du bonhomme Broussel. Pendant les deux jours que dura le tumulte, le
Pont-Neuf fut le quartier général de l’émeute et vit passer le flux et
le reflux des bagarres, des tumultes nouveaux, de nouvelles charges
des chevau-légers de la Meilleraye pour dégager le chancelier Séguier,
dont le carrosse fut arquebusé devant le cheval de bronze, le matin du
deuxième jour, quand il avait essayé d’aller porter au Parlement la
défense de s’assembler.
Et pendant toute la durée de la Fronde, pendant les quatre années de
troubles, le Pont-Neuf resta ce qu’il avait été dès le premier jour, le
rendez-vous de tous les turbulents, de tous les chercheurs de noises
et de désordre. Quand les émeutes tournèrent en vraie guerre civile,
combien de fois défilèrent devant le cheval de bronze les milices
bourgeoises, les régiments levés par le Parlement, la _cavalerie des
portes cochères_, le régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur,
toutes ces troupes qui tenaient assez mal devant les mousquetades en
rase campagne, mais qui aimaient à manœuvrer sur le Pont-Neuf ou sur
la Grève, pour les «parades» devant les princes, devant les belles
amazones de la Fronde, les duchesses de Longueville et de Bouillon
cavalcadant au milieu d’un escadron de jeunes seigneurs aux écharpes
bleues.
A certains moments, il ne faisait guère bon de s’aventurer sur le pont
si l’on était connu pour ne pas être suffisamment ennemi du Mazarin,
que de temps en temps, dans les sursauts de colère, l’on y brûlait ou
pendait en effigie faute de mieux, et plus d’un anti-frondeur faillit
s’en aller par-dessus le parapet boire plus que de raison à la Seine.
[Illustration: L’HÔTEL DE GUÉNÉGAUD]
Maintes fois les récits du temps rapportent des brutalités exercées
par la populace sur des gens suspects de mazarinisme qui s’étaient
aventurés sur ce dangereux passage; ce sont, aux jours de mauvaise
humeur du pont, carrosses arrêtés, cochers assommés, nobles seigneurs
houspillés et forcés de crier: A bas le Mazarin. Parfois la populace
frondeuse s’en prenait même à des dames et ne reculait pas devant les
pires brutalités, comme le jour où la maréchale d’Ornano, arrêtée sur
le Pont-Neuf et prise pour la duchesse d’Elbeuf, fut horriblement
maltraitée avec ses suivantes et ses gens, et ne se tira de là que
«battue comme plastre», fouillée et pillée, laissant son carrosse en
miettes.
Rixes, bagarres, échauffourées étaient de tous les jours dans ces
parages. Dans la dernière période, lorsque ce n’était plus Condé
qui assiégeait Paris, mais Turenne, et que Condé se préparait à la
bataille du faubourg Saint-Antoine contre les troupes royales, on vit
un jour une compagnie bourgeoise revenant de monter la garde au Palais,
se prendre de querelle avec d’autres miliciens postés au Cheval de
bronze; des injures on en vint vite aux coups, les mousquets se mirent
de la partie et il y eut bientôt une quarantaine d’hommes à terre, tant
sur le Pont-Neuf que sur le quai des Orfèvres.
Naturellement, pendant ces années révolutionnaires, le Pont-Neuf avait
perdu avec sa tranquillité ses joyeux personnages d’auparavant; ses
extraordinaires charlatans et ses pittoresques baladins s’étaient
envolés. Ils ne revinrent que lorsqu’ils eurent chance de retrouver
leurs acheteurs et leurs spectateurs, après les derniers soubresauts de
la Fronde expirante.
[Illustration: LES TRÉTEAUX DE L’ORVIÉTAN]
[Illustration: LE CANON D’ALARME AU TERRE-PLEIN DU PONT-NEUF.
1792.]
CHAPITRE XVI
LE PONT-NEUF (SUITE)
Sous le Grand Roi.--Les Embarras du Pont-Neuf.--Les
racoleurs du quai de la ferraille.--Derniers charlatans.--Le
gros Thomas.--Toujours les voleurs.--La bande de
Cartouche.--Transformation du paysage.--Le collège des Quatre
Nations.--Les chanteurs de gaudrioles.--L’exposition de la
Fête-Dieu place Dauphine.--Les boutiques de Soufflot.--La
Révolution.--Premières petites émeutes.--La patrie en danger.--Le
canon d’alarme au terre-plein.--Le jeune Bonaparte.--Disparition de
la Samaritaine.--Le treize Vendémiaire.
