XVIII

Ni procréer ni détruire.

L’audience finissait en une touffeur d’asphyxie. Propulsés par la

foule encaquée, une notable variété de relents humains, exaspérés et

fouaillés encore par l’activité du calorifère, cherchaient à se réduire

l’un l’autre, se disputaient sournoisement la finale prépondérance.

Cela sentait l’houbigant, le chypre de bazar, la dent cariée, le suint

aigre d’avocat échauffé, la jupe mouillée, la puanteur cauteleuse

des estomacs malades et le haillon de miséreux, car une trentaine de

pauvres diables, uniquement ondoyés par l’averse, las, sans doute, de

contempler la Joconde, ou de s’exciter sur les Rubens, étaient venus

dormir là depuis que le Louvre, pour eux, devenait sans intérêt.

Le municipal, assis à la gauche de l’accusé, en butte depuis midi

aux œillades assassines d’une grosse dame aux cheveux couleur sauce

tomate, dont le corsage amarante craquait sous la poussée tenace d’une

déferlante poitrine en fermentation, avait décidé qu’il succomberait

sur les neuf heures du soir, son service terminé. Quatre filles

sortaient, convoyant chacune un vieux monsieur congestionné: la Cour

d’Assises, où jamais la _rafle_ ne sévit, étant, comme on sait, un

champ d’opérations merveilleux, avec sa cohue frôleuse, ses incidents

dramatiques et ses luttes oratoires qui mettent les nerfs à mal, et

induisent impérativement en la nécessité d’amour. Coup sur coup, le

deuxième assesseur venait, en lui-même, de réussir quatre jeux de mots

destinés à une feuille du soir, où, sous un pseudonyme, il signait

des charades et des nouvelles à la main. Ce magistrat avait remporté

l’année précédente le second prix de calembour au concours du journal

_Le Pêle-Mêle_, et il s’entraînait louablement pour, cette fois,

décrocher la première place.

Et le Christ qu’il faut toujours évoquer quand on parle du Prétoire, le

Christ, succombant un peu plus encore en cette fin d’après-midi sous

le poids des bétises entendues depuis qu’il faisait là son métier de

supplicié, érigeait, dans le fond de la salle, ses aloyaux mystiques et

ses deux bras fades de célibataire trop continent.

La Truphot et Siemans étaient là, assis en bonne place, ayant bénéficié

d’une invitation personnelle du président. Car la veuve et le Belge

étaient sortis pleins de vie de la villa de Luchon, au lendemain

de la machination criminelle du gendelettre. Boutorgne le raté,

condamné à tout rater dans la vie, n’avait pas même pu réussir ce

petit assassinat. Il avait compté sans une circonstance: la chatte

de Cyrille Esghourde, la chatte Aphrodite, qui était alors sous

l’influence de son sexe, après avoir concédé son amour et ses faveurs

à quelques matous bien râblés des environs, était rentrée, la croupe

copieusement ensemencée, au milieu de la nuit, en poussant la petite

fenêtre de la cuisine, dont le loquet n’était pas mis: ce qui aéra la

maison. Elle paya de son existence le crime avorté du _prosifère_. Le

sort, d’ailleurs, se hâta de venger cette victime. Dix jours après,

exactement, Boutorgne décédait à l’hôpital à la suite de la fièvre

typhoïde qui l’avait investi.

L’avocat venait de répliquer au ministère public, et il se rasseyait

parmi les murmures d’approbation de la salle, tout en repêchant, par

contenance, une manchette timide dans le vaste entonnoir de sa manche.

Mélancoliquement, le Président des assises songeait que cette fois

encore il allait rater l’accusé. C’était la cinquième tête qui lui

échappait depuis moins de deux ans. Comme le lui avait dit sa femme,

au retour d’une de ces précédentes et néfastes audiences, il n’aurait

jamais la croix de Commandeur avec une pareille maladresse! Ce jour-là,

cependant, il était excusable, car il avait eu affaire à forte partie.

Le défenseur, en effet, était un avocat nouveau jeu, un malin qui, dès

le stage, répugna à chevaucher, pour arriver au succès, la vieille

jument corneuse et bréhaigne de la routine. C’était un novateur, plus

que cela même, un psychologue, il faut bien le dire, puisque ce mot

confère le lustre ultime à l’intelligence humaine, depuis que Monsieur

Paul Bourget a pris soin de définir la civilisation, promulguant par

surcroît la pensée aux gens qui se respectent, après avoir enseigné la

manœuvre du _spéculum_ qui permet de s’enfoncer sûrement dans les âmes

contemporaines. Cette jeune gloire du barreau avait donc un procédé

à lui, bien à lui, pour enlever l’acquittement. C’était fort simple

d’ailleurs: il étudiait son jury, pas plus; scrutait les faciès,

notait les attitudes, expertisait de l’œil les vêtures, et tout cela,

servant de points d’appui à une induction d’une stratégie et d’une

sûreté merveilleuses, lui faisait déterminer les tares, le mental,

les manies, les goûts et les aspirations de classe ou d’individu de

chacun des douze membres composant la machine sybilline à éjaculer

les verdicts. La liste générale le renseignait exactement, d’autre

part, sur la position sociale des bimanes occasionnellement graves

qu’il lui fallait déterminer. Avait-il devant lui, par exemple, comme

ce jour-là, trois ronds-de-cuir au masque bovin et glorifiés par les

palmes, cinq rentiers dont le ventre plein d’emphase dénonçait le

brio des déglutitions et la prépotence des viscères inférieurs, un

architecte dont la moue improuvait la fade ordonnance de la salle, deux

officiers retraités, alcooliques, vénériens ou anencéphales, _gens

hircosa_, comme dit Perse, et un riche bookmakers strapassé de bijoux?

Il n’hésitait pas et, de suite, improvisait sa plaidoirie. Au lieu de

flagorner les jurés en tas, de les enfumer avec l’encens éventé des

vieilles formules laudatives que se repassent les maîtres du crachoir,

il s’attachait à les séduire un à un, lui. Les ronds-de-cuir, d’abord.

Avec une extraordinaire souplesse, une prodigieuse habileté, après

les quelques lieux communs obligatoires de l’exorde, il se lançait en

d’ingénieuses louanges sur l’Administration. Il vantait la vie des

bureaux, la stagnation parmi l’émonctoire des paperasses, le travail

paisible, la vie sans heurt, qui vous font accéder à la sérénité

de l’âme, et donnent à l’intelligence, débarrassée de tout poids

mort, cette acuité particulière qui permet de décortiquer les vaines

apparences entassées à plaisir par le Ministère public. Les _assis_

se rengorgeaient; même, ils apprenaient quelques-unes de ses phrases

par cœur pour les servir, le soir, à la manille, aux partenaires qui

tenteraient de ridiculiser leur profession. Puis, par de subtiles

nuances, par des dégradés insaisissables, il arrivait aux rentiers.

Leur classe constituait le rempart, l’indéfectible redan de la Société

française. Grâce à son concours jamais marchandé et à son abnégation

toujours prête, la Patrie, jadis, avait pu cicatriser ses blessures,

payer la rançon à l’envahisseur, et étonner le monde par sa vitalité.

La France immortelle, la France qui renaît de ses cendres, ainsi que

le Phénix, Messieurs....., proférait-il en ces tropes poncifs, en ces

métaphores béotiennes, sympathiques aux grandes éloquences du Barreau,

et qui font dire, au Palais, que maître un tel a du génie comme Lysias

ou Berryer. Pendant dix minutes, au moins, il chantait les gloires du

3%, et rassurait les rentiers en leur dénonçant comme impossible le

vote de l’impôt sur le revenu. Sans doute, chacun d’eux regrettait-il

qu’il ne fût plus célibataire, eux qui avaient des filles à marier!

