Si le duel dure encore de nos jours, c’est qu’il est en somme le
seul moyen, pour la Société, de restituer l’honneur aux flibustiers,
escrocs, parjures, faussaires, entretenus, proxénètes qui font son
plus bel ornement.
Huit jours après, exactement, La Truphot se donna à Médéric Boutorgne.
Il avait bien pensé au lendemain de l’avanie et de l’affront qui
lui avait été fait, à déserter pour toujours le petit cénacle et
sa tenancière, mais il fallait vivre, songer enfin à se faire une
situation, et il n’avait pas les moyens, lui, le raté, d’avoir de la
rancune. La rancœur qui se traduit par des actes de vengeance, c’était
bon pour les arrivés. Du reste il serait toujours temps, plus tard, de
faire payer cher à la veuve, lorsqu’il l’aurait épousée, lorsqu’elle
serait bien à lui et à lui seul, la bile noire, l’amertume qu’avait
extravasées en lui ce comportement. Et puis, il n’en était pas à ses
premières rebuffades; il n’avait même connu que cela dans la vie, le
pauvre! On verrait, quand il serait riche à son tour, le genre humain
paierait cela, sûrement. Mais quand elle lui eût avoué enfin son
amour, cette révélation heureuse lui coula une douce chaleur dans les
moëlles. Il lui parut que son âme s’irradiait, s’illuminait _a giorno_.
Positivement, il avait des girandoles de lumière à l’intérieur de son
individu.
Pour le quart d’heure, il s’ébrouait sur le trottoir, l’estomac
soulevé comme par un virulent ipéca, aux souvenirs de la nuit. Ah! ce
n’avait pas été drôle, mimer tous les gestes du plus fol amour, de
la plus déréglée passion, sur cette carcasse vétuste. Besogner cette
larve; gigoter profitablement sur cette lémure, sans laisser percer
une ombre de répulsion qui pouvait le perdre à jamais; embrasser
frénétiquement ces lèvres qui semblaient s’écraser sous les siennes
comme la peau d’une vieille nèfle juteuse; se sentir à chaque
étreinte la face balayée des mèches grises poissées par l’effort et
la sueur d’un ahan sénile, non, il y avait de quoi donner la nausée
à un fossoyeur habitué à triturer des cadavres. Certes, les deux
vers de Juvénal s’imposaient. _Servus erit minus ille miser, qui
foderit agrum_... etc... Et, voilà pourtant où l’avait acheminé la
littérature! Pourquoi n’avait-il pas embrassé la profession de son
père? oui, pourquoi ne s’était-il pas fait rond-de-cuir lui aussi? Il
aurait stagné quelques heures par jour dans un croupissoir quelconque,
et moyennant cela, libre, vers cinq heures exempt de tout souci, il
aurait pu faire des femmes dans le Luxembourg, des femmes qui ne lui
auraient pas, au milieu de la danse de Saint-Guy passionnelle, soufflé
au visage, à travers la carie de leur dernière molaire, une haleine
caséeuse de vieille érotomane, une senteur d’évier ou de mollusque
corrompu.
Mais peut-être s’accoutumerait-il à cela, puisqu’on s’accoutume à tout.
La Nature, une bonne mère, qui a créé les hommes pour un tas de sales
besognes, n’a-t-elle pas décrété l’annihilation lente mais certaine du
primordial dégoût qu’éprouvent ses créatures pour différentes choses.
A l’aide du temps, elle modifie l’opinion première et défavorable;
l’accoutumance se fait progressivement, et les êtres accomplissent
alors presque sans répugnance ce qu’elle leur avait ordonné de faire
et devant quoi ils s’étaient préalablement cabrés. On _s’habitue à
tout_ est un cliché révéré par la Civilisation. La Nature, qui a prévu
l’universalité des cas, se serait trouvée prise en défaut, risquant par
surcroît de voir s’écrouler son œuvre entière si elle n’avait pris soin
d’effacer, peu à peu, dans le cœur des hommes, la répulsion spontanée
pour une multitude de faits, et si elle ne les avait acheminés, par
une progression savante, à la tolérance et même à l’amour final du
caca. Sans cela est-ce qu’on pourrait mentir, flibuster son semblable,
faire l’amour et se reproduire, accomplir en un mot les saletés qui
constituent la vie et que réprouve le cœur ou l’intelligence. Je
m’y ferai, tout naturellement; l’initiation seule, sans doute, sera
douloureuse, songea Médéric Boutorgne. D’ailleurs la fois prochaine,
puisque la vieille ne déteste pas licher, je me collerai un peu
d’alcool dans la peau, et alors j’imposerai à mon imagination—car
tout est affaire d’imagination—de me faire travailler, non plus sur
la Truphot, mais sur Cléopâtre ou Aspasie. Pourquoi n’achèterai-je
pas une photographie de Cléo de Mérode? poursuivit-il; je la placerai
subrepticement au chevet du lit, au-dessus de l’oreiller, pendant les
minutes néfastes, et comme cela l’illusion sera parfaite. Il n’y aura
qu’à s’abstraire, en pensée, ce qui n’est pas très difficile, en somme.
Puis, comme quelques louis qu’il avait soutirés à la veuve, en
avancement d’honoraires, tintinnabulaient au fond de ses grègues, il
décida de s’offrir une journée pleine de délices. Il irait d’abord au
bain, pour propulser en dehors de son épiderme le ferment tenace et
malodorant que la plastique de la Truphot y avait implanté, après il
irait déjeuner dans un restaurant de journalistes, près du boulevard,
et ne mettrait pas moins de dix francs à son repas pour sidérer ses
confrères en déroute devant un tel luxe. Ensuite, l’après-midi, il se
rendrait à Longchamps, placer un louis, à cheval, sur _Bajazet_ dans
le handicap final: un désir tenace qu’il avait depuis longtemps, et à
six heures, au _Napolitain_, il combattrait, plein d’audace et à voix
assurée cette fois, les idées de M. Lajeunesse qui abusait un peu trop
de la tribune aux harangues. Oui, le jaspin de M. Lajeunesse commençait
à l’horripiler. Et il était d’accord en cela avec presque toute la
ménagerie à gens de lettres. S’expliquait-on un pareil succès avec une
prose catarrheuse de jeune homme poussif? une phrase qui toussait,
crachait, hoquetait, ahannait, hachée d’incidentes se traînant dans la
phrase comme des culs-de-patte, une prose où quinze épithètes étaient
nécessaires pour formuler le trait balourd.
Il réalisa exactement ce programme, mais il fut tapé de cent sous,
à l’issue du déjeuner; Bajazet se trouva battu outrageusement et le
soir, au _Napolitain_, M. Lajeunesse, outré de sa controverse et mal
embouché, comme à l’ordinaire, le traita de fœtus de singe et de bâtard
d’hamadryas, ce qui fit rire la docte assemblée aux dépens de Boutorgne
qui, comme toujours, n’arriva point à la réplique.
Sur les huit heures, il se décida mélancoliquement à rejoindre, pour
dîner, un restaurant à trente-deux sous de la rue Montmartre, où le
patron, un homme de plus de soixante-dix ans, affirmait que Wagner,
le grand Wagner, avait dîné sous l’Empire, dans les heures noires
qui précédèrent l’appareillage pour la fortune et la gloire. Même
on y montrait sa table. Il frôla sur le trottoir un vieillard sans
doute affamé, vêtu d’innomables haillons, aux gestes tremblotants
de quasi-paralytique, dont les paupières sanguinolentes semblaient
avoir été rongées par des myriades de mouches ou par un demi-siècle
de larmes, qui vendait un illustré, exclamant par à coups d’une voix
cassée et suppliante:
—Demandez la _Vie en rose_!... la _Vie en rose_!...
Comme Médéric retraversait le boulevard, deux bras énormes, surgis
d’un fiacre, les bras de Siemans, s’agitèrent à sa vue en geste de
télégraphe Chappe, pendant qu’une voix aiguë de castrat le hêlait
itérativement.
—Cher, très cher, vous tombez bien, lui dit le comte de Fourcamadan,
assis en face de l’amant en titre de la Truphot. Comme cela se trouve!
nous courions justement après vous. Et le descendant des croisés
expliqua: Voilà, on avait besoin de lui, parce que, Molaert, un Belge
et un ami commun se battait en duel. Ce Molaert, qui se réclamait
d’un hellénisme transcendantal, qui parlait le cophte et le sanscrit,
par surcroît, disait-il, était venu à Paris, il n’y avait pas un an
dans l’intention de prêter ses lumières à la renaissance triomphale
du catholicisme, pour laquelle pendant vingt ans avait lutté Jacques
Paraclet. Il avait même vécu quelques mois, hébergé par ce dernier
avec sa femme grosse et son enfant, conquérant le pamphlétaire par la
glorification opiniâtre de son génie. Mais Jacques Paraclet, envahi
par la famine, et finalement blasé par ces louanges à domicile qui ne
rayonnaient pas profitablement sur le dehors, avait dû le mettre à
la porte, à la suite d’un colletage digne de portefaix, sans avoir
même pu vérifier au préalable si l’helléniste, pour qui la langue
d’Aristophane n’avait plus de secrets, était seulement au courant de
la prononciation du thêta. Molaert sur le pavé s’était intelligemment
débrouillé. La largeur de ses épaules qui ravalaient celles de Siemans
et le tonnage invraisemblable de ses flancs avaient réduit à merci,
en peu de minutes, la Gougnol, directrice à Montmartre d’une boîte
dénommée le _Théâtre Fontaine_. L’épouse engrossée, ainsi que l’enfant
âgé de deux ans, avaient été diligemment jetés sur le pavé par le
Belge, qui s’était hâté de prendre possession de la vieille cabote et
de trôner dans un intérieur où il était loisible de boire du bordeaux
fameux, de manger des entrecôtes larges comme le Champ de Mars, et de
répudier toute fonction autre que celle du maquerellat.
Ce catholique, qui à quelqu’un lui faisant observer que procréer, à
reins que veux-tu, des enfants voués d’avance, par son absence de
tout pécule et son horreur du travail, à une existence d’esclaves ou
de deshérités, n’était ni humain, ni charitable, ni même paternel,
répondit un jour:—Le christianisme! Mossieur, ordonne d’engendrer;
ce christilâtre qui déclarait d’autre part que s’il avait écrit _la
prière sur l’Acropole_, il n’aurait plus d’autre ressource ni d’autre
expiation que le suicide ou se faire chartreux, vécut donc chez la
Gougnol des jours consolateurs de toutes les disettes et de tous les
déboires passés. Malheureusement l’amant sérieux qui entretenait encore
la catin quadragénaire finit par trouver la chose sans agrément. Il
coupa les subsides, renversant la huche. Et c’est pourquoi—le théâtre
ayant fait faillite—Molaert présentement lui envoyait des témoins,
afin de le sommer d’avoir à servir à nouveau la mensualité nourricière
ou à trembler devant son épée.
L’Exégète belge n’avait pas cru pouvoir mieux choisir qu’en désignant
comme témoins, Siemans, un compatriote, et le noble comte dont le nom
jetterait sur cette affaire un lustre indéniable.
—L’adversaire de Molaert est un lâche, disait Fourcamadan; le voilà qui
se dérobe piteusement. Il excipe que notre client n’est plus qualifié
pour faire tenir un cartel à qui que ce soit. Alors, mon cher, nous
allons porter la chose devant un jury d’honneur. Et nous vous avons
choisi comme arbitre.
Enchanté de la chose, Médéric Boutorgne, faisait néanmoins le
dégoûté.—Oh! vous savez, moi, je ne suis pas très calé sur
Châteauvillard.—Il ne s’agit pas de cela, mon vieux, intervenait
Siemans qui défendait la corporation, si le bonhomme de Madame Gougnol,
ne marche pas, Molaert va lui casser la g..... et il sera dans son
droit. Donc, rendez-vous, demain six heures avec son arbitre, au café
Napolitain, la table à gauche de celle de Mendès...
Le lendemain, l’amant sérieux n’ayant dépêché aucun juge d’honneur
et s’étant contenté d’adresser, sur les huit heures, au comte de
Fourcamadan, un bleu que le garçon apporta et dans lequel il disait
que toute constitution de témoins ou de tribunal, pour une rencontre
avec Molaert lui semblait superflue, «puisque la pêche étant fermée,
il ne pouvait choisir la ligne de fond et que, retenu par des affaires
pressantes, il redoutait d’arriver en retard et d’être obligé ainsi
de se passer son épée au travers du corps, comme Vatel pour avoir
manqué _la marée_», la société se mit en devoir de rédiger, de suite,
un procès-verbal de carence. Après avoir pris l’avis de notables
escrimeurs présents, après avoir requis les lumières de deux ou trois
fleurets célèbres du Cercle de l’Escrime ou de la salle Tabadil, la
conduite de celui qui se refusait à affrêter désormais l’helléniste et
sa maîtresse sur le retour fut définie comme il convenait, avec des
adjectifs sans bienséance et de flagellantes épithètes. Puis Siemans et
Fourcamadan portèrent la chose aux journaux avec des «prière d’insérer»
contresignées par quelques-uns de leurs amis des rédactions.
