C’était le seizième jour qu’ils passaient tous trois dans la petite
villa isolée de la rue du Mont-Ventoux. Cyrille Esghourde était parti,
s’expédiant en Espagne dès le lendemain même de l’excursion, sans
être venu les voir, après leur avoir fait seulement porter quelques
mots d’excuses par le chasseur du café _de la Bidassoa_. La maison
ne comportait qu’un rez-de-chaussée assez élevé et un premier étage
mansardé, de deux pièces seulement, dont une servait à la bonne.
Cette servante était très drôle. Sa conversation, où fracassait un
effroyable accent du Béarn, se composait uniquement de sentencieux
aphorismes sur la cherté des légumes, l’impolitesse du garçon boucher
et de reniflements... Ses fosses nasales, obturées, lui commandaient,
à chaque minute, de placer son index sur sa narine gauche, et de faire
entendre ainsi le cri du canard inquiet de sa lignée. La bâtisse
s’enclavait dans un jardinet rechigné et poudreux qu’un autochtone,
salarié par le propriétaire, venait, une fois par semaine, molester
d’un rateau pessimiste et, au travers duquel, sans aucun résultat
appréciable, d’ailleurs, il promenait un fallacieux arrosoir. Les
boniments, la conversation des bourgeois qui, chaque année, louaient
cet endroit, devaient avoir découragé toute tentative honnête de la
végétation. Les roses de juin et les glaïeuls ingénus s’entêtaient à
ne point éclore et, seuls, deux ou trois buissons hispides témoignaient
d’un bon vouloir tenace qui leur faisait s’agripper au passage, de
toutes leurs épines, aux vêtements des hôtes ou des fournisseurs.
Trois chambres à coucher, en arrière de la salle à manger et d’un
salon exigu, s’ouvraient sur le corridor pénombral du rez-de-chaussée,
qui desservait également, tout au fond, la cuisine et le petit retiro
placé là à point, semblait-il, par une trouvaille de l’architecte, pour
condimenter les odeurs culinaires de ses remugles sournois.
La Truphot et Siemans faisaient chambre à part, tout au moins en
apparence. Accompagnée de ce dernier, la vieille femme filait
ponctuellement, chaque matin, dès dix heures, à l’Établissement
thermal pour y confier sa gorge aux appareils de fumigation ayant
assumé la curatelle de la vétusté, du découragement et des végétations
insolites, qui se permettent de ravager sans aucun respect le larynx
des gens à leur aise, le larynx qui leur a été concédé par la nature
pour proférer, leur vie durant, le plus de sottises possible. Elle en
revenait vers midi pour déjeuner et repartir ensuite avec le Belge
qui ne la quittait plus. La plupart du temps, Boutorgne restait seul,
vaquait l’après-midi à travers la ville, désorienté et mélancolique.
On ne l’invitait pas à faire de compagnie la moindre promenade. La
Truphot paraissait même tenter tout le possible pour qu’il prît congé
et filât sur Paris, de sa propre inspiration. Siemans qui, jusque-là
avait montré un beau désintéressement et un parfait dédain de toutes
ses tentatives de main-mise sur sa maîtresse sexagénaire, avait-il
compris qu’à la longue il finirait peut-être par devenir dangereux?
Ou bien la veuve avait-elle confessé que le gendelettre lui avait
proposé, à Suresnes, de l’enlever pour aller vivre, tous deux, en
Grèce, et s’y marier en justes noces? Toujours est-il que Siemans
braquait parfois sur Boutorgne un regard où celui-ci pouvait démêler
déjà la volonté manifeste de procéder à son évacuation, dès la première
circonstance profitable. Et le _prosifère_ acharné sur Balzac, rué sur
Beyle, ne trouvait toujours pas l’expédient pratique, la talentueuse
machination, qui le débarrasserait de son rival. A l’heure actuelle, il
feuilletait les bas feuilletonistes, les Montépin, les Jules Mary, les
Decourcelle, les Malot. Si ceux-là ne donnaient rien, il compulserait
Paul Bourget en désespoir de cause. Mais ce dernier ne s’occupait
que des gens distingués, ne fournissait que le traquenard de salon.