Aux officiers, maintenant. Celui-là, le petit gros, aux pommettes

fibrillées, comme par une potée de vers de vase sous-jacents, avait été

en Crimée, sans nul doute: son âge en témoignait. Il réquisitionnait

donc tout son lyrisme, afin d’évoquer le Mamelon vert, pour, ensuite,

se rappeler à propos la concision de César..... Le 8 septembre, au

matin, le maréchal Pélissier donna l’ordre au 63^e de ligne et au 2^e

zouaves d’avancer jusqu’au ravin de la Séméneskoïa..... Le vieux à

rosette n’en revenait pas; il crispait au bord de son banc une main

épaisse et rougeaude; de l’autre, il s’arrachait le poil des oreilles

pour mieux entendre, et il pleurait à grosses larmes. Quelquefois, il

interrompait:

—Il était sept heures, exactement, lorsque l’ordre nous parvint,

Monsieur l’avocat... Son voisin, à monocle, aux moustaches en forme

d’arbalète, était un cavalier, sûrement; cela se voyait à sa jaquette

bien coupée, à la raie médiane de la nuque, à la niaiserie figée et

prétentieuse de la face et aux _leggings_ avec lesquelles il était

venu. Il avait dû faire 70. En avant le Plateau d’Illy... le calvaire

de Floïng... les chevaux barbes des régiments d’Afrique... Il n’est pas

une charge. Messieurs, non pas une, pas même celle des quatre-vingts

escadrons de Murat, à Eylau, qui aille plus avant dans l’épopée...

Ah les braves gens! les braves gens! comme s’exclamait l’empereur

d’Allemagne, lui-même... Touché, l’ex-officier saluait discrètement

de la tête. Et c’était le tour de l’architecte. S’il diagnostiquait

un petit manieur de tire-ligne, vite, il exaltait l’aménagement, le

confort moderne des clapiers à bourgeois, qui permettent aux plus

humbles de participer aux bienfaits de l’hygiène; s’il conjecturait,

au contraire, un brasseur de plans gigantesques, il faisait l’apologie

de l’art contemporain qui déposa, dans Paris, tant de monuments d’une

difformité sans seconde et d’une hideur prépondérante. Quelquefois,

pour être sûr de ne pas se tromper, il alternait les deux cantiques.

En dernier lieu, il s’agrippait au bookmaker. A celui-là, il chantait

l’amélioration du pur sang qui permit de rénover notre cavalerie;

il disait les gloires hippiques et la splendeur des Grands-Prix. Et

l’homme au complet quadrillé, _racé_ tel un garçon de lavoir mais bagué

tel Héliogabale, qui, pour la première fois, dégustait le panégyrique

de sa profession, se sentait attendri comme le jour où, en plein Derby

de Chantilly, sa maîtresse avait _levé_ le duc d’Orléans venu en France

avec un sauf-conduit du ministère opportuniste—ce qui avait amorcé

sa fortune. Il était forcé de réfréner sa subite tendresse et les

premiers témoignages de sa gratitude, pour ne pas lui crier: Jouez

_Montézuma_ à 12 contre un, dans l’Omnium; c’est couru! Et l’avocat

continuait, continuait; maintenant, il en était à la péroraison...

Les faits de la cause il ne les avait évoqués que pour mémoire; il ne

s’en était servi que pour opérer la suture entre les diverses phases

de son discours. Qu’importait au Jury? Celui-ci n’avait-il pas une

dette de reconnaissance à acquitter envers lui. Contrister un homme

aussi aimable, était-ce possible? Et les «Non» itératifs et spontanés

répondaient à tous les chefs d’accusation. Maître Pompidor, d’ailleurs,

n’avait qu’une seule fois raté l’acquittement—par manque d’audace, ce

qui ne lui arriverait plus désormais. Ayant appris, un jour, à n’en

pas douter, qu’un juré avait des mœurs antiphysiques, il n’avait pas

osé, dans sa plaidoirie, faire un éloge discret de la pédérastie. Et

son client avait été condamné à une voix de majorité, la voix du juré

sodomite!

A deux ou trois reprises, en des audiences antérieures, un même

Président s’était efforcé, il est vrai, d’intervenir, mais il avait été

rabroué d’un tel:

—On porte _atttintte_ aux droits sacrés de la défense! qu’il se l’était

tenu pour dit, cet homme, et qu’il avait préféré se traduire, ce qui

était plus conjouissant, deux ou trois vers scabreux de V. Martial,

qu’il admirait fort, et qui l’aidait à endurer les longues journées

d’assises.

Avec un pareil avocat, si on pouvait y mettre le prix—10.000 au bas

mot—il était sans danger, comme on le voit, de trucider ses créanciers

ou d’égorgiller le voisin. L’assassinat, pour les gens riches, Maître

Pompidor ne plaidant pas pour le Pecus, devenait un sport bien moins

périlleux que l’automobile et beaucoup plus récréatif—à la condition

d’être doué, naturellement.

Donc, ce procès allait une fois de plus aboutir à un triomphe

personnel, il en était sûr, car, avec l’inspiration du génie, ne

venait-il pas de répliquer au Ministère public en citant un des mots

d’esprit du Président du Jury lui-même, qui était vaudevilliste à la

ville!

* * * * *

—Accusé n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense?

L’homme déféré à la vindicte des lois, qui n’était autre que M. Éliphas

de Béothus, l’ancien commensal de madame Truphot, s’était levé. Il

était toujours maigre et très grand, osseux et glabre. Ses yeux, d’un

noir inquiétant, semblables à deux grains de raisin muscat sur lesquels

on aurait marché, brasillaient, comme au soir du dîner, derrière des

paupières bordées d’andrinople; et de ces orbites un peu plus ravagées

encore par le vice, la scrofule congénitale ou les insomnies du

talent—est-ce qu’on sait jamais?—ardait un tel feu intérieur que l’on

comprenait fort bien que nul poil, nul capillaire, n’eussent consenti

à végéter sur un habitat aussi torride. Le nez descendait acéré,

froid et long comme une lame de scalpel, sur une bouche chantournée

et grimaçante, toujours en forme de balafre de yatagan. Mais, malgré

la laideur agressive de cette figure, malgré les traits en conflit

dans toutes leurs lignes, un rayonnement indéfinissable venait, par

instants, magnifier ce visage où la Nature avait affirmé tout le brio

de son dolosif savoir-faire. Un pantalon impeccable, un gilet de soie,

signés par un tailleur inspiré, ainsi qu’une redingote qui eût pu,

tout comme pour Monsieur Deschanel, pousser son propriétaire à la

présidence d’une de nos assemblées délibérantes, venaient, d’ailleurs,

corriger ce que l’allure générale pouvait avoir d’insolite. Le corps

penché au-dessus de son banc, l’index et le pouce rapprochés comme

s’ils réduisaient une puce à l’impuissance, il parla, dans l’attitude

appropriée à toute démonstration rigoureuse.

—Je pourrais, dit-il, profitant du droit que la loi m’accorde, parler

aussi longtemps que je le jugerais utile à ma défense. Je pourrais

discourir deux, trois, cinq jours entiers, ou même quatre semaines

durant; je pourrais employer tous les modes de langage connus,

m’exprimer en alexandrins, en vers libres ou en prose rythmée, usager

les dernières formules littéraires que Monsieur Hanotaux vient de

léguer à l’art contemporain, ou me servir du patois dosimétré de

Monsieur Rostand, que vous n’auriez point à protester...

Je pourrais même, si tel était mon vouloir, réquisitionner la grâce

attique de Monsieur Brunetière, ou les inexorables déductions de

Monsieur de Voguë et, comme vous le supposez, il me serait facile,

à l’aide de ces moyens et de ces genres divers, d’anéantir votre

entendement. L’exercice de la parole, pour un accusé qui défère à

l’invite du Président, étant sans limites, sous peine de cassation,

rien ne me serait plus aisé que de vous annihiler sans rémission. Après

avoir glosé à l’égal des maîtres que je viens de citer, je n’aurais

plus à vous redouter, puisque vous seriez hors d’état de prononcer

sur quoi que ce fût, et que vous auriez, en peu d’heures, restitué au

néant l’illusoire apparence humaine à laquelle vous vous accrochez avec

tant d’âpreté. Je n’en ferai rien, cependant, car depuis que je suis

prisonnier, depuis que je suis un assassin nettement qualifié, j’ai

horreur de l’artifice, de l’oblique et de la cautèle. Et deux heures de

discours me suffiront. Jadis, lorsque j’étais encore un honnête homme,

je mentais à tous propos et à tous venants, et je me servais des moyens

sanctionnés par la loi pour duper mon congénère en toute occasion

profitable. Comment donc répudier à jamais mon ancienne et exécrable

qualité «d’honnête homme» et entrer ainsi dans le plein d’une condition

de criminel, si ce n’est en répudiant le mensonge qui est la nécessité

constante, en même temps que le plus délicat plaisir de l’honorable

citoyen? J’ai l’orgueil de ma situation, et je rends grâce au destin de

me l’avoir impartie, depuis que ce truisme a pénétré mon intelligence:

à savoir que, dans une Société bien organisée, les entreprises des

assassins sont moins à redouter, pour la plupart de ses membres, que

les entreprises des honnêtes gens...

