[Illustration: LES BOUTIQUES DES DEMI-LUNES DU PONT-NEUF]

Sur les trottoirs hauts de près de deux pieds qui encadrent la

chaussée, où maintenant il y a des lanternes accrochées à des

potences de fer, ce sont petits marchands promenant leurs éventaires,

petits cireurs de souliers, crocheteurs, comme on appelle alors les

commissionnaires, puis des mendiants, des tondeurs de chiens, etc.

Les échoppes, boutiques de planches, tonneaux de ravaudeuses ou de

savetiers accotés à tous les édifices, églises, palais, hôtels, partout

où quelque encoignure permettait l’installation d’un éventaire, d’une

table et d’une chaise, formaient un des traits caractéristiques du

Paris de ce temps. On s’en plaignait, on protestait contre leurs

envahissements, et de temps en temps, l’autorité prenait quelque

mesure qui jetait bon nombre de pauvres diables sur le pavé; puis,

l’ordonnance de police oubliée, ces excroissances parasites de tous

les monuments reparaissaient une à une. C’était en tout cas un grand

élément de pittoresque, et ces pauvres échoppes, après tout, au lieu

de nuire aux grands édifices faisaient plutôt valoir les beautés des

architectures.

Le vieux château Gaillard a disparu; à sa place on voit un abreuvoir

passant par une arcade sous le quai, abreuvoir qui restera jusqu’à la

création de l’écluse actuelle de la Monnaie.

Vers 1775, le Pont-Neuf reçut quelques modifications. On abaissa un peu

les pentes de la chaussée et sur les demi-lunes des piles on éleva,

d’après les dessins de Soufflot, vingt loges ou boutiques dont les prix

de location devaient revenir aux veuves et orphelins des artistes morts

pauvres de l’académie de Saint-Luc. Ces boutiques qui accidentaient

agréablement la silhouette du pont ont vécu jusqu’au milieu de notre

siècle, elles ont été démolies vers 1850.

Les moulins sur la Seine se sont perpétués longtemps, il y en avait

encore pendant la Révolution et au commencement de notre siècle, sur

des bateaux ancrés entre le Pont-Neuf et le Pont au Change. L’incendie

de l’un de ces moulins placé sous une arche du Pont-Neuf causa même une

grosse alerte en 1770.

[Illustration: L’ABREUVOIR DU PONT-NEUF. XVIIIe SIÈCLE]

Avant d’arriver aux jours troublés, il faut noter encore une des

particularités du Pont-Neuf. Chaque année, le jour de la Fête-Dieu, la

place Dauphine servait de salle d’exposition en plein air aux jeunes

artistes, à ceux qui, ne faisant pas encore partie de l’académie

des beaux-arts, ne pouvaient exposer au Louvre ou envoyer aux

expositions de l’académie de Saint-Luc. Selon M. Ed. Fournier, cet

usage avait commencé très simplement, les orfèvres chaque année à la

Fête-Dieu élevaient un superbe reposoir pour la procession au fond de

la place Dauphine; afin de mieux orner ce reposoir, ils commandaient

quelquefois à des artistes des tableaux destinés à décorer l’autel et

les côtés.

[Illustration: LE PONT-NEUF AU XVIIIe SIÈCLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

On prit ainsi l’habitude de voir de la peinture sur la place Dauphine,

puis de jeunes artistes, saisissant avec empressement ce moyen

d’arriver jusqu’au public, proposèrent leurs œuvres pour tapisser les

façades à la place de simples toiles. Le jour de la Fête-Dieu, du matin

à l’après-midi, les curieux venaient donc à la fois pour le reposoir et

pour les tableaux que les artistes accrochaient eux-mêmes. On admirait,

on critiquait, on achetait même; c’était un petit Salon sans façon.

Primitivement, les artistes s’en tenaient exclusivement à des sujets

de piété, mais peu à peu ils glissèrent vers le profane, et çà et là

quelques dieux de l’Olympe vinrent concourir à donner de l’éclat à la

fête du Christ. On y voyait même à la fin, dit M. Ed. Fournier, des

portraits, de dames surtout, et au-dessus des portraits, les originaux

quelquefois venaient s’exposer aux fenêtres des maisons, sous prétexte

de voir la procession.

