Le sculpteur que les bonnes, la nuit précédente, s’étaient refusées
à veiller, et qui avait passé ses dernières heures à l’air libre,
tout seul au milieu de quatre bougies et sous les plaintes et les
crissements du sommier épileptique de la vieille, le décédé avait été
enterré le lendemain qui était un mardi. Boutorgne avait chargé une
agence de funérailles de faire toutes les démarches et de préparer les
choses, de façon à ce qu’il fût acheminé au cimetière sur les onze
heures du matin, au moment où les ronds de cuir et les négociants qui
composent, en quasi totalité, la population mâle de Suresnes, se sont
tous restitués à leurs pourrissoirs administratifs ou à leur flibuste
commerciale. De cette façon, les rues seraient solitaires et il n’y
aurait pas à redouter d’embêtements. Une messe basse avait été dite.
Un soutanier atteint de la pelade, aux joues bleutées et suppurentes,
au ventre pyriforme, qu’on déléguait sans doute aux viles besognes,
avait surgi d’une chapelle latérale et, accostant le cortège, s’était
mis, sans préambule, à donner l’essor aux barbarismes latins de son
répertoire. Deux enfants de chœur l’accompagnaient, deux jeunes
bardaches vêtus d’un surplis en dentelle de paquet de bougies sur une
souquenille d’andrinople. L’eau bénite, accompagnée de quelques gouttes
de pus stillées par les écrouelles du desservant était tombée sur la
bière. Ensuite de quoi le sacerdote, sans fausse honte, avait requis de
Boutorgne un supplément de tarif, et les deux gitons, ses assesseurs,
des cigarettes, cela avec le sourire alliciant et les mains frôleuses
de l’emploi.
Le cimetière était à peu près sans visiteurs. Le gardien, un vieux
soldat médaillé, dont l’haleine encensait l’absinthe sur le dehors,
vint s’aboucher avec le maigre convoi. Il le guida, faisant ranger
sur l’accotement de l’allée unique deux ou trois vieilles femmes aux
vêtements noirs élimés, qui cheminaient armées d’arrosoirs. C’étaient
les veuves classiques des nécropoles, les veuves couperosées à qui le
trois-six fut consolateur et qui aiment à se rémémorer le cher défunt,
combien il était rigolo, le soir, après le _gloria_, et comme il
batifolait gentiment dans l’alcove embellie de punaises.
Après que le sculpteur fût inséré dans l’hypogée, que la Truphot
munificente lui avait loué pour cinq ans, ce fut la nuée des
croque-morts, circonscrivant la veuve et le gendelettre d’une dizaine
de mains ouvertes, aux doigts énormes et spatulés, pendant que les
bouches grimaçaient dans la concupiscence du billon. Ils connaissaient
l’effroi, la répulsion que leur côte à côte inspire et ils en jouèrent
en artistes, marchant derrière le couple, faisant, à ses trousses,
sonner sur le pavé leurs gros souliers ferrés. Bien qu’on leur eût
donné toute la monnaie disponible, ils ne consentaient pas à se faire
disparaître, protestant d’une voix grasse qu’ils avaient eu beaucoup de
mal, que le mort était très lourd.
Deux semaines alors se passèrent, pendant lesquelles, la Truphot
cuisinée par Siemans, Boutorgne et tous les autres, se résigna—sans
toutefois avoir l’audace de déposer une plainte formelle—à expédier,
au Parquet et à la Préfecture, un long factum exposant ses griefs,
dont les plus notables étaient «qu’un individu qu’elle ne connaissait
nullement—un fou sans doute—avait fait un soir irruption chez elle,
sous le prétexte d’y venir reprendre sa femme invitée à dîner, et
avec qui elle était en relations depuis seulement deux jours; et que
ce Monsieur l’ayant menacée d’un revolver, elle n’avait dû qu’à des
circonstances fortuites de n’être point assassinée.»
Elle priait qu’on surveillât l’agresseur et «qu’on la défendît contre
le retour de pareilles entreprises.» Le prosifère et le belge, eux,
s’étaient rendus dans une agence Tricoche et Cacolet, une agence à 50
francs le faux témoignage, qui avait promis de leur livrer tout le
passé de Honved, dans lequel—à moins d’être malchanceux au possible—on
trouverait bien quelque chose pour l’embêter. Puis ils avaient commandé
aussi dix agents _marrons_ chargés de renforcer la filature du quai
des Orfèvres. De la sorte, Honved, ni sa femme, ne pouvaient plus
faire un pas sans traîner à leur suite une théorie d’individus rasés
de l’avant-veille, vêtus de redingotes versicolores, coiffés de haut
de forme excoriés par un psoriasis opiniâtre ou lustrés par les ondées
et dont les mines redoutables permettaient de se documenter sur toutes
les variétés du prognathisme ou du chafouinisme humain. Siemans et
Boutorgne en surveillaient eux-mêmes les marches et les contremarches,
se gaudissant de la chose qui poussait Honved aux dernières limites
de l’exaspération. Ils étaient là-dedans comme dans leur élément, et
leur rêve était que ce dernier, rendu enragé, se portât un jour à des
voies de fait sur quelque mouchard trop acharné. Cela lui amènerait
une sale affaire qui les vengerait tous car, dans notre époque, le
mouchard est intangible. Et ils y travaillaient du meilleur de leur
obstination. Une trouvaille de Boutorgne consistait à faire accompagner
Madame Honved, dans toutes ses pérégrinations à travers la ville, par
deux estafiers occultes, l’un déguisé en tondeur de chiens, l’autre en
marchand d’habits. La malheureuse, obsédée, affolée, se réfugiait-elle
chez une amie ou dans une boutique de pâtisserie, le tondeur de chiens
survenait, offrant ses services pour couper le chat de la maison et le
regrattier ambulant s’insinuait peu après pour s’enquérir si on n’avait
pas des vieux chapeaux à vendre. Même, dans la rue, ils s’autorisaient
à lui parler, lui demandaient de l’argent ou bien devenaient galants,
lui faisaient des madrigaux en affirmant qu’elle n’avait pas besoin de
se gêner avec eux et que «son sale mari se foutait bien d’elle.»
