Sur la façon dont la chose se découvrit, les légendes ne sont pas

d’accord. Suivant les unes, un jeune étudiant étranger étant venu se

faire barbifier rue des Marmouzets, subit sous le rasoir du barbier le

sort de bien d’autres et s’en alla dans la cave du charcutier; mais il

avait laissé un chien à la porte, et le chien, fatigué d’attendre et

aboyant furieusement à la porte, finit par ameuter le voisinage, tout

surpris de le voir se précipiter vers une trappe où se distinguaient

quelques traces de sang mal lavé. On n’eut alors qu’à lever la trappe

pour trouver la preuve du crime et surprendre le pâtissier dans ses

monstrueuses opérations.

D’autres légendes compliquent l’événement: l’écolier n’ayant été

que blessé par un coup de rasoir mal assuré, s’était défendu

victorieusement, et avait réussi à précipiter le barbier par la trappe

dans la cave où son complice, averti par le bruit de la lutte, s’était

hâté de l’égorger sans le reconnaître. Pour le reste, on revient à la

première version, les voisins attirés par le chien pénètrent dans la

cave et surprennent le pâtissier en train de découper le cadavre de son

complice.

Ce crime effroyable ou plutôt cette succession de crimes effroyables,

révélés tout à coup, causèrent une telle horreur que par arrêt de la

justice, après la punition du complice survivant, la maison dut être

rasée et qu’il fut semé du sel sur la place maudite, marquée d’une

pierre commémorative où se lisait aussi l’interdiction à tout jamais

d’y rebâtir aucun logis.

Cependant il paraît qu’en 1536 un sieur Pierre Bélut, conseiller au

Parlement, obtint du roi François Ier des lettres patentes l’autorisant

à contrevenir à l’arrêt et à bâtir une maison sur la place vide. Ce

serait cette maison que, vers 1860, les démolitions emportèrent avec

toute la rue et tout le quartier. On y voyait sur la cour une de ces

tours d’escalier d’autrefois, comme il y en avait de nombreuses dans la

Cité.

Ce qu’on appelle maintenant rue Basse-des-Ursins n’est qu’un débris de

la rue Basse-des-Ursins d’avant la démolition, et s’appelait autrefois

_Grand-Rue Saint-Landry sur l’Yaue_, puis _rue du Port-Saint-Landry_,

puis _rue d’Enfer_. C’est dans la partie de la rue Basse-des-Ursins

disparue sous le nouvel Hôtel-Dieu, que s’élevait au moyen âge l’hôtel

de la célèbre famille des Ursins. Il occupait la berge de la Seine

entre l’église Saint-Landry et le val de Glatigny, dit Val d’Amour

assez mal habité dès le XIIIe siècle, puisque Guillot dans le _Dict des

rues de Paris_ y signale les ribaudes.

Jean Jouvenel ou Juvénal des Ursins qui commença l’illustration de

la famille était venu de Troyes se fixer à Paris vers la fin du XIVe

siècle, à l’époque si troublée du règne de Charles VI. Avocat, bon

clerc et noble homme, conseiller au Châtelet, il avait été créé _garde

de la Prévôté des marchands_ alors que, la prévôté des marchands ayant

été supprimée depuis 1382 en punition de la révolte des Maillotins, les

fonctions de l’ancienne magistrature municipale se trouvaient remises

entre les mains du prévôt de Paris, fonctionnaire royal.

Jean Jouvenel en ces temps difficiles fut un magistrat vigoureux et

intègre, que souvent les oncles du roi dément trouvèrent en face d’eux,

avec quelques fonctionnaires ou seigneurs restés autour de Charles VI,

ceux que les princes appelaient dédaigneusement des Marmousets. En

butte à l’inimitié du duc de Bourgogne, il faillit être victime d’une

intrigue à laquelle il n’échappa que par un curieux hasard.

Les partisans de Bourgogne avaient fait ouvrir secrètement une

information contre Jouvenel, dans laquelle une trentaine de gens

subornés étaient venus témoigner sur toutes les accusations propres à

le perdre.

L’information faite, il s’agissait de trouver un avocat qui se chargeât

de porter l’affaire au Parlement; les commissaires du Châtelet qui

avaient recueilli les dépositions des faux témoins ayant trouvé cet

avocat, s’en furent prendre les dernières instructions du duc de

Bourgogne. Grassement payés de leur besogne, ils s’en allèrent souper à

la taverne de l’Echiquier en la cité, avec quelques-uns des complices

de la trame, et là fêtèrent si bien les écus du duc de Bourgogne qu’ils

en oublièrent en sortant leur rouleau de procédures.

