Je ne croyais pas pouvoir sortir jamais de mon hébétude, du coma dans

lequel j’étais enlizé, lorsqu’un matin dont je me souviendrai toujours,

un matin de février, alors que le ciel était couleur de pansement

sale, et que la nue blennorrhagique éjaculait itérativement les mucus

jaunâtres de ses dernières neiges fondues, je me sentis poigné par

une sensation inusitée, par une détresse plus forte encore que les

autres et jusque-là inconnue. Mon âme paraissait s’être ouverte à

l’intérieur comme un sillon, une cicatrice d’humeur froide mal fermée,

et je restai pantelant, transi, l’esprit et la chair en désarroi, comme

si quelque insidieuse et vénéfique scrofule s’était glissée dans mes

veines grelottantes. Cela dura une, deux, trois heures, peut-être, je

ne sais plus. Il faisait grand jour, et cependant je haletais dans une

ténèbre à ce point dense et opaque, Messieurs, qu’elle me semblait

solide et que je m’efforçais à l’entamer, de la déchirer avec mes

dents. Puis, tout à coup, au moment même où j’allais hurler, appeler

mon valet de chambre, une révulsion! J’étais debout, me secouant,

halluciné, affolé, cherchant je ne sais quoi de mes mains tendues, me

tordant les doigts, de l’écume aux lèvres, avec, en mon être, tout

le hourvari d’une lamentation intérieure qui ne pouvait cependant se

traduire par aucun cri. Eh bien! savez-vous ce que je cherchais, sans

presque en avoir conscience? Oh! c’est à peine si j’ose le dire. Je

cherchais à étrangler quelqu’un!... Oui, je sentais que si j’avais eu

là, devant moi, un corps humain, un corps de femme, de préférence, cela

m’eût calmé sur l’heure, cela eût détendu immédiatement la contraction

forcenée de mes muscles et de mes nerfs. Ah! pouvoir nouer l’étreinte

implacable de mes phalanges autour d’un cou, d’un col blanc à la chair

fine et jeune, et le stranguler lentement, lentement, en d’impossibles

joies, en d’ineffables délices... Et pendant tout le reste de la

matinée, je me roulai à terre, barrissant d’impuissance et de rage. On

me releva en syncope. Depuis ce jour, je n’osai plus sortir de chez

moi. Vous comprenez: ces cous de jeune fille que je me remémorais,

ces tiges graciles et tièdes et satinées, entrevues jadis dans Paris!

Je n’aurais pu y résister, j’aurais sûrement fait un malheur. Et

l’infernal supplice, l’inexorable crucifixion commencèrent pour moi.

Las de lutter, un jour, je fis venir des médecins à qui je contai tout;

je me traînai à leurs pieds, les suppliant d’abolir cette effroyable

hantise, de me tirer de ce gouffre gorgonien. Quelques-uns essayèrent

des thérapeutiques impossibles, flairèrent mes crachats, examinèrent

mes selles, goûtèrent mes urines, parlèrent de neurasthénie, me

conseillèrent la campagne, la vie des brutes, et d’autres ne revinrent

pas.

Un d’entre eux, cependant, me révéla une chose stupéfiante à laquelle

je n’avais pas pensé jusque-là.—Vous êtes, me dit cet homme, une

victime de la civilisation. Stimulé par les récentes littératures,

vous vous êtes mis en devoir de réaliser les types les plus alléchants

qu’elles venaient de fomenter. Alternativement, vous avez été des

Esseintes ou M. de Phocas, et vous avez lu sans doute _De l’assassinat

considéré comme un des beaux-arts_, de Quincey. Ainsi vous parveniez

au palier suprême de l’affinement mental; vous aviez parcouru enfin

le cycle qui va du primate à ces individus parachevés. Mais il est

un point ultime qu’on ne franchit jamais sans catastrophe, mon cher

client, car la Nature, comprenant très bien que l’être qu’elle a

suscité, comme tous les autres pour des besognes déterminées, va lui

échapper si son intellect s’élargit encore, la nature _naturante_ le

réfrène avec sa brutalité coutumière, donne un brusque coup de mors

sur ses maxillaires douloureux. Par une régression terrible, elle

le ramène brusquement en arrière, à l’état de l’homme primitif, et

substitue ainsi à toutes ses aspirations d’artiste trop compliqué

le goût initial, le besoin inné de tuer qui se trouve présentement

enseveli au fond de la plupart des occidentaux sous les alluvions de

trente siècles de culture. Depuis ce moment, l’individu,—vous-même,

en l’occurrence—redevient l’anthropoïde ancestral, le grand bimane

carnassier: il lui faut tuer, tuer, car tuer était jadis le plus

divin des plaisirs..... Et il me quitta sans laisser derrière soi la

moindre ordonnance, mais en exigeant deux mille francs pour prix de sa

consultation.

Je restai plongé dans ma ténèbre, enlinceulé dans mes rouges visions

d’assassinat. Une idée secourable accourut néanmoins. Pourquoi ne

tromperais-je pas mon hallucinant désir, mon torturant besoin par

l’artifice? Je commandai donc un mannequin à un de ces industriels

spéciaux qui fabriquent des femmes en caoutchouc, ayant toutes

les apparences de la vie, et, qualité suprême, _ne parlant pas_,

qui confectionnent des Junons en vulcanite et des Anadyomènes en

gutta-percha pour enchanter l’esseulement des navigateurs. Le négociant

fit un chef-d’œuvre. C’était à s’y méprendre la réalisation du fameux

portrait de Miss Siddons, de Gainsborough. Ce cou de patricienne, de

grande aristocrate du siècle dernier qu’on se représente effleurant, du

galop ramassé de son alezan, les gazons froids, les allées guindées des

parcs anglais vernissés par la pluie dolente et paresseuse! Vous vous

rappelez les vers de Chénier cités par Musset, n’est-ce pas, Messieurs?

....Un cou blanc, délicat

Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.

C’était ça. Ah! les voluptés paroxystes que je goûtai d’abord. Mes

doigts, serrés comme le collier d’une cangue, comme un carcan de

bronze, s’enfonçaient par gradations lentes, par pressions savantes et

calculées, dans le caoutchouc, à qui mon imagination avait enjoint

d’être la pulpe fraîche et satinée d’un col de patricienne. Et puis,

elle tirait la langue ma femme en simili, car le fabricant lui en avait

mis une, en basane cramoisie, et des cris gutturaux se bousculaient

dans le larynx de baudruche. Pendant huit jours, je crus avoir sinon

vaincu mon mal, tout au moins transigé avec lui. Et mes domestiques

me ramassèrent trois fois évanoui aux pieds du mannequin. Mais un

soir l’impérieuse nécessité, l’injonction terrible revinrent plus

formelles. Quasi fou, pressentant que j’allais succomber, je me jetai

dans le Sud-Express. Où allais-je? questionnerez-vous. Ah! C’était

bien simple, je m’expédiais en Espagne, dans l’espoir d’y soudoyer le

bourreau pour le remplacer le jour où l’on exécuterait une femme, car

on étrangle là-bas. Vous saisissez: le garrot d’acier, c’eût été mes

doigts de métal... J’aurais serré doucement, doucement, sans à coups,

avec une précision savante, pendant que tout se serait fondu dans

mon être comme au contact d’une flamme voluptueuse qui eût léché mes

nerfs avec ses langues caressantes. Peut être aurais-je été pacifié du

coup. Mais je n’avais pas de chance, la dernière anarchiste, une jeune

fille de dix-sept ans, venait d’être suppliciée avec sa mère, il n’y

avait pas une semaine, à l’occasion de la majorité du roi. Il fallait

attendre et c’était impossible. Un psychiatre ibérique, consulté

par moi en désespoir de cause, me conseilla de tuer des animaux ou

d’assister à leur supplice. Je me rendis à deux ou trois corridas...

