—Le culte malencontreux que je nourris pour la vérité m’oblige à vous
confier que je ne fus pas sans éprouver quelques désillusions au début.
Deux régicides, dépêchés par moi en Europe, et munis d’une assez
forte somme, se dérobèrent, devant la mort en beauté, l’un préféra
s’établir marchand de reconnaissances du Mont-de-Piété rue de Clichy,
et l’autre se fit bookmaker à Bruxelles. Mais le troisième qui mit le
pied au Havre, tua son souverain en moins de huit jours. D’ailleurs,
vous pensez bien: je me vengeai des deux parjures. Le bookmaker fut
égorgé, sans phrases, un soir d’octobre, au retour de l’hippodrome de
Grœnendal et l’autre, le marchand de reconnaissances, eut les deux
poignets coupés et les yeux crevés, un matin dans son lit, par un de
mes justiciers dépêché à cet effet. Une de ses mains, préalablement
momifiée, servit même pendant deux ans de gland de sonnette à la porte
de mon cabinet. Et, dès lors, après ces exemples salutaires, tout
marcha à souhait.
Chaque semestre, un transatlantique quittait New-York emportant deux
tyrannicides et, comme vous avez pu le constater, Messieurs, les
attentats se succédèrent avec une régularité d’échéance. Le premier en
date fut celui du restaurant Véry, en avril 1892, et déjà c’était un
chef-d’œuvre. Vous vous le rappelez tous, n’est-ce pas? Un mètre cube
de panclastite fut déposé là par un être invisible, sous le nez de la
police, malgré le chapelet de mouchards protégeant l’infâme bistrot.
Nous avions répété la scène pendant plus de deux mois. La catastrophe
avait une telle allure biblique qu’il parût à beaucoup qu’une puissance
occulte, une émanation de l’Inexplicable avait pris soin de placer
l’engin et d’en déterminer l’explosion. Puis d’autres suivirent, qu’il
serait oiseux de vous citer mais qui furent toutes perpétrées par des
anarchistes frais débarqués d’Amérique ou qui y avaient été entraînés:
Angiolillo, Bresci, Luccheni, Czogolsk! Et il y en eut beaucoup aussi
dont on ne parla point par raison d’État ou de famille. Des ministres,
des grands, de mirifiques bourgeois empoisonnés dans les cours, ou
_suicidés_ chez eux. Ah! j’ose dire que j’ai lancé sur le monde
quelques assassins qui ont fait leur chemin...
Et cela dura neuf ans, reprit Monsieur Eliphas de Béothus, après avoir
trempé ses lèvres dans une coupe de champagne, neuf années pendant
lesquelles j’engloutis dans cette entreprise la moitié de ma fortune.
Cela revenait cher, vous vous en doutez: mes frais étaient innombrables
et à l’heure actuelle je subviens encore aux besoins de quelques vieux
parents de mes régicides. Bresci me coûta même cent mille francs
après sa condamnation à la détention perpétuelle. Supplicié dans sa
cellule, il put réussir, grâce à l’entremise d’un guichetier gagné
par lui à l’anarchie, à m’adresser un billet où il m’exhortait à le
faire assassiner pour mettre fin à sa torture. Je dus débourser cinq
mille louis d’argent français pour le faire stranguler par un de ses
gardiens, qui en reçut l’ordre du directeur de la prison. Vous voyez
que j’étais un véritable père pour mes élèves.
Mais un soir de février mon professeur de chimie vint me trouver dans
mon Cabinet directorial. Monsieur, me dit cet homme plein de génie,
votre œuvre est admirable autant que sans seconde parmi les œuvres
des hommes, mais elle est imparfaite encore, souffrez que je vous
le dise. Pourquoi diable vous astreindre à enseigner le meurtre et
l’assassinat ou plutôt l’exécution des Puissants, par les vieilles
méthodes? Pourquoi ne pas employer les nouveaux procédés beaucoup plus
pratiques, beaucoup plus propres et tout aussi expéditifs? Croyez-moi.
Voici le moment où grâce à la science, l’humanité va pouvoir devenir
presque aussi scélérate que la Nature. Celle-ci qui après avoir inventé
l’amour a gratifié les hommes de la syphilis, celle-ci qui fait mourir
en couches les femelles assez stupides pour enfanter et déférer
ainsi à l’instinct qu’elle a glissé en leur chair, celle-ci, dis-je,
qui après avoir suscité l’oxygène délectable aux poumons, l’oxygène
imprégné de l’arome des halliers humides, l’air vivifié des senteurs
marines, a conditionné la tuberculose, se trouve sur le point d’être
égalée en tant que bourrelle et gouine infernale. A l’aide de nos
bouillons de culture, ne détenons nous pas, nous savants, le pouvoir
de répandre sur le monde ou d’insinuer en quelques individus à son
exemple, la syphilis, la phtisie, le typhus et le tétanos? Répudions
le couteau, la bombe ou le revolver et usons des toxines animales.
Une cuillerée de cette solution sans aucun goût ni couleur—et mon
chimiste frappait de l’ongle sur un bocal étiqueté,—une cuillerée de
cette culture dans le potage du Tzar, de l’empereur d’Allemagne, de
M. W. milliardaire américain ou Y., usinier français et vous allez
voir le sujet, _faire_ immédiatement du cancer, cela sans appel, sans
remède possible. Il suffira de changer de fiole pour diversifier la
maladie à conférer. Alors, entendez-moi bien, plus de scandale, plus de
cris: A bas l’Anarchie! dans les populations abruties, plus de procès,
plus d’échafauds. La justice est désarmée cette fois et l’assassin
insaisissable, car l’acte est impossible à prouver. Levé, dressé d’une
détente, j’étais dans les bras de mon professeur. Nous commençons
à organiser la chose de suite, lui dis-je. Vous ne sortirez de mon
cabinet que lorsque le plan de l’œuvre à réaliser sera là, tracé dans
ses grandes lignes sur mon bureau. Et pendant deux jours, en tête à
tête, ne prenant presque aucune nourriture, nous travaillâmes ensemble.
Sept mois après, un Institut bactériologique faisant corps avec mon
Académie des Régicides fonctionnait parallèlement. Et dès lors, nous
abandonnâmes le meurtre retentissant, le meurtre théâtral, pour l’œuvre
beaucoup plus sûre de la mort naturelle obtenue à l’aide des bouillons
de culture. Une besogne philanthropique s’imposait avant toutes les
autres: supprimer, détruire le militarisme, dégoûter les masses du
service militaire. Des justiciers, des missionnaires envoyés par moi
dans toutes les garnisons d’Europe et surtout en France répandirent à
profusion la typhoïde dans les casernes, débondèrent des dames-jeannes,
des outres de microbes, dans les quartiers de cavalerie et d’infanterie
où l’on parque les fils de la démocratie. Vous avez remarqué que
depuis de longues années, le typhus y sévit à l’état endémique, il
y opère encore, y opérera toujours depuis notre intervention. Ainsi
nous espérions que les mères terrifiées ne laisseraient plus partir
leur géniture pour le régiment. Des centaines, des milliers de soldats
périrent et les ministres de la guerre, interpellés chaque trimestre,
furent bientôt sur les dents. Hélas! nous avions compté sans la
passivité, le besoin de servage et la lâcheté du peuple! Que faire
à cela? Rien, sinon frapper encore à la tête, continuer à décimer
les Rois, les Augures, les Pontifes, les Magistrats, les Prêtres,
les Tribuns de tous ordres et de toutes nuances pour les dégoûter
de leur métier de chefs et les forcer peut être un jour à licencier
d’eux-mêmes leurs esclaves. Et en avant la tuberculose, la syphilis,
le tétanos, la variole noire, le choléra morbus. Ah! Messieurs! Il en
est peu parmi ceux que les foules révèrent, qu’elles envient de loin,
qui, dans ces dernières années, moururent sans notre intervention.
Rappelez-vous ces trépas imprévus qui stupéfièrent, ces êtres pleins
de santé dont deux nuits seulement et quelquefois moins faisaient
des cadavres au regard du monde étonné. Pour ne vous en citer qu’un,
faut-il vous parler de Félix-Faure à qui nous conditionnâmes un décès
en conformité absolue avec sa norme de vieux roquentin? Celui-là nous
l’avons travaillé en artistes que nous étions. Il n’était pas digne
du tétanos ou du choléra. Une pincée de cantharides nocives dans son
thé du matin l’astreignit à se faire éclater les artérioles, le jour
même, sur l’abdomen d’une cabote du boulevard. Alors une atmosphère,
une chape, un plafond de terreur, pesèrent sur la Société. Le bruit
courut dans Paris qu’une secte maudite pratiquait l’empoisonnement
avec les bacilles des maladies contagieuses. Comme les microbes de la
tuberculose couraient les rues, qu’il n’y avait qu’à se baisser pour
en recueillir dans les expectorations, les crachats de pulmoniques,
on vit des bourgeois terrifiés licencier leur domesticité. On vit des
duchesses, jusqu’à des reines en exercice, préparer, de leurs mains,
leur cuisine, triturer leurs aliments pour être sûres que des vibrions
assassins n’y avaient pas été introduits sciemment. Les puissants, les
riches, se servirent eux-mêmes. Ce fut le commencement de la justice,
car nul n’a le droit de se faire servir ici-bas. Et pour rassurer les
classes dirigeantes, le Comité d’hygiène se rassembla, délibéra et fit
placarder dans la ville d’innombrables affiches qui invitaient les
tuberculeux à ne pas cracher par terre, qui les exhortaient, eux les
condamnés à mort, les damnés, à se montrer soucieux de la vie de leurs
congénères bien portants!
