Il faut placer la Vérité avant les convenances.
Madame Truphot, Boutorgne, Siemans et Cyrille Esghourde s’étaient
mis en route dès sept heures du matin, par un brouillard piquant,
qui devait se dissiper certainement sur le coup de midi, au dire des
guides. Il s’agissait de gagner Ponalda, un village perdu de la haute
montagne, accroché au flanc roidi d’un pic perdu, au-dessus duquel,
à s’en rapporter aux affirmations de l’auteur de _l’Antinoüs_, le
gypaëte aimait tacher le bleu frissonnant du ciel de son vol immobile,
de ses ailes figées dans la torpeur voluptueuse et le spasme du vide.
Ce n’était pas uniquement le désir d’apercevoir quelques-uns de ces
oiseaux de proie, amis des vertigineux espaces et des distances
impolluées, qui avait déterminé la veuve à subir la demi-matinée de
mulet que nécessitait l’ascension. Non, Cyrille Esghourde l’avait
alléchée d’un possible spectacle bien plus calcinant pour elle.
La veille, au soir, longuement, il avait conté par le menu ce qui
constituait pour lui le réel pittoresque de Ponalda, situé sur la route
du Pic de la Mine. Certes, bien qu’il fût un artiste, ce n’était pas
non plus le point de vue, ni les gypaëtes qui l’attiraient en ce coin
sauvage; ce n’étaient point les pics qui attentaient à la nue, les
cascades échevelées qui déroulaient, du haut en bas de la montagne,
leurs floconneuses tresses d’argent; ce n’étaient point les petits
bois de chênes-lièges dépouillés de leur écorce qui, avec leurs fûts
rougeâtres, semblaient aligner des milliers et des milliers de troncs
humains, écorchés vifs et sanguinolents, des torses suppliciés érigeant
des bras tordus et noirs, comme si un Genghis Khan, un Tamerlan
ressuscités, avaient laissé là, le matin même, des témoignages de leur
verve en fait de massacre. Ce n’était point le torrent déferlant en
bas, dans la plaine, avec un fracas de train express, encore moins
l’éboulis des roches, vert-pâle, violacées, lilas tendre, safranées,
toisonnées de mousses crépelées comme des chevelures de nègres,
pendant que d’autres ruisselaient d’une pourpre humide et fumante,
sous le premier soleil, comme si elles venaient de remplir l’office
de parvis pour quelque effroyable et mystérieux égorgement nocturne.
Ce n’était pas le terrifiant chaos des sommets, des gorges et des
ravins, toute cette épilepsie initiale de la Nature qui s’est amusée à
bouleverser, à sabouler son ménage, son domaine péniblement ordonnancé,
tout ce désordre qui, en somme, démontre l’inintelligence de la Force
éternelle, chavirant en partie son œuvre première en une ribote d’homme
ivre, œuvrant de préférence en de continuels cataclysmes, créant par à
peu-près, dédaignant la _normale_, la suite voulue des circonstances,
pour ne tirer parti que de _l’accident_, c’est-à-dire du conflit ou
des hasards de la matière, n’enfantant que par à coups, ne suscitant
le chef d’œuvre que sans le savoir, et ne perpétrant l’homme que
par mégarde pour ensuite le torturer sans relâche. Non, tout cela
indifférait Cyrille Esghourde qui ne prêtait attention, lui, qu’aux
décors des capitales pourries et à la ronde-bosse des croupes viriles
et malléables.
Il avait donc conté à la veuve et à ses commensaux cette particularité
de Ponalda:
Quelques-uns parmi les touristes qui étaient montés, certains jours,
au village,—un agglomérat de masures en basalte trébuchantes et mal
closes—avaient été extraordinés de n’y voir âme qui vive dans l’unique
raidillon de trois cents mètres formant la rue principale. Tout y
semblait mort; les portes calfeutrées ne laissaient passer aucun
bruit, et nul être vivant ne s’aventurait au dehors. Pas une poule
picorante, pas un chat rôdeur ronronnant dans une coulée de soleil,
pas un pourceau vautré à même les fanges comme on en rencontre dans
les bourgs pyrénéens, ne se montraient sur la chaussée. Quelles que
fussent la sérénité et l’allégresse de l’heure estivale, si profondes
en ces endroits, où l’ardeur solaire se trouve refrénée et comme
blutée par la frigidité limpide des hautes altitudes, aucune femme,
jeune ou vieille—les hommes étant occupés à la garde des troupeaux ou
aux besognes serviles et mercenaires de la station thermale—ne filait
le rouet sur le seuil des chaumines, ne faisait accueil à l’étranger
pour vanter l’auberge, lui vendre quelque fruste bibelot, ou requérir
la sportule, comme il est de coutume dans les lieux où déambule le
pérégrin préalablement abêti par le paysage. On avait beau heurter
successivement à l’huis de toutes les maisons, personne ne répondait.
Des mouvements et des rires étaient seuls perceptibles derrière
le chêne épais des vantaux cadenassés. Un silence goguenard, une
atmosphère de réprobation, semblaient réellement peser sur le dehors,
à l’approche du voyageur, dans ce hameau perdu entre ciel et terre. Cet
endroit était-il donc le lieu de retraite, la Thébaïde des sages qui
entendaient protester à leur manière contre la niaiserie des Béotiens
déambulant l’alpenstock et le Bædeker à la main?
Mais si le touriste favorisé par le sort était tombé au moment
profitable, à la bonne minute, de l’après-midi où le même fait se
reproduisait chaque semaine, au pareil jour, avec une régularité
infaillible et périodique, il ne tardait pas à recevoir l’explication
de cette insolite désertion de l’habitant. Tout à coup, dans le haut
du village, un trompettement humain exaspéré, une clameur terrible,
incisait le silence pour se prolonger en trémolos et finir en
point d’orgue perforant, suivi immédiatement d’un fracas de porte
lancée avec violence contre un mur de pierre. Alors, une galopade
furieuse résonnait sur les pavés pyriformes; un stropiat déboulait
en claudicant, les bras levés, le torse gibbeux, et un goître énorme
servant de pendantif flaccide à un cou de taureau rougeoyant et
congestionné.
C’était l’hebdomadaire et ponctuelle ruée de l’idiot, l’effrénée et
tragique randonnée de l’hydrocéphale, qui fonçait dans le village,
tenaillé, possédé d’une flambée de satyriasis, et menaçant de mettre
à mal toute femelle rencontrée sur sa route. Plusieurs fois, hagard
et terrible, il emplissait de sa course furieuse et de sa plainte
effroyable l’unique rue aux angles capricieux, battait les murs,
se cognait aux portes, se précipitait au pourchas des voyageurs en
déroute, les yeux injectés de filaments rouges et la bouche poissée
et toute dégoulinante de salives mousseuses, en continuant à pousser
des beuglements de bête affolée que le stupre tourmente. C’était le
Sexe triomphant et dominateur qui passait, le Rut invincible porté à
la pression des cent atmosphères de la continence, qui se déchaînait,
farouche, tempétueux, immonde et cependant magnifique. Et quand
l’idiot avait tapé vainement du poing à toutes les murailles, quand il
s’était usé les dents à mordre au passage dans tous les chambranles
hermétiquement verrouillés, il se lançait au dehors du village; de
sa même course qui faisait voleter les écumes de ses lèvres, il se
précipitait dans les sentiers tortueux, dans les landes caillouteuses,
où il tournait en rond, en des spires affolées, dégringolant le revers
des âpres pentes. Et on le voyait, de loin, rouler parfois sur lui-même
pour remonter en s’agrippant des genoux et des ongles, jusqu’à ce
qu’il tombât enfin, épuisé, mais pantelant encore, sur la terre qu’il
embrassait de ses bras frénétiques, dans un besoin farouche d’étreintes
et d’enlacements....
C’était fini. Désormais, il était calmé pour une semaine au moins.
Toutes les portes des maisons s’ouvraient alors. Des femmes en
sortaient, amusées, rieuses et jacassantes. Les poules et les chats
réintégraient la chaussée pacifiée. On courait voir où le goîtreux
était tombé.—Tiens il a été plus loin que la dernière fois... ma
Doué... Et une grande fille brune, au masque tragique et impérieux—sa
sœur—filait derrière les autres. Dès qu’elle avait rejoint le
malheureux, elle le retournait la face au soleil, essuyait d’un
mouchoir son front et ses joues tachées de glèbe, ou écorchées par les
silex. Quand il avait cessé de hoqueter ses sanglots d’impuissance,
quand il versait enfin dans une immobilité quasi-cadavérique, qui
terminait toujours en coma d’agonie l’froyable crise où le plongeait
la sédition de la Chair inassouvie, elle le veillait une heure, deux
heures, assise près de ses épaules, le regard croché à la ligne
céruléenne de l’horizon, comme pour demander la raison de cette
épouvante et de cette fatalité aux espaces mystérieux qui doivent
savoir le pourquoi des choses. Puis, dès qu’il pouvait se remettre
debout, elle le soutenait par les bras et, droite, tranquille,
regagnait à son côté la pauvre demeure, les yeux absents et le front
dédaigneux, sous les quolibets du village enfin ressuscité.