J’en sortis avec la nausée. Ces matadors aux fesses proéminentes,

fanfreluchés comme des filles de maisons closes, encaustiqués de

pommade, qui croupionnaient dans l’arène, avec leurs passequilles et

leurs passementeries d’hommes de joie, me rappelèrent les gitons

d’antan. La foule hystérique, déferlante et pâmée à la vue du sang,

me fit fuir avec le seul regret qu’il ne fût pas possible de lâcher

sur elle une quinzaine de tigres à l’issue du spectacle. Je revins en

France, et, de suite, me précipitai dans un tir aux pigeons. En peu

de temps je devins un fusil sensationnel, un fusil capable d’effacer

le roi de Portugal lui-même, et je ne tardai pas à être de toutes

les chasses retentissantes. Je fus héroïque, car, pour abattre par

centaines les perdreaux et les faisans, j’allai jusqu’à supporter la

conversation de nos grands propriétaires, de nos financiers fameux et

des potentats en balade. Il fallait me voir! Je tirais sans relâche,

ne manquant jamais, courant ensuite devant les porte-carniers pour

ramasser moi-même les bestioles blessées. Je les soulevais délicatement

d’une main, de l’autre, j’enserrais le col, et je nouais, je tordais

mes doigts en trépignant, pendant qu’un tumulte de cris rugissait dans

ma poitrine. Ah! c’était bon, bien bon! Je me souviens de l’une d’elles

tombée dans un sillon. Elle agonisait, les plumes hérissées, gonflées

comme par un vent intérieur, le gorgerin rougeâtre secoué de spasmes,

l’œil se vitrifiant lentement, tandis que le bec, jusque-là convulsé

par un trismus, s’ouvrait, tout à coup, pour laisser passer la langue

qui jeta trois appels, trois stridulations de souffrance et d’effroi

démesuré. Je courus sur elle... je l’emportai dans une clameur, dans

un bramellement de plaisir et, les bras coulés entre les jambes, à

demi-courbé, je l’étranglai, je comprimai mes poignets avec mes genoux

pour avoir plus de force... On m’avait vu.

—Quel chasseur vous faites! C’est plaisir de vous inviter; vous avez

le feu sacré, au moins, me dit, avec une tape amicale sur l’épaule, le

baron Cormoran.

A quinze jours de là, je tombai malade. Ce fut une nuit sans fin,

mais béate. Il me semblait exister sous un tunnel indéfini, dans une

agonie latente que pas un rêve, pas un phantasme ne vinrent troubler.

Ah! Comme c’était délicieux et confortant. Pourquoi, pourquoi, cette

nuit n’a-t-elle pas duré toujours? Pourquoi en suis-je sorti? Sans

doute pour connaître de nouvelles tortures, car lorsque je revins à

l’intelligence, je m’estimai guéri, libéré, rédimé définitivement. Eh

bien! non, je ne l’étais pas. Je n’avais fait que changer de bagne,

passer entre les mains d’un nouveau tourmenteur.

La Nature, que j’avais combattue jadis, s’était dit sans doute

que ma volonté était plus forte que la sienne, et que jamais je

n’obtempérerais pour devenir l’étrangleur passionnel qu’elle avait

décrété que je fusse. Elle s’y prit plus sournoisement, cette fois,

avec une politique bien supérieure. Au lieu de tuer comme moi,

insinua-t-elle, au lieu de massacrer au grand jour avec impudeur

et cynisme; au lieu de supplicier les êtres avec furie, maëstria

et sadisme, ainsi que je le fais, pourquoi ne tuerais-tu pas sans

risque avec beaucoup de ruse et plus de science encore, en protestant

à chaque minute de la pureté de tes intentions ou en affirmant ton

droit légitime à agir ainsi, comme la Société, par exemple? Regarde,

la Société tue tous les jours, par la guerre, l’usine, l’alcool,

la famine, la diffusion de la bêtise, la misère, la caserne et

la prostitution. Pourquoi, diable ne ferais-tu pas comme elle,

puisqu’en l’occurrence, il y aurait volupté pour toi? Avec un peu de

savoir-faire et de l’audace tu t’en tireras certainement.

A son égal, tu as de la surface, de la respectabilité acquise, qui

donc songera jamais à t’incriminer? Et puis, même, si tu te faisais

prendre, tu n’aurais qu’à arguer que tu as pratiqué en petit, toi,

ce qu’elle pratique en grand. Pense à ses mensonges et à ses crimes

coutumiers. Si un jour elle te traîne devant un de ses tribunaux, en

te reprochant de l’avoir attaquée, de lui avoir nui grièvement, tu

pourras lui rétorquer: Ta justice est en équilibre instable sur pas

mal de principes dont l’un en particulier énonce: _Nul n’a le droit

de se faire justice soi-même_; or, pourquoi t’élèves-tu contre moi,

prétends-tu me juger, toi, Société, qui, en l’espèce, es juge et

partie? Pourquoi t’accordes tu à toi-même, Entité mal venue, le droit

que tu refuses aux individus?... Tu vois, ricanait la Nature, la Nature

scélérate que j’avais voulu égorger jadis, tu n’as rien à craindre,...

rien à redouter, même des Cours de Justice...

J’étais vaincu par le lumineux de cette argumentation. Je résolus donc

de plagier la Société au plus près et d’assassiner avec une maîtrise et

une duplicité au moins équivalentes. Pourquoi ne l’aurais-je pas égalée

en hypocrisie? _Bourgeois, riche, d’une honorabilité indiscutée, je me

déterminai à pratiquer l’attaque nocturne sur les rôdeurs._ C’était

de tout repos. D’ailleurs, il y avait assez longtemps, n’est-ce pas,

qu’ils la pratiquaient, eux, sur les Bourgeois? Pourquoi leur laisser

les joies et le bénéfice de l’attaque nocturne? Ne convenait-il pas

d’enlever ce privilège à la classe réprouvée comme le Tiers-État lui

avait enlevé un à un tous ceux dont la Révolution l’avait un moment

nantie.

Je sortis donc un soir dans l’équipage ordinaire du monsieur cossu.

Une énorme chaîne d’or coupait en deux, comme un équateur coruscant,

la sphéricité de mon abdomen: large ventraille rebondie obtenue à

l’aide de force étoupes. Ma cravate était avantagée d’un diamant qui

eût ravalé ceux du Padischah ou de M. Gérault-Richard, et mes doigts

s’adornaient d’une véritable bijouterie d’archevêque. Dans la poche

de côté de mon pantalon, une merveille de revolver, un «_Smith and

Wesson_», plat et long, au mécanisme impeccable, caressait ma main

de son frais contact et de l’ébène quadrillé de sa crosse. Je pris

l’omnibus et descendis dans une de ces rues pestilentes et noires qui,

comme un intestin engorgé, s’enroulent et sinuent sur elles mêmes,

autour des Halles. Il y avait là justement un hôtel à filles. Je les

regardais venir de loin, marchant à pas précipités, se retournant pour

voir si l’homme qui suivait leurs jupes boueuses ne transitait pas par

ailleurs. Il y en avait de jeunes, des gamines presque et d’autres qui

étaient pour le moins sexagénaires, mais toutes avaient cette figure

d’uniforme vieillesse, ces traits sans âge, cette chair bleutée, ces

joues cuites et ces yeux éraillés que donnent l’alcool, la misère,

et les coups des hommes. Toutes les catégories sociales défilaient

d’ailleurs à leur suite: Il y avait des ouvriers qui secouaient leur

pipe à la porte du bouge et des bourgeois qui, hâtivement, retiraient

leurs gants ou leur décoration. Parfois, un homme entrait avec deux

ou trois filles pour sa consommation personnelle. Je vis même poindre

un gentleman, d’une trentaine d’années, qui venait de faire arrêter

son coupé au coin du boulevard pour marcher derrière une horrible

souillasse, et qui, sans doute, lui murmurait des saletés dans le

cou, car subitement la larve qui l’accompagnait détala après avoir

crié.—Ah! ben non, pas avec toi, t’es trop cochon... Plus loin,

claudiquait un vieux cassé et cacochyme qui ne pouvait presque plus

marcher, qui s’appuyait sur une canne, et qu’une petite, gibbeuse et

presque chauve, les cheveux dévorés par le mercure, soutenait aux

épaules. Un quart d’heure après, les hommes sortaient, jetant des

regards inquiets sur leur tenue, comptant leur argent pour voir si on

ne les avait pas entôlés; puis, sur leurs talons, surgissait la femme

qui scrutait de l’œil la rue déserte pour s’assurer qu’elle était vide

d’agents. C’était l’ordinaire défilé des amours de fange et de sentine:

les lamentables, les déshérités, qui s’en vont là trouver l’exutoire

requis par la Nature, les bourgeois à qui le contact journalier de

leurs épouses donne du goût pour la chair des plus viles prostituées,

et puis ceux que le vice malmène jusque dans l’ultime vieillesse, les

petits vieux qu’on a couchés et bordés, le soir, les vieux bien propres

de _Sainte Périnne_ ou _des Petits Ménages_ que la police recueille

là, parfois, surinés par la gigolette ou ayant évacué leur âme, près

de la cuvette d’ordures, dans un hoquet trop fort, dans une secousse

trop véhémente d’immonde salacité; d’autres encore, ceux à qui le

galetas empuanti par l’odeur des sexes, le taudion plein de punaises,

le parquet ponctué de taches obscènes, les draps séreux et la fille

engluée, peuvent seuls procurer l’extase suprême et le taraudant

frisson.