[Illustration: COUR DE LA MAISON DITE D’HÉLOÏSE ET ABEILARD, RUE

DES CHANTRES, Nº 1 (1840)]

Après leur départ, l’hôte de l’Echiquier trouva les pièces, y jeta un

coup d’œil et vit de quoi il s’agissait. Tout effrayé pour Jouvenel

des Ursins, l’hôte courut au milieu de la nuit à l’hôtel de ville pour

le prévenir du danger. Jouvenel, dès le lendemain matin d’ailleurs,

reçut assignation de comparaître devant le conseil du roi au château de

Vincennes, où déjà une bonne prison lui était préparée, en attendant

qu’on lui fît couper la tête, selon le bruit public et la résolution

des partisans de Bourgogne.

Mais Jouvenel se présenta à Vincennes suivi de trois à quatre cents

notables bourgeois, et, bien averti des accusations sous lesquelles on

comptait l’accabler, n’eut pas de peine à réfuter le réquisitoire de

ses ennemis, d’autant plus qu’ils ne purent apporter l’information du

Châtelet contenant les faux témoignages, procédure perdue à l’Echiquier

et parvenue entre les mains du prévôt.

Vers la Pâque suivante, quelques-uns des faux témoins s’étant repentis

et confessés de leur mauvaise action, ne purent avoir absolution de

leur confesseur qui les envoya au pénitencier de Notre-Dame auquel

on avait recours pour les fautes graves. Renvoyés du pénitencier à

l’évêque de Paris, de l’évêque à un légat du Pape alors à Paris,

les faux témoins n’obtinrent l’absolution qu’à condition de faire

publiquement amende honorable à la porte du prévôt.

Le matin des Rameaux, comme Jean Jouvenel sortait de son logis pour

se rendre à l’église, il trouva devant sa porte quelques hommes pieds

et jambes nus, la figure couverte d’un grand voile noir. Tout ébahi,

le prévôt leur demanda ce qu’ils lui voulaient, alors ils firent en

pleurant confession de leur faute sans se nommer, et requirent son

pardon.

Jouvenel pleurait aussi avec ses serviteurs accourus, mais se souvenant

de l’information du Châtelet, «il les nomma chacun par leur nom

tellement qu’il n’en oublia nul et leur dit: Vous êtes tel et tel...

Puis bien doucement leur pardonna, dont ils le remercièrent humblement

en baisant la terre et en pleurant abondamment...»

Mêlé à tous ces événements, «bien noble homme de haut courage, sage et

prudent, dit son fils Jean Juvénal dans son _Histoire de Charles VI_,

qui avait gouverné la ville de Paris douze ou treize ans, en bonne

paix, amour et concorde,» Jean Jouvenel eut à traverser bien des périls

pendant les séditions cabochiennes. Il fut emprisonné au petit Châtelet

en 1413, mis par les cabochiens à une rançon de deux mille écus. Ce

fut lui alors qui réveilla le courage des bourgeois de Paris opprimés

par les factions cabochiennes, et qui, de concert avec le dauphin et

le duc de Berry, put arracher pour un temps la ville à la tyrannie

anarchique des bouchers et des partisans de Bourgogne. Mais plus tard

le retour des Bourguignons le remit en plus grand péril; heureux encore

d’échapper aux massacres, Jean Jouvenel dut fuir Paris avec sa femme et

ses onze enfants, pieds nus, à peine vêtus, ayant tout perdu, meubles

et maisons.

Jean Jouvenel, seigneur de Traisnel en Champagne, avait épousé Michelle

de Vitry, vertueuse dame qui lui donna seize enfants sur lesquels onze

vécurent, qui furent tous gens de bien et occupèrent d’importantes

situations, l’aîné était Jean Juvénal des Ursins, auteur d’une

_Histoire du règne de Charles VI_ que nous venons de citer. Entré

dans l’Eglise, il fut, en 1432, nommé à l’évêché de Beauvais où il

succédait à Pierre Cauchon, l’instrument des Anglais dans le procès de

Jeanne d’Arc. Evêque de Laon en 1444, il succéda, en 1449, sur le trône

archiépiscopal de Reims à son frère Jacques Juvénal.