Cependant après neuf années de parfait fonctionnement de mon École des
Régicides et trente-six mois de labeur de mon Institut bactériologique,
après tant d’attentats, après tant de rois ou de puissants mis à mort,
je me rendis compte, un jour, qu’il n’y avait pas une douleur, pas une
honte, pas un forfait, pas un mensonge, pas un sanglot de moins dans la
société policée. Et l’affreux doute prit alors possession de mon esprit.
A quoi bon tous ces meurtres? Ce n’étaient pas les tyrans, mais bien
le besoin de servitude qu’il faudrait pouvoir supprimer. J’avais été
victime d’une épouvantable erreur. Quel était le monstre qui avait
inventé cette doctrine néronienne et absurde: _Tuer pour régénérer?_
Oui, l’anarchie comme toutes choses ici-bas mentait... L’anarchie était
fausse dans son principe, et puérile dans ses moyens. Elle énonçait
que les hommes étaient _nés bons_ et que la Société seule les rendait
mauvais. C’était la théorie de Rousseau, cet homme à la vessie percée
qui, comme il le conte lui-même, défaillait d’attendrissement sur une
touffe de pervenches, au souvenir de sa vieille maîtresse, et qui
empoisonna tout un siècle de ses mucilages sentimenteux. Eh bien! cela,
c’était une effroyable imposture, les hommes sont _nés mauvais_ parce
que la Nature a intérêt à les élaborer ainsi et que, s’ils étaient
bons, ils se déroberaient à l’œuvre qu’elle leur impose; c’est-à-dire
qu’ayant vu la plupart d’entre eux souffrir et connaissant que _la
douleur ne peut être vaincue_, ils refuseraient d’assurer la continuité
de l’espèce. Il n’y aura donc jamais aucun moyen de les rendre bons,
de constituer avec eux la Cité promise, l’Eden de l’avenir, la
Civilisation harmonique en un mot, où le fort ne dévorera pas le
faible, où l’égoïsme ne sera pas le moteur suprême. On aura beau faire
tomber toutes les lois, détruire tous les pouvoirs, supprimer tous les
maîtres, massacrer, couper des têtes, comme l’enseigne l’Anarchie,
l’homme sera toujours l’être de boue et de sang occupé à spolier,
à imbécilliser ou à martyriser son semblable. Il n’y avait rien à
espérer, _parce qu’on se heurtait à la Nature_, force plus grande que
tous les vouloirs humains. L’Anarchie, qui imposait de croire à quelque
chose, qui spéculait sur cet _a priori_, sur le dogme de la bonté innée
de l’homme était donc aussi ridicule et aussi malfaisante que toutes
les théories religieuses ou sociologiques qui l’avaient précédée.
_Croire était la stupidité dernière_ en même temps que _l’erreur
suprême d’où découlaient tous les autres crimes_. Si l’on voulait
rêver de Justice, de Vérité, d’Harmonie et d’Absolu, il fallait être
en mesure, un jour, d’étrangler la _Nature naturante_, ou d’arracher
d’un seul coup tous les génitoires à l’Humanité, pour l’empêcher de se
continuer. Mais où étaient-ils les doigts de fer, où se cachait-il le
nouveau Prométhée, capables de cette œuvre sublime autant qu’impossible?
Dès que j’eus évoqué ces choses que nul, entendez-vous, parmi les
philosophes ou les logiciens, n’a pu controverser que par des
objections de sentiment, donc irrecevables, dès que le refus d’espérer
eût prépopenté en moi, je résolus de licencier mon École de Régicides.
Et à nos cadets et à mes professeurs, désormais sans emploi, je
distribuai une notable partie de l’avoir qui me restait. J’allai
m’embarquer pour l’Europe quand je fus cueilli au bord du ponton
d’embarquement par deux gentlemen qui me prièrent de vouloir bien les
suivre. J’avais été dénoncé. Arrêté, je fus incarcéré pendant huit
jours. Mais la justice recula devant l’énormité du scandale où allait
sombrer peut-être l’honneur des États confédérés, car les nations ont,
elles aussi, un honneur aussi mal placé que celui des femmes. Et puis
la Magistrature américaine avait peur; elle s’affola évidemment à la
pensée que mon acte, dans la notoriété qui allait lui être donnée, fût
imité par d’autres, par quelques hommes d’esprit désireux d’employer
leur argent, de façon originale. Elle s’étonna seulement que mon
Académie eût pu fonctionner si longtemps, sans attirer les soupçons.
Je dus lui faire remarquer qu’elle était installée à cent lieues de
tout centre habité, au milieu des savanes de terre rouge du Colorado.
Je rappelai également au gouvernement américain que j’avais demandé
l’autorisation d’ouvrir un collège libre préparatoire aux écoles
militaires de l’Europe, et que j’avais même offert, en ces dernières
années, de fournir des volontaires tout entraînés pour Cuba,—ce qu’il
avait accepté, du reste.
Nostalgiquement, je regagnai le vieux continent, mais sans abandonner
toutefois mes études et mes travaux, pour faire coûte que coûte et
malgré eux le bonheur des hommes. Je m’étais convaincu que la Douleur
et le Mal ne seraient enfin exterminés ici-bas, que le jour où l’on
pourrait saisir le gouvernail de la planète pour l’aiguiller en
dehors de sa route et l’aller fracasser contre une autre, dans un
rejaillissement d’immondices qui éteindrait le soleil. Puisque les
hommes s’acharnent à proliférer, l’esprit du Sage, qui ne peut pas
vivre sans idéal ni sans absolu, est bien forcé de rêver quelque chose
de semblable à défaut du bénéfique _onguent gris_ en possession de
supprimer, du coup, les quelques milliards d’_acarus_ enragés qui, sous
le nom d’humanité, circulent sur le testicule terraqué. Si l’on arrive
à tout sabouler, si l’on réussit à faire triompher enfin le _Nihil_
consolateur, le Bien, le Calme et le Silence prendront alors possession
du monde apaisé. Et la souffrance sera définitivement abolie, puisque
l’on aura détruit l’homme, qui malgré vos demi-mesures de Socialisme ou
d’Anarchie en sera toujours le réceptacle. Donc, Messieurs, orientant
mon intelligence et mon labeur de ce côté, j’ai résolu de faire tout le
possible pour supprimer ladite humanité. Et je crois que si celle-ci
avait connaissance de mon but, et se penchait sur mes travaux, elle
pourrait, dès maintenant, couvrir la terre de cathédrales vouées à
ma personne, engraisser des prêtres et me décerner des cultes comme
elle l’a fait pour son supposé Créateur—entité responsable de tous
ses maux—sans parvenir à acquitter jamais la dette de reconnaissance
qu’elle contracte envers moi qui vais la faire disparaître.
—Ah! bah, vous avez comme ça à votre disposition l’_onguent gris_
nécessaire à nous effacer tous, nous les _acarus_! interrogea Truculor.
—Certainement, répondit le phénomène, dont les yeux s’enflammèrent.
Ce moyen est simple, comme vous allez vous en convaincre. Il y a deux
ans à peine, l’Académie des Sciences fut informée qu’un chimiste, dans
une expérience, avait réussi à enflammer l’azote de l’atmosphère,
sans que la combustion ait lieu au préjudice de l’oxygène ambiant. Eh
bien, Messieurs, cette expérience a dépassé maintenant le champ étroit
du laboratoire pour devenir enfin pratique. L’homme de génie dont je
vous parle, qui ne fait partie d’aucun Institut, se déclare en mesure
de pouvoir, en moins d’un an, enflammer _sur lui-même_ tout l’azote
contenu dans la calotte atmosphérique recouvrant la terre. Donc,
avant qu’il se soit écoulé douze mois, à partir de l’instant où je
vous parle, et après un préalable anathème jeté à ce monde effroyable
où seuls peuvent germer le crime, le vol et le mensonge, après une
dernière malédiction lancée à cette sphère obscène, une effroyable
langue de feu se précipitera d’un pôle à l’autre, un mascaret
d’incendie, attisé par les vents, se déchaînera, vengeur et implacable,
pour assécher d’un coup les fleuves, les mers et les océans, calciner,
effacer sans retour possible la vie végétale et animale, en faisant
flamber la planète maudite comme un gigantesque bol de punch. Après
l’incinération de cette ordure, tout, tout, vous entendez bien, les
êtres et les choses, se plongera dans le coma délicieux du Néant, pour
n’en plus sortir jamais, malgré l’acharnement désespéré de l’abominable
Nature, frappée à mort, elle aussi, et hurlant d’épouvante dans le
vide frissonnant, pendant que la Ténèbre pacifiante digérera lentement
le monde scélérat. Et puisque la Justice et le Bonheur n’étaient pas
possibles sur cet habitacle, nous aurons accompli la seule œuvre dont
puisse s’enthousiasmer encore l’esprit humain! Nous aurons détruit la
Terre et supprimé pour toujours l’effroyable Génitrice de Douleur et
d’Iniquité!
