_Le Capitaine de vaisseau
commandant._
Monsieur,
En réponse à votre lettre du 15 avril courant, j’ai l’honneur de vous
faire connaître qu’aucun élève du nom de Fourcamadan n’a figuré sur
les matricules de l’École Navale.
Un silence tomba: tout le couvert digérait la chose. Mais le comte
n’était point homme à abandonner pour si peu la tribune aux harangues.
Cet esprit primesautier et saugrenu était habile au décousu et aux plus
déroutantes variations. Le buste incliné sur la nappe, rasant de la
tête les plats du service, à nouveau il conquérait la parole.
—Ah! messieurs, je ne peux pas résister au désir de vous faire savoir à
tous ce que j’ai répondu il n’y a pas un quart d’heure à mon voisin qui
me demandait mon opinion sur le remarquable discours de M. Deschanel et
qui voulait savoir dans quel parti je rangeais l’orateur. Vous me direz
si j’ai tort. M. Deschanel, lui ai-je répliqué, n’appartient à aucun
groupe, il est _lui-même_ et c’est assez, car s’il y a dans la Chambre
des anti-ministériels, des anti-militaristes, des anti-cléricaux et des
anti-sémites, lui, tout simplement, est Anti... _noüs_...
Un murmure flatteur et des rires de la meilleure spontanéité furent
le salaire de ce trait d’esprit. Truculor sortit même un _très-bien_
aussi sonore que ceux dont il avait coutume d’appuyer les discours des
ministres, sur les bancs de la majorité.
—Fourcamadan, contez-nous donc l’histoire du crabe et du matelot,
dit Boutorgne, qui venait de récupérer dans son plein l’usage de
l’entendement.
Mais le comte se défendait.
—Un peu osée... trop spéciale... je n’ose vraiment pas... Cependant,
comme cela flattait sa manie de fin diseur, il ne prit point plus
longtemps la peine de consulter l’assistance de l’œil. Comme s’il y fut
autorisé, il ajouta, dans le malaise de tous.
—Enfin, puisque vous le voulez... Vous savez que je la mets dans
la bouche d’un pair de France, à la table de Louis XVIII, le roi
spirituel, dans le petit acte que je termine en ce moment pour
le Grand Guignol. Et, sans aucune retenue, avec la plus belle
inconscience, il se lança, une demi-heure durant, dans un monologue
fécal, détaillant les aventures d’un gabier marseillais qui, sur le
sable d’une grève, luttait d’ingéniosité contre un crustacé sournois,
pour empêcher ce dernier de profiter de l’excédent de ses digestions.
—Té, mon bon, maintenant que cela déliquesce... tu n’es plus à
la hauteur avec tes pinces, si tu veux y goûter, tu prendras une
cuillère... paracheva le comte qui avait un peu bu.
Les deux tiers de l’assistance éclataient. Truculor devenu hilare et
dont la chose chatouillait agréablement l’inéliminable substrat de
rusticité qui faisait le fond de sa nature, Truculor riait aux larmes
et complimentait le patricien. Siemans, épanoui d’une grosse joie,
donnait des coups de coude dans les flancs de Boutorgne qui avait
définitivement abandonné la conquête de Madame Honved. Seuls l’auteur
dramatique et le convive extraordinaire, M. Eliphas de Beothus,
signalé par Madame Truphot au gendelettre, ne disaient rien, non plus
que Jacques Paraclet, qui paraissait surtout occupé à ne pas laisser
disparaître la bonne avec les reliefs du faisan. Il lui faisait de gros
yeux, lui enjoignait, d’un froncement de sourcils, d’avoir à remplir
son assiette, et requérait le maître d’hôtel qui versait les vins, d’un
geste de l’épaule remontée très haut, lorsqu’il venait à passer près de
lui.
Le comte de Fourcamadan, ivre de succès, abreuvé à nouveau et en proie
au vertige du génie, ne s’arrêtait plus. Debout, dressé sur la plante
des pieds, il pointait au-dessus des convives sa petite tête ratatinée,
déjà gaufrée de rides, et ses boucles de karakul tout humides des
abondantes et faciles transsudations méridionales.
—J’en ai encore de plus drôles... La cantharide, la cantharide?
voulez-vous, disait-il, déchaîné.
Cela menaçait de devenir scabreux. Bien que Madame Honved fût tout le
contraire d’une bégueule, elle imprimait un sursaut à sa chaise. Mais
cela n’arrêtait point le sire.
