Pour les pauvres, l’avortement n’est
pas seulement un droit, mais un devoir.
Madame Truphot, le jour même où Boutorgne s’expédia sur Paris, s’était,
sur les cinq heures de l’après-midi, désembastillée de sa villa
désormais fortifiée. La peur, malgré toutes les précautions prises, la
tenaillait fortement et elle pensa récupérer plus vite quelque sérénité
en allant humer un peu l’oxygène du dehors. D’ailleurs, elle haïssait
la solitude et il était sans exemple dans la vie qu’elle eût résisté
une journée entière aux affres de l’esseulement. Puis elle projetait
de faire certaine visite jusque-là différée. Rose, la bonne, grimpée
sur une échelle, avait inspecté la rue, par dessus le mur, et avait
assuré qu’elle était sans périls. Embellie d’un large chapeau bergère
en paille maïs, où pendaient des grappes de cerises en celluloïd, vêtue
d’une jupe et d’un corsage rouges, en toile d’Alsace imprimée, sur
laquelle folâtraient d’hybrides oiseaux bleu-ciel, elle se dirigea vers
le centre de la localité. Un face-à-main d’écaille la situait parmi les
intellectuelles.
Au bout d’un quart d’heure de marche, elle se trouva dans le vieux
Suresnes, dans le pâté des bâtisses lézardées en mal d’éboulement,
devant les maisons découragées dont la plupart ne soutenaient leur
vétusté qu’à l’aide des étançons, des béquilles, du cacochyme. Là,
devant un lavoir qui se signalait par un drapeau de zinc, la puanteur
chaude de ses lessives et un bruit continu de vociférations parvenant
jusqu’au dehors, elle s’engagea dans une sorte de venelle coupée,
de deux mètres en deux mètres, par les flaques huileuses d’une boue
endémique. La porte charretière d’un loueur de voitures s’ouvrait vers
le milieu de la sente, découvrant une cour trouée de menues fondrières,
où des chars à bancs, des voitures à bras, cabrés sur l’arrière-train
attestaient le ciel de leurs brancards éplorés. Un peu plus loin, dans
un terrain vague sans clôture, c’était la décharge d’un entrepreneur
de démolitions, qui paraissait entreposer également toutes les gadoues
des environs. Des montagnes de gravats, des _sierras_ de détritus,
couraient parallèlement au chemin défoncé. Un gros chien borgne, à
l’œil de gélatine bleuâtre, au collier hérissé de pointes rouillées,
rôdait, qui vint flairer la Truphot et, après avoir savouré son
relent, frétilla d’une queue rongée d’eczéma. Au bout de l’impasse,
une porte vermoulue, mal close par une serrure aux vis en désarroi,
s’interposait. Sur les planches, d’un lie-de-vin pisseux, une plaque
ovale en cuivre énonçait: M. Marinot, docteur-médecin.
La veuve sonna. Une petite bonne, très jeune, en sabots, en tablier
bleu maculé de sang et de fiente de poule, vint ouvrir en tenant à la
main la volaille malingre qu’elle était occupée à plumer auparavant.
—Madame vient pour consulter?
Sur la réponse affirmative de la vieille femme, la bonne l’introduisit
dans une antichambre longue et pénombrale, en ajoutant:
—Le docteur ne vas pas tarder à rentrer.
Les murs de la pièce, tendus d’un papier grisâtre, enguirlandés des
fleurettes invraisemblables dont s’enchantent les lambris du pauvre,
étaient parsemés de planches inattendues, d’insolites dessins
anatomiques reproduisant, à peu près tous, les organes de génération
de la femme. Sur un guéridon de bois rougi, imitant l’acajou, des
monceaux de brochures s’étageaient. Fascicules spéciaux: _Comité de
l’amélioration humaine._—_Des moyens pratiques d’éviter l’enfant._—_Le
salarié n’a pas le droit de prolonger sa misère._—_La Révolution
sociale réalisée par le Malthusisme._—_Imitez les bourgeois._—_Ne
procréez plus sans savoir et par instinct._—_L’accession de l’ouvrier
au bien-être: sa libération prochaine par la limitation du nombre des
enfants_, etc...
