III

Histrio!... cinœdus!...

Le surlendemain, la plaie de ses quinze louis à peu près cicatrisée, la

Truphot décida d’aller passer la soirée au _Cabaret des Nyctalopes_,

rue Champollion, où Modeste Glaviot, un de ses invités ordinaires,

devait venir débiter, sur les onze heures, un monologue inédit.

La ruelle, qui n’aurait déparé aucun Ghetto, s’ouvrait étroite et

noire entre la rue de la Sorbonne et celle des Écoles, marinant dans

une pénombre digne du moyen-âge, et donnant asile à une dizaine de

bouges où s’embusquaient des théories de souillasses contrôlées

par le Dispensaire. Cela s’emplissait, dès la nuit tombée, de cris

de ribaudes, de querelles d’étudiants ivres, s’engorgeait à chaque

minute de groupes vociférants scholars, rapins ou ronds de cuir

déchaînés, en quête des maléfices de Vénus, et que déversaient, à

larges coulées, les quatre ou cinq portes d’un grand café-prostibule,

incendiant la rue voisine de ses quinze mètres de façade. A gauche

du boulevard Saint-Michel, tout un lacis de ruelles végètent ainsi,

uniquement dévolues à la prostitution, s’embellissant, tous les matins,

d’une extraordinaire floraison de démêlures tombées des taudions

haut perchés. Le sol s’y trouve recouvert d’un macadam persistant,

d’une asphalte tenace de feuilles de choux, de pelures d’oignons ou

de pommes de terre, ponctué par plus, au plein des trottoirs, du

cramoisi des vomissures expectorées par les prochains pontifes de

la Toge ou du Scalpel qui, venus des départements pour s’emparer

de la Licence ou du Doctorat, guérir ou juger leurs semblables,

adoucissent, du mieux qu’ils peuvent, les affres de l’étude par de

tumultueuses soulographies. Des murs lépreux filent droit vers le

ciel, interminables, implacables et purulents, troués de lucarnes

chassieuses, où, de temps en temps, un bras retroussé de fille brandit

une cuvette. Les façades, ascensionnées par les tuyaux et les rigoles

des conduites douteuses, qui canalisent les liquides de la vaisselle

et de l’amour, exsudent des humidités roussâtres et bleuies, sous

la teigne tenace des moisissures, et la rue s’encombre de filles se

soulageant, troussées au ras des ruisseaux, cependant que du pavé monte

un tumulte de cris, de propos obscènes, d’appels infâmes et d’immondes

refrains, par quoi la Magistrature, le Corps médical, la Politique et

le Barreau de l’avenir affirment la délicatesse de leur âme encore

juvénile et de leur savoir-vivre bien parisien.

Le _Cabaret des Nyctalopes_ était situé au commencement de la rue

et faisait concurrence à deux ou trois autres qualifiés comme

lui _artistiques_, et dont les devantures, placardées d’affiches

polychromes, affriolaient le passant. C’était une salle étroite et

longue, garnie de tables claudicantes et de chaises d’osier, aux murs

revêtus d’andrinople, que magnifiaient, au-dessus de la cimaise, les

profils pleins de gloire des poètes et chansonniers ayant avantagé

l’endroit.

Quand la Truphot et ses deux chevaliers-gardes, Siemans et Médéric

Boutorgne, entrèrent, l’endroit était comble. Une épaisse

fumée imprécisait les individus élaborés, pour la plupart, dans

l’arrière-fond des provinces par les convulsions et les pénétrations

légitimes des conjoints de la Bourgeoisie pondérée, et l’atmosphère

fuligineuse faisait faloter, comme des ombres dansantes, les

silhouettes des deux garçons occupés à décerner les glorias et les

bocks. Le public féminin se composait uniquement de filles émanées des

cafés voisins, venues là dans l’espoir d’une retape plus abondante

et qui, vêtues de couleurs ophtalmiantes, s’interpellaient à chaque

accalmie, fumaillant des cigarettes, tout en pratiquant le raccrochage

oculaire avec un brio digne de louanges. Dès que l’histrion, debout

près du piano, condescendait enfin au profitable silence, des jeunes

hommes traversaient les rangées de chaises, venaient prendre la taille

des prostituées, et d’une voix glorioleuse faisaient renouveler les

consommations. Le couple alors s’embrassait, les mains aux genoux,

débattait le prix de la coucherie; puis l’étudiant gonflé de l’orgueil

si légitime d’un pareil succès auprès des femmes, paonnait devant

l’assistance, se promettant, sans doute, de s’exercer ferme, durant

la nuit qui allait suivre, en la science difficile d’amour dont

profiterait plus tard, dans la petite ville, l’épouse à forte dot.

Trois sièges restaient vacants près du piano et se trouvèrent dévolus

à la Truphot et à ses compagnons. Un ténor vaguement gibbeux, debout

sur la petite estrade, détaillait alors, d’une voix toulousaine,

les émotions que faisait toujours naître en lui la vue d’une nommée

_Juanita l’Andalouse_. L’auteur de la chose avait, de toute évidence,

fait le possible pour ne pas laisser tomber en désuétude le romantisme

que Victor Hugo avait prélevé sur l’Ibérie. Mais tout ce qu’on pouvait

démêler de la romance permettait de croire que les sensations intenses,

que le héros déclarait éprouver, paraissaient avoir leur siège non pas

tant dans sa région cardiaque que dans ses rognons. Comme le chanteur

avait longuement conjoui son public, il déserta, en saluant, après

avoir été, sur l’injonction de l’introducteur des pîtres, gratifié d’un

triple ban:

—Un ban, pour notre ami Ventajoux, une, deux, trois...