Est-il utile de spécifier qu’une bonne moitié des affaires d’honneur du
boulevard ont pour motif des conflits d’ordre similaire?
V
Les infusoires du croupissement...
Trois jours après, Médéric Bourtogne trouva dans son maigre courrier
une lettre de la Truphot le conviant à venir dîner à Suresnes,
dans la villa où elle passait une partie du printemps et qu’elle
avait rejointe depuis l’avant-veille. Venu par la gare du haut, le
gendelettre devait se rabattre à droite pour gagner la maison de
campagne sise à une portée de fusil de la Seine roulant le chocolat
irréductible de ses eaux entre les frangées de peupliers du bois et
le chemin de halage strié géométriquement, les soirs dominicaux, par
les corps des pochards endormis dont le sort venait de favoriser
les entreprises sur le turf voisin. Après avoir doublé la place de
l’église et dépassé la vieille carcasse de chapelle encore debout au
milieu d’un éboulis tenace de moëllons compissés, qui semble avoir été
malmenée avec tout ce qui l’entourait par le sac implacable d’une horde
victorieuse acharnée à ne laisser après elle que des décombres et des
excréments, Boutorgne pénétra dans le vieux Suresnes. Il se trouva
soudain prisonnier d’un extraordinaire écheveau de ruelles tortueuses
et puantes qui dispersaient une pestilence de souterrain mal famé,
venelles serpentines bordées de maisons dont les murailles découragées,
enduites de la saumure des fumées d’usines et des urines tenaces, se
trouvaient écorcées d’affiches bariolées, de couleurs à faire éclater
la rétine, de placards commerciaux clamant la gloire des amers, des
apéritifs les plus saugrenus, des poudrettes les mieux péremptoires
et des bicyclettes à tout jamais hémiphlégiques. D’invraisemblables
négoces s’abritaient en ces endroits. En nombre incalculable, des
marchands de vin, aux vitres boueuses, au sol de terre battue constellé
de crachats, dispensaient les litharges, les furfurols et les trois-six
aussi redoutables que le venin du trigonocéphale ou les prussiates
sans appel. Des pâtisseries sanieuses élaboraient des tartes aux
mouches, des flans à la stéarine, des chaussons aux pommes fourrés
d’une gélatine couleur de beurre d’oreille, des éclairs au cambouis
et des babas spongieux dont les gamins rôdeurs, aux morves verdâtres,
arrêtés un instant devant la boutique, suçaient le simili-rhum,
insidieusement. Plus loin, des charcuteries s’ouvraient en contre-bas
de la chaussée, la devanture vert-sombre embellie par des chapelets
de boudins artificiels en bois noir durci, pareils à des poids de
coucous, et d’innomables viandes, de terrifiantes salaisons suppuraient
sur des papiers de dentelle bleuâtre, autour de terrines de foie gras
fabriquées sans doute avec les viscères des chiens crevés roulés par
la Seine voisine; le tout circonscrit par une profusion de rillettes
dont les pellicules de graisse se recouvraient sous l’atteinte du
soleil d’un eczéma rosissant. Des triperies défilaient avec toute
leur affreuse boyauderie appendue aux crocs de fer de l’étal où le
cœur, le foie, le mou des bestiaux scrofuleux laissaient suinter en
filaments jaunâtres le suif déliquescent des viandes séreuses. Des
papeteries venaient ensuite rayonnant sur le dehors, par la porte
entr’ouverte, la tiédeur ammoniacale de l’urine de chat, et dans
lesquelles de vieilles dames en bigoudis et en lunettes régnaient sur
des parallélipipèdes de pains à cacheter, des feuilles de soldats
coloriés ou sur les volumes visqueux des œuvres de Dumas père, tout
en sortant de-ci, de-là, sur la devanture, pour fixer à nouveau, sous
l’épingle de bois, le dernier numéro du _Petit Scélérat_ illustré ou
de la _Lune du dimanche_ représentant, pour l’éducation artistique des
masses, «Tolstoï excommunié par le Saint-Synode» ou bien «le Roi de
Portugal au tir aux pigeons»: un colosse en redingote, frisé et abêti,
non moins qu’adipeux, armé d’un fusil devant des dames en toilette
rouge, qui semblaient issues d’un prospectus de la Samaritaine. Et
puis, c’étaient encore des laboratoires de gaufres faites avec de la
sciure de bois, travaillées par de redoutables géants au torse velu,
aux bras retroussés, au capillaire erratique, des athlètes à la carrure
de titans, qu’on se fût représentés volontiers occupés à forger, sur
l’enclume de Vulcain, les sagettes cyclopéennes et qui _pudlaient_ une
pâte déroutante avec des gestes mous, pendant que la sueur dégoulinante
de leur front accablé, en tombant sur le fer noirâtre du moule emmanché
de longues tiges, rejaillissait en petites bulles tôt vaporisées.
Deux ou trois marchands de frites maniaient la boîte à sel au-dessus
de leur cuvette de fer blanc, où chantait une graisse évidemment
prélevée—à en juger par sa mofette—sur les laissés-pour-compte
d’équarrisseurs. Et pendant des kilomètres, sur le pignon des
maisons défaillantes, le _Petit Scélérat_, 6 pages, affirmait qu’il
imbécillisait par jour une moyenne de cinq millions d’individus,
Dufayel qu’il détenait la plus grande maison de publicité connue,
qu’on trouvait chez lui cent mille mobiliers garantis sans punaises,
durables huit jours, et absolument pour rien, et les moteurs... de
Masboul-Mâchefesse—pour motocyclettes et quadricycles—qu’ils étaient
les premiers du monde.
Arrêté devant un index surmontant une inscription drôle: _Allez tous
chez Jolicœur, marchand pêcheur, rue du Puits-d’Amour_, Boutorgne
fut subitement refoulé en arrière. Des théories compactes de gens
arrivaient comme un raz-de-marée, menaient l’assaut de l’etroite
chaussée, envahissaient la rue et s’essaimaient aux étalages pour y
prélever sans doute le réconfort de leur estomac conciliant. On eût
dit d’une invasion subite d’individus que la faim ou la soif a rendus
forcenés. Immédiatement, les marchands parurent sur le pas des portes,
jaillirent des antres obscurs, et se mirent, avec force sourires, à
faire la retape pour leurs affreuses spécialités. Déjà des groupes
chahuteurs d’ouvriers parisiens endimanchés gouaillaient devant eux.
La sortie des courses de Longchamps commençait et Médéric Boutorgne,
dans la rue principale, tenaillé par l’envie de s’offrir l’apéritif
avant les agapes de la Truphot, stationna amusé de cette foule
suscitée comme par miracle. Le pont était noir, le bois par toutes ses
allées vomissait des multitudes en marche; les ombrelles claires, les
toilettes polychromes des femmes, les dos sombres des hommes roulaient
sous la poussière dense, les cris d’appel, la galopade des voitures
déferlant comme une déroute, les cornes beuglantes des autos laissant
derrière eux un sillage empesté. Et subitement les trois cents mètres
de chaises des limonadiers voisins du pont furent emportés d’assaut
parmi un hourvari prolongé. Chaque dimanche d’été et même souvent
le jeudi, la petite localité suburbaine voyait ainsi la foule agitée
des parieurs s’abattre, lasse d’émotions, à la terrasse de ses cafés.
C’était toutes les fois une cohue trouble, composée de tout ce que la
Bourgeoisie ou le peuple comptent d’éléments divers et préalablement
abrutis qui, sur la pelouse, quatre heures durant, avait répondu par
de longues clameurs et des palpitations prolongées aux successifs
affichages du Mutuel. Ouvriers, employés, petits bourgeois, rôdeurs,
guenilleux inscrits à l’assistance publique à en juger par la navrance
de leurs vêtures, composaient la clientèle ordinaire du Totalisateur,
ce nouveau minotaure des menues épargnes, qui n’a pas son pareil pour
abolir définitivement l’encéphale déjà fugace des petites gens du bas
négoce parisien.
Toutes les variétés de faces humaines et toutes les tares civilisées
étaient représentées là. Des figures crétinisées par la persistance
de ridée fixe, des mufles de boutiquiers obturés à jamais, des faciès
dignes de Callot ou de Ribeira, des têtes sinistres de cours d’assises
se mêlaient en un indescriptible grouillement, et tous palabraient
en un argot spécial, se contaient réciproquement leurs déboires et
comme quoi ils avaient encore ce jour-là raté la fortune, pendant que
d’impossibles stropiats, d’inénarrables camelots surgissant on ne sait
d’où, des bonneteaux à l’œil torve et cauteleux truffaient la foule
et nouaient ses anneaux d’engorgements propices aux pick pockets dont
le savoir-faire se traduisait tout à coup par de longs remous, des
imprécations et des poursuites éperdues.
Parmi les élégances des filles de music-hall et des bookmakers
endiamantés qui, dédaigneux des viles promiscuités, se hâtaient vers
la gare voisine, passaient des spirales continues de bicyclistes
échauffés, venus de Versailles ou du bois. Ceux-ci ne s’arrêtaient
un moment devant la stimulante absinthe que pour transsuder à l’aise
sous le maillot et exhiber, en des dialogues semés de mots techniques,
le paupérisme de leur entendement. Et des terrasses dont les cafés
obstruaient la rue jusqu’à la chaussée, montait une rumeur sourde
coupée de strideurs et de vociférations, car des gens discutaient
avec passion, en brandissant des journaux de couleur, sur l’issue du
prochain handicap, ou sur le brio d’un jockey célèbre qui n’avait
pas son pareil pour rafler, chaque réunion, à la pelouse par un
beau coup, deux ou trois mille louis de ses paris. Puis un relent
d’alcool mêlé à une odeur chaude de peau humaine que la moindre brise
rabattait s’éployait sur ces troupeaux frais-tondus. Des individus
s’invectivaient, des femmes que la fièvre des paris avait rendues
particulièrement épileptiques s’agrippaient à la tignasse en se
réclamant des sommes, pendant que les garçons de café, placides,
veillaient seulement à ce que la verrerie ne fût point mise à mal.
Du côté du vieux Suresnes ronronnait le grésillement des fritures,
appuyée au bord de l’eau par la cacophonie des orgues de barbarie et
le piaulement des crins-crins déchaînant des mélodies éperdues. Des
tramways vacarmeux passaient saturés de voyageurs agglutinés les uns
aux autres, durant que le flot des turfistes attardés dégorgés par le
bois coulait impitoyablement. De temps en temps un sergent de ville
ou un mouchard en civil cueillait quelqu’un au bord de la rangée de
chaises et des cris, des menaces s’élevaient de la foule! oui! oui
enlevez-le, c’est un voleur, à l’eau... à l’eau... à mort... Souvent
aussi une noce irréductible, une noce du dimanche, qui se repayait le
lendemain de l’hyménée un tour de bois, une noce que véhiculait une
tapissière à rideaux de calicot rayé s’empêtrait dans les groupes.
Les messieurs de la suite de la mariée, les pommettes turgescentes,
et s’évertuant à tirer sur des cigares éteints empouacrés de salive
grasse, répondaient aux quolibets de la rue en riant très fort et en
se tapant sur les cuisses. Et l’épousée dont des phalanges audacieuses
trituraient les hanches, à chaque cahot de la voiture, tressautait sur
son banc, tout en manifestant sa joie d’aimer selon la loi, par de
larges sourires adressés à la cantonade. Entre cette foule de parieurs
et cette voiturée de gens trop gais, c’était l’éternel antagonisme, la
profonde mésestime de l’amour et du jeu, qui s’avèrent ridicules l’un
et l’autre, et que ne peut cependant pas réconcilier dans un grotesque
identique, la profitable et commune sanction légale.
Une liesse véhémente, une frairie surexcitée prenait possession de la
petite localité. Des cohortes de couples copieusement absinthés, qui
venaient de requérir l’enthousiasme et l’effervescence des apéritifs,
se déroulaient à la queue leu leu, zigzaguant, s’arrêtant, se parlant
dans le nez, se tirant par les coudes; des coulées de parieurs
aux joues allumées, se traînaient par les deux routes de la gare,
envahissant les raidillons escarpés comme les tentacules projetés par
cette foule aux squames diaprées d’oripeaux et de frusques disparates.
Des guinguettes aux tonnelles crayeuses, sur la porte desquelles
venaient raccrocher des servantes à l’anatomie facilement explorable,
pompaient et engloutissaient le plus gros de ces cohues enragées de
mangeries et d’abondants lichages. On entendait alors les patrons et
leurs aides annoncer pompeusement les commandes,—une gibelotte au
deux—trois litres à seize et une friture à l’as—Et, chaud pour quatre!
pendant que le choc des verres, les rires ferrailleux, le heurt des
assiettes, les cris d’aise, le bruit des embrassades, et le gloussement
aigu des chatouilles, conquéraient l’atmosphère apaisée du soir. Très
avant dans la nuit, la litronnerie et le bâfrage duraient ainsi, se
répétant chaque beau dimanche de courses, sous le relent des vins
populaires, et le fumet des basses nourritures, prolongés en crises
attendries de soupirs et d’éructations, dès la survenue des violonistes
ambulants qui accouraient pour satisfaire au besoin de sentimentalité
consécutif à toute heureuse déglutition.