[Illustration: L’EXPOSITION DE LA FÊTE-DIEU, PLACE DAUPHINE]

Mais aux premiers grondements précurseurs de la grande tempête,

quelques années avant 89, le Pont-Neuf put se croire revenu au temps

de la Fronde. Un conflit du roi avec le Parlement, des attroupements,

des cris et des chants séditieux, des ministres et des princes

impopulaires, d’autres princes choyés par l’opinion, cela débute

en effet comme la Fronde. Notre pont revoit, en 1789, des émeutes

commencées en riant, moitié séditions, moitié réjouissances, célébrant

le retour de M. Necker aux affaires. La basoche du Palais, déjà en

1774, avait brûlé en effigie le président Maupeou, place Dauphine, elle

avait sifflé et hué fortement le comte d’Artois au Palais en 1787;

en 88, cette basoche s’amuse encore, elle confectionne le mannequin

de M. de Brienne, forme une haute cour place Dauphine pour le juger,

le condamne à la potence, et, pour compléter la joyeuse parodie,

force un abbé qui passait à confesser ce mannequin avant de le brûler

en cérémonie sur le Pont. Cela n’alla pas sans bousculades, sans

interventions de la garde. Les scènes de désordres se poursuivirent

pendant plusieurs jours, la populace s’en mêla, il y eut du sang

répandu, le corps de garde du cheval de bronze fut forcé et incendié.

Peu de jours auparavant, l’émeute s’était montrée plus douce et avait

pris la forme d’un hommage à Henri IV. On forçait les passants à saluer

la statue du bon roi, on arrêtait les carrosses, on faisait descendre

les gens pour rendre hommage au monarque père du peuple qui n’eût pas

renvoyé M. Necker. Il fallait crier vive Henri IV et M. de Necker.

Le duc d’Orléans, passant par là, fit comme les autres au milieu des

acclamations.

Mais c’est bientôt fini des émeutes pour rire, les événements prennent

la tournure tragique d’une révolution. Ils se passent ailleurs, le

Pont-Neuf n’y est plus pour rien; il entend de loin la fusillade de la

Bastille, il voit passer les nouvelles milices parisiennes, la garde

nationale toute remplie de la première ferveur patriotique, il voit

célébrer par des joutes sur la rivière et par des rondes populaires sur

les quais la grande fête de la Fédération de 1790. Ensuite, ce sont

les colonnes du peuple marchant sur les Tuileries, le 20 juin d’abord,

envahissement où le sang ne coule pas encore, parce qu’il n’y a pas

résistance; puis, le 10 août, ces mêmes colonnes, la haine au cœur,

marchant à une vraie bataille, et forçant les Tuileries à coups de

canon.

Entre ces deux dates, la patrie est proclamée en danger. La

municipalité parisienne s’efforce de frapper les âmes par le caractère

solennel donné à cette proclamation et, nulle part, elle n’y arrive

mieux qu’au Pont-Neuf. Depuis quelque temps, sur le terre-plein du

Pont-Neuf, derrière la statue d’Henri IV, une batterie de quatre canons

a été placée, en permanence pour longtemps; c’est le canon d’alarme

qui tonne aux grandes journées en même temps que sonne lugubrement le

tocsin des églises, chaque fois que la Révolution veut mettre debout le

peuple de Paris.

Pour la patrie en danger, le dimanche 22 juillet, ces canons

commencèrent à tirer à six heures du matin et tonnèrent ainsi d’heure

en heure, jusqu’au soir, un autre canon leur répondant de l’Arsenal.

Un incessant roulement de tambours par toutes les rues accompagne les

grondements du canon. Un détachement de la garde nationale apparaît

sur le pont, cavalerie, infanterie, traînant six pièces de canon. Des

trompettes et des musiques précèdent, puis viennent quatre huissiers

de la ville, à cheval, portant quatre enseignes avec les mots

_Liberté_, _Egalité_, _Constitution_, _Patrie_.

Douze officiers municipaux accompagnent un garde national à cheval

portant une grande bannière tricolore où se lisent les mots: Citoyens,

la patrie est en danger! On commande halte, un officier municipal lit

les proclamations de l’assemblée, le canon tonne. Une estrade a été

dressée à gauche de la statue du Béarnais, en pendant à un arbre de

la liberté planté de l’autre côté, et sur cette estrade abritée d’une

tente tricolore «les magistrats du peuple reçoivent les enrôlements

sans nombre d’une jeunesse ardente et vigoureuse».