Ce soir-là, je fus accosté par une prostituée.

—_Fais-tu voyeur_ ou _fais-tu moineau_? me dit-elle... Ça ne te coûtera

pas cher...

Faire voyeur, je savais ce que cela voulait dire; faire moineau, je

l’ignorais. Elle m’instruisit, car elle avait le don des métaphores et

sa métonymie était pertinente: cela devait s’entendre tout simplement

d’imiter les passereaux qui, au bord d’un toit, ne s’attardent pas à

leurs amours, fruitent leurs femelles et puis déguerpissent.

Lorsque je fus dans l’hôtel, je formulai hautement toute ma répugnance

à faire moineau.

La prostituée répliqua:

—Alors pour la _voyure_, mon petit, c’est un louis au patron et deux

thunes pour moi. Mais tu vas _rigoler des châsses_ sur quelque chose

d’épatant... La princesse est justement en mains... Tu sais... on dit

que c’est la Cobourg... une fille du roi des Belges...

Je tressaillis... et j’éclairai. Deux minutes après, l’œil collé à un

trou de la muraille, j’assistai à une scène bien faite pour porter au

dernier degré de l’exaltation cérébrale un intellectuel comme moi, qui

ne poursuit en toutes choses que l’insolite, l’infini ou l’absolu.

Une femme grande, trente-cinq ans peut-être, bien en chair, d’une

merveilleuse beauté brune, aux yeux d’ombre phosphorescente, aux

cheveux de ténèbre odorante, était couchée sans un mouvement, rutilante

de pierreries, pavée de bijoux, sur une carpette mangée d’usure,

sur un tapis rongé de pelade et maculé de taches séminales. Vêtue

seulement d’une chemise et d’un pantalon d’arachnéennes dentelles,

une demi-douzaine de filles en haillons visqueux, choisies sans

doute parmi les plus repoussantes, s’acharnaient sur elle. Les

prostituées tournaient autour de la chambre comme des hyènes encagées,

fonçaient subitement sur le corps prostré, reculaient pour revenir et

l’enserrer, épileptiques, dans des spires de démoniaques, dans des

orbes d’hallucinées, se battant, s’attouchant en d’immondes contacts,

s’écroulant ensuite en grappe, en monceau, approchant leur bouche de

celle de la femme toujours étendue et comme figée dans la béatitude.

Soudain elles se dévêtirent, jetant leurs loques à la volée, exhibant

de terrifiantes anatomies, des sexes purulents qui eussent découragé

tous les chirurgiens, des ventres rhomboïdaux, des décombres de

gorges, des tétines énormes et fluctuantes qui nourrissaient le désir

de conjoindre les orteils, et qu’elles promenèrent une à une sur les

lèvres de la princesse, sur ses flancs marmoréens, en leur infligeant

d’innommables et intimes caresses.

Quasi léthargique, la patiente ne bougeait pas; je la crus morte.

—Mais on l’assassine... elles l’ont tuée... au secours!

—Non, non, tu vas voir... c’est très courant... Ça s’appelle se _faire

faire les puces_.

Tout à coup, une prostituée à cheveux gris, terrifiante de hideur,

se dressa sur les pointes, darda vers le plafond un bras épidermé de

crasse et, déchevelée, hulula, pendant que sa poitrine gélatineuse

moutonnait effroyablement en des hoquets d’ivrognesse. Car toutes

étaient saoûles. A ses cris, la petite troupe des ribaudes déchaînées

s’enfuit pour s’aller plaquer contre la muraille. La vieille clamita

derechef, et la ronde infernale recommença. Puis, toutes se ruèrent,

arrachant par lambeaux le pantalon et la chemise de valenciennes,

découvrant un impeccable corps dont les lignes seulement commençaient

à se soulever, dont les lombes palpitaient enfin. Folie! Une culbute

générale submergeait la Junon immobile d’une houle, d’un ressac de

poitrines, de reins, de cuisses, de croupes frénétiques.....

Un remous parut alors venir du tapis, fit osciller le monceau

effroyable. La patricienne, reconquise par la vie, sortait de sa

torpeur... Une main fine, aux ongles translucides, troua le tas des

chairs mouvantes, lança à travers la pièce des bagues, de l’or, des

peignes, des colliers, qui roulèrent et rebondirent, fouettant la pièce

de lueurs violentes...

Et pendant dix minutes, un quart d’heure peut-être, on n’entendit plus

que des sifflements d’haleines affolées, des rauquements, des ahans

éperdus...

—Assez... Oh si! encore, toujours, toujours... susurrait une voix

agonisante et pâmée.

Moi je n’y pus tenir. La malepeste des haleines, le remugle effroyable

des croupes, le suint des épidermes, les arpèges, les trilles de

puanteurs qui, à travers les fissures des cloisons, arrivaient jusqu’à

moi me firent reculer. Mes nerfs trahirent mon esprit qui venait de

goûter les joies divines du fantasque et de l’inattendu. Mon œil quitta

la fente. Je crus que j’allai vomir et vacillai.

—Ben quoi... remets-toi, me disait la pierreuse... il y en a beaucoup

comme ça, tu sais, des femmes du monde... il en vient tous les jours

ici... Plus ça pue, plus ça leur zy va... C’est une spécialité de la

maison...

En descendant, près du bouge, j’avisai un cabaret borgne. Un des

rideaux relevés montrait par l’étroite vitre fuligineuse quatre

souteneurs perpétrant une manille sensationnelle. Près de la porte, un

cinquième surveillait les filles et comptait les _passes_.

C’était le patron lui-même qui les marquait, d’un trait de craie,

sur une ardoise. En me penchant, je vis que chaque fille était

désignée par son sobriquet et j’entendis un des rôdeurs s’exclamer

joyeusement:—Chouette, v’la _Bath en tiffes_ qui monte pour la

quatrième fois. Moi, j’allais et venais devant la porte, choisissant,

parmi ces hommes, celui que je devais, du même coup, condamner à mort.

Messieurs, je ne balançai pas longtemps. Il y en avait un petit, mince,

d’un blond pâle, avec d’hésitantes moustaches, à peine un duvet flave

et indécis au-dessus des lèvres. Oui, celui-là s’imposait; plus que

tous les autres, il serait agréable de l’abattre, de le voir panteler

à mes pieds dans les derniers sursauts, la convulsion définitive.

Pourquoi? Parce qu’il était jeune et plein de santé, et que détruire

de la chair jeune est une autre caresse à l’épiderme et une autre joie

dans l’esprit que de supprimer de vieux êtres hors d’usage. J’attendis

qu’ils fussent sortis, que le cabaret et le bouge eussent mis leurs

volets et dégorgé leurs derniers amateurs. Il pouvait être deux heures

du matin quand ils s’égaillèrent et que je pris la chasse derrière

l’«Albinos du Sébasto». Je savais que, lui aussi, comme les autres,

devait aller retrouver sa femme à l’issue du travail et vérifier

la recette. Je ne lui en laissai pas le temps. A l’angle de la rue

voisine, j’étais devant lui, face à face, le revolver braqué, sans un

mot, à la hauteur du visage. Surpris, l’homme recula, enfonça sa tête

dans les épaules, recula encore et me dit:

—Eh ben quoi!.. si vous êtes de la rousse, pas tant de _magnes_... on

va vous suivre...

Alors devant ses mains dressées pour se garantir, je fis monter et

descendre le revolver...

—Tu vas mourir, tu vas mourir... répétai-je.

Je jouissais atrocement de son angoisse, car il venait de comprendre,

rien qu’au rictus de ma bouche, que c’était sérieux. Il tournait, et je

virais avec lui, l’enserrant d’un cercle inexorable. Maintenant, il

était vert et des gouttelettes de sueur tombaient de son front sur le

pavé. Il ne songeait même pas à crier. Et moi, je guettais le moment où

il allait se ramasser pour le bond en arrière qui aurait pu le mettre

hors d’atteinte... déjà il ployait les genoux, prêt à se détendre,

comme un puma... alors, d’une main, j’arrachai ma chaîne de montre,

lacérant par surcroît la poche de mon gilet; je froissai ma cravate et,

de toutes mes forces, je hurlai:

—A moi... au secours... à l’assassin! et je lâchai le coup.

