait dans une chaumière peu éloignée de la
mienne; mais, succombant à un sentiment de faiblesse, du genre de ceux
qu'on éprouve si souvent dans des rêves effrayants, lorsqu'on
s'efforce de fuir un danger dont on est menacé, je restai attaché à
la même place.
Bientôt j'entendis le bruit des pas le long du passage; la porte
s'ouvrit; et je vis le malheureux qui m'était si redoutable. Il ferma
la porte, s'approcha de moi, et dit d'une voix étouffée:
«Quelle est votre intention en détruisant l'ouvrage que vous
commenciez? Osez-vous rompre votre promesse? J'ai supporté la fatigue
et la misère: j'ai quitté le Switzerland avec vous; je me suis
traîné le long des bords du Rhin; j'ai erré sur le sommet des
montagnes qui l'avoisinent, et parmi ces îles couvertes de saules; j'ai
habité plusieurs mois dans les bruyères de l'Angleterre, et au milieu
des déserts de l'Écosse. J'ai enduré des fatigues inouïes, le froid,
et la faim; osez-vous détruire mes espérances»?
--«Éloigne-toi! je romps ma promesse; jamais je ne consentirai à
créer un autre être, qui t'égale en difformité et en méchanceté».
--«Esclave, j'ai jusqu'à présent raisonné avec toi; mais tu m'as
prouvé que tu étais indigne de ma condescendance. Souviens-toi que
j'ai le pouvoir; tu te crois à plaindre; apprends donc que je puis te
rendre si malheureux, que la lumière du jour te sera odieuse. Tu es mon
Créateur, mais je suis ton maître; obéis»!
--«L'heure de ma faiblesse est passée, et le terme de ta puissance est
venu: tes menaces ne peuvent me porter à consentir à un acte de
faiblesse; bien loin de là, elles me confirment dans la résolution de
ne pas te créer une compagne, qui ne serait que la complice de tes
crimes. Mettrai-je, de sang-froid, sur la terre un Démon, qui ne trouve
de plaisir que dans la mort et le malheur. Éloigne-toi! Je suis
inébranlable, et ce que tu diras ne sera propre qu'à exciter ma
fureur».
Le monstre vit ma détermination sur ma figure, et grinça les dents
dans sa rage impuissante. «Eh quoi! s'écria-t-il, l'homme peut presser
une femme contre son sein, l'animal à sa compagne; et moi, je serai seul
dans la nature! J'avais des sentiments d'affections, et ils ont été
payés par la haine et le mépris. Homme, tu peux me haïr; mais
prends-y garde! Ta vie se passera dans la crainte et la douleur;
bientôt ton cœur sera frappé du trait qui doit te priver à jamais du
bonheur. Dois-tu être heureux, tandis que je languis sous le poids de
mon malheur? Tu peux anéantir mes autres passions; mais j'aurai
toujours la vengeance.... la vengeance, désormais plus chère que la
lumière ou la vie! Je puis mourir; mais avant ma mort, toi, mon tyran
et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemple ta misère».
--«Prends-y garde; car je suis sans crainte, et par conséquent
puissant. J'épierai avec la ruse du serpent, et je blesserai avec son
venin. Homme, tu te repentiras des maux que tu prépares».
--«Tais-toi, Démon; et n'empoisonne pas l'air par tes paroles
criminelles. Je t'ai déclaré ma résolution, et je ne suis pas assez
lâche pour céder à les menaces. Laisse-moi; je suis inexorable».
--«C'est bien. Je pars; mais souviens-toi que je serai avec toi la nuit
de ton mariage».
Je m'élançai en m'écriant: «Monstre! avant que tu ne signes mon
arrêt de mort, tâche d'être en sûreté toi-même».
Je voulus le retenir; mais il m'échappa, quitta la maison à la hâte,
et en peu d'instants, il fut dans son bateau. Je le vis fendre les eaux
avec la rapidité de la flèche, et je le perdis bientôt de vue au
milieu des vagues. Un profond silence régnait autour de moi; mais ses
paroles retentissaient à mes oreilles. Dans ma rage, je brûlais de
poursuivre celui qui me privait du repos, et de le précipiter dans
l'Océan. Je parcourus ma chambre en tous sens, à pas précipités et
hors de moi, pendant que mon imagination me présentait mille tableaux
propres à me tourmenter et à me déchirer. Pourquoi ne l'avais-je pas
suivi? Pourquoi n'avais-je pas engagé avec lui un combat mortel? Je
l'avais laissé partir, et il s'était dirigé vers le continent. Je
frissonnai en pensant quelle pourrait être la première victime
sacrifiée à son insatiable vengeance. Et alors je me rappelai ces
paroles: «_Je serai avec toi la nuit de ton mariage_». C'était donc
à cette époque qu'était fixé le terme de ma destinée. Je devais
mourir à cette heure, satisfaire et éteindre à la fois sa
perversité. Je n'en tremblai pas; mais venant à penser à ma chère
Élisabeth, à ses larmes, et au chagrin éternel qu'elle éprouverait,
en voyant son amant si cruellement arraché de ses bras... je sentis
couler des larmes, les premières que j'eusse versées depuis plusieurs
mois; et je résolus de ne pas succomber devant mon ennemi sans une
résistance complète.
La nuit s'écoula, et le soleil s'éleva de l'Océan: je fus plus calme,
si l'on peut appeler calme celui dont la rage violente se change en un
profond désespoir. Je quittai la maison, théâtre horrible de la
dispute de la veille, et je me promenai sur le bord de la mer, qui me
semblait une barrière insurmontable entre mes semblables et moi. Je
formais le désir de pouvoir passer ma vie sur ce rocher stérile, dans
l'ennui, mais du moins certain de ne pas être frappé de douleur par
quelque catastrophe soudaine. En revenant au milieu des hommes, je
devais m'attendre à être sacrifié, ou à voir ceux que j'aimais le
plus mourir de la main d'un Démon, que j'avais créé moi-même.