Monsieur Eliphas de Béothus, ayant ainsi parlé, se tamponna la bouche
du coin de son mouchoir armorié d’une devise favorite: _l’espoir
suprême est dans le non-être et_ se leva de table, en ajoutant
négligemment, comme survenait un _flanqué de mauviettes_.
—Je vois que la ripaille se corse; or je ne puis approuver plus
longtemps, par ma présence, les mangeries qui abêtissent et ont
toujours pour immédiate résultante les coïts qui repeuplent...
Il gagna la porte sans autre débordement de politesse à l’adresse des
convives. Pourtant, sur le point de sortir, il se retourna de trois
quarts. Du coin de sa bouche tordue dans sa face citrine et comme
vert-de-grisée par endroits, il laissa tomber encore:
—Au revoirs, messieurs, au revoir, jusqu’au jour où vous apprendrez
peut-être mon véritable nom... qui vous expliquera alors bien des
choses.
Et il disparut.
—Folie, folie, des phrases, des phrases! que tout cela, pontifia
Truculor que la bonne chère, en ce moment, semblait sur le point
d’apoplectier. Le Socialisme, Messieurs, dans une vingtaine de
générations au plus, fera la paix et la justice parmi les hommes
réconciliés. Et tout ce nihilisme n’a qu’une valeur de paradoxe...
Déjà le Tribun se préparait à conférencier. Il avait repoussé sa chaise
et, les deux mains appuyées sur la nappe, il adressait à tous les
commensaux le large sourire de bienvenue qui est l’amorce de tous ses
épanchements oratoires. Honved, qui ne pouvait souffrir le grand homme,
prévit la chose et, pour sauver l’assistance, n’hésita pas à commettre
le crime de lèse-génie. Il coupa net et fut très dur, car le logomaque
l’exaspérait.
—Eh! eh! il ne faut pas médire des phrases en général, Monsieur, car il
est des phrases dont la construction a exigé plus de science que celle
des cathédrales et quand les basiliques ne seront plus que poussière,
ces phrases chanteront encore dans la pensée des hommes. Le Socialisme
ne vit que de cela du reste! Vos collègues, je ne parle pas de vous,
ont réalisé ce miracle d’apaiser la faim des malheureux en leur faisant
brouter des adjectifs et des substantifs nouveaux. Je ne veux point
savoir si c’est un progrès sur les âges précédents où l’on voyait, de
temps en temps, César distribuer la sportule au peuple et les grands
consentir largesses. Il ne tient qu’à vous, sans doute, je le sais
bien, de faire prononcer par l’Académie de médecine que l’épithète
est un aliment, tout comme l’alcool, et vous aurez résolu le problème
social. Quant à l’expédient désespéré de Monsieur Eliphas de Béothus,
je ne le trouve point si déraisonnable. La science sera à la hauteur,
un jour, de réaliser ce dont il parle. Il y a déjà quelques milliers
d’années que, par la parole, fut dénoncée l’infamie de l’univers et
que les hommes se sont efforcés d’y remédier. Comme l’a dit Monsieur
de Béothus, si la Pitié et l’Équité ne peuvent pas régner sur la terre
il faudra bien détruire la terre. _Le philosophe qui, le premier,
formula les notions de Justice et de Vérité, décréta, sans le savoir,
l’abolition du monde ou tout au moins de la vie, car jamais l’absolu de
ces deux principes ne pourra être réalisé par une société civilisée._
Or l’esprit humain, revenu de l’erreur Dieu, ne peut se contenter
d’une approximation, d’une relativité, et fatalement il sera amené à
désirer, à hâter de tout son pouvoir, l’extinction de l’espèce, dans le
besoin irréfrenable qui est en lui de supprimer le Mal et la Douleur.
Convaincre les hommes qu’ils n’ont point le droit de se continuer est,
au dire de quelques penseurs, la seule détermination pratique pour
pacifier la terre et renverser du même coup l’œuvre de la Nature qui
a promulgué le crime, le carnage, la souffrance et l’asservissement
des faibles de façon pérennelle. J’aime la vie, moi, pour la beauté
qu’elle tolère par accident; je l’aime pour son lyrisme éperdu, pour
tout ce qu’elle enfante: monstres ou héros; je l’aime parce qu’elle est
une représentation, parce qu’elle permet souvent à l’intelligence de
conquérir sur les forces mauvaises, et qu’elle dresse en face du monde
un pouvoir parfois équivalent, c’est-à-dire la volonté des hommes;
je l’aime parce qu’elle permet de flageller avec des mots l’Univers
abominable qui ne veut point de la justice; je l’aime aussi parce
qu’il n’est pas tout à fait prouvé à mon sens qu’elle soit haïssable,
puisqu’elle suscite de temps en temps le génie, condamné à souffrir,
il est vrai, un peu plus encore que le troupeau. Mais, si pour moi
l’expérience n’est pas probante encore, si tout n’a pas été tenté et si
la conclusion qui consiste à l’annihiler me paraît prématurée, je ne la
repousse pas _a priori_...
Je concède même ceci: C’est que le malthusisme est le seul moyen de
faire, pratiquement, la Révolution sociale qui vous tient au cœur
sans cataclysmes et sans massacres.. C’est l’arme suprême terrible,
inexorable du prolétariat. Que celui-ci refuse de se continuer,
organise, non pas les grèves des bras d’où il sort toujours vaincu,
mais bien la _grève des ventres_ et il est assuré de la victoire. Que
le peuple ne procrée plus d’esclaves et puisqu’il est impuissant à
sortir de son enfer, qu’il s’obstine, lui, à ne pas se reproduire, à
ne pas créer d’enfants pour les faire entrer à leur tour dans sa noire
géhenne. Et la Bourgeoisie sera par terre. Ce n’est pas elle, vous vous
en doutez, qui consentira jamais à peupler de ses fils ses casernes
et ses bagnes industriels. Alors quoi, que fera-t-elle? Des Lois?
Allons donc, le Peuple, cette fois, se trouve en possession du moyen
de salut. Une législation, quelle qu’elle soit, ne peut astreindre
les asservis à proliférer s’ils se dérobent à cette fonction. Si vous
avez les fusillades, pour assurer la continuité et le respect du
monstrueux état de choses présent, vous ne pouvez employer les lebels
pour obtenir de la chair à exploitation. Que les travailleurs adoptent
seulement le malthusisme dans la mesure où la classe nantie le pratique
et vous allez vous trouver avant une génération, avant vingt-cinq
ans, devant une véritable disette de travail salarié. Or vous-même,
Monsieur Truculor, n’osez assigner une échéance aussi rapprochée à la
Révolution. Le suicide progressif du peuple, c’est le bouleversement
général de la Société. C’est le capital désarmé et impuissant devant
ses richesses accumulées, devant ses tas d’or, qui auront tout juste
désormais la valeur de gravats amoncelés. Le rôle de l’or étant de
fomenter de la main-d’œuvre, pour exonérer les enrichis de tout labeur,
qu’allez-vous en faire quand les bras vont commencer à manquer, quand
il n’y en aura plus assez pour les besognes serviles, quand, dans
cinquante ans, même, il n’y en aura plus du tout peut-être? Si la caste
possédante veut manger, il lui faudra travailler à son tour, œuvrer
dans les effroyables besognes qu’elle impose au prolétariat de par la
toute puissance de son Code et de son Argent. Si elle veut du pain et
du luxe il lui faudra participer à l’activité humaine. Si elle veut
jouir toujours, il lui faudra, cette fois, jouir sur elle-même, être
le propre artisan de ses innomables voluptés. Si elle veut des armées
permanentes, elle enrôlera ses ploutocrates, et si elle veut de la
prostitution encore, elle devra jeter ses filles à ses mâles en rut.
Tout croulera par la base, les institutions et les hiérarchies, les
gouvernements démocratiques et les dynasties, les cultes et les
dieux, sans qu’il soit nécessaire de verser une seule goutte de sang.