Et dans le calme du bois proche et de la Seine endormie, que
pointillaient d’or, de chrome ou de vert, les lucioles des bateaux
amarrés, jusqu’au dernier train, les vociférations des poivrots, les
chansons ordurières, les appels aigus des femmes, les paquets de
clameurs des «sociétés» qui en étaient venues aux mains, perforaient
le silence impuissant à triompher. Des quarterons d’individus, qui
s’étaient cassés le nez à la gare close, passaient même la nuit,
éboulés au fond des fossés, au milieu de débris de nourriture, de
reliefs de dessert, de bouteilles à moitié vides qu’ils avaient
emportés pour manger et boire encore, éperdument, toujours, pendant
l’heure du trajet sur Paris.
L’antique Suresnes du bord de l’eau, frais et feuillu, au dire des
vieux conteurs, n’existait plus. Le coteau déboisé et morcelé avait été
décortiqué de ses frondaisons; des rails, des fils télégraphiques,
des poteaux noircis et des cheminées d’usines y prospéraient, sans
inquiétude, assurés désormais de l’estime et de la protection des
successives édilités. Sur les hanches de la colline, s’érigeaient
maintenant, à l’exclusion de tout accessoire bucolique, de nombreuses
propriétés où d’anciens mercantis retirés des affaires avaient
introduit leurs digestions pour y vivre en paix dans la haine de
toute esthétique. Des gens profitaient et mouraient là qui, de leur
vie, n’avaient fait une bonne action, ni un bon mot. La profusion
de «Mon Castelet», de «Mon Nid», de «Mon Ermitage», de «Cottage des
Glycines», de «Kiosque des Glaïeuls» était extraordinaire. Même chaque
jour, plusieurs fois, un couple, la femme tonnelesque et le mari tel
un double quintal de viande suiffeuse, menaçant tous deux de défoncer
le ballast de la rue, s’introduisait dans la «Villa des Mésanges».
L’architecture, l’ordonnancement des briques et des moellons sans
pudeur qui consentaient à abriter ces anciennes gloires du comptoir ou
du bureau, suffisait à elle seule pour que l’individu le moins soucieux
de goût ou de beauté, se désespérât incontinent de n’être point venu au
monde atteint de la plus irrémédiable cécité. Il y avait là des maisons
_normandes_, des terrasses _à l’italienne_, des isbas russes et des
castels gothiques, qui expliqueraient à la rigueur les tremblements
de terre et les convulsions d’une planète qui se voit souillée de
pareilles ignominies. Toutes les banlieues immédiates ou les centres
suburbains bien desservis se trouvent, du reste, contaminés de la
sorte par l’irréductible et agressive sottise des enrichis. Mais de
cette horreur, les époques précédentes furent exonérées, semble-t-il,
car, nulle part, on ne retrouve trace de monuments ou de constructions
pouvant subir la comparaison avec un aussi fabuleux délire du gravat
et de la truelle. C’est la rapide accession du petit bourgeois
indécrottable et épateur à l’aisance et à la fortune qui nous a valu
cela et qui ulcère les terroirs avoisinant la grande ville de cette
roséole implacable, de ces syphilides de crépis flambant neufs, de ces
gentilhommières d’ex-bandagistes, de ces wigvams d’épiciers honoraires
ou d’huissiers impénitents.
—Fichtre, déjà six heures et demie; je vais me faire enlever, se dit
Médéric Boutorgne en consultant sa montre de nickel, et il hâta le
pas après avoir accosté un parieur flanqué d’une femme encolérée, au
chignon de travers, et de trois gosses pleurnicheurs occupés à lécher
avec insistance des tickets multicolores, tout ce qui restait sans
doute de l’argent du père.
—Est-ce que Bajazet est arrivé, Monsieur, questionna-t-il...
—En pétant avec 77 kilos, et il rapporte 143 cinquante pour cent sous,
c’était mon idée... Je voulais le jouer en partant, mais je vais vous
dire... j’ai rencontré Mâchiavin qui m’a dit... Écoute... ne te presse
pas. Picksilver, le lad de l’écurie d’Haugias, m’a donné Mocassin...
—Ma veine! voilà bien ma veine! lamenta Boutorgne en échappant au
quidam qui, pareil à tous ces hallucinés, se préparait à lui faire
entrevoir tous les facteurs de sa malchance et à lui expliquer vingt
fois encore que, hormis telle ou telle surprenante conjoncture, il
aurait ce jour-là violenté victorieusement la fortune.
—Ah! oui! la voilà bien ma veine! je joue Bajazet juste quand il
se fait battre pour faire monter la cote et il arrive la réunion
suivante...
Dans la villa de Truphot dont le père Saça, le jardinier, un vieil
homme courbé qui marchait ployé en deux pour avoir, sans doute,
pendant quarante ans, biné des salades et repiqué du céleris, vint lui
ouvrir la porte, le gendelettre fut étonné de l’inaccoutumé silence. A
l’ordinaire, la maison d’été de la vieille s’emplissait continuellement
d’un bruit de vie surexcité car il lui fallait toujours deux ou trois
couples, de préférence hilares, énamourés et jacasseurs.
—Chez moi, disait-elle, on décamérone et l’on ne s’ennuie jamais.
Cette fois, tout semblait dormir; nul bruit ne s’élevait de l’intérieur
et le _prosifère_ eut un instant de crainte à l’idée que la Truphot
pouvait ne pas l’avoir attendu. Lui, qui apportait à la veuve l’offre
d’une collaboration à la _Revue Héliotrope_ où elle ferait la critique
d’art, les Salons et les Expositions! Même, il lui avait trouvé un joli
pseudonyme littéraire; elle épaulerait ses articles de cette charmante
signature: Camille de Louveciennes. Certes la vieille allait être
enchantée, ayant toujours désiré exhiber des écritures dans les petits
fascicules à côté. Cela lui rappellerait l’heureux temps où Péladan et
Moréas voulaient bien la magnifier de leur amitié, l’heureux temps où
ils parlaient de créer avec elle une Revue artistique et ésotérique.
Médéric Boutorgne apportait encore autre chose. Ah! cela, par exemple,
c’était du nanan, il venait lui offrir de signer avec lui son prochain
livre, _Eros et Azraël_ dont la charpente était déjà debout. Ainsi,
certes, Siemans serait ravalé à jamais, et la Truphot, emballée par
cette carrière littéraire s’ouvrant subitement à nouveau devant elle,
marcherait jusqu’à la mairie. Il n’y avait pas de raisons d’en douter.
Après, Médéric Boutorgne l’emmènerait dans le Midi et en Italie, pour
un an au moins, afin de laisser passer l’esclandre d’un pareil mariage
non sans avoir, au préalable, procédé à l’éviction du Belge et des
autres. Il propagerait le bruit dans Paris qu’il n’y avait dans leur
hyménée que l’union de deux purs esprits épris d’art; qu’ils n’avaient
fait que se mettre en ménage... intellectuellement, en somme, pour
mieux apparier leurs rêves de pure beauté, désintéressés de toute vile
contingence, ce qui était le mariage des vrais esthètes après tout.
Diable, pourvu qu’elle fût là! Il se sentait, présentement, en un état
de profitable excitation; le lendemain, à coup sûr, il ne ferait point
miroiter les choses avec autant d’éloquence qu’en cette minute. Mais le
sort l’avait toujours desservi. Certainement, le destin allait encore
lui jouer quelque mauvais tour de sa façon!
Après avoir longé l’étroite courette resserrée entre la façade de la
villa et le petit pavillon délabré servant de logement au concierge
jardinier, courette qui aboutissait à un jardin en contre-bas de
plusieurs mètres, Médéric Boutorgne se désespérait.—Ça y est, se
disait-il, la Truphot a filé sur Paris.. Enfin il poussa une porte
ouvrant de plain-pied sur le pavé capricieux et moussu de la petite
cour, et il se trouva nez à nez avec la veuve..—Ah! le malheureux!
le malheureux! il a ses bottines, clama-t-elle, à sa vue, les bras
dressés, et ses mèches grises encore plus envolées qu’à l’ordinaire
devant le saugrenu que présentait, pour elle, l’équipage de Boutorgne
en ce moment. Celui-ci, en désarroi, considérait ses pieds, ses
escarpins à 12,50; même, il n’était pas loin de leur concéder un
air avantageux.—Mais oui, Amélie, répondait-il d’un air tendre, mes
bottines... qu’est-ce qu’elles ont donc?... La Truphot, appelait la
bonne.—Justine, vite, déchaussez-le; ah! le pauvre, c’est vrai, il ne
sait pas!... Et elle poussa le gendelettre sur une chaise pendant que
la femme de chambre s’acharnait après les boutons. Atterré, Médéric
Boutorgne se laissait faire, non sans mauvaise grâce car il n’était pas
très sûr de l’impeccabilité de ses chaussettes. Dieu fasse qu’un orteil
indiscipliné et malicieux ne se soit pas avisé de tenter une randonnée
au travers d’une des nombreuses reprises conditionnées par sa mère en
ses heures de loisir.—C’est sûrement une épreuve, pensait-il,... les
vieilles femmes ont souvent de ces idées baroques.. celle-ci avant
de m’épouser veut m’évaluer à sa manière... Mais déjà la Truphot
l’entraînait, le tirant par le bras au travers de l’escalier.—Surtout,
pas de bruit, mon petit, disait-elle, montez le plus doucement
possible... le moindre craquement ferait tout rater... Et elle poussa à
demi une porte feutrée d’une épaisse tenture...
Dans la pénombre de la pièce aux rideaux tirés, donnant sur le jardin,
Médéric Boutorgne aperçut un lit défait dont les draps en désordre
tordus comme des linges mouillés, traînaient sur le tapis, et, dans ce
lit, rougeoyait, congestionnée, la face barbue de brun d’un homme d’une
trentaine d’années, aux joues caves, aux yeux cerclés d’un croissant
violet, qui paraissait délirer en une fièvre violente car il agitait
les bras convulsivement et proférait des phrases sans suite.
—Ah! la sacrée chauve-souris, hurlait-il... la v’là qui vient sur
moi..., pan... Et la cuisinière qui fait bouillir son thé dans mon
orbite... tenez il sort par mes narines... pas besoin de filtre... j’ai
avalé les feuilles au passage... allez... y sucrez-vous... Mais...
Nom de Dieu... pourquoi a-t-on allumé une lampe à alcool sous mon
crâne... Et puis bon sang de bon sang... le soleil qui se décroche
maintenant... il va tomber sur nous... Ah! malheur comme nous allons
rôtir...—Sauvez-vous, vous autres... Oh là! là! c’qu’on grille...
Et le malheureux s’était retourné, la face dans l’oreiller, avec
des mousses roses aux lèvres, mordant la toile, et envoyant tout à
coup rouler les draps et les couvertures d’une détente de ses jambes
affolées. Dans la chambre allait et venait un individu embelli d’une
redingote oléagineuse de pion départemental, assez grand, à la membrure
épaisse, d’un extérieur de gratte-papier saumâtre, avantagé des palmes
académiques, qui, le haut-de-forme sur la tête, décrivait de grands
gestes avec les bras, imposait les mains sur la tête du patient,
marmottait des paroles extraordinaires tout en dessinant des signes
cabalistiques et en paraissant implorer des forces inconnues, des
divinités insoupçonnées...
—Les abascantes de l’investi sont visibles... le primissime Esprit est
là-dessus formel... Il faut décharmer le canterme et par le périapte
vaincre le Démiurge... Les Médioximes seuls pourront lui transmigrer
l’Euthymie... Que les Psychopompes qui prétendent induire son astral en
la transanimation, soient par moi, le Conjurateur, repoussés dans les
dix-neuf modes de l’Inétendu où ils rayonneront dans Séphiroth...
Il reprit haleine et se précipita sur la Truphot et Médéric Boutorgne
totalement médusé qu’il venait d’apercevoir:—Aidez-moi, cria-t-il,
il faut placer son lit dans l’axe magnétique de la terre ou sans
cela, il va se dissocier dans le Devenir... Ce qui voulait dire, sans
doute, que, sans cette précaution, le malheureux allait trépasser...
Maintenant la veuve et son compagnon s’arc-boutaient à la couche
ravagée...
—Pas comme cela, reprenait l’homme... l’axe magnétique de la terre est
dans la direction Nord-Sud... Comment, êtres inconsistants et sans
fluidité, n’avez-vous pas encore reçu ce primordial Savoir?... Et il
les chassa tous deux avec des gestes exorcisateurs pendant que, tout
seul, il s’agrippait aux matelas sur lesquels le fiévreux continuait à
trépider et à panteler sans arrêt...
