où saint Denis fut jeté lorsqu’il prêchait le christianisme avec ses
deux compagnons Eleuthère et Rustique. Dans cette chapelle souterraine
on avait réuni différents objets pour donner raison à la tradition;
on y voyait des chaînes de fer, une grosse pierre, espèce de carcan,
ayant été attachée au cou de saint Denis, un débris d’autel antique
sur lequel, disait-on, saint Denis, sorti victorieux et intact des
plus affreux supplices, avait dit la messe et sur lequel Jésus-Christ
lui-même était venu lui donner la communion, la veille du jour où
Denis, conduit à Montmartre, devait subir la décapitation et revenir
ensuite jusqu’à Paris portant sa tête entre les mains.
Lorsque la reconstruction du pont Notre-Dame au XVIe siècle fit relever
le sol de la rue de la Lanterne, Saint-Denis de la Chartre se trouva
en contre-bas d’un certain nombre de marches et ne fit plus très
brillante figure, ainsi enterré. Sur la grande verrière au-dessus du
portail se détachait au milieu de plusieurs figures en ronde bosse,
une statue de saint Denis portant sa tête; l’intérieur, à la suite
d’une restauration opérée en 1665 et que l’on devait à la reine Anne
d’Autriche, possédait au maître-autel une grande décoration sculptée
et peinte de Michel Auguier représentant, en personnages de grandeur
naturelle, la communion de saint Denis.
[Illustration: SAINTE-GENEVIÈVE DES ARDENTS]
L’église Sainte-Marie-Magdeleine située rue de la Juiverie occupait
l’emplacement d’une synagogue, lorsque ce point de la Cité entre la
rivière et la rue de la Juiverie était un ghetto. Philippe-Auguste en
1183 chassa les Juifs, vendit leurs maisons donnant sur la rivière aux
pelletiers et convertit la synagogue en une église dédiée à sainte
Magdeleine. Rebâtie dans les siècles suivants, Sainte-Magdeleine fut
démolie en 93. Elle était fort irrégulière, composée de deux nefs,
avec des chapelles annexes; il en subsista longtemps quelques débris,
notamment, au chevet sur la rue de la Licorne, une charmante petite
porte dans le style du XVe siècle. Notons qu’à Sainte-Magdeleine était
installée «la _Grande Confrérie de Notre-Dame aux seigneurs prêtres et
bourgeois de Paris_» ou plus simplement des bourgeois de Paris.
Sur la rue de la Lanterne elle montrait au-dessus de son portail
ogival, un pittoresque pignon à charpente apparente, qui était sans
doute une réparation du XVIe siècle, et que surmontait un petit clocher.
Dans la rue Neuve-Notre-Dame, l’église Sainte-Geneviève des Ardents
rappelait une légende miraculeuse sans aucune authenticité, repoussée
déjà par l’abbé Lebœuf, et aussi une de ces pestes, trop réelles
malheureusement, qui désolèrent maintes fois les populations dans le
cours des siècles.
L’église fort ancienne s’appela d’abord Sainte-Geneviève la Petite. On
disait qu’aux environs de l’an 1000, à l’époque où l’épidémie connue
sous le nom de _feu sacré_ ou _mal des Ardents_ causait de terribles
ravages un peu partout et emportait un grand nombre de Parisiens,
les malades qui se réfugiaient à la cathédrale devant les reliques
de sainte Geneviève apportées de l’abbaye, se trouvaient subitement
guéris après avoir fait leurs oraisons et touché ces reliques. Et
en mémoire de ces miraculeuses guérisons, une chapelle à la sainte
patronne de Paris aurait été élevée près de la cathédrale sous le nom
de Sainte-Geneviève la Petite pour la distinguer de la grande.
Cette église fut démolie en 1742; sur son emplacement s’éleva le
bâtiment des Enfants-Trouvés. En même temps et pour l’agrandissement de
la place du Parvis, entre les Enfants-Trouvés et la cathédrale, tomba
l’église Saint-Christophe. D’une origine très lointaine, cette petite
église aurait été dès l’an 690 un monastère de femmes, converti deux
siècles après en hôpital, la première maison-Dieu parisienne. Au XIIe
siècle, Saint-Christophe érigé en paroisse fut séparé de l’Hôtel-Dieu
et reconstruit sur le parvis en face de Saint-Jean le Rond.
