appelait les _officiers du Pont-Neuf_, terreur du bon bourgeois
tranquille, se joignaient d’autres non moins graves désordres.
Turbulences de pages et d’écoliers, attroupements de laquais, pillards
non moins que les voleurs de profession, et amusements étranges de
gentilshommes.
Il n’y a pas une estampe représentant le Pont-Neuf au cours du XVIIe
siècle sans que l’on n’y voie en quelque point, parmi l’encombrement
des piétons, des cavaliers et des carrosses, des gens en train de
ferrailler, au milieu d’un groupe que des archers font semblant
d’avoir de la peine à percer pour venir séparer les combattants. On se
rencontrait ici, à ce rendez-vous de tout Paris, on se heurtait entre
ennemis, et les flamberges aussitôt de jaillir des fourreaux. Il y
avait aussi des combats pour rire et l’on cite, en 1606, un combat à
coups de boules de neige entre M. de Vendôme et ses amis, où l’un des
combattants fut gravement blessé d’une pelote de neige enveloppant un
caillou.
Il devint de mode parmi les jeunes cavaliers de s’en aller le soir, au
sortir des cabarets, s’amuser sur le Pont-Neuf à voler les manteaux des
bourgeois. C’était, paraît-il, Gaston d’Orléans qui avait mis en train
ces petits divertissements. Plaisirs raffinés, mais dangereux, car les
choses ne se passaient pas toujours sans coups de bâton ou estocades,
quand les volés ne se voulaient pas laisser faire. Si le guet venait
par hasard, on le rossait, ou l’on fuyait si l’on ne se trouvait pas en
nombre.
Un soir, le comte de Rochefort, avec le comte d’Harcourt, le chevalier
de Rieux, et quelques amis, après une partie de débauche, voulurent
terminer la fête par une partie de «volerie» sur le Pont-Neuf.
La compagnie se mit à l’œuvre. Rochefort et Rieux, qui avaient
fortement bu, escaladèrent le piédestal de la statue de Henri IV
et s’installèrent sur la croupe du cheval de bronze pour jouir du
spectacle en toute tranquillité. Le divertissement marchait bien, les
gentilshommes tire-laines avaient déjà enlevé cinq ou six manteaux,
lorsqu’un des bourgeois détroussés s’avisa de requérir le guet.
Les archers arrivèrent en force, les gentilshommes aussitôt de détaler.
Rochefort et Rieux voulurent en faire autant, mais ce dernier descendit
trop précipitamment du cheval de bronze et se cassa la jambe. A ses
plaintes le guet accourut et le ramassa. Rochefort, perché près du
grand Henri, fut descendu par les archers et mené avec son ami aux
prisons du Châtelet, où leur affaire faillit mal tourner pour eux, la
peccadille n’étant point du goût du grand cardinal.
Depuis 1614, la statue équestre du roi Henri s’élevait sur le môle
ou terre-plein du Pont-Neuf. Cette statue fameuse n’avait pas été
érigée là sans peine, bien des aventures lui étaient arrivées avant
son érection, et ces aventures peut-être exagérées, ont donné lieu à
plusieurs versions. D’après la version la plus accréditée, rapportée
par tous les anciens historiens de Paris, la monture de Henri IV, le
_cheval de bronze_, serait une monture d’occasion ayant été exécutée
à Florence par le sculpteur Jean de Bologne, pour porter la statue de
Ferdinand, grand-duc de Toscane.
A la mort de Ferdinand, le cheval seul étant terminé fut offert ou
vendu à la régente Marie de Médicis pour la statue qu’elle avait
l’intention d’ériger au feu roi. On embarqua donc le cheval de bronze à
Livourne, sur un bâtiment qui traversa la Méditerranée, prit le détroit
de Gibraltar, et put arriver après une navigation mouvementée jusqu’en
vue de la Normandie. Là le bâtiment fut jeté à la côte par la tempête.
Le cheval de bronze était au fond de la mer. Il y resta un an; enfin
on put après beaucoup de peines et d’efforts le retirer et le faire
porter par un autre navire jusqu’au Havre-de-Grâce. En mai 1614,
nouveau transbordement sur un bateau qui remonta la Seine et l’apporta
jusqu’au piédestal où il fut érigé tout seul en attendant le cavalier.