Jamais plus terrifiante catastrophe n’a menacé, par avance, l’Egoïsme
pontifiant. Contre elle, nulle défense n’est possible, sachez-le bien,
car, comprenant que c’est le seul procédé de libération pratique, le
salariat étranger, auquel les classes dirigeantes pourraient faire
appel, l’adoptera spontanément lui aussi. Et par dessus les frontières,
s’échangera alors la première étreinte fraternelle entre les déshérités
du monde, résolus à disparaître dans le refus magnifique de prolonger
leur détresse, leur misère et leur servage...
Il est temps peut-être que quelques hommes aillent dire cela aux masses
spoliées, qui imposent la domestication et l’endémique famine à toute
la descendance issue de leurs entrailles éternellement douloureuses.
Il est temps qu’on aborde franchement le débat et que, méprisant par
avance toutes les persécutions, deux ou trois penseurs s’offrent
d’eux-mêmes pour affranchir le peuple en lui énonçant, malgré la
gouaille et les quolibets du début, les moyens infaillibles de ne
plus faire d’enfants. Il est nécessaire de ne point le prendre, tout
d’abord, à la thèse philosophique, mais bien au terre à terre du profit
immédiat. Qu’on lui donne en exemple la Bourgeoisie qui, pour ne pas
morceler sa fortune, s’est déterminée à la quasi-stérilité. Qu’on
lui dise dans les réunions publiques, dans les meetings des centres
ouvriers, à l’aide de millions de brochures répandues à profusion
dans les usines ou à la porte des mairies, envoyées même à chaque
nouveau couple, qu’on lui dise et lui rabâche à l’aide de l’écrit et
de la parole, enfin, qu’il est ridicule de ne pas imiter la classe
moyenne, qu’il est stupide d’employer son infime salaire à nourrir des
petits, quand il peut s’abstenir d’en avoir. Définissons-lui, nous,
littérateurs, le malthusisme rationnel et sournois des satisfaits, et
faisons-lui comprendre que le bourgeois n’a pas supprimé le plaisir de
l’acte génésique, mais seulement la résultante: la fécondation, et il
ne tardera guère à en faire autant. Au bout de quelques années, dès
les premières statistiques des Leroy-Beaulieu ou autres annonçant le
péril, le Capitalisme, terrifié à la vue du mal qui va l’exterminer à
son tour, accourra suant de peur pour offrir, de lui-même, la justice,
et promettre une répartition plus équitable des biens d’ici-bas. Il ne
sera plus temps. La caste assouvie, par sa volonté d’iniquité, aura tué
ce qu’elle appelle la Patrie et la Race.
Et, qui peut nier la sereine et magique beauté de l’acte? La
Démocratie, qui a donné son sang pour toutes les grandes œuvres
sociales, la Démocratie, qui par son courage, son labeur, a permis
en somme d’édifier la civilisation moderne, la Démocratie, éternelle
Parturiante d’Idéal et de Bonté, comprenant qu’elle a tendu le cou
à une cangue plus lourde que les chaînes féodales, la Démocratie,
consciente enfin que sur sa nuque pèse la pantoufle du bourgeois, ou
les cothurnes éculés des histrions de la politique, plus implacables
que la botte à éperons d’or des patriciens d’ancien régime, la
Démocratie, désireuse de ne point s’avilir, de ne pas se courber plus
longtemps dans l’esclavage, se frappe à mort, étouffe la vie dans ses
lombes, et entraîne dans le gouffre ceux qui lui refusent l’Équité...
La minute est décisive, sachons-le, et la haine publique, ou la mise
hors la loi ne pourront, j’en ai l’assurance, étouffer désormais la
parole courageuse des protagonistes de l’Idée salvatrice en actuelle
germination. J’aime la vie, certes, moi, mais je me résigne car j’aime
encore plus la justice, qui doit en être la condition première, et
si c’est le seul moyen de l’arracher aux exacteurs oisifs que de
brandir une telle menace au-dessus de leurs fronts implacables dans
la férocité, je l’acclame de toutes les forces de mon cœur et de ma
pensée. Peut-être serai-je un de ces ouvriers d’émancipation, sans
jamais, par la suite, réclamer ni honneur ni mandat. Je m’affligerai,
toutefois que les socialistes ou les libertaires ne m’aient point
devancé. Mais sans doute, les chefs n’ont-ils cure de voir le Peuple
faire sa Révolution tout seul et tout de suite, car il leur faudrait
rester sans emploi et résilier leur rôle profitable de pasteurs de
bétail...
Truculor ne ramena point l’adversaire.
—La question, dit-il, est d’une telle vastitude et d’une complexité
si grande, Monsieur, que je préfère vous répondre demain, dans un
_Premier-Paris_. Karl Marx et Bernstein, démontrent péremptoirement,
à l’opposé de Max Stirner... Mais devant les grimaces des commensaux
menacés d’un éboulis d’érudition sociologique et d’un laïus pompeux,
il rengaina son Larousse et tourna bride tout à coup, en ajoutant
néanmoins, d’un ton emphatique: Ces thèses malthusiennes ne gagnent pas
à être commentées à table...
Depuis quelque temps déjà, le front du comte de Fourcamadan se
ravinait sous l’effort des cérébrations intenses. Son esprit en gésine
devait connaître les affres de l’enfantement.
—Béothus n’est qu’un dément qui m’a donné des déman.... geaisons....
ses acarus n’avaient rien à faire avec le _non-être_, mais bien avec le
_pyr...êthre..._ Et, satisfait, exhilarant, le dos en arc de cercle, il
pinça, entre le pouce et l’index, l’assiette de Jacques Paraclet.
—C’est l’aboutissant prévu, l’homme définitif que peut élaborer une
race qui a répudié Dieu, opina le pamphlétaire, dédaigneux de cette
stupidité. Ceux qui, depuis tant d’âges déjà, obscurcissent chaque
jour le Front du Crucifié d’un nuage de crachats, ceux qui ont fait
chavirer l’Espérance dans le dépotoir du Positivisme, ceux qui depuis
Voltaire et Diderot dansent sur le corps du Fils de l’homme la bamboula
frénétique des vidangeurs de l’athéisme, devaient nécessairement se
trouver acculés à ces théories de négation et de désespoir paroxystes.
D’ailleurs je ne suis pas loin, moi aussi, de leur concéder une part
de magnificence. Puisque la puanteur de ce monde est telle que les
bienheureux, qui gravitent dans le séjour des Justes et des Purs, se
trouvent sur le point d’en être asphyxiés d’horreur, il est bon que
la création disparaisse, car Dieu, lui-même, a dû reconnaître que sa
toute puissance et sa volonté seraient impuissantes à la racheter.
Qu’il vienne donc l’ange exterminateur armé de son flamboiement de
tonnerres! Qu’il accoure le justicier escorté d’une pyrotechnie de
soleils en conflagration, et qu’il détruise pour toujours la purulence
et l’immondicité de notre relief planétaire!
—Messieurs, messieurs, avec tous vos goûts de massacre et de
destruction universelle, vous ne touchez pas à ce _chaud-froid_. Je
vous prie, maître d’hôtel, faites passer, dit la Truphot, qui prévoyait
qu’elle allait vivre plusieurs nuits à rêver de cataclysme général.
Après quelques oscillations réglées par un métronome d’infaillible
sottise, qui servit à mettre en mesure et à balancer rythmiquememt
les dires de Sarigue, de Madame Truphot, de Boutorgne et du comte
de Fourcamadan dont l’intellect respectif, surexcité par la bonne
chère, butinait avec acharnement le sens caché des faits du jour, la
conversation vint se fixer sur la guerre de Chine, qui déroulait alors
ses péripéties les plus corsées.
Cette fois Truculor s’était installé de lui-même dans le bien-penser
et le bien-parler. Il se mit donc à réciter, sur les cordes basses
de son violoncelle pectoral, un prochain article qu’il destinait à
son journal, pour appuyer le ministère à qui quelques dissidents de
la gauche reprochaient d’avoir engagé en Extrême-Orient une campagne
suscitée par les brigandages des missionnaires.
—Messieurs, il faut avoir la loyauté de le reconnaître, les Chinois ne
sont pas intéressants. Ce peuple abruti d’opium ignore le courage. Que
penser, en effet, de trois cents millions d’individus qui se laissent
mettre à la raison par un corps expéditionnaire d’à peine cinquante
mille baïonnettes? Il suffirait, n’est ce pas? à ces inconcevables
fourmilières humaines, de lever les bras, pour que l’air jusque-là
placide, déchaîné tout à coup en ouragan par ce simple geste,
balayât dans la mer les troupes que leur a dépêchées l’Europe dans
un effort parcimonieux. Eh bien! Ils assistent à la chose indolents
et apathiques, se contentant de geindre très fort, parce qu’on
les pille et les extermine un peu. C’est un peuple figé, désormais
incapable d’apporter sa contribution à l’effort et au travail du
Monde en gestation de Progrès. Si on leur prend leurs ivoires, leurs
soies, leur or et leurs fourrures rares, c’est, en somme, la revanche
de la Civilisation sur la Barbarie, c’est la juste vengeance tirée
par l’occident, après bien des siècles, des effroyables chevauchées
de Tamerlan ou de Gengis. D’ailleurs, qu’ont fait des Chinois depuis
douze cents ans? Où donc est leur science et de quelle culture moderne
ont-ils témoigné en face de l’Europe en progression constante? Ce que
les armées congrégées de cette dernière viennent d’accomplir, ce n’est,
à bien y réfléchir, que ce que nous rêvons tous de voir se réaliser en
faveur du prolétariat et au détriment de la Bourgeoisie régnante, c’est
l’expropriation, la dépossession d’une race fainéante par une humanité
laborieuse et féconde...