Des experts légaux ou cités par la défense sont venus il n’y a pas une

demi-heure déposer à cette barre. Ils vous ont exposé componctueusement

tous les genres de folie ayant cours. Les uns, qui ont pris la

chose de très loin, m’ont rangé tout d’abord dans la catégorie des

dolichocéphales, d’autres dans celle des sous-brachicéphales. Trois

d’entre eux, pour appuyer leur démonstration, ont sollicité de Monsieur

le Président la permission de me palper la tête. Un petit, très vieux,

avantagé de la rosette de Commandeur, s’est écrié, vous l’avez entendu:

—Si je pouvais, d’après la méthode de Broca, emplir le crâne de

l’accusé de grenaille de plomb—sans qu’il soit besoin d’examiner le

cerveau, tant le cas est simple—je ferais la preuve, sans contestation

possible, que nous nous trouvons en présence d’un cas manifeste

d’_hémophilie_.

—Et moi, répliquait son contradicteur, un grand maigre avec une tache

lie de vin sur l’œil gauche, et moi, s’il m’était donné de mesurer

sa capacité cranienne à l’aide de sable, contrairement au procédé de

Broca, j’établirais indiscutablement qu’il y a là les manifestations

péremptoires de l’hystérie _biophobique_. Une nodosité de la boîte

osseuse a rétréci sans nul doute la cavité cervicale et déterminé le

repli d’une muqueuse avec adhérence certaine...

Comme le conflit tournait à l’état aigu, Monsieur le Président a dû

intervenir pour les empêcher de se pugiler à l’audience, alors qu’à

bout d’arguments, après s’être jeté à la tête l’École de Nancy, le

professeur Toulouse et le docteur Lombroso, ils allaient en venir aux

mains. Et bien! tous étaient imbéciles, ou mentaient impudemment.

Je ne suis pas atteint de vésanie, d’aliénation mentale, comme ils

l’ont affirmé, et point n’était besoin de tant de détours ni d’un

pareil abus de vocables tirés du grec. Ils n’avaient qu’à énoncer

cette évidence, sans controverse possible, ils n’avaient qu’à formuler

ceci: la cervelle des gens de ma caste, le crâne des bourgeois, et par

conséquent le mien, élabore à l’ordinaire, grâce à une éducation et à

un entraînement appropriés, plus de caca que l’intestin. Le cerveau des

bourgeois étant indéniablement une tinette, qu’a-t-on besoin d’ajouter

après cela? Ainsi, j’étais expertisé du coup. Mais vous pensez que je

suis occupé à vérifier l’opinion émise sur moi, à faire la preuve que

je suis fou. Non, seulement, je vous le répète, délié de tous les liens

civilisés, j’ai maintenant horreur du mensonge et de la sottise. Or,

tout le monde a menti devant vous: les témoins dont l’intelligence

et la lucidité ne vont pas jusqu’à se remémorer exactement ce qu’ils

ont vu, et le Ministère public qui prête à nos actes des mobiles

qu’il sait parfaitement erronés. Celui-ci ment par métier, et gagne à

cela autant d’honneur que de profit: ce qui le fait jalouser par mon

avocat qui vient de flagorner les jurés, lui, qui a vanté leur bêtise,

leur ignorance, leurs turpidités, et qui allait me faire acquitter,

l’animal, si je n’étais intervenu à temps, moi, qui ne saurais endurer,

depuis que je ne suis plus un homme respecté, qu’on jette les baves et

les mucus du mensonge, les purulents crachats de l’hypocrisie sociale,

au visage de la grelottante, nitide et virginale Vérité!

L’acte d’accusation me reproche d’avoir, en moins de deux ans, commis

cinq assassinats, successivement sur la personne des sieurs Auguste

Moulubas, dit «l’Albinos du Sébasto», Félix Mitou, dit «la Punaise

des Abattoirs», Ernest Loupi, dit «le Deschanel de Ménilmonte»,

Emile Leviandé, dit «le Costo de Javel» et Son Excellence Marie

Serge Demétrius de Soukanarine, prince de Tépéïoff, lieutenant aux

Chevaliers-gardes de S. M. l’Empereur de Russie.

Pourquoi un homme comme moi, inscrit au Tout-Paris, membre de deux

grands cercles, et possesseur par surcroît de trois cent mille livres

de rente, a-t-il assassiné cinq personnes, dont quatre étaient des

souteneurs avérés? Voilà ce qu’il serait peut-être intéressant de

déduire, car j’imagine que vos intelligences, Messieurs de la cour

et Messieurs du public, ont, depuis longtemps, fait justice de la

divagation des scientistes qui m’arbitrent fou à lier et que votre

droiture naturelle s’est révoltée, d’autre part, devant la manœuvre

géniale mais artificieuse de mon avocat.

S’il faut en croire l’état civil que m’assigne l’accusation—état civil

faux peut-être—je suis issu de la conjonction cutanée d’un couple de

bonnetiers enrichis, et je vins au monde dans le Faubourg Saint-Denis,

en la maison même qu’illustra pour jamais la naissance de M. Félix

Faure. Toujours d’après l’accusation, je vécus ma jeunesse parmi le

pilou, les cotonnades, la rouennerie et les mouchoirs de Cholet, à

l’exemple de Sully-Prudhomme. Comment suis-je donc parvenu à ce mode

cérébral si compliqué, auquel la science, tout à l’heure, n’a rien

compris? Oui, comment, engendré par des gens aussi simples, dont la

cogitation et la volition étaient pour le moins problématiques ou

comparables seulement à celles des arapèdes et des vieux parapluies,

comment suis-je devenu, moi, au point de vue mental—je m’autorise à

le dire—une sorte d’objet d’art, quelque chose comme un de ces vases

murrhins, œuvres des Parthes et de la Carménie, une de ces coupes

que Corinthe fabriquait jadis, et qui mariaient à la transparence

adamantine du cristal les lueurs fugaces, métalliques et capricieuses

des plus subtils émaux? Oui, comment suis-je devenu cela, moi, alors

qu’eux, mes auteurs, restaient la poterie fruste, l’argile grossière

façonnée maladroitement par une Société abêtie? Voilà ce que je ne

m’explique pas. Quelque inconnu aura, sans doute, au lieu et place

de mon père, jeté dans mes veines un sang moins plébéien, un sang

distillé et décanté vingt fois par les alliages les plus généreux, ou

bien encore sublimé par le feu divin du génie... Mais... je vois aux

mouvements de l’assistance et des jurés, qu’une lourde réprobation,

de ces paroles, doit être la récompense... Qu’ai-je dit Messieurs?...