L’hôtel des Juvénal des Ursins était une très importante demeure qui

faisait très belle figure avec ses tourelles encorbellées sur la

Seine et ses grands toits dominés en arrière par l’imposante masse

de la cathédrale. A la fin du XVIe siècle l’hôtel avait été en partie

reconstruit, les deux tourelles sur la Seine encadraient une petite

cour à galerie, d’où la vue donnait par un portique ouvert sur le

mouvement de la rivière, sur la place de Grève et sur cet hôtel de

Ville, la vieille maison aux piliers où le garde de la prévôté des

marchands pour le roi avait siégé en des temps si difficiles.

[Illustration: LA MAISON DU FABRICANT DE PATÉS DE CHAIR HUMAINE,

RUE DES MARMOUZETS. 1850]

Sur les dépendances du premier hôtel des Ursins, on avait ouvert deux

rues, la rue Basse-des-Ursins et la rue Haute-des-Ursins réunies

par une rue transversale dite rue du Milieu-des-Ursins. Dans la rue

Basse-des-Ursins, Racine habita, croit-on, la maison qui portait lors

de la démolition le nº 9.

[Illustration: L’HÔTEL DES URSINS AU XVIe SIÈCLE]

Nous avons vu combien de choses sont nées dans cette petite île de

la Cité, berceau de Paris, berceau des premiers rois et aussi de ce

qui leur a succédé, et berceau de bien des choses par une sorte de

prédestination. La monarchie française est née là, le pouvoir royal

a grandi et s’est fortifié d’abord, dans ce vieux Palais des ducs de

France; puis est né dans le même palais, dans le même lit, sous les

mêmes courtines pour ainsi dire, le pouvoir législatif, lequel, grandi

et fortifié à son tour, devait un jour étrangler son aîné le pouvoir

royal, et, de petit parlement soumis devenir l’Assemblée Nationale, la

Convention, puis la Chambre des représentants ou des députés, ruche

bourdonnante où cinq cents souverains momentanés, suivant la conception

moderne du pouvoir, confectionnent et reconfectionnent sans arrêt, au

hasard de l’opinion du jour, des lois définitives, valables pour une

législature ou une saison.

Ce n’était pas assez de ces deux naissances dans le même berceau, un

troisième pouvoir est né aussi dans cette Cité, sur le même point, non

dans le même palais, mais pauvrement dans un logis populaire à côté, un

troisième frère de beaucoup le plus jeune, mais qui, encore en pleine

croissance, ayant fait éclater toutes les lisières dont on l’avait

chargé, grandit, prospère, se développe, et menace de prendre la

première place, peut être très capable à son tour d’étrangler un matin

le pouvoir législatif, comme celui-ci étrangla le pouvoir royal et,

pour occuper la place, d’inventer quelque nouveauté ou de ressusciter

quelque fantôme mal tué.

Ce pouvoir nouveau, c’est le journal; cette puissance qui monte, c’est

la presse manipulatrice et distributrice de la pensée. C’est une bien

étrange indication tout de même que le _Journal_ soit venu éclore juste

où le pouvoir royal et le pouvoir législatif sont nés.

Rue de la Calandre, entre le Marché Neuf et le Palais, dans une maison

à l’enseigne du _Grand Coq_, un jour de 1631, parut le premier numéro

de la _Gazette_, un humble carré de papier du format d’un de nos petits

volumes, donnant les nouvelles politiques de France et de l’étranger,

signalant les événements et les commentant de courtes réflexions.

Commencements bien humbles. Le fondateur était Théophraste Renaudot,

né à Loudun, protégé du cardinal de Richelieu, médecin, homme à idées,

créateur en cette même maison du Grand Coq du _bureau d’adresses et de

rencontre_ pour les ventes, locations, échanges, demandes ou offres

quelconques, fonctionnant depuis 1612, et amenant peu à peu, après

l’avis manuscrit, la fondation d’une feuille imprimée, les _Petites

Affiches_.

Tout en publiant sa gazette, ou en s’occupant de son bureau d’adresses,

Renaudot continuait l’exercice de la médecine et ouvrait, toujours

dans la maison du Grand Coq, une salle de consultations gratuites pour

malades pauvres où les clients affluaient, soignés par le gazetier et

par des médecins associés de Renaudot, lesquels malades étaient souvent

fournis aussi gratuitement des médicaments nécessaires.

Cette innovation lui suscita une formidable armée d’ennemis, la Faculté

bondit, mais Renaudot tint courageusement tête à toutes les attaques et

fit durer sa création jusqu’à ce que la Faculté elle-même se décidât à

la reprendre à son compte.

