Que la Vie dépose son excès d’impudeur,
les écrivains satiriques déposeront
leur excès de langage.
La Truphot, depuis la veille, était arrivée à Luchon où elle avait
décidé de passer les mois caniculaires tout en suivant un traitement
pour sa gorge. Les thermes de l’endroit ont pour mission, comme on
sait, de retaper et de déterger les muqueuses appartenant à tout
ce que l’Europe compte de plus notoire. Elle avait emmené Médéric
Boutorgne, qui ne la quittait plus d’une semelle, et Siemans réapparu
deux jours avant le départ, au moment où on y pensait le moins, et
quand le _prosifère_ remerciait déjà le sort d’avoir fait disparaître
son plus sérieux rival, sans qu’il eût besoin pour cela d’user du
moindre machiavélisme. Le Belge, devant le désarroi de la maison et la
domesticité, de plus en plus insurgée, avait poussé les hauts cris. Ah!
c’était ainsi qu’on administrait durant son absence. C’était du propre!
Sans barguigner une seule minute, il avait jeté les deux bonnes,
Justine et Rose, à la porte, et procédé également à l’éviction de la
cuisinière. Puis, il était allé tenir certain discours au père Saça
qui, ayant ouï la chose, s’était décidé sur l’heure à interrompre enfin
les cris de kanguroo en gésine qu’il poussait depuis le soir de son
_accident_, comme il s’exprimait.
Médéric Boutorgne, une semaine avant l’exode de Paris, s’était
battu en duel avec le comte de Fourcamadan. Oui, il avait eu cet
héroïsme. De la fumée et deux détonations avaient été échangées à
trente pas, les yeux fermés et dans un réciproque trismus de terreur,
parce que le gendelettre ayant réuni contre l’aristocrate—afin de
ruiner ses entreprises sur la Truphot—un dossier formidable, qui
ne recélait pas moins de quarante preuves d’escroqueries, abus de
confiance et grivèleries diverses commises jadis en province, par le
susdit patricien, celui-ci lui avait cassé une dent, d’un coup de
poing, en plein Napolitain. Dam! il avait bien fallu, le lendemain,
aller requérir chez Gastinne Renette, moyennant trois cents francs
déposés d’avance, la paire de pistolets dont la fonction est d’être
parfaitement inoffensifs et de laver par surcroît, les injures entre
_gens d’honneur_. Au retour de cet exploit, la Truphot, attendrie par
l’idée qu’elle était capable, malgré son âge, de susciter des massacres
tout comme Hélène, dans la cité d’Ilios, la Truphot avait juré au
gendelettre, magnifié par le péril couru, un amour auquel la Mort
elle-même ne pourrait attenter cette fois. Elle s’était laissé passer
au doigt l’anneau des définitives fiançailles. Puisque Siemans, pour
qui elle avait tout fait, se moquait d’elle à ce point, et laissait
le meilleur de soi chez des gourgandines, maintenant elle n’hésitait
plus. Jamais, bien sûr—elle le reconnaissait spontanément—elle ne
rencontrerait une tendresse et un dévouement comme ceux de Médéric.
Le voyage en Grèce était décidé pour le lendemain de la mairie.
Même—c’était une idée à elle—à quoi bon s’épouser, en ce pays
médisant? On pourrait se marier là-bas, devant le consul d’une
quelconque bourgade d’Hellas, ce serait bien plus pratique. Et le
gendelettre, radieux, habita l’Empyrée pendant plusieurs jours. Mais
quand l’amant légitime reparut, il lui fallut déchanter. En quelques
heures, l’attitude de la veuve changea du tout au tout à son égard.
Elle sauta au cou de Siemans, dès qu’elle le vit, en rappelant «son
cher Adolphe», son «fils chéri» qu’elle avait cru perdre. Car à
l’instar de Rousseau et de Madame de Warens, elle croyait utile de
pimenter la chose d’appellations maternelles, pour lui donner une
apparence d’inceste dans les paroles. Puis, elle s’était enfermée avec
le Belge un après-midi tout entier.
Boutorgne, rôdant près de leur chambre, y avait entendu des bruits
significatifs qui l’avaient empli de rage. Et quand tous deux
redescendirent pour le dîner, leurs yeux sombres et battus, leur
mutisme volontaire étaient pleins de mésestime à son égard. Pourtant
l’écriturier réussit à se faire emmener à Luchon. Là-bas on verrait
bien; il trouverait sûrement un moyen, quel qu’il fût, de se
débarrasser du Belge sans retour possible cette fois. Cependant comme
il se méfiait de son imagination, à l’ordinaire plutôt paupérique,
il avait emporté dans sa malle un Balzac complet. Il y puiserait de
quoi corser sa scélératesse ingénue. L’auteur de la Comédie humaine
ayant décrit et rendu toute la vie, son cas, sans aucun doute, devait
y être étudié. Il n’était pas possible, en effet, qu’il eût oublié le
Maquerellat et qu’il se fût à ce point désintéressé d’un des principaux
modes de la vie contemporaine. Mais Balzac était vague dans son
esprit; il l’avait lu trop jeune: il lui faudrait le piocher ferme. Les
péripéties inhérentes à Rastignac et à Rubempré, qu’il se remémorait
en flou, ne pouvaient guère être utilisées par lui. Il ne se mouvait
pas dans le noble faubourg, ni dans les milieux d’élégante richesse qui
extraordinèrent si fort le génial romancier. La Truphot n’était pas la
duchesse de Grandlieu, encore moins la duchesse de Maufrigneuse. Donc,
cela ne s’adaptait pas; les procédés d’arriviste des deux célèbres
ambitieux étaient ou trop forts ou trop faibles, et pas dans leur
ambiance, en tout cas. Il analyserait les _Célibataires_. La lutte des
deux demi-soldes pour la conquête de la Rabouilleuse enrichie pourrait
lui fournir l’expédient cherché. Oui, mais la veuve n’offrait pas
grande similitude avec la pêcheuse d’écrevisses berrichonne. Et puis,
diable, il répugnait à en venir au duel farouche, à la ruée sabre
contre sabre qui dénoue le roman. Enfin, il allait quand même disséquer
Balzac, à tête reposée et, pour plus de sûreté, il y adjoindrait
Stendhal pour la psychologie. Après tout, pourquoi ne serait-il pas une
sorte de Julien Sorel? Ainsi que ce dernier, il avait essuyé le feu
d’un pistolet. Mademoiselle de la Mole, pour lui, dans son personnel
_Rouge et Noir_, avait soixante ans, voilà tout.