Ah! c’est vrai! j’ai jeté le soupçon sur ma mère, ma mère qui n’était

peut-être pas la conjointe d’un bonnetier. Pourquoi de tels sursauts

indignés? Ne vous avais-je pas averti tout à l’heure que je n’adorais

plus qu’une chose, que je n’avais plus qu’une idole: la Vérité. En

parlant ainsi, sans aucun souci de la déférence filiale, j’ai sans

doute, à vos yeux, perdu le droit de me réclamer encore du ton de la

bonne compagnie. Mais laissez-moi vous dire que les gens bien élevés,

le parfait crétin ou l’académicien reluisant, ce qui est la même chose,

qui sacrifient avec ténacité aux belles manières, à la mode, aux

bienséances, non moins qu’aux opinions reçues, sont animés d’un tel

besoin de sacrifice qu’ils paraissent, aux convenances, avoir sacrifié

jusqu’à leurs vésicules séminaux. Or, moi, j’entends déambuler à mon

aise dans l’idéologie des gens qui ne sont pas émasculés. Traitez-moi

de cynique, de fils dénaturé, d’impudent ou d’amoral, cela m’indiffère,

puisque le premier qui parla d’immoralité fut sans doute un impuissant

ou un pédéraste s’efforçant de donner le change; tout comme le premier

qui inventa la Loi, et assura ainsi la sauvegarde des canailles à

venir, fut à n’en pas douter, un scélérat condamné par l’opinion

pour un méfait notoire et qui s’efforça désormais d’avoir raison

devant tous par un subterfuge inattendu. Ceci, nettement déduit—et

il est bien malheureux que de telles évidences vous viennent d’un

assassin—pourquoi me priverais-je d’émettre à propos de ma mère une

hypothèse vraisemblable? Que me font vos billevesées sociales et le

respect préconçu des ascendants immédiats? Ma mère m’a jeté de force

dans une aventure qui s’appelle la vie, dans une effroyable aventure

dont je ne puis sortir que par la mort. Elle ne s’est point préoccupée

de savoir si ma mentalité, mon caractère et mes aspirations, qui ne

devaient surgir que plus tard, s’adapteraient à la vie. Elle m’a

conçu par plaisir et mis au monde par nécessité. Elle m’a précipité

de force moi, _pauvre ovule sans défense_, dans un monde auquel,

peut-être, je n’aurais pas souscrit. Pourquoi voulez-vous que je lui

décerne le respect et l’amour, tout de suite, _à priori_, sans jamais

réfléchir sur un pareil forfait. NI PROCRÉER NI DÉTRUIRE, c’est la

loi de la civilisation supérieure dont je n’ai pu, hélas! réaliser

que la première partie. Elle a obéi à la Nature, direz-vous, triste

explication! Elle m’a donné le jour, pourriez-vous ajouter encore,

mais c’est justement ce que je lui reproche. _Abstiens-toi_, a dit

le philosophe athénien. Esclave imbécile d’un instinct scélérat, que

n’a-t-elle pu connaître et goûter la divine sagesse, en cette parole

incluse!

Vous le voyez, il faut en prendre votre parti; je suis de ceux dont

parle le Dante, «qui blasphèment Dieu et leurs parents, la race

humaine, le lieu, le temps où ils naquirent et la semence de laquelle

ils sont issus.»

Messieurs, je continue... A la fin de ce discours, mais seulement à

la fin, je dévoilerai ma personnalité réelle; jusque-là je veux bien

consentir au _curriculum_ que l’avocat de la République m’a imparti,

réservant pour plus tard les aveux définitifs sur l’être énigmatique

que je suis. Vous pourrez alors toucher du doigt l’inanité de vos

instructions judiciaires et le ridicule de vos débats d’assises.

L’ordinaire cortège des témoins, préalablement travaillés par les

agences Tricoche et Cacolet à 50 francs le faux témoignage, l’éloquence

glaireuse du Ministère public, les lieux communs en décomposition

des grands avocats, sont, à n’en pas douter, pour que la femelle du

gorille s’applaudisse de n’avoir pas, avec son espèce animale, versé

dans la Parole, et partant dans l’idée de Justice, quand la chute qui

la précipita du haut d’un cocotier et la peur qu’elle en ressentit lui

firent faire cette fausse couche qui, depuis cette minute mémorable,

s’appelle l’Homme.

Mais, pour en revenir à ma cause personnelle, et s’il faut en croire

le porte-vindicte de la Société, je me montrai jusqu’à la mort de

mes parents un fils parfait, une géniture en tous points profitable,

un embryon dont la fécondation n’était vraiment point à regretter.

Toujours d’après lui, dès que je fus mon maître, je négociai avec la

Nonciature l’acquisition d’un titre à particule, et je disparus.

La Société perd ma trace pendant dix années et ne me retrouve que

depuis exactement vingt-deux mois. Qu’ai-je fait pendant ces deux

lustres? Quels sont les travaux glorieux, les hauts faits ou la plate

et bourgeoise existence dont je puisse me réclamer afin de dissiper

ce qu’il y a de mystérieux dans ma carrière? Vous dirai-je qu’à peine

lancé dans la vie, parmi mes congénères, je me trouvai bientôt,

comme tout être intelligent doit s’y attendre, dans la posture d’un

nageur qui traverse un bras de mer peuplé de requins. Cela vous est

indifférent, n’est-ce pas? et vous préféreriez sans doute que je

descendisse des nébulosités du général aux précisions du particulier?

Mais ce que j’ai fait vous ne le saurez point, car vos mentalités

respectives seraient incapables d’en savourer la sublime grandeur.

Qu’il vous suffise d’apprendre que les deux conceptions, les deux

œuvres magnanimes auxquelles j’avais voué ma pensée et ma fortune

durent être abandonnées, l’une après l’autre, et que de surprenantes

phases morales, à partir de cet instant, commencèrent pour moi.

Dès que je fus vaincu, dès que j’eus roulé à terre, l’âme saignante,

pantelante et tronçonnée, l’Hydre de Bêtise qui, telle Echidna, le

monstre à cent têtes, trône assise sur le monde, et dont tous les

humains lèchent le périnée avec ferveur, poussa vers moi une de ses

tentacules, m’aggrippa et m’attira sur son sein.—Vis comme les autres

hommes, me souffla-t-elle; emploie le formulaire tout préparé qui leur

sert de conversation; donne des poignées de main aux scélérats; fais ta

cour aux crapules respectées; sois neutre, atone et sans originalité;

garde-toi de la sincérité comme du typhus; dépense ton argent à goûter

à tous les cacas dispendieux et à tous les pipis réputés, connus dans

les grands restaurants sous le nom de boissons ou de nourritures;

va-t’en dans les cercles ajouter des chapitres infinis au sottisier

en honneur dans les salons; que la famine du Pauvre et la douleur des

suppliciés te soient source d’appétit et de réconfort; en surplus,

chemine de ton mieux dans les pertuis et les orifices de la Femme, car

par dessus tout, tu entends, _il faut faire l’amour_.

Que répondre à cela? Jusque-là, les seuls débats de l’esprit m’avaient

attiré, et j’ignorai tout ce qui compose le bonheur selon la définition

acceptée. A cette énumération savante des délices civilisées, un ressac

intérieur bouscula tous mes organes; des salives voluptueuses et plus

déferlantes que l’embrun d’équinoxe emplirent ma gorge, roulèrent en

tumulte dans ma poitrine, parurent même refluer jusqu’à mon cerveau,

habité déjà par la horde furieuse de toutes les concupiscences. Ah!

oui, _vivre, vivre, vivre_! comme dit l’École naturiste; je hurlai

ce verbe sur tous les tons, en un besoin, un désir farouche, des

pamoisons qu’on venait de me citer... je répétai ce mot VIVRE, dans

un _crescendo_ furibond, en modulant ses deux syllabes avec tous les

_dièzes_ de volonté que j’avais à ma disposition.

Les entreprises par lesquelles je résolus de débuter, furent l’amour

et le sport, entreprises qui permettent immédiatement à un homme de

ma condition de s’imposer au respect et à l’envie de ses semblables.

Hélas! Hélas! pourquoi la Nature m’avait-elle conditionné pareillement?

Une rancœur morale, une détresse physique, une panique d’âme et de

nerfs, survenaient toujours à l’issue du moindre de mes comportements

amoureux. Je n’évoque pas ici, Messieurs, les trahisons de mes

maîtresses, trahisons qui, pour un être de complexion raffinée, sont le

véritable et même le seul charme d’aimer. La trahison, en effet, remue

profondément la bile, active toutes les sécrétions peccantes, précipite

l’amant, désireux de se réhabiliter devant soi-même, à la recherche

d’autres femmes qui découvriront enfin toutes ses qualités méconnues

par les précédentes; elle l’empêche de se vautrer dans la bauge de

l’habitude, le restitue à sa norme immuable de sottise et de méchanceté

et, selon le vœu de l’Espèce, l’actionne vers des croupes subséquentes

qui remplaceront ou feront oublier l’arrière-train coupable.