Ici il prit un temps, debout comme s’il conférenciait, esquissa
au-dessus des convives un geste large de sa main arrondie en forme
de conque, puis il acheva, se rasseyant et légitimant dans son
inconscience la férocité de la classe capitaliste actuelle désireuse de
triompher malgré tout.
—Nul ne mérite de vivre, au surplus, qui n’a le courage de se défendre.
Une stupeur régna; des pommettes rubescentes pâlirent d’étonnement,
car cette thèse dans la bouche de Truculor déroutait toute la tablée.
Mais la Truplot, respectueuse du lustre de son ténor, applaudissait et,
du coup, s’y croyant autorisée par une aussi illustre obédience, elle
lâchait, en phrases ineptes, et en éructant à demi, sous la poussée des
vins, tout ce que sa langue pâteuse lui permettait de débonder d’un
nationalisme longtemps réfréné.
—Oui oui! on devrait les égorger jusqu’au dernier. La cause de l’Église
est toujours juste, et il faut que le colonel Marchand revienne de
là-bas empereur.. D’abord, ce sont des païens, et puis ces misérables
méprisent les femmes et crachent sur les crucifix....
—Envoyons-leur Gallifet, avec pleins pouvoirs, appuya son amant.
—La _fêlure_! se dit Honved, en se rappelant la thèse de la pièce
qu’il chérissait, en pensée, depuis longtemps déjà. Oui, Truculor
vérifiait le caractère, s’identifiait même, de surprenante façon, à
un des personnages qu’il avait déjà configuré mentalement. L’auteur
dramatique, dans ces trois actes projetés, voulait offrir une
explication aux désolantes attitudes, aux comportements imbéciles
dont sont coutumiers les gens notoires de cette époque, réputés,
cependant, pour être doués de quelque phosphorescence d’entendement.
Quand une race en est à la sénilité, quand le bétail humain qui a
trop vécu s’agite, sans pouvoir brouter autre chose que les chardons
de la sottise, la Nature suscite alors quelques individus dont la
fonction est d’éliminer la dernière réserve de vaillantise morale, la
dernière parcelle d’intelligence qui peuvent lui rester. Il n’est pas
besoin, pour adopter ce postulat, de croire à une prédestination, ni
de concéder à la Fatalité; le monde n’étant qu’une Volonté, comme les
philosophes matérialistes l’ont démontré. Or la Nature se sert de ces
hommes pour précipiter la déliquescence, pour aider à la désagrégation
finale de l’esprit de cette race: elle leur fait à proprement parler
tenir le rôle de ptomaïnes de décadence, tels ces ferments qui se
mettent dans les corps déjà putréfiés. Par ailleurs, pour qu’ils aient
pouvoir sur la masse, elle a fait d’eux des niveaux d’eau parfaits,
destinés à déterminer exactement la ligne d’horizon, la parallèle basse
nécessaire à l’optique du restant de leurs semblables. Or, elle les a
frêtés d’une eau opaque de bêtise cynique, en laquelle, seulement, elle
a glissé, pour la réalisation de ses mystérieux desseins, la petite
bulle d’air, la petite spiritualité d’un discutable talent. Remuez le
niveau d’eau: la molécule gazeuse va chavirer et se démener ensuite,
sans pouvoir se fixer de façon stable. Et il faudra des circonstances
particulières, une précision de manœuvre infinie, que le moindre
heurt vient infirmer, pour que la bulle d’air se maintienne au centre
parfait, bien en vue. Ne les faites pas agir sans précautions, sans
préméditation, alors qu’ils ne sont pas en _représentation voulue et
concertée_, car le petit globule s’affolera et se perdra alors dans
la masse liquide. Seuls les doigts de géomètre du Destin auront le
pouvoir de le replacer de ci, de là, par à coups, au point voulu, après
cinq ou six mille oscillations fausses. L’avare Nature, sans doute,
en paraissant les favoriser d’un quelconque côté, s’était acharnée
sur eux, avait fait payer cher à ces cervelles pseudo-reluisantes
tout le faux lustre dont elles se réclamaient. Elle semblait avoir
rageusement fissuré la calotte cranienne qui servait de récipient à
ces méninges glorieuses, laissant, par la fêlure, fuir le meilleur de
l’intelligence. Et, en vertu de cette loi d’équilibre qui est sa règle
primordiale, elle les avait dotés d’extravagants travers, leur rendant
toute pondération impossible—pour balancer ce qu’elle croyait leur
avoir donné.
Honved rabrouait vivement le personnage.
—Monsieur Truculor, je ne sache pas que le courage militaire puisse
jamais être tenu pour le véritable criterium de la valeur d’un peuple.
Les nègres du Dahomey, fusillés et mitraillés à distance par les
effroyables engins modernes, sont venus mourir, dans plusieurs combats,
emportés par une furia magnifique, sous les pieds mêmes de nos soldats;
témoignant ainsi d’une des plus belles ardeurs guerrières qu’on ait
jamais vues. Oseriez-vous en inférer que cette race était supérieure? A
l’encontre de ce que vous venez de nous dire, le degré de civilisation
et d’affinement d’un peuple se mesure à la haine qu’il nourrit des
choses de la guerre. N’importe quelle brute militaire, un reitre de
l’infanterie allemande, un lansquenet de Wallenstein, par exemple, avec
une balle mâchée dans son mousquet, aurait toujours eu raison d’un
Spinoza qui répugnait à se défendre ou ne savait pas combattre. Or,
quelle que soit votre mésestime pour les maîtres que vous enseignâtes
jadis... continua Honved en faisant allusion à l’ancien professorat
de Truculor, vous ne sauriez soutenir décemment que le reitre est
d’une humanité plus avantageuse que celle du Juif sublime qui écrivit
l’Ethique...
Truculor mal en point et congestionné, la face vultueuse, désignait du
doigt une ampoule électrique incluse en un surtout de fausse argenterie
garni de lilas, d’œillets et de roses pâles, à qui la chaleur de la
salle infusait une dolente chlorose. Il persévérait.
—Les Chinois n’ont cependant pas inventé cela.
—Non, comme vous le dites, ils n’ont point découvert la flamme
électrique. Mais, faut-il le rappeler à un ancien professeur de la
Sagesse? la première méthode de raisonnement rigoureux et scientifique
était dans l’Inde avec Kapila, et par conséquent en Chine, dix siècles
avant que la Grèce, elle même, possédât une philosophie. Il est plus
que probable que cette dernière a pris aux hommes de race jaune, le
raisonnement par deux propositions, l’enthymème dont je vous parle,
qui plus tard, à son tour, mit au monde le Syllogisme, véritable
conquistador de toute réalité abstraite. C’est un peu, croyez moi,
cette méthode d’induction et de démonstration—la plus haute que les
hommes puissent connaître—qui a enfanté les procédés de recherche
scientifique moderne et acheminé l’Occident à la découverte de ce que
vous invoquez. D’un autre côté, la civilisation chinoise qui, après une
durée ininterrompue de quatre mille ans subsiste toujours—fait sans
précédent dans le Monde—la civilisation chinoise, qui n’a pas subi un
arrêt de quinze siècles dans des ténèbres médiévales, fait preuve d’une
force bien supérieure à la nôtre, puisqu’elle lui a résisté et ne s’est
point laissé entamer. Elle vivra encore quand nous ne serons plus.
Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que les Chinois s’habillaient de
soies précieuses, vivaient parmi un idéal réalisé d’art et de beauté,
avaient calculé la marche des astres, la rotation de la Terre, et
vraisemblablement trouvé la boussole, alors que nous allions tout nus,
que nous hurlions d’épouvante à l’apparition du moindre météore, et
nous débattions enlizés jusqu’au cou dans la fange chrétienne.
Mais Truculor, qui opérait sa retraite et espérait s’en tirer par une
plaisanterie, ripostait dans un rire gras.
—Ne dites donc pas de mal de Jésus, Monsieur Honved. En instituant le
repos dominical, la fête du dimanche, le Christianisme n’a-t-il pas
forcé une notable partie de l’humanité à changer de chemise au moins
une fois par semaine? C’est toujours ça...
Ici, une sorte de barrissement digne d’un animal antédiluvien fit se
dresser toutes les têtes et suspendit les haleines. C’était Jacques
Paraclet qui se déchaînait, prenait vent et, le poing tendu, dominait
tous les convives d’un visage exsudant de négrier dont on déprise ou
vilipende la cargaison. La soute aux invectives explosait.