L’humanité ne commençait pour lui qu’aux personnes qui ont cent paires
de bottines, comme Cazals. Penché sur les bidets armoriés, il révélait
au public, avec des cris d’admiration, ce que la semence des gens
du monde contient de principes supérieurs. Et puis, il exprimait en
langage suisse des pensées de chef de rayon. C’était à croire qu’il
faisait fabriquer ses romans chez Dufayel. Il était donc déraisonnable
d’espérer qu’il eût entrevu comme possible l’existence d’une femme
aussi démunie de particule que Madame Truphot, d’un homme comme lui
qui s’habillait à la _Belle-Jardinière_, se chaussait chez _Raoul_ et
pratiquait le rufianisme autre part que dans les salons du faubourg
ou les _pince-choses_ de l’île de Puteaux. Seuls, les romanciers
populaires lui seraient secourables, évidemment. Il y retournerait,
les lirait ligne par ligne. Diable! il allait oublier Georges Ohnet,
le plus fécond d’entre tous, celui dont les monceaux de volumes
représentent dans la librairie contemporaine quelque chose comme la
_Cordillère_ de la sottise.
Il irait au plus tôt requérir à la bibliothèque municipale
quelques-unes des _Batailles de la vie_. Puis il réquisitionnerait
l’_Arriviste_, de Champsaur et _Sébastien Gouvès_, de Léon Daudet,
ce morphinomane qui n’hésite pas à traîner dans les sentines du
nationalisme le nom de son père, l’auteur de _Tartarin_. Qui sait,
parmi les plus imbéciles on trouve quelquefois l’embryon d’une idée
qui devient géniale dès qu’elle a été cultivée et mûrie dans la
serre chaude d’un esprit averti, comme le sien, par exemple? Il n’y
avait du reste plus à hésiter. Chaque soir, en effet, il demandait
ostensiblement deux lampes à la petite servante renifleuse qui
composait à elle seule tout le domestique; il ne manquait pas de
faire savoir à la vieille qu’il se sentait dans une veine de travail
extraordinaire, et que, bientôt, le manuscrit destiné à être signé
par elle et lui serait presque charpenté. Eh bien! Madame Truphot ne
bronchait pas; Madame Truphot ne manifestait aucun enthousiasme. Elle
se contentait de hocher la tête plusieurs fois, d’un air maintenant
détaché. Il avait eu beau faire donner les réserves, sortir de sa
malle et lui exhiber une liasse de papiers de famille démontrant qu’il
pourrait relever, quand il le voudrait, son marquisat créole, elle
ne paraissait plus s’exciter sur la possibilité de s’administrer une
particule, un génitif, dans un hyménée légitime. Que faire? que faire
alors si son imagination ou les inventions des romanciers glorieux ne
lui fournissaient pas la pratique péripétie qui le débarrasserait du
Belge? Il ne pouvait pourtant pas, dans une excursion de montagne,
le précipiter d’un coup de tête dans une crevasse. Son tempérament
de civilisé et sa nature d’artiste protestaient d’avance contre la
vulgaire brutalité d’une pareille détermination.
Un matin, comme il sortait de sa chambre, les paupières violacées
d’insomnie, Siemans, solennel et componctueux, l’arrêta par le bras.
Il avait une allure inquiétante, un air de gravité insoupçonnable
jusque-là en ce lourdaud empêtré. Et le gendelettre, un instant,
redouta un discours de diplomate qui, avec mille et une précautions
ou circonlocutions, avise un confrère que ses lettres de rappel sont
sur le point d’être signées. Mais l’amant de la Truphot, sans doute,
ne se sentit point à la hauteur d’une telle tactique; il dédaigna tout
prolégomène et tout déploiement oratoire pour ne garder seulement que
la gourme du plénipotentiaire et dire à l’autre:
—Mon pauvre ami, nous partons à Pau dans huit jours et nous ne pouvons
pas t’emmener. Madame Truphot demande ce qui te serait nécessaire pour
gagner Paris.
Atterré par ce coup du sort qui, bien qu’il s’y attendît un peu,
tombait sur son crâne comme la masse d’un bélier tombe sur un pilotis,
Boutorgne trépida un instant sur ses courtes jambes pendant que des
flammèches de toutes couleurs dansaient devant ses yeux vagues.
Néanmoins, avec crânerie, il vint se planter devant le Belge.
—Alors c’est toi qui me chasses? questionna-t-il, sa poitrine en côte
de melon gonflée d’une humeur belliqueuse.
Siemans roulait un œil commisérateur, que gênait dans les coins un
petit diaphragme de chassie matinale, et il évaluait Boutorgne en
promenant avec insistance sur sa chétive personne un regard en zigzag,
qui supputait un à un tous les ridicules plastiques du malheureux
_matulu_.