* * * * *
Leur père était un ancien instituteur d’Amélie-les-Bains qui était
venu mourir à l’endroit natal, une fois acquise sa minime retraite.
L’hydrocéphale soldait sans doute, lui, quelque faute ou quelque tare
d’un ancêtre ignoré, dans ce terrifiant processus de l’hérédité qui
fait payer au dernier issu la défaillance physique de l’ascendant et
fait éclater, de façon péremptoire, le Crime de la Puissance créatrice.
Tous deux, le frère et la sœur, vivotaient d’un maigre bien dans la
maison familiale; la fille s’étant résignée au célibat pour mieux
soigner son frère qui passait ses journées, assis au coin de la vaste
cheminée, à saliver sur sa blouse de toile bleue, et à râcler, d’un
couteau infatigable, des morceaux d’échalas dont il faisait d’inutiles
copeaux, du vermicelle broussailleux, des filaments ténus, piétinés
ensuite, par lui, toutes les heures, avec passion.
* * * * *
—C’est des cheveux d’blonde... y sont dorés et doux comme des cheveux
de blonde. Mé... j’si laid... j’si éfirme... elles voulent point
d’moué... répétait-il tout le long du jour, d’une voix à peine
articulée, le menton continuellement enduit de crachats gazeux que sa
sœur essuyait sans trève, d’une main secourable et sans répugnance.
Il était complètement inoffensif d’ailleurs, à part ses crises
périodiques, dont le village averti par la sœur se garait de son mieux.
Mais il fallait le laisser sortir, le laisser galoper, se saoûler
de fatigue, car si on avait calfeutré son explosion satyriaque, il
se serait brisé la tête contre les murs. Et on les entourait même
d’un respect vague, eu égard à la mémoire de leur père, un homme de
beaucoup d’instruction, disait-on couramment. Jamais, nul besoin de
délation, jamais l’idée de faire interner le possédé n’étaient venus
à ces montagnards libres et noblement dédaigneux du secours ou de la
délivrance qu’auraient pu leur apporter les ergastules de la ville
à l’usage des fous. Ils préféraient s’accommoder du dément, qui
avait droit, lui aussi, à la liberté, et qui ne leur imposait qu’une
servitude pas plus désagréable en somme que les corvées d’édilité ou la
sujétion pécuniaire du percepteur. On se contentait de rire de lui. Et
le goîtreux, victimé par une effroyable dynamique sexuelle sans issue
pour lui, corrodé à jour fixe par l’ignition génésique que la nature
impose comme une loi indéfectible à tous les êtres, même à ceux dont la
déchéance devrait trouver grâce à ses yeux de bourrelle ne se délectant
qu’en les plus effarants forfaits, le pauvre diable d’idiot, sous la
sauvegarde et le dévouement admirables de sa sœur, aurait pu continuer
longtemps à faire des copeaux et à baver des glaires sur son menton en
forme de rostre, s’il ne s’était point, un jour, rendu coupable d’une
inconsciente et déplorable facétie.
Un après-midi, un curé, un desservant de la plaine, était monté au
village avec deux ou trois collègues, au moment même où l’idiot salace
galopait farouchement. Énorme, effroyablement obèse, avec une coulée
de ventre quasi-liquide que ses cuisses maigres éclissaient mal, ce
soutanier béarnais n’avait pu fuir assez vite et, en quelques secondes,
il avait été rejoint, culbuté, toutes jupes troussées, par le Priapique.
—Laisse-moi... laisse... moi... malheureux... tu vois bien que j’suis
un prêtre...
—T’es une femme que j’te dis... t’es une belle brune... une de celles
qui voulent point m’aimer... tu vas y passer...
Et il avait fallu employer des fourches pour faire lâcher prise
au frénétique induit en erreur par le cotillon du vicaire, et que
le relent dégagé par les profondeurs de ces sortes d’individus ne
parvenait point à éclairer...
L’oint du seigneur, outragé dans sa pudeur et malmené dans son
épiderme, outré peut-être d’avoir subi un traitement que son évêque ou
ses pairs étaient seuls en droit de lui infliger, avait regagné Luchon
plein d’une juste rage. Et malgré les supplications de la sœur, il
avait déposé une plainte en règle. Des gendarmes étaient accourus pour
enquêter; une demande en internement, que le maire du village, menacé
par l’autorité ecclésiastique, s’était cependant refusé à signer, était
revenue, accompagnée d’une lettre comminatoire du sous-préfet. L’idiot
cette fois était condamné à aller finir ses jours sous la bastonnade et
les sévices sournois des chiourmes, si sa sœur n’avait point pris, tout
à coup, pour le sauver, une décision héroïque.
Depuis quatre heures et demie, au moins, la petite bande ascensionnait,
à dos de mulet. Boutorgne avait réussi à pousser sa bête à côté
de celle de la Truphot, et, tout en magnifiant le paysage avec un
sens de la nature réquisitionné dans le meilleur de Rousseau ou de
Chateaubriand, tout en ne répugnant pas à la faute de français, il
faisait son possible pour rentrer en cour près de la vieille. A deux
ou trois reprises, il était descendu de son bât pour disparaître
derrière des ronciers ou des roches moussues, et revenir ensuite, la
face rayonnante, les lèvres enduites de l’hydromel des béatitudes,
tenant à la main—à la destination de la veuve—une _édelweiss_, une de
ces fleurs d’un blanc gras, une de ces corolles dont l’ingénuité et la
grâce ont été chantées par tant de poètes, et qui semblent positivement
avoir été modelées dans la stéarine ou découpées à même un vieux gilet
de flanelle amidonné de suint.—Pour vous, Amélie, en souvenir de
notre excursion. La veuve, touchée, coulait vers Boutorgne un regard
humide et paraissait reprendre goût à son thorax en forme de carène de
vaisseau. Siemans et Cyrille Esghourde marchaient derrière, et, à un
moment donné, comme leurs mulets s’étaient rapprochés, on put entendre
ce dernier dire à son compagnon:
—Si, si, je vous assure, je n’ai jamais vu à personne un teint pareil
au vôtre... vous avez une carnation à la Rubens...
Et le Belge, redressé sur sa selle, pointait très haut la tête, se
pavanait, au pas méticuleux de son porteur, de l’air satisfait d’un
monsieur qui, désormais, se sait détenteur de joues pareilles à celles
de Marie de Médicis.
Ils étaient arrivés à seize cents mètres d’altitude et le brouillard,
qu’ils avaient dépassé, s’étendait maintenant sous leurs pieds,
emplissant la vallée d’une nappe nitide, d’une sorte de mer laiteuse.
Les pointes des sapins trouaient sa surface de milliers d’aiguilles
qu’on aurait prises pour les clochetons d’une ville submergée et
disparue. Le soleil criblait les petites vagues de la brume opaline et
dense de ses sagettes lumineuses, de ses myriades de javelots d’or,
et, grisé de superbe, dans un échevèlement, dans une menstrue de feu,
il montait vers le zénith. Les versants dénudés s’enlevaient en jaune
d’ocre sous la lumière blonde. De loin en loin, un morne désolé, avec
son sol pierreux, ses monceaux de caillasses, ponctuait la ligne de
crête d’une bosse de dromadaire, gris sale, hérissée par le poil fauve
des herbes folles desséchées par le vent nocturne. Puis, des prés
verts, des pâturages drus, comme vernissés d’une peinture trop fraîche,
tachaient les pentes, ainsi que des pièces disparates ajustées sur
le revers de la montagne. D’invisibles sonnailles tintinnabulaient
à l’arrière des lointains boisés; des fumerolles tire-bouchonnaient
dans le ciel effervescent. Des pommes de pins, mordues par le froid
de la nuit, se détachaient et tombaient mollement sous la réaction de
la tiédeur envahissante, tandis que la terre en langueur et pâmée,
lubrifiée par les rosées matutinales, s’étirait paresseusement, et
craquelait sous l’étreinte de Midi.
