La couche de la Truphot et ses tumultueuses délices retinrent très
tard le gendelettre à Suresnes. Comme il l’avait promis, il réfréna
pour presque rien l’insurrection des bonnes fédérées en une intention
commune de chantage. Le préposé au sécateur fut plus difficile à
réduire, lui. Couché et circonscrit par une multitude de pots de
tisanes, strapassé de sinapismes et constellé de ventouses, il ne
répondait au _prosifère_ que par des gémissements taraudants, des
glapissements prolongés. Sa femme, pour lui, maniait l’éloquence
émolliente: le vieux était déjà perclus de rhumatismes, une pareille
secousse allait le confiner pour toujours sur le fauteuil des
paralytiques... Avec des soins, surtout avec de l’argent pour faire
une saison dans le Midi, peut-être, cependant, à la rigueur, s’en
remettrait-il... Et puis, si on voulait bien lui donner une place de
concierge dans un des immeubles de Madame Truphot, à Paris... Là il y
avait les étrennes et il n’aurait plus besoin, tous les matins, dès
cinq heures en été et sept heures en hiver, de vaguer dans la rosée.
La nécessité d’un second matelas à son lit se faisait sentir aussi;
d’un autre côté, il avait une _ardoise_, une dette de 65 francs, à
l’_Espérance_: la déveine tenace de tout un hiver à la manille. Médéric
Boutorgne promit qu’on examinerait sérieusement la situation du vieux,
à condition pourtant qu’il se tînt coi et ne soufflât mot de ce qui
s’était passé dans la maison.
Parti vers 4 heures et demie, le gendelettre rata Siemans au café de
la Rotonde. Il s’était commandé un bock et, énervé, avait filé dès que
l’orchestre de tsiganes, s’éveillant pour l’apéritif, avait _suppuré_
sa première valse. Il savait où rejoindre son rival. Il n’avait qu’à se
rendre sur les six heures rue des Écoles devant les boîtes à loyers; il
était sûr d’y trouver le Brabançon qui, pour rien au monde, n’aurait
manqué de faire là, par les après-midi conciliants, une heure de
footing, inspectant les façades, le jambon rose de sa face tout épanoui
à la certitude de posséder cela un jour. Médéric Boutorgne se croyait
autorisé à penser, d’ores et déjà, que, peut-être, Siemans spéculait un
peu à la légère. A qui reviendraient les maisons? En l’état actuel des
choses, cela ne pouvait faire doute.
Siemans, le bien laité, aux nageoires sagaces,
Siemans, l’ichtyomorphe, jadis pauvre alevin,
De sa belge laitance accourue de Louvain,
Humectait la Truphot aux soixante ans salaces.
Comme avait écrit un confrère. Eh bien! Siemans humectait désormais
sans profit, car l’ocarina du sire ne pouvait rivaliser avec sa prose,
à lui Boutorgne, qui donnerait, un jour, lustre et notoriété à la
veuve. Cet imbécile avait laissé investir sa vieille maîtresse et,
quand elle serait défunte, il n’encombrerait guère les guichets du fisc
pour y verser des droits de succession, bien sûr.
Il était six heures un quart quand le gendelettre arriva devant les
maisons convoitées. L’ocariniste ne s’y trouvait point. Longtemps, à
son tour, il se promena devant les façades odieusement rectilignes,
devant les balcons soutenus par des cariatides aux gorges déplorables,
dont la plastique consolerait celles des malheureuses qui, dans les
maisons Tellier sous-préfecturales, dispensent la volupté coupable aux
notaires anacréontiques; longtemps il croisa devant les porches béants,
qui semblent être des entrées de tunnel, où des nymphes lampadophores,
en drapé grec, s’épucent dans leur péplum en simili-antique. Plus
longuement encore il savoura l’architecture néo-béotienne de ces
immeubles impressionnants—les plus beaux de la rue—qui, un jour,
seraient à lui.