Le déchaînement des battoirs du public, une fois éteint, le bonisseur

annonçait:

—Cette fois, nous allons entendre notre camarade, mademoiselle Botzy,

la sage-femme du Vatican...

Une bordée de rires sanctionna l’esprit du régisseur, qui regagna son

_demi_ avec un sourire modeste d’homme supérieur pour qui les suffrages

de la foule sont sans importance et, depuis longtemps, ne comptent plus.

Mademoiselle Botzy, une jeune personne strabite, coiffée en saule

pleureur, au chanfrein de jument mélancolique, attaquait bravement

l’air d’_Hérodiade_. Son organe, en se colletant avec les notes

élevées, donna en moins de deux minutes à tout l’auditoire, la

prescience de ce que peuvent être les derniers sons émis, là-bas, dans

les Espagnes, par le malheureux qui subit le délicieux supplice du

garrot. Cela ressemblait à des cris de vieille épicière qu’on étrangle,

ou à des plaintes de belette en couches.

Longtemps elle persévéra, remerciant chaque fois après les bravos d’une

inclinaison de tête, qui exagérait encore le vagabondage de ses mèches

rousses en irréductible sédition.

Quand elle se fut résignée à l’exode, un pianiste, visiblement atteint

de lumbago, se mit à molester le clavier de son instrument monocorde et

lui extirpa des sons en belligérance vis-à-vis les uns des autres, que

la plus conciliante harmonie s’était énergiquement refusée à bluter, et

qu’il intitula pompeusement: _Marche hongroise_. Ce fut l’intermède.

La chaleur de la salle se faisait plus intense, la fumée des pipes,

que quelques éphèbes s’étaient décidés à sortir pour affirmer la

solidité de leur estomac, semblait décourager le labeur obstiné des

becs Auer luttant désespérément contre la demi-ténèbre envahissante.

Des filles, surexcitées par les chatouilles et l’abus des _fines_,

s’invectivaient en sourdine. Une grande maigre, efflanquée, à faciès

de carlin, en interpellait une autre, énorme, aux indénombrables

mentons, et lui criait:—Va donc, hé! avec ton _miché_ à dix-neuf sous!

A quoi celle-ci répliquait:—Tais-toi, la môme sans ovaires! Oh! la,

la, ta bouche, viande d’amphithéâtre! Le garçon réclamait l’argent

des consommations.—Encore une demi-heure avant Modeste Glaviot, dit

Médéric Boutorgne à la Truphot. Voulez-vous que nous sortions un peu?

Mais celle-ci préféra rester; Ventajoux, le ténor toulousain, assis

maintenant à côté d’une femme aux joues violettes et aux yeux éraillés

malgré le maquillage, l’intéressait.

A la reprise, un jouvenceau, vêtu de velours gris côtelé, le thorax

prisonnier d’un gilet à la Robespierre en soie rouge coruscante,

copieusement bijouté, au linge festonné et douteux, dont la science

spéciale devait être très appréciée des muqueuses des dames présentes,

à en juger par le murmure flatteur qui l’accueillit, se tourna vers le

pupitre, fourragea un instant dans les partitions, ce qui lui permit de

croupionner devant l’auditoire, et, de ses lèvres, où adhéraient encore

des brindilles de tabac, laissa fluer une chanson exagérément absconse.

Le triple ban auquel il avait droit, selon la coutume de la maison,

ne s’était pas encore apaisé qu’il cédait la place à un autre aëde,

hirsute, d’allure plutôt paupérique celui-là, qui exhiba sans modestie

une extériorité de photographe avignonnais ou de pédicure forain.

—Le fils naturel de l’archevêque de Paris et de l’Impératrice Eugénie,

messieurs, proférait le Crozier de l’endroit.

Phon-Phlug, tel était le nom de guerre de ce fils des muses, que sa

redingote vétuste, passée par l’usage à l’encaustique irradiant,

devait faire prendre dans les asiles de nuit où il fréquentait pour

un professeur de danse ou de polonais sans clientèle, et que la seule

apparition du peigne, ou l’imminence d’une saponification quelconque

auraient précipité sans doute dans les fuites les plus vertigineuses

ou l’anévrisme sans rémission. Il odorait l’alcool, d’ailleurs, avec

autant d’ingénuité qu’un chèvrefeuille ses plus suaves parfums. Et,

tout de suite, il conquit son public avec deux chansons où l’acte de

la défécation, ses prodromes et sa finale, était envisagé sous toutes

ses formes et avait avantageusement pris la place de la copulation, de

ses prémisses et de sa résultante, centres obligatoires autour desquels

évoluait avant lui toute chanson contemporaine digne d’attendrissement,

de vogue et de respect. Plusieurs fois il fut rappelé, au milieu d’un

fol enthousiasme.