[Illustration: LES STATUES TOMBALES DE COMMINES ET DE SA FEMME EN
L’ÉGLISE DES GRANDS-AUGUSTINS]
Sous le Grand Roi, les libellistes se taisent ou se cachent; par un
sage éloignement pour la Bastille ou la potence, les rimeurs mettent
une sourdine à leur verve satirique, les chanteurs du Pont-Neuf se
consacrent plus spécialement aux gaudrioles, aux complaintes, sauf de
temps en temps à se rattraper si quelque circonstance leur permet de
lâcher un peu la bride à leur Muse moqueuse.
_Philippe le Savoyard_, qui s’intitulait lui-même l’_Orphée du
Pont-Neuf_, installé sous le cheval de bronze pour chanter ses couplets
devant un auditoire serré qui lui fit un immense succès pendant de
longues années, _Guillaume de Limoges_, dit le _Gaillard boiteux_ et
le _cocher de M. de Verthamont_, connu seulement sous ce qualificatif,
qui avait quitté, non la livrée, mais seulement le carrosse de son
maître, père d’un premier président au Parlement, pour se faire
chanteur ambulant, chanteur de complaintes surtout, furent les plus
célèbres de ces ménestrels de la rue au XVIIe siècle. Ils chantaient
soit leurs propres œuvres dont on a conservé des recueils, produits
d’une muse grossière et libre, soit les chansons de poètes fournisseurs
à un écu la chanson, soit les couplets que leur apportaient des poètes
grands seigneurs, lorsqu’il s’agissait de refrains moqueurs à faire
courir.--Enfants, gare les Pont-Neufs! disait le grand Condé à ses
soldats un matin de bataille.
Plus de séditions sur le Pont, les tire-laines seuls continuaient à
opérer; le soir, le Pont-Neuf redevenait leur domaine, vols à main
armée et assassinats étaient choses courantes; cela dura longtemps
malgré les épurations énergiques entreprises par le lieutenant de
police La Reynie, qui traquait impitoyablement voleurs et vagabonds,
fermait les cours des Miracles et, de toute l’écume ramassée sur le
pavé, jetait ce qui était simple vagabond et mendiant à l’Hôpital
général, et entassait les malfaiteurs dangereux sur des bateaux dirigés
ensuite vers le nouveau monde.
La Reynie ou son successeur d’Argenson eurent beau s’évertuer à
débarrasser le sol de Paris de la gueuserie malfaisante, elle
renaissait toujours, et le Pont-Neuf continuait à en avoir sa part.
Spadassins et duellistes continuaient aussi leurs exploits. L’estampe
sur les _Embarras du Pont-Neuf_ qui nous montre le pont au beau temps
du règne du grand roi, ne manque pas de faire figurer au second plan
des gens en train de ferrailler, derrière l’encombrement des carrosses,
des chaises à porteurs, des haquets, des porteurs d’eau, parmi la foule
entourant les éventaires et les boutiques des marchands alignés tout le
long du parapet sur les hauts trottoirs.
Outre le danger des querelles avec les bretteurs, il y avait encore
autre chose à redouter aux environs du Pont-Neuf pour tout ce qui était
jeune, naïf et de bonne mine. C’étaient messieurs les racoleurs, en
quête de recrues pour le service du roi et qui, par tous les moyens
possibles, tâchaient de pourvoir aux vides produits dans les régiments
par toutes les batailles du règne.
Leurs façons d’agir soulevaient de nombreuses plaintes. Voici sur
ce point ce que dit le journal de la cour de Louis XIV: «Il y avait
plusieurs soldats et même des gardes du corps, qui à Paris et sur les
chemins voisins prenaient par force des gens qu’ils croyaient être
en état de servir et les menaient dans des maisons qu’ils avaient à
Paris, où ils les enfermaient et ensuite les vendaient malgré eux aux
officiers qui faisaient des recrues. Ces maisons s’appelaient des
_fours_. Le roi, averti de ces violences, commanda qu’on arrêtât tous
ces gens-là et qu’on leur fît leur procès... Il ne voulut point qu’on
enrôlât personne par force. On prétend qu’il y avait vingt-huit de ces
_fours_-là dans Paris.»