—Non, mon vieux, mais Madame Truphot a reçu des lettres anonymes, dans
lesquelles ton rôle se trouve commenté sans bienveillance, et il ne
faut pas que sa _respectabilité_, à laquelle elle tient par dessus
tout, tu le conçois, puisse en souffrir.
—Tu mens! Tu mens! s’enrageait Boutorgne, devant la vision de toute sa
carrière brisée.
Le Belge sans doute eut pitié. Des sympathies confraternelles
l’envahirent. Peut-être aussi, superstitieux, eut-il peur que trop de
sécheresse d’âme indisposât plus tard et, à son tour, le Destin en sa
faveur.
Il rétorqua:
—Non, je ne mens pas; c’est en copain que je te parle; il n’y a rien
à faire pour toi ici. Tu peux encore te créer une _situation_ par
ailleurs. N’use pas tes forces contre l’impossible...
Alors, remis d’aplomb en toute sa suffisance; se carrant à nouveau
dans son égoïsme et la bonne opinion qu’il avait de soi, il se sourit
béatement, se donna, pour ravaler son interlocuteur, deux grands coups
de poing sur le thorax qui résonna comme du métal.
Le _prosifère_, comprenant que la prolongation de ce débat serait
oiseuse, regagna sa chambre d’un pas aussi solennel que celui de
Napoléon après son abdication, à Fontainebleau. Seulement, supérieur à
l’autre, il n’entailla aucun guéridon d’un canif rageur.
Il murmura:
—C’est bien, je m’en irai dans quatre jours: le temps d’attendre mon
courrier.
Mais le Belge sentit ses brutalités naturelles prédominer. Il redevint
féroce, n’ayant pas la victoire élégante; voltant lui aussi, de loin,
il jeta avec cynisme, sans se retourner:
—Tu as raison, car ferais-tu un chef-d’œuvre; serais-tu un jour et tout
ensemble Baudelaire et Verlaine, Balzac et Flaubert, tous les types
dont tu nous rases, que tu pourrais encore te bomber...
Et il éclata d’un gros rire. Une minute après on entendit l’ocarina qui
donnait l’envol à _Petite brunette aux yeux doux_.
Rentré dans sa chambre, Médéric Boutorgne envoya rebondir, d’une
bourrade, jusqu’aux rideaux de la fenêtre, où elle s’accrocha en
miaulant désespérément, la chatte de Cyrille Esghourde, la malheureuse
Aphrodite, qui le hantait de préférence aux autres, et était venue se
frotter à ses jambes. Puis il se jeta sur son lit, la joue appuyée à
son coude, médita farouchement en une pose romantique de héros terrassé
par le sort, besogna du plus aigu de son esprit à trouver enfin le
moyen de salut tant cherché. Et la chatte, rassurée par son silence
et son immobilité, peu à peu s’enhardissait. Dans le clair obscur de
la pièce, avec son dos violâtre et chantourné, sa queue éployée en
forme de guivre de blason, elle escalada le dos d’un fauteuil qu’elle
écussonna, héraldisa, de sa ligne inquiétante, quasi-fantômale,
éclairée par les deux topazes en flammes de ses yeux.
