CONTE BIBLIQUE.

Marie de Béthanie, debout sur le seuil de sa maison, scrutait de sa

prunelle saphirine des lointains poudreux de la route de Jérusalem,

que rejoignait, là-bas, vers l’horizon, un grand ciel de pyrope et

de safran, balafré par les stries violâtres du soleil au déclin. Une

tiédeur douce, une onde de joie chaude, enchantait tout son être,

quand aux heures du soir, comme en ce jour, elle attendait son nouvel

amant, le Nazaréen, à la parole balsamique et aux cheveux volutés.

Marie, cependant, n’était point entièrement heureuse. Un pli soucieux

creusait son front, exhaussé par un cimier de nattes couleur de

cuivre, lorsqu’elle venait à songer que jamais encore, malgré ses

plus vives instances, le nouveau Prophète n’avait consenti à partager

complètement sa vie. Pourtant, depuis la dernière Pâque, elle vivait

dans l’espoir qu’il cèderait enfin. Et, pour subvenir aux charges

lourdes de l’existence commune, le plus souvent possible, elle dérobait

à la rapacité de sa mère la majeure partie des monnaies diversement

effigiées, avec lesquelles les centurions du Proconsul acquittaient le

loyer de son corps.

La mère de Marie de Béthanie avait fourni à Rome une belle et longue

carrière de mérétrice retentissante. Pendant vingt-cinq années au

moins, l’or fumeux de ses cheveux roux avait été chanté en vers

hexamètres, glyconiques, phaleuces ou asclépiades par les plus réputés

des poètes qui florissaient dans la ville des Césars, et souvent on

s’était égorgé pour elle dans le camp des Prétoriens. A quarante ans,

quand elle était belle encore, elle s’était repentie d’avoir délaissé

les cataphractaires ou les chrysaspides du Palatin pour les porteurs de

lyre, car, l’un d’entre eux, après avoir juré, sans doute, de mourir

de façon bizarre et inusitée, avait fait d’elle une infirme dont le

visage ne pouvait plus que semer l’épouvante. Ayant acquis, moyennant

quinze aureus, la faveur d’être aimé une nuit, il avait sournoisement

bu l’euphorbe avant les étreintes, puis s’était lié à la mère de Marie

par un réseau de cordes fines qu’il avait, dans une rage d’amour

décuplée par l’approche de la mort, serrées comme au cabestan. Cinq

heures durant, il avait hoqueté, écumé et pantelé dans les affres de

l’agonie, ponctuant les joues, le front et les lèvres de la courtisane

de la mousse verdâtre de ses derniers spasmes. Et, lorsqu’au matin des

voisins, attirés par ses hurlements, étaient entrés chez la courtisane,

ils l’avaient trouvée accolée à un cadavre déjà froid et couleur de

bronze oxydé. L’épouvante de la malheureuse avait été telle que son

visage s’était tordu comme en une convulsion tétanique qui ne devait

plus disparaître, et que ses yeux la veille encore si beaux, semblaient

converger toujours vers la même horreur, dans un strabisme définitif.

Aussi, la mère de Marie, de retour à Jérusalem, avait-elle décidé que

sa fille ne servirait jamais qu’au plaisir des militaires qui lui

avaient laissé de bons souvenirs, et avec lesquels pareille aventure

n’était point à redouter, car s’ils s’entretuaient parfois après les

orgies, ils étaient notoirement incapables, par pur dilettantisme, de

pareils détraquements.

Les centurions de la légion de Judée aimaient en Marie de Béthanie la

facile composition. D’humeur passive, elle ne les injuriait pas au

matin quand il leur arrivait de se refuser à verser le salaire que, par

Perséphone, ils avaient juré la veille. Sa chair de blonde toujours

amoureuse était en grande réputation à Iérouchalaïm. Des lettrés

qui faisaient profession de n’aimer que les Grecques s’étaient même

discrédités auprès de leurs pairs en recherchant ses faveurs, qu’elle

leur avait refusées par surcroît. Et ceux-ci s’en allaient répétant,

comme excuse spécieuse à leur faiblesse, qu’elle pouvait à la rigueur

passer pour une femme d’Ithaque ou de Céphalonie, puisqu’elle savait

danser aux crotales tout comme les filles de l’Archipel.

Marie jouissait d’une large aisance jalousée par la plupart de ses

compagnes. Si le Nabi devait se refuser toujours à vivre sous son toit,

elle pouvait tout au moins, songeait-elle, l’arracher à la grande

route et, comme deux ou trois de ses amies l’avaient fait pour des

garnisaires, le mettre dans ses meubles, dans des meubles de cèdre

ou de santal précieux, et lui acheter des toiles de Perse et des

manuscrits hellènes, pour orner sa demeure ou son esprit. Oui, l’avoir

constamment près d’elle, ne le quitter que pour satisfaire rapidement,

le plus rapidement possible, et comme à la dérobée, aux exigences de sa

profession! Cette pensée la confortait quand ses nuits étaient prises

par les caresses vénales.

De beaucoup, elle préférait son destin à celui de sa sœur Marthe

occupée aux besognes ménagères, alors que son frère Lazare, associé

avec un grammate émigré d’Athènes, à la suite de canailleries majeures,

avait édifié un Cottabéion à Hyérosolyma. Sans compter les osselets

et le cottabe, Lazare y dépouillait fort congrument la jeunesse du

négoce—entichée par pose des mœurs de l’Agora—à l’aide de dés pipés

que maniait, avec un art incomparable, une équipe salariée par lui.

Trois philosophes d’Ionie, ayant depuis longtemps blasphémé la sagesse,

composaient cette équipe, que venait renforcer un Ripuaire, staturé

comme Héraklès, et sans rival pour contondre les récalcitrants. Le

frère de Marie espérait, grâce à l’argent amassé et à la protection du

Grand Prêtre, pouvoir acheter, plus tard, une charge de magistrat et

finir ainsi ses jours dans le respect unanime.