Comme on le voit, ce salon littéraire n’avait qu’une parité et une
relation très vagues avec ceux du xviii^e siècle, ceux de Madame
Dupin ou de Madame d’Épinay ou bien encore le parloir qui eut en
primeur la lecture de la _Pluralité des Mondes_, de Fontenelle. Après
tout, ceux-là étaient peut-être pareils. Mais telle est généralement
l’attitude des bourgeois beaux-esprits à l’heure de la fermentation des
estomacs. Les stupidités sanieuses qui ne dérideraient plus aucun corps
de garde ont l’heureux don de déclencher leur plus déferlante hilarité
et de mettre à jour le meilleur de leur âme. La grossièreté congénitale
et la bassesse de leurs coutumières attirances ne demandent pas de
caresse autrement savante pour venir s’ébrouer à la surface. Dans
leurs festins les plus gourmés, on démêle toujours un peu de la noce à
Coupeau.
—Voilà, commençait déjà le comte de Fourcamadan, en s’essuyant le
coin des babines de sa serviette roulée en tampon, comme un zingueur
qui s’apprête à en dégoiser une,—un soir, la cantharide aux élytres
bruissantes...
Mais il ne put pas continuer. Un cri perçant, un cri aigu tel
le sifflement d’une locomotive hystérique ou le coup de sirène
d’un paquebot déchira l’air. Parmi un éboulis de vaisselles et un
effondrement de verres et de bouteilles, un individu d’une quarantaine
d’années, maquillé et rechampi, qui s’efforçait, grâce aux fards et
aux cosmétiques, de persévérer, aux yeux de tous, dans la jouvence
et l’extérieur d’un éphèbe, venait de disparaître sous la table.
Jusque-là, cet Eliacin en simili s’était tenu tranquille, se contentant
de lustrer sa chevelure digne de Clodoald et de faire pleuvoir des
averses de pellicules, d’une main satisfaite baguée d’art nouveau.
Même il avait répondu aux menues questions de ses voisins d’une voix
timide de pucelette qui fait sa première sortie. Maintenant ses yeux
chaviraient dans l’orbite et ses deux mains crispées à la nappe la
secouaient furieusement au milieu de la danse éperdue de tout le
service. Les carafes, les fourchettes, les plats et les bouteilles d’un
Corton 1889 qu’on venait d’apporter entraient en saltation bruyante,
tout comme si Papus ou l’ombre de feu Madame Blavatsky eussent surgi
à l’improviste. Et l’éphèbe quadragénaire hululait, se tordait, se
tendait et se détendait en des secousses d’épilepsie pareilles à celles
qu’eussent pu lui procurer le contact d’un plot, d’un électrode saturé.
En quelques instants, il fut couvert de nourritures, de sauces et
de vins, cependant que le trémolo de ses hurlements se faisait plus
impitoyable.
—C’est Boromée Pharamond Venceslas Robomir, du _Pégase_, expliquait
Madame Truphot alarmée, mon Dieu, il a sa crise!
—C’est la grande hystérie, opina Sarigue, qui s’y connaissait.
—Appuyez-lui sur les ovaires, alors, conseilla Honved, ironiquement.
Transporté dans le salon voisin, l’homme du _Pégase_, ne tarda pas à
reprendre ses sens sous les affusions de vinaigre et les vigoureuses
tapes dans les mains dont le gratifiait le Belge, qui faisait tournoyer
ses bras, comme s’il eût voulu marteler un boulon sur le fer d’une
enclume. Ses yeux s’étaient ouverts et, bientôt, après deux ou trois
tentatives infructueuses encore, il bégaya par à coups, d’une voix
blanche et ténue comme un fil.
—Pardonnez-moi! J’ai ça de commun avec le grand Flaubert, je suis
épileptique... C’est le surmenage... la fin de mon poème me coûte bien
du mal... je ne peux pas arriver à mettre debout le dernier chant...
Quand la Princesse Rupéronde, fille du roi Nabuchodonosor, vient de
consommer l’inceste avec son père changé en bête... Vous comprenez
cette complication de l’inceste par la bestialité, la zoophilie, est
très difficile à rendre.
Il fit une pause; puis se dressant tout d’un coup, désormais
ressuscité, il claironna d’une voix terrible.
_Pendant que flosculait la brume argyrescente,
Tu mordis par trois fois ma gorge intumescente
Animal-Roi! Mon père! O toi l’Amphicéphale!_
Devant la menace de postérieurs alexandrins et d’un dolosif poème tout
entier en rimes féminines, la société, du coup, opérait, en désordre
apeuré, son transfert sur des lieux moins redoutables.
