Les terribles années de la fin du XVIe siècle, la guerre, le siège de

Paris, la famine et les épidémies qui en résultèrent durent remplir

d’innombrables malades les salles de l’Hôtel-Dieu, simple lieu de

passage où ces malheureux n’entraient que pour trépasser et, aussitôt

ensevelis, être remplacés par d’autres.

Dès les premières années du XVIIe siècle, on s’occupa de nouveaux et

indispensables agrandissements. On ne pouvait s’agrandir du côté de

la cité, où l’Hôtel-Dieu était serré de très près, on eut l’idée de

franchir la Seine, de construire sur la rive de l’Université et sur la

rivière elle-même. Pendant que l’on restaurait la partie ancienne de

l’Hôtel-Dieu, une bordure de grandes salles faisant face aux anciennes

salles de Saint-Louis s’éleva au temps de Henri IV, rive gauche de la

Seine, sur une partie de berge conquise. Les nouveaux bâtiments, la

salle Saint-Charles, la salle Saint-Antoine s’adossaient aux sombres

murailles du Petit Châtelet et venaient faire face aux premiers

bâtiments de l’Archevêché encaissant complètement la rivière.

[Illustration: LA SALLE DU LÉGAT ET LA CHAPELLE SAINTE-AGNÈS, PRÈS

DU PETIT PONT]

Pour faire communiquer les deux parties de l’Hôtel-Dieu, on jeta sur

la Seine deux ponts, le _pont Saint-Charles_ et le _pont au Double_.

Ce dernier n’était pas un simple pont; il était chargé lui-même d’une

grande salle, la salle Saint-Côme, qui ne laissait à la circulation sur

le pont qu’une sorte de balcon, passage pour lequel on payait un double

denier, d’où le nom de pont au Double.

Ainsi considérablement agrandi, l’Hôtel-Dieu n’en resta pas moins

bien insuffisant encore, puisqu’on était forcé de garder quand même,

malgré tout ce qu’elle avait de barbare et d’horrible, la coutume de

mettre plusieurs malades dans chaque lit, deux, trois, et même, dans

les moments difficiles, ce qui semblerait incroyable si des documents

officiels ne le disaient, jusqu’à six malades serrés sous les mêmes

draps, en s’arrangeant comme on pouvait, sans doute en réunissant

les malheureux atteints des mêmes maladies. On conçoit combien cette

horrible obligation devait favoriser les contagions et dans quelle

proportion considérable elle devait influer sur la mortalité.

[Illustration: LES RELIGIEUSES DE L’HÔTEL-DIEU LAVANT A LA RIVIÈRE]

Il existe sur l’Hôtel-Dieu de cette époque une série de gravures

accompagnées de notices étendues qui donnent d’intéressants détails

relatifs à son administration et à la vie intérieure des religieuses.

Terrible existence que celle de ces pauvres filles vivant dans les

tristesses du sombre hôpital. Les malades, quand ils ne mouraient pas,

se hâtaient de rentrer dans le monde des vivants et d’oublier comme un

cauchemar les semaines ou les mois passés dans les salles bondées de

patients entassés les uns sur les autres, certains, faute de place,

couchés entre les rangées de lits sur des grabats, sous les funèbres

voûtes hantées par la mort frappant de lit en lit, mais les religieuses

devaient y rester toujours, toujours respirer cette pesante atmosphère

de douleur, dans l’éternel murmure des gémissements.

On trouve dans ces estampes du XVIIe siècle l’emploi de toutes les

heures de la journée; on voit la mère maîtresse sonnant la cloche

à l’aube pour faire venir les novices «à l’oraison qui se fait

tous les jours de 4 à 5 heures du matin», et au même moment les

«_petites lavandières_», c’est-à-dire les sœurs chargées des lessives

journalières, demandant à la mère la permission d’aller à la rivière.

A 5 heures 1/2, les religieuses procèdent à la toilette des salles; à

chaque lit, une religieuse et une novice changent les malades, secouent

les paillasses et la literie; d’autres balayent les salles, portent les

morts à la salle spéciale, ou vaquent à tous les soins nécessaires.

Puis la _mère d’office_ coupe la viande et les religieuses dressent le

bouillon à faire distribuer aux malades par les novices... Ainsi pour

toute la journée...