Donc, avant de connaître Jésus, Myriam n’avait éprouvé d’autre désir

que celui d’une prompte fortune, acquise d’après l’exemple maternel.

Lorsque riche elle serait seule au monde et libre ainsi d’orienter son

destin, elle conjecturait qu’il lui serait facile de goûter les joies

de l’hyménée avec un jeune caravanier, ou bien avec quelque lettré

ayant plus de gloire que de pécune.

L’âge et la vénusté de ses amants l’avaient jusque-là indifférée. Comme

ses veines charriaient en profusion les généreuses calories d’amour,

l’homme, l’individu, s’effaçait à ses yeux pour n’être plus qu’une

force, qu’un choc destiné à faire issir la volupté continuellement

rembuchée dans la coulée intérieure de ses moelles trop actives. Une

seule fois—l’année précédente—elle avait refusé de dormir avec un

de ceux qui la sollicitaient, parce qu’avec lui, réellement, aucune

conjonction épidermique n’était envisageable. Celui-là était un chef

de cohorte. Des sèves sournoises avaient institué sur son visage des

sortes de végétations quasi-madréporiques; ses joues boursouflées

étaient semblables à de grosses éponges imbibées d’eau malsaine; et des

bourgeonnements, des cryptogames charnus et de polychromie désolante,

s’incrustaient à ses maxillaires en dispensant une inéluctable

fétidité. Cette maladie provenait, paraît-il, du lointain pays des

Mèdes, et plusieurs médecins de la ville disputaient sur elle jusqu’au

point d’en venir au pugilat public. Cependant, le chef de cohorte, sur

qui toute médication avait été essayée, sacrifiait à Isis en désespoir

de cause et consultait les poulets sacrés qui avaient prononcé que

la Déesse, déchirant ses voiles, viendrait elle-même le guérir un

jour, par simple imposition des doigts. Cinq ou six centurions qui

pratiquaient, eux, les étranges rites d’amour en usage sur les rives

chaudes de la Gétulie avaient trouvé Marie complaisante et même

intéressée par tout leur inédit. Jamais non plus, elle ne bayait aux

récits parfois itératifs que lui faisaient de leurs campagnes et de

leurs blessures quelques-uns de ses amants qui avaient combattu chez

les Daces. Elle était donc de toutes leurs nuits orgiaques, quand le

kinnor et la sambuque assourdissent imparfaitement les stridulations

des femmes en amour, quand l’air se poisse du parfum des cassolettes,

des fleurs et des toisons, et que dans le lointain des chairs moites

s’enroulent, rampent et se déroulent, comme des vipères possédées, les

nerfs que la volupté a tordus.

Mais, contrairement aux intérêts de Marie, les mœurs des centurions

commençaient à se modifier sous l’influence des coutumes asiates. Déjà,

ils fréquentaient les éphèbes qui servaient aux vices patriciens. Ils

ne sortaient plus qu’en litière, gesticulaient avec préciosité en

coupant l’air à l’aide de petites baguettes d’agate ou de jade. Ils

rémunéraient moins largement les courtisanes, et débitaient contre

le peuple d’Israël de violentes diatribes apprises par cœur et que

confectionnaient des érudits à gages. La mère de Marie et Marie

elle-même vengeaient de leur mieux le peuple élu en leur subtilisant,

à chaque occasion propice, quelques-uns de ces bijoux travaillés par

les meilleurs orfèvres d’Alexandrie, dont ils alourdissaient maintenant

leurs doigts et leurs chevilles, et où s’enlevait, en fines intailles,

le scarabée d’Égypte.

Trop souvent à son gré, maintenant qu’elle aimait un homme supérieur,

Marie de Béthanie était forcée de consentir aux caresses salariées.

Ah! ne partager qu’avec lui la couche basse, marquetée d’ivoire, parmi

la nuit aphrodisiaque, aux senteurs opiacées du pays galiléen! Et ce

soir-là, douzième soir des Ides du renouveau, elle édifiait en pensée

la petite maison du bonheur, la petite maison sertie dans un parterre

de passeroses et d’anémones d’Assyrie, où il serait si doux de vivre à

deux, toujours... alors qu’à la veillée, avant l’heure amoureuse, il

lui conterait à voix basse, quelqu’une de ces histoires de tendresse et

d’élégie, qu’ignorent, les centurions au parler rude, et qui font se

volupter les âmes sentimentales.

Mais guérir Jésus de son vagabondage?

Tout à coup, il parut devant elle, à l’angle de sa demeure, haut de

taille, découplé en vigueur, le profil de chèvre, la peau saurée,

les lèvres épaisses et très rouges, toisonné par les frisons, par

l’astrakan d’une chevelure brune, en pur Syriaque qu’il était. Elle

fut surprise, car elle n’avait point remarqué l’habitude qu’il avait

adoptée depuis quelque temps de cheminer dans les fossés des routes ou

de se dissimuler derrière les rideaux d’oliviers, pour surprendre les

personnes catéchisables, ce qui doublait la profondeur de ses paraboles

de tout l’effroi d’un surgissement imprévu. Quelques-uns le disaient

thaumaturge et initié à la pratique du pantarbe. Et Marie de Béthanie

fut près de croire qu’il était venu, porté sur les ailes du vent

d’Arabie.

—Me voilà, femme, dit-il, pourquoi rester ainsi dehors et ne pas

employer mieux le recueillement du soir?

Mais elle n’avait point perçu le sens de ses paroles, toute à la

délectation de le revoir, l’oreille pleine de délicieux frisselis et

les yeux papillotants, ne pouvant point croire encore à l’ineffable

réalité, à la joie divine de sa présence. Elle vint à lui pour épouser

son corps d’une étreinte; mais elle n’osa point aspirer à sa bouche.