Avec Phon-Phlug on venait d’épuiser les numéros vulgaires, le lot des

comparses. Maintenant le devant du piano appartenait à Abel Letriste.

Ah! par exemple, pour raconter celui-là, pour évoquer ce grimacier

sexagénaire, il y a pénurie d’adjectifs. Tout à coup, en effet, c’est

sur le bas tréteau l’envol d’une redingote mesurée au kilomètre, une

mimique de derviche-tourneur coiffé d’un décalitre à bords plats, dont

les girations diffusent le vertigo dans l’entour immédiat. Une voix,

montée de suite au fracas des trains express en collision, chante

alors les joies bucoliques, met à jour l’âme du pastour languedocien

rappelant ses bœufs dans la langue d’un Paul Dupont bruxellois!

Ohé, mes bœufs! ohé, mes bœufs! et finalement affirme—allusion

patriotique—«Qu’au bout du champ, le coq a chassé le corbeau!» Puis,

de son larynx spasmodique surgit une haleine alliacée, qui ventile la

salle et suffirait à elle seule à éteindre, d’un coup, tous les phares

de la côte atlantique.

On escaladait présentement les paliers successifs de la Beauté.

Un petit homme châtain, Pierre Volet, à la voix fluette et à la

coiffure fignolée, qui lui succéda, débagoulinait une vaseline

sentimentale, une pommade à la rose suiffeuse et rancie dans laquelle

paradait, de ci, de là, le cheveu errant du solécisme:

Vous êtes si jolie,

O mon bel ange blond,

Que ma lèvre ravie

En touchant votre front

Semble perdre la vie...i...i...i...ie...

Il flûtait la chose d’un timbre inspiré, graissé de fadeur niaise, la

bouche arrondie en orifice de volaille et cela détraquait, saccageait

la Truphot non moins que les femmes de l’endroit qui, en sortant de

là, allaient évidemment, dans l’hiatus du sexe, devenir mégalomanes...

_submittat asello_... comme dit le satirique.

Toute l’assistance reprenait la finale, les filles accrochées au cou

des hommes, la veuve accolant de son genou la rotule de Boutorgne,

cependant que Siemans acquérait la chanson des mains du bonisseur pour

l’interpréter, le lendemain, sur l’ocarina. Et il fallut que Pierre

Volet mirlitonnât encore trois inepties du même ordre, notamment: _Un

poète m’a dit qu’il était une étoile_, pour que la salle consentît à le

laisser s’expédier vers le fiacre qui devait le convoyer à Montmartre

où il chantait à onze heures, car il était très couru. Enfin, avec

Xavier Largentière, un athlète timide à la face rosissante de bon

géant, qui vint chanter _Le Coucher de Soleil_, de beaux alexandrins,

propulsés par le buccin en émoi d’une voix puissante faisant fracasser

la mitraille des rimes, s’envolèrent, consolateurs de toute la bêtise

précédente.

C’est le dernier éclat d’un somptueux génie....

C’est l’angoisse d’un dieu, que le trépas atteint.....

—Cinq minutes d’entr’acte et nous entendrons Modeste Glaviot, le

célèbre auteur des _Merdiloques du déshérité_, cria le directeur de la

scène.

On ouvrait les portes pour aérer un peu la salle et ne pas laisser

détériorer les précieuses bronches de Modeste Glaviot par un air où,

positivement, la puanteur devenait pondérable. Désormais Médéric

Boutorgne était décidé; il coucherait avec la Truphot au premier soir.

Ah! certes, ce n’était pas par débordement libidineux qu’il consentait

à la chose; on ne pouvait pas espérer de la veuve des nuits dignes de

l’antique Babylone, mais enfin, cela serait toujours plus rémunérateur

que la littérature. Ainsi, il gagnerait loyalement la pension qu’elle

lui avait fait entrevoir et qu’il ne pouvait plus espérer, puisqu’il

avait raté Madame Honved. D’ailleurs, s’il parvenait à supplanter

Siemans, sa situation serait assise pour toujours, car il irait jusqu’à

épouser la veuve s’il le fallait. Alors, avant peu, grâce à l’argent

qui permettrait de traiter somptueusement quelques confrères choisis

ou de lancer un journal, il deviendrait lui aussi un auteur notoire et

coté. La fortune seule rend possible la réclame, et la réclame bien

entendue, c’est la gloire; le public étant trop bête pour, lorsqu’on

lui répète sans lassitude qu’un écrivain a du talent, se rendre compte

par lui-même du contraire. Abrutie par tous les _navets_ qu’on lui

a appris à respecter, hystériée chaque matin par une centaine de

scribomanes, comment voulez-vous que la foule soit en possession d’un

procédé d’analyse quelconque? Cucufort a du génie, Nétronchin est un

nouveau Balzac, Pilivert est le premier styliste de l’heure actuelle,

clament les tartiniers des journaux d’affaires, et l’imbécile qui

pour rien au monde ne manquerait de faire débuter sa journée par la

palpitante lecture du _Premier-Paris_, du _Bulletin politique_ ou des

_Faits-divers_, tombe immédiatement en syncope admirative lorsqu’il lui

arrive d’accoster la signature de ces _prosifères_ fameux.