[Illustration: LES CHANTEURS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE]

Hélas! bientôt ce sont d’autres cortèges qui vont passer là. C’est

le chemin de la mort révolutionnaire, les charrettes conduisant à

la guillotine sa fournée quotidienne vont passer là en sortant du

Palais de Justice où Fouquier-Tinville semble tenir de loin le déclic

du couperet. Tout le temps que la guillotine est érigée place de la

Révolution, les charrettes prennent le Pont-Neuf le plus souvent,

adoptant ensuite un autre itinéraire par le Pont au Change, quand la

guillotine émigre au faubourg Saint-Antoine.

Aux massacres de septembre déjà, les massacreurs trop pressés avaient

commencé sur le Pont-Neuf le massacre, achevé au carrefour Buci, d’une

vingtaine de prêtres emmenés en fiacres à l’Abbaye, où les attendait le

tribunal de Maillard. Peu d’heures après, les cadavres des malheureux

égorgés au Châtelet et à la Conciergerie étaient apportés et jetés en

tas sur le Pont-Neuf, sur le Pont au Change et sur le pont Notre-Dame,

en attendant leur enlèvement pour les catacombes.

La statue du roi Henri, si fêtée aux premiers jours de la Révolution,

n’est plus là. Deux jours après le 10 août, le petit-fils étant écroué

au Temple, les rois ses aïeux qui trônaient en bronze sur les places

de Paris furent abattus, et envoyés à la fonte pour être convertis

en canons et servir aux frontières contre les rois étrangers. Pas

d’exception pour Henri IV, le Béarnais et son cheval de bronze

tombèrent comme les autres.

Dans une des maisons du quai des Lunettes ou des Morfondus, tout près

de la place Dauphine, était née une des célébrités féminines de la

Révolution, Manon Philipon, fille d’un graveur, femme de Roland, le

ministre girondin. Toute la vie de Mme Roland tient sur cet étroit

espace des berges de la Seine, du Pont-Neuf à l’île Saint-Louis, de la

maison de briques où elle passa sa jeunesse, à la Conciergerie tout à

côté, son dernier domicile.

Aux dernières années avant la tourmente, un jeune Corse de petite mine

destinée aussi à jouer un certain rôle, battait le pavé du Pont-Neuf

et, rentré chez lui, pouvait de son domicile l’enfiler d’un bout à

l’autre d’un seul regard; c’était le jeune Buonaparte sortant de

l’école de Brienne et attendant, fort léger d’argent, sa commission

de sous-lieutenant au régiment de la Fère. Pauvre tout autant que les

basochiens et saute-ruisseaux du Palais, il habita quelque temps une

petite chambre dans une des maisons qui regardent le Pont, entre la

rue Dauphine et la Monnaie. On prétend sans en être certain que son

domicile de jeune homme besogneux est cette mansarde située tout en

haut sur le toit de la maison qui fait le coin de droite, à l’entrée de

l’étroite ruelle de Nesle, mais il est plus probable qu’il habita dans

la maison voisine une chambrette moins orgueilleusement perchée.

[Illustration: LA FONTAINE DE DESAIX, PLACE DAUPHINE]

Il devait, une quinzaine d’années après, alors qu’il était un peu mieux

logé, encore sur la rivière, mais un peu plus loin sur la rive droite,

au Palais des Tuileries, faire élever sur la place Dauphine un monument

en forme de fontaine surmontée d’une France casquée à la grecque,

couronnant un buste du général Desaix tué à Marengo, lequel monument

a quitté la place Dauphine il y a une vingtaine d’années, lors des

dernières transformations du Palais de Justice et la démolition de la

préfecture de police.

Sur le terre-plein du Pont-Neuf on devait remplacer la statue d’Henri

IV par une statue colossale du Peuple debout sur ses fers brisés.

L’œuvre était au concours en 93, il y eut des esquisses exposées, mais

le neuf Thermidor fit abandonner l’idée, comme devaient être abandonnés

successivement différents autres projets pour le même emplacement, sur

lequel il n’y eut en définitive, pendant vingt ans, que des baraques et

un café.