La monture resta ainsi pendant plusieurs années, dit-on, ce qui
expliquerait l’habitude conservée après l’achèvement du monument, de
l’appeler toujours _le cheval de bronze_.
D’après la seconde version, le cheval et le cavalier auraient été
exécutés en même temps à Florence par Jean de Bologne et son élève
Pierre Tocca, et la statue complète embarquée à Livourne. L’histoire du
naufrage serait authentique, l’événement eut lieu non point en vue des
falaises normandes, mais en Méditerranée sur les côtes de Sardaigne.
[Illustration: LA STATUE DE HENRI IV AU XVIIe SIÈCLE]
Cheval et cavalier avaient donc séjourné au fond de la mer, tous deux
furent érigés en grande cérémonie en 1614, sur le piédestal non encore
achevé, et qui attendit longtemps encore les quatre esclaves enchaînés,
destinés à être placés aux quatre angles. Le monument ne fut bien
complet qu’au milieu du siècle quand on eut entouré la statue d’une
grille. Si cette grille protectrice avait isolé le piédestal dès le
commencement, l’aventure de Rochefort et Rieux n’eût pas été possible.
Un autre monument aux abords du Pont-Neuf vint dès ses premiers ans
ajouter un trait à sa physionomie déjà si pittoresque. C’est la
Samaritaine qui vécut deux siècles et dont le souvenir survit encore
dans un établissement de bains, surmonté d’un palmier de zinc bien peu
décoratif.
En 1603, un mécanicien flamand, nommé Lintlaër, proposa au roi
l’établissement d’une machine destinée à fournir d’eau potable le
Louvre et les Tuileries, trop souvent réduits à la portion congrue;
il s’agissait de construire sur pilotis un grand moulin en avant du
Pont-Neuf presque en travers de la deuxième arche de la rive droite;
malgré l’opposition du prévôt des marchands basée sur la gêne ainsi
apportée à la navigation, la pompe fut construite en quelques années.
C’était primitivement comme une grande maison à pans de bois, portée
sur d’énormes poutres sous lesquelles tournaient deux immenses roues
de moulin; l’édifice avait deux étages, plus un grand toit aigu à
deux rangs de lucarnes. La face tournée vers le Pont-Neuf fut décorée
des figures en bronze doré de Jésus-Christ et de la Samaritaine, près
de la vasque d’une fontaine où coulait une nappe d’eau sortant de la
bouche d’un mascaron. Au-dessus s’élevait une tourelle avec une horloge
astronomique indiquant le cours des astres et les signes du zodiaque,
avec un petit _clocheteur_ sonnant les heures et un carillon qui jouait
différents airs à la grande joie des Parisiens.
La Samaritaine jouit tout de suite d’une grand popularité et son
Jacquemart, que l’on venait entendre sur le pont, devint un personnage
à qui tous les faiseurs de libelles et de pasquils firent endosser
épigrammes, couplets satiriques et pamphlets.
La Samaritaine dans le cours de son existence subit quelques
restaurations ou reconstructions, on la restaura sous Louis XIV avec
plus de prétention à la magnificence; elle y perdit du pittoresque, le
toit était remplacé par une terrasse, le Jacquemart était supprimé, le
groupe de la Samaritaine se trouvait plus luxueusement arrangé. A côté
de la tourelle au carillon, on voyait un cadran anémonique surmonté
d’une Renommée tournante.
Vers 1714, la Samaritaine subit une reconstruction totale, jusqu’aux
pilotis mêmes qu’il fallut en partie renouveler; le bâtiment eut
trois étages, avec, au milieu de la façade donnant sur le pont, un
avant-corps cintré abritant le fameux groupe. M. Edouard Fournier nous
apprend que le célèbre canon du palais royal faillit être placé sur la
terrasse de la Samaritaine en 1777 pour accompagner le carillon à midi
sonnant.
Les derniers jours de la Samaritaine, après deux siècles de gloire,
furent tristes. Quand vint la révolution, elle était déjà fort
délabrée, son carillon se tut, il fut même un instant question de
l’envoyer à la fonte comme les statues du Christ et de la Samaritaine
qui disparurent alors.