Dans l’étroit cabinet d’attente: trois femmes. L’une, petite, assez
jolie, une gamine presque, n’ayant certes pas dix-huit ans, pleurait,
de temps en temps, par sursauts convulsés. Une jupe de cheviotte noire,
verdie par l’usure et trop courte pour avoir été sans doute rognée de
multiples fois, découvrait de pauvres souliers fatigués aux semelles
exfoliées. Une chemisette de percale mauve bondissait par à coups
sous les saccades d’une poitrine et d’une gorge dont on devinait sous
l’étoffe le ferme modelé, et qui recélaient, présentement, une douleur
trop véhémente pour concéder encore au respect humain. Un tour de cou
en satin noir servait de rehaut à sa grâce blonde et souffreteuse qui
rayonnait malgré la pauvreté de l’attifage. Un peigne de chrysocale
mordait le casque de son abondante chevelure.
A côté d’elle, se tassait une femme du peuple dont les seins éboulés
gonflaient un caraco de pilou. Celle-là pouvait avoir avoir quarante
ans. Le corps dejeté, les yeux sans éclat, le cheveu raréfié, le regard
terne de chien battu, les joues ravinées par le soc des famines ou
des maternités successives, énonçaient le lamentable destin de la
plébéienne, la vie qui se déroule, de l’enfance à la vieillesse, dans
l’uniforme misère; la vie qui cahote de l’atelier, de l’usine au logis
le plus souvent sans pain, du contremaître féroce ou paillard au mari
plein d’alcool ou dont le salaire est trop infime pour nourrir la
nichée sans cesse accrue. Un cabas en fibres de bois empli de croûtes
de pain, de quelques oignons, et d’un cornet de papier contenant du
saindoux, était posé sur ses cuisses.
* * * * *
A en juger par la jupe d’un cramoisi exaspéré, par le corsage d’un
violet à faire éclater les molaires, par le boa en plumes blanches
maculées, par le chapeau hurleur dont d’innombrables ondées avaient
molesté les plumes, et par le parfum de bazar qu’elle dispersait,
la troisième consultante devait être une fille d’amour, une de ces
malheureuses qui font le soir les troisièmes classes des trains de
banlieue, ou défèrent à la réquisition du joueur de manille qui, après
avoir déclaré quatre heures durant, que «ça tombe comme à Gravelotte»,
qu’il «est bien de la maison», se trouve, avant de rejoindre l’épouse
acariâtre, investi soudain par le désir d’affecter à des palpitations
illégitimes les gains successifs que lui a valu la possession continue
du «manillon bien gardé».
* * * * *
Toutes trois venaient postuler l’aide salvatrice du docteur Marinot.
Celui-ci, en effet, avait de sa mission sociale une conception
autrement belle, autrement grandiose que la plupart de ses confrères.
Fils d’un pauvre ouvrier doreur sur bois qui éleva six enfants, il
avait vécu sa prime jeunesse parmi les milieux de misère ouvrière, et
une compassion secourable pour ses anciens frères de classe l’avait
acheminé vers le seul, vers l’unique moyen de soulager efficacement
la détresse du prolétariat. Instruit à l’École primaire, il était un
des rares fils du peuple qui avait pu accéder jusqu’à renseignement
secondaire. Le diplôme conquis grâce à d’inouïes privations, il
n’avait pas été déterminé comme tant d’autres par le souci exclusif de
s’enrichir et de faire oublier ses origines. Il n’était pas de la race
des Burdeau, des Charles-Dupuy qui, fils de manœuvres, éduqués grâce
à ce que la Démocratie a pu arracher de justice aux classes nanties,
s’empressèrent ensuite de trahir le peuple et d’aller renforcer, en
combattants implacables, le nombre des exacteurs bourgeois. Il avait
compris aussi qu’on ne sauve pas le monde avec de la rhétorique et,
répugnant à s’enrôler parmi les suiveurs de Truculor, parmi l’Eunuquat
du collectivisme, il s’était, lui, l’isolé, courageusement mis à la
tâche pour lutter à l’aide de son seul savoir, de sa seule conscience,
contre la douleur humaine. L’origine du mal, la cause de la misère,
résidait en ce que les pauvres, à l’encontre des riches, ne savaient
pas éviter l’enfant. Lui, médecin, lui, fils d’asservi, rendrait à son
milieu l’assistance que tout jeune il en avait reçu: il énoncerait
aux humbles le moyen de se dérober à la procréation, mieux que cela:
il libérerait les malheureuses qui viendraient à lui. C’était le
_médecin-avorteur_, au rôle magnifique, que toute civilisation devrait
opposer au médecin-accoucheur. Bellement, avec un mépris superbe des
conventions, des préjugés, des opinions manufacturées d’avance, de la
réprobation universelle, il s’était mis à l’œuvre, résiliant d’avance
l’ambition de toute clientèle, l’espoir de tout bien-être et de tout
lustre social. Car le bourgeois qui pratique hypocritement la chose ne
saurait en concéder la légitimité au Pécus dans lequel toujours, il
veut pouvoir puiser le salarié, la prostituée et le soldat.