Puis une pétarade de petits échos à double entente, d’insinuations
perfides, partit dans les journaux nationalistes et, en moins de
trois jours, Honved, sourcilleux, eut quatre duels sur les bras, sans
pouvoir toutefois arriver à débusquer les deux porteurs d’ailerons:
les directeurs de ces feuilles, dont on prend surtout connaissance
par le côté anal, ayant préféré marcher que de découvrir ceux qui les
subventionnaient. Ah! Oui, il saurait désormais ce que ça coûte de
s’attaquer au maquerellat triomphant.
La chose n’avait pas de raison de cesser jamais, si un beau matin, la
Truphot n’eût trouvé dans son courrier cette épistole, dont la lecture
lui fit supplier peu après Siemans et Boutorgne, de ne plus s’acharner
sur ce misérable Honved, car tout cela pourrait mal finir pour sa
personnelle tranquillité et sa précieuse personne.
Paris, 3 juin 190...
Madame,
La persistance dans mon entour—ce matin encore—de deux individus dont
la qualité n’est pas suffisamment définie ou l’est par trop, et qui
n’ont d’autres moyens d’existence que vos bontés, m’oblige à vous
avertir que je viens de dilapider, ces derniers jours, toutes les
réserves de patience sur lesquelles je faisais fond pour continuer à
déférer plus longtemps au respect des hommes entretenus.
Ces plénipotentiaires, à qui vous devez vos meilleures inspirations
et que vous avez pris l’habitude d’interposer dans toutes vos
négociations, se sont plu, il y a déjà deux semaines, à sortir de la
_mutité_ en laquelle se trouve confinée leur espèce animale, pour
verser en des intrigues de police, enquêter sur ma vie, et servir
actuellement de connétables à une bande de maltôtiers dans le marasme,
qui adhèrent à mes talons, avec une opiniâtreté digne d’un meilleur
usage.
Qu’à Suresnes, ils s’aplatissent contre les murailles, versent
incontinent dans une irréfrénable _vésarde_ et courrent se réclamer de
la maréchaussée, au seul surgissement devant eux de deux personnes non
_squamifères_, qu’ils prenaient sans doute pour des _mareyeurs_, il
n’y a point là de quoi me surprendre. On est Belge, _écriturier_ sans
travail, nationaliste et autre chose et, conséquemment, on se doit à
ces différentes sortes de beautés.
Mais qu’ils se livrent eux... eux!!!!! à des investigations sur mon
passé, dans lequel la plus irréfrénable lumière, le soleil le mieux
déchaîné, ne ferait pas surgir la plus petite tache, que par surcroît
ils déclarent à tous venants et vous fasse écrire—dans un libelle dont
communication m’a été donnée—_que vous ne m’aviez jamais vu_ avant le
soir de Suresnes et _que j’aurais l’intention de vous assassiner_,
voilà, je l’avoue, ce qui totalement m’éberlue.
Hélas! Madame, les nécessités de gagner ma vie, en écrivant des
choses pour divertir les gens, m’ont fait asseoir deux ou trois fois
à votre table, car on se documente comme on peut, et il me fallut,
en ces occurrences et sans enthousiasme, je le confesse, profiter
visuellement de la silhouette que vous profilez avec tant d’harmonie.
Je me vis astreint, également, à bénéficier de vos discours, où
bien en vain, on chercherait l’esprit, les propos pertinents d’une
Créquy, d’une Dupin, ou de toute autre titulaire d’un Bostock à gens
de lettres des siècles précédents. Quant à vouloir vous assassiner,
grands dieux! pourquoi me livrerais-je à un tel carnage de votre
personne? Je n’épouse, en aucune façon, soyez-en assurée, les affaires
de votre entourage, pour vouloir, à ce point, précipiter l’ouverture
de votre succession. D’accord avec mon ami Roumachol qui me servit de
truchement, après m’être rendu compte du guet-apens que vous tendîtes
à ma femme, j’eus seulement le dessein de la retirer sur l’heure de
votre lararium infâme.