Je me promenais dans l'île comme un spectre inquiet, séparé de tout
ce qu'il aimait, et malheureux de cette séparation. Vers midi, à
l'heure où le soleil est le plus élevé, je m'étendis sur le gazon,
et je m'endormis profondément. Je n'avais pas dormi de toute la nuit
précédente; mes nerfs étaient agités, et mes yeux échauffés par la
veille et la douleur: je fus rafraîchi par ce sommeil. En me
réveillant, je crus appartenir encore à une race d'êtres humains
semblables à moi-même; et je me mis à réfléchir avec plus de calme
à ce qui s'était passé. Cependant, les paroles du Démon
retentissaient toujours à mes oreilles comme la cloche de la mort;
elles paraissaient être l'effet d'un songe, mais d'un songe distinct et
oppressif comme une réalité.
Le soleil était déjà fort avancé dans sa course; mais je me tenais
encore sur le rivage, et j'étais à manger un gâteau d'avoine pour
apaiser ma faim dévorante, lorsqu'un bateau pêcheur s'arrêta près de
moi, et m'apporta un paquet qui contenait plusieurs lettres de Genève,
et une de Clerval, mon ami, qui m'engageait à le rejoindre, en me
disant qu'il y avait près d'un an que nous étions partis du
Switzerland, et que nous n'avions pas encore visité la France. Il me
priait donc de quitter mon île solitaire, et de venir au bout d'une
semaine le trouver à Perth, où le plan de nos voyages pourrait être
concerté. Je fus rappelé à la vie par cette lettre, et je me
déterminai à quitter mon île deux jours après.
Cependant, avant de partir, j'avais à faire une chose dont l'idée me
causait un frissonnement. Il fallait emballer mes instruments de chimie;
pour cela, entrer dans la chambre qui avait été le théâtre de mon
odieux travail, et toucher ces ustensiles à la vue desquels je
pâlissais. Le lendemain matin, au point du jour, je rassemblai tout mon
courage, et j'ouvris la porte de mon laboratoire. Les débris de la
créature qui était à moitié terminée, et que j'avais détruite,
étaient, dispersés sur le plancher; en les voyant, j'éprouvai presque
le même sentiment, que si j'avais déchiré en lambeaux la chair
vivante d'un être humain. Je m'arrêtai pour me recueillir, et
j'entrai, après un moment, dans la chambre. J'en enlevai les
instruments d'une main tremblante; mais je réfléchis qu'il ne fallait
pas y laisser les débris de mon ouvrage pour exciter l'horreur et le
soupçon des paysans; et, en conséquence, je les mis dans un panier
avec une grande quantité de pierres, et je les emportai dans le dessein
de les jeter dans la mer, cette nuit même. En même temps je m'assis
sur le rivage, et je me mis à nettoyer et à arranger mes appareils de
chimie.
Jamais révolution n'avait été plus complète que celle qui avait eu
lieu dans mes sentiments depuis le soir de l'apparition du Démon.
Auparavant, j'avais considéré ma promesse avec un profond désespoir,
mais comme un engagement qui devait être rempli, quels qu'en fussent
les résultats; maintenant il me semblait que le voile qui était sur
mes yeux avait été arraché, et je voyais clairement pour la première
fois. L'idée de recommencer mes travaux ne se présenta pas à mon
esprit un seul instant; la menace que j'avais entendue, pesait sur mes
pensées, sans qu'elle me portât à réfléchir qu'un acte volontaire
de ma part pourrait la détourner. J'avais décidé en moi-même, que la
création d'un être semblable au premier Démon que j'avais formé,
serait un acte du plus vil et du plus atroce égoïsme; et je bannis de
mon esprit toute pensée qui pût mener à une conclusion différente.
Entre deux et trois heures du matin, la lune se leva. Je mis alors mon
panier dans un petit esquif, et je m'éloignai du rivage à environ
quatre milles. La scène était solitaire: il y avait bien quelques
bateaux qui regagnaient le Continent, mais je m'en tins éloigné. On
aurait dit que j'allais commettre un crime horrible: j'évitais avec une
inquiétude mortelle toute rencontre avec mes semblables. En même
temps, la lune, qui auparavant avait été claire, fut couverte
tout-à-coup d'un nuage épais. Je profitai de ce moment d'obscurité
pour jeter mon panier dans la mer; je prêtai l'oreille au bruit qu'il
faisait en s'enfonçant, et je quittai la place que j'avais choisie pour
cette opération. Le ciel se couvrit; mais l'air, refroidi seulement
par le vent nord-est qui venait de s'élever, ne cessait pas d'être pur.
Je ressentais une fraîcheur qui me parut si agréable, que je résolus
de rester plus longtemps sur l'eau. Je fixai le gouvernail dans une
position directe, et je m'étendis au fond du bateau. La lune était
cachée par les nuages; tout était obscur; je n'entendais que le bruit
de la barque, dont la quille fendait les vagues; bercé par le murmure,
je m'endormis bientôt d'un profond sommeil.
Je ne sais combien de temps je restai dans cette situation; mais, en
m'éveillant, je m'aperçus que le soleil était déjà à une hauteur
considérable. Le vent était violent, et les vagues menaçaient
continuellement d'engloutir mon petit esquif. Je pensai que le vent
soufflant du nord-est, devait m'avoir entraîné loin de la côte d'où
j'étais parti. Je fis tout ce que je pus pour changer de direction,
mais je ne tardai pas à reconnaître que le moindre effort aurait pour
effet de submerger le bateau.