Hargne et ironie du sort! quand j’avais goûté à ce que l’humanité

proclame être la plus grande des voluptés, une pestilence d’asphyxie,

un remugle de puisard, accouraient pour emplir mon esprit et ma chair à

ce seul souvenir et me faire grelotter de dégoût et d’effroi pendant

d’interminables semaines. Qu’était-ce donc? Peut-être n’y avait-il

là que morbidité passagère ou manque d’entraînement. Je m’acharnai,

j’inventai des dialectiques à mon usage, ce fut en vain. Toujours, en

me traînant par les cheveux, pour ainsi dire, je me ramenai chez la

courtisane, la pallaque ou la femme du monde, comme un malheureux,

après avoir fui, se traîne à force de volonté devant le davier du

dentiste. Toujours, toujours, je revenais de la chose avec le même

goût indélébile de fange ou d’assa fetida dans la bouche. Les deux

sexes de l’humanité, sans compter les sexes adventices, qui passent

la majeure partie de leur existence à se flairer réciproquement, qui

se fourbissent l’épiderme de la caresse de leurs paumes, comme on

fourbit du ruolz avec une peau de daim, qui échangent la fadeur de

leurs haleines, les relents hypocrites de leur larynx et accolent

leurs babines, cependant que les moustaches se promènent sur les

faciès adverses au milieu des petits hi! hi! de plaisir et du roulis

des sclérotiques renversées, tout cela, y compris la confondante

imbécillité du langage d’amour, l’inénarrable ridicule des «aveux», la

puante scurrilité de l’accouplement, qui fait soubresauter les deux

bipèdes en travail à l’instar d’hamadryas qu’on empalerait vivants,

tout cela s’exhibait à mes yeux comme d’un grotesque à déconcerter

l’esprit de Monsieur Leygues, lui-même.

Effroi! Soudain, à l’issue d’un de ces désarrois, une question terrible

se posa pour moi. Avais-je sans le savoir des goûts contre nature?

Affolé, terrifié, anéanti à cette pensée, je vécus des jours sans

nom, et, un soir, avec la belle franchise et la décision spontanée

qui composent le fond, l’idiosyncrasie de mon individu, je résolus

d’élucider le point délicat. J’accolai des cinèdes fameux, des

bardaches _cupidonés_, je perforai des gitons dont eussent rêvé

les Valois, les papes de la Renaissance et quelques-uns de nos

plus brillants chroniqueurs. Je devins un habitué de «_l’arbre

d’amour_», dans notre promenade élyséenne; je hantai quelques-unes des

«_Théières_», c’est-à-dire des vespasiennes les mieux achalandées de

nos boulevards. Et il m’arriva de dévorer un homme dans son centre,

comme dit Catulle. Ah! ce fut pis encore! du guano empouacra ma gorge,

des geysers de purin giclèrent dans mon âme... Alors seulement, je

connus que seul d’entre tous les hommes, peut-être, je n’avais pas été

embrigadé parmi les serfs du désir, parmi les leudes de l’amour normal

ou antiphysique. Mais que faire, que faire sur cette planète, si l’on

répugne à chevaucher d’autres êtres avantagés d’un pubis ou porteurs de

génitoires? Ce fut atroce, Messieurs, d’autant plus atroce que le vide

et le néant du Monde m’apparurent dans leur entier, et que le sport,

du même coup, en vint à me dégoûter. Monter en steeple; au pesage de

Longchamps, huer M. Combes, le seul Républicain qu’on ait vu au pouvoir

depuis la Convention; être un des premiers maillets du golf ou du

polo; faire du 130 à l’heure en palier; ouïr Monsieur Edmond Blanc;

fréquenter Monsieur de Dion; frôler Madame du Gast, s’avéra stupide non

moins que déshonorant pour un homme de ma mentalité.

J’aurais pu, étant données ma nature sensitive et ma remarquable

compréhension capable de tarauder l’inconnu et le mystère le plus

rebelle, j’aurais pu, me direz-vous, m’orienter vers les arts. Mais

quoi? Faire de la littérature? Traiter, par le julep gommeux du

roman à 3 cinquante, le catarrhe esthétique des personnes qui ont

la déplorable habitude de s’intéresser, à travers 400 pages, aux

comportements d’autrui? Assembler des vocables, perpétrer des phrases,

distiller et passer vingt fois à l’alambic la saveur des épithètes, à

quoi cela sert-il? Créer des types, modeler à nouveau des Werther, des

René, des Rastignac, des Rubempré, sur lesquels, immédiatement, des

imbéciles, à défaut d’originalité propre, seraient venus se modeler

avant que le néant ne se fût refermé sur eux, comme l’eau du fleuve se

referme sur l’ablette qui vient de gober une mouche, à quoi bon?

Et puis ayez un style sage et poli, soyez juste milieu, tout à fait

réservé dans vos adjectifs, et même castré un peu; pour toute couleur,

passez votre prose à la mine de plomb, alors vous serez un écrivain.

Mais ne vous hasardez jamais à faire éclater le creuset de la phrase

sous les flammes généreuses de l’indignation ou de l’enthousiasme:

votre genre ne serait pas recevable disent les pontifes. Cela n’a pas

grande importance, du reste, car l’écriture, le style, l’imagination,

le talent, ont-ils servi à autre chose qu’à formuler de nouveaux modes

de mentir ou de se leurrer soi-même? L’homme est animé d’un étrange

besoin, qui suffirait à lui seul à faire éclater l’infériorité de son

espèce animale: celui d’élaborer des fables, pauvrement imaginées

pour la plupart, et d’en bercer sa douleur. Est-ce que c’est le fait

de l’intelligence de croire à des contes, si brillants soient-ils,

et de remplacer les mythes, au fur et à mesure de leur putréfaction,

par d’autres mythes? Depuis les histoires de corps de garde et les

pugilats de soudards grandiloquents qu’a formulés Homère, jusqu’aux

affabulations carnavalesques du père Hugo, l’être humain en est

resté à la mentalité des enfançons: il faut toujours qu’une nourrice

lui murmure à l’oreille quelque chanson niaise pour le calmer ou

l’endormir. Voyons, je vous le demande un peu, quel poème de vérité,

quel roman aux mille phases, quelle tragédie suant l’horreur et

l’effroi, approcheront jamais de cette constatation à la portée du

premier venu: à savoir que la Nature est la Gouine scélérate qui a

volontairement créé le mal, qui a fait l’homme mauvais, qui a décrété

que toutes les espèces s’entredévoreraient, afin de jouir sadiquement

de la Douleur emplissant l’univers, dans le besoin où elle était

d’assurer la pérennité du crime, et qu’à cela, il n’y a rien à faire....

Or cette constatation suffit à tout; après elle, la littérature

s’exhibe ridicule et infatuée de sa propre impuissance à rien changer

de l’état de choses. _Tout est inutile, puisqu’on ne réduira jamais la

malfaisance de la Nature_, voilà la seule chose digne d’être écrite.

Ceci dit, il convient de se taire. Hormis cela, le reste n’est plus que

proses à l’adresse des crétins, qui veulent à toute force qu’on leur

ourdisse des histoires d’amour, qu’on les intéresse, qu’on leur tire

des pleurs, avec les aventures douloureuses de leur prochain, quand

ce même prochain, venant à périr de famine sous leurs fenêtres, ne

leur tire pas une larme, parce que les péripéties n’ont pas passé par

l’imprimerie. Car, vous l’avez tous constaté, la Douleur, la Misère,

dans la rue, n’excitent la compassion de personne. Dans un livre elles

font pleurer tout le monde.

Si je me sentais peu enclin aux Belles-Lettres, il restait la peinture

et la musique, pourrez-vous répondre, dans l’intention visible de

m’embarrasser. Or, je n’éprouve aucune gêne à confesser maintenant

que la peinture et la musique—sur lesquelles je me suis tout d’abord

illusionné—sont bien les derniers travers dans lesquels un homme puisse

verser. Qu’est-ce que c’est que la peinture? La représentation d’une

chose, d’un décor, d’un homme, à un moment donné de son époque, de sa

vie, et une fois pour toutes. La peinture, vous en convenez, ne peut

reproduire qu’un aspect momentané, qui désormais ne variera plus. Mais

n’est-ce pas la négation même de la Vie, que de nous offrir cette

vision figée, stéréotypée, immuable, que rien ne saurait plus modifier

sans attenter à l’œuvre d’art, alors que la condition de la vie est de

se modifier sans cesse et d’être non pas _une immobile_, mais _diverse_

et _mouvante_? Quel ridicule effort vers l’insaisissable, la peinture

a-t-elle donc tenté? _L’humanité n’est pas encore sortie des limbes de

la civilisation_; nous sommes en pleine barbarie, voilà pourquoi il y

a encore des tableaux, dont la juste destinée—qui nous venge bien—est

d’être vantés par Péladan, d’embellir l’intérieur de tous les snobs, de

tous les Chauchard ou autres ploutocrates acéphales de cette planète

justement diffamée.