Il y a, le premier dimanche de chaque mois, à 3 heures de l’après-midi,

une procession générale des religieuses dans les salles. Les

religieuses prennent leurs repas au réfectoire, au fond duquel

se trouve la table des trois mères, _prieure_, _supérieure_ et

_aumônière_. Une novice fait la lecture pendant le repas.

Le lavage, on le comprend, est une grosse besogne; chaque jour, les

_petites lavandières_ vont laver pendant neuf heures, de 4 heures du

matin à 9 heures, de midi à 2 heures et de 5 heures à 7 heures du soir.

Tous les mois il y a une grande lessive de cinq cents draps, à laquelle

toutes les religieuses et les novices doivent prendre part. On lave à

la rivière sous les voûtes sombres des Cagnards, les religieuses lavent

debout, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, lessivant, frottant, tordant les

draps ou maniant courageusement le battoir.

Nous pouvons, avec le souvenir de ce qui était resté jusqu’à nos

jours du vieil Hôtel-Dieu, nous figurer l’aspect étrange et lugubre

de ce bras de la Seine complètement enfermé dans les bâtiments de

l’Hôtel-Dieu, entre les hautes salles des deux rives, la salle

Saint-Côme du Pont au Double, le Petit Châtelet et les maisons du

Petit Pont. De hauts et sombres bâtiments avec des terrasses en

avant, sur lesquels s’ouvrent des voûtes noires où des grilles et des

escaliers se devinent dans l’obscurité, trois ponts très rapprochés, le

premier chargé d’un grand et lourd bâtiment, le troisième de maisons

surplombantes, soutenus par un enchevêtrement de grosses poutres

moisies, et le pont du milieu, le pont Saint-Charles, sans maisons,

appartenant complètement à l’Hôtel-Dieu, servant de passage et aussi de

séchoir pour les lessives.

Les Cagnards de l’Hôtel-Dieu construits au XVIIe siècle avec des

parties plus anciennes, ces voûtes profondes, noires, larges comme des

arches de pont, ouvertes sur la rivière et hantées par des myriades de

rats, donnaient à cette partie de la Seine un caractère mystérieux et

sinistre. Les étages souterrains de l’Hôtel-Dieu, abritant différents

services, la buanderie, la fonderie de suif pour les chandelles, les

magasins, etc., avaient par ces voûtes accès à la rivière. Il courait

bien des légendes sur ces entrées de souterrains, et ce n’était pas

sans cause; les Cagnards certainement servirent quelquefois d’asile à

des bandits, à des écumeurs de la rivière aussi bien qu’à des voleurs

de cadavres pourvoyeurs des apprentis chirurgiens. Les nuits de la

Seine de ce côté trouvaient pour leurs mystères un décor des plus

dramatiques. A la démolition de l’Hôtel-Dieu, on y découvrit certaines

cachettes, et des dépôts d’armes de différentes époques, depuis des

arquebuses de la Fronde jusqu’à des chassepots de la Commune. Les

derniers des Cagnards de la rive droite n’ont disparu qu’il y a une

quinzaine d’années; il en reste encore une partie sur la rive gauche

sous le grand bâtiment subsistant de l’Hôtel-Dieu, voisin de la vieille

église Saint-Julien le Pauvre, qui fut depuis le dernier siècle

chapelle de l’Hôtel-Dieu.

Au cours du XVIIIe siècle, en 1737 et en 1772, deux incendies

ravagèrent l’Hôtel-Dieu. Le premier éclata vers 9 heures du soir,

le 2 août 1737, dans les greniers de la lingerie. Le personnel de

l’Hôtel-Dieu ne s’en effraya pas tout de suite, comptant à lui seul

avoir raison du feu. Les portes de l’hôpital, par crainte du désordre

avaient été fermées; on luttait avec assez de facilité d’abord, l’eau

étant proche, mais bientôt il fallut reconnaître que le feu gagnait de

vitesse ceux qui le combattaient. Les secours arrivèrent, le guet et

les soldats dirigés par le lieutenant de police et le premier président

du Parlement; les moines mendiants, capucins en tête, accoururent à

leur tour et tous se mirent pleins d’ardeur aux chaînes et aux pompes.

[Illustration: LE PONT AU DOUBLE ET LA SALLE SAINT-COME, FIN DU

XVIIIe SIÈCLE]

Mais l’incendie avait eu le temps de s’étendre, d’immenses flammes

enveloppaient les bâtiments vers l’archevêché et le Pont au Double,

jetant l’épouvante parmi les malades et dans toutes les rues sous

Notre-Dame.