—Voyons deux appartements au premier cela faisait huit mille; également
8.000 au second, puis 7.000 dans les deux autres étages: le cinquième
et le sixième évalués pour autant ensemble cela faisait un total de
37.000, mettons 35 qui, multipliés par 3, fournissaient un total de
plus de 100 mille livres de rentes, 85 mille net, au bas mot. La
Truphot en détenait pour le moins l’équivalent en biens-meubles.
Fichtre, c’était une jolie affaire! Et il sentit aussitôt une chaleur
d’enthousiasme serpenter de ses talons à l’occiput. Il redressa sa
petite taille, enfonça les mains dans les poches de son pantalon et,
commisérateur, toisa les vagues passants. Cependant Siemans ne se
montrait toujours point, et comme il guettait déjà le tramway qui, en
désespoir de cause, devait le ramener à la gare Saint-Lazare, car il
avait promis de retourner le soir à Suresnes, il vit enfin le Belge
déboucher tout à coup de la voûte de la seconde bâtisse. Celui-ci, très
animé, discutait avec la concierge et, les joues cramoisies, ponctuait
son discours des saccades violentes de ses gros bras. Quand Boutorgne
l’eût rejoint, il débonda sa colère.
—Cette bougresse de concierge ne refusait-elle pas de laisser marquer
le gaz dont elle avait besoin pour son éclairage et sa cuisine au
compteur de l’immeuble, de telle façon que lui, Siemans, pût, en
lui faisant payer plus que sa consommation normale, se rattraper un
peu sur les dépenses exorbitantes de luminaire que nécessitait la
maison.—Une idée réellement _lumineuse_ qu’il avait eue. Et puis,
fichtre de fichtre! si des choses pareilles étaient permises dans
une maison honnête! Ne venait-il pas d’apprendre que deux des plus
anciens locataires, des locataires de sept années n’étaient pas
mariés, vivaient en concubinage. Ah! il allait te les flanquer à la
porte et rondement encore. Justement il les quittait, il sortait de
leur parler, de leur demander comment ils avaient eu le culot de
venir abriter chez lui leur dévergondage au risque de faire déménager
tous les riches voisins, parmi lesquels il y avait un conseiller à
la Cour, un professeur à Stanislas et un vicaire de Saint-Sulpice.
Ceux-là payaient trois mille cinq de loyer, et ils étaient en droit,
pour ce prix, d’exiger que l’immeuble fût convenablement habité et que
les voisins menassent une vie régulière et moralisatrice. Comme cela
tombait! Le conseiller à la Cour avait une grande fille qui allait
prendre le voile. S’il venait à connaître la chose, il pourrait avec
les autres lui faire un procès en résiliation. C’était son droit. Mais
le plus drôle était qu’un des concubins—l’homme—n’avait pas voulu s’en
aller à l’amiable, le menaçant de le jeter dehors, disant que cela ne
le regardait pas, qu’il payait régulièrement son terme et qu’il était
chez lui... Ah! oui, il était chez lui, mais pas pour longtemps. Il
courait de ce pas jusqu’aux plus prochains panonceaux; il lui ferait
donner congé par huissier. Eh! allez donc, ouste!
Médéric Boutorgne, comme toujours, approuva. Ce n’était pas une raison
parce qu’on était au quartier latin pour vivre comme des pourceaux
sans sacrement ni contrat. Et tous deux, alors, se dirigèrent vers
l’huissier, vers l’usine à protêts, vers le fabricant de saisies qui
assistait la Truphot, en ses habituelles procédures, et, en bonne hyène
nécrophage, prenait le vent à son ordre sur le deuil et la misère.
Mais, auparavant, Siemans saisit le bras du gendelettre, lui fit
traverser la chaussée, le planta sur le trottoir d’en face et d’un
geste large embrassa les immeubles de sa vieille maîtresse. Son œil
béat parcourut la ligne des trois façades, digéra voluptueusement la
niaise prétention de ces garennes à bourgeois, pareilles à toutes
celles, hélas! dont s’enlaidit la ville depuis dix ans.
—Hein! quelle fortune... Dire que si elle m’avait écouté, avec un peu
d’économie, elle en posséderait le double à l’heure actuelle!
A se frotter ainsi à la richesse de la veuve, à négocier et à
administrer pour elle, les deux drôles se trouvèrent investis d’une
audace incroyable.