Quant à la musique, ce n’est qu’une chatouille à tous les endroits

obscènes de notre individu, une _titillation sur le prépuce

sentimental_. Elle ne s’adresse qu’à la fibre, jamais à la Raison, ne

déchaîne que des sensations, et fait ainsi lever dans la chair tout

ce que la Nature y a entreposé d’abject ou de ridicule. Prenez, en

effet, Messieurs, les animaux les plus vils de la création, la vipère,

le crapaud, l’araignée, le scolopendre ou l’officier de cavalerie;

jouez-leur en partie un oratorio de Bach, ou une sonate de Beethoven,

vous allez les voir donner, sur l’heure, les signes les plus évidents

de la volupté; leurs écailles ou leurs pustules, vont immédiatement

s’épanouir, se dilater d’aise infinie, de plaisir exacerbé. Pour mieux

établir ma démonstration, j’ajouterai que si vous leur récitiez, dans

la minute qui suit, la _Prière sur l’Acropole_, de Renan, ou la _Mort

du loup_, de Vigny, la vipère, le crapaud, l’araignée, le scolopendre,

l’officier de cavalerie, se feront immédiatement disparaître avec

toute la vélocité dont ils sont capables. Le silence, d’ailleurs, aura

toujours plus de génie que les musiciens, n’est-ce pas? Voilà, je

suppose, qui est parler.

Puisque je répugnais «aux ambitions du grand art», pour me servir

de votre langage, il m’eût été loisible,—pourrez-vous penser—de me

déterminer vers des virtuosités moindres. J’aurais pu, à votre sens, me

faire journaliste? Maintenir dans le même état d’hébétude la clientèle

d’un journal; vivre de maquerellat, de chantage ou de prostitution;

être loué à la journée ou au mois par les marchands de suppositoires

retirés des affaires qui détiennent les feuilles à grand tirage;

consentir pour _arriver_ à ce que mon sphincter serve d’encrier aux

pontifes de la Rubrique; me mettre en carte aux fonds secrets; échanger

sans résultat des balles à vingt-cinq pas ou des aménités à bout

portant avec M. Arthur Meyer, autant valait, tout de suite, faire les

lits de la Nonciature.

Voyager alors? figurer parmi ce bétail éperdu que le snobisme et les

«Baedeker» incitent à la déambulation, de juin à septembre, et qui, de

wagon en paquebot, de la plage à la montagne, vient déferler en bêlant

devant les _beautés naturelles_ que le crétinisme contemporain, secondé

par les hôteliers et les imbéciles des journaux, a mises à la mode. Un

kodak brinqueballant dans le dos, afin de bien affirmer qu’on a été

délesté de toute intelligence, affronter la vague estivale, la mer,

cette grande proxénète, cette grande entremetteuse des adultères de

la classe moyenne. A Trouville, dans la saison, pendant que l’employé

du Casino, armé d’une gigantesque écumoire, écrême les flots crétés

de pellicules par le bain des touristes, comprendre enfin les colères

de l’Océan, ses furies vengeresses des mois sombres, quand, plein

d’une rage légitime, il se lance à l’assaut des falaises, semblant

ainsi vouloir dévorer la terre pour la punir d’avoir déversé sur lui,

à travers seize semaines, les boniments des snobs, les propos des

bourgeois et la stupidité des paroles d’amour. Vous me direz que devant

la mer il y a le soleil qui, telle une hostie sanglante, est avalé par

l’horizon céruléen. Moi, quand le soleil se couche, je pense à tous les

crimes, à tous les forfaits, à toutes les hideurs, que sa lumière a

permises encore ce jour-là. Et je le hais, je l’exècre, je l’abomine;

et pour ne pas être le «voyageur» qui salue sa beauté maléfique, je

préférerais être prisonnier des ténèbres les plus visqueuses, des

ténèbres d’Église; je préférerais passer ma vie à remplir, avec zèle

et les yeux crevés, la charge la plus horrible, l’office de Grand

Masturbateur du Vatican, par exemple!

Mais vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,

Toute lune est atroce et tout soleil amer.

Pourquoi, si tout te dégoûtait, ne t’es-tu pas révélé orateur ou bien

encore sociologue? Je vous attendais là. L’Occident est ravagé par

deux maux: la syphilis et la manie de l’éloquence. Le tribun qui,

sur le _plateau_, désoblige la sérénité des couches d’air ambiantes,

donne l’essor à ses prosopopées, met en valeur chacune de ses tirades,

et fait un sort à tous ses mots, est un individu qui n’a jamais

pris conscience du grotesque. De plus, c’est un cabotin-né. Comment

sans cela pourrait-il consentir à se démener, afin d’embellir sa

marchandise par sa propre gesticulation? Et comment quelque jour, ne

s’enfuit-il pas en se frappant la poitrine pour s’en aller décéder de

remords, dans un coin ignoré, au souvenir des stupidités qui lui ont

forcément échappé? Affamé de célébrité, avide de gloire, l’orateur

consent à tout, aux plus immondes attouchements, afin de se concilier

la Foule et il n’hésite jamais à lubrifier le coccyx du Public de sa

langue opiniâtre. Non, voyez-vous, _tout homme qui besogne sur des

tréteaux est un prostitué_. Pour ce qui est de la sociologie en quoi

Monsieur Drumont et Monsieur Jaurès brillent, d’un éclat pareil, tout

ce qu’elle peut enfanter se manifeste imbécile suprêmement; et les

systèmes des Réacteurs comme ceux des Révolutionnaires se rejoignent

avec ensemble au même confluent de puérilité. Chaque fois qu’il vous

sera donné d’entendre un des fantoches de la partie vous parler de

Société harmonique, vous affirmer qu’il est en possession de supprimer

la misère, le mal et la douleur, vous n’avez qu’à engager avec lui ce

petit dialogue:

—As-tu le moyen de décrocher, d’éteindre le soleil, ou d’empêcher les

hommes de se reproduire?

—Non.

—Eh bien! alors tais-toi, car ce sont les seuls expédients pratiques

pour abolir ce dont tu parles.

Mais il restait, vous y avez tous songé, la carrière politique.

M’instaurer candidat nationaliste et sauver la Patrie, là était le

salut, n’est-ce pas, Messieurs les patriotes du Jury? Non, cela

n’était pas possible. Mon comité m’aurait enjoint, toute affaire

cessante, de railler les Bretagnes, d’accourir à la rescousse des

croyants coprophiles qui, là-bas, remplacent les roses, les lys et les

myrtes de l’autel par la fiente des dépotoirs. Passer des journées

entières, assis sur le chaperon d’un mur, à embrener les commissaires

du Gouvernement et prouver ma qualité de bon Français par un brio de

stercoraire, me parut être une attitude sans élégance. Un aiguillage,

un seul, me restait à tenter: devenir un dilettante, un raffiné; en un

mot, me muer en imbécile à l’égal des cérébraux. Désireux d’obtempérer

aux conseils dont je vous ai parlé tout à l’heure, anxieux de vivre

selon la norme de ma caste tout en restant un intellectuel, je m’y

essayai. Et, en toute habileté, je résolus de profiter des dernières

créations de la littérature, d’additionner froidement des Esseintes

à Monsieur de Phocas. Mes dispositions naturelles me servirent et

en moins de deux mois je possédai une âme et un logis appropriés.