Quand on se décida à évacuer les salles menacées, les malades qui

pouvaient se traîner sortirent par bandes effarées de l’hôpital embrasé

et ils se réfugièrent dans la cathédrale dont toutes les portes avaient

été ouvertes. On s’occupait de sauver les malades alités, on les

descendait des salles et on les entassait dans des charrettes pour les

conduire à l’hôpital Saint-Louis.

Malgré tous leurs efforts, les travailleurs ne se rendirent maîtres

du feu que le lendemain, vers midi. Les dégâts étaient considérables,

les étages supérieurs et les combles de trois salles étaient brûlés,

ou avaient été abattus pour couper la route à la flamme. Les

approvisionnements de l’hôpital en denrées et en linges avaient été en

grande partie la proie des flammes.

[Illustration: LES CAGNARDS DE L’HÔTEL-DIEU]

Par malheur, l’incendie avait fait un grand nombre de victimes parmi

les malades; dans la salle des femmes en couches, les enfants avaient

péri, asphyxiés par la fumée; on comptait deux religieuses disparues,

sept ou huit soldats et quelques moines précipités dans le brasier par

l’écroulement d’un plancher, plus une quarantaine de blessés.

Alors fut agitée la question du transfèrement de l’Hôtel-Dieu dans

l’île de Grenelle; il y eût certes été infiniment mieux placé qu’au

cœur de la Cité où il constituait un foyer permanent pour toutes les

contagions, sans parler de la contamination forcée des eaux de la Seine.

[Illustration: LA POINTE ORIENTALE DE LA CITÉ AU XVIe SIÈCLE

(Hiver--la Seine prise)]

Le premier incendie fut un terrible malheur, le second fut une

catastrophe complète. Il éclata le 30 décembre 1772, à 2 heures du

matin, et embrasa tout de suite les parties de bâtiments occupées par

différents services comme les boucheries, la fabrique de chandelles,

les écuries, le grenier à paille, où la flamme trouve si facilement à

mordre. De là, l’incendie se développant avec une effrayante rapidité

gagna le bâtiment des religieuses, les grandes salles de l’infirmerie,

la salle jaune ou Saint-Louis, et la salle du Légat...

On imagine la terreur des malades sautant comme ils pouvaient hors

des lits, se traînant demi-nus par les salles, cherchant partout des

issues. Les secours s’organisèrent, mais il fallait combattre le feu

sur trop de points à la fois, toute la partie comprise entre le pont

Saint-Charles et le petit Pont ne formant plus qu’un immense brasier.

[Illustration: SOUS LES CAGNARDS (D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE

L’HÔTEL CARNAVALET)]

De nombreux malades avaient été poussés et bloqués par les flammes au

fond des salles, et s’entassaient dans la petite chapelle Sainte-Agnès

donnant sur le marché Palu près du petit Pont; on les entendait crier

au secours et supplier les gens du dehors d’enfoncer les portes de

cette chapelle; on put leur ouvrir à temps un passage à coups de hache

et sauver ceux-là, mais il en était resté d’autres cernés dans les

parties sans issues, dans la salle du Légat contiguë à la chapelle et

ailleurs.

L’incendie poursuivit ses ravages pendant onze jours. Le pignon seul de

la salle du Légat resté debout au milieu des flammes, considérablement

déversé et menaçant de s’abattre sur les travailleurs, put être

repoussé et démoli sur l’intérieur de la salle; le travail en fut

facilité, cependant on ne parvint que le 9 janvier à étouffer le

dernier foyer de l’incendie continuant à couver dans les étages

inférieurs parmi les débris.

Dès le premier janvier, pendant que les travailleurs luttaient pour

arrêter l’incendie à la salle Saint-Thomas, d’autres commençaient

le déblaiement de cette partie des bâtiments incendiés. Partout en

s’avançant ils trouvaient dans les décombres des restes humains

calcinés. On ne sut jamais combien de malheureux avaient péri.

Comme la première fois, les malades qui avaient pu s’échapper s’étaient

réfugiés dans la cathédrale. Quand l’archevêque vint les visiter, on

les compta; ils étaient au nombre de quatre cent cinquante.