Munis d’adresses réquisitionnées dans une agence de location, tous
trois erraient maintenant dans la station thermale, en quête d’une
villa à bon compte. Siemans avait décidé qu’on ne vivrait pas à
l’hôtel pour éviter dans la mesure du possible les déprédations et
le stellionat des aborigènes qui ont porté l’escroquerie, envers les
étrangers, à l’altitude de leurs montagnes. Et Boutorgne, dédaigneux
des enseignes, et laissant au camarade le soin vil de découvrir les
boîtes à louer, éployait déjà son âme de poète sur la cime des monts
voisins, et préparait des vocables de couleur pour, aux oreilles de la
veuve, chanter le paysage en beauté.
Luchon! Il serait puéril autant que ridicule de silhouetter cet endroit
que le Bœdeker et Monsieur Jean Lorrain enseignent abondamment.
La présomption d’une prose descriptive quelconque apparaîtrait
flagrante après les adjectifs, émanés des plumes les plus augustes,
qui ruisselèrent antérieurement sur ce décor. Tant de gaves de copie
se sont précipités du sommet de ces monts pour déferler dans les
plaines basses des journaux et des éditeurs bien achalandés, tant
de majestueux oracles ont pris la peine de _sentir_ les Pyrénées,
comme ils ont _rendu_ Venise, que les dites Pyrénées ne toléreraient
pas une minute l’effroyable sacrilège qui consisterait à s’attaquer
à elles d’une plume sans autorité. Ce serait courir le risque de
voir les pics de Bagnères-de-Luchon—qui sont des pics bien appris
et reconnaissants envers qui les glorifia—se renverser incontinent
sur leurs pointes en esquissant des cabrioles d’effroi. L’auteur se
gardera donc bien d’avancer la moindre épithète, qui pourrait induire
les pesants contreforts et les cimes altières en une désastreuse non
moins qu’affligeante rupture d’équilibre. Ce n’est que lorsqu’on tire
couramment à cent éditions qu’on a le droit de palpiter devant la
superbe de ces sommets, car les paysages sensationnels, en littérature,
ne sont point à tous venants, comme on serait tenté de le croire.
Les municipalités qui les exploitent doivent les défendre contre
l’inconséquence et la maladresse possibles des jeunes écrivains.
Or, comme celui qui écrit ces lignes est fort pauvre, il ne se
relèverait pas d’un procès que pourraient lui intenter, pour crime de
lèse-Pyrénées, les chatouilleuses édilités circonvoisines.
Les aubes de Luchon, quand la Truphot et ses deux suivants, cuirassés
d’écailles, s’y manifestèrent, faisaient donc de leur mieux pour
ne pas déchoir, en attendant la venue de leurs glorieux et annuels
panégyristes. Le soleil de midi, non moins que son confrère, le soleil
couchant, était toujours le brave luminaire dont, des millions de
fois, nous furent contés les prouesses et le talentueux savoir-faire
en matière de déroutant coloris. L’horizon, au prélude du soir, se
nuançait de «rose évanescent», de «mauve clair», de «violet lamé d’or»,
de «jaune topaze» et «d’ambre vert» comme il sied à un horizon qui se
respecte et dont on parle beaucoup dans les quotidiens du boulevard.
Et il n’était pas jusqu’aux escarpements, ou aux _aiguilles_ les moins
réputées, qui ne tinssent à honneur de parader, eux aussi, dans les
plus surprenantes et les plus subtiles tonalités. On aurait pu épuiser
d’un coup plusieurs dictionnaires analogiques sans parvenir à exprimer,
de façon convenable, les ressources géniales de leur esprit d’invention
informé de ce qu’on doit aux bourgeois qui payent sans lésiner. Mais
derrière tout cela, il faut le dire, derrière les vains oripeaux de la
couleur et l’harmonie des lignes, qui suffisent à récréer et à extasier
l’œil et l’esprit humains uniquement amoureux de la forme _toujours
imbécile_ ou des surfaces _toujours mensongères_, derrière tout ce qui
fait évacuer à la littérature des diarrhées d’irréfrénable rhétorique,
se cachait comme toujours l’âme sordide, maléficieuse et carnassière de
la vraie Nature embusquée sous son fard de grâce et de douceur, pour
perpétrer l’œuvre abominable, tout en ralliant le suffrage des insanes
bipèdes que le prurit du tourisme précipite dans la pérambulation.