Chacun, in petto, pensait que de tout cet argent il serait le légataire
en un avenir prochain et ils acquéraient la confiance en soi, le
contentement épanoui du gros bourgeois qui se sent une puissance
sociale avec laquelle il n’y a pas à barguigner.
En sortant du mouillage paludéen où, suscité par la Loi pour escorter
et surveiller l’esquif des riches, avaler les plus pitoyables épaves
et dépecer les moribonds et les cadavres qu’on lui jette en pâture,
l’huissier, le squale sans entrailles, présidait aux ébats de ses
clercs, scombres de moindre importance et très souvent affamés, qui,
eux, évoluaient parmi les bancs de paperasses et la mer des Sargasses
des dossiers calamiteux; en sortant de ce mouillage méphytique,
Boutorgne et Siemans, après avoir un instant tenu conseil, se
mobilisèrent vers la Préfecture de Police.
Il s’agissait de savoir si un individu quel qu’il fût, se réclamant
de n’importe quel mobile, fût-il vingt fois péremptoire et autant de
fois légitime, avait le droit de venir faire du chichi, la nuit, et
les armes à la main, chez une personne de la notoriété, de la richesse
et du reluisant de Madame Truphot, veuve d’un maire de la rive gauche
par surcroît. Celle-ci avait beau ne point vouloir de scandale, il
n’en allait pas moins, si l’on se résignait au silence, de la dignité
de tous ses commensaux, qui se trouvaient du même coup déshonorés.
En utilisant, la veille, la rapidité de translation du zèbre et la
fugacité des étoiles filantes, ils avaient cru la mieux servir qu’en
versant dans un déplorable pugilat avec l’envahisseur. Donc on allait
voir. S’ils avaient peu de propension à affronter les calottes, ils
étaient des gens avisés à qui le dernier mot devait rester, puisqu’ils
avaient répudié le rôle de pourfendeur pour se réclamer judicieusement,
le lendemain, à tête reposée, de l’indiscutable légalité. Deux juges
d’instruction, à qui fut passé un carton leur notifiant qu’on venait
de la part de Madame Truphot, rentière et femme de lettres, et qu’on
se réclamait de la mémoire de défunt le mari, ex-maire, ex-conseiller
général de la Seine, se montrèrent dubitatifs et expectants, quoique
animés de la meilleure volonté à leur adresse. La violation de domicile
n’était pas très caractérisée. Honved, après tout, avait seulement
usé de ruse pour pénétrer dans une maison où il avait fréquenté
précédemment.
Il y avait bien le délit de port d’arme prohibée, mais aucun
procès-verbal—au dire de ces Messieurs—n’avait été dressé. Bref,
le parquet, en tout cas, ne pouvait rien faire avant d’être saisi
d’une plainte régulière et encore cela regardait il le procureur de
Versailles. Déconfits, les deux compères squameux retraversaient
déjà mélancoliquement la Cour de Mai, et s’apprêtaient à franchir la
grille dorée, lorsque, tout à coup, Boutorgne se frappant le front
eut une idée: si on allait dénoncer Honved au Préfet de Police, comme
ayant, le revolver au poing, enlevé de force sa malheureuse femme qui,
lasse d’être maltraitée par lui, l’avait précédemment abandonnée, et
avait trouvé asile dans une maison amie où on l’entourait de soins et
d’égards? Insidieusement, on ajouterait que l’auteur dramatique était
bien capable de s’être porté sur sa conjointe aux pires déterminations,
qu’il avait quitté Suresnes en proférant des menaces de mort à son
encontre et qu’il n’y aurait rien d’extraordinaire, étant d’ailleurs
anarchiste et avec un tempérament comme le sien, à ce qu’il l’eût tuée
à l’heure présente. Ils affirmeraient que, depuis la veille, personne
n’avait rencontré Madame Honved, que l’appartement était clos, les
persiennes fermées, et, comme inquiets de l’issue de cette aventure,
tous deux s’étaient présentés chez lui vers midi, ils n’avaient pas
reçu de réponse: Honved, depuis qu’il était rentré n’ouvrant à
personne, au dire de la concierge. Ils ajouteraient cauteleusement
qu’un souci d’humanité les guidait seul dans cette démarche, et que
leur plus vif désir était de voir éviter un malheur, un drame que la
police pourrait prévenir, s’il en était temps encore, en surveillant
ce triste individu. La chose n’aurait aucune suite, mais l’enquête
de police embêterait toujours Honved. D’ailleurs après avoir reçu la
visite des inspecteurs il lui faudrait déménager, car quiconque a été
l’objet d’une enquête du Parquet est un homme capable de tout, d’après
la mentalité contemporaine. Les voisins le lui feraient bien voir.