Quant à la vieille _Gazette_, devenue la _Gazette de France_ elle vit

toujours, et du petit œuf couvé dans la maison du Grand Coq, on sait

quelle innombrable couvée est sortie. Le vénérable logis où la presse a

pris naissance a depuis longtemps disparu, il tombait obscurément bien

avant les démolitions de la Cité; la caserne des pompiers recouvre sa

place.

Depuis quelques années Théophraste Renaudot a sa statue sur le marché

aux fleurs, à peu de distance de l’endroit où cet homme de chétive

mine, ce lutteur obstiné, s’acharna à ses œuvres diverses malgré

détracteurs et envieux, et finit par triompher beaucoup plus qu’il ne

l’avait rêvé.

[Illustration: THÉOPHRASTE RENAUDOT.--LA MAISON DU GRAND COQ,

BUREAU D’ADRESSES ET DE LA GAZETTE, 1631]

Cette caserne de l’état-major des pompiers nous fait souvenir des

premiers pompiers de Paris, des pompiers en frocs qui pendant si

longtemps se chargèrent de combattre le feu. Les capucins, à Paris et

ailleurs, avaient cette spécialité: ils étaient pompiers volontaires;

à eux était dévolu le service de l’extinction des incendies; ces

frocards avaient du bon, quand le feu éclatait quelque part, ils

accouraient, au premier rang des travailleurs, luttant courageusement

contre les flammes, avec de bien faibles moyens il est vrai. Plus d’un

périt victime de son dévouement, on l’a vu aux grands incendies de

l’Hôtel-Dieu ou du Palais de Justice.

Des moines de tous les ordres si nombreux et si divers qui pullulaient

dans la grande ville les capucins étaient l’un des ordres les plus

connus, et sur lequel aussi s’est exercé le plus volontiers la verve

des railleurs. Ils possédaient quatre couvents à Paris; celui de

la rue Saint-Honoré, s’il manquait des beautés architecturales des

monastères plus anciens, était le plus important. Rameau de l’ordre de

Saint-François, les capucins, nommés ainsi de leur capuchon pointu,

étaient venus en France sous Charles IX, au moment le plus chaud des

querelles religieuses, et s’étaient jetés aussitôt dans la mêlée où

s’agitaient déjà tant de prêtres et de religieux.

Ces frocards furent bientôt populaires parmi les gens de la Ligue

qu’enflammaient leurs prédications, leur zèle plein de faconde, en

dépit des moqueries des politiques et des gens de sens plus rassis.

Leur premier couvent était situé à l’endroit où fut depuis l’hôtel de

César de Vendôme, puis la place Vendôme. Expropriés au commencement du

XVIIe siècle, ils s’établirent en face de cet hôtel de Vendôme, rue du

Faubourg-Saint-Honoré, à côté des Feuillants, moines de l’abbaye de

Feuillant en Languedoc, venus à Paris presque en même temps que les

capucins et comme ceux-ci enragés ligueurs.

[Illustration: LA MORGUE AUX JOURNÉES DE 1830.--QUAI DU MARCHÉ-NEUF]

Deux figures de capucins de la grande époque méritent bien quelques

mots, leurs tombeaux d’ailleurs étaient voisins dans l’église des

Capucins. C’est d’abord le père Ange, précédemment Henri comte du

Bouchage et plus tard duc de Joyeuse, qui avait pris le froc par

désespoir de la mort de sa femme. Après la journée des Barricades le

père Ange, pieds nus, conduisit à Chartres où était le roi, dans le but

d’entrer en négociations au nom de la Ligue, la fameuse procession de

capucins chantant des psaumes et se fouettant à tour de bras. Il fut

d’ailleurs assez mal reçu.--Fouettez tout de bon, disait Crillon sur

son passage, c’est un lâche qui a quitté la cour par peur des coups!...

Ses frères Joyeuse et Saint-Sauveur ayant été tués tous deux à Coutras,

son troisième frère étant mort aussi peu après, le père Ange laissa

le froc pour reprendre, avec le titre de duc de Joyeuse, le morion et

l’épée, et se jeter à son tour dans la mêlée des guerres civiles.