Supprimer Siemans, oui, l’assassiner par un moyen génial et qui
n’éveillerait point le soupçon, c’est à peu près ma seule ressource,
pensait froidement Boutorgne qui, malgré les apparences, ne s’avouait
pas complètement vaincu. Tout, tout, plutôt que de réapparaître au
_Napolitain_ sans faste et sans gloire, comme par le passé. Faire
un beau livre n’était rien, l’emporter de haute lutte sur la vie
contraire, voilà où résidait le talent. Et il ne voulait pas, lui, qui
était destiné plus tard à de grandes œuvres, se charger l’âme du poids
de la déroute; il ne voulait pas consentir à la castration morale du
vaincu. Parmi tous les procédés de meurtre sournois et sans danger
que la littérature avait inventés, il était prêt à choisir le plus
décisif. Mais auquel donner la préférence? Son imagination surexcitée
évoqua d’abord les crimes fabuleux de l’Asie, le lacet de soie, le
venin de trigonocéphale injecté dans la veine jugulaire pendant le
sommeil, l’épingle d’or rapidement insérée dans le cervelet. Puis ce
furent les thyrses de Bacchantes, les poisons de Locuste, l’aspic de
Cléopâtre, la coupe de Médée, l’étouffement sous des pétales de roses
découvert par Héliogabale, les breuvages de la Brinvilliers, qui tous
manquaient d’à-propos. Il n’était point un dynaste oriental, un chef de
Janissaires séditieux, ou un prétendant de souche royale; en tout cas
il se trouvait par trop démuni d’esclaves noirs pour œuvrer selon le
mode asiatique. Restait l’assassinat plus moderne, l’empoisonnement par
certains alcaloïdes qui ne laissent aucune trace, mais il était dénué
de connaissances en toxicologie, et le dangereux de l’affaire était, en
l’occurrence, le pharmacien toujours délateur. Alors quoi? Qu’avait-il
à sa disposition pour en finir? Il avait le bouillon de culture du
tétanos, de la typhoïde, de la diphtérie, versé à pleines cuillerées
dans le potage comme l’avait enseigné M. Eliphas de Béothus, le soir
du dîner, chez la Truphot. Oui, mais les flacons de coli-bacilles,
de septocoques, ne couraient pas les rues. On n’en trouvait chez
nul épicier. Il aurait fallu être avantagé d’un ami dans un institut
séro-thérapeutique et lui avoir, au préalable, filouté la précieuse
fiole. Il n’était pas dans ce cas. Bigre!... quelque chose de rudement
fort était la mouche charbonneuse, gorgée de pus cadavérique, insinuée
dans la chambre à coucher. Le charbon donnait-il toujours la mort? Où
trouver la mouche à tarière empoisonnée? Pourquoi ne pas injecter à
Siemans, dans son sommeil, à l’aide d’une Pravaz, quelques ptomaïnes
puisées dans la charogne d’un animal putréfié? Oui, mais si le Belge se
réveillait?
Aucune de ces solutions ne satisfaisait complètement Boutorgne. Et pour
la première fois de sa vie, il commença à douter de son esprit inventif.
Sur les quatre heures de l’après-midi, le gendelettre, qui avait
déjeuné en ville, promenait dans l’allée d’Etigny son front couturé
des rides de la préoccupation, raviné par la scarifiante idée fixe. Il
n’avait pas encore trouvé le mode d’assassinat inusité avec lequel il
pourrait perpétrer l’acte en tout repos, sans avoir à redouter jamais
le juge d’instruction ou la fâcheuse Cour d’Assises. Malgré tous ses
efforts, sa cérébration avait été sans résultats, et il en était venu
à s’avouer à soi-même que, puisqu’il était resté ainsi à court de
toute invention, ce continent de l’activité humaine qu’on nomme la
littérature dramatique lui serait fermé à tout jamais.
Sous la feuillée épaisse, sous la voûte continue des frondaisons
de la célèbre promenade, la foule était dense. Tous les kakatoës,
tous les busards, toutes les orfraies, tous les tiercelets et toutes
les perruches des perchoirs civilisés ou de la forêt de Bondy
bourgeoise, réconciliés dans la même parade de sottise, jacassaient,
lissaient leurs plumes, ou se frôlaient avec amour sous les ombrages
conciliants, à l’heure que préconise le bon ton. Cette humanité
déambulante n’était plus que sourires; les différents individus qui
la composaient, ayant chacun avantagé leur plastique du rehaut et
des vêtures qui étaient pour la mettre en valeur et pour investir le
prochain de sexe adverse du désir d’y goûter, donnaient libre cours
à leur sociabilité. Des gens se présentaient les uns aux autres, en
émettant, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, les banalités émétiques
qui, pour les personnes bien élevées, servent à traduire, par avance,
la joie qu’ils éprouveront désormais à commercer. Les grimaces
congruentes à la bonne société se multipliaient pour mieux masquer
l’intention profonde qu’avaient tous ces bimanes de se flibuster
réciproquement leur femme, leurs maîtresses, ou leurs capitaux,
avec toute l’hypocrisie et la cautèle de rigueur. Les beautés du
boulevard, les catins érectionnantes, ayant transporté leur retape
en Pyrénées, circulaient sous des harnais fracassants, empierrées
de joyaux, malgré le plein soleil, et laissaient derrière elles une
rumeur d’exclamations admiratives et un sillage de mâles en pâmoison.