De Saint-Pierre aux Bœufs, proche le bureau des Pauvres et le Parvis,
il reste au moins quelque chose, mais plus au même endroit, une
jolie porte aujourd’hui appliquée au bas de la tour de l’église
Saint-Séverin. L’église était du XIIIe siècle, elle devait son surnom,
croit-on, à ce qu’elle était la paroisse des bouchers de la Cité.
Vendue à la Révolution, longtemps occupée par un tonnelier, elle ne fut
démolie qu’en 1837.
Derrière cette petite église se trouvait une église minuscule,
Sainte-Marine, bâtie au XIIIe siècle; c’était la paroisse la plus
petite de Paris, comprenant à peine une douzaine de maisons. C’était
à Sainte-Marine que se célébraient les mariages ordonnés par les
tribunaux ecclésiastiques. Supprimée en 1792, elle a disparu sous
quelque nouvelle maison de la rue d’Arcole, après avoir été atelier de
menuiserie et théâtre.
Un peu plus haut, à l’angle de la rue de la Colombe et de la rue
Basse-des-Ursins, se retrouve un reste d’une autre petite église,
Saint-Aignan, fondée au XIIe siècle par Etienne de Garlande,
archidiacre de Notre-Dame. Cet édifice roman dont l’entrée se trouvait
rue de la Colombe n’était qu’une humble chapelle, ouverte seulement à
certains jours, et que la Révolution supprima. Saint-Aignan, converti
en magasins d’entrepreneur et de marchand de bois, disparut sous des
constructions en partie faites avec des débris du couvent des Jacobins
de la rue Saint-Jacques, de grandes arcades du XVIIe siècle appliquées
à la façade sur la cour de la maison nº 9 rue Basse-des-Ursins. Le
débris de Saint-Aignan qui se retrouve encore, enclavé dans cette
maison à l’angle de la cour, est une simple travée de voûte servant
actuellement d’écurie; les curieux chapiteaux des colonnettes qui
reçoivent la voûte sont bien conservés grâce à la précaution prise par
le propriétaire actuel de les enfermer dans un emboîtage de planches.
Cette écurie, c’est aujourd’hui l’unique débris qui subsiste encore en
place, de toutes ces petites églises de la Cité enlevées par la grande
transformation.
[Illustration: CRYPTE DE SAINT-DENIS DE LA CHARTRE]
Sainte-Croix de la Cité était située rue de la Vieille-Draperie presque
à l’angle de la rue de la Lanterne. D’après M. Cousin, elle dut avoir
été d’abord au XIIe siècle la chapelle d’un hôpital de fous furieux
sous le patronage de saint Hildevert, hospice transféré plus tard à
Saint-Laurent; la chapelle fut alors érigée en paroisse, sous le titre
de Sainte-Croix. L’église fut supprimée à la Révolution et démolie en
1797; le portail fut conservé comme façade à la maison nº 4 de la rue
de la Vieille-Draperie démolie en 1846 pour la rue de Constantine.
Saint-Pierre des Arcis, rue de la Vieille-Draperie, était une
petite église un peu plus bas dans la rue de la Vieille-Draperie,
primitivement simple chapelle dépendant du monastère de Saint-Eloi
son voisin. A la fin du siècle dernier, Saint-Pierre des Arcis avait
pour entrée un petit portique dorique surmonté d’un petit clocheton.
La Révolution fit de Saint-Pierre le dépôt des cloches enlevées des
églises et destinées à la fonte pour la monnaie ou pour les canons;
puis en 1812, l’édifice fut démoli.
L’église Saint-Barthélemy, dont le chevet venait presque toucher à
Saint-Pierre, était plus importante. Comme toutes ces églises de la
cité son origine se perdait dans l’obscurité des temps où la vieille
Lutèce devenait le Paris des Mérovingiens, peut-être même avait-elle
été temple païen; elle fut en tout cas l’église paroissiale du premier
Palais, celui des Mérovingiens et des Carolingiens, des ducs de
France et des rois, avant la fondation de la Sainte-Chapelle. C’est
là, dit-on, que le roi Robert le Pieux, fils de Hugues Capet, allait
chanter au lutrin et que plus tard, ayant été excommunié pour avoir
épousé Berthe, sa cousine, il entendait la messe agenouillé en dehors
sous le porche.