Le désastre était immense, toute la partie de l’hôpital qui avait

échappé à l’incendie de 1737 était détruite, le reste n’avait été sauvé

qu’en coupant les bâtiments au carré Saint-Denis, à la hauteur du pont

Saint-Charles. La perte matérielle fut évaluée à plus d’un million de

livres. Une souscription nationale produisit le double.

Pendant quelque temps les débris de l’étage inférieur de la salle du

Légat et de la chapelle voisine demeurèrent debout sur la rue du marché

Palu, en avant des bâtiments reconstruits.

Encore une fois il avait été question du déplacement de l’Hôtel-Dieu:

au lieu de le rebâtir, on voulait profiter de cette demi-destruction

pour le porter sur un emplacement meilleur, ou le remplacer par quatre

hôpitaux disséminés dans les faubourgs, mais encore une fois ces

projets furent abandonnés et l’Hôtel-Dieu resta où il était, réédifié

avec de nouveaux bâtiments fort laids à la place des salles détruites.

Les adversaires de ces projets prétendaient qu’en transportant

l’hôpital loin du centre de la ville, il était à craindre que les

blessés et les malades ne mourussent pendant le trajet. On trouvait

meilleur d’entasser ces malheureux toujours sur le même point où depuis

longtemps la place manquait, et, dans cet encombrement, de continuer

à les mettre cinq ou six dans le même lit, sauf à débarrasser les

survivants chaque matin des compagnons de lit morts pendant la nuit!

La vieille entrée gothique de l’Hôtel-Dieu se trouvait sur la place du

Parvis au pied de la tour méridionale du grand portail de Notre-Dame.

C’était un bâtiment carré surmonté d’un petit clocheton et précédé d’un

perron abrité sous un joli petit porche. Le bâtiment formait une sorte

de grand vestibule donnant sur la salle Saint-Thomas. A sa gauche une

petite chapelle carrée également, éclairée par de belles fenêtres à

grandes ogives, formait l’angle en retour sur les bâtiments construits

à la place des anciennes maisons dites du _Chantier_ et de la _Crèche_,

jadis hôpital, puis dépôt des enfants trouvés, séparés de l’archevêché

par le couloir donnant sur le passage du pont au Double.

Après l’incendie des salles du moyen âge, ce qui restait de la vieille

entrée disparut et au commencement du siècle s’éleva une façon de

portique grec dont la première pierre fut posée le 1er vendémiaire an

XII. La Révolution avait débaptisé la vieille Maison-Dieu par arrêté

du duodi de la troisième décade de brumaire an II. La Commune l’avait

appelée Maison de l’Humanité, décidant aussi que les noms de ci-devant

saints donnés aux salles seraient changés. L’archevêché pendant la

Révolution fut en partie une annexe de l’Hôtel-Dieu, réservée aux

malades des différentes prisons parisiennes, toutes si considérablement

bondées.

[Illustration: ÉGLISE SAINT-JULIEN LE PAUVRE]

Sous le péristyle du nouveau pavillon d’entrée furent placées les

statues de saint Vincent de Paul et de M. de Montyon; sur les murs

des inscriptions diverses rappelèrent les diverses donations et

fondations des rois. On avait aussi gravé sur ces murailles l’ode que

le malheureux poète Gilbert, mourant à l’Hôtel-Dieu à vingt-deux ans,

composa sur son lit de mort:

Au banquet de la vie infortuné convive,

J’apparus un jour..... et je meurs!.....

Je meurs et sur la tombe où lentement j’arrive

Nul ne viendra verser des pleurs!

Pour les enfants trouvés on sait qu’il était d’usage de les abandonner

ou de les exposer sous le porche de la petite église de Saint-Jean

le Rond sise au pied de la tour de gauche de la cathédrale. Ils

étaient recueillis par le chapitre de Notre-Dame dans la maison de la

Crèche ou de la Couche, dont l’emplacement varia plus d’une fois. Le

chapitre trouvait la charge lourde, et les aumônes, malgré des appels

répétés, n’affluaient pas suffisamment pour l’aider. Ce fut l’occasion

de discussions nombreuses alors entre les chanoines, les paroisses

de Paris et les seigneurs hauts justiciers du territoire de Paris,

c’est-à-dire les grandes Abbayes.

En raison du nombre des pauvres êtres abandonnés, il fallut les

entasser dans deux maisons construites vers le port Saint-Landry. Sort

lamentable que celui de ces malheureux enfants! La place et les soins

manquaient. Ils mouraient à peu près de faim et le sort des survivants

n’était pas beaucoup plus enviable, les femmes chargées de les élever

les vendaient à des bateleurs ou à des mendiants de profession.