Il était près de six heures, et ils avaient déjà visité nombre de
«villas à louer». Partout, ç’avait été les mêmes prix impossibles, les
mêmes pièces étroites et basses, orientées à contre-jour, sur le «point
de vue», les mêmes cretonnes sirupeuses, cuirassées par la fiente des
mouches, les mêmes hécatombes de moustiques écrasés contre les vitres
et les glaces, les pareilles murailles si minces qu’on les aurait crues
construites avec des cloisons de boîtes d’allumettes suédoises, les
identiques et présumables phalanstères de puces, les insidieux forums
de punaises tapis derrière les tentures, et surtout les inévitables
«commodités»... anhydres. Pour avoir de l’installation moderne, il
aurait fallu mettre trois mille au moins. Siemans se récriait. Payer
ça, mille ou douze cents francs pour la saison! ah! non, c’était plus
cher qu’au Vésinet, ou qu’à Trouville, près des Roches noires. Là-bas
au moins il y avait le bois, la fraîcheur et la mer, tandis qu’ici,
avec leurs sales montagnes, ces manufactures d’entorses ou de coups
de soleil, il préférait reprendre le train. L’excessif éloignement
de Paris et de Montmartre devait le faire enrager, sans doute, car
il parlait de s’aller terrer à Enghien, où il y avait des eaux
sulfureuses, des rastas et des petits chevaux, tout comme à Luchon. Et
puis, du lac, près de Saint-Gratien, on voyait le Sacré-Cœur: c’était
au moins aussi beau que le _Vénasque_.
Enfin, dans la périphérie de Luchon, ils finirent par découvrir cinq
pièces et une grande cuisine à peu près habitables, dans une maison
élevée d’un rez-dechaussée et d’un étage et posée au beau milieu d’un
bout de pré où quatre chèvres noires étaient à l’attache. Trois cents
francs par mois de location, c’était acceptable, d’autant plus qu’un
marché en plein vent se tenait non loin de là, deux fois par semaine,
et qu’on pourrait s’y approvisionner à bon compte. Voilà ce qu’il leur
fallait. Siemans donna parole de revenir le lendemain pour la signature
de l’engagement et de l’inventaire.
Précédés des inévitables Moka, Spot, Nénette et Sapho qui claudiquaient
sous le poids de leur adiposité de bêtes trop repues, et qui
s’arrêtaient à chaque pas pour ne rien perdre du fumet des déjections
rencontrées sur la route, ils regagnèrent le Luchon fashionable,
et se trouvèrent inclus dans la cohue élégante des baigneurs qui
regagnaient la table d’hôte pour le dîner. Médéric Boutorgne rapprocha
sa chemise saumon clair, son panama cabossé, son impeccable pantalon
de flanelle et ses bottines fauves, des élégances accostées et,
délibérément, se trouva à la hauteur, avec, toutefois, l’esprit et
le talent en plus. Car il n’y avait pas à dire, ce qu’il entendait
des parlottes de ces gens le consolait de sa propre conversation.
Visages bouillis par la noce stupide, orbites liquoreuses, faciès où
la sottise avait entreposé ce qu’elle avait de meilleur, profils de
rapaces ou d’usuriers parvenus, tous les cercleux, les sportsmen,
les enrichis, les gens d’affaires de Paris, que Juillet débuche des
halliers ou des officines du ridicule et de la malfaisance, dans quoi
ils s’étaient complus l’automne, l’hiver et le renouveau, confluaient
en cet endroit, satisfaits, diserts et hannetonnants. Les femmes qui
ont payé très cher ces maris ou ces amants, poussaient dans les
groupes leurs jupes courtes, leurs corsages clairs, leurs boas de
plumes floconneuses, leurs cheveux peints, avec dans leur allure tout
ce que les trépidations sur le _matelas_ bourgeois peuvent imprimer de
malformations morales ou physiques. Elles aussi faisaient le possible
pour requérir l’attention à l’aide de jacassements appropriés, de
gloussements vérifiés dans les salons, de jeux d’ombrelles ou de
faces à main, tout en se réclamant, en des verbes très hauts, des
neurasthénies à la mode. Des imbéciles surérogatoires, le pantalon
haut retroussé, en chemise de flanelle cuivre ou vert-nil, coiffés
de petites casquettes quadrillées, porteurs de raquettes, et qui
avaient représenté sur leur nuque, à l’aide d’une raie médiane,
l’endroit qu’on ne peut nommer, contaient leurs exploits au tennis
du jour en recevant les félicitations exclamatives de leur épouse,
de leur maîtresse ou de leurs sœurs, émues de tant de prouesses.
C’était l’accoutumée population des villes d’eaux consacrées, dont
le contact donnait alors au trio de la veuve, de Médéric Boutorgne
et de Siemans de petits frémissements d’aise et les affermissait,
par surcroît, dans l’idée qu’ils participaient, eux aussi, à une
minute précieuse de la plus inouïe des civilisations. Les cloches,
appelant pour le dîner, sonnaient les unes après les autres, dans une
belle discipline qui, sans doute, en avait fixé, au préalable, par
règlement municipal, l’ordre de préséance. Et le Métropole-Hôtel, le
Highland-Hôtel, le Splendissime-Hôtel, l’Exaction-Hôtel, le Rasta-Hôtel
et le Flibust-Hôtel, qui érigeaient autour du Casino leurs façades
pontifiantes, d’un luxe solennel et niais, buvaient à longues goulées
de leurs porches béants, cette ruisselée de villégiateurs catalogués au
_Gotha_, au _Bottin_ ou dans les Greffes des «correctionnelles».