—La redoutable Face de Celui qui nous jugera tous, un prochain
jour, m’est témoin, vociféra-t-il, que j’étais venu ici surchargé
d’une insolite aménité, et que je m’étais juré, à moi-même, quelles
que fussent la culminance de votre impudeur ou l’altitude de votre
scurrilité, de ne jamais vider les arçons de la plus sereine
indifférence. Par sept fois, sur les saints Évangiles, j’avais fait
le serment d’assister, d’un œil invraisemblablement détaché, au cours
sinueux, nonchalant ou frénétique de l’Orénoque, du _Meschacébé_ de
sottise et d’infamie, dont vous avez, un à un et tour à tour, fendu
les flots en hippopotames diligents. Les îles flottantes de votre
niaiserie, où se balancent, comme les fleurs d’or dans la description
de l’auteur _d’Atala_, les anaphrodisiaques nénufars de votre studieuse
ignorance, auraient pu, devant moi, passer et repasser vingt fois, sans
que j’eusse été pris, une seule minute, du désir de les sabouler au
passage à l’aide des crocs de fer d’une solide controverse. Monsieur
de Fourcamadan aurait pu continuer, en tout loisir, à évacuer ses
petites historiettes excrémentielles, et nous enchaîner tous avec
les câbles de guano desséché qui lui sortent de la bouche, comme les
chaînes d’or au dieu de l’Éloquence, que je me serais bien gardé de
déranger l’eurythmie de son discours. Un remords cuisant se fût même,
sur l’heure, insinué en moi, ainsi qu’un bourreau tenace, si j’avais
prié l’Africain, égorgeur de femmes, que je vois là-bas, d’aller
restituer son derrière aux gardes-chiourmes invertis, qui prirent soin
de sa personne, durant un lustre tout entier. Je n’ai même pas, vous me
rendrez cette justice, favorisé d’une épithète l’épilepsie de monsieur
Pharamond Robomir, collaborateur dichogame du _Pégase_, et qui paraît
avoir permuté de sexe avec madame Dieulafoy. Oui, j’aurais opposé à
vos dires une anesthésie d’indifférence semblable en tous points à
celle qu’un individu saturé de chloroforme peut opposer au couteau des
tortionnaires, oui, j’aurais tout enduré, même l’ocarina de mon voisin,
si Monsieur Truculor ne s’était mis soudain à insulter le christianisme
jugulé...
Je ne veux pas connaître le degré d’apathie des Chinois et leur
indigence d’ardeur belliqueuse me trouve sans indignation. Il suffit,
pour me les rendre sympathiques, qu’ils aient été choisis par Dieu pour
bien prouver au Monde que Son supplice et Sa crucifixion continuaient;
il suffit qu’ils aient été élus par Sa volonté afin de Lui permettre,
une fois de plus et au regard des hommes, de Se soûlerde douleur et
d’effroi.
Certes, ils font éclater aux yeux des plus incrédules la Divinité
péremptoire, ceux-là, puisqu’ils ont permis à une torture toute
fraîche et à une honte nouvelle, infligées à Jésus, par les monstrueux
missionnaires de là-bas, de venir s’ajouter à celles qui n’avaient pas
été prévues au Mont des Oliviers. Que les hommes jaunes incinèrent
tout vifs, dilacèrent avec un art de tourmenteurs poussé jusqu’au
génie, les innomables carcasses des soutaniers qui, chargés de
répandre la Parole dans l’Empire du Milieu, ont pratiqué le vol
et le banditisme, cambriolé les métaux précieux et les fourrures
inestimables dans une maëstria dont les juifs eux-mêmes n’ont pas
donné d’exemple à travers l’histoire, j’y applaudis des deux mains.
Qu’ils aient intercis, en plusieurs quartiers et tronçons salés vifs,
les rufians infâmes estampillés d’une croix; qu’ils aient donné des
lavements d’huile bouillante aux brigands immondes qui créaient des
comptoirs d’usure, faisaient escompter leurs chèques par les sœurs de
Saint-Vincent-de-Paul, ouvraient, à l’usage de l’armée, des lupanars,
des prostibules, à la caisse desquels l’évêque de Pékin, en chasuble,
rendait la monnaie, je n’y saurais contredire, car ces Mongoloïdes de
la rue du Bac transformaient le Fils de l’Homme en Dieu des assassins,
et surchargeaient ses épaules d’un tel opprobre, qu’il se demande,
peut-être, à l’heure actuelle, le Lamentable, si Sa Divinité sera
suffisante pour Lui faire supporter le faix d’un pareil Himalaya de
déréliction!
Mais tant que l’inanition coutumière que m’ont impartie les multitudes
contemporaines, par moi bafouées, n’aura pas à tout jamais congelé le
sang de mes veines, nul ne se pourra vanter d’avoir, impunément devant
moi, acclamé la force scélérate et vilipendé le Christ momentanément
vaincu. Jamais je ne tolérerai, Monsieur le subversif, qu’on vienne
excréter sur Lui des plaisanteries d’arrière-département.
Qui êtes-vous donc vous autres, qui osez blasphémer la sublime
parthénogénèse de l’Église chrétienne et la suite de confondants
miracles poursuivie de façon ininterrompue à travers dix-neuf
siècles? Oui qui êtes-vous? Que faites-vous? Pendant que les foules,
crétinisées par vos théories, se lamentent au milieu des clameurs
de leurs entrailles vides, alors que la détresse des asservis, qui
n’espèrent plus en Dieu, semble avoir atteint, comme en ce moment,
l’indépassable Solstice de la Famine, on vous voit rouler sous la table
des plus sales ribotes bourgeoises et gravir, un à un, les différents
échelons poissés de vomissures de l’échelle dite des Honneurs. Alors
que le Golgotha n’a pu faire la justice sur la Terre, vous incitez les
malheureux à escompter l’attendrissement des Assemblées délibérantes.
En Officiant, en Sacerdote rétribué du Mensonge, vous maniez même la
sonnette sous-présidentielle, qui vous sert à annoncer l’imminence du
solécisme, comme elle sert à l’humble prêtre à annoncer l’imminence
de la divine Transsubstantiation. Dès que l’un de vous a soutiré une
parcelle de pouvoir, est devenu ministre, comme Millerand pour avoir
vendu son parti à 30 deniers, vous accourez tous, tel un essaim de
mâchebrans sur une _chose_ diffamée. La bouche pleine, avec le jus
des viandes, l’or ou le sang des vins généreux, qui ruissellent à vos
commissures, vous bâfrez alors, en des voracités de cynopithèques, tout
en flatulant devant le Peuple, une fois de plus trompé, qui sanglote
de désespoir à vos pieds vaporants. Et quand les lebels, comme à la
Martinique et à Chalon, partent sur la Foule, vous rotez si fort, dans
votre indigestion, Messieurs de la Postiche socialiste, que vous en
arrivez à couvrir le bruit des fusillades!...
Semblables en tous points aux requins qui, dans les mers chaudes
suivent le bateau, le steam-boat, et avalent au passage les bouteilles
vides, les boîtes de fer-blanc et les vieilles bottes qu’on leur jette
par dessus bord, on vous a vu suivre, avec les socialistes de votre
bande, le galion bourgeois et engouffrer à la volée tous les détritus,
toutes les déjections de pouvoir et d’argent, que la ripaille sociale
voulait bien vous décerner.
C’est vous, les repus du Collectivisme, vous, les victimaires adipeux
de vos propres fidèles, qui martelez sournoisement du talon les faces
vertes des damnés de l’enfer social, quand ceux-ci, mutilés dans
leur énergie et les poignets coupés, s’efforcent de faire sauter les
barreaux de leur ergastule, en s’y accrochant avec leurs gencives
décharnées et saigneuses dont les convulsions du désespoir et de la
faim ont au préalable fait sauter toutes les dents..... Vous êtes les
Belphégors de l’abjection, et si vous aviez une âme, il conviendrait
de se précipiter sur elle et de l’exterminer avec des pelles à m....
e!.....
Oui, les fulgurances jaillies de la conjonction de deux soleils ne
réussiraient pas à éclairer, à purifier l’opacité pestilente de votre
intellect, où s’entasse chaque jour le guano de vos pensées et de vos
innomables concupiscences!