Saint Vincent de Paul vint heureusement faire cesser ces horribles

trafics. Il réussit à soulever l’indignation publique, à émouvoir la

pitié; il obtint des subsides et des dévouements et fonda un hospice

pour les enfants trouvés, lequel, avant de trouver un emplacement

convenable, alla de Bicêtre à Saint-Lazare et au faubourg Saint-Antoine.

Mais l’institution continua à garder son centre dans la Cité, rue

Neuve-Notre-Dame, dans trois petites maisons réunies où l’on recevait

les pauvres petites épaves vagissantes de la misère, du vice ou du

crime. En 1747, on démolit ces maisons et avec elles les églises

Saint-Christophe et Sainte-Geneviève des Ardents, et sur l’emplacement

on éleva sur les dessins de Boffrand, en face de la cathédrale,

un grand et beau bâtiment pour servir de bureaux d’admission et

d’administration aux Enfants trouvés.

Il y avait une chapelle ornée de peintures par Natoire représentant

la Nativité, l’Adoration des bergers et des mages, etc., et une voûte

singulière peinte en trompe-l’œil figurant la Crèche ruinée où le

Christ était né.

Ce bâtiment n’a disparu qu’aux derniers travaux de dégagement de

Notre-Dame.

Après diverses modifications, des démolitions de divers bâtiments,

notamment de la salle Saint-Côme sur le pont au Double, après des

constructions d’annexes, le vieil Hôtel-Dieu devait disparaître

complètement de son antique emplacement, non pour s’en aller chercher

des espaces libres et plus d’air, mais pour reparaître de l’autre côté

de la place du Parvis, malgré toutes les raisons militant pour son

éloignement définitif de l’île de la Cité.

Les tristes bâtiments percés d’un nombre infini de fenêtres tombèrent,

laissant entrevoir des vestiges des constructions anciennes, les

cagnards de la rivière, les vieilles piles de pont; tout disparut,

faisant place nette et dégageant au-dessus de la Seine la cathédrale

tout entière.

Par malheur, si l’on dégageait Notre-Dame d’un côté, on lui donnait de

l’autre côté pour vis-à-vis l’immense et funèbre carré de bâtiments

du nouvel Hôtel-Dieu inauguré en 1877, sous lequel a disparu du quai

au Parvis un bon morceau de la Cité, où jadis trouvaient place une

douzaine de rues au moins, cinq ou six églises et plusieurs milliers

d’habitants.

Voilà ce que l’on a posé devant les splendeurs de Notre-Dame, sur ce

magnifique emplacement de la Cité, centre du Paris historique, un

gigantesque hôpital ayant de faux airs d’usine ou d’Entrepôt général

des miasmes et microbes!

On a dépensé 36 millions pour avoir moins de lits que dans l’Hôtel-Dieu

du moyen âge, des lits en meilleures conditions sanitaires, certes,

mais qui tiennent quatre fois plus de place et qui seraient encore bien

mieux ailleurs.

[Illustration: L’HÔTEL-DIEU AU XVe SIÈCLE]

[Illustration: LE MARCHÉ AUX VEAUX SUR LES JARDINS DES BERNARDINS,

EN 1772

CHAPITRE XVIII

LES PETITES RUES DE LA CITÉ

Anciennes églises et chapelles de la Cité.--Le dernier débris de

l’église Saint-Aignan.--Rues, ruelles et couloirs.--Décrépitude

et démolition.--Le cloître Notre-Dame.--Le port Saint-Landry

et la tour Dagobert.--Juvénal des Ursins.--La maison aux

pâtés de chair humaine.--Le logis d’Héloïse et Abeilard.--Les

pompiers.--Théophraste Renaudot.--La Cité berceau de la Monarchie,

du Parlement et de la Presse.--Les rives.--La Morgue.

[Illustration: CHAPITEAU DE SAINT-AIGNAN]

Bien malheureusement la vieille Cité d’autrefois a pour ainsi dire

été supprimée et effacée de la carte de Paris; vouée aujourd’hui, à

part Notre-Dame et le Palais de Justice, aux casernes et aux bâtiments

administratifs, elle ne compte plus qu’un ou deux îlots de maisons, et

deux ou trois rues épargnées au nord de la cathédrale.