Au triomphe définitif d’Henri IV, il fit sa soumission, récompensée par

le bâton de maréchal de France. Un jour, sur une plaisanterie d’Henri

IV qui lui rappelait sa capucinade, le maréchal duc de Joyeuse changea

encore brusquement, il abandonna la cour, jetant aux orties le bâton

de maréchal pour reprendre le froc et redevenir le père Ange, simple

capucin cherchant par de dures pénitences à obtenir du ciel le pardon

de sa fugue, et finissant par mourir au cours d’un pèlerinage entrepris

pieds nus vers la ville éternelle.

Voltaire a résumé cette existence bizarre dans un vers de la _Henriade_:

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.

L’autre capucin fut un autre personnage que ce pauvre père Ange. Ce

n’est rien moins que le père Joseph, l’Eminence grise, le conseiller,

l’ami fidèle de l’Eminence rouge, le cardinal de Richelieu. On sait

quel fut son rôle auprès du terrible politique. Cette robe de bure

cachait une âme austère et dure: le père Joseph né gentilhomme, mais

sans la moindre ambition personnelle, simple moine redouté autant que

le ministre, tenant en main les fils de toutes les intrigues secrètes,

de toutes les trames compliquées de la politique du cardinal, mêlé à

toutes les affaires, travaillant à tous les grands projets, diplomate

et négociateur, fut le plus infatigable et le plus désintéressé des

collaborateurs et il mourut à la peine, usé autant que son ami et peu

avant lui.

Après avoir fortement soufflé sur le feu des guerres civiles, et

figuré brillamment à la fameuse Revue des moines de la Ligue défilant

casque en tête et mèche allumée de Notre-Dame à l’Hôtel de Ville, les

capucins, redevenus d’humbles moines mendiants, éteignaient donc les

incendies. Mme de Sévigné raconte dans une de ses lettres l’incendie de

la maison de M. de Guitaut, son voisin de la rue Saint-Claude, et les

montre dans leur mission de dévouement.

Ceux-ci étaient des capucins du Marais, car dès les premières années

du XVIIe siècle, d’autres maisons de cet ordre s’étaient fondées, les

capucins du faubourg Saint-Jacques en 1613,--leur couvent est devenu

l’hôpital du Midi,--et les capucins du Marais un peu plus tard. Les

capucins du faubourg Saint-Jacques émigrèrent en 1782 et devinrent les

capucins de la Chaussée d’Antin, on leur avait construit une église

et un couvent nouveaux, ils n’eurent guère le temps de s’installer,

car la Révolution vint les chasser; leur église s’appelle aujourd’hui

Saint-Louis d’Antin et leur couvent Lycée Condorcet, après avoir été

lycée Bonaparte, Bourbon, Fontanes.

[Illustration: ANCIEN DORTOIR DES BERNARDINS, RUE DE POISSY]

Les Capucins restèrent les seuls pompiers de Paris jusqu’à

l’organisation d’un service spécial. Les pompes furent, paraît-il,

employées pour la première fois en 1705, à l’incendie du petit

Saint-Antoine. C’était une importation d’Allemagne; on acheta, au

moyen d’une loterie, une vingtaine de pompes dont il ne paraît pas que

l’on sut bien se servir tout d’abord. En 1722, un corps spécial de

pompiers fut organisé, ce fut l’embryon de notre courageux régiment des

sapeurs-pompiers dont l’état-major habite la Cité.

De la pointe de l’archevêché, on peut voir sur la rive gauche de

la Seine une autre caserne de pompiers installée dans un des rares

débris des couvents du moyen âge arrivés jusqu’à notre époque, dans

l’ancien réfectoire et dortoir des Bernardins subsistant rue de Poissy,

magnifique bâtiment à vingt arcades ogivales.

De ces quais de la Cité, la vieille Lutèce, comme accoudée aux bordages

de son navire, pouvait regarder d’âge en âge Paris grandir et se

développer, et suivre les spectacles changeants et variés, qui se

déroulaient par-dessus l’animation des ports, le mouvement perpétuel de

la rivière.

Au sud, devant l’Université et la Montagne où s’effile si haut, au

milieu de tant de clochers inférieurs, la flèche de Sainte-Geneviève,

dont la tour nous est restée, c’est la rive de la Tournelle avec

la tour des galériens, le port du Mulet, les bateaux de bois, les

maisons de la rue de la Huchette que remplacent au XVIIe siècle, les

bâtiments de l’annexe du vieil Hôtel-Dieu subsistant encore sous saint

Julien le Pauvre, les maisons serrées au-dessus de la rivière sans

quai ni berge entre le petit Châtelet et le pont Saint-Michel, avec

de simples ruelles et des escaliers descendant à la Seine, la rue du

Chat-qui-Pêche et la rue des Trois-Chandelles, aujourd’hui Zacharie...