Il était tombé atteint au ventre. Je le voyais se tordre comme un ver;

un jet de sang giclait en bouillonnant hors de sa ceinture, tel un jet

de vin hors d’une futaille percée; ses ongles écorchaient le pavé; par

trois fois, il essaya de se relever, puis retomba, écumant, la bouche

pleine de salives rouges. Son corps ensuite se noua en des soubresauts,

des anhèlements, toute une trépidation frénétique, et, brusquement,

il s’apaisa, sa tête heurtant seulement le sol en un rythme placide

largement espacé. Moi, avec, dans les flancs, le coup de rasoir d’une

sensation, d’un spasme extraordinaire, je m’étais accoté à la boutique

voisine. Non... Le plus furieux désir, le rut le plus impétueux qui

s’assouvissent enfin ne peuvent produire cela... Il me sembla que tous

mes viscères s’étaient décrochés en même temps, et qu’à l’intérieur de

mon être tout s’en allait en une dérive d’une indicible volupté...

Des sergents de ville, des passants attardés accouraient:

—Cet homme m’a attaqué, dis-je, j’étais en état de légitime défense;

j’ai tiré. Au Poste de police, je montrai ma cravate, mon gilet

arrachés, ma chaîne de montre brisée en deux morceaux; je produisis des

papiers établissant de façon indiscutable mon identité, ma reluisante

situation sociale. Le Commissaire me félicita de mon sang-froid.

—Il est mort, vous savez, ah! si nous en avions beaucoup comme vous,

Paris serait bientôt nettoyé de cette vermine.

Chose bizarre, Messieurs, le lendemain de cette affaire, j’avais repris

goût à l’amour. Un prurit inconnu jusque-là me poussait vers la femme.

Je connaissais enfin la fièvre et l’impérieuse passion. J’étais même

inapaisable comme si j’avais ingéré quelque virulent satyriaque. Moi,

qui jamais n’avais pu endurer l’ineptie et la désolante niaiserie

du geste d’amour, je ne vécus plus que pour l’amour. Je devins

célèbre dans Paris. Les professionnelles me fuyaient à cause de mon

irrassasiable boulimie passionnelle. Et parmi les femmes honnêtes, je

rebutai les plus enragées, celles qui, malgré l’exode des moindres

retenues, ont toujours la croupe en ignition. Oui, voilà le fait

inexplicable: le sang m’avait réintégré dans l’amour. Quelle trame

sournoise, quelles accointances mystérieuses les relient donc l’un à

l’autre et les font ainsi voisiner? Voilà ce que je ne puis expliquer,

avec mon faible génie. Mais que mon expérience personnelle serve au

moins de contribution à ceux que tenterait l’étude du phénomène.

Vous voyez que mon stratagème était infaillible. Je pouvais, en toute

sécurité, moi, bourgeois, pratiquer l’attaque nocturne sur les rôdeurs.

Cinq ou six de mes confrères, dont deux millionnaires, la pratiquent

encore à l’heure actuelle, du reste. Je sévérai donc. Un jour

cependant, un de mes assassinés,—«Le Deschanel de Ménilmonte»—étant

parvenu à guérir de ses blessures, eut l’inconcevable audace de révéler

le truc en pleine audience. Ne croyez pas que je tremblai. Non; j’étais

certain de ce qui allait survenir. Le Président des assises, en effet,

le remisa si vertement et lui démontra si bien toute l’inanité de son

système de défense que le malheureux attrapa le maximum de la peine

pour attaque nocturne à main armée. Il est encore au bagne à l’heure

actuelle. Mon Dieu, que c’est drôle!

Comme vous vous en rendez compte, la chose aurait pu durer toute

ma vie, si je n’avais pas, une fois, joué de malheur. Ce soir-là,

je n’avais rencontré, dans ma quête silencieuse, que de vagues et

quelconques souteneurs sans saillie ni pittoresque, qui ne valaient

certes pas le coup de feu. J’allais regagner mon logis, quand je me

heurtai, au sortir d’un bar mal famé, à un individu court et trapu,

aux yeux d’indigo défaillant, au nez de Kalmouck, aux rouflaquettes

poussiéreuses, et rayonnant je ne sais quoi de particulièrement

bestial, je ne sais quel air de férocité tendue et glacée. Je présumai,

à la radiation mauvaise de cette prunelle hésitante et torve, une

prunelle de bête primitive, que je me trouvais devant un rôdeur

redoutable qui, lui aussi, devait avoir tué bien des hommes dans les

combats farouches des rues désertes. C’était un être à ma taille,

quoique tout à l’opposite de moi-même qui suis trop civilisé et trop

compliqué. Au geste impératif avec lequel il congédia deux individus

vêtus comme lui, je reconnus le chef de bande donnant ses derniers

ordres. A nous deux! me dis-je, et je le suivis. Vous savez le reste:

C’était un prince russe déguisé qui faisait la tournée des bouges, et,

comme cette fois, ma victime n’était pas un souteneur, mais bien un

brigand armorié, entretenu, non par une femme, mais par la Société, mon

subterfuge fut découvert.

J’ai donc à répondre de tous ces actes. Je viens d’étaler devant vous

ma psychologie; vous avez cheminé à ma suite dans les circuits, les

dédales de mon intelligence; vous êtes descendus dans les puisards

de mon âme. J’aurais pu me dispenser d’être non moins prolixe que

véridique puisque maître Pompidor venait de me sauver au moment précis

où je me suis emparé de la parole. Mais je ne veux point passer

pour un fou et répugne à l’idée de devoir mon salut à la ruse ou au

mensonge. J’ai tué cinq hommes, dites-vous? Hé! c’est un crime moins

grand aux yeux du Sage que d’avoir fait cinq enfants. A l’aide de quel

raisonnement, je vous le demande un peu, établissez-vous, de façon

irréfragable, le droit que vous avez de donner la vie, alors que vous

prononcez que supprimer son prochain est criminel? Vous posez un _a

priori_, je le sais bien, vous dites: satisfaire à l’acte génésique,

procréer est un acte _imposé par la Nature_, c’est une fonction, un

vertige auxquels nul n’échappe dans le règne animal. Et tout ce que la

Nature impose est légitime et sacré. Moi je vous répondrai: le besoin,

le vertige de tuer pour certains êtres est aussi injonctif, aussi

impérieux que celui d’enfanter. La Nature l’a glissé, l’a coulé dans la

chair comme une folie équivalente à sa contraire. Alors, puisque toutes

deux sont naturelles, émanent de notre Mère à tous, l’une ne saurait,

d’après votre définition même, être un forfait quand l’autre est une

vertu sociale: attendu que votre argumentation _offre la Nature_ comme

_seul criterium_ et pierre de touche ultime. Le monstre étant celui qui

entre en rébellion avec la Nature, vous flétrissez de cette épithète

celui qui verse le sang. Vous avez tort, il serait seulement un monstre

s’il refusait d’obéir à ses poussées profondes, s’il refusait de

tuer, s’il s’écartait de la règle naturelle à laquelle il ne peut pas

désobéir, tout comme est un monstre celui qui, par volonté, s’abstient

de la copulation.

D’ailleurs, il y aura toujours une excuse à invoquer pour l’assassin:

c’est que celui-ci ne fait souffrir sa victime que quelques secondes,

quelques minutes au plus, tandis que le mâle qui crée fait souffrir le

lamentable, issu de son plaisir, quelquefois soixante ans.

Homme, en possession déjà de la mentalité de l’avenir, j’entends ériger

au-dessus de la Société et de la Nature une intelligence prépondérante.

Je ne me réclamerai donc pas, devant vous, de l’exemple de la première

et de la dialectique de la seconde qui me déterminèrent, cependant,

comme j’ai eu l’honneur de vous l’exposer. J’ose donc espérer,

Messieurs, que votre entendement se haussera jusqu’à l’aperception de

mon personnage. Je me suis courbé, moi, comme tous les individus du

reste, sous des impératifs contre lesquels la rébellion était vaine.