L’église Saint-Barthélemy des temps lointains ayant donné asile à un
grand nombre de reliques apportées par Salvator, évêque de la cité
d’Aleth en Bretagne devant les rochers de Saint-Malo, au moment d’une
invasion de Richard, duc de Normandie, en 965, conserva de ce dépôt
le corps de saint Magloire, évêque de Dol, en l’honneur de qui le duc
de France Hugues Capet transforma l’église en abbaye sous le titre de
Saint-Magloire. Les chanoines de Saint-Magloire ayant transporté leur
couvent rue Saint-Denis, Saint-Barthélemy retrouva son ancien nom.
Bien des fois refaite dans le cours des âges, l’église
Saint-Barthélemy, belle nef gothique flanquée d’une petite tourelle,
d’après les plans des XVIe et XVIIe siècles, dut être encore refaite
de fond en comble au siècle dernier dans le style Louis XVI, avec
les ordres classiques. En face du nouveau Palais de Justice s’éleva
un portail à fronton et entablement de colonnes doriques, niches
classiques à statues et grand écusson de France au fronton.
La nef était commencée derrière le portail lorsque la Révolution
éclata et supprima la paroisse Saint-Barthélemy. On jeta bas les
constructions et à la place on construisit immédiatement un théâtre,
lequel après une existence assez agitée sous la Révolution, _théâtre
Henri IV_, _théâtre du Palais_, _théâtre de la Cité_, ayant donné des
pièces révolutionnaires, puis des pièces réactionnaires suivant les
fluctuations des idées, se transforma sous l’empire en un établissement
de plaisirs et de fêtes, _le Prado_, où se trouvait, à côté des
salles de bal et de café, une salle réservée aux réunions de la
franc-maçonnerie.
Plus tard le Prado se transforma encore, et les vieux étudiants d’il
y a quarante ans se le rappellent sans doute, devenu la succursale
d’hiver de la Closerie des Lilas et de la Grande Chaumière, théâtre des
ébats chorégraphiques les plus risqués de tous les futurs magistrats,
notaires, docteurs, et de toutes les Musette et Mimi Pinson du Quartier
latin, sous la direction de Bullier et l’œil peu sévère des gardes
municipaux.
Un autre monastère touchait presque à Saint-Barthélemy, c’était
Saint-Eloi ou Saint-Martial dont nous avons parlé. Ce monastère occupé
par des religieuses puis par des moines de l’abbaye de Saint-Maur
les Fossés, fut supprimé au XVIe siècle et reconstitué plus tard
pour les Barnabites. Alors une chapelle du chœur de l’église de
Saint-Eloi, séparée du reste par la ruelle de la Savaterie, plus
tard rue Saint-Eloi, circulant en zigzag de la rue de la Calandre à
la rue de Vieille-Draperie, fut érigée en paroisse sous le titre de
Saint-Martial.
L’église Saint-Eloi fut reconstruite par les Barnabites dans le style
classique; supprimée à la Révolution, elle ne fut pas démolie, mais
servit de dépôt pour les archives de la Cour des Comptes. Ce sont les
grandes démolitions de la Cité, pour la construction des casernes et
du tribunal de commerce à la place de l’antique rue de la Barillerie,
qui l’ont fait disparaître en même temps que le Prado et les derniers
vestiges de Saint-Barthélemy et de la ceinture Saint-Eloi. Le portail
des Barnabites existe encore ayant été transporté alors à l’église des
Blancs Manteaux. Quant à Saint-Martial, son état de vétusté l’avait
fait abandonner et démolir dès le commencement du XVIIIe siècle et
il ne restait à sa place lors des transformations définitives que
l’impasse Saint-Martial, cul-de-sac de maisons noires où se cachaient
des cabarets borgnes et de tristes taudis.
[Illustration: ÉGLISE DE LA MAGDELEINE, RUE DE LA LANTERNE]
Sur le Marché-Neuf devant le Petit Pont et la salle du Légat de
l’Hôtel-Dieu s’élevait une dernière église des plus anciennes aussi,
Saint-Germain le Vieux, d’abord baptistère de la cathédrale, croit-on,
rebâti en l’honneur de Saint-Germain, évêque de Paris. Le corps du
saint évêque devait y être transporté, mais les moines de l’abbaye de
Saint-Vincent refusèrent de s’en dessaisir. Saint-Germain de la Cité
lui donna cependant l’hospitalité au temps des Normands et garda en
souvenir de ce dépôt un bras du saint.
Alors l’abbaye de Saint-Vincent rebâtie étant devenue l’abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, pour distinguer Saint-Germain de la Cité de
cette abbaye et de l’église Saint-Germain l’Auxerrois, on lui donna le
nom de Saint-Germain le Vieux.