Alors, en ces jours de la Révolution, tout le long du Pont-Neuf, du

pont au Change et sur le quai, les brocanteurs entassaient sur les

trottoirs, étalaient sur le pavé, toutes les malheureuses épaves du

monde écroulé, les débris du mobilier et des trésors de tant d’églises

et abbayes abattues, les grandes toiles religieuses décrochées des

nefs, les meubles artistiques et les tableaux, les portraits d’ancêtres

enlevés des hôtels seigneuriaux, les livres précieux, les parchemins

jetés là par pannerées, et livrés pour quelques sols aux quelques

amateurs qui, dans la ruine générale, avaient par hasard gardé un

peu d’argent, mais surtout aux collectionneurs anglais accourus pour

butiner parmi cet immense et extraordinaire bric-à-brac, liquidation

lamentable d’une société.

[Illustration: LES BOUTIQUES DU PONT-NEUF, 1850.]

Pour en revenir à Henri IV qui se dresse de nouveau sur le terre-plein

et contemple aujourd’hui un Pont-Neuf bien tranquille, fort loin de

lui présenter les spectacles pittoresques, le curieux mouvement qui

se déroulaient autrefois d’un bout de l’année à l’autre sur le fameux

pont, c’est la Restauration qui dès les premiers jours tint à replacer

le Béarnais à la place qu’il avait occupée pendant deux siècles et où,

dès les premiers jours, elle avait rétabli un modèle en plâtre.

Une souscription publique fit les frais du monument. Le sculpteur Lemot

s’était chargé de l’exécution et pour le bronze nécessaire on n’eut

qu’à prendre dans les magasins les statues impériales, le premier

Napoléon de la place Vendôme, le Napoléon de Boulogne et quelques

débris d’autres monuments _éternels_, âgés de sept ou huit ans au plus

chacun. Louis XVIII, le 23 octobre 1817, posa la première pierre du

piédestal, sous laquelle on plaça un exemplaire de la Henriade. Par

contre, il paraît que le ciseleur Mesnel qui acheva la statue après la

fonte, glissa dans l’intérieur, outre une petite statuette de Napoléon,

une foule de brochures anti-bourbonniennes et d’écrits bonapartistes.

XIII vendémiaire an IV (5 octobre 1795), encore une journée d’émotion

pour le Pont-Neuf.

La place Dauphine et le Pont-Neuf formaient pour ainsi dire la base

d’opérations des sections contre-révolutionnaires insurgées contre

la Convention, la royaliste section Le Pelletier en tête, tandis que

Bonaparte, défenseur de cette Convention, occupait les environs des

Tuileries où siégeait la terrible et rouge Assemblée, dans cette salle

où tant de fantômes sans tête devaient errer et se menacer, brûlants

encore du délire révolutionnaire.

Au terre-plein du Pont-Neuf, coude à coude avec les sectionnaires qui

accouraient de tous côtés à l’appel de la générale battant par toutes

les rues, était le général Carteaux avec 350 hommes et deux canons,

fort aventuré et presque cerné. L’affaire ne s’engagea cependant pas

sur le Pont même, où jusqu’à trois heures Carteaux demeura perdu dans

la masse des sections préparant l’attaque. Danican, le général des

sectionnaires, le laissa battre en retraite et emmener même ses canons;

il se retira à deux pas, sous le guichet du Louvre et dans le jardin

de l’Infante, d’où peu après il contribua à écraser de ses feux les

sections remontant le quai Voltaire pour attaquer les Tuileries par le

Pont-Royal.

Depuis cette journée, le Pont-Neuf eut peu d’émotions. Des fêtes

impériales, des cortèges, des défilés de troupes avec la cocarde

tricolore ou la cocarde blanche, suivant le temps. En 1814, le jour de

l’entrée de Louis XVIII, le roi en sortant de Notre-Dame passa par le

Pont-Neuf et vint devant la place Dauphine pavoisée et enguirlandée

saluer la statue provisoire en plâtre de son aïeul le Béarnais, pendant

que les musiques jouaient l’air _Vive Henri IV_ et que des colombes

s’envolaient dans le bleu du ciel comme aux anciennes entrées royales,

mais symbolisant de plus la fin des carnages, le retour de la paix tant

désirée.

Le canon tonne, la fusillade crépite dans les environs du Pont-Neuf,

sur les quais du Louvre à l’Hôtel de Ville, en 1830; en février 1848,

en juin, le Pont-Neuf fut simple spectateur et ne joua aucun rôle.

