Nous croyons devoir consacrer ce chapitre à la production de quelques
exemples de nature à faire voir l'importance des prescriptions
relatives aux devoirs des témoins.
1º
Le journaliste D... attaque dans un petit journal satirique
l'ex-fonctionnaire M... pour des faits relatifs à l'exercice de ses
fonctions.
Les critiques paraissent blessantes pour la famille. M..., le fils
aîné, au lieu d'envoyer purement et simplement ses témoins à D... pour
demander réparation, lui écrit une lettre insolente, dans laquelle
après lui avoir reproché d'une manière injurieuse les offenses qu'il a
faites à sa famille, il le menace de lui cracher au visage partout où
il le rencontrera, s'il ne lui accorde pas satisfaction. Les témoins
de M... ont connaissance d'une telle lettre et lui donnent cours! En
l'état, il était impossible de songer à un accommodement. Le duel à
l'épée est proposé par les témoins de M..., qui se prétend offensé.
Il est accepté par D..., malgré qu'il n'ait jamais manié une épée et
que son adversaire ait fréquenté les salles d'armes. Le combat
commence. D... se tient sur la défensive; après plusieurs attaques
infructueuses, l'épée de M... se casse à la pointe. Les armes ne sont
donc plus de la même longueur; les témoins proposent de suspendre et
de remettre le combat. M... s'y refuse, D... également. On recommence
avec ardeur, M... se fend à fond, s'enferre et reste presque sur le
coup.
L'affaire vient vis-à-vis la Cour, et la défense se prévaut
naturellement de l'existence de la lettre injurieuse de M..., qui a
empêché une réparation honorable que D... eût certainement accordée,
n'ayant entendu user de son droit de critique que contre les actes du
fonctionnaire, sans nulle intention de blesser une famille
honorable... D'ailleurs D... a subi les désavantages... Il s'est
purement tenu sur la défensive... En conséquence c'est sur M... seul
qu'il est juste de faire retomber les funestes conséquences de cette
affaire... donc condamnation légère.
2º
Les membres d'une corporation s'étant trouvés offensés par un article
d'un homme de lettres, le signataire de l'article reçoit diverses
provocations et se bat en duel à l'épée avec l'un des membres de la
corporation précitée, lequel est assisté par un de ses collègues en
qualité de témoin. L'homme de lettres blesse sérieusement son
adversaire. Aussitôt, l'un des témoins prétend prendre la place de
son collègue, et, sans s'inquiéter de l'opposition des témoins du
journaliste, menace ce dernier de l'insulter gravement, s'il refuse de
se battre immédiatement avec lui. Le combat a lieu, et l'homme de
lettres est blessé grièvement.
Indépendamment du texte formel de l'article 43 du chapitre IV, des
articles 16 et 17 des observations sur lesdits articles 16 et 17 du
chapitre III, page 199, on remarquera que dans cette circonstance, les
chances ne pouvaient plus être égales; l'homme de lettres était
fatigué par un premier combat, son adversaire était frais et dispos
et, de plus, ayant assisté au précédent combat en qualité de témoin,
avait pu étudier et apprécier à loisir le jeu de son adversaire.
3º
La mystérieuse et célèbre affaire Dujarrier-Beauvallon, présente un
intérêt puissant, non seulement par la notoriété des personnages qui
en furent les auteurs et les témoins, parce qu'elle met dans tout son
jour la vie de la bohème dorée, mais encore et surtout, parce que de
la variété des incidents qui l'accompagnèrent ressort péremptoirement
la nécessité de veiller à la stricte observance des règles du duel. Ce
point de vue, si essentiel, nous engage à nous y arrêter quelques
instants.
Le 7 mars 1845, une artiste du Vaudeville, mademoiselle Liévenne,
réunissait à dîner aux Frères-Provençaux, à Paris, une vingtaine de
personnes.
Mademoiselle Liévenne avait fait une seule invitation. Les autres
payaient leur écot. L'invité, M. Dujarrier, était l'un des rois du
journalisme, co-propriétaire de la _Presse_ et directeur du feuilleton
de ce journal.