La Truphot, Siemans et son coadjuteur s’étaient arrêtés près de la
porte de l’Établissement thermal, devant un éventaire de bibelots
indigènes aussi horribles que coûteux, et ils flanochaient un peu,
marchandant des photographies de sites et des pétrifications diverses,
avant de rejoindre la pension de famille exempte de faste où ils
avaient fait porter leurs malles, la veille, au débarqué du train. Sur
le trottoir d’en face, à dix pas d’eux, un petit homme, au nez busqué,
au front concave, brun comme la sépia, qui portait, ridiculement passée
sous son bras, l’anse d’osier d’un gros panier de ménagère, palabrait
avec un muletier, tout en accompagnant ses dires d’une profusion de
clin d’yeux enjôleurs et de gestes captieux. Le muletier, un robuste
fils de l’âpre Pyrénée, était un gas superbe, dont le buste svelte
et élancé, bien pris dans la veste courte, filait en lignes fières
et souples vers un col noblement éjecté, pâtiné par le hâle de la
montagne, et que niellait, d’une ombre bleue et sous-jacente, la
résille délicate des veines juvéniles. Il avait le profil aquilin du
Béarn et l’œil noir, aux paupières lourdes cillées de soie épaisse, qui
déchargeait l’éclat aigu d’une prunelle comme enduite d’un virulent
siccatif. Tout à coup, on entendit un retentissant _viédaze!_ et le
petit homme roula alors sur la chaussée, précipité en dehors des
assises de ses larges pieds par un magistral coup de tête en plein
sternum, pendant que le mulet du montagnard, accourant à la rescousse
de son maître, le bourrait de basses ruades décochées au ras du sol. Le
panier qu’il tenait au bras ayant été projeté à plusieurs pas de son
propriétaire, un chat s’en échappait maintenant, un angora, au poil
d’un noir violâtre et magnifique, aux deux yeux d’ambre jaune mouchetés
de noir. Et le muletier, désormais placide, la bride de sa bête au
poing, s’éloignait, du pas mesuré et solennel d’un grand d’Espagne, qui
vient d’accomplir, au mieux, une délicate fonction d’ambassade.
La veuve et ses deux compagnons s’étaient retournés au bruit.
—Eh! mais, je ne me trompe pas, c’est Cyrille Esghourde, un bon copain
du _Napo_! exclama Médéric Boutorgne à la vue du petit homme au panier,
qui se démenait en geignant parmi le crottin de la chaussée, à la plus
grande joie des boutiquiers surgis de l’abri de leurs éventaires.
Tous trois coururent le relever. La Truphot, en possession de
l’identité du personnage, et connaissant désormais que c’était un
_gendelettre_, le brossait d’une main maternelle.
—Cette brute vous a-t-elle sérieusement blessé, questionnait-elle,
secourable.
—Ah! vous pouvez le dire, Madame, c’est une riche brute, répondait
Cyrille Esghourde, avec un toupet monstre, après s’être précipité
dans les bras de Médéric Boutorgne, et comme ce dernier achevait les
réciproques présentations. Imaginez-vous que j’étais en pourparlers
avec lui pour me faire conduire dans un village de l’extrême-montagne,
où, au lever du jour, on peut chasser le gypaëte à l’affût... Je lui
offrais un louis pour deux heures d’ascension: 1800 mètres d’altitude
quoi, et voilà comment ce pacant ivre m’a répondu. Mais je vais déposer
une plainte, vous avez tous été témoins... cela ne se passera pas comme
ça... Ah! fichtre et ma chatte, avez-vous vu ma chatte... Aphrodite...
Aphrodite... ici... mimi...
Deux cireurs de bottes ambulants étaient accourus, et sous la manœuvre
diligente de la brosse, qui le nimba d’un nuage de sternutatoire
poussière, Cyrille Esghourde redevint présentable en quelques minutes.
Avec un peu d’arnica, comme le lui conseillait la Truphot, la bosse
qu’il portait au front se résorberait très vite. C’était l’affaire de
deux jours. Siemans revenait avec l’angora, Aphrodite, qu’il avait
trouvée blottie dans un angle de porte, dix pas plus loin, et miaulant
désespérément. On emmenait dîner Cyrille Esghourde, à la pension
de famille, et, tout en marchant, il conta qu’il était sorti dans
l’intention d’aller donner à un ami la chatte qu’il avait emmenée
de Paris pour ne pas la laisser, durant son absence, aux soins de
mains mercenaires qui lui avaient fait crever, l’année précédente,
un chat de Siam, pure merveille. Sur sa route, il avait rencontré le
contondant muletier. Sa chatte était merveilleuse de beauté, mais
elle était enragée d’amour, continuellement sous l’influence de son
sexe, disait-il, et comme il répugnait à la laisser se mésallier avec
les matous d’alentour, il en était réduit à la confiner chez lui.