Le docteur Marinot vivait maigrement des cinq mille francs dont
l’appointait, comme médecin attitré, une pouponnière voisine. Éviter la
vie à ceux qui devaient naître des déshérités; obvier si possible à la
mort de ceux qui avaient été jetés dans le monde, tel était son labeur
magnanime. Et la moitié au moins de sa maigre prébende était distraite
par lui pour servir à l’achat d’instruments spéciaux, de sondes et
d’aseptiques qu’il dispensait gratuitement, avec ses conseils et ses
soins, aux femmes qui le venaient trouver. Il enseignait à toutes
que, sans compter les différentes sortes d’obturateurs, l’irrigation,
avec une solution de tannin ou de permanganate de potasse, suffisait
la plupart du temps, après le petit acte, pour éviter la fécondation.
En tout cas, si l’engrossement n’était pas, grâce à cela, rendu
impossible, l’enfant n’était plus la norme, mais bien l’accident.
Ainsi, aucune privation du seul plaisir que les pauvres peuvent goûter
sans contrainte. D’ailleurs, l’injection intra-utérine, pratiquée à
l’aide d’une canule spéciale, deux jours avant l’époque présumée des
menstrues, exonérait de toute maternité débutante. Trois démonstrations
théoriques et pratiques de cinq minutes chacune suffisaient pour que
toute femme pût, sans aucun risque de se blesser, manier elle-même la
sonde libératrice.
Et il accueillait toutes les victimes du sexe, sans inquisition
préalable, ne leur demandant que deux choses: ne pas le payer et
indiquer son nom et son adresse à toutes celles qu’elles pourraient
connaître et pour qui la grossesse est le cataclysme. Il donnait
ses soins indistinctement, aussi bien à l’amante bourgeoise, devant
qui la société va se dresser, qu’elle va réprouver, parce qu’elle
a été accidentellement féconde, qu’à la femme d’ouvrier, qu’à la
fille publique fruitée par hasard—car la Nature haïssable se plaît
plus souvent qu’on ne le croit à mettre des enfants au ventre des
prostituées.
Des bruits sournois commençaient à circuler sur lui dans la localité,
mais il n’en avait cure et continuait son sacerdoce admirable sans se
soucier des ragots imbéciles ou des haines qui germaient sous ses pas.
L’année précédente, il avait affranchi plus de douze cents douloureuses
et il espérait bien que cette clientèle gratuite irait s’augmentant
sans cesse. Sa science, d’ailleurs, le mettait à l’abri de toute
catastrophe possible, puisqu’il n’intervenait jamais chirurgicalement,
mais seulement à l’aide de l’hydraulique. Et, de toutes ses forces,
il désirait un procès, prêt à s’offrir en première victime pour
revendiquer le droit du médecin à l’avortement, le droit du médecin
désintéressé, qui sauve, alors que la hideuse société, par son code
monstrueux, favorise le trafic vénal de la faiseuse d’anges, qui tue.
Les peuples du Nord, Suédois, Allemands, Norwégiens, de mentalité
scientifique, d’intelligence sociale supérieure à la nôtre ont du
reste compris déjà la pitié sublime de ces théories. Dans toutes les
grandes villes protestantes, des légions de jeunes docteurs, conquis
à la lumière nouvelle, interviennent en praticiens afin d’éviter la
fécondité à celles qui n’ont pas le droit de créer.
Et parmi ces races prolifiques, la natalité, qui s’élevait suivant une
constante effroyable, vient déjà d’être enrayée; la poussée de la
nature aveugle, l’effort de l’instinct stupide, a été en partie vaincu
par l’intelligence humaine: la constante est tombée. La statistique des
naissances accuse d’ores et déjà la consolante et quasi stagnation par
rapport aux chiffres précédents. Ce qui est énorme.