Ceci était écrit en 1695. Quelques fours où l’on retenait les gens
enrôlés de force furent peut-être fermés, mais l’industrie du racolage
continua, en modifiant un peu ses façons. Les racoleurs s’étaient
installés surtout près du Pont-Neuf entre la rue de l’Ecole et la
vallée de Misère, sur le quai de la Mégisserie, dit aussi de la
Ferraille, pour les revendeurs de vieux fers qui s’y tenaient à côté
des oiseliers et des marchands de fleurs.
[Illustration: LES VOLEURS DU PONT-NEUF]
Haut en couleur, le chapeau à cocarde et à haut plumet sur l’oreille,
moustache au vent, et la rapière battant le mollet, le racoleur
flânait sur le Pont-Neuf, au milieu de la cohue, parmi les gens
attroupés devant les charlatans ou accoudés sur le parapet dans
l’attente du carillon de la Samaritaine; dès qu’il distinguait dans la
foule quelque bon gibier, quelque figure naïve de jeune provincial,
ignorant le danger, quelque beau gaillard apte à porter le mousquet
ou manier l’espadon au service du roi, il s’arrangeait pour entrer en
conversation avec lui, de façon à le circonvenir et à l’entraîner vers
le cabaret où il avait établi son quartier général. Aux alentours de
l’arche Popin, plusieurs cabarets n’étaient ainsi que des bureaux de
racolage. Les racoleurs s’efforçaient de faire boire outre mesure les
gens tombés dans leurs panneaux, et, leur vantant les loisirs et les
agréments de l’état militaire, la gloire et les ripailles au service
du roi cherchaient à éveiller une vocation soudaine. Le vin aidant,
quelques donzelles aussi quelquefois, pour donner un avant-goût des
victoires et conquêtes promises aux enfants de Mars, et le jeune homme,
dans les fumées de l’ivresse, signait son engagement. Le tour était
joué, le roi avait un soldat de plus. Quelquefois la recrue faisait des
façons et, quand les racoleurs démasquaient leurs batteries, refusait
de se laisser enrôler. Alors les galants officiers changeaient de
ton. Les moustaches se redressaient, les sourcils se fronçaient, on
rudoyait le cher ami, il fallait signer ou en découdre, le bretteur
apparaissait sous le racoleur, tout prêt à pourfendre de sa rapière
l’étourneau tombé sous sa main.
Chaque jour amenait la répétition des mêmes scènes sur le quai des
racoleurs. On les savait capables de mille ruses pour envoyer au
régiment les imprudents séduits par leur faconde et leurs promesses,
mais on les accusait aussi de recourir trop souvent à la violence et
d’enlever parfois des malheureux à eux signalés par des gens intéressés
à les faire disparaître.
Ce commerce des racoleurs dura jusqu’à la Révolution, jusqu’au jour
où le sort de ces volontaires, entraînés ou forcés, devint le sort
de tous. Mercier les a connus et n’a pas manqué de faire le portrait
du racoleur de la dernière époque, à l’article du Pont-Neuf dans son
tableau de Paris: «Au bas du Pont-Neuf sont les recruteurs, racoleurs
qu’on appelle _vendeurs de chair humaine_. Ils font des hommes pour les
colonels qui les revendent au roi... Ils se servent d’étranges moyens.
Ils ont des filles de corps de garde au moyen desquelles ils séduisent
les jeunes gens qui ont quelque penchant pour le libertinage; ensuite
ils ont des cabarets où ils emmènent ceux qui aiment le vin; puis ils
promènent, les veilles du Mardi-Gras et de la Saint-Martin, de longues
perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles et de levrauts
afin d’exciter l’appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure!
«Les pauvres dupes qui sont à considérer la Samaritaine et son
carillon, qui n’ont jamais fait un bon repas de leur vie sont tentés
d’en faire un et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait
résonner à leurs oreilles un sac d’écus et l’on crie: _Qui en veut?
qui en veut?_ C’est de cette manière qu’on vient à bout de compléter
une armée de héros qui feront la gloire de l’Etat et du monarque. Ces
héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce: quand ils sont
beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus. Les fils d’artisans
croient affliger beaucoup leurs père et mère en s’engageant; les
parents les dégagent quelquefois et rachètent cent écus l’homme qui
n’en a coûté que dix: cet argent tourne au profit du colonel et des
officiers recruteurs.
«Les recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau
armorié qui flotte et qui sert d’enseigne. Un de ces recruteurs avait
mis sur son enseigne ce vers de Voltaire sans en sentir la force ni la
conséquence:
«Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...»