Une minute elle resta immobile; puis elle fléchit les genoux. Ses bras

frais et nus ceinturèrent les flancs du Nabi, et, se traînant à demi,

elle l’entraîna dans la maison.

—Chien errant, voleur de filles, renégat, contempteur de la Loi, honte

d’Israël! vociféra une vieille femme bigle, aux paupières sirupeuses,

dont l’affreux rictus découvrait les canines crochues, alors que

la grisaille de ses poings tendus trouait de vagues blancheurs le

clair-obscur de la pièce basse, mal éclairée par la lampe de bronze.

C’était la mère de Marie, que chaque visite nouvelle du Nazaréen

précipitait aux dernières limites de la fureur: Jésus, loin de payer,

recevant des subsides. Et cela la faisait écumer, elle, qui poussait

le souci maternel jusqu’à ne point vouloir gêner les ébats de sa fille

par sa présence. Car chaque soir productif, elle allait requérir

l’hospitalité d’une voisine et revenait aux premières heures du jour,

pour passer une éponge mouillée sur les courroies des sandales et

battre la toge militaire avec des verges de roseau. Ses tarots lui

avaient appris, d’ailleurs, qu’il dégoûterait sa tille de la profession

qui toutes deux les faisait vivre, et qu’il vouerait leur race à une

éternelle exécration.

Jésus, depuis sa prime enfance, était habitué aux injures. Les siens,

eux-mêmes, l’accusaient d’être de mauvaises mœurs et de _n’avoir jamais

su se faire une position_, malgré toute sa facilité à discourir. Il

se tourna donc vers la vieille femme et répondit de sa voix toujours

quiète:

—Garde tes injures pour tes péchés, femme qui as trop vécu, et

invective seulement ta propre nature qui se projette en avant de tes

yeux et de ton esprit, et que tu découvres en toutes choses...

Hors d’elle-même, à la pensée que l’amour de sa fille allait, cette

fois encore, rester sans salaire, la matrone, les bras dressés,

attestait le ciel.

—Malédiction sur nous! La misère et le mauvais sort sont dans notre

demeure, depuis que tu y es entré, mauvais fils. Qu’allons-nous

devenir, dis, si tu détournes ainsi mon enfant de ses devoirs?

Tiens, regarde—et elle brandissait sous le nez de Jésus une paire de

chaussures à lunule—regarde, regarde donc, le dernier homme qui est

venu visiter Marie nous l’avons pris pour un chevalier romain... Eh

bien! ce n’était qu’un décurion, un pauvre décurion qui avait volé les

chaussures de son chef. Le matin, il a payé en sesterces périmés, en

sesterces du premier des Césars, du «_Mœchum calvum_» comme il disait

en riant, ce bouc de sabbat, et j’ai dû garder ses sandales en gage...

—Le _Mœchum calvum_! exclama Jésus en jetant sur la porte des regards

inquiets... Tais-toi, vieille, on pourrait nous entendre. Respecte

l’autorité et les maîtres du monde... n’injurie pas César, surtout,

redoute le Proconsul...

Et, marchant sur elle, il traçait dans l’air des signes d’exorcisme.

—Hors d’ici... hors d’ici, car Adonaï pourrait bien changer en crottin

de mule les deniers d’or de ton fils Lazare, et, d’un voleur riche, en

faire un gueux très pauvre...

La vieille, atteinte au creux de l’être par cette évocation sinistre,

poussa coup sur coup deux glapissements de terreur; son rictus de

cauchemar découvrit plus amplement ses maxillaires saigneux, un pleur

résineux tomba de ses paupières dentelées en crête de coq, et, à

reculons, elle s’achemina vers la porte, définitivement vaincue, non

sans emporter toutefois, par crainte d’un larcin possible, un miroir

d’argent niellé et une robe de lin astragalée d’or, cadeaux d’amour du

vieux Caïphas à sa fille.

Alors Jésus tendit ses pieds pour l’ablution du soir. Dehors, des

millions de topazes gemmaient le firmament qui enchapait la terre,

comme toujours, de son pérennel et méprisant silence.

* * * * *

C’était le temps béni où l’éclat de rire des hommes venait en partie de

renverser l’Olympe, où la plupart des dieux païens jonchaient déjà de

leurs débris le sol civilisé. La Raison, fille du Portique, la Vertu,

formulée par Zénon, allaient convier le monde aux agapes de paix et

d’éternel amour. Mais un calembour imbécile, à peine digne d’un barbier

de Suburre: «_Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église_»

prévalut sur Aristote. Mais la sanction du vol et du banditisme fournie

par cette maxime: «_Rends à César ce qui appartient à César_», car

César ne possède rien qu’il ne l’ait volé ou extorqué par la force,

permit aux forbans et aux supplicieurs de récupérer la Terre. Mais

la lâcheté et le servilisme affirmés en cet apophtegme: «_Si tu as

reçu un soufflet sur la joue droite, tends la gauche immédiatement_»,

étranglèrent la dignité humaine et eurent raison du stoïcien qui tenait

la Nature en échec sur le granit aurifère de son âme. L’Occident,

énervé par la superstition nouvelle, roula donc entre les jambes des

barbares pour la saillie monstrueuse, et, pendant dix-huit siècles,

l’humanité devait macérer dans la Ténèbre, le Mensonge et la Peur!

* * * * *

Le logis de la pécheresse n’était point sans luxe, ni même sans art.

Son deuxième amant, un centurion qui rêvait, par le discours et la

stratégie, de s’égaler au Grec Phocion, lui avait laissé, à son départ

pour Rome, trois terres cuites, trois figurines de Myrina, plus une

coupe signée par Euphronius lui-même, et dont les rouges silhouettes

historiaient l’aventure de Thésée chez Amphitrite.