Pour tous les esprits affranchis, pour tous les cœurs qui ne peuvent
pas prendre leur parti de la misère et de la souffrance, pour tous les
nobles cerveaux qui spéculent déjà sur un avenir meilleur, le docteur
Marinot, humble artisan de l’Œuvre miraculeuse, était le _Surhumain_
digne d’être offert en exemple d’apôtre aux générations futures et
fraternelles. Les différentes religions qui se sont succédé sur la
terre ont accordé aux dieux le pouvoir de créer la vie et partant la
douleur; le docteur Marinot était donc plus qu’un dieu, puisqu’il
détruisait des dieux le labeur scélérat, puisque toute sa volonté et
tout son savoir réalisaient ce rêve: empêcher l’éclosion de la vie et
partant de la douleur.
—Ma mère s’est aperçue que je n’avais plus mes règles; elle menace
de me jeter à la porte et mon père veut me tuer..., se lamentait la
petite blonde, répondant à une question de la Truphot, au milieu d’une
explosion de nouveaux sanglots pendant que des larmes giclaient de ses
yeux tamponnés du revers de sa main aux ongles filigranés de noir.
La vieille scélérate, insidieuse, assise à son côté, paraissait
s’intéresser à son malheur. Elle était venue chez le docteur Marinot,
attirée par une brochure intempestive trouvée en les mains d’une de
ses bonnes; elle était accourue non pas dans le souci d’apporter son
obole à l’œuvre de salut, ni de requérir un secours dont son âge
n’avait plus besoin, mais dans le désir de frôler là des éplorées,
de se conjouir aux récits douloureux, de flairer l’odeur des pauvres
alcoves, de panteler aux détails des récits d’amour, de se volupter
aux traits pittoresques ou lamentables qu’elle pourrait glaner.
L’inextinguible ferment passionnel qui l’animait avait besoin de ces
caresses, de ces chatouilles qui l’exaspéraient. Au lieu du livre
scabreux, Madame Truphot préférait de beaucoup prélever dans la réalité
ce qui fouaillait délicieusement son imagination. C’étaient ses
excitants, sa cantharide, son satyrion à elle. Grâce à cela et aussi à
sa merveilleuse nature, elle goûtait encore les délectables paroxysmes,
malgré ses soixante ans bien sonnés.
—Il s’appelle Charles; c’est le premier de la bonneterie, au
_Printemps_, continuait la petite ouvrière, bébête, dans ce besoin
qu’elles ont toutes de débrider enfin leur réserve, de conter, au
moindre signe de compassion, leurs amours trop longtemps dissimulées.
La vieille ne se tenait plus; ses maigres reins sautillaient sur son
banc, sa gorge serrée rendait le passage des mots difficile. Elle
continuait néanmoins d’interroger, paterne et maternelle.
—Je veux vous aider ma pauvre enfant: usez de moi. Et il vous aimait
bien?
—Oh! oui, il était très doux, très caressant... et puis il savait des
mots distingués...
—Vous vous rencontriez souvent?
—Chaque soir, à la descente du train, près de la gare des Moulineaux,
et on filait dans le bois en traversant le pont... Oh! il était très
passionné... il m’embrassait que c’était comme un songe... même qu’il
allait trop loin...
La Truphot, les yeux clos d’émotion, une houle intérieure battant
ses tempes, se préparait à requérir de plus grandes précisions dans
la confidence, lorsque la porte du cabinet de consultation s’ouvrit,
encadrant un homme de haute taille, à la barbe noire, au large
front dénudé, aux grands yeux bleus de bonté calme, qui souriait en
s’inclinant devant la misère, devant les clientes qu’il soignait
gratuitement, comme aurait pu le faire un praticien saluant les
consultantes millionnaires. Il était rentré, pénétrant dans son
cabinet par une porte latérale. Et la petite ouvrière, renfournant son
mouchoir, s’immisçait la première dans la chambre du salut.
Le même manège pratiqué près de la quadragénaire au cabas n’amena
qu’une confession banale, sans détails affriolants. La pauvresse
avait six enfants déjà, se trouvait enceinte d’un septième et le
mari était homme d’équipe à la Compagnie de l’Ouest. Elle-même était
garde-barrière. Quatre francs cinquante, au total, à eux deux, pour
nourrir la nichée. Deux de ses garçons étaient malades: l’un atteint
de coxalgie et alité depuis trois ans, l’autre tombant du haut mal.