Siemans, conquis par le charme et la grâce de l’heure, étendit la
main et fit arrêter les mulets. Avec le geste et l’onction d’un
grand-prêtre, il donna l’ordre aux autres de descendre puis, assis à
l’extrême bord d’un palier surplombant le précipice, il tira l’ocarina
de la poche de son veston et, une flamme mystique dans les yeux,
célébra le paysage en jouant le _Ranz des vaches_. Quinze jours durant,
il avait répété ce morceau: une surprise qu’il réservait aux camarades
pour la première circonstance profitable.
Trois cents mètres plus haut, comme on s’était remis en route, Cyrille
Esghourde tira le Belge par la manche, et lui montrant un sommet qui
perforait le brouillard lactescent d’un cône héliotrope:
—Le pic de la Mirandole, devant vous, ami...
—Ah! vraiment, et quelle hauteur a-t-il? questionna Siemans en toute
candeur.
—2830 mètres, affirment les guides... il faudra en faire l’ascension,
répondit Esghourde en contenant mal un accès d’hilarité.
Un quart d’heure plus tard, on était arrivé. Bien avant que les autres
eussent quitté le bât de leurs montures et dégourdi leurs membres dans
l’indécision et le malaise des premiers pas, Cyrille Esghourde avait
disparu, filant dru, au pas accéléré de ses petites jambes, vers le
village proche.
Dix minutes s’écoulèrent; il revenait enfin, la figure déconfite, et la
mimique en désarroi.
—Ah! bien vous savez! dit-il, nous n’avons pas de chance; nous sommes
refaits!
—Bah! et comment cela? questionna la veuve.
C’était un véritable désastre, comme il voulut bien le conter. Avoir
ascendé pareille altitude pour être à ce point désillusionnés, il y
avait de quoi invectiver tous les dieux: l’Olympe et la Jésulâtrie.
Pouvait-on imaginer malchance pareille? Voilà, il revenait du pays
qu’il avait trouvé animé et vivant, avec des femmes plein l’unique
rue, bien qu’on fût un jeudi, jour où se produisait immanquablement le
débuché du fou. Il s’était enquis, avait-on enlevé le malheureux pour
l’incarcérer dans un cabanon, sous l’éternelle menace de la douche,
seul mode d’argumentation qui lui soit intelligible? Les vieilles
femmes interrogées s’étaient gaussées de lui, se réintroduisant dans
leurs maisons sans vouloir lui répondre. Une jeune fille, prolixe et
fûtée, que son bon air avait conquise sans doute, lui avait seule
expliqué pourquoi le village était désormais tranquille, parfaitement
assuré de ne plus voir se reproduire jamais la ruée farouche du
goîtreux.
Pour sauver son frère de la mort certaine qu’allait lui infliger
l’asile d’aliénés, pour lui éviter la fin effroyable des érotomanes
préalablement garrottés dans la camisole de force, et taraudés vifs par
le jet pointu des douches, comme seul remède, la sœur avait consenti à
se sacrifier, à s’immoler, elle, dans un holocauste admirable et sans
précédent digne d’être chanté, jadis, par les grands Tragiques grecs,
qui traduisirent l’Impératif terrible de la Fatalité.
Elle s’était donnée à lui, tout simplement, dans un inceste
quasi-divin, acceptant l’immonde contact, les baisers terrifiques,
toute l’horreur de cette lubricité de cauchemar, de cet accouplement
d’enfer, pour le racheter, le rédimer, au bord du gouffre et l’apaiser,
en berçant sa chair de monstre désormais assouvi, contre son sein
palpitant d’une fraternité sublime.
—Fichtre de sort, il n’y a pas à dire, c’est beau, clama Médéric
Boutorgne. Je vais fabriquer avec ça trois actes pour le Français ou
pour Antoine. Sûr, il y a là un effet final, un coup de théâtre à faire
éclater le bois des banquettes.
Cyrille Esghourde crut bon de controverser. Il émit, d’un ton pincé,
quelques aperçus doués de vraisemblance pour mieux cacher la mésestime
en laquelle il tenait, sans doute, un inceste qui n’était pas perpétré
exclusivement par deux individus de sexe mâle.
—Ça ne passera pas mon cher. Pour forcer le public des agents de change
et des salons à accepter pareille chose, il faudrait exciper du mobile
chrétien. Pour conquérir les suffrages des intellectuels, il faudrait
commander la pièce à un Russe, à un Allemand ou à un Polonais. Si Jésus
ou la mentalité du nord n’intervient pas dans l’affaire, vous êtes
fichu. Dans cet ordre d’idées je vous mettrai, si vous le voulez, en
rapport avec un père Jésuite. Celui-ci, qui est un admirable humaniste,
unira habilement les deux esthétiques. Il n’y aura qu’à belgifier un
peu sa prose. Il ne prend pas cher; c’est d’ailleurs lui qui fournit
Sienkiewitz, ainsi vous voyez.
—Dites donc, Esghourde, il ne faut pas blaguer mon pays, interrompait
d’une voix rogommeuse Siemans, qui avait le mot de _belgifier_ sur le
cœur. N’oubliez que nous avons, nous aussi, des notoriétés littéraires.
Après tout, c’est nous qui vous avons donné Ruysbroeke l’admirable et
Francis de Croisset.
—Sans compter Maëterlinck, ajouta en s’inclinant l’auteur de _Mémé_,
soucieux d’éviter une préjudiciable dispute.
—Maëterlinck... le _cinématographe des limbes_... _le Ripolin des
âmes_... _le cornac des préexistences et du lymphatisme incorporel_...
conclut Médéric Boutorgne qui citait les définitions d’un ami.
Mais la Truphot était nerveuse. Peut-être avait-elle eu des intentions
quant à l’idiot. Sa personnelle littérature, malgré la récente
progression de son talent, malgré toute l’envergure de son érudition
alimentée aux meilleures fréquentations, n’était pas encore à la
hauteur du débat engagé. Elle ne pouvait pas intervenir brillamment.
Une lancination autre la travaillait d’ailleurs: voir de près le couple
consanguin... et s’il se pouvait, diable! ce serait là un spectacle
ravageant, assister un peu à leurs comportements. Depuis qu’elle avait
quitté Paris, depuis les derniers incidents de Suresnes, elle souffrait
de ne plus frôler de pittoresques amours, et surtout de ne plus
pouvoir en ordonnancer tout près de sa couche. Elle proposa donc de
donner congé aux guides jusqu’à trois heures, et d’aller prosaïquement
déjeuner, car elle mourait de faim. Ensuite, on se rendrait à la maison
de l’Inceste.
Sur les trois heures, ils en sortaient désillusionnés. Ils n’avaient
trouvé là qu’un idiot qui ressemblait maintenant à tous les idiots du
monde, et qui n’était pas très différent, en somme, de quelques-unes
de nos gloires sociales qui circulent avantagées du respect de leurs
congénères. Il se tenait avec plus de simplicité, voilà tout. Il était
bossu, c’est vrai, mais Ésope, Scarron et le maréchal de Luxembourg,
étaient bossus, eux aussi. Maintenant, il ne bavait plus; il portait
une blouse nette, exempte de toutes maculatures et, dans son extérieur,
il était certes bien plus reluisant et moins oléagineux que cette Babel
d’acarus qu’on a pris l’habitude d’appeler Drumont dans les rédactions
du boulevard. Quant à son parler, désormais mesuré et suffisamment
articulé, il aurait été difficile de le différencier de celui de
Monsieur Bertillon, par exemple. Contrairement à celui-ci, même, il
ne maniait ni kustch, ni chaîne imbriquée, et ne taquinait nullement
le mécanisme d’un _appareil destiné à projeter en l’air les mots d’un
bordereau_ quelconque. Il était encore goîtreux, c’est vrai; mais,
après tout, l’humanité n’est pas bien sûre qu’il soit moins avantageux
de porter un goître au cou que d’y porter la Toison d’or, la croix
de grand-officier, ou des scapulaires. Il n’y a que des affirmations
dogmatiques là-dessus et aucune dialectique nettement déterminante.
Cette tétine flasque, appendue à sa glotte, lui avait été dispensée
par la Nature avec la même inconséquence qu’à d’autres fut dispensé
le talent; et le malheureux, à l’encontre de beaucoup parmi ces
derniers, n’en faisait aucun usage désavantageux pour ses semblables.