* * * * *
—Ce gaillard-là a fait exprès de se trouver mal pour nous placer ses
vers, dit, de sa voix de cuivre, Truculor, qui pour la première fois de
sa vie, peut-être, énonçait une vérité.
Et de peur qu’il ne continuât, on décida de le laisser quelque temps
encore aux soins de la femme de chambre.
—Surtout, ne l’embrassez pas, notifia Madame Truphot à cette dernière;
vous savez _qu’il est pour homme_: il vous arracherait les yeux ma
fille.
Mais le comte de Fourcamadan, enragé que cet incident lui eût coupé son
effet, s’accrochait à la manche du Tribun socialiste.
—Écoutez, tout à l’heure j’en ai trouvé une bien bonne; vous en aurez
la primeur: Sarigue me demandait à moi, qui suis marié, mon opinion
sur le mariage. Je lui ai répondu que ce qu’on devait en penser était
formulé par les termes mêmes dont on désigne les époux. Ne dit-on pas
d’eux qu’ils sont des _conjoints_?..
Alors tous deux, éboulés sur un canapé, se roulèrent.
* * * * *
Au bout d’un quart d’heure de papotages dans le grand salon, la table
se trouva remise au point et l’on reprit le cours du dîner.
Monsieur Eliphas de Béothus, le type prétendu extraordinaire, annoncé
par Madame Truphot et de qui, selon ses prières préalables réitérées
à chaque convive, on devait tout endurer, les pires paradoxes, comme
les fantaisies les plus insolites, s’était tu jusqu’à ce moment.
C’était un homme très grand, exagérément maigre, à la face bossuée de
méplats, au teint couleur d’urine, à la tête aplatie comme celle du
basilic, aux yeux noirs machurés qui, sous le coup de quelque émotion,
lui saillaient parfois de l’orbite, et qu’il semblait porter, alors,
à la façon de certains insectes qui les brandissent au bout de leurs
antennes. Une bouche tourmentée et grimaçante, en forme de balafre de
yatagan, complétait cette laideur irritante non moins qu’hoffmanesque.
—Vous considérez ma hideur avec étonnement, dit-il à Honved, qui,
depuis longtemps déjà, le dévisageait stupéfié. Je suis très laid, en
effet, Monsieur, et cependant, comme la plupart des autres hommes,
mon être intime est de beaucoup plus affreux encore que mon relief
apparent. Mais, ainsi que vous le voyez, je me suis débarrassé au
moins, moi, du préjugé commun à mon espèce animale, qui consiste à
se rattraper sur les splendeurs cachées, à vouloir être expertisé
favorablement au point de vue moral quand l’extérieur est sans avantage
et que la nature vous a joué de vilains tours du côté plastique. Je
ne suis pas soucieux de cette compensation. Vous trouvez en moi un
individu pour qui l’opinion de ses congénères, leur blâme, leurs
suffrages ou leurs louanges n’ont pas plus d’importance que ce qui peut
se passer dans une autre planète. J’existe dans la plus belle liberté
intérieure et les paroles ou les jugements qu’on peut prononcer sur
moi ont tout juste à mon sens la valeur d’un son qui contrarie bien
inutilement la sérénité du silence. Si quelqu’un prenait jamais le
souci de vouloir m’analyser—chose bien vaine, car qui peut analyser un
être?—soyez assuré que je répugnerais à la règle d’éducation civilisée
qui commande d’apparaître «en Beauté» et de parquer immédiatement dans
les écuries invisibles, dans les porcheries profondes de la Psyché ou
du cœur les sentiments qui prennent la peine de s’agiter _intra-muros_.
J’ai coutume, moi, de les laisser barboter aux yeux de tous et même à
ceux du psychologue dans leurs auges préférées. L’Humanité, n’est-ce
pas? ne vaut pas qu’on lui mente.
Toutefois, je n’ai pas toujours été aussi laid que présentement. Il
paraît même que je fus beau, très beau sur mes vingt ans et, si j’en
crois mes souvenirs, je n’avais pas alors assez de mes jours ni de mes
nuits pour déférer à la requête de toutes les femmes qui désiraient
frotter leurs muqueuses aux miennes. Mon profil aquilin était tout à
fait dissemblable de celui que je fais circuler à l’heure actuelle, mon
œil était bleu, ineffablement céruléen au lieu d’être comme aujourd’hui
d’un noir bizarre qui fait penser à la suie des vieux poëles, et il
n’était pas jusqu’à ma bouche, désormais vulvoïde et indécente, qui
ne fût, en ce temps-là, menue à point et dessinée comme l’arc d’Eros.