Dans le corridor, Médéric Boutorgne était vert; il fallut que la
Truphot le menât dans la salle à manger et lui fit avaler coup sur coup
deux verres de raspail pour qu’il reconquît la salive et l’usage de
ses cinq sens. Alors, elle expliqua: le pauvre diable qu’il avait vu
dans le lit était un sculpteur, un ancien ami du temps de M. Truphot,
perdu de vue depuis cinq années environ. Le vendredi de la précédente
semaine, il y avait par conséquent neuf jours, un fiacre était venu
le déposer à sa porte, grelottant déjà la fièvre. Un camarade qui
l’accompagnait l’avait informée que, se sentant malade et désargenté,
le manieur de glaise avait demandé à être conduit chez elle, sachant
combien elle était bonne et assuré d’avance qu’elle ne le laisserait
point aller à l’hôpital. Elle avait déféré et fait conduire le malade
dans sa villa de Suresnes en déléguant pleins pouvoirs à une de ses
bonnes pour faire le nécessaire. Quand elle était arrivée, ce matin
même, elle le croyait hors d’affaire, car la servante n’avait point
écrit, mais il allait, au contraire, de mal en pis, ayant perdu toute
connaissance. Deux médecins requis s’étaient disputés à son chevet,
devant elle. L’un diagnostiquait la typhoïde et parlait de plonger le
malheureux dans des bains glacés, oui, dans des bains glacés, pour le
tuer sûrement; l’autre, un petit maigre, au teint bilieux, aux cheveux
roux, se portait garant qu’on se trouvait en présence d’une appendicite
de la meilleure qualité et qu’il fallait faire l’opération à chaud,
tout de suite, pour se concilier encore quelques chances de salut.
Comme ils commençaient déjà à se traiter d’imbéciles, elle les avait
mis d’accord en les jetant à la porte et mandé Morbus, le docteur ès
ésotérisme, qui seul pouvait le sauver, non pas avec de la vulgaire
thérapeutique mais avec des passes et des incantations.
Le gendelettre, en effet, ne devait pas l’ignorer, toutes les
maladies étaient de sales tours que vous jouaient les esprits qui se
ribotaient dans l’organisme conquis par eux comme de mauvais drôles
dans une maison cambriolée par surprise. Il suffisait de les chasser
à l’aide des pratiques d’occultisme, ou bien encore en se servant
d’une goétie appropriée et on s’en tirait toujours quand le médium
était assez puissant. Avec Morbus, il n’y avait rien à redouter; le
malin, Astaroth, Baphomet ou les autres n’étaient pas de taille à lui
résister. Dans quarante-huit heures le sculpteur serait debout, car
la radiation magnétique de Morbus était péremptoire. A son entrée
dans la villa, toutes les casseroles de la cuisine étaient entrées en
effervescence et s’étaient mises à s’entrechoquer rageusement. Il avait
fallu les arrimer avec des fils de fer pendant que le piano glapissait
en des lamentations prolongées, au milieu de la déroute des servantes.
Médéric Boutorgne, à l’audition de cette glose, se sentit sur le point
d’évacuer à nouveau son entendement. Eh bien! la vieille lui promettait
une jolie existence quand ils seraient mariés. N’importe, il n’avait
pas le choix. Il redemanda un troisième verre de raspail et, une minute
après, sous le regard de la veuve qui guettait son impression, il
approuva:
—Amélie avait eu raison de chasser les médicastres. Partout, la science
humaine fait éclater son impuissance. Seuls l’Invisible, l’Extra-Monde
sont secourables et délèguent, ici-bas, leurs pouvoirs aux initiés, aux
médiums, leurs Vicaires!
Enchantée, la Truphot, d’une bourrade amicale, le remettait sur pied...
A la bonne heure!
—Venez encore que je vous montre quelque chose. Avec moi, il faut
toujours s’attendre à l’imprévu.. Vous n’avez pas froid, n’est-ce pas?
Vous pouvez marcher encore un peu sur vos chaussettes?
Et, le faisant grimper devant elle jusqu’au second étage, elle
s’engagea dans un étroit couloir de service; puis posant le doigt sur
les lèvres pour lui recommander le silence, elle écarta une tapisserie
masquant à l’intérieur une porte dérobée, tout en collant sa main à
plat sur la bouche de Boutorgne pour étouffer d’avance un probable cri
d’étonnement.
Dans la chambre meublée de pichtpin et tendue de cretonne rose, dans
le lit de milieu, ce n’était plus un moribond qui s’agitait dans les
bonds d’agonie. Non, cette fois, c’était un couple, sans doute apaisé
par les préalables conflagrations épidermiques, qui dormait placidement
enlacé. Médéric Boutorgne roulait de stupéfaction en stupéfaction.
Un moment, il eut l’envie de mettre cette hallucination—car ce ne
pouvait être qu’un phantasme—sur le compte du raspail. Etait-ce
possible?—Parfaitement, répondit d’un plissement du front la Truphot
interrogée d’un cillement d’œil. Oui, il ne se trompait pas. La
comtesse de Fourcamadan dormait avec Sarigue, car le fils des croisés
ayant eu l’imprudence d’amener ce dernier dîner deux fois chez lui,
la comtesse, à la vue d’un amant si fatal, s’était mise à fermenter à
un tel point qu’il avait fallu l’écumer au couteau de chaleur comme
une pouliche de sang. Et, connaissant que rien n’était plus agréable
à la veuve que ces sortes d’aventures, les deux amants étaient venus
requérir l’hospitalité pendant un déplacement de l’époux. Présentement,
la femme du patricien se vautrait couchée en travers de la poitrine
osseuse de Sarigue. Replète et courtaude, sa tête aux cheveux
parcimonieux, aux petits yeux en virgule tapis dans un emmêlement de
frisettes en chèvre de Mongolie, exprimait, dans le sommeil, tout
l’infini des béatitudes. Ses joues de pâleur maladive, en paraffine
scrofuleuse, étaient ocellées de taches rouges, de petites plaques
d’herpès que l’excès du plaisir avait poussées au cramoisi véhément.
Depuis quelques mois, elle suivait un traitement de son cru pour guérir
son acné. Comme elle attribuait une vertu curative à la viande de veau,
chaque soir, au logis conjugal, elle ne manquait pas de s’en appliquer
sur le faciès une livre et demie pour le moins. Quelquefois, dans les
effusions nocturnes, il arrivait que le comte, pris de tendresse et
croyant accoler son épouse, embrassait l’escalope. Et ce n’était pas
le moindre sujet de leurs dissentissements. Mais ce jour-là ses joues
étaient libres de tout emplâtre charnu.
De nombreuses serviettes, roulées en tampon sur la table-toilette,
témoignaient du bon-vouloir de leur passion. Une odeur pointue, une
touffeur alcaline, l’odeur même des accouplements, traînassait parmi
la pièce. A la percevoir, les narines de la Truphot s’insurgèrent,
frémirent relevées, montrèrent en palpitant le rouge douteux de leurs
muqueuses où profitaient quelques poils gris. Ses yeux se fermèrent à
demi et elle fut obligée de s’appuyer d’une main à la cloison, comme si
elle allait défaillir, spasmée.
—Hein! mon petit, dit-elle, remise, en désignant du pouce ramené en
arrière la chambre de l’adultère et de l’index tendu la pièce où
se débattait le moribond, ici la Vie; là-bas, la Mort! l’éternelle
antithèse! et chez moi, dans la même minute... Est-ce assez décadence
et XVIII^e siècle?... On ne dira plus maintenant que je ne suis pas
une artiste, bien que je ne sois plus de l’école romane et que j’aie
répudié l’allure inspirée apte à vous faire sacrer telle par les
imbéciles...
Alors entraînant la veuve dans le jardin où l’effort désespéré de
quelques lilas atteints d’étysie avait abouti à de maigres thyrses dont
les folioles, flétries et dispersées par la brise tiède, tachaient la
terre d’un rose évanescent, sous un petit tilleul ceinturé d’une frange
sanglante de géraniums, Boutorgne, rechaussé, se mit en devoir de lui
placer son boniment. La tête penchée, en une pose d’amoureux élégiaque,
il flûta la chose d’une voix attendrie...
—Ah! si sa chère Amélie voulait! Comme on serait heureux... pas plus
tard, non, tout de suite... Quelle place on se taillerait à deux dans
la littérature! Déjà... elle pouvait se faire connaître dans la _Revue
héliothrope_... La signature Camille de Louveciennes deviendrait avec
un peu d’effort... une signature bientôt prépondérante parmi celles
de son sexe qui ont conquis leur public... Et puis son livre, _Eros
et Azraël_, qu’ils allaient écrire à deux, quel triomphal succès,
on en pouvait escompter déjà sans trop d’optimisme. Lui y mettrait
son sentiment du paganisme, sa passion, sa fougue, l’humour qui le
spécialisaient au _Napolitain_; elle sa conception originale de la vie,
son alacrité souveraine et sa facilité d’émotion...
Ils allaient perpétrer un chef-d’œuvre, certainement, le chef-d’œuvre
attendu des foules lasses enfin d’apaiser leur fringale dans le
restaurant à vingt-deux sous de l’esthétique contemporaine... La
Truphot l’avait pris au cou, nouant autour de son faux-col, dans un
bel élan d’enthousiasme, ses deux vieilles mains parcheminées que
boursouflaient les ficelles violâtres de ses veines engorgées...
—Ah! merci, Médéric, je n’attendais pas moins de votre noble cœur... On
a plaisir à vous aimer... Vous êtes reconnaissant au moins... Oui...
Oui... C’est entendu, mais allons faire de grandes choses... Si je
pouvais être Desbordes-Valmore ou qui sait? une George Sand tardive,
toi alors peut-être serais-tu Musset à ton tour, dis? On a vu des
choses plus inattendues, et entre nous il n’y aurait point de Pagello,
va... Et elle se mit à l’embrasser à pleine bouche en des baisers qui
rendaient un bruit d’ossements, mais dont l’horreur n’arriva point
cependant à tempérer le délire intime de Boutorgne, en lequel une voix
profonde clamait intérieurement: tu touches à la Fortune, ô favori des
dieux!
Cependant la vieille semblait ne pouvoir encore tenir en place. Elle
rajustait à grand renfort de tapes et de tractions sa jupe et son
corsage, à l’ordinaire pleins d’hostilité et de mésestime l’un pour
l’autre, qui ne pouvaient consentir à la stabilité, et dont la course
à travers les escaliers avait encore outrecuidé la répulsion chronique
qu’ils éprouvaient à se conjoindre. Et voilà qu’à nouveau elle tirait
Boutorgne derrière elle, en le tenant par le bout des doigts.—Venez...
j’ai quelque chose encore à vous montrer...
Parvenus ainsi à l’extrémité de l’allée principale qui ondoyait,
bordée par des tentatives de végétation avortée, ourlée de maigres
et impubères arbustes, tordus et recroquevillés, n’ayant pas cru
devoir mieux faire, évidemment, que de copier la convexité dorsale
de leur habituel éducateur, le père Saça, le _prosifère_ et la veuve
débouchèrent à quelques mètres d’une tonnelle faite d’un lattis de bois
peint en vert, adossée elle-même à une tente de toile bise. Et de cette
tonnelle, une envolée de rire frais et moqueur montait, emperlant le
silence de ce jardin râpé d’une ondée de notes cristallines...
—Savez-vous ce qui se passe là? disait la veuve. Eh bien, Modeste
Glaviot est en train de réussir ce que vous avez raté tout
simplement... petit maladroit... Ce soir Madame Honved sera sa
maîtresse... J’ai déjà préparé leur chambre à côté de celle de
Sarigue... Hein? les nuits de Suresnes, quand nous écrirons cela dans
mes mémoires!
Sans doute, les choses ne devaient pas aller aussi facilement que
le pensait la vieille car, tout à coup, des intonations cassantes,
remplaçant les rires, parvinrent jusqu’à elle et à son actuel gigolo.
Dans la tente de toile où ils s’étaient glissés à pas feutrés, le
couple savoura nettement ce tronçon de dialogue. Modeste Glaviot
grasseyait de sa voix molle et madame Honved lui donnait la réplique.
—Je vous assure que je suis un amant très discret, chère madame. Je
n’ai jamais aimé que vous! Avec moi ce serait la sécurité parfaite.
Lorsqu’on a le bonheur d’être remarqué par une femme du monde, la
discrétion, n’est-ce pas? devient une règle morale. Quand bien même,
sachez-le, toute la littérature affirmerait que vous êtes ma maîtresse;
par la plume, par la parole et par les actes, je mettrai la littérature
à la raison. J’irai même plus loin, quand bien même vous crieriez
partout que je suis votre amant, je vous démentirai sans trève ni
repos...
Et l’on entendit son poing qui heurtait le bois de la charmille en un
geste de matassin.
Un rire arpégé s’éleva.
—Eh bien! c’est entendu. Dès que ma nature pervertie m’enjoindra de
goûter à un nègre, vous pouvez être assuré que je vous choisirai la
veille, pour que la transition ne soit pas trop brusque...
La Truphot et Boutorgne virent alors madame Honved sortir, le torse
redressé, son érugineuse chevelure flambant dans un rais de soleil
comme une coulée d’or roux, la pointe de l’ombrelle dardée en une
défense répulsive vers Modeste Glaviot, contre la poitrine de
l’histrion pâle de colère qui renonça cependant à la poursuivre..