Des vases à relief et à lustre noir, des poteries et des hydries

de Cumes, servaient aux soins de son corps. Des nattes fraîches

recouvraient la mosaïque, près de laquelle, sur une console, parmi

des pots de fard, des crayons d’antimoine et des lettres d’amour,

s’encanaillait un manuscrit que Marie de Béthanie montrait volontiers à

ceux qui lisaient les caractères grecs, et où le centurion prétendait,

lui aussi, avoir configuré les véritables dieux. La table, ce soir-là,

était frugalement servie d’une moitié d’agneau rôti, d’olives du Carmel

et de figues de Chio, blondes et ambrées; dans trois lécythes de terre

blanche odorait lourdement le vin noir de Syrie. Jésus, soucieux, avait

mangé en silence et Marie, après l’avoir servi sans presque toucher aux

mets, s’était assise à terre, s’appuyant à la tiédeur de ses genoux

pour embrasser le bas de sa robe, chaque fois qu’il daignait baisser

les yeux sur elle. Soudain, comme le sablier marquait la dixième

heure, gagné sans doute par la quiétude du foyer, émollié par l’amour

de la courtisane, ou se trouvant peut-être en une de ces minutes de

découragement où le fond de l’âme remonte comme un flux irréfrénable

aux lèvres des plus forts, Jésus parla:

—Je suis las, dit-il, femme, bien las. Les douze au retour de Bethsaïda

ont perdu courage pour n’avoir pas réussi à immatriculer un seul

esprit dans la foi nouvelle. Comme eux, je suis près de connaître la

défaillance... Le doute, le doute affreux m’a envahi... Comprends-tu

ce qu’un pareil mot veut dire pour moi? Jusque-là, je croyais tout

savoir... Je croyais pouvoir tout expliquer avec les paroles jaillies

du cœur. Je croyais que le sentiment devait être enfin victorieux. Un

Grec aujourd’hui m’a montré que la raison seule est souveraine.

«Écoute-moi, m’a dit cet homme, comme j’enseignais près du mur aux

prières, écoute-moi, bien que ma façon de discourir doive répugner à ta

race illettrée, aux hommes dont tu es le frère et qui n’étaient point

dignes du sacrifice de Prométhée.

«Je ne sais point parler sans préambule, et il me faut te dire pour

donner quelque poids à ce qui va suivre que j’enseignai, jadis la

Philosophie proche la fontaine de Callirhoë. Mon académie n’était point

sans réputation, et j’allais définitivement bénéficier de l’épithète

de Sage, lorsque j’eus le malheur d’improuver un Patricien puissant.

Tu vois que je n’avais point droit au titre de Sage! Le Patricien fit

fermer mon école, et j’aurais été réduit à la plus noire misère, si

l’archonte au pouvoir, qui professait le scepticisme, n’était venu à

mon secours et ne m’avait fait donner le poste d’œnopte, c’est-à-dire

d’inspecteur des vins.

«Pour un philosophe, veiller à ce que le délire bachique de ses

compatriotes soit de bon aloi me semblait plaisant, et j’admirais la

prévoyance des dieux, qui fomentèrent la vigne afin que leurs créatures

pussent, la bouche empâtée, bénir la vie, dire le plus de bêtises

possible et oublier ainsi la scélératesse des Olympiens. Un jour, ivre

moi-même, pris de vertige ou d’un prurit de sincérité, je dénonçai

l’archonte mon protecteur, qui possédait des ceps en Achaïe, comme

un vil trafiquant de breuvages adultérés, et j’allai même jusqu’à

l’accuser de ne m’avoir nommé œnopte que pour pouvoir, en toute

impunité, empoisonner la divine Athènes. Je dus m’exiler et devenir ici

garçon d’étuve. Comme tout Grec, tu le sais, je puis être, tour à tour

ou en même temps, grammairien, rhéteur, peintre, augure, mime, médecin,

magicien, proxénète. C’est ce qui me vaut aujourd’hui le plaisir de

dialoguer avec toi.

«Plusieurs fois déjà, je t’ai entendu te proclamer Dieu et prophétiser

en ce sens. Tu es de bonne foi, évidemment. La croyance en ta divinité

a dû germer en ton esprit, parce que tu t’imaginais parler autrement

que le restant des hommes. Tu parles mal, crois-moi, tu ignores

l’enthymème et le syllogisme, et tes gloses ne feraient pas une drachme

sur l’Agora. D’ailleurs, si tu es Dieu, rien n’est plus facile à

prouver. Tu dois en cette qualité connaître dans son plus petit détail

la mécanique du monde. Explique-moi alors comment les étoiles tiennent

dans le ciel sans crochets apparents et sont douées de régulières

annulations? Quelle force les approche l’une de l’autre, sans qu’elles

viennent jamais à se heurter, et les éloigne ensuite en leur faisant

décrire des orbes que d’aucuns prétendent avoir calculés? Définis,

analyse l’air, l’eau, le feu, le mouvement, la procréation. Pythagore

affirme que le soleil est immobile parce qu’il est 1. Es-tu de son

avis? Le Dieu ton père n’a pas manqué de t’enseigner tous les secrets

que recherchent vainement les hommes, et tu pourrais m’apprendre

pourquoi un corps lancé dans les airs ne suit pas toujours l’impulsion

première et retombe immuablement vers le sol... Tout cela prouverait

autrement ta divinité que tes hyperboles mal construites... Ton père

doit être un fameux géomètre, crois-tu que les propositions d’Euclide

sont justes?»

Jésus s’était levé et marchait dans la pièce...

—Cet homme avait raison, confessa-t-il. Je ne sais rien, rien, ou

si peu! Je lui répondis néanmoins par une parabole:—En ce temps-là,

les hommes orgueilleux désiraient la Science, mais Dieu leur envoya

son fils qui leur apporta l’amour... Cependant mon contradicteur,

paracheva le Nazaréen, de la voix qu’il devait retrouver plus tard

dans sa passion, devenait sarcastisque et la foule, visiblement, était

pour lui.—«Pose tes métaphores et réponds-nous sans fioritures...