L’église Saint-Germain le Vieux, reconstruite et agrandie plusieurs
fois, était flanquée d’un clocher du XVIe siècle au-dessus d’un petit
porche et de chapelles Renaissance, donnant sur le bout du Marché-Neuf
devant la Poissonnerie du Petit Pont. Supprimée par la Révolution,
l’église fut vendue et démolie aussitôt, mais quelques débris en
restèrent dans les cours des maisons de la rue du Marché-Neuf, bâties
sur des soubassements de chapelles, sur des arcades ogivales bouchées;
puis la grande démolition survint et toute trace disparut à jamais.
Il y avait encore, outre toutes ces petites églises, la chapelle
Saint-Michel du Palais, qui existait sur la place devant la rue de la
Calandre dès le temps des rois mérovingiens, et qui fut enfermée par
Philippe le Bel dans l’enceinte du Palais. C’était dans cette chapelle
que l’évêque Maurice de Sully avait baptisé Philippe-Auguste en 1165,
elle n’avait cependant jamais été chapelle royale, les rois ayant eu
d’abord pour chapelles particulières Saint-Barthélemy hors du Palais,
ainsi que Saint-Nicolas et Saint-Georges dans l’intérieur du Palais,
démolies pour la construction de la Sainte-Chapelle de saint Louis.
Entre le Palais et Notre-Dame, trois carrés d’édifices et de boulevards
se sont partagés la vieille cité disparue.
Le groupe formé par les casernes de la garde républicaine et des
pompiers recouvre tout l’ancien monastère de Saint-Eloi, Saint-Germain
le Vieux, la rue de la Calandre et les coupures étranges qui
sillonnaient la masse serrée des vieilles maisons, la rue de la
Savaterie, la rue aux Fèves, etc.
Le tribunal de commerce et le marché aux fleurs recouvrent
Saint-Barthélemy, Saint-Pierre des Arcis, Sainte-Croix, l’ancienne
Juiverie, le quartier de la Pelleterie.
Quant à ce qu’il y avait sous le nouvel Hôtel-Dieu, c’était encore
plus important. Cinq ou six églises d’abord, Saint-Denis de la Chartre
et Saint-Luc, la Magdeleine, Saint-Landry, Saint-Pierre aux Bœufs,
Sainte-Marine, puis l’hôtel des Ursins, tout le val de Glatigny assez
mal famé au moyen âge, et ce réseau de ruelles extraordinaires entrevu
encore en partie par notre génération, dans leur décadence dernière et
dont les noms seuls évoquent des images d’un pittoresque trop souvent
sordide ou sinistre, rue des Marmousets, rue de la Licorne, rue des
Trois-Canettes, rue Cocatrix, rue des Deux-Hermites, rue Basse et rue
Haute-des-Ursins, rue du Chevet-Saint-Landry, etc.
Notre époque a trouvé ces quartiers tombés en misère et en décrépitude,
alors que beaucoup de ces ruelles donnaient asile à des repaires de
truands; mais il faut faire la part de l’âge et de l’abandon, et ne
pas oublier qu’ils avaient eu leur beau temps. Il faut voir ces décors
sombres et lépreux dans les eaux-fortes de quelques artistes comme
Martial Potémont qui ont fixé sur le cuivre l’image de ces verrues du
vieux Paris.
Culs-de-sac sinistres où le crime a l’air de guetter derrière chaque
borne, carrefours où débouchent comme des corridors de noires ruelles
laissant à peine entrevoir une ligne de ciel entre les vieilles
lucarnes déjetées, coins de ruelles où se dissimulent d’ignobles
cabarets, des bouges, des tapis francs, les murs suintent la misère, la
tristesse ou l’ignominie.
[Illustration: DÉBRIS DE L’ANCIENNE ÉGLISE SAINT-AIGNAN, 9, RUE
BASSE-DES-URSINS]
Ces vieilles façades mornes, quand elles ne semblent pas avoir pris
leur parti de l’encanaillement, ont un air de désespérance lamentable,
avec les quelques traces qui restent des temps meilleurs, quelque
vieille fenêtre à moulures sculptées, quelque belle lucarne, quelque
enseigne entaillée dans la pierre, perdues dans les façades crevassées,
parmi les loques pendant aux ouvertures.