Une heure durant le pître avait mis en œuvre toute sa politique et
toute sa stratégie pour circonvenir la femme de l’auteur dramatique. Il
avait peint son amour avec les meilleurs vers de son répertoire, allant
même jusqu’à lui décerner, debout devant elle, deux ou trois de ses
plus déterminants _Merdiloques_. Il lui avait fait entrevoir que son
mari était fini, et que, jolie comme elle l’était, il ne lui fallait
pas s’attarder davantage avec un homme dont l’art était inacceptable.
Madame Honved l’avait laissé s’exténuer dans son discours, paraissant
même l’encourager par des silences ou des rires qu’il avait escomptés
favorablement; puis, selon qu’elle en avait coutume avec tous les
crétins qui l’assaillaient, elle l’avait finalement exécuté sans retour
possible. Maintenant, l’ombrelle rouge sur l’épaule, elle rejoignait la
maison d’une allure lente et placide.
La Truphot rageait à froid. Médéric Boutorgne, réhabilité par l’échec
de l’autre, se pavanait dans un sourire béat. Hé, hé! il n’y avait
pas que lui qui ratait Madame Honved. Mais comment diable, était elle
venue, seule, à Suresnes?
Ce que le gendelettre ignorait, c’était la machination de la vieille
pour obtenir ce résultat. Elle avait joué gros jeu, très gros jeu, dans
la certitude que Modeste Glaviot l’emporterait sans difficulté. Honved
s’étant trouvé dans la nécessité d’aller passer deux jours à Bruxelles
pour diriger la mise à la scène d’une de ses pièces, la Truphot, au
courant de la chose, avait fait expédier de cette ville à sa femme une
dépêche fausse—signée de lui Honved—et lui conseillant de se rendre
à Suresnes où elle était invitée et d’y attendre son retour. Le truc
devait bien se dévoiler tout seul, plus tard, mais cela n’aurait plus
la moindre importance puisque Madame Honved serait alors la maîtresse
de Glaviot et que le mari, à la rigueur, ne pouvait rien contre une
vieille femme. Certainement il crierait, mais il lui serait impossible
de se venger d’une façon efficace. Adresser une plainte au Parquet
pour faux? c’était faire éclater son cocuage et ce n’était du reste
pas dans les mœurs de l’auteur dramatique de se plaindre à la police.
Même s’il s’avisait de conter la chose dans Paris, on ne le croirait
pas. Pourquoi la Truphot lui aurait-elle joué des tours aussi noirs
puisqu’elle n’y avait en somme aucun intérêt visible, aucun mobile
discernable? Donc si quelques petits ennuis étaient présumables, ils ne
balanceraient pas sa joie d’avoir enfin détruit la quiétude de Honved
et d’avoir ourdi un collage de plus. Et puis n’était-elle pas belle
joueuse? Si la chose avait été exempte de tout aléa elle n’aurait point
éprouvé, en s’y risquant, la forte émotion de celui qui s’en remet à la
chance du soin de décider.
Installé maintenant dans un rocking d’osier, les jambes étendues,
Médéric Boutorgne tirait de larges bouffées d’un cigare bagué de rouge
prélevé dans la provision de la vieille et il promenait sur la villa,
le jardin, et tout ce qui l’entourait le sourire protecteur du Monsieur
qui en sera bientôt le propriétaire légitime. On devait dîner dans la
salle à manger ouvrant de plain-pied avec ses trois baies sur la petite
cour, d’où l’on découvrait le bois de Boulogne, les cubes blanchâtres,
le hérissement de la masse imprécise de Paris. Le jour agonisait, les
frondaisons du bois, la masse des taillis qui dentelaient l’horizon
par delà la Seine, se violaçaient, enlevés en crudités sombres par le
ciel frotté de cendre rose, des nuages mauves s’étiraient, indolents
et paresseux, ouatant l’ithyphallique tour Eiffel d’écharpes couleur
d’améthyste, et le soleil sombrait en une hémorrhagie d’or et de rubis,
pendant que la ferveur sereine du soir conquérait lentement les êtres
et les choses. Par la fenêtre de la chambre du typhique des bouffées
de paroles arrivaient.
—Que ton incorporel résiste à l’attirance du Super-Monde... Les
nitidités astrales ne doivent pas encore aspirer ton entéléchie... Que
l’influx de mon rayonnement diffuse dans ta dolence la luminosité du
pollen cosmique et curateur...
C’était Morbus qui continuait ses passes et ses exorcismes. La cloche
du dîner sonna comme il descendait enfin, très rouge, remettant en
hâte la redingote qu’il avait enlevée pour gigoter bien à l’aise. Il
ne pouvait pas rester, non, la Truphot lui faisait beaucoup d’honneur
en l’invitant, mais après ces séances, outre qu’il était exténué, il
devait se maintenir à jeun, sous peine de perdre son pouvoir de médium:
car l’émanation occulte qu’il hébergeait ne pouvait entrer en contact
avec de viles nourritures. Un autre jour, il se ferait un plaisir de
revenir. D’ailleurs on pouvait être sans inquiétude, le malade était
sauvé. Et il demanda seulement à la veuve si elle ne possédait pas, par
hasard, un bout de ruban violet, un cordonnet quelconque, car il avait
perdu là haut ses palmes académiques. Un mauvais tour, sans doute, de
quelque esprit plaisantin. La veuve donna un vieux ruban de corset,
et il partit, après avoir refait le nœud de sa rosette, en serrant
les mains de Boutorgne et de Modeste Glaviot qui, venant du jardin,
rapatriait à pas lents sa déconfiture.
On ne pouvait pas se mettre à table, car la comtesse et Sarigue ne
s’étaient pas encore fait paraître. Puis la cloche du dîner n’avait
pas ramené non plus Siemans qui était allé faire un tour durant
l’après-midi. Il sonna enfin, accompagné de Molaert lui-même, qu’il
amenait dîner, tous deux les bras encombrés d’articles d’escrime,
fleurets, masques, plastrons, gants à crispin, sandales. Ils avaient
même une boîte de pistolets de combat.
—Demain, dès la première heure, dit Siemans à Boutorgne, nous allons
faire des armes; il faut que Molaert s’entraîne dur et puis quand
il sera sûr de son coup, il giflera en plein café le bonhomme de la
Gougnol qui est cause de tout; alors celui-ci sera bien forcé de
marcher.
Ce dont il ne se vanta point, c’était d’une scène affreuse dont ils
avaient été victimes près des cafés du pont. Ils s’étaient heurtés
subitement à la femme de Molaert qui avait dû, pour ne pas périr
de faim, utiliser sa maternité en se plaçant comme nourrice dans
une famille bourgeoise. A la vue de son mari elle avait laissé là
l’enfantelet qu’elle poussait dans une petite voiture et s’était
jetée les ongles en avant à la face du Belge. Tout en prenant les
consommateurs des terrasses à témoins, elle l’avait traité de sale
entretenu, de marlou, etc.
—Si ce n’est pas une indignité, hurlait-elle, moi qui suis d’une bonne
famille, dont le père est commandant de la garde civique à Molenbeck,
je suis obligée de vendre mon lait, pendant que ce cochon, mon mari,
vit aux crochets d’une gaupe...
Les deux hommes avaient dû fuir sous une averse de huées et devant
l’approche des torgnoles, car la foule avait pris parti pour la femme.
Siemans et Molaert en étaient blêmes encore.
Comme le couple Sarigue ne descendait toujours pas, la Truphot monta
frapper à leur porte en les traitant de paresseux. Au bout d’un quart
d’heure, on les vit venir, les yeux battus, les joues vernissées par
la salive et les succions d’amour, mais très dignes l’un et l’autre.
Alors une scène inénarrable eut lieu. A leur vue, la veuve entra
en ébullition; une flambée de pourpre irradia sa face parcheminée,
cependant que des frissons secouaient son buste maigre. La tête
penchée en avant, elle avançait et dérobait le cou, cherchant sans
doute à ramener du fond de sa gorge une salive que l’émotion avait
fait disparaître. Et tout à coup, elle se précipita, se rua sur eux,
les flairant, les frôlant avec des délices visibles, leur prenant les
mains, les approchant pour les réunir, après avoir dessiné dans l’air
un geste qui commandait le silence. Alors, debout devant eux elle
se mit à détailler d’une voix volubile quoique chevrotante tous les
défauts du comte de Fourcamadan. Leur sort l’attendrissait, elle, qui
voulait voir tout le monde heureux; elle qui ne pouvait souffrir, près
de soi, le marasme sentimental des gens ayant mal convolé. Et son émoi
était tel que ses phrases s’entrecoupaient d’une abondante larmitation.
Oui, le mari était joueur, coureur et quelque peu aigrefin. Par
surcroît, il avait des maîtresses, toutes les souillons des petits
théâtres montmartrois qu’il entretenait avec l’argent soutiré à sa
belle-mère. Certes, la comtesse qui était jeune ne pouvait consentir à
lier pour toujours sa vie à celle d’un si triste monsieur. Par miracle,
elle avait rencontré Sarigue, un cœur généreux et chevaleresque qui
avait beaucoup souffert, mais que le malheur avait ennobli. Dignes, ils
étaient l’un de l’autre. Et, elle, la Truphot, aurait la consolation
d’avoir coopéré à réparer une monstrueuse iniquité du sort, de leur
avoir donné le bonheur. Oui, leur mère leur avait octroyé la vie sans
savoir; elle les gratifiait du bonheur, ce qui était bien davantage...
Désormais, s’ils n’étaient point des ingrats, ils n’oublieraient pas
sa maison...
Elle fit une pause, pendant laquelle elle étancha son ruissellement,
puis brusquement questionna:
—Voulez vous être fiancés par moi? Voulez-vous, devant nous tous,
prendre l’engagement définitif d’être l’un à l’autre jusqu’à la mort,
en attendant que j’aide de tout mon pouvoir au divorce que nous sommes
assurés d’obtenir?...
La comtesse et Andoche Sarigue, enchantés de leur essai préalable, se
regardèrent. _L’oariste_ entre ces deux futurs époux fut très court. Un
sourire marqua la bonne opinion qu’ils avaient l’un de l’autre et la
haute estime en laquelle ils tenaient leur savoir et leur entraînement
réciproques. Spontanément, lui, d’une voix chaude, et elle, la fiancée,
d’une voix timide, répondirent oui.
La paranymphe, alors, se dressa sur les pointes, se recueillit un
moment et fit sur leur tête circuler ses bras osseux, en un geste
de bénédiction digne de l’antique. Puis elle leur donna la double
accolade, durant que Boutorgne, Siemans, Modeste Glaviot et Molaert
venaient, à tour de rôle, féliciter les deux amants, que la Truphot
avait promis l’un à l’autre avec non moins de dignité que son mari
pouvait en avoir mis jadis à distribuer l’hyménée légal.
En ce moment, Justine, la bonne, dépêchée près du malade revint dire
qu’il était très tranquille, apaisé désormais, les paupières closes
et les doigts roulant les draps de son lit, d’un geste machinal et
continuel.
Le dîner auquel Madame Honved, qui préparait son départ, n’assista
pas, fut morne bien qu’un peloton de bouteilles de crus notoires
constituassent un abreuvoir stimulant. Siemans, seul, était à nouveau
placé devant sa fiole de lait cacheté, car il ne buvait que du lait
pour ne pas abîmer son teint ni la roseur de ses branchies. La veuve et
Modeste Glaviot paraissaient maintenant accablés. Aussi, dans l’espoir
d’écarter l’idée qui pourrait leur venir à l’un et à l’autre d’atténuer
l’amertume de leurs pensées en s’appariant et en couchant ensemble,
Boutorgne déclencha une faconde inaccoutumée. Il donna la réplique
à la comtesse de Fourcamadan que ses dislocations passionnelles
avaient mise en veine, à l’encontre de Sarigue, et qui citait des
calembours de son mari,—la seule chose qu’elle regretterait de lui,
affirmait-elle. Tous deux réhabilitaient le vaudeville que l’Odéon, du
reste, venait de rénover. Mais ils tombèrent d’accord pour honnir le
drame ibsénien. La comtesse énonça qu’elle n’avait jamais pu supporter
la pièce de Bjornston, où «je vous le demande un peu, sept jeunes
femmes viennent affirmer à la queue leu leu qu’elles ont perdu la foi»
et le gendelettre lui donna raison. Il voua «le génie fuligineux du
Nord» à la réprobation des artistes et des gens de goût. Puis tous
deux, par ricochet, se mirent à esquinter Verlaine et à exalter Rostand
et Alfred Capus, deux talents bien français au moins ceux-là, et qui
avaient réalisé ce tour de force de conquérir le public, de lui nouer
les entrailles d’une émotion de bon aloi, en répudiant la langue
française et tout esprit inventif. Boutorgne, aussi, avait trouvé un
solécisme dans Baudelaire et un autre dans Mallarmé. Glorioleux il les
signala. L’auteur des _Fleurs du mal_ avait écrit dans sa préface:
«Quoi qu’il ne _pousse_ ni grands gestes ni grands cris.» Mallarmé dans
les _Fenêtres_ parlait «d’azur bleu». Molaert fut, lui aussi, très
verbeux. Il expliqua que le sort l’ayant uni à une femme sans culture,
à un être fruste, à un «tas quasi informe de vile matière», qui ne
comprenait point l’ascèse des pures intelligences vers les sublimités
mystiques, il avait dû s’en séparer. La Providence, alors, l’avait
fait entrer en conjonction avec Madame Gougnol, un noble esprit, qu’il
avait ramené à Dieu, après lui avoir ouvert les yeux sur les splendeurs
chrétiennes.