Bref, j’étais élaboré pour susciter l’amour autour de moi et retirer
aux femmes, à l’aide de ce sentiment, le peu de lucidité que la
Nature leur a toléré. Même il m’était possible d’escompter la passion
des mâles, et si j’avais vécu à Rome, il n’aurait pas été malséant,
pour moi, de songer à me faire épouser par un César tant j’étais un
Jouvenceau cupidoné.
—Alors, comment diable êtes-vous devenu si laid? interrogea Honved qui
riait franchement.
—En me penchant sur la réalité de la vie, monsieur. Jusque-là,
_ante pilos_ je n’avais rien vu, et lorsque la hideur, l’infamie
et la scélératesse du Monde me sont apparues subitement, mon âme a
soubresauté d’épouvante et le choc a été tel que mon facies, par
contre-coup, éclatait, pour ainsi dire, brisant son noble contour et
détruisant pour jamais l’harmonie et la pureté de ses lignes. L’ovale
de mon visage a été rompu, le nez s’est mis à plonger d’effroi, la
couleur de mes prunelles s’est insurgée, et la bouche s’est tordue dans
une grimace de perpétuelle horreur. Un médecin en Amérique a voulu
redresser mon masque par l’électricité, il paraît que c’est possible
là-bas.
—Allons bon, vous êtes allé en Amérique, vous aussi, comme les autres,
comme tout le monde, et vous vouliez reconquérir votre vénusté première
dans l’intention de vous marier avec une milliardaire sans doute,
interrompit Honved que le personnage amusait.
—Je vous remercie, Monsieur, de m’interrompre, ce qui m’évite de
discourir d’un seul tenant, chose toujours fâcheuse au point de vue de
l’art; mais pour en venir à votre question, je vous répondrai: Bien que
mon nom se décline au génitif, ce qui est très demandé dans les alcoves
de Chicago, je n’avais pas l’intention de négocier ma particule. Je
suis un nihiliste et un homme laid, par conséquent débarrassé de toutes
les tares, de toutes les hontes, de toutes les prostitutions et de tous
les sales attouchements que vous imposent l’ambition et la beauté.
J’étais allé outre-océan pour y faire tout simplement un judicieux
emploi de ma fortune, pour y créer une institution comme on n’en avait
jamais vue encore sous le soleil.
—Eh quoi, vint lui dire à l’oreille le comte de Fourcamadan, tout à
fait aviné, qui s’était levé de sa chaise, espériez-vous donc réaliser
le trust des maisons chaudes et du calomel? Être maître ainsi du prix
des coucheries honteuses et de leurs néfastes incidences, sur les
marchés du monde?
—Mieux que cela, mieux que cela, Monsieur, quoique ce fût d’un
autre ordre. Je suis un philosophe avisé et non le parent d’Eva la
Tomate et de Félix Faure. Mon but était de fonder, là-bas, comment
dirai-je? un gymnase préparatoire, un collège professionnel, une école
d’application, en un mot, pour régicides... Rien que ça... une sorte de
Saint-Cyr ou de Polytechnique, pour tueurs de Rois.
—Ah, bah, l’idée, au moins, était originale, fit Truculor.
—Je n’ai que des idées originales, moi. Monsieur, je ne suis pas
socialiste... et comme tout le couvert était devenu attentif, Eliphas
de Béothus éleva la voix pour mieux conquérir son auditoire.
—Oui, j’avais remarqué que la plupart des attentats contre les dynastes
échouaient par insuffisance d’entraînement des révoltés. Riche à
dix millions, je résolus de pallier à cet inconvénient qui faisait
rater les meilleures tentatives. Si vous me demandez pourquoi je me
déterminai ainsi, je vous répondrai que la Société me dégoûte, que les
bourgeois, mes frères, parmi lesquels j’ai trop longtemps vécu, ayant
trouvé le multiplicateur suprême de la bêtise et de la putréfaction
et s’étant empressés de porter leur sanie et leur squalidité à cet
effroyable _cosinus_, je résolus, un beau matin, de leur déclarer la
guerre à eux, ainsi qu’aux potentats et aux différentes autorités
auxquelles ils se raccrochent comme la roupie au... nez du singe.
