Il est un abus tout à fait récent, ne datant même que de quelques
années, et qui tend malheureusement à prendre racine dans la société
d'aujourd'hui. Nous voulons parler des polémiques que certains témoins
se permettent d'agiter entre eux par la voix des journaux, au sujet
des affaires d'honneur auxquelles ils ont pris part.
Une affaire de duel donnera-t-elle lieu (ce qui d'ailleurs est
inévitable) à quelques critiques plus ou moins fondées, à quelque
cancans de ville ou de société; aussitôt, l'un des témoins blessé dans
l'infaillibilité qu'il se persuade devoir lui être dévolue, lance une
lettre dans un journal pour offrir au public le panégyrique de ses
faits et gestes dans l'affaire en question. Un autre témoin intéressé
répond et voilà la polémique engagée.
Dans les circonstances où, soit la notoriété des personnes, soit
l'éclat de l'affaire, soit enfin une imputation fausse attaquant
l'honneur des intéressés l'exigent, la publication du procès-verbal
suffisant pour éclairer et satisfaire l'opinion publique, semble
devoir couper court à tout débat ultérieur; mais on ne s'arrête pas
là. La polémique s'entame ou se prolonge sur les actes et faits
relatés dans le procès-verbal.
Sans doute, cette succession de scandales plus ou moins anodins donne
naissance à une vache à lait très prolifique pour la caisse des
journaux. La vente fructifie au moyen des aliments plus ou moins
carabinés fournis à la curiosité du public. Les habitantes des
kiosques, les crieurs de rues voient avec délices augmenter le chiffre
de leurs remises.
Mais l'union dans la société, la tranquillité, la considération des
familles, les sentiments élevés, les traditions du point d'honneur y
trouvent-ils un égal profit? L'expérience démontre journellement le
contraire.
N'est-on pas en droit de se demander comment il est possible que des
témoins sérieux, ayant une position acquise dans la science, dans les
lettres, dans la politique, enfin des hommes distingués dans la
société, tombent dans une pareille souricière et se laissent
entraîner, par un faux amour-propre, à se mettre eux-mêmes, à mettre
tant de personnes sur la sellette, à se déclarer ainsi justiciables
des oisifs, des indifférents, et ce qui est plus fort, de gens
auxquels leur intelligence et leur éducation enlèvent toute
compétence pour apprécier leurs actes?
Combien de rancunes, de haines n'ont pas fait éclore ou perpétué,
combien d'affaires nouvelles n'ont point suscité, combien de germes,
de discussion n'ont point jeté dans la société, de si regrettables
débats? Pourquoi donc, dans les affaires d'honneur, le secret fut-il
toujours regardé comme un dogme de «foi jurée,» si ce n'est pour
protéger les intéressés dans leurs familles, etc., contre les
inconvénients de la publicité? Cette dernière question suffit pour
justifier les articles 46, 47 et 48; nous ne croyons point devoir
insister davantage.
Loin de nous la prétention d'avoir présenté une complète analyse des
devoirs des témoins, trop heureux si nous avons pu nous arrêter
suffisamment sur les points principaux.
Dans le code du duel, le témoin, nous l'avons dit, nous le répétons
encore, constitue _la clef de la position_.
Dans les affaires d'honneur, le rôle du témoin est le plus important,
car il doit tour à tour remplir de sérieuses obligations. D'abord
l'ami, le confident, le conseil de celui qui lui a confié son honneur
et sa vie, puis juge du point d'honneur pour constater l'offense, en
déterminer la valeur, ensuite conciliateur pour apaiser les rancunes;
ensuite avocat chargé d'obtenir pour son client, soit une réparation
honorable, soit des conditions favorables pour la rencontre. Il
devient, enfin, juge du camp pour surveiller l'exécution loyale des
règles du duel et des conventions adoptées. Sa délicatesse et son
honneur lui imposent une discrétion à toute épreuve.
Un acte déloyal se produit-il dans le combat: juge impitoyable il doit
poursuivre la vengeance de la victime qui a succombé. Vis-à-vis de la
justice, plus de secret, point de réticences inspirées par des
influences étrangères. Il doit parler, dire la vérité, rien que la
vérité. L'organe de la loi revendique les droits sacrés de la société,
de la famille, le témoin ne se montrera point rebelle à sa voix.
Malheur au témoin prévaricateur, car le verdict sévère du jury lui
donnera un billet de logement pour le panthéon verrouillé.... où la
félonie et la déloyauté peuvent rougir dans l'obscurité et le silence,
mais où jamais honnête homme n'a retenu ni logis ni domicile!
Les dispositions contenues dans les deux derniers alinéas du présent
article ne nous semblent demander aucune justification, nous nous en
rapportons à l'évidence.