Cet ornement étant tout à fait inoffensif, il ne pouvait pas s’en
servir pour idiotifier le voisin, ce qui est à considérer et suffirait
à le placer—aux yeux des sages qui se plaisent à analyser et à
raisonner—bien au-dessus de ceux qu’on appelle couramment les brillants
orateurs ou les grands écrivains. Au surplus, circonstance adventice
mais digne d’être retenue, ce goître l’avait préservé, lui, le pauvre,
du _farcin_ de l’orgueil, du _charbon_ de la vanité ou de la _morve_ de
suffisance dont sont atteints la plupart de ses collègues en humanité,
lorsqu’ils peuvent se réclamer d’un profil potable, de leur compte
réglementaire de membres, d’un suffisant capillaire, d’une certaine
habileté dans le discours ou l’écriture, ou bien encore lorsque le
monde a décrété qu’ils étaient détenteurs d’une pseudo-intelligence
capable de retenir et de leur faire réciter, sans défaillance, tous les
versets du Psautier de sottise ânonné en commun.
La sœur, elle aussi, était d’une simplicité à dérouter les moins
exigeants. Un bonnet de linge sommait les cannelures de sa coiffure à
la catalane, et sa jupe de cotonnade à stries grisâtres se gonflait
sous l’emphase naissante d’une maternité héroïquement consentie. Elle
paraissait être tout à fait ignorante de l’attitude qu’aurait pu lui
imposer la littérature après une si magnifique abnégation de soi.
Elle ne s’éployait pas en des récitatifs à l’Iphigénie, n’avait point
connaissance des poses adéquates à tout emploi d’héroïne. Sans doute,
elle était sans culture, car sans cela il aurait été difficile de
comprendre pourquoi elle ne se hâtait pas de traduire son âme et de se
raconter en des discours indéfinis, comme l’enseignent l’esthétique
grecque et sa puînée, la psychologie contemporaine. Elle n’accusait la
Fatalité, ni le Destin, et pourtant si, comme la fille de Clytemnestre
et d’Agamemnon, chantée par Euripide, elle n’avait pas sauvé sa patrie,
en apaisant la colère des dieux par sa propre mort, elle avait, en
s’immolant, apaisé, pour son frère, le Sexe exaspéré, divinité bien
autrement redoutable et douée d’une bien autre existence que celles de
l’Hellas.
Médéric Boutorgne traduisit, d’un mode lapidaire, la déception de la
petite bande:
—C’est une brute; elle ne comprend même pas la beauté de son acte!...
Puis, comme il était sans intérêt, après tout, de considérer plus
longtemps cette grande brune dans ses allées et venues, que ne
rehaussait aucune glose saugrenue; comme cette sœur sublime n’éprouvait
nullement, devant les étrangers, le besoin de définir sa _psyché_, et
se contentait de vaquer en toute placidité aux soins du ménage, tous
sortirent de la petite pièce, à la queue leu leu.
Siemans, qui venait le dernier, n’était pas dehors que, tout à coup,
Cyrille Esghourde, les bras écartés, se mettait soudainement à plonger,
la tête en bas, en une sorte de frénésie, ployant plusieurs fois son
petit buste à la charnière de ses reins, tout comme s’il manœuvrait à
l’improviste une invisible pompe à bras.
—Cher maître... cher maître... vous ici... râlait-il d’une haleine
violentée par l’émotion, et la gorge strangulée par une crise
inattendue de suffoquant respect.
Il paraissait positivement vouloir disparaître sous terre, rasait le
sol de son corps quasi-horizontal, offrant, sans doute, à l’inconnu,
son dos à fouler, tel un eunuque à l’apparition du Padischah.
Un _cher maître_ érigeait, en effet, son auguste personne dans l’entour
immédiat. Et la Truphot dut accourir pour soutenir aux aisselles
_l’embasicœte_ qui menaçait de verser dans une syncope de ravissement.
Le bonze, surgi comme par miracle, était Georges Sirbach, auteur du
_Golgotha_, du _Labyrinthe des tortures_, des _Mémoires d’une cuvette_
et de dix autres livres tout aussi retentissants. Ce jour-là, il était
accompagné de son ami, le célèbre docteur Zagolbus chargé de lui
définir le cas du goîtreux au point de vue médical, et de déverser
sur la chose le plus possible de substantifs grecs et de termes
scientifiques. Car Georges Sirbach avait l’intention d’introduire, si
possible, cette péripétie dans son livre, alors sur le chantier, _Les
quarante-deux jours d’un épileptique_, dont l’action se déroulait à
Bagnères-de-Bigorre.
Georges Sirbach, qui manœuvrait dans la Prose actuelle les grandes
orgues de la Désespérance et fouillait l’anatomie sociale du scalpel
crissant de l’ironie, était entré jadis dans la Lice contemporaine
revêtu de l’armure niellée de deuil, du noir gorgerin larmé d’argent,
d’un Samnite, d’un Andabate du Nihilisme.
Dès ses premiers heurts d’armes, la notoriété, en bonne fille soumise
qu’elle est, désireuse cette fois de varier un peu ses _passes_, était
venue s’offrir à lui, attirée par sa rancœur douloureuse de mâle
désabusé. Jusqu’à trente ans passés, son humeur de révolté littéraire
qui menait le rude assaut de la Raison victorieuse sur l’imbécile
Espérance ne s’était donc point ralentie. Quasi seul, parmi la presse à
grand tirage, il avait noblement combattu le Béhémot de l’hypocrisie,
la Tarasque bourgeoise avec des ruses et des rages de gladiateur que
la victoire de son escrime, enfin imposée, récompensait, du reste, à
l’issue de chaque tournoi. Et Georges Sirbach avait bénéficié, lui,
de ce fait miraculeux: du haut de la loge impériale où, entouré des
_Augustans_ de la critique, trône l’Opinion—plus cruelle et plus abêtie
que les Césars romains—le don de la vie lui avait été fait, la grâce
de ne pas mourir de faim, comme tous ceux qui luttent pour les idées
libres et sont vaincus d’avance, lui avait été octroyée, royalement,
dans le hourvari des buccinateurs sonnant la fanfare du succès.
_Plaudite Cives!_
Désireux d’entériner au plus vite cette gloire nouvelle, le photographe
des _grands hommes chez eux_ s’était voituré alors jusqu’à son
domicile. Et c’est à partir de cette minute qu’il prit place aux
étalages de la rue de Rivoli, entre le dernier cliché de Pierre Loti
ayant revêtu le burnous d’Abd-El-Kader pour recevoir _son frère Yves_,
et celui de Rigo avec toutes ses bagues. Dans le fond d’un cabinet de
travail vert-pomme, Georges Sirbach accotait à la cheminée une élégance
de patron boyaudier élégiaque et, du mieux qu’il le pouvait, informait
les populations, qu’en haine du lieu commun, il portait à droite. Dès
lors, devant la consommation exagérée que Paris, les Amériques et les
petits théâtres firent de cet alléchant portrait—auquel, sans doute,
il dut son destin,—Georges Sirbach put se convaincre qu’il était, sans
conteste, l’heureux _manager_ d’une âme capable d’affronter les plus
hauts sommets de l’altruisme. Il décida, soudainement, que, phénomène
unique dans l’Epoque, il offrirait, aux masses éberluées, le surprenant
exemple d’un homme qui vit et réalise enfin l’Esthétique dont il est
le _Barnum_. Il n’y avait pas à dire, il se sentait incapable de
différer plus longtemps le soin d’être à lui tout seul un Apostolat ou
quelque chose comme un Mètre unique, un inconcevable Régulateur auquel
pourraient se rapporter et se régler toutes les palpitations généreuses
de ses concitoyens. Tolstoï, justement, venait d’écrire _Résurrection_,
où il exposait les différents stades d’une intelligence et d’un cœur
qui se libèrent peu à peu des liens infâmes dans lesquels la mensongère
civilisation, en son œuvre de mort, les avait bandelettés. Tolstoï
venait d’offrir au monde le symbole admirable du prince Nekludoff
s’efforçant de racheter, du plus profond de sa gangrène, la Maslowa;
rénovant, par l’offre de son nom, celle qui était devenue l’immonde
fille de joie et avait été précipitée, de gouffre en gouffre, par le
seul maléfice d’un de ses baisers de satisfait, jusque dans le puisard
sans fond de l’hébétude et de l’amour vénal. Le patricien, _redevenu un
homme_, accourait pour exhumer la malheureuse de la prison-léproserie,
du cul-de-basse-fosse où la Justice parque les Réprouvés, et dans
lequel elle avait été jetée au milieu des cris de rage impuissants,
des hurlements à la mort des maudits, des vomissements de l’alcool
et des propos abjects coulant comme une dyssenterie effroyable de la
bouche des prostituées—cantique d’horreur et d’épouvante qui s’élève
chaque jour des entrailles profondes, des ergastules de la Société pour
chanter sa propre gloire. Eh bien! Georges Sirbach s’était déterminé à
épouser, lui aussi, une pierreuse, à racheter, à son tour, une Maslowa,
à procéder, en public, à une personnelle _Résurrection_. Seulement, la
prostituée que Georges Sirbach avait épousée possédait trois cent mille
livres de rentes acquises par une pratique et un sens judicieux du
putanat portés aux dernières limites du savoir-faire.