Je pouvais, n’est-ce pas? employer ma fortune à faire du sport, des
femmes, à monter des chevaux, des yachts, des automobiles, à palabrer
dans les cercles fermés et à ajouter ainsi quelques versets au Koran
de la sottise, mais le crétinisme de ces différents comportements
s’étant présenté à moi, je me suis décidé à utiliser, de façon autre,
mon intelligence, mon argent et mes loisirs. Pourquoi, oui pourquoi,
ne me serais-je pas assimilé l’état d’âme des grands aristocrates du
XVIII^e siècle, qui applaudissaient des deux mains aux coups portés
à leur caste, à la condition que le coup fût dirigé avec art, et le
trait bien empenné? Pourquoi ne pas être le bourgeois qui sort de sa
classe et le premier combat sa classe? Les révolutions ne peuvent être
faites que par des patriciens ou des privilégiés qui s’acharnent contre
le privilège du Patriciat. Tibérius Gracchus et Mirabeau sont là pour
le démontrer. Et la Bourgeoisie se verra perdue quand se dresseront
devant elle, pour la combattre, sans quartier ni miséricorde, seulement
quelques bourgeois ne postulant d’autre récompense que celle de voir
enfin s’écrouler par leurs soins l’édifice abominable, l’innommable
pyramide d’exaction qui porte à sa pointe, comme la fumerole d’un caca
pyriforme et triomphant, la divinité bicéphale de l’Argent et de la
Force.
J’achetai donc des terrains très loin de New-York, là-bas, dans le
Colorado. J’y fis édifier des bâtiments, circonscrire un champ de tir
avec des buttes, des remblais, des cibles à toute distance. J’engageai
d’avance des professeurs d’escrime et de balistique, d’anciens
officiers pour la plupart et des maîtres du genre, dans le civil.
J’eus un laboratoire de chimie où un pontife de Faculté, ignominé
par ses semblables et qui entrait en belligérance avec la Société,
lui aussi, devait venir donner des leçons, trois fois par semaine,
clandestinement. Je m’assurai le concours d’un grand toxicologue,
qui chez moi, enseignerait les simples et les alcaloïdes en tout
point inexorables. Tout fut prévu. Je nolisai deux professeurs de
belles manières et de civilités afin qu’il fût possible à mes élèves
de se présenter dans les Cours, et d’y tenir des emplois variés
dont la gamme devait aller de la fonction de marmiton à la charge
de chambellan. Il fallait, vous le comprenez, que mes _Magnicides_
pussent, le cas échéant, se tirer des griffes d’un mouchard en
l’impressionnant grâce à leur savoir-vivre, à leur élégance ou à leurs
imparfaits du subjonctif. Je n’oubliai pas, vous vous en doutez, de
m’adjoindre un Espagnol de la Catalogne qui pratiquait supérieurement
la _navaja_, non plus que quatre polyglottes parlant toutes les
langues du monde. Je louai des ingénieurs qui, sur mes indications,
construisirent une voie ferrée et l’approvisionnèrent de matériel
roulant: cela pour répéter l’explosion de dynamite à l’usage des Tsars.
Quand ma petite caserne où des appartements munis de tout le confort
moderne, empreints cependant d’une note de sévérité nihiliste, avaient
été ménagés pour mes futurs élèves se trouva au point; quand le
laboratoire, le polygone, le champ d’essai des bombes furent prêts
à être utilisés, quand me furent parvenus des meilleures armureries
d’Europe des merveilles de carabines, des bijoux de revolver et des
poignards d’une trempe indéfectible; quand mes clapiers regorgèrent de
cobayes pour l’essai des poisons; quand mon professeur de maintien et
mon _archididascalus_ d’éloquence m’eurent assuré, qu’en moins de six
mois, ils pouvaient dégrossir le rustre le plus inculte et en faire un
gentleman capable d’éclipser dans les salons et les belles-lettres,
Monsieur Deschanel lui-même, je gagnai alors la capitale des États de
l’Union. Vous me comprenez bien? Je voulais faire des régicides aptes
non seulement à tuer vulgairement dans la rue, mais habiles encore
à s’insinuer dans le monde fermé des Cours, dans les milieux les
plus défendus, et à tuer en habit noir comme en bourgeron souillé.
Grâce à moi, les tyrans et les grands de la terre, autocrates, rois
constitutionnels ou bourgeois retentissants, ne devaient plus connaître
un seul instant de quiétude ou de repos. Il me fallait élaborer des
Chœreas et des Louvel, des Brutus, des Alibaud et des Aristogiton en
nombre indéfini. Je voulais que, dans le vieux monde et le nouveau,
l’attentat devînt endémique et qu’une pluie de sang bleu fécondât
le sol rajeuni, ainsi que les gouttelettes chaudes d’une ondée de
printemps; je voulais qu’une série de meurtres prestigieux déchirassent
la sérénité de la civilisation scélérate et crevassent enfin le
phlegmon social, tel l’orage à la chevelure d’éclairs qui débride le
ciel d’août congestionné comme un abcès.. Oui... oui... je voulais que
dans le cocher qui conduit le coupé, l’huissier qui soulève la portière
de soie, le cuisinier qui conditionne les plats, le familier rencontré
par la ville, le passant quelconque ou la maîtresse conquise depuis
peu, le Dynaste médusé, le satisfait hagard, pussent, tout à coup,
découvrir le justicier fomenté par l’Invisible et qu’ils s’abattissent
enfin, devant la valetaille en déroute, sous le couteau empoisonné de
ptomaïnes ou la balle explosible trempée dans le curare!...