Aphrodite, alors, cassait tout, arrachait les rideaux, transformait les
tentures en vermicelle, et, par ses plaintes vrillantes, ameutait les
voisins. La veille, même, elle lui avait déchiré tout le plan de son
futur roman, _l’Ephèbe-dieu_, un embryon de manuscrit d’une dizaine de
pages, qu’il aurait la plus grande peine à reconstituer. Il ne voulait
plus risquer pareille avanie. La Truphot, séduite, sollicita la bête.
—Elle serait très bien soignée; il pouvait en être sûr; elle adorait
les animaux, et Aphrodite ferait, sans nul doute, le meilleur ménage
avec Nénette, Spot et Sapho qui, d’ailleurs, lui témoignaient déjà de
l’amitié, car ils donnaient l’assaut aux jupes de la vieille femme pour
flairer, de plus près et avec des frétillements, la fragrance sexuelle
de leur nouvelle camarade.
—Je n’osais point vous l’offrir, madame, acquiesça Cyrille Esghourde,
mais je ne peux vraiment souhaiter meilleur destin pour la pauvre
compagne de ma solitude. Puis, dans un besoin d’informer l’assistance
de sa nature «artiste», il ajouta:
—Jusqu’ici j’adorais les chats, le sonnet de Baudelaire m’avait
emballé, car j’aime à me conformer aux opinions littéraires les plus en
faveur, je le confesse. J’en possédais toujours deux ou trois chez moi,
mais depuis quelque temps je trouve que ces animaux de perversion sont
un peu surfaits! Ils copulent avec platitude, odorent désagréablement,
et n’ont rien des adorables complications humaines. Or la complication
est la condition une, essentielle, de l’amour des raffinés. A l’heure
présente, je me demande comment le poète des divines névroses a pu
s’éprendre de ces félins sans détraquement, qui aiment et caressent à
la façon des portefaix ou des chefs de bureau. Comment a-t-il osé son
fameux sonnet, lui, l’immortel satanique, comment n’a-t-il pas rougi de
ces vers, d’ailleurs insanes? Souvenez-vous:
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également en leur mûre saison
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison...
—Est-ce que «les amoureux fervents» ne sont pas ridicules dans leur
mûre saison? triompha-t-il finalement.
La Truphot eut envie de cingler l’autre d’une aigre réplique. A voir
Boutorgne se dresser déjà sur ses mollets étiques d’homuncule, elle
perçut que celui-ci se déclarait tout prêt à accourir à la rescousse,
à venir renforcer sa controverse, et à démontrer péremptoirement que
les «amoureux fervents», n’étaient jamais ridicules quelle que fût
leur indécente longévité. Mais un besoin de savoir la refréna. Que
voulait donc dire Cyrille Esghourde avec ses «adorables complications
humaines»? Serait-il, lui, en possession d’un nouveau mode d’aimer? Ce
diable de petit homme aurait-il inventé un nouveau péché pour pimenter
et rénover un peu les frottements de l’homme et de la femme? Aurait-il,
d’un seul élan, d’un seul coup de sa tête circonflexe, culbuté le «mur»
qui défend de s’évader, de s’éloigner des voluptés archi-connues?
Alors comme le gendelettre, le _Matulu_ cabossé marchait entre Médéric
Boutorgne et Siemans, elle fit un crochet brusque, puis, l’œil
brasillant, vint le frôler, cheminant désormais à son côté, dans
l’espoir, sans doute, d’une profitable initiation.
Hélas! la veuve errait lamentablement dans ses inductions sans acuité.
Si Esghourde avait été, comme elle, un possédé de l’amour congru,
Médéric Boutorgne se serait bien gardé de le prier à dîner pour
compliquer encore un peu ses affaires qui n’allaient pas au mieux.
L’ami du prosifère poussait à un trop haut degré le respect de soi
pour se conformer à la norme amoureuse et requérir le petit spasme à
l’égal de son père, par exemple. Il n’avait pas l’esprit d’imitation
et de plagiat poussé à ce point. Ses œuvres le prouvaient. Au temps
de son éphébat, comme Perse à l’entrée de Suburre, il s’était trouvé
placé à l’entrée des deux chemins de la vie. Seulement, à l’encontre de
l’auteur des _Satires_, il avait dédaigné le Portique, pour aiguiller
sur le... _gros raifort_, dont parle Aristophane.