—J’ai du talent, certes, mais quand bien même je n’en aurais pas

plus que Monsieur de Montesquiou, rien ne peut m’empêcher de devenir

glorieux et d’esbrouffer mon époque comme lui, si j’ai enfin de

l’argent, se disait Médéric Boutorgne qui avait trop fréquenté le

_Napolitain_ pour ignorer que le retentissement d’un individu n’a rien

à voir, dans la plupart des cas, avec la luminosité de son cerveau.

Il savait, d’ailleurs, que pour réussir très jeune dans la Littérature,

trois choses sont nécessaires: posséder un _suit_ de chez Masclet,

un divan «profond comme un tombeau» et besogner ferme les femmes de

cinquante ans. Il était en bonne voie: une partie de ces conditions

était déjà acquise pour lui.

Un susurrement flatteur accueillit Modeste Glaviot à son entrée.

Les femmes présentes, avachies sur leurs chaises, se redressèrent,

abandonnant à peu près toutes la conversation désormais négligeable

de leurs _michés_. Incontinent, elles minaudèrent, en des poses

avantageuses, dans l’espoir d’être chacune remarquées par le pître

sensationnel. La femme, en général, de quelque milieu qu’on la prélève,

garde au plus profond de son viscère affectif le culte d’une Trinité

sainte pour elle, l’impérissable inclination pour le _Soutanier_, le

_Grimacier_ et l’_Officier_. La seule haine qu’elle nourrisse de façon

définitive, une haine capable de la porter aux pires excès est celle de

l’Intelligence. Modeste Glaviot était donc au mieux avec ces dames. Et

il leur adressa, avant de palabrer, un sourire circulaire et insistant,

clignant de l’œil au profit de quelques-unes d’entre elles: ce dont

celles-ci se montrèrent très fières et prirent prétexte pour mépriser,

de l’attitude, celles qui n’avaient pas été pareillement favorisées.

Modeste Glaviot était grand, très grand, avec un teint de panari pas

mûr et une tête élégiaque de Pranzini sans ouvrage. Les épaules

étroites chutant en pente de toit, il se composait parfois, pour

varier son personnage, un air abstrait et dolent de barde de mauvais

lieu, un extérieur de satanique de petite ville, aux cheveux partagés

d’une raie, à la viande émaciée, qui affole, à l’ordinaire, les

sous-préfètes en ménopause, et précipite à la faillite les supérieures

de maisons-chaudes qu’ont épargnées jusque-là les charmes transcendants

des sous-officiers rengagés.