Avec quelques Écoles modernes, j’aurai l’audace de poser en principe

que _nul n’est responsable de ce qui est en lui_ et, partant, que vous

n’avez pas le droit de juger. Non, vous n’avez pas le droit de _punir_;

vous avez seulement le droit de _prévenir_. Vous tolérez l’ignorance,

la misère, la prostitution, l’atavisme et vous vous étonnez des

fruits qu’ils portent. Désarmés, je le veux bien, devant les tares de

l’hérédité, vous reconnaissez spontanément que l’être qui les récèle

n’en est point responsable, et cependant vous le flétrissez et le

frappez quand, à l’instar de moi-même, il est déféré à vos tribunaux.

Les _tarés_ ne devraient pas procréer, et vous proscrivez l’avortement.

Quelle logique! Vous ressemblez à des botanistes qui reprocheraient

à la Ciguë, à l’Euphorbe, aux Strychnées d’être vénéneuses et qui

s’acharneraient sur elles, briseraient leurs tiges, les décapiteraient,

les brûleraient pour les punir des propriétés que la nature leur

a conférées. Car, pour l’homme, il en est de même: vous ne pouvez

pas conseiller la grande et scélérate Nature; il vous faut accepter

les hommes qu’elle crée et ne pas leur en vouloir—ce n’est pas leur

faute—s’ils sont mauvais. Vous ne pouvez que vous efforcer de les

améliorer par une thérapeutique sociale, qui échouera encore dans la

plupart des cas.

Au lieu d’avoir des Cours d’assises, des Chambres correctionnelles,

que n’avez-vous des Assemblées _préventives_, des Cliniques morales,

des Conciles permanents de Justes ou de Sages—si la société actuelle

en façonne encore—où tout individu, qui se sentira sur le point de

verser dans le crime, viendra, après avoir crié sa détresse, chercher

aide ou réconfort, secours matériel ou électuaire mental, quelles

que soient ses peccadilles ou ses fautes préalables? Quand plus un

seul être ne criera la faim, vous pourrez frapper seulement ceux qui

volent, et quand l’atavisme ne fera plus payer aux fils les fautes des

ascendants, vous pourrez frapper ceux qui tuent. Il y aura toujours

des criminels, répliquez-vous. Et puis après? Puisque vous acceptez

la cécité ou l’épilepsie, pourquoi, dans une vision supérieure,

dans une optique sereine qui prend son parti de l’Irrémédiable, ne

soigneriez-vous pas le criminel, comme vous soignez les tuberculeux,

par exemple, alors que le tuberculeux, lui aussi, sème la mort dans

son entour? Pourquoi l’assassin, serait-il plus responsable du besoin

de tuer que la Nature a insinué en lui, qu’il ne le serait de la

phtisie qu’elle aurait pu glisser dans ses poumons, par exemple? Cet

homme n’a pas demandé à vivre, par conséquent à être mauvais. Alors

que vous en êtes arrivés à accepter, à vouloir guérir même, au nom de

la collectivité, les tares physiques du citoyen, vous vous insurgez

encore devant les tares morales tout aussi ineffaçables, peut-être.

Quand les imbéciles ricanent au passage d’un infirme, d’un disgracié,

vous dites spontanément, vous la mentalité supérieure:—Ce n’est point

sa faute. Pourquoi ne diriez-vous pas d’un criminel:—Il n’est pas

plus responsable de ses attirances néfastes que s’il était né borgne,

aveugle ou bossu. Vous me rétorquez:—Mais à la suite de passions

odieuses, on peut verser dans le meurtre alors que le fond primordial

était bon. Eh, oui... Certains deviennent coupables par suite d’un

concours de circonstances psychologiques ou de faits particuliers,

comme ils deviendraient lentement aveugles, par exemple, sans rien

pouvoir contre. Les malformations apparentes trouvent grâce devant

vous, pourquoi le scélérat, qui n’est autre chose qu’un stropiat

mental, ne serait-il pas amnistié par le philosophe qui, remontant de

l’effet à la cause, de l’être créé à la cause créatrice, s’en prend à

la Nature, à la Nature uniquement responsable, et la cite seule à la

barre de l’humanité, en lui demandant compte de ses forfaits?

Certes, vous auriez le droit de juger et de punir les hommes si le

même tempérament moral, la même mentalité, les mêmes désirs, avaient

été coulés en eux au début de leur vie. Alors, partis d’un point

initial commun à tous, surveillés de près par une Société maternelle

et soucieuse de faire triompher l’Ethique définitive, inexcusables

seraient ceux qui s’écarteraient de la route commune pour s’orienter

vers le Mal. Mais votre Société se désintéresse des êtres qui la

composent, ne les découvre que lorsqu’ils ont failli, et la Grande

Force agissante se moque de vos lois puériles et de vos clabaudements.

Le caractère, les aspirations, les tendances, tout le réel, le _moteur_

d’un être, en un mot, vous échappent; _vous ne pouvez comprendre

la genèse d’un acte_ et vous vous érigez en justiciers! L’individu

élaboré par ce qu’une philosophie appelle la Matière et ce que d’autres

appellent Dieu, l’individu, suscité pour être actionné dans tel ou tel

sens, ne peut pas plus résister à ses rouages moraux, aux _bielles_

mystérieuses qui sont en lui, que les machines que vous construisez,

vous-mêmes, pour un but défini. Pas plus que ces dernières, il n’a

pouvoir de raisonner ni d’abolir sa _dynamique_ intérieure. Encore une

fois, la Nature, Volonté atroce, qui engendre le Mal et la douleur

à sa fantaisie, se plaît aux complications; elle a horreur de cette

uniformité qu’ont décrétée les Sociétés humaines. Et, tant que vous

ne l’aurez pas astreinte à doser les êtres suivant les intérêts de

votre civilisation ou les préceptes de vos morales contingentes et

protéiformes, votre justice ne reposera sur aucun principe vraiment

équitable, ne se pourra légitimer devant aucune conscience...

* * * * *

Comme le Président des assises, estimant sans doute qu’il avait fini

de discourir, étendait la main pour lui retirer la parole, l’accusé

protesta.

—Messieurs, je suis loin d’avoir fini... Ce que vous venez d’entendre

n’est que la première partie de mon plaidoyer personnel; je vais

m’autoriser à plier, à articuler la seconde sur la petite charnière qui

les relie l’une à l’autre. Mais, auparavant, je demanderai à mon avocat

de vouloir bien me faire la gracieuseté d’un de ces bonbons qui aident

sans doute à saliver, et dont je lui ai vu faire usage tout à l’heure...

Maître Pompidor, sans rancune et en toute bonne grâce, ayant obtempéré

avec un sourire, M. Eliphas de Béothus, après avoir croqué la pastille,

repartit au bout d’une minute, la main ponctuante et la parole toujours

incisive.

—Messieurs, voici comment j’aurais plaidé, voilà comment j’aurais

fait ma propre psychologie, voilà comment j’aurais dialectiqué, et

voilà comment, après m’être défini moi-même, j’aurais établi votre

impuissance à connaître les mille et trois facteurs d’un acte, et

partant votre inaptitude à condamner, si je me nommais réellement

Eliphas de Béothus, si, tel M. Sully Prudhomme, j’étais la résultante

d’une fornication de bonnetiers enrichis, ainsi que le prétend encore

l’accusation.

Mais je n’ai argumenté comme je viens de le faire; je n’ai été de

moi-même au devant d’une peine terrible, que dans la certitude qu’il

vous serait impossible de me frapper lorsque je me rasseoirai après

ma définitive péroraison. Aussi, me suis-je amusé à manier l’arme,

toujours dangereuse pour un accusé, d’une logique implacable au lieu

de nier avec acharnement, tel un politicien concussionnaire, ou bien

encore d’apparaître à vos yeux comme travaillé, fouillé vif par les

tenailles rougies d’un remords du meilleur aloi. J’ai réservé, en

effet, pour la dernière phase, la dernière reprise de cette passe

d’armes, la circonstance accessoire, la contingence vile à mes yeux,

n’ayant aucune valeur logique, morale ou rationnelle, mais qui,

cependant, et pour cela même, va me faire acquitter tout à l’heure.

Bien que je voie en ce moment, sur les bancs du jury, le bookmaker qui

en fait partie, offrir à ses collègues, _en payant dix_, le pari que

je ne sauverai pas ma tête, je vous affirme et vous réitère que ma

condamnation est impossible. Et je m’attache, dès maintenant, à vous

convaincre de cette évidence...