Que j’y aie mis quelque hâte et plus encore de brutalité; que je me
sois présenté sans gants et sans civilité, après avoir oublié de
vous décerner ainsi qu’à vos invités les salams prescrits par notre
civilisation, que je me sois en un mot exonéré de toute excessive
urbanité, je le reconnais, mais, oserai-je vous faire entrevoir
que lorsque quelqu’un court le risque d’être asphyxié en quelques
minutes par un gaz mortel, l’acide sulfureux, l’oxyde de carbone, par
exemple, ou d’être foudroyé par l’acide prussique, on se débarrasse
pour voler à son secours des vaines contorsions de la politesse, et
que le rudoiement des bipèdes présents à la chose est sans grande
importance. Or, pour moi, tel était le péril couru par ma femme, les
vapeurs dégagées par les messieurs qui vous entouraient pouvant être
assez exactement comparées aux émanations délétères ou au toxique que
je viens de vous citer.
Sachez bien, Madame, que tous vos comportements me furent contés. _Je
n’ignore rien_, pas même la scène saturée de pittoresque et d’imprévu
où, paranymphe déplorable, vous entonniez l’épithalame en faveur d’un
couple que je ne veux point nommer. Pour des cérémonies postérieures,
j’oserai vous recommander les vers que Catulle décerne à Julie et
à Manlius. Sans doute, ma femme était-elle destinée, elle aussi, à
l’honneur de vous voir tenir sur sa tête le voile et les myrtes de
l’hymen et devait-elle s’attendre à recevoir de vos mains augustes
l’anneau de fiançailles qui la devait consacrer à Modeste Glaviot.
Vouloir ainsi, à toute force, unir les autres, s’éjouir de la vue
des amours voisines en ce qu’elles ont de plus secret dans _leurs
exhibitions_, est un rôle fort difficile à faire accepter, malgré que
notre époque pour les _vésanies passionnelles_ soit bien tolérante.
Ce rôle, le monde et les tribunaux lui assignent, à l’ordinaire,
une épithète suffisante pour assagir les maîtresses de maison qui,
dans les salons où s’étalent leur munificence et leur bien-dire,
auraient quelques velléités de régenter autre chose que l’estomac et
l’intellect de leurs commensaux.
Certes, j’étais bien décidé à ne point sortir de l’humeur paisible, en
laquelle, à l’issue de la soirée qui nous occupe, je fus me cantonner,
mais s’il me faut combattre à l’_épuisette_ ou à l’_épervier_, vous
m’y trouvez déterminé. Voyez comme j’étais bon prince. J’avais répudié
l’idée de tirer vengeance de l’imputation portée, boulevard du
Palais, par M. Médéric Boutorgne confédéré à M. Siemans, ce dernier
nous accusant, Roumachol et moi, de nous être présentés devant eux
armés d’un _engin prohibé_. Je n’avais voulu y voir qu’une tentative
maladroite pour surajouter, aux bénéfices de leurs emplois respectifs,
le menu salaire réservé aux indicateurs. Je pensais que la profession
de M. Siemans est fort encombrée en France, et j’augurais qu’il
faisait ainsi des efforts louables afin de se procurer un petit pécule
pour le cas où le Gouvernement de la République ne croirait pas devoir
priver plus longtemps S. M. Léopold d’un sujet aussi avantageux, et se
verrait forcé de solliciter son «_rapatriement_.»
J’étais même plein de condescendance pour Monsieur Boutorgne—le
nouveau Shakespeare comme l’a expertisé Paul Adam, à ce qu’il
appert d’un papier à moi exhibé—qui cherchait ainsi sa voie et dans
l’impossibilité purement momentanée, où il se trouva, sans doute, de
recommencer _Othello_ se mit soudainement à jouer la _peur des coups_,
de Courteline, au naturel, puis, comme Cromwell, changea, quinze jours
durant, de domicile, à chaque vesprée, afin qu’il fût moins facile de
trouver le chemin de ses oreilles.
Vous voilà donc, Madame, fort à propos avertie. Vous voudrez bien,
je pense, canaliser sur d’autres occupations les loisirs de ces
Messieurs. Sans quoi, je me verrais, peut-être, dans l’obligation de
porter le deuil parmi les habitants des grands fonds, de détériorer
deux ou trois paires de branchies, ou bien d’appliquer sur les
insectes de votre entourage un pyrèthre de coups de bâton, au
risque de nuire pour toujours au brillant de leurs élytres: ce qui
priverait le cours serein de votre existence de quelque agrément.
J’aurai, cependant, la magnanimité, pour que votre esprit ne soit
pas enchifrené d’un remords d’ingratitude, d’oublier que M. Médéric
Boutorgne vint me trouver, un certain jour, de votre part, afin
d’empêcher que le journal, aux destinées duquel je présidais alors,
n’ébruitât le suicide de Monsieur votre mari qui ne sut point opposer
jadis, à vos dérèglements, une âme d’artiste ou de dilettante
souverainement dédaigneuse des négligeables contingences.
Veuillez croire, Madame, à tous les sentiments de rigueur en pareilles
circonstances.