Après avoir pâli sur Ruskin, j’eus des tableaux de primitifs, des

Quentin Metzys, des Memmling, des Franz Hals, des Pordenone que je

ne compris pas tout d’abord, qui me semblèrent hideux en fort peu de

temps, mais au pied desquels je récitai infatigablement les proses de

Monsieur Huysmans ou de Monsieur Jean Lorrain. J’achetai une copie de

la Joconde, plus belle que l’original à ce que m’affirma le copiste,

car, me dit cet homme, j’ai ajouté aux beautés de l’œuvre et j’ai

corrigé les défauts. Ah! cette Mona Lisa, ce sourire agaçant, ce

visage de loueuse de chaises du XVI^e siècle, ce paysage tourmenté,

ces Buttes-Chaumont épileptiques qui servent de fond à la toile,

comme cela m’a fait hurler après seulement quelques semaines, quand,

n’y tenant plus, je retournai Gioconda contre le mur! N’importe! Je

me consolai avec d’insolites tapisseries, des soies extraordinaires,

d’impossibles lampas, d’inouïs brocarts, des tabis, des orfrois

magiques, dignes de susciter les plus nobles écritures. J’acquis des

collections de pierres fabuleuses: des péridots, des opales, des rubis

gros comme des testicules et des sardoines gigantesques taillées en

forme de phallus. Je possédai des émaux, des cloisonnés, des gemmes

byzantines, des bijoux phéniciens, des pendiques, des torques, des

fibules syriaques, un cure-dents carthaginois en or jaune avec les

initiales de son propriétaire gravées en caractères puniques, un

incontestable suspensoir d’Alcibiade et même un bigoudi en byssus

ayant appartenu indiscutablement à la divine Salomé! Je brûlai des

essences précieuses, du nard et de la myrrhe conculqués pour moi à

Bagdad même. Bref, ma demeure, en peu de temps, ressembla à quelque

fabuleux et artistique lupanar d’invertis dont M. de Montesquiou et

d’Adelsward eussent été les tenanciers, ou bien encore à une chapelle

bien famée, pour millionnaires érotomanes. Et vous pensez si j’inventai

des déraisons, des détraquements! Un jour, sous le Pont-Neuf, je

stipendiai une cardeuse de matelas et je m’introduisis tout nu dans les

étoupes et le crin de son chevalet. Une heure durant, je me fis battre

à l’aide de ses longues baguettes, de ses verges d’osier, et, à chaque

coup, chaque fois qu’un sillon bleuâtres se dessinait sur ma chair, je

sentais la volupté violenter mon être, alors que mes doigts, crispés

par le plaisir, cardaient et grignaient la laine, comme auraient pu le

faire les crochets d’acier de la brave femme. Chez des brocanteurs,

je négociai l’acquisition d’un nombre respectable de vieux sous-bras

et, rentré chez moi, le soir, j’orchestrai, je symphonisai ces odeurs,

ayant dépassé en cela, de bien loin, le célèbre des Esseintes, si

ridicule, n’est-ce pas, Messieurs, avec son parfum de frangipane? Un

matin, comme je venais de lire la prose célèbre de Mallarmé, la prose

divine, en laquelle il conte la mort douloureuse d’une syllabe, je me

vêtis de noir, et j’allai moi-même, à la mairie, déclarer le décès de

la _Pénultième_. J’étais donc heureux, je vivais libre, affranchi du

sexe et, comme un admirable artiste, j’étais parvenu, d’autre part, à

l’ultime degré de la civilisation, au dernier stade de l’affinement

mental.

Survint alors le cataclysme intérieur qui devait m’amener devant vous.

Un après-midi, dans la _Villa des Muses_, nous discutions esthétique

avec le comte Robert—vous le connaissez tous—et il venait de sonner

son officieux ou plutôt son esclave noir, un merveilleux éphèbe, nommé

par lui Hiéroclès, qui, en l’œuvre de volupté, ne devait servir qu’une

fois, comme tout ce que touche le comte Robert. _Infibulé_, l’esclave

portait encore l’anneau d’argent destiné à défendre sa virginité ainsi

qu’il était d’usage dans la maison de quelques patriciens romains

soucieux des plus délicats plaisirs de la chair et de l’esprit.

Entièrement nu, l’adolescent à la toison crépelée, oint d’essences

précieuses et d’aphrodisiaques parfums, les tétons fardés, les orteils

bagués de chrysoprases et les cuisses constellées de larges émeraudes,

déposa sur un guéridon, d’onyx deux tasses contenant du lait de

zibeline, deux tasses de jade sur lesquelles couraient des chimères

d’or onglées de rubis. Après avoir trempé ses lèvres dans le précieux

liquide, seule nourriture des vrais esthètes, que des trappeurs à sa

solde recueillaient pour lui, à grands frais, au fin fond du Canada,

tout en brisant la coquille d’un œuf d’épervier cuit et durci sous la

cendre du bois de santal, aliment qui donne la vigueur et le plein

essor, le comte Robert me dit sa nostalgie:

«_Il portait l’inapaisable regret des vers inconçus des poètes

défunts._»

Et moi, citant ses propres vers, je répondais, chantant la gloire du

divin poète, et le consolant de mon mieux:

O vous, l’Homme sur qui toutes turquoises meurent,

J’en suis épouvanté!

Et nos velléités d’alliance demeurent

Comme un mort enfanté.

Où sauver les boutons, les bagues et les cannes

Que vous allez tuer?

Comment du bleu qui sort de mes cent sarbacanes

Me déshabituer?

Tout à coup, je me frappai le front avec un cri sauvage, comme dit à

peu près Musset. Mystérieuse genèse des idées! Germination occulte

de la pensée salvatrice! Comment le désir éperdu de vouer ma vie à

une grande œuvre, à la seule grande œuvre digne de mon intelligence,

m’était-il venu, en cette minute? Comment avais-je réalisé une aussi

miraculeuse trouvaille, et cela rien qu’à réciter cette strophe

immortelle dont nul hémistiche, nul mot pourtant ne pouvaient

m’induire en semblable découverte? C’était l’Inouï tout simplement,

et les Goëtistes, les Spagiriques eux-mêmes ne pourraient définir le

processus d’un fait pareillement fabuleux.

Toujours est-il que j’étais déjà dehors, sans autre souci, ni dépense

de politesse à l’égard de mon hôte qui, d’étonnement, avait ouvert et

refermé plusieurs fois la bouche, ce qui avait eu pour résultat de

faire choir son dentier sur le parquet. Même sa stupéfaction avait été

telle qu’il avait bavé un peu de son lait de zibeline sur son corset de

soie blanche escaladé d’iris noirs et de sataniques orchidées couleur

de soufre.

Trois jours après, j’avais enlevé Hiéroclès, l’esclave nègre du comte

Robert, et j’avais prélevé dans un cénacle littéraire une jeune femme

éthérée, aux cheveux cuivre en fusion, aux bandeaux préraphaëlites,

coiffée en oreilles de setter-gordon, venue de sa province pour se

conformer aux dires de l’École symbolico-décadente, non sans avoir été

engrossée, au préalable, par un robuste vicaire de son département.

Je n’eus point de peine à démontrer à cette botticellesque personne—une

figure de Pietro della Francesca—désireuse avant tout d’esbrouffer son

époque et d’être louangée par les postérités, que nous pouvions, si

elle s’y prêtait, réaliser quelque chose auprès de quoi la conquête de

la pierre philosophale, le grand rêve des Alchimistes, apparaissait

comme une simple misère. Oui, la gloire était là! Nous pouvions réussir

ce qu’Héliogabale et le Sar Peladan n’avaient point réussi. Susciter

l’Androgyne nous était loisible. Rien moins.

Entendez-moi bien. Nous n’avions nullement l’ambition de faire

apparaître derechef l’Androgyne naturel, tel qu’il se manifesta dans

les premiers âges de l’animalité. Le naturel, vous le savez, est en

horreur aux délicats qui, avec juste raison, lui préfèrent l’artifice

et le simili. Mais pour un autre motif, celui de _surpeupler la terre_,

nous éloignions de nous, avec frénésie, l’idée de recréer la Gynandre

détenteur des deux sexes, parfaitement normaux, se fécondant soi-même.