D’aucunes, ayant réussi à appâter de leurs charmes quelque crétin
évidemment pécunieux, se hâtaient vers les petits _gigotoirs_ qu’elles
s’étaient ménagés dans les hôtels somptueux ourlant la voie de leurs
façades pontifiantes et niaises. A la table d’hôte Sacarron, à travers
les baies large-ouvertes, on pouvait apercevoir le geste obscène de
Jean Lorrain mangeant des bananes, car il dînait là tous les soirs
à cinq heures. Près de lui, un officier de la Légion d’honneur, un
bourgeois _autophage_, dévorait une tête de veau. D’autres drôlesses,
que le sort n’avait pas encore favorisées, imprimaient à leur croupe
une saltation cadencée et s’efforçaient, en frôlant les hommes, de les
allumer au pyrophore de leurs hanches redondantes. Et beaucoup parmi
les conjointes légitimes, qu’escortait un mari découragé, un mari dont
le tripot de l’endroit ou l’hiver dispendieux de Paris avait anémié le
revenu ou saccagé la matérielle, travaillaient à rendre leurs prunelles
fascinatrices, besognaient pour déterminer l’éréthisme dans leur
voisinage, et lever, elles aussi, l’amant qui apaiserait les créanciers
et sauverait les meubles de l’Hôtel des ventes.
Boutorgne, dans le désarroi de son esprit, et affreusement seul
parmi cette foule, considérait stupidement depuis une minute, le
respectable Mont Ventoux, au front chenu, au chef enneigé, qui trônait,
patriarcal et majestueux, parmi le clan des pics de sa tribu. Mais
les yeux du gendelettre se trouvèrent arrachés à la contemplation
de ce furoncle géant par une légère bousculade dont il fut l’objet.
Un lot de rastas émanés des Tropiques, au teint iodé, au complet
polychrome, circonscrits par le feu des gemmes dont leur plastron,
leur cravate et leurs manchettes étaient imbriqués, venaient de le
dépasser. Instinctivement, en homme qui connaît la vie, Boutorgne
mit la main à ses goussets: sa montre de nickel et la monnaie dont
il était détenteur n’avaient point déserté sa personne. Rassuré, il
allait reporter ses prunelles sur l’impassible Mont Ventoux, afin de
le bien implanter dans son esprit et de pouvoir en tirer, si besoin
était, une prose subséquente, quand, tout à coup, il tressaillit. Les
gentlemen de Montevideo ou de Caracas, en débarrassant sa perspective
immédiate, venaient de lui démasquer un spectacle inattendu, une scène
quasi-symbolique et représentative à elle seule de presque tout l’ordre
social. La Truphot était devant lui, assise à dix pas, sur un pliant,
et un vieux Monsieur, grand, très grand, qui éployait le chasse-mouches
d’une longue barbe blanche, au proboscide démesuré plongeant presque
jusqu’au faux-col, un vieux monsieur vêtu d’un _suit_ gris clair, que
Boutorgne reconnut immédiatement pour être le roi des Welches, se
dirigeait vers elle, accompagné d’un jeune homme mince et blond, son
aide de camp sans doute.
En deux bonds, le gendelettre fut à portée, dissimulé derrière le tronc
rugueux d’un gros platane.
La vieille, à la vue du roi, s’était levée toute droite, la face
cramoisie d’émotion joyeuse. Les mains à plat sur la jupe, elle
esquissait, dans sa gaucherie ridicule, de successives et irréfrénables
révérences, qui faisaient plonger son buste maigre et donnaient l’essor
aux tire-bouchons de ses frisettes grises. Les efforts manifestes
qu’elle faisait pour proférer des paroles d’accueil, pour émettre des
propos de servilité attendrie, n’aboutissaient qu’à lui faire propulser
de petits cris inarticulés. Siemans, près d’elle, les joues envahies,
lui aussi, d’une pampination véhémente, ne savait plus où mettre ses
mains, et les fourrait alternativement dans ses poches ou l’entournure
d’un gilet, privé d’élégance, probablement conditionné aux _Cent mille
paletots_ de M. Jaurès. Un moment, son trouble fut si grand qu’il
tira par contenance un étui à cigarettes de la poche de son veston,
l’ouvrit, parut hésiter à en offrir une au monarque plein d’aménité
qui lui souriait avec bienveillance, puis, finalement, n’osa pas et se
contenta, avec sa grâce coutumière d’hippopotame atteint de cor au
pied, de faire tomber sa chaise sur les jambes de l’homme couronné. Le
roi, sans déroger aucunement à sa parfaite et condescendante urbanité,
la ramassa d’un geste sans aigreur.