Un froid subit circulait parmi l’assemblée, des frissons de malaise
secouaient les nerfs de la plupart des convives. Truculor, Sarigue et
le comte de Fourcamadan jetaient sur la porte des regards apeurés comme
s’ils craignaient la subite intrusion de la police.
L’auriculaire planté au milieu du front, une flamme verte
tirebouchonnant en dehors de ses yeux étranges, Monsieur Éliphas de
Béothus continuait.
—Installé dans un petit logement de la XIX^{me} avenue, dès le
lendemain de mon arrivée, je fis circuler, parmi les journaux à grand
tirage, une annonce ainsi libellée:
«Les désespérés qui se sentent prêts à se retirer de la vie, et qui
se sont, d’ores et déjà, condamnés à mort, sont priés de s’adresser
au Révérend S.A.W. Murchill qui offrira consolations et combinaisons
pratiques.»
En moins de quatre jours, je reçus vingt-sept visites. Pour faire un
tri parmi elles, j’avais revêtu l’habit de clergyman et je m’étais
enduit d’une vaseline papelarde, d’un opiat d’hypocrite apitoiement,
comme il sied à un ministre de Dieu. Ah! Messieurs, il y eut bien du
déchet. Il me fallait, vous le saisissez, négliger tous ceux que la
misère avait déterminés au suicide. Évidemment, après avoir mangé,
après s’être requinqués un peu, ces individus-là ne voudraient plus
entendre parler de la guillotine ou de la pendaison magnifiantes et me
glisseraient dans les doigts. De même je devais négliger les crétins,
les confondants imbéciles qu’un désespoir d’amour pousse à abolir leur
falote personne.
La tourte moustachue qui, dans la vie, n’a découvert que l’amour, qui
ne peut pas se consoler d’avoir été répudié, ou à qui le souvenir d’un
nez établi de telle façon, d’une prunelle douée, pour lui, de quelque
agrément, d’une chevelure colorée selon son goût, la tourte moustachue,
à qui la perte de tout cela fait croire qu’il ne pourra plus jamais
frétiller aussi voluptueusement avec d’autres femmes, est un bipède qui
mésuse de la lumière solaire et, quand il se replonge dans le néant,
la chose ne doit lui demander aucun effort, car il ne paraît pas en
être jamais sorti. Ce fut surtout ceux-là qui abondèrent. Pauvre de
moi! En ai-je entendu de ces confessions! Il aurait fallu être M.
Hugues Leroux, lui-même, pour les écouter sans faiblir et leur donner
des conseils par surcroît, dans le _Journal_. Un moment, j’eus l’envie
de lui écrire, ainsi qu’à M. Paul Bourget qui, grâce à eux, aurait pu
diversifier un peu les thèmes de ses affabulations. Mais je me décidai
pour le geste beaucoup plus rapide qui consista à les jeter dehors,
et je leur demandai s’ils me prenaient pour un vicaire catholique en
s’autorisant ainsi à me raconter toutes leurs saletés. De cette fournée
de vingt-sept désespérés, je n’en retins qu’un seul qui me déclara,
lui, qu’il voulait se donner la mort parce que la vie le dégoûtait tout
simplement, pas plus. Lorsqu’on a une âme tant soit peu affinée, au
bout de trois ou quatre années, à partir de l’âge de raison, n’est-ce
pas? me confia-t-il, on est définitivement écœuré par tous les plaisirs
que l’existence tient en réserve. La gloire, l’argent, l’ambition,
c’est un identique guano qui se recommence et se diversifie à peine.
L’indigence d’imagination de la Nature apparaît alors manifeste et on
se demande vainement pourquoi elle nous a convoqués avec tant d’âpreté,
ici-bas. Il reste bien l’amour, ajouta encore cet homme, mais il faut
être un collégien indécrottable pour jouer encore, passé vingt-cinq
ans, à cet éternel et fadasse saute-mouton. Je cherche depuis déjà six
mois, sans pouvoir le trouver, le moyen de faire une sortie décente,
acheva-t-il, en s’emparant d’une de mes manchettes pour me secouer
le bras. Connaîtriez-vous un mode _d’évasion_ un peu moins niais que
celui employé couramment par mes frères en désespoir. Je faillis
l’embrasser.—Si j’en connais, lui dis-je; je vous emmène, je vous
emmène, nous partirons demain... Ah... oui. Je vais vous l’indiquer,
moi, le seul moyen de partir en beauté!...