Ce sordide _grimacier_ des plus basses farces atellanes avait vécu

longtemps dans les milieux réfractaires, et, un beau jour, la tentation

lui était venue de jaculer, lui aussi, une déjection nouvelle sur la

face du Pauvre, du Grelottant et de l’Affamé, sur lequel il est de mode

aujourd’hui, pour les pires requins, d’essuyer avec attendrissement

les mucilages de leur nageoire caudale. La chose a été inventée,

jadis, par Jean Richepin, qui chanta «les Gueux» et qui riche depuis,

pourvu de tout ce que l’aise bourgeoise peut conférer d’abjection à

l’artiste parvenu, fit condamner, il n’y a pas deux ans, un malheureux

chemineau qui s’était hasardé à éprouver la sincérité du Maître en

cambriolant son poulailler. Six mois de prison enseignèrent à ce

pauvre diable qu’on peut chanter, en alexandrins monnayables, la

liberté farouche, la flibuste pittoresque et les menues rapines _des

outlaws_ et trouver intolérables ces sortes de comportements lorsqu’il

leur arrive d’attenter à une personnelle propriété acquise à force de

génie. Il faut avoir, en effet, l’âme ingénue d’un trimardeur pour

s’imaginer une seule minute que la largeur d’esprit d’un écrivain comme

l’auteur _des Blasphèmes_, s’amusera de cette facétie et trouvera

spirituel le chapardage, qui se conforme à un de ses hexamètres,

et le prive indûment d’un couple de pintades. De Jean Richepin le

«truc» passa à Bruant, qui le condimenta d’un piment adventice et s’en

enrichit de même. Celui-là insultait, vilipendait les bourgeois, leur

envoyant, pour ainsi dire, des coups de soulier dans les naseaux, à

leur entrée dans son bouge; souillant leurs femelles d’épouvantables

injures. Et les bourgeois béats en redemandaient, ne trouvant jamais

les bocks assez chers ni l’injure assez excrémentielle. Ils avaient

donc une personnalité quelconque puisqu’on se donnait la peine de les

injurier! Jusque-là ils ne se croyaient pas en pouvoir d’attirer ou

de détourner l’attention de qui que ce fût. Et voilà qu’on prenait la

peine de les obsécrer individuellement. Avant l’histrion aux bottes de

terrassier, ils n’étaient assurés que d’une chose: leur propre néant,

et il se trouvait quelqu’un maintenant pour leur concéder la réalité

de l’état humain. On m’abomine, on me couvre d’immondices; _donc je

suis!_ répétaient-ils orgueilleux et consolés. Les salons, les grands

cercles se vidaient, les théâtres, les music-halls, les lupanars ne

faisaient plus d’argent, le Tout Paris, reluisant et sensationnel,

s’engouffrait, le soir, dans la salle du boulevard Rochechouart. Les

hommes auraient donné jusqu’à leur dernier louis, les femmes auraient

jeté leurs bijoux, pour être encore et toujours lubrifiés par ce jet

cinglant d’ordures. Après cinq ou six ans d’exercice, après avoir

chanté le souteneur et la fille, le purotin et la syphilis, le surin,

le chancre et l’alcool, après avoir enfoncé de force jusqu’aux yeux la

tête du bourgeois dans le jus du bubon social, le tenancier du beuglant

s’était retiré dans la châtellenie qu’il avait acquise avec l’argent

des satisfaits, venus chez lui pour se rouler dans l’odeur de sentine,

dans le fumet de bagne ou de dépotoir, après lesquels soupirait leur

âme nostalgique de gens comme il faut. Et, maintenant, il se vantait

que pas un bourgeois n’était plus dur que lui pour les pauvres. L’année

précédente, il avait fait condamner trente-deux paysans pour braconnage

et, tel un seigneur de l’ancien régime ou un actuel baron juif, il

venait de donner, à ses gardes-chasse, l’ordre de tirer impitoyablement

sur ceux qui assassineraient ses lapins!

Parallèlement à celui-là, nous eûmes aussi Séverine, dite le Puits

Artésien de l’attendrissement, le Geyser lacrymal, qui déversa dans

le journalisme, pendant quinze ans, les fleurs blanches de ses

paupières et submergea les gazettes de plus de liquide larmiteux que la

catastrophe de Bouzey ne déversa d’ondes implacables sur un département

tout entier. Séverine conjuguée par Poidebard, qui approvisionna les

_gens de bien_, les salons pitoyables et le bazar de la Charité de

phrases toutes faites sur le Pauvre. Séverine, boulangiste et théiste,

qui, à détailler les affres du loqueteux nourricier, gagnait en un

mois plus d’argent que Stendhal n’en gagna durant toute sa vie, et qui

dégoûta du Socialisme encore plus que Truculor.

Modeste Glaviot avait pris la suite pour assurer la pérennité de la

vogue et ne pas laisser choir dans le discrédit les _Chansonniers

montmartrois_.

Chaque époque a eu son épilepsie de crétinisme ou son lot de

catastrophes. Le moyen âge a eu l’an mil, la querelle des «Universaux»,

la peste noire et Jeanne d’Arc. Les temps modernes ont innové le

mal que Ricord n’a pu réduire; ils ont eu les Jésuites, le Concile

de Trente, Louis XIV et le Putanat légiférant de son successeur.

L’Époque contemporaine se trouva embellie par l’égorgeur corse, le

père Loriquet, le Romantisme, le Choléra morbus, Monsieur Thiers et le

somnambule du 2 décembre. Le second Empire nous a conditionné Dupanloup

et Gallifet, le Mexique et Morny, la Montijo, Cassagnac et 1870. La

Troisième République vit prospérer Mac-Mahon, vaincu à Sedan mais

vainqueur au Père-Lachaise; elle toléra Drumont, le Sâr Péladan et le

Sacré-Cœur, fomenta la psychologie de Paul Bourget, le nationalisme et

la cathédrale de Lourdes, mais ce qui appartient personnellement aux

jours actuels et ravale à jamais ces successives horreurs, c’est, sans

conteste possible, les cabarets montmartrois.

Cela, c’est, à proprement parler, les accidents tertiaires de la

Sottise, les gommes syphilitiques dans les méninges de Paris, la

nécrose dernière du cerveau national. La chanson du père Hugo

_Castibelza_, _l’homme à la carabine_, le célèbre _Avez-vous vu dans

Barcelone_, de Musset, Béranger et sa _Grand’Mère_, Thérésa et sa

_Femme à barbe_, Amiati et ses flatulences patriotiques, Paulus,

lui-même, pourléchant de sa langue d’histrion punais le farcin

boulangiste, étaient endurables, à la rigueur, à côté des chansonniers

dits de «la Butte». Ceux-ci donneraient immédiatement à l’homme le plus

sociable et le plus placide l’irréfrénable envie de changer de planète

et de se faire naturaliser, sur l’heure, citoyen de Mars ou de Saturne,

encore que dans ce dernier sphéroïde, qui a sept satellites, le nombre

des individus, des poètes qui chantent la lune doit être sept fois

plus considérable qu’ici-bas et que la vie doit y être, par eux, rendue

à peu près impossible.

Le long d’un kilomètre de boulevard, les façades de leurs cabarets

brasillent dès la nuit tombée et s’occupent à raccrocher diligemment

le crétin désœuvré. C’est là qu’on élabore le tégument d’imbécillité

qui, comme une lèpre squameuse s’élance, sur Paris. Il y en a pour

tous les goûts; il y en a qui besognent dans le sentimental ou

l’élégie, comme Pierre Volet, Edmond Teulet, qui perpètrent _Son

Amant_, _Vous êtes si jolie_, les _Stances à Manon_, fournissant ainsi

aux faiseuses d’anges périphériques le meilleur de leur clientèle.