Et pour cet homme, vous entendez bien, le monde n’avait jamais été que
sourires; jamais il n’avait souffert de la famine; jamais il n’avait
succombé sous l’hallali des huissiers!
Mais vous croyez, peut-être,—tant la chose vous semble hypertrophiée
d’énormité, si on peut ainsi s’exprimer—que le glorieux _prosifère_,
en agissant ainsi, avait un but caché, en puissance de le faire
absoudre postérieurement. Vous conjecturez, peut-être, que ce n’était
là qu’un défi truculent jeté à l’odieuse civilisation, et qu’il avait
l’intention, par la suite, de retourner cet Alaska réalisé, ce Klondike
épousé, venu du prostibule bourgeois, contre la Bourgeoisie elle-même.
Vous pensez, sans doute, qu’il employa ce claim, dont les sables
aurifères avaient été lavés, pendant vingt-cinq années, au tamis d’une
cuvette sensationnelle, à frêter des révoltés, par exemple, à noliser,
lui aussi, des justiciers qui devaient se conformer à ses écritures,
combattre des exacteurs dans le vieux monde; vous présumez qu’il poussa
contre le flanc de l’esquif social, plein de pirates en frairie et
d’esclaves affamés, une torpille quelconque. Vous ne doutez pas qu’il
s’efforça de laver cet or infâme de sa souillure originelle, et qu’il
lui affecta un emploi généreux. Vous êtes convaincu, puisque vous
n’avez jamais ouï parler du bruit fait par un de ces comportements
tragiques, que Georges Sirbach, répugnant à cette outrance dans l’acte,
se décida à donner plus prosaïquement ses millions aux pauvres, qu’il
fonda une œuvre enfin, non pour qu’il fût parlé de lui tous les ans
comme du fienteux Montyon, mais pour sauver de l’inanition et de la
mort une partie de ceux qui s’en vont hululant la faim et le désespoir.
Vous gifleriez, sans hésiter, comme tenant des propos attentatoires à
la dignité de toute l’humanité, le Monsieur qui affirmerait, devant
vous, que ce Pactole, produit par le stupre sordide, n’a pas servi à
consoler des filles-mères, des parias de naissance, des bâtards, tous
ceux que la lâcheté du mâle, après l’amour, condamne aux supplices
de la misère et de la solitude. Eh bien! vous auriez tort, car si
vous croyez cela c’est que vous accordez encore une importance, une
valeur quelconque, à tout ce que peuvent écrire ou proférer les
hommes notoires quand ils parlent de Pitié ou de Justice. C’est que
devant les gens chargés d’honneurs, vous n’avez jamais, en vous-même,
proféré cette parole de vérité sociale: _Pour t’élever si haut, tu
as dû descendre bien bas._ C’est que, toute votre vie, vous serez
dupe des pitres, des histrions, des paillasses, des grimaciers, des
queues-rouges, des joueurs de tympanon, des porteurs de cymbalum,
des sonneurs de tuba, des Paraclet, des Truculor, des Sirbach, des
phénomènes de tout ordre qui, sur les tréteaux de la célébrité, se
disloquent, bondissent, ruent, vocifèrent, en des cabrioles, des
contorsions éperdues, tirent la langue, soufflent du feu, mangent
du verre pilé, pour retenir le public devant la _banque_, devant
_l’entresort_, et l’opérer de son argent, de son intelligence ou de sa
vaillantise, avec des mots magiques plein la bouche et de la poudrette
plein l’âme.
Liberté! Justice! Droit! Honneur! Civilisation! Socialisme! Anarchie!
les vocables divins crépitent, fulgurent, flamboient, comme un orage
des tropiques, le Sinaï s’embrase, la nue s’entr’ouvre et les _grands
hommes_ passent le licou, font les poches ou le bulletin de vote à la
clientèle pâmée qui s’est hissée sur le _Plateau_.
Non, Georges Sirbach ne versa pas dans cette épilepsie philanthropique.
Il n’était pas jeune à ce point. _Les affaires sont les affaires._
Il employa avec beaucoup plus d’à propos la dot de la prostituée à
jouir abjectement de tous les profits bourgeois que donne l’argent. Il
barbota à pleins ailerons dans le purin du bien-être, et s’ébattit,
toutes squames dilatées, dans les fanges de la somptuosité. Mais un
souci le lancinait: celui de placer sa _respectabilité_ à l’abri de
toutes les randonnées de la malveillance. Il fit donc râfler, chez
les marchands, les antérieures photographies de sa femme, où, dans
l’exercice de sa profession précédente, elle était représentée,
décolletée jusqu’aux orteils—ce qui avait eu longtemps pour résultat de
faire rater le bachot à nombre de rhétoriciens auxquels la remembrance
de cette subjugante plastique, entrevue un jour de flane, faisait
déserter Cicéron pour les endroits solitaires.
Georges Sirbach, néanmoins, déféra à l’opinion dans une certaine
mesure. Il se retira de Paris, mouilla dans le petit hâvre d’une
localité de la grande banlieue, et, après avoir chaussé les pantoufles
de remploi, les pantoufles de tapisserie ornementées d’un cœur percé
d’une flèche, il y passa quelques années à ne plus exhiber sa personne
dans les lieux publics. Mais il continua farouchement à collaborer
aux gazettes, où il fit paraître, comme par le passé, des chroniques
de désenchantement amer, des écrits stigmatisant sans répit les
scélérats de la finance, les forbans de la réaction, les flibustiers de
l’industrie, les rufians des lettres et les malfaiteurs sociaux de tout
acabit. Et le procédé était bon. Quand la clientèle révolutionnaire
entend quelqu’un hurler aux chausses des bandits, elle ne prend jamais
la peine de discuter l’aloi de son indignation; elle oublie de regarder
ses mains pour s’assurer qu’elles sont sans souillures; elle oublie
de lui crier: d’où viens-tu, qu’as-tu fait, toi qui nous parles de
Justice, et de Vertu? Elle le sacre du coup «une belle âme». Jamais
elle ne lui demandera si son passé est vierge de tout forfait, si
son corps ou son âme sont exempts de toute prostitution. Non, il lui
suffit, pour l’instaurer honnête homme, qu’il serve ses passions du
moment. C’est ce qui fait qu’elle a été si souvent vendue à l’ennemi
et le sera toujours. En possession de cette évidence, Georges Sirbach
avait intelligemment décidé de ne point briser ses armes premières,
mais bien d’exagérer son mode initial de combat. Il avait compris
qu’il était pour lui sans profit majeur, d’aller grossir le nombre des
champions rétrogrades en luttant, à son tour, pour la défense de la
Religion, de la Famille et du Capital. Ces trois hypostases du monde
bourgeois régnaient, chez lui, respectées, enviées et indestructibles;
la suprême habileté consistait donc à paraître vouloir les démolir
dans la société. Et il s’y employa en toute ardeur. Chaque fois que,
dans un recoin du canapé, dans un repli du divan, il trouvait un bouton
de culotte qui n’était pas à lui, un poil de... barbe oublié là depuis
des années, il vitupérait le mariage, jetait l’anathème à l’argent,
exaltait l’union libre et désintéressée. Aussi, après deux ou trois
campagnes, sa copie se mit à atteindre des prix fabuleux. Toute la
Critique fut d’accord, un jour, pour l’arbitrer, comme le plus grand
ironiste, le plus parfait satirique des temps contemporains.
_Quis cœlum terris non misceat et mare cœlo,_
_Si fur displiceat Verri, homicida Miloni_, etc..