—Ah! ça vous ne respectez donc rien, pas même l’amour? flûta Madame
Truphot, en coulant vers son convive un regard où elle avait insinué
tout ce qui lui restait d’ondes magnétiques et d’effluves langoureux.
—Vous l’avez dit, Madame... Et ceux qui croient à la beauté de l’amour,
à la nécessité de procréer, à la gloire, en Dieu et autres obscénités,
sont avisés que, dans mes propos, ils ne trouveront pas une seule
parole pour ensemencer leur... entendement...
J’avais un élève vous disais-je; je n’avais donc pas perdu mon voyage
et de suite je l’installai dans l’École des Régicides en le priant de
patienter un peu. Pendant un an, tous les mois, je revins à New-York
et je réussis à découvrir encore sept désespérés du même ordre, ou
d’acabit à peu près similaire... Douze mois après, j’en avais vingt. Où
sont-ils donc les philosophes asinaires qui prétendent que l’optimisme
et sa fille, la volonté, sont occupés, présentement, à régénérer
le monde? Je pourrais leur faire toucher du doigt le noir filon de
pessimisme que j’ai mis à jour, moi, avec mes seuls moyens... Ah! les
affaires du vieux monde vont mal, et s’il se rencontre comme cela,
aussi facilement, une telle proportion de jeunes hommes qui ont déclaré
la guerre à la vie, uniquement parce qu’elle est immonde et faite pour
saoûler d’effroi les cœurs de sereine fierté; si du jour au lendemain
peut se recruter ainsi une telle phalange de nobles êtres se réclamant
du Nihilisme non pas parce qu’ils sont pieds bots comme Byron ou bossus
comme Léopardi, mais bien parce qu’ils ont éventé le piège grossier
de la Nature, on va assister à des spectacles intéressants sur cet
excrément sphéroïdal, que l’emphase humaine a appelé la Terre!
En même temps que le judicieux entraînement de mes pupilles commençait,
j’entrai en correspondance avec tous les cercles anarchistes du monde.
Et ceux-ci prirent l’engagement solennel de me fournir ma _remonte_,
par voie de tirage au sort, afin de remplacer ainsi ce que l’échafaud
aurait décimé. Les moyens, les dons physiques ou moraux, de mes
pensionnaires ayant été sagacement analysés, je les sériai en diverses
catégories, je procédai à leur répartition dans les classes de bombe,
de revolver, de couteau, de carabine ou de poison.
Qui eût pu prévoir l’entrain et le réconfortant enthousiasme de
mes _cadets_? Ces hommes jusque-là sombres, sarcastiques et d’une
misanthropie redoutable se prêtèrent tout à coup avec la plus grande
souplesse, la plus merveilleuse docilité, à ce que j’étais en droit
d’exiger d’eux. Leur front crispé se détendait; dans leurs yeux
s’allumait une flamme juvénile, lorsqu’il m’arrivait de leur fixer la
date approximative où tout permettait de croire qu’ils seraient prêts
enfin. Les chrétiens qu’on destinait au Cirque ne témoignèrent pas
jadis d’une pareille ardeur au martyre... Je dois dire, cependant, que
ce qui me coûta le plus à obtenir de la plupart d’entre eux, ce fut le
silence de trappiste, l’absolu mépris de la parole. La certitude qu’ils
allaient mourir en héros avaient déchaîné en eux une extrême loquacité:
ils se racontaient par avance et préparaient déjà, avec des gestes
appropriés, leurs réponses aux juges ou aux jurés. Or, un régicide ne
doit pas parler, ni _avant_, ni _après_. Il convient qu’il méprise
l’inutile parole humaine, qu’il s’embusque dans une mutité farouche
et obsècre le langage articulé qui aide les hommes à se pénétrer de la
réconfortante certitude qu’ils sont identiquement idiots les uns les
autres...
Mais il fallait les voir, dans les exercices préparatoires, travaillant
à miner la voie ferrée ou transperçant d’un coutelas inspiré, au
passage de la voiture lancée au triple galop, le mannequin chamarré qui
tenait l’emploi du potentat...