Les fameux charlatans et empiriques de la jeunesse du Pont-Neuf
eurent, au commencement du XVIIIe siècle, un digne successeur dans
le _Gros Thomas_, arracheur de dents bientôt aussi célèbre qu’eux.
Magnifiquement vêtu, un grand sabre au flanc, debout sur un char
couvert, où des violons étaient chargés d’amuser les oreilles du public
pendant qu’il s’en prenait aux mâchoires de ses clients, le gros Thomas
déployait une éloquence et une faconde dignes de ses prédécesseurs.
Un curieux type de charlatan aussi que ce gros Thomas, bon vivant,
et bon garçon, joyeux, tout en rondeur, très expert dans l’art
d’entretenir et de réchauffer par des inventions étranges la productive
célébrité qu’il avait conquise. Non content de célébrer à sa façon les
fêtes publiques en arrachant gratis les dents avariées du populaire,
ou de faire des tournées à l’Hôtel-Dieu pour opérer de même sur les
malades, le gros Thomas, en 1729, à l’occasion de la naissance du
Dauphin qui mettait Paris en liesse et faisait, après les réjouissances
officielles, tirer tant de feux d’artifice particuliers, voulut faire
mieux et outre quinze jours de soins gratis promis aux mâchoires
du public, annonça, par des billets distribués sur le pont, qu’il
offrirait le 19 septembre un grand repas au populaire, au beau milieu
du Pont-Neuf, sous la statue du roi Henri.
[Illustration: LES TROTTOIRS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE]
Les tables devaient être dressées dans l’espace entouré de grilles sous
le cheval de bronze. Il avait acheté un bœuf pour pièce de résistance,
six cents cervelas et suffisamment de vin pour faire passer ces
victuailles. Or le gros Thomas avait sans doute négligé de se munir
de l’autorisation du lieutenant de police, car les premiers convives
arrivés au jour dit furent les archers de Monsieur le lieutenant, qui
saisirent tables et victuailles et firent même défense à l’amphitryon
de paraître de la journée sur le Pont-Neuf.
Mais à leur tour survinrent les vrais convives, ceux qui se
promettaient de faire honneur à ce festin gratuit. C’étaient des
crocheteurs, des gens des halles et des ports, et de pauvres diables
apportant de longues dents au gros Thomas, véritable bienfaiteur des
mâchoires. Ne trouvant nappe ni couvert, bouteilles ni écuelles à
l’endroit indiqué, aucune apparence de victuailles, le chagrin d’avoir
à rester sur leur appétit fit tourner leur civilité en fureur et ils
s’en furent aussitôt vers le quai Conti devant le domicile du gros
Thomas, pour l’accabler de reproches et d’injures.
Le gros Thomas ouvrit sa fenêtre et voulut apaiser l’émeute par un
discours où il déplorait l’empêchement de force majeure et expliquait
aux convives désappointés qu’ils ne pouvaient s’en prendre qu’à M. le
lieutenant de police, mais ces explications satisfaisaient très peu
les appétits, les gens ne voulaient rien entendre et criaient de plus
belle. Au lieu de remerciements, le gros Thomas fut accablé d’injures.
Comme il avait la tête chaude et de la poigne, ainsi qu’il le montrait
si bien à sa clientèle souffrante, il se fâcha tout rouge et, sautant
sur un gourdin, il ouvrit sa porte et tomba vigoureusement sur les
manifestants. Les premiers groupes se dispersèrent en se frottant les
épaules, mais le deuxième rang s’avança, remplaçant les injures par
des cailloux. Le gros Thomas, ne se sentant plus de force à bousculer
toute une populace, battit en retraite et se barricada chez lui.
Bientôt une foule immense bloqua le quai, avec des cris et des injures
dans les premiers rangs, de joyeux rires au second plan, surtout quand
l’arracheur de dents, à bout de patience, exécutait une sortie avec
sa trique. Finalement la force armée dut intervenir pour protéger la
maison attaquée et dissiper les attroupements.