Après le pont Saint-Michel jusqu’au Château-Gaillard, c’est le quai des

Augustins, le plus ancien de Paris. C’était jusqu’au XIIIe siècle une

saulaie et une prairie basse inondée à la moindre crue de la Seine. En

1312, comme le quartier se bâtissait autour du couvent et de l’église

des grands Augustins, qui venaient de remplacer le pauvre monastère des

frères Sachets, Philippe le Bel ordonna la construction d’un quai de

pierre de taille pour en finir avec les envahissements de la Seine.

Du pont Saint-Michel, alors Pont-Neuf, à la tour de Nesle, il y eut

ainsi un mur solide avec quelques escaliers entre des espèces de

demi-tours. C’était au XVIe siècle la promenade des parlementaires; les

graves magistrats après les journées au palais y venaient prendre l’air

au milieu du populaire. Au XVIIIe siècle, c’était le quai aux marchands

de volaille, on l’appelait la Vallée en souvenir de la prairie depuis

longtemps disparue, et quand le couvent des grands Augustins tomba

après la Révolution, l’Empire construisit sur son emplacement le marché

à la volaille et au gibier, dit aussi de la Vallée, tant les vieilles

appellations ont de peine à disparaître.

Ce petit bras de la Seine par les temps de sécheresse était souvent

presque à sec: le _Bourgeois de Paris_ rapporte qu’en 1448 «la Seine

était si petite qu’à la Toussaint on venait de la place Maubert tout

droit à Notre-Dame, à l’aide de quatre petites pierres, et hommes,

femmes et petits enfants sans mouiller leurs pieds, et devant les

Augustins jusqu’au pont Saint-Michel et quatre ou cinq lieux en telle

manière pour venir au Palais du roy par la porte de derrière».

[Illustration: RESTES DE L’ÉGLISE SAINTE-MARINE, 1840]

Au nord de la Cité, du pont Notre-Dame au port Saint-Landry, c’étaient

les ports de la rive droite, les innombrables bateaux du port au foin,

du port aux vins, c’était la Grève, l’antique port de la Hanse des

Marchands, puis en descendant la Seine une autre vallée, la _Vallée

de Misère_ avec ses étroites ruelles des boucheries et écorcheries,

cloaques aux ruisseaux rouges débouchant à la Seine au pied des

murailles du grand Châtelet.

Le quai de l’Ecole et le quai de la Mégisserie ou de la Ferraille,

construits au XIVe siècle et refaits sous François Ier, pittoresque

bordure du Paris de la rive droite, étaient aussi coupés de distance

en distance par des arches donnant accès à la rivière pour les

lavandières ou les chevaux; il y avait l’arche Popin, aux lavandières

Sainte-Opportune, l’arche Marion prolongeant la rue Thibeautodé,

l’arche Bourbon sous l’hôtel de Bourbon, l’arche d’Autriche au Louvre;

l’arche Popin est restée la dernière jusqu’en 1840.

La pointe orientale de la Cité faisant face à l’entrée de la Seine dans

Paris, au bout du jardin de l’Archevêché qui recouvre le cloître et la

petite église de Saint-Denis du Pas, ainsi que le terrain Notre-Dame,

est attristée aujourd’hui par un funèbre établissement qui occupe ainsi

la plus magnifique situation à la pointe du vaisseau de Lutèce.

C’est la Morgue, ainsi placée comme frontispice au Paris historique,

comme premier plan pour les splendeurs architecturales de l’abside de

Notre-Dame.

La Morgue primitive, l’endroit sinistre où, selon l’ancienne

signification du mot _Morgue_, _regarder au visage_, étaient exposés

pour qu’on les vint reconnaître, les cadavres ramassés sur la voie

publique, était jadis cachée dans la _Basse geôle_ du Grand Châtelet,

petite salle donnant sur une des cours intérieures de cet édifice.

Jusqu’en 1804, la morgue, dont on ignore les commencements, resta à

la Basse geôle. Comme le Châtelet allait disparaître on éleva sur le

quai du Marché-Neuf, près du pont Saint-Michel, un bâtiment destiné à

recevoir tous les cadavres trouvés dans le fleuve ou par les rues.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 36 / 38 段