Et puis les prouesses réalisées au tir à la cible! En moins de trois
mois, quatre de nos futurs tyrannicides mettaient les sept balles de
leur revolver dans un pain à cacheter, à quarante pas, bien que leurs
camarades, jouant le rôle de policiers, les assommassent à demi de
coups de canne, s’accrochassent à leur bras qui, malgré les bourrades,
ne tremblait pas plus que..... celui du Destin, comme disent les
poncifs. Au bout de l’année, j’eus deux artistes qui, à cinq cents
mètres, avec la carabine, vous plaçaient une balle dum-dum dans le
fond d’un chapeau, impeccablement. De plus, comme mon chimiste m’avait
fabriqué une poudre _qui ne détonait plus_ et ne dégageait pas la
moindre fumée, vous voyez cela d’ici: dans une ville encombrée de
foule, au passage d’un souverain ou d’une puissance sociale, la mort
qui, au loin, part tout à coup, fulgurante, se déchaîne d’une fenêtre
invisible, et tombe du ciel, sans qu’on puisse arriver jamais à trouver
le point initial de son envol...
Autre merveille. L’Europe avait inventé les rayons Rœntgen, les rayons
X, qui perforaient l’opacité de la matière et permettaient d’explorer
l’organisme. L’Amérique, elle, inventa les rayons Z qui rendirent
ténébreuse toute chose éclairée par la lumière et conférèrent au corps
humain, à l’homme, la propriété de se rendre invisible à volonté, aux
yeux de ses semblables. Un élève, un lieutenant d’Edison me vendit deux
cent mille dollars la découverte miraculeuse qui permettait à tout être
de s’abstraire, de se soustraire du monde ambiant et cela à son gré, au
regard des foules aveuglées, comme s’il s’était sur le champ transmué
en effluences insaisissables. Cela tenait du sortilège, de l’hypnose;
cela faisait penser à certaines expériences des brahmanes indous. Le
régicide, une fois l’acte consommé, n’avait qu’à toucher un commutateur
placé au creux de sa poitrine pour s’effacer subitement, pour obnubiler
son relief, pour disparaître de l’espace et se fondre pour ainsi
dire, à tout jamais... hors d’atteinte, dans la lumière ou la nuit
éparse. Je dois dire qu’il ne s’en trouva que deux ou trois parmi mes
justiciers qui voulurent se servir des rayons Z et se dérober ainsi aux
responsabilités de leur geste sublime. Les autres donnèrent sang pour
sang, vie pour vie. C’était plus noble mais moins pratique.
Et je les galvanisai moralement mes cadets, car il fallait, vous pensez
bien, que l’âme fût trempée comme le corps. Des lectures leur étaient
faites de tous ceux, classiques anciens et modernes, qui exaltèrent
le régicide. Je ne veux point vous les énumérer, le pédantisme étant
le seul recours des crétins. Je leur détaillai par le menu les plus
récents forfaits des têtes couronnées, le satyriasis d’assassinat du
sultan rouge, la cruauté du Petit-Père, les horreurs de la Sibérie,
les proscriptions en masse, le Knout qui torture et avilit et la
dernière invention du Romanoff: le croiseur destiné au transport des
condamnés politiques, où, tout près des cages de fer de l’entrepont,
une _machine à ébouillanter_ amorçait à la chaudière d’eau brûlante
deux lances horrifiques braquées, à toute heure du jour et de la nuit,
sur les révolutionnaires jugulés, sur les doukhobors enchaînés, sur
les plus nobles cœurs de l’empire moscovite. Je leur citai le mot de
Mallarmé interviewé sur les anarchistes: _Je ne suis pas assez pur pour
parler de ces saints_.....
Ici Médéric Boutorgne crut de son devoir d’intervenir, en entendant
Monsieur Eliphas de Béothus approuver Mallarmé.
—Oh! Mallarmé, dit-il, quel raseur! Il faut avoir le courage de le
dire. Qu’est-ce qui a bien pu comprendre quelque chose à l’œuvre de ce
galfâtre..
Tourné vers lui, d’un geste d’automate qui vire lentement sur son
pivot, l’étrange personnage, dressa vers le plafond un index vertical,
et prononça d’un ton calme.
—Jeune homme, n’avez-vous jamais entendu parler de ces pures étoiles
dont la lumière répugne à mettre moins de deux mille ans pour parvenir
à la racaille d’ici-bas?
Un éclat de rire général accueillit cette boutade, sans aménité et,
trop lâche pour se fâcher, l’infortuné gendelettre, qui s’était dressé
à demi, pour mieux donner l’essor à sa géniale interruption, dut
ramener au niveau des sauces de son assiette un front désormais chargé
d’opprobre.