_Qui, dans son indignation, ne serait tenté de confondre ciel et terre,
si Verrès condamnait le brigand, et Milon l’homicide? si Clodius
dénonçait les adultères? Si Catilina accusait Céthégus_, etc.?.. Il
n’y a que Juvénal pour verser dans une ire aussi enfantine à propos de
pareilles misères. C’est ce que pensa Georges Sirbach en se restituant
à Paris. On le vit acheter incontinent un hôtel avenue du Bois,
acquérir une seigneurie en Seine-et-Marne, engorger ses antichambres
d’une domesticité en culottes de panne et en boucles d’argent,
instituer à l’égard de _Son Anarchisme_ un protocole dont rougiraient
les chefs d’État. Et, à la suite d’avantageux traités passés avec les
gazettes et les gros éditeurs, il continua à basculer un dévoiement
de proses d’un subversisme sous-jacent, que surexcitait, cette fois,
le laxatif d’une verve ragaillardie, le ricin d’un enthousiasme qui
n’a plus à craindre désormais d’être licencié par les directeurs de
journaux, au lendemain de quelque éclat. Puis, comme l’importance
de ses comptes de dépôt dans les banques le mettait, pour la vie, à
l’abri de toute mésaventure, et que, puissance sociale, il en imposait
à son tour aux autres puissances sociales, et n’avait point ainsi à
redouter les lois scélérates, son courage ne connut point de bornes. Il
se mit à charger à boulets rouges la couleuvrine du roman-pamphlet, la
caronade de la pièce à thèse, préconisant la _reprise individuelle_ et
le meurtre politique, tirant sans défaillance, en pointeur inviolable,
sur la Propriété, la Famille et le Capital, collaborant à ses moments
perdus au _Régicide_, petite feuille qui vécut quelques mois, juste le
temps de faire coffrer ses rédacteurs, et de les faire impliquer dans
le fameux procès des Trente, hormis lui, naturellement.
L’argent va à l’argent, chacun sait ça, mais plus il est infâme, plus
il radie un magnétisme attractif qui aimante vers lui les filons
monétaires en désarroi. L’or appelle l’or, comme le dépotoir les
déjections éparses: c’est pourquoi, juste en ce moment, Georges Sirbach
s’enrichit d’une hoirie nouvelle.
Un littérateur célèbre, qui, associé à son frère mort avant lui,
avait exploité pendant vingt-cinq années une marque de fabrique cotée
très haut à la Bourse du succès, venait de trépasser, à son tour.
Les derniers jours de ce grand écrivain avaient été pénibles. Dès la
disparition de son puîné, il avait commis une lourde faute: celle
de s’acharner à vivre pour démontrer inconsidérément, mais de façon
définitive, que ce n’était point lui qui détenait le talent de la
rubrique commune. A partir de cette époque, en effet, nulle œuvre
recevable n’avait succédé à la série des livres documentés élaborés
en commun. Et on avait vu le malheureux, désireux de faire figure
malgré tout, s’acharner, sous prétexte de _Mémoires_, à colliger les
notes de son blanchisseur, les ragots de son perruquier, les mots
de sa ventouseuse, les puériles anecdotes qui avaient trait à son
existence de vieux garçon solennisant les moindres événements de son
privé, de sa vie de célibataire égotiste qui ne peut pas se résigner à
n’être plus une vedette sensationnelle. Tombé dans le bric-à-brac et
la frénésie du bibelot, il encombrait la presse de ses commentaires
sur le XVIII^e siècle qu’il avait presque réussi à faire haïr, allant,
dans son impuissance de raté enrichi, de l’exégèse de la Guimard, par
exemple, à celle du Japonais Outamaro; roulé d’ailleurs par tous les
juifs de Paris qui tenaient emporium de curiosités. Couramment, on lui
vendait, à des prix fabuleux, pour des Boulle ou des Riesener, tous les
similis fabriqués rue Traversière ou rue Amelot. Il se ruinait pour
acquérir des laques et des cloisonnés que le bazar de l’Hôtel-de-Ville
entrepose d’habitude. C’était un alarmant échantillon du gendelettre
célèbre retourné à l’enfance qui, à l’instar des catins périmées, ne
peut pas consentir à s’effacer, à disparaître, et, la figure maquillée
et rechampie, s’en vient faire la fenêtre, aux heures du soir, pour
raccrocher encore le client, le lecteur, avec des grimaces séniles et
les minauderies de ses fanons pendants.
Pendant dix années, chaque dimanche, il avait réuni dans son grenier
d’Auteuil une basse-cour de littérateurs, qui picoraient autour de
lui, avec des gloussements d’aise, les rogatons et les vieux détritus
d’une conversation de fossile inane et prétentieux. Depuis longtemps
déjà, il projetait de ne point décéder sans s’être, au préalable,
confectionné un trépas plein d’inattendu, qui longtemps encore—à défaut
d’autre chose—assurerait à son nom la voluptueuse publicité. Comme
bien vous pensez, il ne pouvait se dissoudre à l’instar d’un simple
mortel; il ne pouvait être récupéré par le néant sans tapage prolongé.
Par testament, il décida donc la création d’une Académie libre, dite
_Académie Goncourt_, devant faire pièce aux Coupolards de l’Institut et
perpétuer ainsi, à travers les âges, sa mémoire auguste de Gonfalonier
littéraire. Pareil à une vieille fille asthmatique et onaniste qui, en
mourant, laisse toute sa fortune à ses chats ou à ses serins favoris,
il légua tout son avoir—soit 6.000 francs de rente pour chacun—à
ceux qui avaient assisté sa vieillesse d’une oreille longanime et de
caresses intéressées.
«Il restitua à la Nature la forme que celle-ci lui avait prêtée»,
comme dit Bossuet, juste au moment où son œuvre allait être enfin
glorieusement couronnée. Il avait, en effet, passé les trois dernières
années de sa vie dans les cabinets de chalcographie, afin de doter ses
futurs académiciens d’un costume qui leur assurerait le respect des
foules et contrebalancerait celui des quarante vieillards de la Sainte
Périnne des lettres. Ses légataires, on s’en doute, étaient décidés
à accepter n’importe quel déguisement, n’importe quel chienlit, pour
encaisser la monnaie. Longtemps, il hésita entre un bonnet de talapoin,
des babouches à pointe recourbée, une robe de mandarin en soie violette
adornée de dragons griffus, de flamants roses, ou de fleurs de lotus,
et l’habit de cour du Régent. La question de l’épée l’angoissait
aussi. Il mourut comme il venait de donner enfin la préférence à la
longue canne de jade des lettrés du Nippon sur la brette en verrouil
du XVIII^e siècle. Mais le Destin ne s’était pas trop acharné sur cet
homme. Il avait eu le temps de fixer le protocole de réception des
futurs récipiendaires!
Georges Sirbach fut naturellement un de ses élus. Et sur le champ, en
égard à cette conjoncture, la compassion de ce dernier pour la détresse
humaine devint surprenante et démesurée. Douillettement embossé
dans la citadelle imprenable de sa fortune, qui, malgré le succès
de ses proses, sentait toujours le bidet mal essuyé et le périnée
effervescent, coulant, lui, des jours exempts de deuil et de tristesse,
cela dans un faste renouvelé des collecteurs d’impôts de l’ancien
régime, il dénonça sans faiblir les puissants et les satisfaits à la
vindicte des meurt-de-faim. Tout en détachant ses coupons et en signant
l’ordre d’expulsion de ses locataires impécunieux, il écrivit ceci, un
jour de l’an dernier: _Ah! elle est bien trop lâche la misère pour oser
brandir le poignard et secouer la torche sur la joie des heureux!_
Il faut être impartial et ne rien celer de ce qui peut être à la
décharge de ce Révolté. Georges Sirbach, contrairement à Truculor,
avait réussi à inoculer à sa femme l’amour rédempteur de la vérité.
Lors d’un procès célèbre, qui se déroula en août-septembre 1899,
la conjointe, désireuse d’égaler son mari, accourut bellement à la
rescousse de la civilisation en péril. Et tous les lecteurs d’un
journal, _Le Crépuscule_, qui tirait alors à 100,000, purent savourer
un article étançonné de son parafe, où elle exhortait les _Dames de..
France_ à s’unir, dans un effort final, pour faire triompher le Droit
et la Justice[3].
A la suite de cette tartine, les leçons de syntaxe furent très
demandées dans le Marbeuf, les beuglants et parmi ces dames des
Music-Halls. Nulle parmi les filles galantes n’ignorait plus qu’avec
des michés rémunérateurs, quelque sagacité dans l’élimination des
amateurs contaminés—ce qui permettrait d’atteindre la cinquantaine—et
surtout beaucoup d’acharnement à pratiquer l’entôlage pour amasser
la forte dot, après s’être payé sur le tard, au sortir de la maison
chaude, un petit homme dans la littérature, on pouvait espérer
collaborer aux journaux répandus et apporter sa contribution à
l’Ethique contemporaine.