[Illustration: LE GROS THOMAS D’APRÈS L’ESTAMPE DE RIGAUD]
Le gros Thomas s’en fut un jour présenter ses hommages au roi à
Versailles; il montait pour la circonstance un cheval revêtu d’un
caparaçon fait de dents enfilées, dépouilles de sa clientèle du
Pont-Neuf. Le cavalier n’était pas moins remarquablement vêtu, il avait
un habit écarlate à la turque, tout constellé de grosses pierreries,
de canines et de molaires, un soleil d’argent sur son plastron, un
bonnet d’argent massif aux armes de France et de Navarre, couronné par
un globe sur lequel se dressait un coq. Un sabre immense battait ses
flancs. Il marchait dans ce pompeux appareil accompagné d’un tambour,
d’un trompette, d’un porte-drapeau, et suivi de quelques serviteurs.
Sous la Régence, on crut revoir tout à fait le temps où le Pont-Neuf,
dès la nuit tombée, appartenait aux tire-laines. Malgré les diverses
épurations opérées sous Louis XIV et les coups de filet jetés dans les
bas-fonds de Paris par la Reynie et d’Argenson, les attaques nocturnes,
les vols à main armée n’avaient jamais été bien rares dans les rues
de Paris. N’avait-on pas vu, une nuit de décembre, une attaque de
diligence sur le Pont-Neuf comme dans une forêt de Sénart, le courrier
de Tours arrêté devant la Samaritaine et dévalisé à fond avec ses
voyageurs avant l’arrivée du guet.
Lorsque la bande de Cartouche commença à répandre la terreur dans Paris
par ses exploits, le Pont-Neuf fut moins sûr que jamais. Cartouche et
ses gens opéraient volontiers sur ce point. Ce n’était pas toujours
lui ou sa bande, mais alors on portait tous les méfaits et les crimes
à son compte déjà si chargé. Les Parisiens, lorsqu’ils avaient à
traverser de nuit ce passage dangereux, en étaient arrivés à se réunir
en troupes pour en imposer, par le nombre, aux malfaiteurs possibles.
Ce fameux Cartouche, qui n’avait que vingt-cinq ou vingt-six ans, était
un Parisien de Paris, enfant des faubourgs, lancé dans le crime dès
l’enfance. Sa bande, parfaitement organisée, menée militairement,
préparant soigneusement ses coups et les exécutant avec une audace
extraordinaire, comptait des affiliés nombreux, indicateurs, recéleurs,
complices divers, dans tous les rangs de la société, des commerçants,
des valets, des laquais de la cour et jusqu’à des archers de la police,
ce qui expliquait les insuccès de celle-ci dans la chasse acharnée
donnée à la bande, et l’adresse avec laquelle Cartouche se dérobait à
toutes les poursuites, à tous les pièges tendus. Une légende s’était
faite sur le fameux voleur, non seulement on voulait voir en lui
l’auteur de tous les crimes commis dans la ville, mais encore on lui
attribuait par-dessus le marché maintes aventures, et même quelques
traits de galanterie à l’égard de belles dames tombées entre les mains
de la bande.
[Illustration: LA PORTE NEUVE ET LA TOUR DU BOIS]
Enfin Cartouche fut pris, trahi par un de ses hommes, jeté au grand
Châtelet dans un de ces fameux cachots souterrains, comme _Chausse
d’hypocras_ ou _Fin d’aise_, véritables fosses au fond des tours, où
l’on descendait les prisonniers dangereux par une trappe pratiquée à la
voûte. On se croyait bien tranquille sur le compte du bandit jeté dans
cette basse fosse; cependant Cartouche, malgré toutes les précautions
et les chaînes, réussit à percer la muraille et à passer dans la cave
d’une des maisons accolées aux murailles de la prison, mais là il
échoua dans sa tentative, la garde appelée par les cris des habitants
arriva à temps pour le reprendre. On n’osa le replacer au Châtelet,
il fut immédiatement transporté à la Conciergerie et enfermé, le
corps serré par une grosse chaîne de fer, dans un cachot de la tour de
Montgommery.
Le Pont-Neuf, pendant tout le XVIIIe siècle, garde à peu près sa
physionomie du siècle précédent. C’est toujours la même presse sur le
pont, principal passage et le plus commode, quand les autres ponts sont
encore rétrécis par leurs maisons, passage toujours libre, alors que
parfois, aux grandes crues de l’hiver, le Seine se répandant sur les
berges et par les rues basses, interrompt les communications par les
autres ponts et met ceux-ci en danger.