Tu n’es pas Dieu, puisque tu ne connais rien à la création et te

défiles en mauvais rhéteur...»—Oui, oui, il n’est pas Dieu, grondait

le peuple menaçant. Des pierres volaient vers moi; déjà les vieilles

femmes commençaient à me lancer des excréments... Je dus fuir... fuir,

pendant que le Grec, grimpé sur une borne, proférait la terrible,

l’épouvantable parole que je redoutais depuis tant de jours, et qu’il

avait trouvée, lui...

«Pourquoi le Dieu, ton père, qui pouvait faire le monde heureux et bon,

l’a-t-il fait douloureux et scélérat? Est-ce qu’un homme, un simple

humain, coupable d’un pareil crime ne serait pas digne de toutes les

malédictions? C’EST NOUS AUTRES, LES CRÉATURES, QUI AVONS LE DROIT DE

JUGER LE CRÉATEUR, ET NON PAS LUI... Arrière, imposteur! Tu dis venir

nous racheter après que ton père nous a vendus. Qu’est-ce que c’est que

cette vente monstrueuse et que ce rachat stupide? On voit bien que tu

es d’Israël, à qui toujours les termes du négoce viennent à la bouche,

que tu es de la race de Sem, éternellement vouée au commerce et à

l’usure!»

Une suette d’angoisse secouait Jésus frissonnant... une exprimable

détresse faisait transsuder son front d’une rosée fumante... Ah! n’être

qu’un homme, rien qu’un homme, avoir le droit d’être faible, ignorant

et lâche! ne plus agir, rêver! ne plus parler, aimer! Et ses deux mains

tombèrent aux épaules de la fille, soudain dressée devant lui.

Un ressac de joie délirante et folle venait de chavirer l’âme de

Marie de Béthanie. Elle comprit que son rêve, son rêve si longtemps

caressé, touchait à sa réalisation. Depuis qu’elle le connaissait,

pour le conquérir à jamais, elle désirait un enfant du Nabi, un

enfant qui serait blond comme elle, et, plus tard, sentencieux comme

le père. Ainsi, elle le posséderait jusqu’à la mort. La maternité,

estimait-elle, lui serait facile, car antérieurement elle avait failli

concevoir des œuvres d’un scribe de l’Ethnarque. Mais sa mère, experte

aux simples qui délivrent, avait résolu facilement la conjoncture

improfitable au commerce charnel. Son ventre, frotté d’aromates, poli

comme un albâtre pentélique, était donc resté sans rides, et ses seins

n’étaient pas bagués à la pointe des larges cernes bleuâtres qui

éloignent les lèvres de l’amant. Elle offrait tout cela à Jésus. Elle

consentirait avec joie à moins de beauté si la vie qu’il éveillerait en

ses flancs pouvait l’unir à lui, indissolublement.

La chair grumelée sous le feu qui ardait du profond de sa féminéité,

dans l’envol de sa chevelure cinglant la pièce de parfums âcres, elle

clama, les bras au cou du Nazaréen, accolée à lui de tout son être:

—Prends-moi, possède-moi, rends-moi mère, et que tu m’appartiennes à

jamais!

Ivre à son tour de volupté réflexe, le thaumaturge chancela, pour

descendre vertigineusement, en une seule minute, jusqu’au fin fond du

gouffre où le Désir est roi. Pour la première fois, il comprit qu’il

venait d’être confronté enfin avec le seul, avec l’unique, avec le

véritable Dieu, avec Celui qui enfante la Vie dans la lumière et les

étreintes, dont la flamme immortelle galvanise les mondes et régente

l’Univers, avec le Désir, tour à tour Créateur, Unité et Absolu. Sur

l’holocauste de son orgueil, Jésus pleura; deux larmes ravinèrent ses

joues, deux larmes qu’il offrit comme rançon expiatrice aux hommes que,

sans l’amour de cette fille, il était sur le point de tromper. Avec

son seul vouloir, à l’aide de la Raison indéfectible contre quoi tout

attentat est inexpiable et vain, l’humanité accéderait peu à peu à la

divinité du Savoir. Et Jésus ouvrit les bras pour étreindre la femme,

ouvrit les bras pour la posséder.

Mais on frappa à la porte, et l’homme de Bethléem se recula.

—Accès du seuil au noble Valerius Livianus, mon maître! disait une voix

impérative.

C’était en effet le riche Valerius Livianus, tribun militaire et cousin

du Proconsul, qui venait rendre visite à Marie de Béthanie. Quatre

Nubiens, aux cheveux cotonnés, aux muscles de bronze frissonnant,

soulevaient sa lectique aux rideaux de pourpre, et son intendant,

précédant les esclaves, heurtait l’huis de sa baguette d’ivoire, afin

de discuter avec la pécheresse le prix de la nuitée de son maître: car

Valerius Livianus était économe et l’affranchi soucieux de ne perdre

aucun courtage. La mère de Marie s’insinuait derrière le Romain, tout

heureuse de l’aventure qui la vengeait du Nazaréen, Un ricanement

victorieux accentuait l’hiatus de sa denture, et, comme le vin au miel

qu’elle avait bu chez la voisine avait ajouté à son habituelle force

d’invectives, Jésus, sous une nouvelle ventée, sous un raz de marée

d’anathèmes, disparut par le jardin.

Il allait vers le Golgotha; le monde était perdu!

* * * * *

A nouveau, M. Éliphas de Béothus, ayant terminé la lecture de son petit

conte, sollicitait une pastille de maître Pompidor, et ce dernier,

avec une bonne grâce qui ne défaillait pas, lui passait le drageoir.