Les curieux en quête d’émotions violentes qui osaient se risquer dans
quelques-uns de ces bouges y trouvaient bien des pauvres diables mêlés
à la lie des écumeurs de Paris.
Dans la rue aux Fèves exista le _cabaret du Lapin blanc_, le tapis
franc fameux des _Mystères de Paris_, espèce de bouge extraordinaire,
mais non authentique, créé après l’immense succès du roman d’Eugène
Sue, pour réaliser une invention du romancier. La mise en scène avait
été soignée, tout était arrangé de façon à donner au curieux l’idée
qu’il se trouvait réellement dans le repaire de voleurs et d’assassins
où le prince Rodolphe du roman, grand seigneur en tournée dans les
bouges de Paris, avait rencontré le Chourineur et autres malandrins de
même espèce.
[Illustration: VIEILLE COUR DE LA CITÉ, DÉMOLITIONS DE LA RUE DE LA
BARILLERIE]
Les démolitions de la Cité emportèrent en 1860 le Lapin blanc avec
la vieille rue au Fèves, sur laquelle jusqu’à la fin on disserta,
sans pouvoir décider si son nom venait de _feurre_, c’est-à-dire
de la paille, comme la rue du Fouarre au quartier de l’Université,
des _fèves_ que l’on pouvait vendre au Marché-Neuf, sur lequel elle
aboutissait avant un agrandissement de Saint-Germain le Vieux, ou des
_febvres_, ouvriers en draps qui purent l’habiter si la rue voisine de
la Calandre tire son nom du calandrage des draps, comme d’aucuns l’ont
dit.
Mais si dans beaucoup de ces ruelles de la Cité on se heurtait trop
souvent à des bouges véritables, à des garnis mal famés, logis à
la nuit d’une population suspecte, à de pauvres vieilles maisons
lamentables, on rencontrait aussi des coins d’aspect pittoresque, de
vieux logis d’allure plus respectable et parlant encore au passant
des beaux jours d’autrefois, des bons bourgeois des siècles passés,
des gens de robe, des magistrats du Parlement qui les avaient habités
jadis, et le fureteur ne s’engageait jamais inutilement à la chasse aux
souvenirs dans ces antiques quartiers. Souvenirs, traditions, légendes,
se levaient à chaque pas, à chaque carrefour sans compter les petits
mystères historiques sur lesquels, faute d’explication, on avait le
droit d’échafauder toutes les suppositions.
De nos vieilles rues de la Cité que nous reste-t-il? Un simple
échantillon, quelques ruelles moins truculentes d’aspect que celles
naguère effondrées sous l’acharnement de la pioche; il ne subsiste que
les rues de l’Ancien-Cloître-Notre-Dame, dans l’ombre de la façade nord
de la cathédrale.
[Illustration: INCENDIE DE L’HÔTEL-DIEU, 1772
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
[Illustration: CUL-DE-SAC SAINT-ÉLOI, D’APRÈS MARTIAL POTÉMONT,
1850]
On entrait dans ce cloître par trois portes, la principale sous un
petit pavillon appuyé à la petite église Saint-Jean le Rond, au pied de
la tour du nord de la cathédrale, la seconde à l’intersection des rues
de la Colombe et Chanoinesse, en face de la rue des Marmousets, et
la troisième au port Saint-Landry, près d’une maison qui existe encore,
sur le quai maintenant, à l’angle de la rue des Chantres.
Les rues Chanoinesse, Massillon et des Chantres, qui ont un air
de vieux quartier de province, ont été peu touchées, sauf pour
l’alignement dans le haut de la rue Chanoinesse; mais presque tous les
vieux logis des chanoines peu à peu se sont trouvés modifiés par leurs
nouveaux habitants, agrandis ou surélevés. Il se dissimule cependant
des cours curieuses dans cet ensemble de maisons qui du haut des tours
de Notre-Dame apparaît si serré et si tassé, parmi tous ces toits qui
s’enchevêtrent dans un désordre si pittoresque, à côté des grands cubes
de l’Hôtel-Dieu.
[Illustration: LA TOUR DAGOBERT RUE CHANOINESSE]
On rencontre donc encore quelques entrées de maisons intéressantes,
quelques balcons rue du Cloître ou rue Chanoinesse, des lignes de
façades s’arrangeant bien sur quelque tournant de la rue. Le coin le
plus intéressant est rue Chanoinesse, au numéro 18; la cour est tout à
fait curieuse, mais cachée malheureusement dans sa partie inférieure,
par son utilisation en magasins de la quincaillerie Allez. On se heurte
là à l’une de ces énigmes sur lesquelles Edouard Fournier aimait à
exercer son érudition et sa sagacité. Dans un angle de la cour monte
une haute tour d’escalier terminée en terrasse, connue par tradition
sous le nom de tour Dagobert. On ne la voit plus que des étages
supérieurs de la maison ou du haut de Notre-Dame.