Les dîneurs au pique-nique étaient: M. Roger de Beauvoir, romancier;
M. Rosemond de Beauvallon, créole de la Guadeloupe, rédacteur du
feuilleton du journal _le Globe_. Ajoutez à ces noms un certain nombre
de fils de famille, viveurs émérites, sans oublier que mademoiselle
Liévenne avait sous ses ordres un charmant bataillon d'actrices de son
âge.
Le souper fini, on replia une cloison, et l'espace doublé permit
d'organiser, d'un côté de la salle, le lansquenet obligé et de
l'autre, un bal improvisé.
M. Roger de Beauvoir presse M. Dujarrier au sujet d'une nouvelle que
Dujarrier ne se hâtait pas de publier. Ce dernier lui déclare qu'il
fallait attendre. Piqué, M. Roger de Beauvoir eut des mots un peu
vifs. «Ah çà! dit Dujarrier, cherchez-vous à avoir une affaire avec
moi?--Je ne cherche pas les affaires, mais j'en trouve quelquefois,»
répondit superbement le romancier.
Dans un coup de banque à laquelle Dujarrier et Beauvallon étaient
associés, d'une manière proportionnelle, il y eut une difficulté; elle
fut ajournée pour la fin.
A la fin de la nuit seulement, M. de Beauvallon vint reparler à M.
Dujarrier de ce règlement de compte ajourné. Ce dernier répondit avec
sécheresse qu'il ne devait rien et qu'il ne payerait rien. Cependant
comme il se reconnaissait débiteur envers M. de Beauvallon de
quatre-vingt-quatre louis à un autre titre, il le rappela et lui remit
soixante-quinze louis, et les personnes présentes n'ayant pu lui
fournir le restant de la somme, il l'emprunta au restaurateur pour
s'acquitter entièrement envers M. de Beauvallon...
Qu'un duel à mort pût sortir de cet incident, personne ne le pensait.
Cependant, le lendemain, Dujarrier vit se présenter chez lui, au nom
de M. de Beauvallon, deux personnes, M. le comte de F... et M. le
vicomte d'Ecquevilley. Ce dernier indique la nécessité d'une
réparation, pour l'attitude prise, la veille, en face de M. de
Beauvallon. Dujarrier répondit: «Beauvallon, Grandvallon... Je ne
connais pas... Mes témoins sont MM. de B... et Arthur Bertrand.»
En se retirant M. d'Ecquevilley annonça qu'il représentait également
M. Roger de Beauvoir, à qui était due une réparation du même genre.
Cette complication ne parut sérieuse à personne. Mais il n'en fut pas
de même pour l'affaire avec M. de Beauvallon.
Le _Globe_ s'était attaqué à la _Presse_ dirigée par M. de Girardin,
qui avait payé ses succès et sa rapide fortune par des luttes
incessantes. M. de Girardin avait eu quatre duels, dont le dernier
avait coûté la vie au regrettable Armand Carrel. Depuis ce dernier
duel, M. de Girardin ne se battait plus, ayant acheté bien cher le
droit de ne laisser à personne un doute sur son courage.
Mais la _Presse_ se battait toujours. Ces duels de journaux,
d'ailleurs, étaient à la mode dans ce temps-là. Le _Globe_ se battait
avec la _Réforme_: M. Solar contre M. Ferdinand Flocon. Le _Globe_ se
battait avec le _National_: M. Granier de Cassagnac contre M.
Lacrosse.
Aussi, à peine apprit-on les suites de la soirée des
Frères-Provençaux, qu'il n'y eut qu'une voix pour dire: «C'est le
_Globe_ qui veut se battre avec la _Presse_!»
M. Dujarrier, on le savait du reste, avait eu avec la direction du
_Globe_ quelques difficultés d'intérêt, qui avaient été réglées par
voie judiciaire.
M. Dujarrier crut-il devoir prêter le collet à une première
provocation, pour être en droit de refuser à toutes les autres son
temps et sa vie? Plus tard, le doute ne sera plus permis à cet égard.
Dans une conférence entre les témoins, le lundi 10 mars, on écarta
tout d'abord l'affaire de M. Roger de Beauvoir, en laissant comprendre
qu'il y avait irrégularité à se présenter, en un seul jour, devant un
même individu au nom de deux adversaires. La prétention de M. de
Beauvallon fut appuyée sur trois motifs:
Le ton pris par Dujarrier lors de la discussion du jeu;
L'empressement marqué de se libérer envers M. de Beauvallon;
Un propos d'une dame Albert, actrice, qui recevait Dujarrier depuis
cinq ans. Au mois de décembre 1844, Beauvallon avait été présenté à
cette dame, et quelque temps après, Dujarrier cessait ses visites.