Tous les deux désormais voulaient vivre d’une existence liliale, dans
la contemplation sereine des mystères catholiques, purifiant, rédimant
leurs corps souillés, par la flamme ravageante et délicieuse que
coulerait en leur être la continuelle lecture, la patiente méditation
des textes inspirés. Certes, leurs corps étaient toujours peccables;
ils n’étaient point arrivés à conquérir d’un coup l’abstraction des
basses attirances, mais avant peu, ils n’auraient plus d’autre contact
que les effusions purement spirituelles. Déjà, Madame Gougnol avait
chassé la volupté des rapprochements sexuels: elle n’éprouvait plus
d’autre joie que d’apaiser son ami encore tenaillé, lui, par l’esprit
du mal et les affres de la concupiscence charnelle. Si l’un d’entre eux
avait pu sortir ainsi du cycle scélérat où le Malin tient l’humanité
prisonnière, c’était une preuve manifeste que Dieu veillait et leur
avait conféré la Grâce. Sa guérison à lui n’était qu’une affaire
de temps, et ils entreraient sûrement dans la gloire sereine des
prédestinés. Ce ne serait plus alors que l’embrassement de deux esprits
victorieux, le coït immarcescible des âmes.... Et il citait Ruysbroëke
l’admirable, évoquait sainte Thérèse, Marie d’Agréda, saint Alphonse de
Liguori, Angèle de Foligno. Mais, comme il finissait d’élucider son
ichtyomorphie à l’aide de saint Thomas d’Aquin, la femme de chambre
survint, terrifiée.
—Madame! madame! il est mort! cria-t-elle, effondrée tout à coup sur
une chaise, dans une crise nerveuse, pendant que des pleurs convulsifs
glougloutaient sur sa grosse face ridée. On courut voir. En effet, le
pauvre diable de typhique était trépassé, et, maintenant, la bouche
crispée, ses paupières ouvertes montrant la sclérotique jaunâtre des
yeux révulsés, il s’agrippait aux draps qu’avait roulés en boudins,
pendant une heure, son tic acharné de moribond.
Cela jeta un froid. Modeste Glaviot, Sarigue et la comtesse parlaient
de s’en aller et complotaient même leur départ à l’anglaise, d’autant
plus que l’endroit était contaminé et que le coli-bacille devait
pérégriner bien à l’aise dans cette maison sans antisepsie. Cependant
la Truphot fut à la hauteur des circonstances. Elle exigea qu’on la
laissât seule après qu’on eût apporté deux bougies, le rameau de buis
et le grand crucifix de sa chambre. Alors, elle tomba à genoux et
pria longuement, puis quand elle se fut relevée, sanglotante et toute
émérillonnée par les larmes, elle manda Siemans et lui enjoignit de
courir à l’église, de s’adresser à l’abbé Pétrevent, son confesseur,
de le prier de venir et de lui rapporter de l’eau bénite. Elle voulait
que le défunt reçût le sacrement pour n’avoir rien à se reprocher. Car
Dieu est une Entité très formaliste, il exige que les nouveau-nés, pour
être rachetés, soient saupoudrés de sel et traités telle une entrecôte,
et il n’accueille les morts, dans les dortoirs de l’au-delà, que si
ces derniers ont été préalablement assaisonnés d’huile et accommodés
ainsi qu’une escarole. Mais Siemans préféra charger Boutorgne de la
commission, dans la crainte de rencontrer la femme de Molaert qui avait
déclaré «qu’elle saurait bien les retrouver», lorsqu’ils galopaient
tous les deux. Justement, comme le _prosifère_ ouvrait la porte, une
femme exagérément mamelue, coiffée d’un bonnet tuyauté auquel pendait
un grand ruban outre-mer, en tablier blanc à poches que gonflait
l’hypertrophie de deux énormes mouchoirs ayant dû servir dans la
journée à torcher l’enfançon, surgit à l’improviste et irrupta dans la
maison. Elle vociférait avec un fort accent belge.—Où est-il ce sale
maq.... cette ordure qui m’a jetée dehors pour se faire entretenir par
une guenuche... Je veux l’étrangler... _sayes-tu_... Il fallut que la
Truphot, dont la maigre natte grise s’était dénouée dans son émotion et
coulait derrière son dos, à peine plus grosse qu’un lacet de soulier,
lui expliquât qu’il y avait un mort dans la maison, lui promît de
s’occuper d’elle et lui donnât vingt francs pour qu’elle consentît à
s’expédier dans les lointains.
Toute la maisonnée finit par se réfugier dans le salon, après avoir
décidé que les deux bonnes passeraient la nuit près du mort et le
veilleraient à tour de rôle. La cuisinière devait leur préparer du
café véhément; de plus une demi-bouteille de rhum Saint-James et un
paquet de cigarettes leur seraient attribués, car les bonnes, chez
Madame Truphot, qui n’était pas une bourgeoise selon qu’elle aimait à
le déclarer souvent, avaient le loisir de fumer le pétun comme leur
maîtresse après chacun de ses repas. Mais elles furent en partie
exonérées de cette corvée. Au chevet du décédé elles trouvèrent Madame
Honved qui veillait silencieuse. Malgré tout son désir de quitter
cette sentine, elle n’avait pas cru devoir se dérober devant cet
hommage à la douleur humaine et à la majesté de la mort.
Le salon, qui attenait à la salle à manger et ouvrait aussi sur le
jardin, était, comme toutes les autres pièces, meublé de vieilleries
et de rogatons d’un bric-à-brac sans discernement. Des guéridons Louis
XVI, pieds-bots et vermiculés, faisaient face à des consoles Louis
Philippe, d’un acajou semé de dartres; des fauteuils pompadour en faux
aubusson alignaient leurs marquises en casaquins, que les mouches
et les mites avaient variolées; un canapé hargneux s’embossait dans
un angle pour mieux travailler la croupe du visiteur de ses pointes
sournoises dissimulées sous une soie enduite de tous les sédiments
humains. Une vieille tapisserie, acquise pour cinq louis à l’Hôtel des
Ventes, devant laquelle, sans doute, des générations et des générations
de hobereaux et de bourgeois avaient flatulé et mis à jour, à la fin
des repas, toute l’imbécillité congénitale dont ils étaient détenteurs,
pendait lamentable, et évacuait sa _scène flamande_, par la multitude
polychrome de ses ficelles désagrégées. Puis c’était un invraisemblable
fouillis d’abat-jour en dentelles huileuses, de lampes dignes de la
préhistoire, un chaos de terres cuites atteintes de maladies de peau,
dont la plastique avait succombé dans les successifs déménagements, qui
se poussaient partout, haut-dressées sur des selles. Et derrière tout
cela, les chiens de Madame Truphot, Moka, Sapho, Spot et Nénette, qui
couchaient dans la pièce, circulaient hypocritement, flairant le pied
des meubles et levant la patte sur les étoffes suppurentes et dans les
coins d’ombre propice.
On avait fait apporter des liqueurs et des cigares. Ce n’était pas
une raison parce qu’il y avait un mort dans la villa pour faire chacun
une mine qui ne le ressusciterait pas, bien sûr. D’ailleurs, après une
pareille émotion il fallait du montant, un peu d’alcool et le cordial
d’un papotage en commun. Quand la camarde a passé quelque part, les
hommes éprouvent à l’ordinaire un besoin de se rassembler comme pour
mieux se défendre contre l’ennemi commun. Il leur semble qu’ainsi
réunis et surtout en disant des choses profitables sur son compte,
la Mort hésitera de longtemps à choisir l’un d’entre eux. Pourquoi
viendrait-elle les prendre puisque—affirment-ils—ils ne la craignent
pas, au contraire? Ce serait pour elle une piètre victoire d’emporter
une victime que la chose comblerait de joie. En lui décernant des
aménités, ils espèrent confusément la désarmer, car l’infatigable
Raccrocheuse ne peut vraiment pas, sans indiscrétion, se montrer
démunie de toute urbanité avec des êtres qui ont d’elle une opinion si
favorable. Le premier, Molaert, qui avait ouvert dans Paris un cours
spécial où il enseignait à quelques grandes bourgeoises et à cinq ou
six femmes de hauts fonctionnaires de la République le symbolisme des
gestes du prêtre à l’autel, le premier, Molaert fut en mesure d’obéir
à ce sentiment. Il parla d’un ton de voix cafard, qui avérait de façon
formelle qu’il avait dû passer le meilleur de sa jeunesse à surveiller
la blennorrhagie des cierges dans quelque sacristie du Brabant, ou à se
faire épouser dans les jésuitières par les professeurs de chattemites
du pays marollien. La mort, dit-il, est la récompense du croyant,
l’acte le plus probant, par lequel Dieu manifeste sa bonté. Tout a été
dit sur elle par les pères de l’Église et il serait ridicule de vouloir
y ajouter. Cependant son caractère n’est réellement compris que
dans les couvents et les cloîtres où on la salue comme la glorieuse,
la sublime Salvatrice qui libère la créature de ce monde effroyable
et la précipite dans le giron de Dieu. Dans la vie laïque, dans la
Société ouverte, même parmi les plus pieux, elle est encore honnie
et redoutée parce qu’elle tranche les vaines attaches qui unissent
les êtres entre eux. Lui, Molaert, ne craignait pas la mort, non; il
la désirait même comme une récompense à lui dévolue pour avoir vécu
dans la règle parfaite de Jésus. Il ne désirait qu’une chose: qu’elle
attendît quelques mois encore, afin qu’il pût briser tout à fait la
vile enveloppe de sa corporalité, qu’il pût se maintenir dans la pure
extase spirituelle du chrétien, n’escomptant plus d’autre joie que le
commerce perpétuel avec son Créateur. Oui, dans peu de temps il aurait
éliminé pour toujours la basse sensualité que le limon de son origine
avait fait perdurer jusque-là en lui... Cependant, il s’angoissait à
la pensée que le malheureux défunt avait pu mourir en état de péché
mortel... Ces sculpteurs, cela vit toujours avec d’affreux modèles;
cela n’a pas de mœurs et ils ne connaissent Jésus que pour en faire de
honteuses reproductions en plagiant l’académie des individus les plus
déplorables. Au moyen-âge, au moins, la mort subite ou sans confesseur
n’impliquait pas forcément la perte du salut, puisque tout le monde
se confessait, communiait à peu près chaque matin et que les prêtres
veillaient jalousement sur leur troupeau. Ce qu’on pouvait risquer de
pire, c’était le purgatoire, tandis qu’en l’heure présente où l’Église
se trouvait honnie pour vouloir, quand même, dans son abnégation
admirable, sauver les hommes malgré eux; quand elle succombait sous
les coups des Dioclétiens de sous-préfectures, la porte du paradis ne
devait pas s’ouvrir souvent... Ah! non! C’était à frémir...
—J’étais athée à vingt ans, mais depuis que le bonheur m’a visité, je
ne suis pas loin de croire, dit Médéric Boutorgne, en coulant vers
la Truphot un regard mouillé. Je n’adopte pas tout entier certes, le
_credo_ de Monsieur Molaert, poursuivit-il après un léger arrêt et
en cédant au besoin de faire un calembour avec un mot de Renan qu’il
n’avait pu comprendre, pour moi, Dieu n’est pas, il se fait... comme le
camembert et le livarot.....
Et il s’esclaffa, se laissant tomber sur une chaise, les paumes battant
les rotules, rendu hilare jusqu’aux larmes par son propre esprit.
La veuve fronçait le sourcil.—Voyons, il ne serait jamais sérieux, même
dans les minutes les plus graves. Elle n’aimait pas qu’on plaisantât
sur un sujet aussi élevé.
Modeste Glaviot, debout, une main passée dans l’entournure du gilet,
s’affirma panthéiste et déterministe en même temps.
—Dieu est dans tout: dans moi, dans vous, dans Madame Truphot, dans la
terre du jardin, dans l’air du ciel et jusque dans l’âme de Nénette
qui dort, là-bas, en jappant dans un rêve. Oui, il était partisan
d’un panthéïsme sans dualité, assez voisin du matérialisme, en
somme, affirmait-il, mais qui avait conservé quand même un brin de
spiritualisme, le rien de sentiment sans lequel on ne peut point vivre.