—Votre santé s’améliore-t-elle, Madame? Vous me verriez fort heureux
d’apprendre que les eaux vous sont secourables....
La Truphot éperdue, bafouillait des Votre Altesse..., des Majesté...,
dont la plupart, d’ailleurs, n’arrivaient pas à se libérer de sa
salivation intempestive. Une minute, au paroxysme de l’émotion, elle
alla jusqu’à l’appeler successivement: Mon Roi!... Noble Prince!...
_Grand Sire!_...
Le Constitutionnel welche souriait toujours. Mais désireux sans doute
d’abréger les affres respectueuses de la vieille femme, il tendit la
main à Siemans, la secoua par deux fois, en lui disant pour prendre
congé.
—J’espère, _mon cher compatriote_, que vous emporterez de Luchon le
même bon souvenir que moi.
Accolades, embrassades des rois, des putes et des marlous! ces derniers
étant leurs meilleurs soutiens.
Et quand le roi se fut mis en route vers l’hôtel Sacarron où il
logeait, Médéric Boutorgne put voir la Truphot passer le bras dans son
pliant, serrer avec frénésie les mains de son compagnon, et l’entraîner
en courant, pour, sans doute, loin de la foule et des regards profanes,
aller cuver ensemble leur délire enthousiaste.
Ce que le prosifère ne savait pas et ce qui fournissait l’explication
de cette scène était ceci: depuis dix ou douze jours, Madame Truphot,
dans l’allée d’Étigny, faisait sa cour au Roi. Elle l’attendait
là, chaque quatre heures, sur une chaise, trompant les longueurs de
l’attente en coupant, avec des soupirs et des larmes sentimentales,
les pages de _Cruelle énigme_, de Paul Bourget. Puis, du plus loin
qu’elle l’apercevait, elle lui adressait à distance force risettes de
ses vieilles lèvres parcheminées, exhibant le ris de veau de ses joues
plissées, ployant son dos en arc de cercle, bien avant qu’il fût arrivé
à sa hauteur, allant même, un après-midi, jusqu’à le précéder, pour,
avec le Belge, effeuiller devant lui des pétales de roses et d’œillets,
négligemment, comme sans y prêter attention. Vingt fois, peut-être,
elle avait recommencé le même manège, si bien qu’un soir, vers six
heures, le porteur de sceptre, touché par les attentions de cette
vieille dame qui nourrissait pour sa personne un culte si exagéré,
était allé spontanément lui décerner quelques mots aimables. Et chaque
fois qu’il la rencontrait depuis, il ne manquait pas de s’arrêter et de
prendre des nouvelles de sa santé.
Exagérer sa courtoisie et son terre à terre hypocrite avec quiconque du
fretin, faisait partie, en dehors de son royaume, de la politique de
ce Chef d’État, qui ne répugnait pas à être, en même temps, le _miché_
le plus sérieux de toute l’Europe. Ce monarque très chrétien exerçait
ailleurs, en Afrique, dans une partie du Congo, le métier de négrier, y
rénovant de son mieux le commerce du bois d’ébène. Les noirs y étaient
suppliciés par dizaines de mille, les villages brûlés, les fœtus
arrachés du ventre des femmes grosses, les enfants lancés en l’air et
reçus à la pointe des baïonnettes en un plaisant jeu de bilboquet,
quand il arrivait que les malheureux indigènes ne montraient pas assez
d’empressement à travailler sous la courbache, ou à livrer l’ivoire
et le caoutchouc qui servaient au roi à payer ses _passes_ dans les
alcôves dispendieuses. Le bruit d’extraordinaires bénéfices et de
massacres à ravaler son collègue Abdul-Hamid parvenaient de-ci de-là
en l’Europe amusée, qui continuait à lui faire fête et savait qu’une
partie de cet argent viendrait à ses lupanars. Dernièrement, il avait
fait traiter ses sujets de Louvain comme ses esclaves du Congo, et il
déchaînait l’admiration de ses collègues en royauté pour la poigne
terrible qu’il cachait sous ses gants à côtes rouges de gentleman.