Le docteur Marinot les soignait bien gratis, mais il fallait payer le
pharmacien. Sûrement on allait crever de faim s’il ne lui évitait pas
sa présente grossesse, d’autant plus que le père était mal vu de ses
chefs, parce que socialiste. Cependant, ils travaillaient, eux, du
matin au soir, et avaient un emploi fixe. Que devait être la misère de
ceux qui connaissaient la morte-saison? Tout à coup, elle fut prise du
remords d’avoir parlé inconsidérément. Elle se saisit des mains de la
Truphot, et supplia.
—Je suis trop bavarde, c’est mon défaut; mais Madame, qui, comme moi
sans doute a ses ennuis, ne dira rien. La Compagnie nous renverrait si
elle savait que je me suis fait avorter.
La veuve promit; alla jusqu’à glisser cent sous dans la paume de
l’autre et s’autorisa à questionner derechef:
—Mais dites donc, vous aimez donc bien ça, que vous faites tant
d’enfants?
La femme protestait:
—Non, non, c’est pas moi; mais qué qu’vous voulez, les hommes pour ces
choses-là, ça n’se contient pas... Ça n’peut pas s’faire une raison...
Un quart d’heure s’était écoulé. La petite ouvrière, maintenant,
sortait, la figure rassérénée, un sourire même sur ses lèvres
chlorotiques. Elle serrait sous son bras un maigre paquet, des canules
et des poudres ficelées sous du papier gris, sans doute.
La garde-barrière s’engouffrait à son tour dans la chambre de visites.
La fille d’amour travaillée comme les autres manifesta quelque
défiance. Évidemment, elle redoutait l’intrusion de la police dans
ses affaires privées et avait peur que Madame Truphot ne fût de la
Tour Pointue. Pressée, avec des mots mielleux, des formules captieuses
d’apitoiement, elle prononça néanmoins:
—Comment qu’j’ai attrapé ça? Est-ce que j’sais moi? Un miché d’ici
ou d’ailleurs... On a beau se laver après, pas? Il y a des types
plus _puissants_ les uns qu’les autres. Mais j’ai qu’trois semaines
de retard; faut qu’le médecin me l’décroche... Vous comprenez, j’ai
pas besoin d’gosse... Pour si qu’c’est un garçon qu’les bourgeois
l’envoient à Deibler, plus tard, et si c’qu’c’est une fille qu’a
soit forcée d’faire le truc comme moi.. Non, non... j’ai connu trop
d’misère... Au moins lui, il n’souffrira pas.
Elle fit une pose, saliva sur son pouce et son index et arrangea une
de ses frisettes en l’étirant de l’autre main. Dans le besoin de
convaincre la veuve de sa bonne foi, elle ajouta:
—Moi, vous m’entendez, si c’était pas pour le môme, ça m’serait égal
d’être grosse; ça m’supprimerait mes époques et m’éviterait quatre
jours de chômage par mois... Et puis quand on est enceinte, on fait
beaucoup plus d’argent... Il y a un tas d’cochons qui raffolent de ça...
Mais, tout à coup, elle devint gouailleuse; transposant les rôles, elle
interrogea dans un rire de verre cassé.
—Non, mais dites donc, pourquoi qu’vous êtes ici? A votre âge on peut
rigoler sans danger.
La Truphot dut exposer impudemment qu’elle, une rentière philanthrope,
dans un désir admirable de soulager la détresse des pauvres,
subventionnait de son propre argent le docteur Marinot. En somme elle
était quelque chose d’assez semblable à une dame patronesse de son
œuvre.
—Ben vrai... v’la qu’est chouette... si toutes les bourgeoises en
faisaient autant, y aurait bientôt plus d’exploités, approuva la fille.
Et, comme la porte s’était ouverte, comme la prostituée se levait pour
succéder à la femme de l’homme d’équipe, Madame Truphot se hâta de
disparaître pour n’avoir pas à placer ce boniment au médecin sublime.
Il serait toujours temps de le lui servir une autre fois—quitte à
se tirer quelque maigre somme pour la propagande—si elle n’avait pas
d’autre expédient pour expliquer alors sa présence insolite dans
l’antichambre malthusienne.