Un silence tombal planait dans la salle, un silence d’hypogée que seul

un prêtre—qu’on était du reste en train d’expulser sur l’ordre du

président—avait troublé en protestant à haute voix contre les atteintes

portées à la mémoire de Celui dont il était ici-bas le voyageur de

commerce, et pour le compte duquel il louait des chambres dans le

paradis.

Placidement, l’accusé attendit que le double tambour de la porte se fût

refermé sur le placier en miséricorde, et, le geste toujours élégant,

la voix sans trouble, il repartit...

—Trois mois d’arrêts furent la récompense de ce talent littéraire et

subversif exhibé en famille, trois mois de dure geôle que je passai

sans livre, sans papier, sans le réconfort d’une parole amie, mais

aussi sans professeur ni jésuite. Au sortir de ma forteresse, je reçus

des mains d’un fonctionnaire une feuille de route pour un régiment

de cavalerie, où je devais être immatriculé comme cadet. L’envie de

m’enfuir, de gagner l’étranger, de vivre au loin d’une libre vie,

me vint, mais où aller, puisque j’étais sans ressources aucunes et

totalement inapte à me créer des moyens d’existence? J’obtempérai

donc, et pendant sept ans, donc cinq d’épaulettes, j’existai parmi les

patriciens à sabretaches et à éperons. Mon Dieu! que j’en ai entendu

des bêtises, d’outrageantes bêtises, des niaiseries vingt fois vomies

et remâchées parmi ces hommes à belliqueuses moustaches dont tout le

savoir-faire est orienté vers l’alcôve et l’écurie! Et le plus fort

était ceci: lorsque je m’efforçais de montrer à mes soldats, aux

cavaliers de mon peloton, quels sots et prétentieux mannequins, quels

scurriles fantoches étaient les officiers, mes collègues, ils ne me

croyaient point.

Lorsque je leur disais que le plus brillant d’entre eux était certes

mieux obturé que le plus hébété des gardes d’écurie, ils reculaient et

baissaient les yeux, mal à l’aise. J’avais beau leur démontrer que le

dernier des humains pouvait quelquefois penser par soi-même, conquérir,

de par son propre entendement si mince fût-il, une parcelle de vérité,

et l’officier jamais, car celui-ci pensait toujours à l’aide des idées

toutes faites, des idées de sa caste ou de son école; j’avais beau

m’acharner à faire vingt fois la preuve de tout cela, les malheureux

balbutiaient et se reculaient apeurés et tremblants. Sans doute,

l’hérédité d’esclavage était trop forte pour qu’ils pussent jamais se

libérer. Sans doute, croyaient-ils que mon intention était de leur

soutirer quelque parole d’approbation pour, ensuite, les faire passer

au Conseil de guerre. Alors je m’acharnais, car je venais de lire

Tolstoï et Ibsen et je voulais réaliser leur morale. A l’encontre de

mes égaux ou de mes supérieurs, je m’étais de suite montré humain avec

mes hommes, et maintenant une rage de fraternité m’emportait vers eux;

je les traitais comme s’ils eussent été de mon propre sang, je leur

parlais amicalement, me faisant conter leur vie; je leur distribuais

non seulement tout l’argent de ma solde mais encore la plus grande

partie de ma pension; je leur répétais dix fois par jour, peut-être,

que j’étais officier malgré moi, et que je ne me reconnaissais pas

le droit de leur donner des ordres, car nul n’a le droit légitime de

commander à son semblable, ici-bas, rien n’y faisait. J’élevais ensuite

le débat, espérant mieux me faire comprendre. Je définissais la Patrie,

telle qu’elle aurait dû leur apparaître, la Patrie qui ne leur a jamais

concédé aucune justice, mais qui, à chaque instant, confisque leur

travail, leur liberté et même leur vie. Je leur disais que la Patrie

c’était la somme des profits, des privilèges et des jouissances des

riches, qu’eux qui ne possédaient rien devaient se désintéresser des

querelles que la Patrie pouvait avoir avec les Patries d’à-côté. En

quoi cela pouvait-il leur importer que le Français, le Germain ou le

Slave triomphât chez eux, puisque toujours ils seraient pareillement

exploités. Si les puissants et les satisfaits, en un moment donné,

voyaient leurs biens menacés par l’envahisseur, ils n’avaient qu’à

les défendre eux-mêmes, à combattre jusqu’à la mort, à mettre à jour

de l’héroïsme, sans pousser à l’abattoir les multitudes qu’ils ont

dépouillées et qu’ils maintiennent dans l’ignorance et la servitude.

Puisqu’au sens des exacteurs, la gloire est une belle chose, et que

les prouesses guerrières ennoblissent un peuple, pourquoi ne la

réclamaient-ils pas pour eux seuls et réservaient-ils aux autres

le soin d’accomplir les hauts-faits? J’ajoutais que, dans quelques

siècles, jamais les historiens ne pourraient reconstituer l’état d’âme

des foules misérables, des foules asservies et spoliées ne connaissant

que l’endémique famine, et qui, cependant, sur un signal donné par

un gouvernement, couraient s’égorger, de frontière à frontière, pour

défendre le bien de leurs oppresseurs et assurer ainsi la pérennité

du joug qui les écrasait. Tout était inutile, pas un œil ne brillait

dans la joie de concevoir enfin la vérité et la dignité humaine; pas

un front ne se relevait fier et libre parmi la double rangée de têtes

rasées que j’avais devant moi. Non, ils ne pouvaient pas comprendre:

la classe dont ils relevaient étant asservie depuis toujours; ils ne

pouvaient pas m’entendre, car il leur était impossible de croire à la

loyauté de mes intentions. J’offris de partager entre eux la moitié de

ma fortune afin qu’ils pussent fuir, déserter, vivre heureux au loin,

et ils restèrent muets et terrifiés. C’est un fou, pensaient-ils, ou

bien c’est un scélérat. Tous redoutaient quelque effroyable traîtrise,

tant il leur semblait insolite qu’un grand de la terre pût venir un

jour à les plaindre ou à les secourir.