C’est ainsi que se manifeste dans toute son ampleur la réconfortante
équité, qu’à la moindre occasion, fait paraître notre Époque. La
République ayant pour toujours supprimé le pouvoir césarien, ces dames
ont abdiqué l’espoir d’épouser un Empereur, comme la Beauharnais ou
la Montijo, et de gouverner ainsi notre pays. Mais les mœurs eussent
été sans excuse de leur interdire l’hyménée avec les gens célèbres
et de les empêcher de régenter, dans la mesure de leur savoir,
l’intelligence du public. On ne voit pas pourquoi le _Dispensaire_
ou le _Joubert_ n’épouserait pas dans les Académies, n’écrirait pas
dans les gazettes, alors que Madame Adam, Mademoiselle Lucie Faure ou
la princesse Mathilde, par exemple, tinrent boutique d’esprit et ont
accaparé l’industrie spéciale qui consiste à muer en immortels des
Costa de Beauregard, des Faguet ou autres Thureau-Dangin. Il serait par
trop imprudent, on le conçoit, de décourager toute une caste, pleine
de bon vouloir, qui contribue au lustre et à l’éclat de notre patrie,
maintient hors de pair, dans le monde entier, la réputation de nos
lupanars, et fait accourir les étrangers, bien plus que si Descartes,
Pascal, Auguste Comte et Renan, ressuscités à point pour embêter M.
Izoulet, se donnaient la répartie, en public, au Café Napolitain.
Qu’on ne nous oppose pas qu’il est malséant et incivil de contrister
les filles publiques retirées des affaires après fortune faite, pour la
raison, qu’en somme, ce sont des femmes. Nous nous faisons gloire, tant
est grande notre aberration, de ne point déférer à la morale sociale
quand elle promulgue qu’un homme qui se vend peut conférer l’honneur à
la femme qui l’achète. Ah! s’il s’agissait d’une pauvre et lamentable
pierreuse de la rue, certes il faudrait trouver des mots qui seraient
plus doux que des caresses de mère, des vocables qui seraient un opium,
un baume, un dictame de réconfort, pour panser les blessures que la
Vie et la Société ont faites à cette douloureuse. Mais que dire de la
catin enrichie qui, toute sa jeunesse, besogna, se troussa, encaissa la
semence des snobs, mit son sexe à l’encan, pour fréquenter les Caisses
d’Épargne et, une fois l’âge mûr, rentrer dans le giron des classes
respectées! Pour celle-là, il faudrait inventer des flagellations de
feu, des knouts dont les lanières seraient des éclairs déchaînés, un
bûcher fait de bouse de vache d’où sa graisse immonde, sous la flamme
justicière, ruissellerait sans que jamais la mort secourable pût mettre
fin à son agonie. Oui, la carrière de l’Hétaïre est belle, quand fille
du peuple, chair à salacité, elle sème autour d’elle, pour venger
sa classe, et le deuil et la ruine et la folie et la mort; quand,
insatiable et farouche, dans une révolte superbe, elle broie les riches
pour venger les siens asservis. Et si les plèbes étaient intelligentes,
elles ne procréeraient des filles que dans le but unique de ravager
avec elles, comme avec des brûlots, la Société qui les écrase. Mais
l’autre, l’autre prostituée, qui, soumise, entasse les proies et les
rapines, thésaurise et vend l’amour à faux poids pour, plus tard,
acquérir de la _considération_, ébaubir son époque du reluisant de
l’homme qu’elle s’est payé! Dans quel lointain continent d’immondices
faudrait-il l’enfouir vive, celle-là, afin que sa puanteur ne vînt pas
asphyxier les gens propres!...
Comme l’histoire des délectables jours que nous vivons est tissée
d’une trame subtile d’événements paradoxaux, une réconciliation
touchante venait d’épuiser d’un seul coup le stock d’attendrissement
que détenaient encore le boulevard et le monde des lettres. Georges
Sirbach faisait sa paix avec Abraham Méderheyer, juif jusque-là sans
précédent dans l’infamie et la putridité. Ce tenancier de journal
mondain, commensal et usurier de la plus haute aristocratie française,
ne pouvait être comparé qu’à ce pou de bois qui s’accroche par grappes
aux oreilles des chiens, au _tiquet_ dont parle Toussenel, à qui la
nature a refusé un orifice anal et qu’elle condamne à s’engraisser, à
se gonfler de ses propres excréments _jusqu’à ce qu’il en crève_. A
Rennes, toujours en août 1899, l’auteur du _Labyrinthe des tortures_
avait flanqué une torgnole célèbre à ce copronyme de Ghetto, à cet
insecte scatophage, qui, en son papier, butinait, comme du bran, la
mentalité de l’_Armorial_. En l’heure présente, Abraham Méderheyer
avait récupéré les bonnes grâces de Georges Sirbach en promettant, sans
doute, de présenter Madame à la duchesse d’Uzès et de lui faciliter
l’accès de quelques salons où régnaient les bonnes façons et non plus
la _sous-maîtresse_. Et l’auteur _du Golgotha_, sollicité par l’éditeur
d’un illustré, d’un pamphlet hebdomadaire, de placer le juif dans
une galerie de _Têtes de Turcs_, qui devait paraître prochainement
sous sa signature, s’y était énergiquement refusé, en poussant des
glapissements d’effroi. Même, il avait proposé de résilier la commande,
plutôt que de verser dans un aussi effroyable sacrilège.
Avant d’entrer dans le journalisme, Méderheyer avait tenu la
comptabilité des coucheries chez une catin du second Empire, nettoyant
les démêloirs, épongeant le petit meuble, déjouant à l’avance, par
l’acuité de son odorat, les entreprises des clients gratinés de
calomel ou voués à l’iodure, cirant les bottines et aidant les vieux
messieurs à se mettre au lit. Il se portait garant auprès des amateurs
que sa patronne était sans gonocoques. Abraham et le _prosifère_
se rejoignaient donc sur le tard de la vie, dans une conjonction
touchante, après des dissensions et des pugilats qui ne pouvaient,
dorénavant, qu’exagérer la saveur de l’amitié finale. L’un avait débuté
comme _secrétaire_; l’autre finissait comme _mar... i_.
Quelques individus doués de longévité indiscrète, des macrobes
persévérants qu’on rencontrait encore, de cinq à sept sur l’asphalte,
s’autorisaient au passage de chacun d’eux à d’affligeantes remarques.
—Abraham faisait les poches quand on était couché; ses doigts crochus
déchiraient toutes les doublures, proférait l’un.
—Georges a une bien belle pelisse, aujourd’hui; _c’est la mienne_.
Madame, jadis, me l’a fait laisser en gage, un matin de 69, que je
n’avais pas la coupure de 25 louis pour le dessous du chandelier,
ajoutait l’autre.
* * * * *
Chose surprenante, la Morale éternelle, la Loi inflexible qui
ordonnance la conscience des justes, l’infrangible apanage de la
dignité humaine, que cet homme avait bafoués, tiraient de lui une
implacable vengeance. Dans ses œuvres, les lamentations du supplicié
qu’il était, malgré sa fortune, s’orchestraient sourdement. Le Rut dont
il s’était enrichi lui avait déclaré une vendetta farouche, et on en
pouvait démêler à travers ses livres toutes les cérébrales péripéties.
La lancination continuelle des souvenirs infâmes, l’impuissante
furie contre le passé, avaient implanté dans son esprit d’analyste
l’aiguillon rougi et barbelé d’une endémique _constupration_. Il avait
dédié trois cents pages à la folie furieuse de la chair, entonné
pendant tout un volume le Magnificat du Sadisme et, dans chacun de ses
romans, il y avait un viol, le déchirement lamentable d’une enfant par
un vieillard forcené. Sa littérature traduisait sa perpétuelle hypnose:
il avait, par contraste, _la hantise de la virginité_, des vierges sur
lesquelles, par rage, sans doute, il faisait s’acharner les démoniaques
lubriques sortis de son imagination. Et une douleur terrible issait
de ces pages, ruisselait de ces immondes amours: tout le martyre d’un
être qui ne peut pas effacer ce qui est, toute l’angoisse d’un homme, à
qui le Sexe, monstrueusement symbolisé, dans le tête-à-tête coutumier,
offre et dérobe en même temps son mystère, la torture d’un malheureux
usant ses ongles sur le sphynx de granit, ayant besoin de tout savoir
pour se racheter devant soi-même, pour se trouver une excuse ou une
joie peut-être, et qui, avec des désespoirs et des râles, s’acharne à
faire l’impossible clinique de la Volupté!