Pour lui, la Conscience et la Force primordiales qui avaient ordonnancé
l’Univers, s’étaient absorbées, résorbées dans leur œuvre. Attenter à
quoi que ce soit qui existât, c’était faire souffrir cette Conscience,
cette Déité si on voulait la nommer ainsi.
Donc, si Dieu était dans tout et si tout était en Dieu, on ne mourait
pas. La formule actuelle de la personnalité s’effaçait pour faire
place à une autre formule aussitôt suscitée après la disparition de
la première. Ainsi quand je récite, ajoutait il, quand je dis mon
œuvre, j’emploie, tour à tour, ces deux forces universelles qui sont la
Pensée et le Verbe; j’utilise ces forces qui m’ont élaboré, moi, pour
me déterminer ainsi, selon leur vouloir préconçu, et sans que j’aie
la possibilité de me déterminer autrement. Je ne suis pas libre, en
effet, de n’être point poète et d’agir dans un sens différent. Si je
viens à disparaître, je ne meurs donc pas pour cela; je cesse d’user du
monde dans le sens et le mode où vous m’avez constaté, voilà tout, mais
le monde, l’œuvre universelle continuera à user de moi. Plongé dans
l’immense creuset où se retrempent les Apparences et où bouillonnent
les Causes, j’y puiserai une nouvelle Forme sous laquelle, derechef,
je serai convoqué. Mais je devrai, encore et toujours, œuvrer pour la
Pensée et pour le Verbe, puisque je fais partie du lot de créatures
que ces deux Forces ont choisies et modelées pour arriver à leur but
terminal, pour accomplir leur fin, ici-bas...
Ce n’était pas très clair, cependant toute l’assemblée approuvait de la
tête.
—Il ne m’appartient pas de m’effacer, non... acheva-t-il, en envoyant
sa main en l’air, comme pour marquer la grandeur en même temps que
l’effrayante fatalité d’un pareil destin.
Sarigue, qui devait opiner à son tour, s’exhiba sentimental quoique
païen. La Mort, pour lui également, n’existait pas puisqu’un seul
baiser suffisait à donner la Vie. Il n’y avait que l’agonie de
douloureuse et l’agonie c’était de ne point être aimé. D’ailleurs, il
regrettait l’Olympe favorable aux amours, les dieux du passé, bons
enfants, en somme, que les franches lippées passionnelles mettaient
en joie, les dieux de l’Hellas et de la latinité qui versaient dans
les querelles du traversin, les chichis de l’adultère, les potins de
l’alcove ou du privé, tout comme les hommes... Dans ces temps bénis, on
honorait les amants; on les glorifiait en public; on leur permettait
même de s’égorgiller un peu. La passion ne déférait à aucun code, ne
s’endiguait d’aucune mesure. Le philosophe, sur l’Agora obstrué de
foule, pouvait recouvrir de son manteau deux jeunes êtres accouplés, de
sexe différent ou identique, sans encourir, de la part de l’Héliaste,
le reproche de complicité immorale. Hier, même, il avait lu une fort
jolie chose, qui résumait de façon parfaite l’antiquité amoureuse. Et
il cita sa lecture: Dans la sylve profonde de Délos clamant les gloires
de l’Été, souvent le promeneur, qui errait en se récitant les vers
de Moschus ou de Bion, croyait entendre le pivert frapper plusieurs
fois de son bec acéré l’écorce des bouleaux argentés. Erreur! C’était
l’œgipan qui, avant d’étreindre l’hamadryade, sur le tronc des chênes,
essayait sa jeune vigueur...
Il recula son siège au milieu d’un murmure flatteur et la comtesse
de Fourcamadan, délirante à la pensée de posséder un tel amant, le
ceintura de ses bras et culbuta sa tête sur son épaule en lui faisant
embrasser tout ce qu’un érésipèle antérieur avait bien voulu lui
laisser de cheveux.
La Truphot, ensuite, notifia qu’elle était chrétienne et spirite. A
son avis, l’Esprit, décortiqué par la mort de son enveloppe matérielle,
ne pouvait pas consentir à s’éloigner, immédiatement, des lieux et
des êtres qui lui avaient été chers. Les vérités de l’occultisme
s’appuyaient sur le péremptoire des vérités catholiques, pour former
le Tout du Surnaturel. Morbus, en somme, ne faisait qu’apporter des
réalités tangibles aux déductions des théologiens. Le Pape était mal
inspiré qui refusait d’enregistrer le miracle des tables tournantes. Il
y avait là une preuve manifeste de l’existence de Dieu et de la Sainte
Famille, une preuve équivalente au miracle de Lourdes, puisque c’était
une manifestation incontestable de l’Au-Delà. Dieu, qui voulait que les
sceptiques fussent confondus, ne s’opposait pas à ce que _l’Astral_ du
trépassé continuât à séjourner encore quelque peu ici-bas et répondît
à l’appel des initiés... Tout à coup elle se frappa le front d’une
main inspirée. Ah! elle avait une idée. Pourquoi ne profiterait-on pas
de la circonstance qui n’était point susceptible de se renouveler;
oui, pourquoi n’évoquerait-on pas, de suite, l’âme à peine envolée du
sculpteur, qui certes, devait rôder dans les environs?
Siemans, muet jusque-là, arriva à la rescousse. Il déclara qu’il
possédait une médaille bénite, une médaille sanctifiée par Monseigneur
Potron, lui-même, au triduum des missionnaires, une pièce au profil de
la vierge. Si l’on venait à la jeter sur un guéridon en giration, comme
il l’avait vu faire chez un ami, le dit guéridon se démenait, ruait,
se cabrait aussitôt en un cake-walk désordonné, pour se débarrasser de
l’effigie bénéfique qui horrifiait le Malin, lorsque celui-ci habitait
sournoisement l’acajou ou le poirier noirci du meuble. C’était un
moyen infaillible pour se rendre compte si l’on se trouvait ou non
confronté avec une âme bienheureuse. Il confia aussi, qu’à l’exemple
de l’assistance, la Mort ne lui faisait pas peur. Il l’accueillerait
en brave, en honnête homme qui n’a rien à se reprocher. Il voulait
seulement un grand nombre de cierges et beaucoup de chants à son
enterrement, car la pompe chrétienne était ce qu’il y avait de plus
beau sur la terre et il aimait follement la musique. Dans quelques
années—il avait le temps encore—il commencerait à mettre de l’argent de
côté afin de réaliser un projet caressé. Il voulait doter sa paroisse
_du brassard gratuit_ pour les premiers communiants pauvres. Un capital
d’au moins vingt mille francs était nécessaire pour cette œuvre. Mais
pour en revenir à son trépas, il désirait être enterré au Cimetière
Montmartre, une nécropole bien famée, où il y avait beaucoup de grands
hommes, et où l’on ne rencontrait que des morts _qui se respectent_.
Il aurait bien aimé dormir près du général en bronze couché dans son
manteau, près du général Godefroy Cavaignac qui se tenait dans la
grande allée, à gauche, mais toutes les places étaient prises à ses
côtés. Il avait toujours rêvé, comme monument funéraire, d’une dalle
de granit gris cendré entourée de pensées et de myosotis au printemps,
d’un petit portique grec en ruines où deux déesses éplorées, en drapé
phrygien, soutiendraient un médaillon offert par ses amis, avec son
prénom seul et cette simple inscription: _A Adolphe, tous ceux qui
l’ont aimé_.
La Truphot menaça d’être emportée, derechef, par un Niagara lacrymal;
elle se tamponna les yeux en gloussant, et cette manifestation
d’attachement ravagea Médéric Boutorgne qui croyait désormais posséder
victorieusement son esprit. Depuis une heure, il cherchait le moyen
de mettre tout le monde dehors pour passer la nuit seul avec elle, ce
qui parachèverait sa conquête. Mais son indigente imagination n’avait
suscité nul expédient. La vieille que l’évocation funèbre de son amant
avait remuée et reportait au mort, larmitait et se lamentait par
saccades.
—C’est mon bon cœur qui m’a valu cela encore... On a beau dire, c’est
trop stupide à la fin d’être pitoyable... Me voilà maintenant avec un
mort sur les bras... Un cadavre qu’il va falloir faire enterrer.
Le prosifère dut la consoler pendant que Siemans montait quérir sa
médaille et que l’on préparait la table.
—Il ne sert à rien de vous désoler, Amélie, lui disait-il. Ne
sommes-nous pas là pour vous assister. Grâce à vous, la science
psychique va faire un pas décisif. Cette mort aura donc eu, en somme,
un côté profitable.
Les lampes baissées, on avait fait place nette autour de la table,
pour qu’elle ne fût pas gênée dans les cabrioles et l’épilepsie que
Modeste Glaviot transmué en médium allait lui conférer. La veuve,
elle-même, avait désigné l’histrion en se portant garant de sa fluidité
et de son ésotérisme. Molaert, avec une moue d’improbation, s’était
fait disparaître. Il répugnait à l’occultisme qui, ainsi qu’il l’avait
confié à Sarigue, lui apparaissait «comme les sentines, le goguenot
de l’au-delà.» L’horloge de l’église proche égouttait lentement la
dixième heure et, par delà les fenêtres ouvertes, les beuglements des
pochards attardés et les sifflets des trains excoriaient le silence
nocturne. Les lumières qui illuminaient les vitres, dans les maisons
voisines, s’éteignaient une à une. C’était le moment où, ensuite de
la bâfrerie du dimanche, les bourgeois se préparaient à barater leur
épouse ou leur concubine, afin de parachever la liesse hebdomadaire.
Justine avait tiré sur leurs tringles les anneaux grinçants des vieux
rideaux de brocard encuirassés à la base par la poussière et le pissat
des chiens. Tous étaient assis, encerclant le guéridon d’un pourtour
de mines graves et solennelles. La comtesse poussait de petits cris
effarés devant l’imminence des esprits d’outre-monde, et la Truphot
avait reconquis un visage attentif et sapient de vieille sorcière, qui
se pourlèche devant un sabbat attendu. Déjà ils s’étaient rapprochés,
les paumes maintenant à plat sur le bord du guéridon et les yeux fixés
au centre, avec, au fond d’eux-mêmes, comme venait de le commander
Modeste Glaviot, «_l’énergique vouloir que la table tournât_.»
Mais, subitement, tous tressautèrent, et restèrent les mains
suspendues, immobiles, et pleins d’une indicible terreur. Un à un et à
intervalles réguliers des coups résonnaient dans la cloison. C’était
distinct et net, précis et métallique. Aucun d’eux ne douta que ce fût
l’esprit du mort qui, plein de déférence, manifestait son bon vouloir
à sa façon, avant de venir se domicilier dans la table. Cet imprévu
déroutant, qui n’avait pas été consigné au programme, les glaçait.
Modeste Glaviot eut un redressement de son front penché qui signifiait
nettement: _hein, vous voyez_! Mais Sarigue, compatriote d’Apulée, ne
put se tenir d’aller le premier enregistrer le miracle. Il se leva
et dans l’autre pièce constata la présence de Molaert qui, armé d’un
fleuret, la figure zébrée de rides coléreuses, tirait au mur entre
deux lampes placées par lui sur un meuble.—Coupé-dégagé; je lie en
sixte... et je me fends... proférait-il, rageur... Et il boutonnait la
cloison...
—Ah! fichtre, vous nous avez fait peur avec votre escrime, dit Sarigue,
au moment même où Madame Honved, dont la valise attendait dans le
corridor, survenait à la porte du salon, pour prendre sèchement congé
de la veuve. Juste en cette minute, deux coups de sonnette, un spondée:
deux appels longs et impératifs, retentirent à la porte d’entrée. La
Truphot s’était dressée toute pâle sous la couperose ordinaire de
son faciès, et le père Saça, le jardinier-concierge, accourait, en
trottinant, prendre des ordres, son dos circonflexe sautillant dans le
noir de la cour. Une inquiétude poignait la veuve. Si c’était le mari?
Après une seconde d’indécision, elle se décida pourtant à accompagner
le vieil homme pour parlementer à travers la porte et n’ouvrir qu’à bon
escient. Les spondées et les dactyles de la sonnette avaient repris
et, maintenant, c’était un carillon endiablé qui menaçait de ne point
s’apaiser et déchaînait l’émoi de tous les chiens d’alentour. Seuls,
ceux de la vieille, en bonne chiennerie scabreuse, s’étaient tapis sous
les meubles pour y cacher leurs affres et y évacuer les liquides de
l’effroi. Dans le salon, Médéric Boutorgne, le couple Sarigue, Siemans,
qui venait de redescendre avec sa médaille, et Modeste Glaviot, la
main en l’air, encore dans l’attitude injonctive propre à commander la
sarabande du meuble possédé, se frottaient les uns contre les autres,
travaillés eux aussi d’un malaise inexplicable. Enfin la veuve, accotée
à l’huis, s’était mise à faire jouer le petit judas encastré dans le
panneau et elle interrogeait.
—Qui est là, à pareille heure?
—Moi, Jacques Roumachol, que vous connaissez bien, Madame Truphot.
Ouvrez-moi vite; je viens pour une affaire importante et j’avais peur
que vous ne fussiez déjà couchée.