Cette tour paraît dater du XVe siècle. Elle a pris son nom sans doute
d’un édifice antérieur, peut-être d’une autre tour de la même maison
disparue, dit-on, depuis longtemps. Toutes les conjectures sur cet
édifice sont permises. M. Edouard Fournier suppose que la tour Dagobert
a pu servir à porter un fanal destiné à éclairer le port Saint-Landry.
On aperçoit dans les anciennes vues de Paris, notamment dans la planche
d’Israël Silvestre représentant le pont Rouge et le port Saint-Landry,
une tour qui dépasse de beaucoup les toits environnants; si c’est bien
notre tour Dagobert celle-ci a donc perdu de sa hauteur? Cela semble
difficile à expliquer autrement, à moins que vraiment il y ait eu à
côté une autre tour plus haute, dont le nom soit passé à celle-ci après
sa disparition.
La face du cloître bordant la Seine est tout à fait changée. Sur le
quai une ligne de maisons neuves a remplacé les anciennes maisons
canoniales, avec leurs jardins en terrasse au tournant de l’île,
en face des prairies de l’île Notre-Dame, ou plus tard des maisons
surgies à la création du quartier Saint-Louis en l’île. Ces terrasses
et ces paisibles jardinets d’où les chanoines pouvaient contempler
les horizons du levant et l’entrée de la Seine dans Paris, allaient
jusqu’au terrain Notre-Dame, la vieille motte aux Papelards, butte
faite avec les déblais de la construction de la cathédrale, avec son
abreuvoir pour les chevaux et les mulets du quartier clérical, sous
l’abside de Notre-Dame, à côté de la minuscule église Saint-Denis du
Pas encastrée dans les contreforts de cette abside.
Une des maisons neuves du quai, tout près de la rue des Chantres,
est construite sur l’emplacement du logis du chanoine Fulbert, ou du
moins de la maison qui avait succédé à ce logis vers le XVIe siècle.
Il y avait là une vieille cour sur laquelle donnaient des fenêtres
à croisillons de pierre en partie bouchées, à vitrages ébréchés, où
pendaient des hardes et des linges, parmi quelques pauvres pots de
fleurs. Deux figures grossièrement sculptées sur le mur et un distique
tout aussi médiocre rappelaient l’illustration de la maison:
Héloïse, Abeilard, habitèrent ces lieux
Des sincères amants modèles précieux.
En même temps que les démolitions emportaient la maison du chanoine
Fulbert, la pioche faisait disparaître la rue des Marmousets qui
continuait la rue Chanoinesse. Quelques curieuses maisons tombaient
et avec elles s’en allait la légende du barbier assassin associé à
un charcutier, son voisin, confectionneur de pâtés de chair humaine,
faisant consommer à ses clients les cadavres à lui envoyés par le
rasoir du barbier.
Le _dict des rues de Paris_ de Guillot au XIIIe siècle nomme déjà la
rue du Marmouzet, qui devait tirer son nom de quelque figurine sculptée
à quelque maison, de quelque enseigne, comme plusieurs des rues
voisines, les Trois-Canettes, les Deux-Hermites, la Licorne, l’Ymage,
la Colombe, et autres.
Il paraît donc qu’en cette rue des Marmouzets, à une époque
indéterminée, vivait un certain barbier qui s’était entendu avec son
voisin, pâtissier charcutier, pour lui fournir à bon compte l’élément
indispensable de sa charcuterie. Lorsqu’un client étranger au quartier
s’aventurait à se faire tondre les cheveux ou tailler la barbe chez
le barbier, celui-ci à un moment lui tranchait simplement le cou et
faisait tomber le corps dans sa cave, d’où il passait dans celle du
charcutier qui le détaillait et en confectionnait des pâtés friands,
pour lesquels son officine avait acquis une renommée parmi les bonnes
maisons de la ville, jusque par delà les ponts. Les amateurs les plus
difficiles, les fines bouches trouvaient ces pâtés délicieux et le
charcutier ne suffisait pas aux commandes.