Elle n’a plus que ses deux grands édifices religieux, Notre-Dame et la

Sainte-Chapelle, jadis elle pouvait montrer dans son réseau de rues

serrées au-dessous du gigantesque vaisseau de l’église mère, plus d’une

douzaine et demie d’églises, fort anciennes toutes, nées toutes quand

Paris se trouvait encore enfermé dans son île natale.

Il y avait, au pied du grand portail, Saint-Jean le Rond qui n’était

point rond, mais remplaçait depuis le XIIIe siècle l’ancien baptistère

de la cathédrale, Saint-Pierre aux Bœufs, Sainte-Marine, Saint-Aignan,

Saint-Christophe; sous l’abside de Notre-Dame, Saint-Denis du Pas, puis

Saint-Landry, Saint-Denis de la Chartre, Saint-Symphorien-Saint-Luc,

la Magdeleine, Sainte-Geneviève des Ardents, Sainte-Croix de la Cité,

Saint-Germain le Vieux, enfin Saint-Eloi et Saint-Martial, Saint-Pierre

des Arcis et Saint-Barthélemy, devant le Palais. Cela fait dix-sept ou

dix-huit églises ou chapelles, quelques-unes de très minime importance,

mais enfin montrant à chaque détour des rues de la Cité, quelque grand

pignon ouvragé, ou quelque mince clocher, dont la petite taille faisait

valoir la stature colossale de la vieille cathédrale.

[Illustration: SAINT-DENIS DE LA CHARTRE]

On peut se figurer la magnificence monumentale de la Cité en ses beaux

jours quand on songe que toutes ces petites églises se trouvaient

serrées entre les vastes ensembles formés au levant par Notre-Dame,

avec son cloître, et le palais de l’archevêché et les bâtiments de

l’Hôtel-Dieu, et au couchant par l’immense agglomération du Palais,

sans compter toutes les attaches de la Cité aux deux rives, attaches

non moins monumentales, les ponts à maisons, les deux Châtelets et le

Pont-Neuf.

La petite église Sain-Jean le Rond, défigurée par un portail classique,

fut démolie en 1748 et son chapitre transféré à l’église Saint-Denis

du Pas. Celle-ci s’appuyait au chevet de la cathédrale et formait un

des côtés du petit cloître; c’était un simple oratoire avec un petit

clocheton dominé par les pinacles des grands arcs-boutants voisins;

il s’y fit quelques sacres d’évêques au XVIIe siècle. Devenu paroisse

après la destruction de Saint-Jean le Rond, Saint-Denis du Pas, après

avoir été à la Révolution annexé à l’Archevêché, puis comme celui-ci à

l’Hôtel-Dieu, fut démoli en 1813.

Saint-Landry succédait sur le même emplacement, entre l’hôtel des

Ursins et le port Saint-Landry, à une plus ancienne chapelle qui avait

abrité les reliques de saint Landry pendant le siège des Normands. On y

voyait les tombeaux du sculpteur Girardon et celui du conseiller Pierre

Broussel, son paroissien qui habitait la rue du Port-Saint-Landry

ou d’Enfer. Vendu à la Révolution, Saint-Landry servit pendant une

trentaine d’années d’atelier de teinturerie et de menuiserie, puis la

pioche le fit disparaître.

Saint-Denis de la Chartre près du pont Notre-Dame avait pour origine un

oratoire des plus anciens, établi dès les temps mérovingiens peut-être,

tout proche de la prison où saint Denis avait été incarcéré avant

son martyre. Chapelle, prieuré, couvent de chanoines, Saint-Denis de

la Chartre subit de grandes vicissitudes: aux XIIe et XIIIe siècles,

deux communautés de chanoines établies côte à côte sur ce point se

disputèrent le titre de Saint-Denis de la Chartre et le souvenir du

martyr.

Sur le flanc méridional de l’église existait la chapelle

Saint-Symphorien, qui prit le titre de Saint-Luc en 1704, en devenant

la chapelle de la Communauté des peintres et sculpteurs. C’était,

croit-on, cette chapelle Saint-Symphorien qui était l’oratoire bâti

originairement sur l’emplacement de la prison dite de Glaucin, au temps

de la Lutèce gallo-romaine, et dont peut-être subsistèrent jusqu’au

moyen âge des débris appelés Tour Roland ou Tour Marquefas, sous les

maisons de la rue de la Pelleterie.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 34 / 38 段