Comment voulez-vous, en effet, que résiste un pauvre _modillon_

ou une _petite main_ ravagés au sortir de l’atelier par de telles

harmonies? Un grand nombre d’entre eux se monopolisent dans l’esprit,

à l’instar de Rivarol, et réhabilitent sans le savoir les macaques ou

les cynécophales qui ne toléreraient pas une minute l’existence parmi

eux d’individus d’aussi outrageante bêtise que par Monsieur Fursy par

exemple. D’aucuns sont philosophiques à l’égal de Sully-Prudhomme

dont la pensée prédomine, comme on sait, sur celle de Jamblique ou de

Spinoza, et beaucoup découvrent la nature à l’imitation de Lucrèce ou

de Monsieur de Bouhélier. Mais la totalité est patriote, antisémite et

ultra-réactionnaire, vous le pensez bien. Le meilleur de leur profit

consistant à pratiquer, moyennant rémunération, le fouissage des

épouses délaissées ou des catins ayant du vague à l’âme, à force _de

manger du blanc_, comme dit le peuple, ils sont devenus royalistes.

Quand un vieillard bénévole a été abusé par les voyous de l’Œillet

blanc, dont la mentalité et l’éducation seraient répudiées comme

inférieures par les aborigènes de l’Oubanghi; quand le chef de l’État

est tombé dans le traquenard à lui tendu par l’armorial qui, depuis

que la Nation refuse de l’entretenir, ne vit plus que de baccara, de

maquignonnage et de la prostitution de ses femmes ou de ses concubines,

cela leur fournit un thème de plaisanteries que rien ne peut exterminer

et que les vieux repasseront aux jeunes, sans découragement. Tant qu’on

n’interdira pas à ces drôles de se servir des vocables français qu’ils

transforment en un inénarrable brabançon, ils blagueront le nez des

juifs, le chapeau de Monsieur Loubet, ou le chef hispide de Monsieur

Pelletan sans jamais pouvoir trouver autre chose.

De même que vous ne pouvez pas vous arrêter en Bretagne devant un

éventaire de papetier sans mettre le nez sur un excrément versifié

de Théodore Botrel, ce Cadoudal de la syntaxe en insurrection, qui

lance contre la République les bataillons épais de ses barbarismes, il

est impossible, à Paris, d’empêcher la contamination de vos oreilles

par leurs insanités. Pourquoi n’édicte-t-on pas une loi spéciale, un

règlement prophylactique? Oui, pourquoi ne ferait-on pas un délit du

continuel _attentat à la mentalité publique_? Quiconque exhibe sa

fesse sur le boulevard, et contrevient ainsi à la pudeur évidemment

liliale et à la morale indéfectible de ses semblables, risque six mois

de prison. Ces individus sont-ils donc moins coupables lorsqu’ils

nous font voir, d’un bout de l’année à l’autre, les parties honteuses

de leur entendement? En les tolérant avec une pareille bénignité, on

forcera chaque citoyen, soucieux de propreté et d’antisepsie, à ne plus

sortir qu’en traînant derrière soi un canon Maxim du dernier modèle,

capable d’exterminer enfin cette engeance exécrable. Quelques-uns déjà,

certes, se sont vus acculés à des extrémités pareilles. Et si Monsieur

Cochefert, ex-chef de la Sûreté, avait eu pour un décime seulement de

perspicacité, il n’aurait pas fait buisson creux dans l’affaire de

l’homme coupé en morceaux, il y a deux ans: le cadavre intercis ne

pouvant être, en effet, que celui d’un chansonnier montmartrois, qu’un

malheureux, poussé à bout et plein d’une juste rage, s’était trouvé

dans la nécessité de découper en rognures vengeresses, à peine plus

grosses que des jonchets ou des «pommes paille».

Modeste Glaviot s’était fait ce soir-là une tête adéquate à son

boniment, une tête de Christ blennorrhagique. Et la suppuration de

la pièce majeure des _Merdiloques du Déshérité_ fut en tous points

louangeable. Cela sortit sans effort, fut évacué d’une voix pâle qui

laissait écouler, comme une cholérine opiniâtre, les filaments séreux

des octomètres réfractaires à toute prosodie.

M.... v’là l’hiver, j’ai plus d’ribouis

Nib de phalzar, mes arpions fument

Sous la pluie. L’naz piss du cambouis

M... j’suis à jeun d’puis la Commune.

Pendant deux cents vers, cela continuait ainsi, praliné à chaque

seconde par le mot de Cambronne. M. Huysmans reprochait jadis à

Virgile de heurter à chaque hexamètre un dactyle contre un spondée;

avec Modeste Glaviot, cet inconvénient de la métrique latine n’était

point à redouter. A la chute du vers, l’_ultime soupir_ du dernier

carré venait conjoindre le mot d’Ubu qui ouvrait le vers précédent.