En effet, messieurs, vous n’êtes pas sans savoir que l’être primordial,

l’homme si vous voulez, était ainsi conditionné. Comme certains

mollusques la possèdent encore, il possédait l’enviable faculté de

se fruiter par auto-fécondation. Par surplus, il nourrissait, il

alimentait sa progéniture de son propre lait, à l’instar des mammifères

femelles d’à présent. Les tétons parfaitement inutiles que nous portons

tous, nous, les mâles, nos mamelles, nos glandes mammaires, atrophiées

parce que ne servant plus depuis que l’humanité s’est partagée en deux

sexes _principaux_, sont une preuve formelle, définitive de ce que

j’avance. Car pourquoi la Nature qui ne saurait errer, qui ne fait rien

de superflu, nous aurait-elle donné des tétons si nous n’en avions

jamais fait usage? Et ceci explique la pédérastie, tare de toutes les

races, la pédérastie qui n’est après tout qu’un rappel du passé, une

sorte de retour inconscient vers l’antériorité, un impératif d’atavisme

poussant certains individus à revenir, sans qu’ils en aient conscience,

à la règle d’amour primitive, à la norme initiale imparfaitement

abolie encore. Je m’explique: ceux qui besognent les deux sexes,

soit cinquante pour cent environ des sodomites, sont des êtres en

qui l’_hermaphrodisme subsiste, perdure, en puissance_. Ils vont de

l’homme à la femme avec un égal plaisir. Les autres, qui recherchent

exclusivement le mâle, sont ceux en qui le sexe femelle s’est prolongé

_de façon virtuelle_, et prédomine sur l’autre. Ces derniers qui

possèdent tous les attributs du mâle se désolent en réalité et sans

le savoir de la perte des organes féminins. Ils errent, se débattent

et s’efforcent de revenir au premier mode de la vie, sans en avoir une

nette conscience. Et cela est si vrai que, de temps en temps, la Nature

a une distraction; par défaillance, par oubli, par accident, elle crée

des hermaphrodites véritables. Elle semble vouloir ainsi revenir en

arrière; elle élabore un monstre bisexué qui, présentement, n’est qu’un

phénomène, alors qu’au début de l’espèce humaine, il était le type

courant.

Tout à l’heure, je vous disais que nous avions repoussé avec horreur

l’idée de recréer la Gynandre originelle.

Vous comprenez le danger que créerait le surgissement d’un pareil être

apte à s’engrosser tout seul. Pour me servir d’une comparaison qui

m’est chère, le pullulement de ces acarus, de ces coprivores, de ces

cloportes de la grande famille des _conéoptères_ qu’on appelle les

hommes, finirait bientôt par avoir raison, en la dévorant toute vive,

de cette rogne galeuse qu’est la planète. Déjà, ils s’y trouvent aussi

serrés que les mouches sur une fiente exposée au soleil. Et le malaise

règne à l’état endémique parmi eux, parce que beaucoup n’ont point

une part suffisante des puanteurs nourricières qu’elle distille avec

un soin jaloux. Dans ce temps-là, d’ailleurs, j’étais revenu de mon

projet; je ne voulais plus supprimer la Terre...

Deux mois après donc, Hiéroclès et la maîtresse d’esthète, désireux

l’un de s’enrichir grâce à ma munificence et l’autre de s’immortaliser,

s’étaient prêtés à ce que j’avais exigé d’eux. Écoutez bien ceci.

L’esclave noir du comte Robert avait consenti à l’ablation de sa

mentule et de ses appendices, et un chirurgien de mes amis,—la gloire

de la science future—avait pratiqué la greffe de la virilité d’ébène

sur la plastique lactescente de la jeune nymphe des cénacles. Mais

voyez jusqu’où va mon talent, et sur quel culminant sommet, sur quelle

Alpe de génie, la fréquentation des artistes est capable de vous

hisser. J’avais remarqué que la Nature, en sexuant la femme, avait

agi avec la dernière grossièreté, avec un manque absolu de savoir

et d’intuition. Pourquoi, oui, pourquoi, avoir placé la chose, de

façon à ce qu’en s’hypnotisant sur elle, comme tout mâle vigoureux

et sain est en devoir de le faire, les pieds—partie ridicule de

l’individu—soient toujours visibles? Pourquoi aussi l’avoir située à

proximité du brûle-parfums d’arrière, vase naturel des immondices? Ces

néfastes particularités anatomiques sont pour affoler les rustres les

plus opaques, vous en conviendrez, et je résolus d’y obvier. Il n’y a

aucune raison, pensai-je, pour que l’hiatus en question n’ouvre pas

son gouffre, son maëlstrom de délices, à côté du cœur par exemple,

puisque ce viscère, qui entrepose toute notre noblesse, sert toujours

à expliquer les déréglements de la cavité précitée. Une vulve fut

donc pratiquée au bistouri, en le milieu du sternum, et maintenue

ouverte par une canule d’argent, toute proche de la mentule du nègre

qui profitait là comme une bouture sur un cep adolescent. Les eaux

capillaires furent mises à contribution. Et ainsi ce fut parfait.

Pubis et pénis, tous les organes dont se recrée l’homme, voisinaient

l’un l’autre en une parenté familière, et, triomphe de la logique, se

trouvaient réunis sous la main, dans l’heureuse opposition de leur

couleur!

—Ça n’a pas le sens commun, dites-vous.

—Messieurs, le sens commun, comme son nom l’indique, est le sixième

sens des imbéciles.

Le bruit de ce haut-fait, de cet invraisemblable miracle, réalisé par

moi, courut Paris incontinent, et ce fut ma perte, car il est dans mon

destin, hélas! de toujours rouler de l’Empyrée dans l’Hadès. Monsieur

Huysmans ayant appris la chose, et inconsolable à la pensée qu’un

seul de mes travaux avait, pour jamais, aplati son des Esseintes,

Monsieur Huysmans, dans sa honte, courut s’enterrer tout vivant à

Ligugé, et, du même coup, décréta la fortune du pharmacien de l’endroit

qui, désormais, passa son temps à aider de son mieux à la résorption

des bosses frontales de la communauté en dispensant à profusion, aux

bénédictins et à l’auteur d’_à Rebours_, l’arnica et le sparadrap que

rendait nécessaires chacun de leurs entretiens sur la liturgie ou la

mystique chrétiennes. Car, ainsi que vous en êtes informés, on se

contusionnait ferme dans cet endroit.

Quelles semaines d’ineffables délectations je vécus dans la

cohabitation permanente avec mon androgyne, je ne saurais vous le dire!

Il faudrait inventer une langue plus expressive que la nôtre afin

de vous les conter! Certes, j’aurais dû exister solitaire et caché,

tout entier à ma béatitude, mais j’étais homme encore, et le démon de

l’ostentation me tenta. Je voulus donner une fête et m’exhiber dans

mon bonheur et ma victoire, comme le Consul antique, puisque j’étais

le Paul-Émile de la greffe animale. Le comte Robert y vint et se

vengea. Ce soir-là, il était paré d’un corset de satin noir assailli

et constellé de scarabées d’or. Et, comme le Crispinus de Juvénal, il

portait des _bagues d’été_. C’étaient des torsades de fils minces,

des linéaments quasi invisibles, des réseaux de follicules d’or

vert, comparables pour la finesse et la ténuité au premier duvet, au

capillaire hésitant des vierges à peine pubescentes. La complexion

délicate du comte, sa nature véritablement féminine, la morbidesse

si captivante de sa sodomie, ne lui permettaient pas de s’adorner de

joyaux pesants, d’anneaux trop lourds, bons tout au plus pour les

sous-officiers rengagés ou pour M. Paul Bourget. Sans doute, il usa

d’effroyables sortilèges, de la magie des pierres, de l’envoûtement

des mots, du philtre des rythmes, car à l’issue de la fête il enlevait

mon androgyne et, par la suite, resta introuvable dans Paris. Je sus

plus tard qu’il l’avait emmenée en Amérique et l’exhibait à Boston, à

New-York, à Chicago, comme témoignage de son génie et de son horreur

du banal, pendant que les journaux d’Europe dissimulaient la chose et

annonçaient de lui une banale tournée de conférences.

J’aurai l’orgueil de vous cacher les affres qui suivirent, les

tortures renouvelées de Prométhée, et je ne mésuserai point de votre

condescendance pour vous peindre les heures affreuses qui furent

miennes. Le Dante, dans son enfer, a oublié l’homme à qui on a volé son

androgyne.

Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires · 第 29 / 35 题