Cyrille Esghourde était l’auteur de trois livres: _Mémé_, _Joël_ et
l’_Antinoüs_, à l’aide desquels il s’était situé dans la littérature
comme le chantre opiniâtre de la Sodomie. C’était le _Barde_ des
_Bardaches_. Catholique pratiquant, élevé chez les Jésuites, comme
il prenait le soin d’en avertir ses lecteurs, il s’endeuillait
ponctuellement, pendant cinquante pages au moins, au début de chacun de
ses livres, à l’idée que la République attentait à la sérénité de «ses
doux maîtres», molestait les fils vireux de Loyola, qui enseignent à la
jeunesse, en surplus des mathématiques et des «colles» pour Saint-Cyr,
les façons d’aimer d’Elagabale Antoninus. A ses dires, la plupart de
ses camarades, de ses labadens, élevés comme lui sous le mancenillier
de la Jésuitière, s’étaient trouvés investis, à son égal, à l’approche
de la puberté, par ce _delirium_ indéfectible, auquel préside
placidement, dans les dortoirs pieux, un Christ bénévole, dont la seule
fonction et l’unique récréation, ici-bas, paraissent être, tantôt dans
les dites chambrées, tantôt dans les alcôves bourgeoises, d’assister
en parfait voyeur aux ébats et aux soubresauts de ses créatures
tout en les bonifiant de son effigie. Donc, en sortant de chez les
Pères—il nous faut bien croire ce qu’il raconte lui-même—Cyrille
Esghourde s’était trouvé stigmatisé pour toujours de ce travers qui
devait le condamner à passer la plus grande partie de sa vie, inclus,
les pommettes congestionnées et les phalanges exacerbées, dans les
urinoirs, dans les _théières_ de l’Agora. A peine émancipé, il s’était
mis à _télescoper_ des gitons, à se _coaguler_, à s’_agglutiner_ à
tous les ascyltes fomentés rue des Postes, sans dédaigner toutefois
ceux que mensure M. Bertillon, à circuler en un mot, à travers ces
alléchants individus avec la vitesse et la furia du Métropolitain dans
son tunnel. Au bout de quelques mois de ces exercices, il pouvait
traverser le cinède le plus coriace avec le même brio qu’un clown
traverse un cerceau de papier. C’est ce qu’on peut appeler le _sport
ciné... détique_. Aussi, s’était-il empressé de dénicher un éditeur
pour détailler au public, par le menu, les exploits les plus notables
de son éréthisme d’inverti.
Dès qu’il avait amassé quelques sous à perpétrer des marchés avantageux
pour le compte d’un marchand de charbons en gros où il était préposé à
_la place_ et au Grand-Livre, Cyrille Esghourde sollicitait un congé
et, ayant par surcroît soutiré quelque argent à son libraire ou à ses
auteurs—de petits rentiers—il se précipitait en Espagne ou en Italie
pour y retrouver ses amis, les valets de _cuadrilla_ ou les voyous du
Transtévère, les _cioccari_, les modèles pouillasseux de la _Trinita
del Monti_, les _Birrichini_, qui ont toujours la roupie aux fesses et,
pour une pièce de billon, vendent des violettes ou bien leur croupe au
voyageur, au _forestiere dilettante_.
A Paris, où abondent les Philistins, comme il disait, il modérait ses
exploits, adoptait volontiers une attitude cafarde, la joue facilement
rougissante et l’œil baissé, et, comme des mésaventures lui étaient
survenues—le bruit courait qu’un jour il avait fallu requérir les
pompiers pour retirer un zouave disparu dans sa personne—il préférait
de beaucoup s’ébattre de l’autre côté des Pyrénées ou des Alpes, où,
paraît-il, le culte de la _Beauté_ n’est pas encore aboli, tant s’en
faut. A chaque ligne de ses écrits, en effet, Cyrille Esghourde,
élégiaque, se réclamait de la _Beauté_, la Beauté morte avec l’Hellas!
sanglotait-il infatigablement, car il n’avait, celui-là encore, retenu
de la Grèce que l’endémique pédérastie. C’était l’André Chénier de
l’arrière-train.
Pauvre Beauté, que de solécismes, de turpitudes et d’abjections on
commet en ton nom! Hélas! si vous interrogez tous les imbéciles qui
s’en vont barrissant, à propos de n’importe quoi, ce mot de Beauté,
si vous leur demandez ce qu’ils entendent par lui, au juste, vous en
trouverez les cinq sixièmes qui exciperont de sanies équivalentes à
celle de Cyrille Esghourde. De temps en temps, d’âge en âge, un mot qui
ne renferme rien, un mot vide de sens, mais à l’aide duquel on excuse
tout, un mot que répètent éperdument tous les hommes, se met en devoir
d’hystérier ferme le bétail réputé pensant.
Il n’y a pas longtemps encore, c’était le mot de Dieu qui a abouti
à supprimer l’intelligence du monde pendant plus de quatre-vingts
siècles. Depuis que ce vocable diffamé a perdu son crédit, et qu’il
n’impressionne plus que les catins sur le retour et les généraux
de division, celui d’_honneur_, entendu au sens bourgeois, prit la
suite pour commettre les mêmes méfaits; puis un suivant, puisé dans
l’antique, se hâta de prendre la main. C’est celui de _Beauté_, terme
sidérant, à quoi se reconnaissent les pseudo-artistes, mot qui nous
assassine, et grâce auquel le crétin le plus oblitéré arbore des
yeux chavirés d’aise, et s’autorise à tout faire, pendant que la
compacte multitude de ses semblables rugit autour de lui: ô Beauté!
Vivre en Beauté! Agir en Beauté! Tout pour la Beauté! Car l’Humanité
est impuissante à tirer parti de son périple, à se libérer de sa
gangue de sottise. Lassée de ses hochets de vieillesse, elle retourne
aux excrétions de l’enfance, aux tétines flétries dont l’allaita
le Paganisme. Sommez un peu tous ces bipèdes enragés, qui délirent
en cette extravagance, de définir la Beauté. Ils ne savent pas du
tout ce qu’ils doivent entendre par ce son articulé, mais ils le
meugleront sans trêve, jusqu’à ce qu’ils soient tombés sur le sol, sans
connaissance, comme les Convulsionnaires de Saint-Médard.
Les poètes les mieux inspirés ont cassé leur viole à vouloir nous en
élaborer une définition acceptable.