Car si Modeste Glaviot était un imparfait latiniste, il était, en

revanche, un remarquable _latriniste_. Au siècle précédent, sa langue

eût été capable de faire accourir tous les porte-cotons inoccupés de

l’ancienne monarchie, désireux de ne pas perdre leur savoir-faire. Et

après l’avoir ouï seulement trois minutes, un geste s’imposait: la main

cherchait machinalement la ficelle du tout à l’égout, pour déterminer

le déclanchement de la chasse d’eau. A force de prononcer le mot infâme

sa bouche, d’ailleurs, en avait pris des hémorrhoïdes.

Lui aussi disait son fait à la Société, travaillait pour la Révolution

sainte. Il déversait tout cela sur le Pauvre qu’il enfouissait vivant

dans cette poudrette verbale. Après avoir subi les affres de la faim

qui, comme un épieu rougi, perfore les entrailles; après avoir enduré,

depuis l’origine du monde, le gel qui, pareil à un bistouri, fouille

les muscles ou rugine les os par les nuits des interminables hivers;

après avoir cru à la pitié des Riches, au dévouement et à la sincérité

des bateleurs ou des charlatans qui s’offraient pour le sauver,

après avoir toléré la Charité, ce louche anesthésique de la Misère

grâce à quoi, à travers les âges, on a pu pratiquer sur lui les plus

douloureuses opérations sociales, le Pauvre devait endurer encore les

lamentations de Modeste Glaviot.

Avec lui ce n’était plus l’argot corrosif de Bruant, la _trouvaille_

qui fige les moelles, la goutte de stupeur et d’effroi qui tombe, avec

le terme, sur les nerfs de l’auditoire; non, c’était je ne sais quelle

excrémentation, quel flux anal de glaires, de brais argotiques, un

dévoiement de langue liquoreuse, qui n’arrivait point à se solidifier

autour du noyau de cerise que formait le mot de Waterloo, revenant

inexorablement pour ponctuer la chose. Le vocable éclatait, crevait

infâme dans la stéarine aqueuse de cette forme, comme ces bulles de

gaz qui viennent crever au ventre ballonné des chiens roulés par le

fleuve, durant les nuits d’été. Et ce banquiste prétendait chanter la

Misère humaine! Ce queue-rouge s’emparait du Famineux, de l’éternel

spolié qui s’en va hurlant sa détresse et dont les râles d’agonie

ont pour mission, ici-bas, de porter à son apogée la jouissance de

l’assouvi, et il le rendait paterne et bafouilleux; puis à grands

coups de poing sur les côtes squelettiques, il soutirait, pour ensuite

les prolonger dans son public de filles, de bourgeois amorphes et

d’imbéciles diplômés, les sonorités effroyables. Le thorax résonnant

et vide de ceux qui meurent d’inanition, où les viscères affamés _se

sont dévorés eux-mêmes_, servait à ce bobèche vaseux de tympanon et de

grosse caisse—si on peut ainsi parler. Toute sa clientèle en digestion

riait, s’ébrouait d’aise. Personne ne se levait, ne se précipitait

paroxyste et déchaîné devant l’effroyable blasphème, pour faire justice

du grimacier soufflant la malepeste de son âme au visage du Pauvre qui,

quoi qu’on fasse «sera roi un jour», comme dit le Poète, après avoir

lubrifié ce monde souillé sous les incendies forcenés d’une Jacquerie

vengeresse qui, au passage, arracheront des bravos aux planètes moins

infâmes que la nôtre—si toutefois il en existe.

Naturellement, tous les trois vers, il évoquait Jésus, le fadasse

bateleur dont les niaises dissertations, les blandices sentimentales

et la morale de petit homme aimé des femmes ont pour toujours rivé

les chaînes des malheureux. Et Jacques Paraclet n’avait pu résister

récemment à l’envie de lui décerner le titre de _dernier poète

catholique_. Cette sympathie se conçoit: après lui n’était-ce pas

l’homme qui, le plus souvent, avait écrit le mot devant lequel se

cabrent les typographes?

—Comme il a du talent, et puis quel bel homme! exclamait la Truphot

admirative.

—C’est presque du génie, surenchérissait Boutorgne qui, bifurquant

de suite, s’empressa d’ajouter, dans sa hâte de réussir: n’est-ce

pas, dites, ce sera pour ce soir? Et, d’un air entendu, il clignait

la paupière après s’être saisi des mains de la veuve, pendant que

celle-ci, acquiesçante, lui tapotait les joues, d’une petite claque

amicale, en disant:

—Non, mais voyez-vous, le petit polisson!

Siemans faisait semblant de ne rien entendre, ayant pour principe de ne

jamais s’opposer aux frasques de la vieille qui devaient, pensait-il,

hâter d’autant sa désagrégation finale. Il ne craignait nullement

qu’elle lui échappât, rivée qu’elle était à lui par plusieurs années de

coucheries et de sales juxtapositions d’épiderme. Il avait conservé,

rue Pigalle, une petite chambre de 300 francs dont la Truphot payait le

loyer, où il allait dormir quand elle s’offrait un extra. Toujours, il

trouvait à point un prétexte pour se faire disparaître avec décence.