Vous avez tous les vices des satisfaits sans en avoir la souplesse
cynique. Pour ce que vos mères ont été cuisinières au fond des
provinces, il n’est pas un infâme poëlon, où mitonne le plus sordide
ragoût, la plus nidoreuse des nourritures bourgeoises, que vous ne
rêviez de torcher de vos langues frénétiques, de vos langues de
révolutionnaires, _que vous avez transformées en suppositoires_ à
l’usage des puissants et des rois. Et par dessus tout vous nourrissez
la haine implacable de l’art dont la seule vue vous plonge dans les
exaspérations forcenées. Pas un artiste, pas un écrivain capable de
sauver par la magie de la forme l’exécration du fond ne collabore à vos
journaux. Avec plus d’acharnement que les assouvis qu’on a vus parfois
aimer la littérature et tolérer les hommes libres, vous enfoncez,
de vos propres mains, le bâillon et la poire d’angoisse à quiconque
refuse de s’asservir sous la discipline de caporal poméranien qui est
celle de votre parti. Les sept Géhennes de la Misère, les _in pace_
de la faim attendent le malheureux, qui ayant donné un moment dans
vos insanes théories, et précipité dans une syncope d’épouvante pour
vous avoir approché, s’est, par la suite, enfui au loin, en hurlant de
terreur dans la nuit pitoyable, dans la ténèbre impuissante à calmer
les hoquets de son âme en la tamponnant de lénifiant silence ou en lui
dérobant votre squalidité!.....
Tueurs de Dieu! disait le moyen-âge pour exprimer l’horreur ultime
du crime humain, tueurs d’artistes! pourrions-nous vous crier à la
face pour formuler à notre tour le suprême coefficient des vindictes
humaines. Oui, tueurs d’artistes que vous êtes, vous vous mettez à
dix mille pour exterminer un pauvre être brûlé par le feu sacré. Des
multitudes, qui n’ont jamais connu d’autre prurit que le délirium, le
satyriasis de l’ordure, surgissent, suscitées par vous, afin de se
précipiter au pourchas du Prédestiné, du Douloureux, dont le cœur tordu
de spasmes acclame, comme le mien, une Beauté et une Justice que vous
ne connaîtrez jamais. Et il faudra vingt siècles, peut-être, avant que
la petite flamme que vous avez éteinte se rallume à nouveau dans un
cœur d’homme!
Mais ne vous hâtez pas trop d’incliner à l’optimisme et d’entonner dans
vos lutrins le cantique d’allégresse. L’opprobre de votre socialisme
d’esclaves et de loups-cerviers jouisseurs n’est pas près de supplanter
encore l’opprobre bourgeois qui lui dispute la scélératesse. La patine
d’infamie dont vous prétendez revêtir le monde, comme l’émail d’un grès
flammé, n’est pas cuite encore dans le four clandestin où vous rêvez de
l’élaborer.....
Recevez-moi, ajouta le pamphlétaire après une courte pause qui lui
permit de renouveler son souffle et de dérailler en partie selon sa
coutume, recevez de moi cette surprenante révélation. Quand, à la suite
du trépas du Christ, les assises du Monde se soulevèrent d’effroi;
quand les cieux craquèrent dans une épilepsie d’innomable terreur, Dieu
dit à sa Création: Je rachèterai à nouveau la Terre, dès qu’entassés
les uns sur les autres, les cadavres des Justes et des Purs, iniquement
suppliciés par les hommes, formeront une pyramide d’une altitude égale
à trente-trois fois celle du Golgotha: autant de fois le Golgotha que
la chair de ma Chair et la Substance de mon Esprit avait d’années au
moment de mourir. C’est pour cela que vous avez vu tant de saints
courir au martyre, dans le moyen âge. C’est pour sauver à nouveau leurs
semblables que tant de Bienheureux dans les premiers siècles, ont donné
leur vie. Eh bien, le saviez-vous? Il ne manque plus qu’un cadavre
à l’épouvantable et rédimante pyramide, un Cadavre que l’on attend
vainement depuis cent années, pendant lesquelles aucun cœur n’a eu le
courage de s’immoler. Et ce cadavre c’est le mien; oui, j’ai décrété
que je serais celui-là et Dieu que j’avais invoqué m’a répondu: je t’en
donnerai le courage.
Voilà pourquoi mon époque m’a fait panteler dans les plus inconvenables
tourments, voilà pourquoi pas une heure de ma vie ne s’est écoulée
sans que je fusse écartelé à vingt chevaux, voilà pourquoi le pal
effroyable de l’injustice et de la faim a déchiré mes lombes emplies
au préalable de plomb fondu. Car, vous entendez bien, je suis Celui
qui couronnera enfin de son corps l’Alpe vertigineuse des glorieux
suppliciés, je suis Celui dont l’Agonie sauvera l’Univers derechef.
Je suis Celui dont la mort fera régner enfin la justice sur la terre
apaisée. SI LE CHRIST ÉTAIT LE COMMENCEMENT, MOI JE SUIS LA FIN ET LE
BUT.
Et cela me donne le droit de vous dire que vous me trouverez toujours
quand il s’agira de précipiter à l’égout, à la _cloaca maxima_, le
portique boîteux, le fût de colonne vermoulu des Rostres d’où vous
haranguez les plèbes à qui vous rêvez d’infuser les manies ergoteuses
des _Petdeloups_ parvenus et le pus de vos propres veines. Je vous
hais; je vous exècre si tragiquement que je sens des nervures d’acier
s’enfoncer dans mon âme à votre seule apparition, et que je voudrais
acquérir la frénésie dynamique des tremblements de terre pour vous
balayer tous...
_Expirantem transfixo pectore flammas_... comme Ajax dont la poitrine
transpercée par la foudre vomissait la flamme; fussé-je moribond,
j’étoufferai, sous une suprême clameur, vos coassements de batraciens
imbriqués de pustules; je domestiquerai des tonnerres pour servir au
plain chant de mes fureurs; je remmancherai au bout de ma plume le
cyclone familier avec lequel, depuis vingt ans, j’ai pris coutume
d’écrire!...
Et quand vous m’aurez assassiné, entendez-moi bien, vous n’aurez point
conquis la tranquillité. Vous en trouverez d’autres pour vous faire
hurler à leur tour, pour vous tisonner avec le fer rougi de leurs
malédictions. Car, ainsi que dans cet extraordinaire épisode de la
guerre des Gaules, conté par Jules César, où un soldat du Brennus,
embusqué dans un redan d’Avaricum, tenait tête tout seul à l’armée
assiégeante, en lançant à découvert la tragule et la poix bouillante
et qui, percé d’un trait parti d’un scorpion, fut remplacé par un
second combattant, puis par un troisième... par un quatrième... et par
d’autres toujours, se disputant jusqu’au soir le poste mortel; comme
dans cet extraordinaire épisode où se révèle tout entière la sublime
héroïcité de notre race, il se trouvera bien quelques fiers artistes,
énergiquement décidés, eux aussi, à se repasser la javeline et le feu
médique destinés à embêter la crapule jusqu’à la fin des temps...
Jacques Paraclet, la face embuée de vapeur, reposa alors sur la table,
comme il eût fait d’une lame régicide magnifiée pour avoir percé un
tyran, l’inoffensif couteau de dessert qui lui avait servi à scander
ses fracassantes périodes. Puis il promena une dernière fois le regard
issu de son œil vairon sur Truculor qui, depuis dix minutes au moins,
gisait écroulé sous cette lame de fond. La Truphot accablée qui, à deux
ou trois reprises, s’était vainement efforcée de l’interrompre, se
lamentait en des mots sans suite, et pleurait même en sourdine, rien
qu’à penser au scandale dans lequel sombrait la fortune littéraire de
son salon.
Truculor, maintenant, se déterminait vers la porte.
—Quand on invite des hyènes enragées, Madame, on prévient l’assistance,
au préalable, laissait-il tomber d’une voix blanche dont la colère
avait assourdi le métal. Et il disparut, cueillant son chapeau et
son pardessus, au passage, dans l’antichambre, sans que la veuve de
l’officier municipal ait eu le temps de le rejoindre pour lui offrir le
tribut de son affliction.
Honved riait aux larmes, amusé de l’événement, parfaitement assuré,
d’ailleurs, de ce qui allait suivre. Boutorgne, l’homuncule, se
disculpait hypocritement auprès de l’hôtesse.
—Ah! si j’avais su, je ne vous aurais point prié de l’inviter...
Le scélérat m’avait donné parole de se tenir tranquille... Quel
misérable!... Voulez-vous que je le soufflette, ajoutait-il, après un
temps, son torse court redressé en une pose bravache, et tremblant
intérieurement qu’on lui donnât licence des voies de fait.
Mais la veuve se tamponnait les orbites.
—Non... non... pas ici... dehors... c’est assez d’esclandre pour ce
soir, demain, si vous voulez.....
Et Boutorgne concluait.
—Je ne peux pourtant pas lui envoyer des témoins; on connaît ses idées
là-dessus: il ne se bat jamais.
—Mon cher, disait le comte de Fourcamadan à Siemans, c’est un rude
goujat, mais il n’y a pas à dire, il a _chichité_ en beauté. Comme
c’est dommage qu’il soit sans esprit, car vous l’avez entendu:
il n’a pas fait un seul calembour. Il faudra que je lui en passe
quelques-uns...
Cependant, d’un geste impérieux, Jacques Paraclet avait fait signe à
Madame Truphot, lui enjoignant de le suivre dans l’antichambre.