Madame Albert aurait dit à M. de Beauvallon que Dujarrier ne venait
plus chez elle pour ne point s'y rencontrer avec lui.
Ce propos rapporté à Dujarrier fut nié par lui, et les témoins de M.
de Beauvallon eurent connaissance de cette dénégation.
«Nous voulons bien faire des excuses, disaient les témoins de
Dujarrier, mais au moins dites-nous sur quoi?»
Les témoins de M. de Beauvallon n'en persistèrent pas moins à exiger
des excuses et des explications, ajoutant que leur ami était disposé à
se battre, et qu'on saurait contraindre Dujarrier à une rencontre...
Les témoins de Dujarrier exigèrent seulement des témoins de Beauvallon
la déclaration suivante qui constatait la provocation:
«Nous soussignés déclarons qu'à la suite d'une discussion, M. de
Beauvallon a _provoqué_ M. Dujarrier en termes tels, qu'il n'a pas pu
se refuser à une rencontre. Nous avons fait tous nos efforts pour
concilier ces deux messieurs, et ce n'est que sur l'insistance de M.
de Beauvallon que nous avons accepté la mission de les assister.»
Ayant vu M. Alexandre Dumas, son ami, M. Dujarrier lui parle de son
duel. Il ne voulut pas le prendre pour témoin, parce que, disait-il:
«Vous feriez tant que vous arrangeriez l'affaire. C'est mon premier
duel: c'est une chose étonnante que je n'en aie pas eu encore. C'est
un baptême qu'il faut que je subisse.»
Parlant des causes du duel: «Ce sont des choses futiles; mais il y a
là-dessous une haine de journal; c'est une guerre du _Globe_ avec la
_Presse_, et non pas de M. Dujarrier avec M. de Beauvallon.»
* * * * *
M. Dumas qui connaissait la force de M. de Beauvallon à l'épée,
conseillait néanmoins à Dujarrier d'éviter le pistolet, supposant que
M. de Beauvallon, en vrai gentilhomme, remarquant l'ignorance de son
adversaire en fait d'escrime, ne prolongerait point le duel ou le
rendrait tout au moins sans conséquences funestes.
A cela Dujarrier avait répondu qu'au pistolet il avait tout au moins
une chance d'échapper, tandis qu'à l'épée il n'en avait aucune.
Bien qu'animé des meilleures intentions, M. Alexandre Dumas avait-il
suffisamment calculé l'effet produit par le conseil qu'il donnait à
Dujarrier, tenant compte des mobiles qui dirigeaient ce dernier et de
la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait?
Le mardi 11, à 9 heures du matin, les témoins réglèrent par écrit les
conditions de la rencontre.
(M. de F..., l'un des témoins de M. de Beauvallon, n'assistait pas à
cette réunion!)
Les témoins de M. de Beauvallon avaient proposé l'épée; mais la
provocation venant de leur côté, le choix des armes fut attribué à
ceux de Dujarrier, lesquels, sur l'ordre exprès de leur client, et
quoi qu'on eût pu lui dire sur la force de M. de Beauvallon,
choisirent le pistolet.
Suivant les conventions:
Les combattants, placés à trente pas, pouvaient en faire cinq avant de
tirer.
Chacun d'eux devait s'arrêter après avoir essuyé le feu de son
adversaire.
Un coup tiré devait appeler l'autre à l'instant même.
La question de savoir par qui les armes seraient fournies fut laissée
à la décision du hasard.
Les armes devaient être absolument inconnues aux deux combattants.
Le sort s'étant déclaré pour M. de Beauvallon, M. d'Ecquevilley
présenta des pistolets d'arçon et des pistolets de précision.
Les témoins comprirent que les premières armes étaient la propriété
particulière de M. d'Ecquevilley; les pistolets d'arçon furent donc
rejetés.