Messieurs, l’état civil que le ministère public a bien voulu m’octroyer

ne m’est pas applicable. Les papiers qui le composent, je les ai

achetés. Je n’ai point été conditionné par les soubresauts passionnels

d’un ménage de bonnetiers; mes yeux ne se sont point ouverts, pour la

première fois, sur la hideur du monde, dans la bonasse rue Saint-Denis,

et mon nom ne saurait être Béothus, comme vous paraissez le croire,

malgré tout. Ah! je me nomme d’un bien autre nom, allez! Et quand je

l’aurai proféré, d’ici une heure, à peu près, il n’y aura point assez

de gardes en cette enceinte pour la faire évacuer, dans la terreur où

vous serez tous, magistrats et jurés, que j’en dise plus long encore.

Loin, bien loin d’ici, dans un des plus vieux palais d’Europe, où il

est de règle depuis longtemps déjà de vivre et de réaliser au naturel

les drames Shakespeariens, dans un palais où les Hamlet ne se comptent

plus, où il y a toujours de nombreux convives autour d’un perpétuel et

mystérieux banquet d’Inverness ou de Meyerling, dans un palais où les

princesses du sang descendent volontiers des marches du trône sur le

trottoir, le plus glorieux des médecins de la ville trancha un jour mon

cordon ombilical, et, m’enlevant du paquet d’immondices verdâtres où

s’était parachevée ma floraison, il me jeta dans la vie.

Je me crois autorisé à dire qu’en aidant les nouveau-nés à conquérir

ainsi l’existence, avec tout ce qu’elle comporte immuablement de

hontes et de douleurs, les chirurgiens ne commettent pas un acte dont

ils puissent se réclamer devant les esprits affranchis des opinions

toutes faites. Comme le dit Montesquieu: «Ce n’est pas à la mort des

personnes qu’il convient de pleurer, mais bien à leur naissance.» Où

est-il donc, en effet, celui qui dans l’âge mûr ne regrette point de

n’avoir pas été, en naissant, empoisonné par le méconium ou étranglé

par le forceps. Qu’on me le montre, l’homme intelligent qui se félicite

de vivre! Quand votre civilisation décrète qu’il est licite de jeter

un être dans la vie, est-ce qu’elle n’agit pas comme la Rome antique

qui jetait le vaincu, armé d’un épieu, aux fauves de l’arène? l’enfant

que vous lancez dans le monde se trouvant, dès sa naissance, aux prises

avec les monstres, les fauves bien autrement redoutables de la vie,

qui s’appellent: le typhus, la tuberculose, le mensonge, la laideur,

la cautèle et l’imbécillité. Et il ne leur échappera momentanément que

grâce à une suite de hasards quasi-miraculeux, pour succomber, tôt ou

tard, sous leurs griffes forcenées.

Mais vos esprits indéfrichables, Messieurs, où les idées

conventionnelles et les préjugés poussent comme des ronciers hargneux

et des orties arborescentes, ne vous permettent pas de goûter la

sublime grandeur et la sauvage beauté de ces considérations nihilistes.

Vous êtes enlizés dans les préjugés et la routine comme le coléoptère

merdiphage dans son caca nourricier. Je reviens donc à moi-même, pour

poursuivre, sans digressions désormais, le cours de mon récit.

Mes regards tombèrent, dans l’enfance, sur ce que l’humanité compte de

plus servile; on ne me parlait qu’à la troisième personne et je n’étais

pas encore sevré, ni tout à fait maître de réfréner l’exode intempestif

de mes excrétions, que l’on me traitait déjà d’Altesse Royale. Mes

jeunes ans s’écoulèrent donc circonscrits par un horizon de dos

courbés, dans un milieu de servilité, de duplicité, d’hypocrisie, de

vaine étiquette et d’abjecte platitude. Jamais, vous entendez, jamais

je ne connus comme les autres enfants la joie de jouer sans contrainte

ni de parler loin des pédagogues. Un peuple d’esclaves chamarrés,

de valets coruscants, de courtisans aplatis au ras des planchers,

veillait sur moi pour m’insuffler son âme sordide, pour m’apprendre les

conventionnels propos d’où la sincérité, l’enthousiasme, l’épanchement

juvénile, étaient proscrits par les règles du protocole.

Et la Nature, par paradoxe sans doute, m’avait doué d’un esprit

spéculatif et d’un lancinant et précoce besoin d’observer! Mon âme,

blottie à l’arrière d’un extérieur apathique, interrogeait les choses,

s’efforçait de scruter les êtres et les faits parmi lesquels se

déroulait ma vie coutumière, et sur lesquels, vaguement, je devinai

qu’on ne me disait point la vérité. Car ce fut une des douleurs les

plus vives, un des deuils les plus tenaces de mon existence d’enfant,

de m’apercevoir un jour, qu’à propos de tout, les hommes mentaient

autour de moi. J’avais vu tuer des animaux sous mes yeux, j’avais vu

mourir un jour un vieux serviteur, et j’avais entendu des cris de

souffrance. Quand je questionnai là-dessus le vieil abbé qui me servait

de précepteur, il me répondait que les animaux avaient été créés par

Dieu pour servir aux besoins de l’homme ou à sa nourriture, que leur

souffrance ne comptait pas, puisqu’ils n’avaient point d’âme; quand

je lui demandai: pourquoi la mort? il m’enseignait qu’elle était la

conclusion de la vie et permettait au juste de gagner le ciel; et

quand je lui répliquai: alors pourquoi la douleur, Dieu, qui est

juste, n’aurait-il pas pu nous donner le bonheur sans cette épreuve?

il se perdait en des considérations théologiques, et absorbait d’une

seule narine le contenu de sa tabatière. Déjà je me faisais une triste

idée du pion constipé, du vieillard hargneux, qui trône dans les

espaces. Puis, toujours ma pensée revenait à ceci: l’homme ne peut donc

soutenir son existence qu’en suppliciant des créatures inférieures,

qu’en faisant couler le sang, qu’en mangeant des proies mortes, et

qu’en dupant effrontément son prochain pour excuser ses fautes ou ses

crimes. Et par delà tout ceci je pressentais confusément bien d’autres

épouvantes, bien d’autres forfaits encore. Tout me semblait affreux,

mon esprit, déjà, était martyrisé par l’idée que jamais ces choses

qui me faisaient mal ne prendraient fin, puisque mes semblables les

accomplissaient avec sérénité, et qu’ils croyaient en une divinité

encore plus monstrueuse qu’eux-mêmes, laquelle avait ordonné tout cela.

J’avais perçu aussi derrière les portes d’immondes propos de laquais;

j’avais assisté à d’innommables scènes que, plus tard, je sus être

de l’amour, et mon âme trop fine, trop sensible, dans l’effroyable

et prématuré besoin de savoir qui la rongeait, me faisait rechercher

la société des domestiques, car j’avais démêlé qu’eux, parfois, à

l’encontre de mon professeur, disaient la vérité sur certains points

qui m’intéressaient. Seulement, tout fiers de m’apprendre quelque

chose, ils me parlaient avec gouaille, en employant des mots orduriers.

Comme eux, je devenais sournois, rétractant, la minute d’après, ce

que je venais d’exprimer, et le vieux prêtre, après avoir deux ou

trois fois constaté le fait, hocha la tête avec satisfaction et me

demanda un jour si je ne voudrais pas, plus tard, au lieu d’être

fringant officier, devenir un prince de l’Église. Si je répugnais à

entrer dans les ordres, ajoutait-il, il croyait démêler déjà que mes

qualités me permettraient de briller dans la conduite d’un État. Et il

m’inculquait les rudiments de l’histoire, me parlait des batailles où

Dieu avait assisté le plus fort et lui avait donné la victoire après un

massacre de trente ou de soixante mille hommes. Alors je courais vers

les offices, près des écuries, et, tapi sournoisement, je regardais

le cuisinier couper le cou à un canard, essuyer ses mains rougies

aux plumes encore frémissantes, pour essayer de me représenter, en

multipliant cette horreur, ce que devait être le massacre de trente

mille hommes. On me retrouvait pleurant, dans un angle de couloir, les

dents claquantes, le front couvert de sueur, et lorsqu’on sollicitait

de moi le motif de mes larmes, je répondais: c’est Wilhelm, le premier

valet de chambre, qui m’a pincé. Dans mes promenades à cheval, au

travers des campagnes environnantes, je voyais des paysans s’acharner

sur la terre, travailler de longues heures, le corps ployé en deux,

mener la charrue sous l’âpre bise de décembre, ou couper les blés

sous l’affolant soleil d’août qui dévore les cervelles. J’eus un jour

la curiosité de m’approcher d’eux comme ils s’étaient interrompus

pour prendre leur repas, et je restai stupéfié en voyant qu’ils

mangeaient du pain noir, dur comme du silex, et du lard rance couleur

de rouille dont les chiens courants de mon père n’eussent pas voulu. Je

questionnai le vieil abbé.—La terre qu’ils cultivent ne leur appartient

donc pas? Il éclata de rire:—Pourquoi voulez-vous qu’elle leur

appartienne? Dieu les a créés pour ensemencer vos champs, Monseigneur.