—La malheureuse, ça va lui coûter cher, prophétisa Honved, tourné vers
sa femme, en voyant la maîtresse de maison rengainer son navrement
ainsi que ses mouchoirs, et suivre l’Emphatique comme fascinée.
—Est-ce qu’ils vont mijoter une coucherie ensemble, questionna Sarigue,
se décidant seulement à émerger de dessous la table où depuis le coup
de boutoir du phénomène, coup de boutoir à lui décoché, qui avait
dispersé sa bravoure et son esprit de répartie, il s’était mis en
sûreté pour laisser passer le typhon.
Tous les convives debout, en désordre, au milieu du salon dressèrent
l’oreille, car après une accalmie de quelques minutes la voix de
Jacques Paraclet s’enflait progressivement, dans le vestibule, pour de
nouveau tonitruer.
—Madame, ce matin même, quand m’est parvenue votre invitation, je me
trouvais sans moyen d’y répondre. Un huissier, exempt de miséricorde,
venait de saisir le dernier pantalon avouable que je ménageais depuis
de longs mois déjà pour m’offrir au regard des personnes qui me
veulent du bien. Cet homme impavide, qui aurait saisi avec la même
ardeur l’unique vêtement du Crucifié, s’il avait vécu dans ces temps
fabuleux et si le Procurateur, plus humain que nos magistrats pour les
actuels délinquants, n’avait exonéré par avance le fils de Dieu des
frais de son supplice; cet homme à panonceaux emporta donc, avec le
haut-de-chausses susdit, un veston longanime qui ayant, par un miracle
que je ne m’explique pas, conservé ses deux manches, un présumable col
et le nombre de boutons exigibles, me permettait de me faire agréer
encore, dans quelques maisons exemptes de décorum. Plus démuni de
l’absolu nécessaire que Barrès, Hanotaux ou Saint-Georges de Bouhélier
ne le sont de syntaxe ou de pudeur, je n’attendais plus qu’un miracle
et, dans une prière, je me remis à Dieu du soin de l’accomplir pour
ne pas décéder le jour même, faute d’aliments, puisque je ne pouvais
songer à venir manger votre dîner. Mon Dieu, implorai-je, accréditez,
une fois de plus encore et à mes propres yeux, la providentielle
mission que vous me forcez d’accomplir ici-bas. L’inspiration ne tarda
point, une langue de feu descendit sur moi: j’eus instantanément
l’idée de me rendre aux Bains Deligny, dont le patron jadis fit de la
mystique chrétienne avec Ernest Hello, et de solliciter, de son aide
fraternelle, une immersion gratuite. Après m’être documenté pendant
plus d’une heure sur la cagnosité et l’escafignon de mes congénères,
la grâce divine opéra. J’arrêtai, au sortir de sa cabine, un fringant
personnage de qui le lustre vétural et le plat visage—où la sottise
était mitoyenne de la prétention—ne me permettaient pas de douter, une
seule minute, que je ne me trouvasse devant un mortel dont l’unique
fonction sur la terre consiste à culbuter des femmes, à jouer aux
courses, et à lire les livres de Paul Bourget.
—Monsieur, lui dis-je, à vous envisager, la conjecture s’impose:
vous possédez évidemment deux cents pantalons, comme le comte Boni
de Castellane, et pour le moins douze douzaines de jaquettes, comme
M. Deschanel. Je vois même que vous portez monocle comme feu Félix
Faure, l’académicien Costa de Beauregard, et que vous devez être plus
bête encore, si la chose est possible, que ces bipèdes précités. Or,
moi, je suis Jacques Paraclet dont il serait ridicule de penser que
vous eussiez jamais entendu parler, Jacques Paraclet à qui Dieu a
délégué le soin de préparer ses créatures, oublieuses de son Verbe,
à l’acceptation sereine des plus imminentes catastrophes. Je suis à
l’heure actuelle affligé, comme vous pouvez le voir, d’un complet que
répudierait le moins snob des chemineaux et investi surérogatoirement
par la plus douloureuse disette de numéraire. Comment osez-vous
circuler aussi somptueusement alors que mon dénûment à moi, le
Promulgateur du Très-Haut, tirerait des larmes à Job lui-même sur son
fumier? Voudriez-vous, après m’avoir rencontré, après que je me fusse
adressé à vous, voudriez-vous charger vos nuits sereines du remords de
ne m’avoir point secouru, alors que Dieu vous a choisi parmi tous vos
semblables afin de me prêter assistance, et qu’il m’envoie vers vous
à la seconde d’inexprimable angoisse où je suis prêt de défaillir et
d’abandonner la tâche qu’il m’a confiée? Pensez que vous pouvez mourir
sur l’heure ou demain et comparaître devant Lui, pendant que du Trône
de Justice tombera sur vous l’écrasante Parole: Pourquoi n’as-tu pas
tendu à Jacques Paraclet une main fraternelle, pourquoi lui as-tu rendu
désormais impossible l’Œuvre dont je l’avais chargé?
Cet homme tremblait en m’écoutant, Madame.—Entrez là, me dit-il, en
désignant sa cabine, je suis rédacteur au _Sillon_. J’ai lu votre
_Imprécateur_. Et il troqua son caparaçon impressionnant contre ma
défroque de trimardeur. Dois-je vous dire que, sous mes haillons, il
partit transfiguré, la sottise de son faciès obnubilée pour toujours
sous le rayonnement magique de l’archange vainqueur que Dieu, dont il
venait de servir les desseins, avait fait de lui, immédiatement?
Eh bien! Je viens de requérir de vous un service semblable poursuivait
le Catholique dont la voix se haussait maintenant à un tumulte d’orage;
je vous _somme_ d’accomplir à votre tour quelque chose d’équivalent à
ce que ce scolopendre de sacristie a fait pour moi afin de me permettre
de venir, ce soir, exterminer l’adipeux Mazeppa dont dix Ukraines de
bêtise et d’impudeur n’auraient point ralenti le galop effréné. Demain,
Madame, je serai jeté à la rue sur l’ordre du propriétaire du taudis
qui me sert d’Alhambra. Demain, si toutefois auparavant le soleil, de
dégoût, ne résilie pas son emploi, Jacques Paraclet sera sans asile et
sans pain et la Parole de Dieu, se trouvera, de ce fait, abolie pour
toujours. Pensez que vous seule pouvez présentement empêcher cette
chose dont les anges pâlissent déjà d’épouvante, tout au fond des
étoiles. Pensez que, vous seule, pouvez empêcher les cieux d’éclater
d’indignation, et de s’émietter sur la terre pour étouffer tant de
scélératesse. Quel compte aurez-vous à rendre un jour, si vous vous
dérobez? Songez que si je demande à l’Inexorable Juge de vous faire
trépasser sur l’heure, il m’exaucera incontinent en ce vœu dont vous
reconnaîtrez vous-même la justesse et la légitimité. _J’ai le droit de
considérer, moi, toute personne possédant cent sous comme me devant
deux francs cinquante._ Madame, j’ai besoin de vingt-cinq louis...
En entendant ces dernières paroles, Siemans jusque-là placide n’y put
tenir. Il se précipita, fonça sans même prendre le temps, au passage,
de soulever entièrement la portière qui, s’enroulant autour de lui,
s’arracha et l’accompagna dans sa course, traînant à l’arrière de ses
talons comme un manteau de théâtre. Quand il rejoignit la Truphot, il
était trop tard: Jacques Paraclet était déjà sur le paillasson de la
porte d’entrée, occupé à enfouir des billets de banque dans la poche de
son veston et à les y tasser à grands coups de poing vainqueurs.
Le Belge alors secoua furieusement sa maîtresse en lui jetant à la face
d’épouvantables injures.
—Pardonne-moi, Adolphe, implorait-elle, c’est un médium; certainement
il m’aurait envoûtée... Déjà cela commençait à me chatouiller à
l’occiput... tu sais bien les prodromes... il m’aurait fait mourir
comme il m’en menaçait le misérable... Puisque depuis plus de dix
ans nous faisons de l’occultisme ensemble, tu n’ignores pas qu’on ne
plaisante point avec ces choses-là...
Elle ne devait pas avouer le motif véritable qui l’avait fait déférer
au tapage. Siemans la regarda bien en face, dans le blanc des yeux,
haussa les épaules et revint vers les autres, toujours hors de lui.
Il s’accrocha aux omoplates du comte de Fourcamadan avec qui il se
sentait en pleine confiance; et dit, la bouche tordue, congestionné de
colère.
—Non, le croiriez-vous? elle a marché de quinze louis... ils ont dû
prendre rendez-vous, sûrement elle a des _intentions_ sur lui...
Le comte planta son annulaire aux trois bagues armoriées dans le creux
stomacal de son interlocuteur, se dressa sur les pointes et répondit:
—Quinze louis pour ce catholique, le Nonce ne lui prendrait pas plus
cher.