Généralement on s'accorde à fixer, en moyenne, à 60 ans la limite
d'âge pour les combats.
Sans doute les témoins doivent s'y référer en _général, en tenant
compte toutefois des circonstances_; telle par exemple l'affaire d'un
jeune homme avec un homme de 60 ans. Mais si l'insulté se trouve être
d'un âge beaucoup plus rapproché, il y a évidemment lieu à une
discussion.
L'âge de 60 ans est l'âge des cheveux blancs, l'âge de la diminution
et de l'infériorité des forces physiques, il commande le respect et la
déférence chez tous les gens bien élevés; mais aussi c'est l'âge de la
sagesse et de la prudence, l'âge de l'observation de toutes les
convenances sociales, l'âge _de la modération_.
Un homme de 60 ans, s'il prend part à une discussion, doit donner
l'exemple de la modération et de l'esprit de convenance. Se croit-il
obligé d'intervenir dans une discussion pour la modérer ou la faire
cesser, il doit le faire avec tact et mesure, avec impartialité et en
des termes de nature à ne blesser aucun des interlocuteurs. Dans le
cas contraire, il peut s'exposer à de vives représailles, ou même à
une provocation, qu'il pourra refuser selon les circonstances, mais à
laquelle il se sera évidemment exposé, faute d'avoir conservé la
dignité en rapport avec son âge.
En résumé, ce principe n'a rien d'absolu; son application dépend des
circonstances. En effet, quelle ne serait pas l'hilarité des témoins
si l'on venait exciper de l'article 21 en faveur d'un homme de 60 ans,
habitué à se livrer aux fatigues de la chasse à tir ou de la chasse à
courre, à consacrer les loisirs du chômage à suivre les excursions du
club Alpin dans les belles montagnes de notre Savoie, afin de
conserver la vigueur et l'élasticité de ses jarrets pour la prochaine
ouverture??!
Les règles exceptionnelles n'ont rien d'absolu. Elles ne peuvent être
invoquées qu'en faveur d'une situation exceptionnelle constatée par
les témoins, juges compétents et responsables!
Les considérations qui précèdent acquièrent majeure importance,
lorsqu'il s'agit d'une offense commise par la voie de la presse.
On comprend que dans une discussion entre un homme de soixante ans et
divers interlocuteurs, des paroles vives et offensantes puissent
s'échanger de part et d'autre.
Dans une offense commise par la voie de la presse, le cas est bien
différent. Celui qui s'est permis cette offense, sans avoir été
provoqué par une offense de même nature, a prémédité son article dans
le silence du cabinet; il a calculé les conséquences de la publicité.
Prétendre lui accorder le bénéfice de l'immunité de l'âge paraît une
opinion fausse et insoutenable; car il en arriverait que les hommes
ayant dépassé la soixantaine auraient le monopole des candidatures
pour les places de rédacteurs en chef ou de directeurs dans les
journaux.
Les correspondants eux-mêmes, ne se feraient point faute de faire
signer leurs articles par des vieillards.
Ainsi, l'âge des convenances et des respects serait transformé en un
_lieu d'asile_ privilégié en faveur de l'insulte et de l'agression.
Le rédacteur en chef d'un journal est soumis au secret professionnel.
Il manquerait donc à l'honneur, si, malgré la convention consentie par
lui, il divulguait le nom de ses correspondants.
Toutefois, le cas n'est pas rare surtout dans les journaux de
province, où le rédacteur en chef, refusant l'insertion d'un article,
le correspondant en sollicite la publication, déclarant qu'il _en
accepte entièrement la responsabilité_. Dans ce cas exceptionnel, le
rédacteur en chef est en droit de nommer l'auteur, et sa
responsabilité serait dégagée.
La dignité d'un journal sérieux commande au rédacteur ou directeur de
persévérer dans son refus d'insérer un article qu'il juge sujet à
caution.
S'il croit devoir céder à des instances formelles, il sera bien
conseillé d'exiger que la demande d'insertion lui soit produite par
écrit et renferme la clause expresse que l'auteur en accepte
entièrement la responsabilité, non seulement au point de vue légal,
mais encore vis-à-vis toute demande de réparation formulée en
conformité de l'honneur.
Avons-nous besoin d'ajouter que cette précaution, toujours utile,
devient absolument nécessaire, lorsqu'il s'agit d'obtempérer au désir
manifesté par un homme ayant passé la soixantaine.