On partit pour le bois de Boulogne, Dujarrier dans sa voiture était
accompagné de ses deux témoins et de M. de Guise, médecin. Tous quatre
arrivèrent à 10 heures à Madrid. La température était froide; il était
tombé beaucoup de neige, et quelques rares flocons volaient encore
dans le ciel; M. de Beauvallon se fit attendre pendant une heure et
demie.
Dujarrier saisi par le froid, d'ailleurs toujours un peu souffrant le
matin, comme un homme qui abuse du travail et du plaisir, était en
proie à une surexcitation nerveuse qui fit craindre à ses témoins que
l'issue d'un combat dans des conditions pareilles ne lui fût fatale.
Ils insistèrent donc, ainsi que M. de Guise, pour que Dujarrier
quittât le terrain, comme _c'était son droit_. Il s'y refusa.
Enfin, M. de Beauvallon et ses témoins arrivèrent dans un fiacre.
M. de B..., après une observation sur le retard, fit auprès de M. de
Beauvallon une démarche suprême, le suppliant de ne pas pousser plus
loin une rencontre sans motif. M. de Beauvallon répondit froidement
qu'il y avait eu insulte et que l'on n'arrangeait pas une affaire sur
le terrain.
MM. de B... et de F... furent chargés de choisir le terrain. Le
premier avec l'autorisation tacite du second, mesura quarante-trois
pas de distance, et les deux diminuèrent de chaque côté l'espace dont
il serait permis aux combattants de se rapprocher.
M. d'Ecquevilley, cependant, avait tiré de son sein cette paire de
pistolets de précision dont on a parlé, reconnaissable à la couleur
bleue du canon. M. Bertrand qui en prit un pour le charger,
introduisit son doigt dans le canon et le retira noirci jusqu'à la
naissance de l'ongle. Il manifesta la crainte que les pistolets
n'eussent été essayés; mais M. d'Ecquevilley le rassura en affirmant
qu'il n'avait fait que les flamber; il jura d'ailleurs, sur l'honneur,
que M. de Beauvallon ne connaissait point les armes dont il allait se
servir.
Les deux adversaires furent placés sur le terrain. Dujarrier était un
tireur tellement novice que, après avoir armé son pistolet, il en fit
jouer involontairement la détente; si le coup n'eut point raté, M. de
B... était atteint par la balle. Le signal donné, Dujarrier tira
aussitôt: son adversaire n'était pas atteint. Dujarrier laissa tomber
à terre son pistolet qu'il aurait dû réserver pour garantir sa tête,
et, au lieu de s'effacer il présenta sa poitrine.
M. de Beauvallon releva lentement son arme, ajusta lentement. «Mais
tirez donc, f...., tirez donc!» s'écria M. de B... traduisant ainsi
l'anxiété des témoins. Le coup partit. Dujarrier resta debout; mais
tout à coup s'affaissa et tomba comme une masse. Le projectile ayant
frappé au-dessus de l'aile droite du nez, avait traversé l'os
maxillaire supérieur jusque dans la partie la plus profonde de la
face, avait brisé l'os occipital de manière à produire une commotion
sur la moelle épinière.
On ramena chez lui Dujarrier, qui n'était plus qu'un cadavre.
MM. de Beauvallon et d'Ecquevilley s'étaient réfugiés en Espagne, pour
se soustraire à l'action de la justice.
A la suite d'une première instruction, la chambre des mises en
accusation de la cour royale de Paris avait déclaré qu'il n'y avait
lieu à suivre, contre aucun des prévenus, se fondant, à l'égard des
témoins sur des raisons de fait, à l'égard de Beauvallon sur des
raisons de droit. La Cour de cassation cassa ses arrêts, en ce qui
concernait Beauvallon seulement, et désigna pour connaître de
l'affaire la cour royale de Rouen, qui adopta la décision de la Cour
de cassation.
L'instruction s'était enquis de l'origine des pistolets. L'incident du
doigt noirci fit présumer que les pistolets avaient été essayés. C'est
dans ces circonstances que Beauvallon qui était venu se constituer
prisonnier, comparaissait le 26 mars 1846, devant la cour d'assises
de la Seine-Inférieure, comme accusé d'homicide volontaire avec
préméditation.
MM. Berryer et Dain étaient au banc de la défense, au banc de la
partie civile étaient M. François, beau-frère de Dujarrier, assisté
par MM. Léon Duval et Romiguière.