Le paysage a bien changé depuis le temps de Callot et d’Israel
Silvestre. Le vieux décor de la porte de Nesle est tombé, les deux
tours qui bouclaient Paris de ce côté de la Seine, la tour de Nesle
et la tour du Bois ont été jetées bas. A gauche, la vieille berge
accidentée jadis, toujours grouillante de populaire, bateleurs,
lavandières, chevaux à l’abreuvoir, a fait place aux constructions
régulières du quai sur lequel s’est élevé le Collège des quatre
nations, conception de Mazarin exécutée avec les millions légués par
lui.
Sur le côté gauche du Pont, il reste toujours le couvent des grands
Augustins, avec son église bordant le quai, entre les contreforts de
laquelle se serre une ligne de petites échoppes. Le jardin des moines
a été fort diminué par la rue Dauphine, maintenant bâtie jusqu’à
l’endroit où elle va heurter le rempart, que l’on percera bientôt à la
porte Bucy.
A droite ont disparu, pendant le cours du règne de Louis XIV, les
derniers restes du Louvre gothique, les bases de tours circulaires
restées longtemps visibles sur le quai. Devant la nouvelle façade
du quai, s’étendent les verdures du _Jardin de l’Infante_, l’ancien
parterre du Louvre, ainsi nommé depuis qu’il avait été réservé à
l’infante d’Espagne, amenée à Paris pour épouser Louis XV, et logée au
Louvre pendant quelques années, jusqu’à la rupture du projet.
Sur le quai du Louvre, la porte Neuve par laquelle Henri IV était entré
dans sa ville, est tombée en même temps que la tour du Bois et l’hôtel
du grand prévôt adossé à la porte Neuve. Un peu plus loin, après le
Pont-Rouge, s’élèvent les pavillons des Tuileries que la Grande galerie
du Louvre s’en va rejoindre, et après lesquels on ne voit plus que
verdure et campagne, les verdures du jardin des Tuileries et après la
porte de la Conférence, les arbres du Cours-la-Reine, promenade créée
par Marie de Médicis, et remplaçant le vieux pré aux Clers en train de
se couvrir de maisons.
Plus près du Pont-Neuf, la colonnade de Perrault a fait disparaître
presque tous les vieux logis établis sous les tours de l’ancien
Louvre; il n’en reste plus au XVIIIe siècle, comme vestiges des âges
précédents, qu’une partie du vieil hôtel du connétable de Bourbon, où
se tinrent les Etats de 1614 et transformé ensuite en garde-meuble du
roi. Ces vieux pignons gothiques disparaîtront à leur tour au milieu du
XVIIIe siècle pour faire place aux parterres continuant le jardin de
l’Infante.
Si le passage étalé vers le couchant sous les yeux des flâneurs du
Pont-Neuf s’est bien modifié, le Pont, nous l’avons dit, n’a pas
changé. Il a toujours ses deux files de boutiques plus serrées même
qu’autrefois, boutiques de fripiers, couteliers, vendeurs de toutes
sortes de petits articles, éventaires de bouquetières et surtout
étalages de bouquinistes; il a toujours son immense mouvement de
carrosses, de chaises à porteurs, de charrettes de toutes sortes, de
passants pressés, de badauds bayant aux corneilles, de promeneurs en
quête des nouvelles du jour. On y voit encore des charlatans divers,
mais depuis le gros Thomas, aucun d’eux ne mérite d’être mis au rang
des illustres baladins et vendeurs d’orviétan. De ce côté seulement, il
y a décadence.
Pour le reste, c’est toujours la grande artère de Paris. Un vieux
dicton assure que dans cet incessant défilé, on ne peut jeter un regard
sans voir en même temps _un moine, une fille et un cheval blanc_. Les
filles sont nombreuses dans la foule, promenant leurs falbalas parmi
tout ce monde où Paris coudoie la province et les étrangers de passage.
Les chanteurs des rues sont restés fidèles au Pont-Neuf; sous la statue
du bon roi, place Dauphine, ils attroupent encore les badauds avec le
grincement de leurs violons, mais la satire des événements, la critique
des gens en place n’est plus guère leur affaire. Ils se vouent surtout
à la chanson grivoise. La simple gaudriole a remplacé le Pont-Neuf
agressif. Un jour, cependant, cette chanson grivoise osa toucher aux
maîtresses de Louis XV et le Pont-Neuf fit un succès à la _Belle
Bourbonnaise_, la maîtresse de Blaise, où les aventures de Mme du Barry
étaient chansonnées sur un vieil air ayant déjà servi, qui redevint
bien vite populaire.