Il est vrai que le lendemain il extorquait un ou deux louis en surplus

de ses émoluments ordinaires: ce qui lui permettait, en ces sortes de

circonstances, de _lever_ une femme au _Rat mort_ et de se décrasser un

peu du contact de la vieille. Déjà, il était debout:

—Ah! fichtre, il est onze heures et demie, et mon oncle de Schaerbeck

qui arrive par le train de minuit cinq. Vous savez bien le télégramme

reçu ce matin; je ne veux pas vous traîner avec moi à la gare du Nord;

je file. Modeste Glaviot vous reconduira. Et il se mobilisa lourdement

sur le dehors après avoir serré la main de l’histrion qui attaquait

alors son deuxième _merdiloque_.

Maintenant, Modeste Glaviot goûtait l’ovation triomphale, et affalé

sur une chaise, devant la Truphot, il s’épongeait, exténué, paraissant

succomber sous le poids fatal du génie.

—Trois soliloques, chaque soir, cela me tue; désormais, je n’en dirai

plus que deux.

—Cher ami, vous avez été admirable, confondant, disait la veuve qui

s’était emparée d’une de ses paumes.

—Vous êtes dantesque; bien que je sache par cœur tous vos _soliloques_,

bien que je possède à fond votre merveilleux hymnaire, chaque fois que

je vous entends, cela me plonge dans un véritable spasme intellectuel,

bafouillait Médéric Boutorgne, redressé et sentencieux.

—Je vous quitte une minute... une seule minute, disait le bouffon, sans

même remercier des boniments laudatifs.

Et il alla se placer près de la porte, côte à côte avec le bonisseur,

car le piano attaquait la marche finale et le public sortait.

Lorsqu’une fille venait à passer près de lui, convoyée par son

_miché_, il lui serrait la main, en l’interpellant de son prénom. Il

les connaissait toutes. Souvent, il lui fallut se pencher, appréhendé

lui-même, à la manche, par l’une d’entre elles. Il devait prendre des

rendez-vous, car il répondait:

—Non, pas demain, Fernande, je suis pris, je dis des vers en famille

chez Claretie.

—La semaine prochaine, c’est entendu, Rachel, je t’écrirai...

—Eh! bien, Sarah, tu as plaqué ton Brésilien. On te trouve toujours

entre quatre et sept, pas?

—Tu peux compter sur moi, pour mardi, ma biche; non, pas mardi,

mercredi, ce jour-là je dîne chez Léon Bloy, je t’ai dédié une pièce,

tu sais...

Il paraissait positivement ne rien ignorer de leur privé, ni de leurs

amants. Et il griffonnait des notes, fiévreusement, sur un calepin, se

défiant sans doute de sa mémoire. Mais, tout à coup, il secoua rudement

une grande blonde qui le tenait par un bouton de sa redingote:

—La barbe!... laisse-moi, Angèle, finies les amours avec toi, tu

sais... depuis le permanganate...

Puis il donna un coup de coude dans les flancs du nomenclateur.

—Celle-là, comment s’appelle-t-elle? questionna-t-il, en désignant

une belle fille, peu détériorée encore, aux cheveux de sombre acajou,

aux bandeaux crespelés, dont le lustre vestimentaire et les joyaux de

mauvais goût affirmaient la surabondance de clientèle, qui arrivait à

sa hauteur au bras d’un élève du Val-de-Grâce.

—Ah! mon vieux, c’est une nouvelle, je ne la connais pas.

—Fais-la suivre par le garçon; il me faut son adresse demain...

quarante sous pour Charles s’il m’indique son hôtel...

Alors, satisfait, ayant ainsi rempli avec minutie les différentes

charges de sa profession, il revint prendre la Truphot et Médéric

Boutorgne, tout en nouant autour de son cou un foulard de soie

noire destiné à préserver son inestimable larynx contre la fraîcheur

sournoise de la nuit. On sortit et, dans le fiacre qui les véhiculait

tous trois, Boutorgne surexcité par la pensée que cette soirée allait

enfin marquer pour lui le premier effort, le premier raid vers la

fortune, puisqu’il allait œuvrer sur la Truphot, Boutorgne commentait

infatigablement le talent du _grimacier_ qui, trop loin du commun,

insensible à ces basses louanges, remerciait à peine d’un léger signe

de tête. La veuve, assise aux côtés de Glaviot, lui parlait à l’oreille

et tous deux riaient de temps en temps, sur un mode discret, pendant

que le gendelettre disert, accroché au strapontin, maintenait, avec

difficulté, à chaque cahot de la voiture, l’équilibre de son discours

et de son individu.

Dix minutes plus tard, le pître et Madame Truphot cynique

s’engouffraient de compagnie dans l’appartement de la rue d’Assas,

après avoir refermé la porte au nez de Médéric Boutorgne, non sans

l’avoir gratifié, au préalable, de deux vigoureuses poignées de main et

d’effusions congédiales.

—Au revoir, cher, et à demain. Merci encore de nous avoir accompagnés;

avez-vous des allumettes pour redescendre?

Et resté coi, sa poitrine de poulet menaçant d’éclater dans une

hypertrophie de stupéfaction, Boutorgne adhérait au paillasson sans

même pouvoir exprimer sa juste indignation en termes littéraires.

—Ah! mince! Ah! mince!... répétait-il, sans se lasser, incapable de

trouver autre chose.

Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires · 第 14 / 35 题