* * * * *
On aurait pu l’ignorer et laisser à la carapace d’opprobre qui
l’étreint et l’étouffe lentement le soin d’en faire justice si l’on
ne s’était rappelé à temps qu’il souillait des idées nobles et leur
faisait perdre peu à peu, en combattant pour elles, le pouvoir qu’elles
gardent encore sur quelques âmes ingénues. Qu’il détaille les prouesses
immuablement imbéciles et nous initie aux délectations cutanées des
antropopithèques, des _amants_ contemporains, en mal d’amour; qu’il
fasse panteler l’adultère sur le divan d’analyse de Paul Bourget;
qu’il nous conte, s’il le veut, les sursauts, et nous montre les
écumes de la viande bourgeoise travaillée par la fringale du Pouvoir
ou des fornications; mais qu’il ne touche pas aux saintes formules
de Pitié et de Réparation sociale. Nul n’a le droit de parler à la
foule d’Équité et de Justice, si son pelage n’est pas d’une hermine
impolluée. Le Chabanais n’a pas le droit de nous dire qu’il sait où
se trouve la Vérité. Il faut trancher net, au bord de l’autel, d’un
glaive sans miséricorde, la main breneuse de l’officiant putride qui
prétend s’emparer du hanap, du calice miraculeux, où gît la liqueur
de miséricorde, capable de délier, peut-être, le cœur des hommes
du mensonge, de la férocité et de l’égoïsme. La première œuvre qui
s’impose, avant la mise en route vers la Civilisation supérieure,
consiste à arracher aux épaules des drôles, des rufians, des fourbes
et des ophidiens à face humaine, les paillons fallacieux sous lesquels
ils se plaisent à parader. Le seul labeur qui ne saurait être différé
commande de les jeter à bas de leurs tréteaux, après leur avoir, au
préalable, cassé les dents pour les marquer à jamais. Et la lumière
ne sera réellement douce et consolante que lorsque les excrémentiels
ne pourront plus la contaminer, lorsqu’il sera interdit aux putois de
diriger le combat des lions, lorsqu’il sera interdit aux alligators de
sortir de la vase pour pleurer sur le destin des hommes, lorsqu’il sera
interdit aux garçons de prostibule d’étancher de leur tablier visqueux
le sang qui rougit les flancs magnanimes de Prométhée!
Souvenez-vous. Ce n’est pas une brute obtuse, ce n’est pas un
nationaliste, ce n’est pas un être à l’entendement de bivalve, qui
jamais n’a pu prendre conscience des pensers sereins, des étoiles
magiques, plafonnant de leurs gemmes la mentalité humaine, que l’on
évoque ici. C’est au contraire un écrivain compréhensif, qui savait ce
qu’était l’honneur, puisqu’il signa jadis un article retentissant où il
accusait les cabots de _déshonorer_ la vie, de _déshonorer_ la passion,
de _déshonorer_ la mort.
Aussi, quand cet homme-là parle de Mélancolie, de Désespérance et de
Pessimisme, trois des plus nobles choses qu’il y ait sous le soleil,
cela paraît aussi effroyablement douloureux et sacrilège que si l’on
pouvait voir Flamidien s’emparer de la Simarre de Château-Thierry pour
rendre la justice; que si l’on apprenait tout à coup que l’Arétin s’est
introduit insidieusement dans le pourpoint de Roméo, et chante l’amour
à sa place sous le balcon de Juliette!...
Cyrille Esghourde était venu, en courant, quelques minutes après
sa rencontre avec Georges Sirbach, informer la Truphot qu’il ne
redescendrait pas avec elle à Bagnères-de-Luchon. Le cher maître
condescendait à le tolérer en sa présence; il l’avait même invité à
dîner. Et il énonça la chose d’une voix chevrotante d’émotion, avec un
redressement orgueilleux de son profil busqué. Médéric Boutorgne sentit
son âme distiller un fiel noir à la pensée que lui, un écrivain et un
artiste aussi, ne bénéficiait pas de la même faveur, et que l’auteur du
_Golgotha_ n’avait même pas daigné le remarquer. Une pensée néanmoins
le consola. Après tout, il n’était pas à proprement parler ce qu’on
pouvait appeler un confrère, puisqu’il n’avait point encore réalisé
la veuve. Quand ce serait fait, quand, à son tour, il aurait un hôtel
et un nombreux domestique, Georges Sirbach ne lui marquerait plus un
pareil dédain. Qui l’empêcherait, d’ailleurs, de surenchérir sur lui et
de l’extraordiner, s’il le voulait, par la virulence de ses théories
libertaires? Si le journal qu’il était dans l’intention de fonder ne
réussissait pas dans la réaction, après quelques transitions savantes,
il en ferait, au bout d’un an ou deux, une feuille subversive. Une fois
qu’il aurait été décoré, rien ne le retiendrait plus; il lui serait
loisible de s’installer anarchiste et de jouer de mauvais tours au
gouvernement. Cela serait d’ailleurs sans danger, puisqu’à l’instar de
Georges Sirbach il aurait accédé au million.
La vieille femme, quand Cyrille Esghourde eût tourné les talons, trouva
la chose un peu mufle.
—Nous plaquer comme ça!
—Ce garçon-là ne saura jamais _ce qu’on doit aux femmes_; il faut en
prendre son parti, expliqua Boutorgne, d’une voix réprobatrice. Et il
proposa, en manière de conclusion, de rejoindre le guide et les mulets
pour redescendre immédiatement.
La Truphot, pourtant, depuis quelques minutes, donnait des signes
évidents d’effervescence. La vue de l’ex-satyriaque, le sacrifice de
la sœur, cette histoire, ces événements, où la chair exaspérée tenait
le premier rôle, la râclaient, la ruginaient intérieurement. Ses joues
flambaient maintenant à ces souvenirs sous une poussée d’incarnat; ses
mèches grises, humides de la transsudation de son front, s’envolaient
sous le tic de sa tête agitée par saccades nerveuses. Sa figure se
plissait en myriades de petites rides, tel un ris de veau. Mais ce
jour-là, le ferment qui la galvanisait toujours à la moindre occasion
et ne devait s’éteindre qu’avec elle, l’avait mise en un tel désarroi,
que sa plate laideur coutumière se haussait presque au tragique de
la furie qui n’est pas sans beauté. Positivement, avec son torse
maigre, ses bras trépidés de longs frissons qu’elle n’arrivait point
à maîtriser, ses prunelles cerclées de fauve, ses épaules inquiètes
et sursautantes, qui semblaient vouloir d’elles-mêmes rajuster une
invisible nébride, elle ressemblait à quelque vieille ménade qui va se
déchaîner. La fureur utérine était manifeste. Et ce fut Siemans qu’elle
choisit, comme Agavé choisit Penthée, pour le déchirer sans doute.
Stupéfait, Médéric Boutorgne les regarda filer sur l’auberge—sous le
ridicule prétexte à lui donné d’y rechercher un porte-cartes égaré
durant le cours du déjeuner.
Resté seul, le gendelettre se sentit envahi par le découragement.
D’amères pensées investirent son esprit, et il en scanda le deuil, les
yeux vides et les tempes bourdonnantes, en frappant de son alpenstock
les cailloux du chemin poudreux. Sa défaite était consommée. En cet
instant encore, c’était le Belge que la veuve choisissait, c’était la
brute qu’elle réquisitionnait en dédaignant la littérature représentée
par sa personne. Entre un garçon boucher sentant le sang frais, et
Spinoza, les doigts humides encore de l’encre qui traça l’_Ethique_,
la Femme n’hésitera pas: elle choisira la brute: car le génie est sans
emploi dans l’alcôve, se dit Boutorgne. Mais ce postulat n’arriva point
à le consoler. Tous ses efforts précédents étaient perdus; tous les
engrais avalés, tous les baisers vomiques, son duel même, ne comptaient
pas au regard de l’ingrate Truphot. Il s’était dépensé en pure perte;
elle ne l’épouserait jamais. Et lui, un homme de talent, devrait crever
de faim dans son âge mûr, et n’aurait même pas la chance qu’avait eue
ce Sirbach de lever un traversin rembourré de billets bleus. Pourtant
il ne voulait pas perdre la partie sans avoir lutté désespérément.
Nietzsche démontrait qu’on pouvait faire des miracles avec la volonté.
Eh bien, s’il le fallait, dans sa lutte contre Siemans, il serait le
_Surhomme_ qui ne recule devant rien. Une intelligence dressée aux
meilleures méthodes, comme la sienne, ne devait jamais se courber sous
l’autocratisme des faits. Son imagination susciterait des circonstances
qui retourneraient l’état d’âme de la Truphot. On allait bien voir qui
allait l’emporter de la destinée imbécile ou du Vouloir humain.
Et Médéric Boutorgne, dans un grand coup de son bâton ferré qui fit
décrire à un caillou inoffensif une trajectoire d’au moins vingt
mètres, se confirma à lui-même cette détermination irrémédiable:
éliminer le Belge coûte que coûte et s’il ne pouvait y réussir, se
venger impitoyablement.