Dans l’intervalle le trantran de son existence se banalise de plus en

plus, le pittoresque de jour en jour diminue. Non seulement il a perdu

sa Samaritaine aux premiers jours du siècle, mais encore ses dernières

boutiques s’en vont vers 1850.

Dernier souvenir historique. Le 22 janvier 1871, le jour de la

tentative révolutionnaire sur l’Hôtel de Ville, sur le terre-plein où

tonnèrent si souvent les quatre canons d’alarme de la Révolution,

vinrent camper une compagnie du 124e de ligne et des artilleurs avec

deux canons.

Ces pauvres soldats de la fin du siège, la longue misère subie les

avait mis en triste état; figures hâves, uniformes usés, capotes

rapiécées, disparaissant sous des peaux de mouton ou sous des

couvertures en plastron sur la poitrine. Les chevaux de l’artillerie

étaient extraordinaires; les pauvres bêtes aux flancs étiques,

éreintées comme les hommes et aussi peu nourries, n’étant plus tondues

depuis l’hiver, avaient de longs poils comme des chèvres, ce qui leur

donnait une mine fantastique, mais ne les empêchait pas de traîner

encore gaillardement, par un reste d’énergie, caissons et canons.

[Illustration: LE SUPPLICE DES TEMPLIERS. (EMPLACEMENT DU

TERRE-PLEIN DU PONT-NEUF)]

[Illustration: LE PONT SAINT-CHARLES DE L’HÔTEL-DIEU]

CHAPITRE XVII

L’HÔTEL-DIEU

La Maison-Dieu primitive.--Hôpital Saint-Christophe.--L’Hôtel-Dieu

de Philippe-Auguste.--Fondations de saint Louis.--Encombrements

et agrandissements.--La salle du Légat.--Les ponts de

l’Hôtel-Dieu.--Les religieuses.--Légendes des Cagnards.--Les

grands incendies.--La vieille place du Parvis.--La maison de

l’humanité.--Démolition et reconstruction.

[Illustration: LES MÉDECINS AU BÉNITIER DE NOTRE-DAME]

On ne peut préciser l’époque de la fondation de l’Hôtel-Dieu de Paris;

aussi loin que l’on remonte dans le passé, plus loin que l’histoire

certaine, jusque dans les traditions et les légendes, on le trouve sur

le même emplacement, à l’ombre de la cathédrale, à côté de la basilique

mérovingienne. Asile ouvert aux souffrants près du temple où l’on

prêchait les œuvres de miséricorde, la Maison-Dieu à côté de l’église

de Dieu.

Sur cet emplacement voué depuis des siècles à la charité active, bien

des édifices destinés à recevoir les malades se succédèrent sans doute,

s’agrandissant au fur et à mesure des besoins. La tradition attribue

la fondation du premier hôpital parisien à saint Landry, évêque de

Paris du VIIe siècle. M. Ed. Drumont, dans _Paris à travers les âges_,

dit qu’il était situé au nord du Parvis et qu’il resta sur ce point

jusqu’au XIIe siècle. On l’appelait l’hôpital Saint-Christophe à cause

de l’église Saint-Christophe, sa chapelle, laquelle étant restée après

le changement à l’état d’église isolée, peut déterminer cet ancien

emplacement.

[Illustration: ENTRÉE DE L’HÔTEL-DIEU, XVe SIÈCLE]

La Maison-Dieu était alors peu importante. Les lits manquaient pour

coucher les malades; pour y pourvoir, les statuts du chapitre de

Notre-Dame en 1168 portent que chaque chanoine devrait en quittant sa

prébende, par décès ou autrement, laisser un lit garni à l’hôpital.

Des dons et des legs de bourgeois charitables lui fournirent sans

doute un accroissement de ressources; un jour, l’ancien édifice

parut insuffisant et on le rebâtit à quelques pas de la chapelle

Saint-Christophe, de l’autre côté de la place du Parvis, à l’endroit où

nous l’avons connu en ses derniers jours, avant qu’il ne fût retourné

encore une fois au nord de Notre-Dame à sa place primitive, très

considérablement élargie.

C’est sous Philippe-Auguste que se construisirent les premiers

bâtiments de l’Hôtel-Dieu gothique, en bordure sur la Seine, à un

endroit où le rempart gallo-romain formait un rentrant, sur ce rempart

et sur le terrain au-dessous conquis sur la Seine.