Chaque année, il accourait ponctuellement faire une saison à Luchon où
il expédiait à l’avance son faux ménage,—ce qui ne l’empêchait pas de
goûter à toutes les grues retentissantes. Et il venait, tout récemment,
de se montrer impitoyable pour les écarts de traversin des personnes de
sa famille, et de témoigner d’un rigorisme incoercible en flétrissant,
de façon publique, deux de ses filles qui, à son exemple, s’étaient
autorisées à coucher illégitimement.
Ah! si la Truphot avait été de sang assez noble pour le recevoir chez
elle, le traiter avec faste, comme le comte Boni de Castellane venait
de le faire, et ensuite border ses draps en surveillant les coups de
rein de ce gigolo septuagénaire et diadémé, c’eût été le couronnement
de sa carrière.
Médéric Boutorgne, derrière son platane et sur la fin de cette scène,
s’était mis subitement à gratter la terre du pied, comme un jeune
étalon. C’est qu’une cinglée de lumière, une idée rayonnante, tel un
éclair fulgurant, venait de zigzaguer dans son esprit et de l’emplir
d’un crépitement de flammes.
L’expédient tant cherché, le moyen qui assurerait la victoire, il le
tenait enfin! Oui, à regarder la Truphot, Siemans et le roi des Welches
se faire de réciproques salamalecs, l’idée, jusque-là rebelle, s’était
offerte, s’était élancée, avec tout l’imprévu et la belle furia des
idées de génie. Et, maintenant, il filait le long de la ligne des
arbres pour se mieux dissimuler, et ensuite il appuyait brusquement à
gauche, pour se jeter en ville, détalant toujours de son allure la plus
précipitée. Il s’était au moins embrayé à la troisième vitesse, comme
disent les chauffeurs. Parvenu devant le bureau de poste de Luchon,
il s’arrêta, s’épongea, et, une minute, souffla à pleins poumons. A
nouveau, il ausculta son idée, pour voir si elle n’avait pas perdu,
à ses propres yeux, sa force déterminante et le plus clair de sa
magie, comme il arrive souvent aux idées de génie qui, sournoisement,
emballent sur l’heure les cérébraux comme lui et apparaissent
enfantines dans l’instant qui suit. Non, la sienne, à l’examen,
conservait la qualité merveilleuse, toute la force avec lesquelles elle
était venue au monde.
Alors, délibérément, il poussa la porte. Puis, arrachant une feuille de
télégramme de la boîte appendue à la cloison fuligineuse de l’endroit,
il œuvra en l’élaboration d’une dépêche adressée à un libraire de
Toulouse dont il avait, au préalable, puisé l’adresse dans un Bottin,
obligeamment prêté par la buraliste. En deux phrases concises, il
priait ce commerçant d’adresser aux initiales A. S. poste restante,
par le plus vertigineux et le plus prochain des express, tout un lot
de revues, de brochures, de quotidiens et d’hebdomadaires spéciaux.
Un mandat télégraphique devait, d’ailleurs, accélérer le bon vouloir
de cet homme. Et, s’étant relu trois fois, Médéric Boutorgne, qui se
sentait vivre une minute stendhalesque, égale au moins à celles que
vécut jadis Julien Sorel, s’approcha du guichet et tendit son papier,
avec un front aussi impassible et le même empire sur ses nerfs qu’avait
pu en montrer le héros du _Rouge et Noir_, lorsqu’il approcha l’échelle
de la fenêtre de Madame de Rénal, ou qu’il se prépara, plus tard, à
escalader le balcon et la personne de Mademoiselle de la Mole.
Quand il se retrouva dehors, des cloches et des carillons sans nombre
bien plus nombreux qu’à Bruges-la-Morte—ville réputée pour l’effroyable
pullulement de ses sacristies et l’excellence de sa sodomie
monacale,—molestaient la placidité de l’atmosphère et annonçaient
l’imminence de la «croûte au pot», du «potage bisque» ou de la «barbue
sauce câpres» dans les différentes tables d’hôte de la ville.
D’un talon qui sonnait cette fois victorieux, et la cigarette
belliqueuse pointant sa tache de feu vers le bord de son chapeau,
Médéric Boutorgne regagna alors en se dandinant et sans hâte aucune le
couvert frugal de la Truphot.