Et moi, rentré dans ma chambre, je pleurai tout seul parmi

l’interminable nuit, car j’avais compris enfin que, quoi que je fisse,

je ne serais jamais aimé, que je venais de trop haut pour être adopté

par les humbles, que je pourrais être bon, pitoyable et généreux, nulle

affection sincère ne s’approcherait de moi; j’avais reconnu qu’il

était dans la destinée des puissants de toujours semer autour d’eux la

haine, la peur ou la défiance, et que l’amour véritable ou l’amitié

désintéressée leur avaient été équitablement refusés par la Fortune,

jalouse de leur faire payer de cette affreuse rancœur les privilèges

abominables du pouvoir et de l’argent.

Alors, à quelque temps de là, un soir de l’an 1889, je pris mon

sabre d’ordonnance, mes épaulettes, mes croix, mes parchemins, et

j’allai jeter le tout dans les latrines, seul reliquaire approprié à

ces reluisantes ordures. Puis je m’expatriai; je courus le monde; je

fis des conférences; j’écrivis dans les journaux; je stigmatisai le

ridicule, l’infamie, la malfaisance du milieu en lequel j’avais été

élevé. Je restituai, en toute sa réalité, à l’aide de la parole et de

l’écriture, le vieux décor dont je m’étais évadé, le décor anachronique

qui n’abuse plus personne, les figurants ni les spectateurs. Moi

qui sortais du sein de cet abominable organisme, moi qui aurais pu

y vivre toujours avec les bénéfices et les apanages qu’il confère à

ses élus, j’en dénonçai le mensonge et la scélératesse; j’exhortai

tous les hommes à s’unir, à fédérer leurs volontés, à surmonter un

moment leurs dégoûts, leurs nausées, pour enfouir, d’un seul effort,

ce vertige tenace, cet excrément maléfique du passé. Les bourgeois me

considéraient bouche bée.

—C’est un dément, disaient-ils, comme mes anciens soldats. Car vous

entendez bien, ils ne pouvaient pas penser, eux aussi, que je fusse

sincère ni lucide. Ils avaient besoin de croire à ce dogme social, au

principe d’autorité, au principe de droit divin; ils avaient besoin de

révérer ce hideux et vétuste édifice d’exaction et de s’aplatir devant

lui, malgré moi qui m’en étais évadé, malgré moi, archiduc, prince du

sang, qui leur en faisais subodorer le souffle délétère, la peste de

mort et de ténèbre.—Il parle de République, de Fraternité, de Justice,

de Pitié, arrêtez-le, au bagne! à l’eau! à mort l’anarchiste! Ah! s’ils

avaient été à ma place, eux, ils n’auraient pas quitté le bateau...,

non; ils auraient plutôt renforcé le nombre des forçats qui rament

dans la chiourme, ils auraient plutôt calfaté avec des cadavres les

voies d’eau que la Raison a faites à la galère maudite.

Malgré tout, je ne me décourageai pas, et puisque les hommes ne

voulaient pas de la Vérité et de la Justice, je résolus de faire fumer

quelque encens personnel sur les autels de ces deux déesses diffamées.

Écoutez bien ceci: moi, apparenté à des rois, je devins l’ennemi des

rois, et je fondai, là-bas, en Amérique, un collège où, pendant dix

années, l’on enseigna l’assassinat des tyrans. Puis, je fis mieux

encore lorsque j’en vins à reconnaître que cette œuvre était inutile.

Oui, tant ma soif d’équité et ma volonté de supprimer la douleur

étaient surhumaines, je voulus détruire la Terre et la précipiter

dans le Néant consolateur avec sa cargaison de damnés, d’imbéciles,

de bourreaux, de tortionnaires et d’esclaves, avec ses multitudes de

suppliciés qui ne peuvent pas s’abstenir de perpétuer la souffrance

en perpétuant la vie monstrueuse. Et si l’homme de génie qui devait

machiner la catastrophe libératrice ne s’était pas senti faiblir,

ne s’était pas suicidé un mois avant qu’elle fût à point, je ne

serais pas sur ce banc, et vous n’auriez point le loisir, Messieurs,

de me considérer tous, présentement, avec des yeux plus larges que

des hublots de transatlantique et des maxillaires qui pendillent

lamentables, comme de vieilles montures de porte-monnaies.

Désâmé, rejeté en dehors de mon axe d’intelligence par l’effondrement,

la chute à plat de ce dernier espoir qui était mon unique rai son de

vivre, je fus surpris, emporté comme un fétu par les vents alizés, par

le mousson de sottise qui balaient les vastes espaces de la mentalité

humaine. De l’infini éthéré où m’avait hissé mon sublime concept,

je culbutai d’un coup dans les marécages des attirances, des mobiles

et des désirs normaux. Je déférai au stupre, au rut, à la salacité,

aux braiments sentimentaux, à tout ce qu’en un mot, vous appelez

l’amour. C’était sans doute le pénultième désastre que la vie me

réservait. D’avoir promené mon corps, ainsi qu’une varlope frénétique

sur l’académie de trois ou quatre femmes, je crus que mon cœur, mon

cerveau, mon âme allaient exploser sous les déflagrations d’une

panclastite de dégoût et d’effroi. Ah! elle est délectable et vaut

d’être recherchée, la plus grande des voluptés humaines.