L’œuvre se continua sous ses successeurs. Perpendiculairement à la

salle Saint-Denis construite par Philippe-Auguste, la reine Blanche de

Castille éleva la salle Saint-Thomas, puis saint Louis construisit le

long de la rivière jusqu’au Petit Pont la grande salle de l’infirmerie

soutenue par une épine de colonnes. Pendant plusieurs siècles il fallut

se contenter de ces bâtiments. Saint Louis avait autant que possible

pourvu aux besoins de la Maison-Dieu, en lui constituant des revenus,

en lui concédant certains privilèges en outre de l’exemption de toutes

contributions, de tous droits et péages sur les denrées.

Bien qu’il y ait à louer grandement l’esprit de charité qui dans les

premiers siècles du moyen âge multipliait les fondations pieuses,

construisait partout hospices, hôpitaux, refuges de toutes tailles,

et qui savait élever ces grandes salles dont quelques échantillons

magnifiques nous sont restés, cet esprit de charité se trouvait

rapidement débordé par suite de l’augmentation de la population,

et sans doute aussi en raison des épidémies si nombreuses contre

lesquelles la science médicale d’alors était une faible défense.

On n’avait pas plutôt construit un édifice que cet édifice devenait

insuffisant. La Maison-Dieu de Paris comptait au XVe siècle, d’après

d’anciens documents, un peu plus de trois cents lits, mais il est

certain que déjà l’on était obligé de coucher plusieurs malades dans

le même lit, des miniatures de manuscrits en font foi. Il est probable

qu’aux temps malheureux du XVe siècle et au XVIe, ces difficultés ne

firent qu’augmenter avec l’agrandissement de Paris, avec le nombre des

malades, avec l’aggravation des épidémies.

Juste à l’entrée du Petit Pont sur la rue du Marché Palu, dont le nom

rappelle probablement le souvenir de la berge marécageuse conquise

sur la Seine et qu’enjambait le Petit Pont avec sa partie d’arches

cachées sous les maisons, s’élevèrent deux grands pignons de nouveaux

bâtiments de l’Hôtel-Dieu. Le premier pignon, qui touchait au Petit

Pont était celui de la chapelle Sainte-Agnès, façade gothique flanquée

d’une tourelle d’angle et terminant les grandes salles de Saint-Louis.

Le second pignon était du style de la Renaissance, avec des fenêtres

et des niches en plein cintre dans des entre-colonnements à l’antique;

au sommet de ce pignon d’une décoration gracieuse, à côté des armes

royales se voyaient celles du cardinal Antoine Duprat, fondateur de

cette nouvelle salle, construite à ses frais et contenant cent lits.

Antoine Duprat, ministre de François Ier, entré dans les ordres quand

il perdit sa femme, devenu cardinal en 1527, légat du pape en 1530, fut

le complice de la reine mère Louise de Savoie dans les machinations

qui aboutirent à la perte de Semblançay, général des finances; dans

l’affaire du connétable de Bourbon il fut de même un des agents

de sa ruine, et contribua à jeter le connétable dans les bras de

Charles-Quint.

Il était universellement détesté, comme presque tous les ministres qui

ont longtemps gouverné. Si la noblesse ne l’aimait pas, le peuple

l’exécrait pour son ingéniosité à trouver de nouveaux moyens de le

pressurer, de tirer de l’argent des populations déjà si chargées de

tailles et impôts. François Ier, tout en se servant jusqu’à la fin de

son chancelier, ne paraît pas avoir eu beaucoup d’illusions sur son

compte, s’il est vrai, comme on le rapporte, qu’il dit lorsque Duprat

fit élever la nouvelle salle: «Il la faudra bien grande si elle doit

contenir tous les malheureux qu’il a faits.»

[Illustration: RESTES DU PONT SAINT-CHARLES. 1865 (D’APRÈS MARTIAL

POTÉMONT)]

La salle du légat qui rachetait une bien faible partie des maux que

Duprat avait causés, et la chapelle Sainte-Agnès subsistèrent jusqu’au

grand incendie de 1778. Alors, sur ce débouché déjà si étroit du Petit

Pont, la salle du légat avait encore sous ses fenêtres une bordure

d’échoppes rétrécissant la chaussée.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 33 / 38 段