Jamais les hôtes de la petite maison de la rue du Mont-Ventoux ne
s’étaient montrés si aimables pour lui que ce soir-là. Siemans et
la veuve semblaient se livrer à son profit à un véritable tournoi
de prévenances et de politesses. En surplus d’un potage au lait, il
y avait une omelette aux pointes d’asperges et un _poulet marengo_,
plats que le gendelettre affectionnait particulièrement, puis un foie
gras, aux truffes véritables qui avaient dû être commandées exprès pour
lui. La vieille femme prêtait attention à tous les détails du service
et la petite bonne fut saboulée d’importance, parce qu’elle avait
oublié, une fois, de passer à Boutorgne une assiette chauffée à point.
Si certaines circonstances qui n’emportaient point l’amitié, comme
voulut bien le dire la maîtresse de céans, imposaient une séparation
douloureuse pour tous, rien ne pourrait affaiblir ni diminuer leur
sympathie réciproque. On se retrouverait à Paris, l’hiver suivant,
voilà tout. Là-bas, loin des méchantes langues, on reprendrait la bonne
vie précédente. Et, comme la vieille hypocrite déchira d’un sanglot,
à cet endroit de son discours, la sérénité du repas, et fit pleuvoir,
dans son assiette, une averse de larmes parfaitement machinée, elle
crut le moment venu de passer, sous la nappe, à Siemans, pour que
celui-ci la remît à son tour au _prosifère_, une lettre toute froissée
et maculée.
—Vous pouvez lire, vous pouvez lire, cher ami, autorisa-t-elle... vous
verrez comme c’est immonde.
Et Boutorgne ayant placé la chose—un papier anonyme—près de sa
fourchette, lut, en effet, qu’un habitant de Luchon, soucieux de
rester inconnu, accusait la Truphot de coucher avec son amant: un sale
journaleux entretenu, cela devant son fils, impuissant, lui, à empêcher
cette infamie. Car l’auteur de la missive, en toute ingénuité, prenait
Siemans pour la géniture de la veuve. Pas une seule minute, d’ailleurs,
le gendelettre ne douta que le truc de l’épistole ne fût issu de la
coopération de leurs imaginations coalisées.
—Pour l’honneur d’une femme, n’est-ce-pas? il vaut mieux céder... lui
disait le Belge; d’ailleurs, si je pince le scélérat qui a écrit cela,
il passera un fichu quart d’heure.
Mais Boutorgne, ayant repoussé la lettre après avoir demandé un bol
et un morceau de citron pour se laver les mains contaminées par
cette ordure, fut admirable de chevaleresque abnégation. Il avait
complètement oublié les paroles de Siemans, au matin. Lui, Médéric,
ne comptait pas, déclara-t-il, ils ne devaient point se préoccuper de
sa personne. S’il avait pu prévoir que Madame Truphot, pour qui il
éprouvait une affection désintéressée dont la preuve n’était plus à
faire, subirait, à cause de lui, de pareilles tristesses, il n’aurait
jamais consenti à venir à Luchon. C’était sa faute. Mais avec des
intentions pures, une âme liliale, peut-on prévoir jamais la vilenie
du troupeau d’alentour? S’il lui avait été possible de conjecturer la
dixième partie de ce qui arrivait, certes, il aurait préféré se faire
tuer dans son duel avec le comte de Fourcamadan. Quant au polisson qui
avait perpétré cette petite immondice, conclut-il, avec une candeur
admirablement feinte, nul homme d’honneur ne pouvait songer à se
commettre avec lui. Siemans devait donc le laisser tranquille. Le
châtiment d’un pareil être consistait en ce qu’il ne pouvait comprendre
l’amitié ou la Beauté, en ce qu’il ne pouvait percevoir la noblesse
ni l’altitude des sentiments qui avaient prospéré en son âme à lui,
Boutorgne.
Aussi quand le dîner fut achevé, après l’inévitable discussion
esthétique où tout vint aboutir et dans laquelle le gendelettre exposa,
en un compendium lumineux, son mode de régénération humaine qui devait
rendre impossible le retour d’infamies semblables à celles dont ils
souffraient; après que la Truphot eût déclaré qu’elle voyait le salut
dans le retour à la vieille religion de nos pères; après que Siemans
eût confessé sa foi en la rédemption sociale par la musique conjointe
aux sports athlétiques, à la sagace éducation du muscle: le foot-ball
ou la pelote basque, par exemple, dont il était, depuis son arrivée à
Luchon, un adepte fervent; quand fut venue enfin l’heure du dormir,
Médéric Boutorgne passa des bras de l’une, dans les bras de l’autre,
fut imprégné par eux de larmes attendries, endolori d’étreintes et aux
trois quarts étouffé d’embrassements.