Siemans, enthousiasmé par l’ingéniosité de son compagnon, ne crut
pas pouvoir lui marquer son admiration de façon plus probante qu’en
lui décochant, en toute aménité, un coup de poing qui faillit lui
luxer la clavicule. D’ailleurs, toutes les portes s’ouvraient devant
le Belge qui, dans l’endroit, paraissait jouir d’une considération
spéciale. Beaucoup de messieurs à mine torve, assis sur les banquettes
d’antichambre, se levaient à son passage et le saluaient avec
courtoisie. C’est en paonnant qu’ils doublèrent la ligne redoutable des
huissiers, pour eux pleins de condescendance, et qu’en moins de dix
minutes ils furent autorisés à embellir de leur personne le Cabinet
de Monsieur Lépine, _l’homme de la Bourse du Travail_, comme Monsieur
Thiers est l’homme de la rue Transnonain.
Une heure après, ils s’éployaient à la terrasse du café du Palais.
Médéric Boutorgne avait racolé dans le lieu deux jeunes avocats chargés
par lui, à l’avance, de défendre les intérêts de la veuve. Ceux-ci,
saturés de respect, l’écoutaient parler d’une violation de domicile
commise, à main-armée, la nuit, par un anarchiste. Et ils ouvraient
d’énormes serviettes desquelles ils extrayaient, pour les brandir
sous le nez du _prosifère_, une invraisemblable quantité de lettres
élogieuses, à eux adressées par des clients dont ils avaient fait
triompher la cause, à ce qu’il en paraissait.
—Le frère Prépucien, de la doctrine chrétienne, était convaincu de
dix-sept attentats à la pudeur, parfaitement caractérisés. Je plaide la
cause à Lorient. Acquitté.....
—Bellencontre, l’administrateur du journal socialiste, _L’Eau du
Jourdain_, était poursuivi pour avoir soustrait 3.000 francs à la
souscription en faveur des grévistes de Monceau, alors affamés.
L’imbécile avait avoué et restitué. Je prends le dossier en mains et
sauve son honneur. Acquitté.....
—Métivier, l’ex Premier-Président, à la retraite, et Directeur des
mines de nickel du Pôle antarctique, avait volé au moins trois cent
mille au fonds de réserve. Il fallait le sauver. On invente un caissier
malversateur et nous marchons contre lui en l’accusant de faux et de
détournements. Le bougre fait une belle défense et allait s’en tirer
quand, plaidant partie civile, je l’anéantis... Condamné... Cinq ans de
réclusion, comme Loizemant.
—Je suis _collé_ avec la femme divorcée d’un substitut. Nous tenons
ce dernier par un tas de sales histoires. Si le Parquet ne veut pas
suivre sur la violation de domicile, nous ferons condamner votre homme
à l’aide des lois scélérates ou bien encore pour pornographie. Puisque
c’est un folliculaire anarchiste il a certainement dû _exciter_ à
quelque chose dans sa vie ou écrire des inconvenances. Son affaire est
sûre. Trois mois au moins, je vous promets trois mois.....
A la verbosité pontifiante de Boutorgne et surtout à l’entrain dont
Siemans faisait preuve pour réitérer les apéritifs, les deux avocats,
poursuivant la conversation, purent se convaincre aisément qu’ils
avaient réussi sans grande peine à installer la confortante certitude
du triomphe dans l’esprit de leurs interlocuteurs.