Je trône dans l’azur comme un sphynx incompris
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
profère sans rire le plus goûté des ébarbeurs d’hexamètres
contemporains. Et voilà pourtant de quoi les _éphémères_ sont amoureux
à l’heure présente; ils se déclarent ravagés, par ce hiératisme de
catalepsie, par cette Entité, cette Divinité mal définie—que le poète
lui-même n’a pu formuler—et qui, à l’exemple de la métaphysique et de
toutes les théogonies, n’est jamais tombée sous leur entendement. La
Beauté, comme les Grecs l’ont enseigné et comme les contemporains l’ont
promulgué, n’est pas ce _qui recrée et enchante la prunelle humaine_
ou bien fait se dérouler dans l’intelligence une fugace et agréable
vision. _La Beauté est ce qui éjouirait l’œil et apaiserait en même
temps l’esprit._ Or ce qui pourrait réunir de façon réelle ces deux
conditions simultanées, _n’existe pas_ sur terre ni dans aucun des
espaces cosmiques. La gladiature qui était une chose merveilleuse pour
l’œil, qui mettait en valeur le courage et l’habileté dans le combat,
et exerçait ainsi une sorte de fascination morale, la gladiature
n’était en soi qu’un spectacle de laideur et d’épouvante puisqu’il
était pour affoler la conscience du juste en pouvoir de raisonner
et de résister au choc premier des abusives sensations. Celui-là
s’inscrivait déjà contre l’opinion de son temps, or qu’est-ce que
c’est que la Beauté sinon un mode du goût accepté et transitoire? Le
sage des siècles à venir pensera de notre Esthétique ce que le juste
du temps de Galba pensait de la gladiature, de la beauté admise, et
ainsi de suite à travers les âges. La Vénus de Milo perd sa grâce,
et devient ridicule si l’on découvre qu’elle n’est après tout que la
représentation corporelle d’une femme, d’une Pougy de son temps, en
qui prospéraient probablement les _strychnines_ de sottise communes à
la quasi-totalité de son sexe. Les planètes, les étoiles, elles-mêmes,
s’exhibent hideuses et réprouvables si l’on spécule que les unes
et les autres rendent possibles d’affreux drames semblables à ceux
d’ici-bas. Et l’harmonie et l’équilibre du monde, eux aussi,—les
superlatifs de la Beauté pourtant—ne sont en somme que la parfaite et
exécrable architectonie de la Douleur. Aussi, périsse la Beauté pourvu
qu’advienne la Justice!
Les _surfaces_ et les _extériorités_ sembleraient donc avoir fait
leur temps. Mais le pouvoir quasi-hypnotique qu’exerce sur les hommes
le captieux éclat de quelques apparences n’est pas près de s’abolir
encore. La chose a été voulue, décrétée par la Nature qui se trouvait
bien dans la nécessité d’offrir quelque pâtée à ses créatures, qui se
voyait dans l’obligation de les amuser, de les empêcher d’analyser, de
détourner leur attention de la vérité profonde, de les _appeauter_,
en un mot, afin que n’éclatât pas, dans son entier épanouissement,
toute l’infamie du Monde. La grande scélérate, qui a tout créé et
tout édifié, ne faisait pas grand cas de l’intelligence humaine, et
elle n’a pas pris la peine de diversifier outre mesure ses moyens de
domestication ou ses procédés de mensonge. Des règles et des travers à
peu près identiques régissent et dupent toutes les espèces animales. La
mentalité des bipèdes qui pantèlent à l’infini, sur ce qu’ils nomment
grotesquement le Beau, n’est pas différente de celle des phalènes ou
des cétoines qui viennent palpiter aux lampes des soirs d’été, ou qu’un
rais de lumière culbute dans les dernières limites de l’épilepsie
voluptueuse—leur corselet est moins coruscant, voilà tout.
Le Christianisme a empoisonné la terre d’idiots qui se sont conglomérés
pour, disent-ils, vivre dans la parfaite mysticité et adorer Dieu dans
le silence des cloîtres. La Beauté a fait de même: elle a suscité
des milliers d’acéphales prétendus inspirés et mystagogues, eux
aussi, qui fondent des Cénacles, des Écoles d’Esthétique, vivent dans
la contemplation platonique d’une abstraction sans aucune réalité
subjective ni objective, et jurent, avec des gestes de Corybantes
qu’ils en sont les Grands-Prêtres. Certains prédestinés ont, il est
vrai, réalisé de-ci, de-là, des tours de force dans les œuvres de la
couleur ou du ciseau. Qu’est-ce que cela prouve? Est-ce que l’art,
après tout, n’est pas un vain hochet avec lequel l’homme s’amuse,
croyant endormir sa douleur et alentir sa détresse? Est-ce que ce n’est
pas le palliatif ridicule à la hideur de tout, hideur qui, à la longue
et sans lui, serait insupportable et induirait l’humanité, peu à peu, à
la seule solution logique: celle de ne pas se continuer? Est-ce que ces
œuvres sont suffisantes pour masquer, dérober désormais l’iniquité de
l’Univers, le rendre agréable, ou lui faire pardonner?
Ceci est d’une telle évidence que l’on voit la plupart de ces Maîtres,
de ces disciples et de ces thuriféraires de la Beauté, s’agripper à
l’occasion, et dissimuler derrière ce culte éperdu de l’esthétique leur
malpropreté personnelle, leur impuissance à raisonner, leur eunuchisme,
ou leur négation de la Vérité; d’autres, comme Cyrille Esghourde,
leur vésanie ou leur pédérastie; mais tous, quels qu’ils soient, vous
trucideraient sur l’heure si vous ne leur concédiez pas la mirifique
qualité _d’artiste_.