La vieille, en effet, connaissait ce Roumachol, un peintre qui avait
dîné quelquefois chez elle, il y avait déjà plusieurs années, mais elle
restait inquiète quand même, ne se hâtant pas de faire jouer la serrure.
—Êtes-vous seul, bien seul? ajouta-t-elle.
Un rire s’éleva derrière la lourde porte.
—Non, mais croyez-vous que je suis accompagné d’un escadron de
cavalerie, comme le _Petit-Père_ ou le Schah de Perse en vadrouille.
La vieille, rassurée par cette gouaille d’atelier, se décidait enfin
à ouvrir. Elle tournait elle-même la clef. Alors, on vit une chose
inattendue. Le père Saça fut soudain enlevé de terre comme s’il avait
servi de projectile à quelque invisible catapulte, et son corps, qui
se ployait aux reins, tournoya ainsi qu’un gigantesque _boomerang_,
vira tel un de ces énormes morceaux de bois convexe qui servent aux
aborigènes de l’Australie à chasser le Kanguroo. Il vint s’abattre avec
un bruit crissant de feuillages écrasés au beau milieu d’une touffe de
lilas, où il se mit à geindre éperdument.
—C’est lui! C’est lui, hurlait la Truphot, hispide, déchevelée, en se
sauvant, les bras au ciel.
Comme elle le laissait entendre, c’était Honved qui, accompagné de
Jacques Roumachol, son ami, emmené par lui dans le but unique de
se faire ouvrir la porte, fonçait, tel un taureau échappé, et le
revolver à la main par surcroît. Il paraissait exaspéré, hors de lui,
vociférant d’effroyables choses, et son compagnon se pendait à son
bras, s’efforçant de lui arracher l’arme qui, d’un instant à l’autre,
pouvait produire un irréparable malheur.
—Ma femme! Ma femme! toute seule dans ce mauvais lieu.... Ma femme
tombée dans un prostibule!...
Rentré à Paris, vingt-quatre heures plus tôt qu’il ne le pensait au
départ, il avait trouvé au logis un mot de Madame Honved, épinglé à
la dépêche apocryphe, et lui expliquant qu’elle se rendait à Suresnes
selon ses conseils. Sans perdre une minute, devinant le traquenard,
il était allé chercher Roumachol, pour forcer par subterfuge—car sans
cela on l’aurait laissé dehors—la villa de la vieille et reconquérir
sa femme, coûte que coûte. Près de la porte entr’ouverte du salon, il
s’était enfin saisi de la Truphot, et il la secouait comme un prunier.
—Où est-elle? dites-le tout de suite si vous ne voulez pas que je
vous étrangle. Et il lui fouaillait le visage de sauvages épithètes:
Misérable, vous vouliez la donner à votre amant, à votre Belge saumoné
pour mieux le river à vos sales jupons d’entremetteuse bourgeoise et de
brehaigne frénétique...
Il se méprenait cependant sur les mobiles de la vieille, car si
celle-ci faisait du proxénétisme par amour de l’art, elle était
innocente du comportement trivial qu’il lui imputait et qui consiste
à s’adjoindre des aides. Elle s’estimait, bien au contraire, et pour
longtemps encore, apte à faire le nécessaire et même à distancer qui
que ce fût sur les couettes d’amour.
Mais déjà, Madame Honved était dans ses bras et ils s’étreignaient
farouchement, cette dernière l’apaisant d’un coup par cette seule
protestation.
—Est-ce donc que tu n’avais plus foi en moi pour verser dans un émoi
pareil?
Siemans, Boutorgne, Glaviot, Molaert et le couple Sarigue, tous les
animalcules de la putréfaction, tous les protozoaires du croupissement,
avaient disparu, s’étaient obnubilés comme par miracle. Un instant,
sous la lumière fadasse de la lune qui s’était dégagée, on put voir
l’auteur de _Julius Pelican_ faire des efforts désespérés pour
hisser _l’ichtyomorphe_ de la Truphot pardessus le chaperon du mur.
Un jupon rose traînait sur une plate-bande pelée, que la comtesse
avait dû perdre dans sa fuite, puis un bruit de verre brisé et des
jurons s’entendaient chez le maraîcher voisin, émanant du grimacier
montmartrois, qui pataugeait et s’empêtrait, dans sa fuite, parmi
les châssis de salades, les cloches à cucurbites, où il s’était
imprudemment jeté en risquant les crocs du molosse ou les coups de
fusil du propriétaire. Les chiens Moka, Spot, Nénette et Sapho, ayant
enfin retrouvé l’usage de leur vaillantise, aboyaient à l’unisson,
vitupéraient furieusement Honved qui avait attiré sa femme dans le
salon et, près de la table, où l’esprit du mort, privé de l’adjuvant de
Modeste Glaviot, n’avait pu s’insinuer, sanglotait de joie, laissant
tomber sur ses mains les gouttes chaudes de ses larmes, rien qu’à
les retrouver intacte parmi ce lupanar non autorisé. Cette scène eut
même le don d’attendrir la veuve, car les spectacles de tendresse ou
de passion vécue précipitaient toujours, jusqu’au déluge, l’activité
de ses sécrétions intimes. Bien qu’elle eût tout intérêt à ne pas
s’exhiber d’aussi près et à laisser le peintre, Honved et sa femme
quitter en paix la maison, elle n’y put résister.
—Vous l’aimez donc? questionna-t-elle d’une voix passionnée, d’un
timbre ravagé, où pantelait toute son âme de vieille amoureuse. Puis
comme Honved ne lui répondait pas et se contentait de botter Nénette et
Sapho qui s’étaient approchées trop près de ses chausses, elle pointa
autour d’elle un coup d’œil circulaire, aperçut les deux bonnes qui
avaient quitté la veillée du mort pour ne rien perdre de l’esclandre,
la cuisinière accourue elle aussi tout en torchant une casserole, et
elle se précipita sur leur sein, à tour de rôle, hululant contre leurs
joues, faisant dodeliner sa tête caduque, dans l’envol des mèches
grises, des épaules de l’une aux épaules de l’autre.
—Ah! mon Dieu, si j’avais su! Ce n’est pas ce qu’on croit! Je suis une
honnête femme. On m’a diffamée, insultée!...
Roumachol lui-même ne put l’éviter: avant qu’il ne se fût mis en garde,
elle était dans ses bras.
—Si on peut me traiter ainsi, mon seul tort est d’avoir voulu inviter
Madame Honved, malgré tout. Je l’aime comme ma fille... Je l’aurais
défendue comme mon enfant...
Quand le peintre fut hors de son étreinte, se secouant, luttant contre
la nausée que lui avait value cette embrassade, la Truphot chercha
des yeux quelqu’un encore sur le cou de qui elle pourrait tomber.
Chacun, hélas! hormis l’auteur dramatique et sa femme, avait reçu
son lot d’étreintes désolées, et en cette circonstance, les cinq
cents poitrines d’un bataillon d’infanterie en front de bandière, sur
lesquelles elle aurait ruisselé successivement, n’eussent point apaisé
l’accablement attendri de la veuve. Les yeux obscurcis de larmes, n’y
voyant plus très clair, elle se lança en avant, plongea des épaules,
se préparant, dans son deuil effréné, à accoler une des colonnes de
fonte soutenant, à la porte du salon, la plafonnée du vestibule et
que la cécité de son affliction lui faisait prendre sans doute pour
une personne humaine. La femme de chambre dut se précipiter et la
retenir juste comme elle allait s’arracher les joues contre le métal
sans aménité. Elle revint alors délirante vers Honved et sa femme qui,
amusés tous deux de la scène, riaient maintenant.
—Je vous en prie, mes chers amis, ne nous quittons point en ennemis...
Je vous adjure, je vous objurgue, ne me gardez pas rancune....
Certainement elle allait les investir quand Roumachol arrêta son élan
en lui tendant une glace de poche, et en lui conseillant de s’expédier
dans le jardin où elle pourrait se donner un coup de peigne au clair de
lune... elle en avait besoin.
La sortie de Honved, de sa femme et du peintre s’effectua entre quatre
gendarmes, muets et bien alignés, que Siemans et Boutorgne étaient
allés quérir en leur conseillant de se placer à la porte d’entrée, et
qui vinrent, comme il est décent, protéger la morale et la propriété
représentées par la veuve et sa trôlée d’entretenus. Cependant ils
ne se décidèrent pas à verbaliser ou à arrêter les envahisseurs,
malgré toute l’éloquence et l’impeccable argumentation usagées par le
gendelettre pour obtenir ce profitable résultat.
Siemans ayant fait son devoir et confié à la maréchaussée le soin de
veiller sur la sécurité de la Truphot se sentit sans entrain pour
rejoindre la villa. Il déclara que d’importantes affaires l’appelaient
à Paris pour le lendemain; il lui fallait s’entendre avec l’architecte,
donner des congés, signer des engagements de locations, car il gérait
les immeubles de la veuve; d’autre part Honved et Roumachol pourraient
revenir, et il était trop pacifique pour endurer deux fois la vue des
armes à feu, bref il préférait rentrer à Paris par le dernier train.
Et il prit délibérément le bras de Boutorgne, pour le mener lui aussi
à la gare. Mais celui-ci se démena; il argua à son tour qu’il avait
laissé son manuscrit dans la maison, le manuscrit d’_Eros et Azraël_
pour lequel il devait signer un traité avec le plus gros éditeur de
Paris. Il lui fallait, de toute force, reconquérir le précieux papier.
Ils se retrouveraient sur les deux heures de l’après-midi au café
de la Rotonde, car il ne voulait pas le faire attendre. Siemans eut
un rire équivoque, tapa sur le ventre du camarade en l’appelant...
sacré viveur.. et lui souhaita bonne nuit, de l’air bien tranquille
d’un Monsieur dont la situation est inexpugnable et contre qui on se
démène bien vainement. Puis il entra prendre son billet pendant que
le prosifère dégringolait à toutes jambes la sente chantournée et
rocailleuse qu’ils avaient ascensionnée pour arriver à la station du
Haut-Suresnes.
Dix minutes après, il était de retour près de la veuve qu’il trouva
rassérénée, assise devant une bouteille de fine et occupée à griller
des cigarettes. La Prévôté était partie; la porte se trouvait libre
de baudriers jaunes. Les bonnes avaient abandonné définitivement la
chambre du mort et tenaient compagnie à Madame. Le père Saça, vautré
sur le canapé, se faisait frictionner à l’arnica par la cuisinière,
déclarait qu’il souffrait de lésions internes et qu’il était estropié
pour le restant de ses jours, bien sûr. Il jura qu’il intenterait un
procès à Honved et que Madame Truphot servirait de témoin, mais la
vieille ayant protesté qu’elle ne voulait pas d’esclandre, il parla
alors d’un viager qu’on devrait lui faire et, comme il finissait
d’ingurgiter un grog, il poussa de grands cris ininterrompus,
exigeant qu’on fît venir un prêtre, car ses douleurs augmentaient...
Certainement il ne passerait pas la nuit... La cuisinière affirmait
qu’elle avait vu rôder des fantômes dans le jardin, qu’un esprit
depuis une heure s’acharnait à lui donner des coups de pied dans
l’estomac, qu’elle avait les sangs tournés, et que le saisissement
allait la rendre hydropique. Tous ses gages désormais devraient passer
en médicaments, certes elle aimait bien Madame, mais le service de
Madame était trop difficile avec des événements pareils. Elle entrerait
le lendemain à l’hôpital, après avoir fait constater son état; son
dévouement ne pouvait aller jusqu’à mourir de gaieté de cœur pour
Madame. Boutorgne, que les incidents avaient servi, car il restait
maître du champ de bataille dont la veuve était le trophée, Boutorgne
victorieux de tous ses rivaux qui, pour la seconde fois, allait dormir
avec la vieille et profiter de la récidive pour sceller, sans doute,
leur union de définitifs serments, fut obligé de fuir avec elle devant
les piaillements ancillaires servant de prélude à leurs félicités
nocturnes.
—J’ai l’foie décroché, j’ai pour l’moins attrapé une bonne hernie
étranglée... j’sens déjà mes boyaux couler sur mes cuisses! J’veux
ma suffisance, ma goutte et mon tabac pour l’restant d’mes jours,
lamentait le père Saça.
—Qu’est c’qui m’gagnera mon pain quand je vas me gonfler d’eau comme
un cuvier à lessive, et que j’suis condamnée à tomber un beau jour en
_cacalepsie_, sur mes fourneaux, à la suite des souleurs de c’soir...
Faut qu’elle assure ma vieillesse, appuyait la cuisinière.
—C’est elle qu’a fait mourir l’beau jeune homme, ce pauvre sculpteur
d’en haut pour en hériter, surajoutaient Justine et Rose, l’autre
bonne, en coulant leurs menaces dans la cage de l’escalier.
Dans les bras de la vieille, pour qu’elle goûtât en toute béatitude
les voluptés que propulsaient sa voltige amoureuse, le prosifère dut
se porter garant qu’avec seulement deux billets de cinq louis, il
apaiserait, le lendemain, la sédition de toute cette racaille.