Parlons-en! Comme je vous le disais tout à l’heure sous une autre

forme: brouter les chardons du platonique ou bien grouiner dans

l’auge sensuelle; évacuer immédiatement toute intelligence, constater

en soi la subite intrusion d’une frénésie démentielle qui saccage

l’organisme, annihile la volonté et passe les muqueuses au rouge

incandescent; sentir son épiderme s’enflammer et crépiter comme une

allumette suédoise; gesticuler telle une grenouille touchée par le fil

électrique; brasser des sueurs fétides d’aisselles; se rouler dans

les pestilentes odeurs du delta périnéal; puis, tout à coup, libérer,

du bain-marie des reins où elle mitonnait insidieusement, l’affreuse

liqueur qui donne la vie. Évidemment, ma lymphe, trop subtile, épuisée

par une permanente consanguinité, adultérée par les successifs incestes

d’une lignée vieille de quinze siècles, m’avait fait percevoir ces

horreurs qui vous sont parfaitement agréables, Messieurs, et réalisent

pour vous, de la puberté à la mort, le superlatif du plaisir. Et c’est

alors qu’après m’être acharné, qu’après avoir cru un moment au mensonge

de l’art: putréfaction égale à toutes les autres putréfactions

humaines, après avoir fait tout le possible, en un mot, pour, comme mes

semblables ici-bas, m’amuser d’un hochet ou désirer n’importe quoi,

fût-ce une immondice, je sentis s’introduire sournoisement en moi le

goût du sang, le besoin du crime. Après avoir quitté le palais de mes

pères, après m’être débarrassé de ma livrée d’officier, j’avais cru

m’évader, me libérer définitivement, devenir un être sain et fort, me

transmuer en juste, en rentrant dans la société de mes congénères.

Eh! bien, non! cela n’était pas possible, toujours je devais rester

ce que j’étais: un patricien, un aristocrate, un dégénéré élaboré

pour opprimer les foules et non pour les secourir. Ma pitié, ma soif

de vérité, mon amour des déshérités, mon besoin effréné de lumière

et de justice, admirables chez autrui, étaient condamnés, de par ma

naissance, à n’être en moi qu’insanes ou ridicules. Puisque j’avais

répudié la carrière d’exaction; puisque je n’avais pas consenti à être

un _chef_, il aurait fallu me suicider sur l’heure, car autrement, _je

ne pouvais être qu’un monstre_. Je ne pouvais plus redevenir un homme.

Toujours, je devais errer sans mesure, toujours je devais aller du

génie cimmérien à la folie meurtrière, pour finalement retourner, en la

diversifiant un peu, à l’imbécillité de mes ancêtres.

Pareil à un aérolithe qui s’est volontairement détaché par dégoût d’une

planète scélérate et qui vagabonde sans guide dans les nuits sablées

d’or, parmi le pollen des étoiles, j’étais astreint à errer, désorbité,

jusqu’à ce que je vinsse m’écraser sur un centre d’attraction aussi

horrifique que le premier. L’hérédité me commandait de mentir, de

duper, de tuer; une âme de carnassier, quoi que j’entreprisse,

devait me remonter aux lèvres, parce que j’étais fils de rois... oui,

entendez-vous, fils de rois, parce que j’avais derrière moi, dans les

ténèbres du passé, une ascendance de potentats fourbes et menteurs,

de carnassiers absolutistes et d’hommes de proie couronnés. Le sort

m’avait destiné à être un Malfaiteur acclamé, et si je m’étais mis

en marche vers une morale supérieure, si j’avais résilié le pacte

infâme, rien ne pouvait étouffer dans mon esprit et dans mon cœur le

levain congénital qui, sournoisement, les gonflait, pour, finalement,

les faire éclater. A la mamelle sainte de Pitié et d’Amour, tu ne

boiras jamais, m’avait dit la Nature, car tu es engendré d’un tyran,

et, malgré tout, devant la détresse et la misère du Monde, j’avais

approché mes lèvres, et mes lèvres s’étaient gelées avant que j’eusse

fini de me désaltérer à la source bénie. Bien que tu eusses la

volonté d’être bon, la conclusion de ta vie ne sera jamais la Bonté,

avait-elle ajouté. Et moi, stupide, dans une minute d’espérance,

j’avais cru fuir, m’échapper, libre, secourable, heureux, reconquérir

mon autonomie d’être pensant, m’affranchir de l’opprobre, éviter les

souillures du Pouvoir, devenir un sage! Ce n’était qu’un leurre.

Toujours, l’inexorable Destinée devait me réintroduire de force dans

le cycle monstrueux que j’avais osé franchir un soir de ma jeunesse.

Vainement, je m’étais révolté; vainement je m’étais efforcé, avec des

râles et des cris d’épouvante, d’exterminer ma personnalité profonde,

celle que m’avait léguée mes aïeux. Tout avait été illusoire et vain.

Où que j’allasse, quoique je devinsse, j’étais marqué pour créer de

la souffrance, pour jouir de la douleur, faire couler le sang et être

malheureux. Fils de rois j’étais... Fils de rois, je devais rester...

et il n’était pas en mon pouvoir d’échapper au mensonge et au crime...

* * * * *

Messieurs, je suis l’archiduc Salvador qui prit un jour la mer, sur le

brick _la Marguerite_, et disparut sous le nom de Jean Orth...

* * * * *

Et ce que l’accusé avait vaticiné se produisit alors. Le Président des

Assises se dressa dans un geste si violent que sa robe, s’arrachant à

l’épaule, découvrit un tricot de laine, un vieux gilet de chasse lie

de vin qu’au lieu et place d’un veston il portait sous sa toge, par

économie sans doute. Un triangle de chemise, ponctué des maculatures

séniles du café et du tabac à priser, apparut par surcroît. D’une voix

étranglée par la terreur et qui avait perdu la majesté congruente

aux solennels débats, il criait, pendant que ses deux assesseurs

se démenaient, eux aussi, éperdus, boxant l’air de leurs poings

désordonnés.

—Gardes... gardes... faites évacuer la salle... l’accusé est fou...

l’audience est suspendue.

Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires · 第 31 / 35 题