Rien ne leur appartient en propre que leur âme et encore la perdent-ils

le plus souvent. Mais ne les plaignez pas, ils sont libres, bien qu’on

ait eu tort sûrement, de les émanciper du servage que Dieu avait

ordonné...

Le même après-midi, nous allâmes visiter une aciérie. Là, devant le

brasier flamboyant des fours à puddler, parmi un décor infernal,

j’aperçus des hommes demi-nus, cuits vivants dans leur propre sueur,

rissolés au passage par les effroyables flammes dardées des foyers

gigantesques, des êtres n’ayant plus rien d’humain, brandissant des

pelles immenses, luttant à coups de ringard contre les rigoles, contre

les ruisseaux de fonte en fusion crachant des étincelles et des vapeurs

sifflantes, qui les encerclaient et menaçaient à chaque seconde de les

engloutir.

L’abbé lui-même formula ma pensée.—C’est l’enfer, me dit-il, vous

irez dans un endroit semblable, après votre mort, Monseigneur, si

vous n’avez pas servi les desseins de Dieu. Et je sus que ces hommes,

eux aussi, mangeaient à peine à leur faim, mais que l’usinier, leur

patron, était le roi des aciers, c’est-à-dire un des plus fabuleusement

riches parmi les riches. J’appris qu’ils souffraient cette géhenne

pour fabriquer des canons afin de tuer d’autres hommes.—L’agriculture

et l’industrie! résumait, la main en l’air, mon professeur didactique:

ce qui fait la richesse d’une nation que Dieu protège, Monseigneur.

Toujours, il me parlait de cette divinité invisible qui me semblait

patronner tout ce qui était injuste, tout ce dont souffraient mes

neuves sensations et mon jeune esprit éveillé trop tôt.

Quand je le questionnai sur Ses desseins, sur les moyens par Elle

employés pour convaincre l’humanité de son existence, il me parlait de

la révélation et des miracles, me citait les pastours et les vachères

auxquels Elle était apparue dans les champs ou dans les grottes. Alors

je m’étonnais que Dieu eût préféré s’exhiber sans contrôle à des

gardeuses d’oie hystériques au lieu de surgir tout à coup au milieu des

multitudes assemblées ou quand les foules, ainsi qu’on me le disait,

criaient parfois d’angoisse vers Lui en dressant des bras implorateurs.

Comme on m’avait déjà incité à raisonner droitement à l’aide de la

logique, je ne trouvais là aucune marque de l’Intelligence qui avait

dû ordonnancer le monde. Et quand nous revenions, moi toujours triste

et le vieux prêtre toujours guilleret, des mendiants, une nuée de

miséreux en haillons, couraient vers nous, la main faisant sébille.

Lui, me défendait de leur donner trop pour ne pas encourager le

vice, disait-il. Et je me rappelais que chez nous, souvent, j’avais

vu la livrée ivre se battre jusqu’au sang; je me rappelais que deux

gentilshommes avaient été surpris dans un salon de jeu, trichant au

baccara, et que Tiercelet, le grand piqueur roux, m’avait dit, un

soir, en riant, que ma sœur aînée «avait plusieurs amants», ce qui

me semblait être du vice aussi et du meilleur. Une fois, un de ces

mendiants me stupéfia. Devant nous, sur la route, il fouillait un tas

de crottin de ses maigres mains, semblait positivement le picorer avec

ses doigts, et emplissait ensuite une écuelle de terre avec ce qu’il en

extrayait.

—Qu’est-ce qu’il fait donc? demandai-je, intrigué.

—Il ramasse les grains d’orge et les grains d’avoine que les chevaux

n’ont pas digérés, afin d’en faire une bouillie pour lui et ses

enfants. C’est un juif; il ne mérite aucune pitié...

Ainsi, ainsi, à part quelques heureux comme moi, qui détenaient toute

la richesse, et à qui, dès le premier âge, on enseignait l’aridité du

cœur et l’atroce égoïsme, il n’y avait donc que des misérables ou des

résignés sur la Terre!

Alors une voix profonde, une voix plus forte que celle de mes maîtres,

s’éleva pour crier en moi:

—Ce n’est pas juste! ce n’est pas juste!

Et pendant des années, mon existence se prolongea pareillement. Des

bons soins de l’abbé, je passai à ceux d’un Jésuite qui m’apprit à

mentir avec science et génie.

—Dieu lui-même ne dit jamais sa pensée; imitez-le, Monseigneur, et

vous deviendrez un prince célèbre, affirmait-il, le regard sinueux

et la lèvre pincée. Puis un bataillon de professeurs hiérarchisés

succéda à l’Ignacien. Mais tous, quels qu’ils fussent, prêtres ou

laïques, me dupèrent avec méthode, travestirent la réalité du monde,

arrangèrent l’Histoire et la Vie, comme me l’apprirent des livres:

l’immense Rabelais, les Encyclopédistes, les auteurs du XVIII^e siècle:

Montesquieu, Condorcet, d’Alembert, Voltaire, Diderot, les poètes:

Gœthe, Vigny, Léopardi, les penseurs comme Bayle, Proudhon, Buchner,

Renan et le Maître incontesté des libres intelligences: j’ai nommé

Schopenhauer, que je fis acheter en cachette parce qu’on les avait

vilipendés devant moi. A la bouche de tous ceux qui m’approchent,

purule le mensonge, pensai-je; ces livres doivent être beaux puisqu’on

m’affirme qu’ils sont odieux. D’ailleurs, est-ce que les crabes

peuvent juger les goëlands? me dis-je, en évoquant mes professeurs

qui expertisaient les grands hommes. Et ils me façonnèrent. Là, toute

ma prescience d’adolescent trop sensitif, toutes mes inductions

personnelles vinrent se vérifier avec une précision mathématique.

Tous les mois, l’Empereur venait nous voir. C’était un grand vieillard,

svelte et droit, staturé en force comme un coltineur de Trieste, et qui

en avait, à peu de chose près, la mentalité. L’Impératrice, sa femme,

avait été d’une beauté sensationnelle et d’une intelligence, d’une

cérébralité véritablement indécente parmi les Cours européennes.

Amoureuse de toutes les œuvres de l’esprit, passionnée d’art,

miraculeusement compréhensive, un Sophocle ou un Euripide eussent, à

peine, été dignes de son choix et de sa couche. Elle était mariée avec

un balourd qu’elle fuyait onze mois sur douze pour aller vivre à Capri,

dans une villa grecque, au péristyle de marbres rares, aux colonnes

doriques, au pur fronton, qu’elle avait fait élever d’après le modèle

de celles qui, jadis, ourlèrent le Pnyx ou le Céramique.

L’Empereur se consolait en allant chasser l’isard dans le Tyrol ou la

gélinotte en Styrie.

Invariablement, il parlait chasse avec mon père.

—Il me part un coq de bruyère à 50 pas... vous comprenez, duc... un coq

de bruyère... je récite la moitié d’un _ave_, les dix premiers mots

d’un _pater_, et je l’abats... à plus de 60 toises...

—Oui, je sais, répliquait mon auteur, vous êtes le premier fusil de la

planète, Sire... vous aimez la virtuosité... vous ne tirez jamais de

suite.

—C’est ça... c’est parfaitement ça... autrement mes gardes en feraient

autant...

Et il prenait mon père par le bras, s’épanchant alors sur le compte de

l’Impératrice.

—Vous savez qu’elle est folle... voilà qu’elle s’est toquée des œuvres

d’un poète juif... un nommé Henri Heine... Connaissez-ça, vous?...

—Connais pas, ne lis jamais de saletés, Sire... Mort aux juifs!...

Une fois par semaine, je voyais ma mère qui avait un évêque pour amant.

Et cela n’étonnait personne dans ce milieu où les coutumes féodales

s’alliaient aux mœurs florentines.