Dites-leur donc que la _Forme_ est haïssable, que l’Antiquité à la fin
nous obsède avec sa statuaire uniquement vouée au geste des palestres
ou à l’anatomie des athlètes forains, avec son éternelle eurythmie
de croupes et de gorges; dites-leur que les peuples adonnés à la
contemplation quasi-exclusive de la Forme, comme les Grecs et plus
tard les Romains qu’ils empoisonnèrent, étaient des _peuples-enfants_
immanquablement voués à l’abrutissement final et au joug des Barbares;
criez-leur qu’il y a autre chose que cela dans la vie, que Littré avec
sa face de laideur effroyable, que Renan avec son masque adipeux, aux
tombantes bajoues, où brillait le génie étaient, même au point de vue
de _l’enveloppe_, autrement beaux que le _Laocoon_, le _Discobole_ ou
l’_Apollo_ du Belvédère; criez-leur que la Forme a toujours usurpé
indûment l’attention des hommes, que la plastique la plus vénuste, ne
vaut pas, aux yeux du véritable civilisé, un théorème de mathématiques
ou un impeccable syllogisme; hurlez-leur que la _Ligne_ et
l’_Extériorité_ sont exécrables, parce qu’elles mentent inévitablement,
et que tant qu’elles auront un culte et des desservants, nous ne
nous serons pas affranchis de la mentalité des primates; vociférez
que l’Intelligence seule est digne d’adoration, mais qu’Elle est
l’adversaire forcené de la fameuse Beauté, parce qu’Elle décortique les
surfaces—seules agréables et visibles aux yeux de myopes des foules
modernes—parce qu’Elle fait apparaître la réalité, _l’essence profonde_
des choses _toujours hideuse_; époumonez-vous à énoncer tout cela et
vous les verrez tomber incontinent en des pamoisons de quadrumanes
indignés. Ah! oui, est-ce qu’on ne va pas bientôt nous laisser en
paix avec cette prostituée qu’on appelle la Beauté? avec la Beauté
qui ne produit, ne suscite que _le dilettante_, alors que dans le mot
dilettante il y a toujours _tante_, à la finale.
Donc Cyrille Esghourde, lui aussi, chantait la Beauté, et l’amour qu’il
nourrissait pour elle était à ce point désordonné qu’il lui rendait
grâces, le plus souvent possible, sous forme de lècherie de bardaches,
et qu’il dilapidait, de son mieux, le sphincter que la nature lui
avait donné. Il était, à trente ans, le poète préposé par les 30.000
sodomites de Paris, à la glorification et au pansement de leurs
_gomorrhoïdes_. Et vous pouvez croire qu’il s’employait avec passion à
cette besogne que récompensait déjà une dizaine d’éditions successives.
Son dernier livre, l’_Antinoüs_, était, sans conteste, son pur
chef-d’œuvre. Il y débutait agréablement par conduire le lecteur, à
Rome, dans un lupanar de gitons où, sous motif de pastels, de sanguines
et de charbons exécutés d’après le _Nu_, un tenancier de prostibule
antiphysique—tous les hommes au salon—faisait l’article et le boniment
pour Volturno Pozzi, _il tipografo_, Lucio Bolli, _il barbiere_,
Giovanni Bocchi, _il orologiaio_, trois remarquables échantillons
des infusoires de vespasienne, qui, sous les yeux du consommateur,
gigotaient d’un arrière-train encore sans fistules et garanti sans
iodoforme. Et depuis peu, Cyrille Esghourde sentait prospérer son
audace. Déjà, dans ce livre, il réalisait, en partie, les antérieures
promesses faites à la clientèle, et dont la crainte du Procureur
général et de la dixième chambre lui avaient conseillé de différer
l’exécution jusque-là. Car Cyrille Esghourde, terrorisé par l’idée de
poursuites possibles, s’était contenté, dans ses œuvres précédentes,
d’écouler une blennorrhagie sentimentale de modillon inverti. Il y
poursuivait de ses obsécrations les _tignasses_ des femmes, comme il
disait, pour consacrer trois chapitres à la louange de la _tignasse_
rousse de _Mémé_, son héros, qui se donnait à lui, un soir d’Août
plein d’électricité, emmi la chapelle de la Jésuitière. Dans le
dernier livre, le lingam instauré entre les lignes était déjà pour
satisfaire les plus exigeants; les épousailles à la Pétrone, tout le
vice grec, y étaient décrits par un auteur enfin maître de sa langue;
la Priapée unisexuelle y rugissait, copieuse, et, selon le mode païen,
l’extravagant délire de la Chair dévoyée, ruée en dehors de sa bauge,
y bramellait fort congrûment déjà dans les sentines purulentes de la
perversion génésique.
A l’heure actuelle, Cyrille Esghourde, muni de cinquante louis avancés
par son éditeur sur le prochain manuscrit de l’_Ephèbe-dieu_, destinait
sa personne à parachever le lustre des villes d’art de l’Espagne:
Cordoue, Séville et Grenade, où il se proposait de passer quatre ou
cinq semaines à étudier de près les jeux de l’ombre et de la lumière
sur les torses conciliants, à scruter en «artiste» les replis et le
sinus rectal des plus affriolants mignons ibériques.