Elle me faisait mander dans son oratoire, me posait la main sur

l’épaule, sans jamais m’adresser la parole, me tenant une minute sous

la radiation de son œil bleu, pour me renvoyer après avoir déposé

sur mon front un baiser distrait qui sentait le musc et l’encens

d’église. Mon père, l’être responsable du crime de m’avoir enfanté, ne

s’inquiétait pas de moi deux fois dans l’année. Le bruit courait dans

le château qu’il était au début d’une paralysie générale, tare de

notre maison. C’était un petit homme qui, bien qu’il n’eût pas plus de

cinquante ans, assumait déjà l’apparence vétuste d’un vieillard tout

cassé et égrotant. Il passait ses journées dans une immense volière

qu’il avait fait construire dans le palais en abattant les cloisons de

quatre grandes salles. Quinze cents oiseaux de tous pays et de tout

plumage voletaient, piaillaient, bruissaient dans ce hall treillagé,

et mon père ne voulait laisser à personne le soin de remplir leurs

mangeoires ou de nettoyer leurs déjections. Constamment, il allait

parmi eux, en basquine de soie violette,—car il affectionnait, dans

le privé, les habits d’ancien régime—les mains pleines de mil ou de

chénevis, incitant de la voix les serins néerlandais ou les perruches

du Brésil à venir prendre leur nourriture dans ses paumes ouvertes.

Pendant de longues heures, on entendait ses petit... petit... cui...

cui... frou... frou... Et quand il était fatigué, il s’asseyait dans

un large fauteuil à oreillettes et, béat, considérait ses oiseaux d’un

œil extatique, ne s’arrêtant de rêvasser que pour essuyer d’un mouchoir

de batiste, au chiffre impérial, les fientes tombées sur le dos ou

les épaules de son habit. Souvent on lui apportait là les pièces à

signer par délégation, les pièces d’État que, parfois, les bestioles

irrévérencieuses blasonnaient à leur tour d’un sceau blanchâtre, d’une

pastille molle et intempestive, que le chambellan, lui, recouvrait

gravement de poudre d’or.

—Petit... petit... cui... cui... cui... frou... frou... frou... faisait

mon père en apposant son parafe, infatigablement, et sans lire jamais.

Il avait eu, paraît-il, des chagrins d’amour dans sa jeunesse. La

diplomatie, en mariant à un autre prince la femme qu’il aimait, lui

avait porté un coup terrible. Immédiatement, il était devenu poète,

passant ses nuits à composer des vers élégiaques dans lesquels il

prenait les nuages, les étoiles, le soleil et la lune, la lune surtout,

à témoin de son malheur. On m’avait montré ses poèmes en me disant

que, moi aussi, je n’aurais pas le droit de choisir ma fiancée, car

cet avantage que possède le dernier des rustres est refusé à la souche

royale, pour motifs supérieurs et raison d’État. Une autre de ses

passions était de panneauter des chats—ennemis nés des oiseaux—de les

prendre au traquenard d’une chatière. Ce sport, seul, atténuait pour

lui le deuil de ne pouvoir chasser, par suite de l’état débile de sa

santé. Il avait fait lâcher un peuple de matous à travers le palais,

et tous les caniveaux, tous les recoins des cours, étaient semés de

ces pièges, de ces chausse-trappes qu’il amorçait d’un morceau de

viande saigneuse. Quand un chat était pincé, l’ancien maître d’équipage

sonnait du cor à pleines lèvres, faisant entendre l’hallali triomphal.

Et mon père quittait ses oiseaux, accourait tout joyeux, en boitillant,

appuyé sur sa canne, toussant, crachant, par les vestibules et les

perrons, pendant que les familiers et les larbins s’écartaient chapeau

bas.—Plus vite, plus vite, Frédéric, criait-il au grand laquais

galonné, en culottes de soie et en catogan, qui le suivait à dix pas,

portant à la main des pots de couleur et des pinceaux. Alors, pendant

que le valet maintenait la malheureuse bête prisonnière, mon père

longuement la peignait avec délices, en bleu, en rouge, en vert, lui

attachant par surplus une casserole à la queue. Puis, il la lâchait

brusquement, roulait parfois à terre, tant il riait d’un petit rire

aigu, devant le bond désordonné, la trajectoire folle du chat terrifié

qu’on libérait enfin.

—Ah! ah! comme il court! On dirait l’Italien à Custozza.

Et il retournait à ses oiseaux.

Un soir, le Surintendant de Police nous le ramena, car depuis trois

jours il avait disparu du château. Il avait été arrêté dans un jardin

public de la Capitale voisine, à la nuit tombante, sous la pluie

rageuse d’un après midi de mars. Mon père, en cette circonstance,

était, paraît-il, accompagné de deux individus entre lesquels il

marchait pendant que l’un d’entre eux—celui de gauche—tenait un large

parapluie destiné à abriter le déambulant trio. Vingt fois ainsi,

revenant sur leurs pas, ils avaient parcouru une allée écartée,

cependant que mon père... comment dire cela?... je n’ose... cependant

que mon père, de chacune de ses mains, travaillait ses compagnons,

comme le duc d’Angoulême avait l’habitude de se travailler soi-même...

L’Empereur, à la suite de cet incident, donna l’ordre de ne plus le

laisser sortir. Et désormais, il vécut dans sa volière où il avait

fait dresser un lit, et dans laquelle on lui portait ses repas. Il ne

voulait plus voir personne, et si parfois quelqu’un s’approchait des

grillages, un être étrange, en habit de cour, enlinceulé de blanc par

les fientes des oiseaux, s’offrait à sa vue qui, d’une voie cassée,

chantait des _lieds_ d’amour et faisait des vers en comptant sur ses

doigts. Deux ou trois fois par mois, seulement, le maître d’équipage

venait le chercher pour forcer un chat.

A l’époque de ma puberté, dois-je vous le dire? les chambrières ne

manquèrent pas de m’enseigner l’accouplement, de me faire goûter à

leurs caresses vicieuses, de m’initier à des dérèglements sournois,

pendant que leurs amants, les valets de chambre, me suggéraient des

habitudes, des travers de prisonnier.

—Avec ça on devient un grand prince; on évite l’écueil des femmes, me

disaient-ils en fanfaronnant dans leur turpidité et leur cynisme. Aucun

d’eux ne manifestait la moindre crainte au sujet d’un renvoi possible.

Qui donc oserait les chasser? Ils avaient bien trop de secrets. Et,

moi, je leur étais reconnaissant, car ils m’apprenaient tous les

potins, tous les scandales, toutes les hontes de la ville et de la cour.

A dix-huit ans, on me questionna sur mes goûts; on me demanda si

j’avais fait choix d’une carrière. Je répondis sans hésiter que je

voulais servir l’Église, que depuis soixante ans ma famille n’avait

fourni aucun cardinal à la chrétienté, et que je réparerais cette

lacune de ma lignée. Tous les miens me félicitèrent, et pendant deux

jours, comme faveur et témoignage insigne de satisfaction, mon père qui

était sorti de sa volière—ce qui ne lui arrivait plus deux fois par

année, peut-être—m’autorisa à assister, à sa droite, au laisser-courre

de ses chats. Ma mère, elle, me fit cadeau de son médaillon enrichi de

brillants, et l’évêque, son amant, m’embrassa au front, de ses lèvres

peintes. Alors, je fus déféré à tout un lot de théologiens chargés de

me donner l’enseignement sacerdotal.

Pendant vingt-quatre mois, Messieurs, je témoignai de la ferveur la

plus grande, de la piété la plus édifiante; pendant vingt-quatre mois,

je ne levai pas trois fois peut-être les yeux sur les gens pour les

dévisager, car le regard de mon semblable me paraissait toujours être

un outrage à moi-même. Cela fera un saint, disaient les soutaniers,

mes professeurs, qui vivaient dans un perpétuel émerveillement. Et la

veille même de mon ordination, je priai mon père de les réunir avec ma

mère et mes autres parents, dans la grande salle du palais, pour ouïr,

de ma bouche, une déclaration importante. Quand tous furent assemblés,

quand d’un signe, l’auteur de mes jours, m’eut autorisé à parler, je

tirai de ma poche un petit manuscrit, fruit de mes veilles littéraires,

et je me mis en devoir de le leur lire incontinent.

Cette nouvelle, Messieurs, vous n’en serez point privés. La voici...

Et, comme il en avait menacé l’auditoire, l’accusé sortit de sa poche

un fascicule broché et donna lecture de ce morceau:

Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires · 第 30 / 35 题