L’édifice échappa encore provisoirement à la démolition parce que l’on
y plaça un poste de garde nationale. En 1813, sa perte fut consommée,
le bâtiment si fameux qui pendant deux siècles avait, n’en déplaise
à Mercier qui le qualifie de _petit vilain bâtiment carré_, fait
l’ornement de ce point de Paris et donné par son carillon chantant
un supplément de gaîté à cet endroit remuant et bourdonnant, fut
impitoyablement démoli.
N’oublions pas une des particularités de son histoire, cette pompe
pittoresque était officiellement intitulée _château de la Samaritaine_,
et comme château elle avait un gouverneur nommé par le roi, le plus
souvent un gentilhomme, un écrivain ou un artiste, qui ajoutait au
bénéfice de sa sinécure un logement admirablement placé qu’il pouvait
occuper ou louer.
[Illustration: LA SAMARITAINE SOUS LOUIS XIV]
Dès les commencements du Pont-Neuf, des petites boutiques et des
marchands ambulants s’étaient installés tout le long des parapets,
moyennant un petit droit qui revenait aux valets de chambre du roi. Les
estampes du temps nous y montrent libraires, bouquinistes et marchands
de gravures dont le commerce au temps de la Fronde est des plus
prospères.
C’est là, sous la Samaritaine, que l’on vend libelles et pamphlets,
écrits satiriques, et cela devient une cause permanente de désordres
et de bagarres. On y chansonne les gens et les événements du jour, les
princes, la cour ou le Mazarin, on s’y houspille, on s’y bat avec les
archers. Le Pont-Neuf alors a une vogue inouïe. Tout y passe, tout y
commence, émeutes et révolutions, tout y finit en placards, en brocards
ou en chansons.
Rendez-vous des charlatans,
Des filous, des passe-volans,
Pont-Neuf, ordinaire théâtre
Des vendeurs d’onguent et d’emplâtre,
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, libraires, pédants,
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D’entremetteurs de demoiselles,
De coupe-bourses, d’argotiers,
De maîtres de sales métiers,
D’opérateurs et de chimiques
Et de médecins purgitiques
De fins joueurs de gobelets,
De ceux qui rendent des poulets...
Ces vers du poète Berthaud, si souvent cités parmi ceux qu’inspira
le Pont-Neuf, font un tableau complet en raccourci de la population
habituelle de notre Pont.
Les charlatans, vendeurs d’orviétan, de baumes souverains, d’eaux
merveilleuses, de drogues guérissant tous les maux imaginables, les
arracheurs de dents, en foule sur le Pont-Neuf, les uns installés sur
des tréteaux avec des musiques, les autres opérant à cheval ou sur
des chars richement et bizarrement décorés, tous revêtus de costumes
extravagants, ne se contentaient pas tous de leurs boniments plus ou
moins fantastiques pour vendre leurs fioles ou leurs pots d’onguents;
quelques-uns dressèrent de véritables petits théâtres sur lesquels,
pour attirer les badauds, des bateleurs ou des acteurs jouaient des
parades au gros sel, des farces d’une extrême liberté, à la grande
joie de la foule des oisifs amassés sur le pont, ou des passants qui
mettaient deux heures à le traverser de la place des Trois-Maries à
la rue Dauphine, en s’arrêtant à tous les tréteaux de ce spectacle
perpétuel.
Les plus fameux de ces farceurs et charlatans du Pont-Neuf furent au
début Tabarin, Mondor, Brioché, le signor Hieronymo dit l’Orviétan.
C’est sur la place Dauphine toute neuve que l’empirique Mondor, dit
le beau Mondor, avait élevé une espèce de théâtre en plein vent sur
lequel il vendait des baumes et des opiats pour la guérison des maux
de dents. Une estampe d’Abraham Bosse nous le montre en exercice avec
ses musiciens et son associé l’illustre Tabarin, chargé de mettre le
public en gaîté par mille lazzis, mille inventions joyeuses. Mondor est
une sorte de bellâtre pomponné comme un jeune seigneur, Tabarin est un
fantoche portant le costume du _Pantalone_ de la comédie italienne.
Par sa verve et ses bouffonneries la vente marchait si bien qu’en peu
d’années les deux compères firent fortune. Tabarin, enflé par ses écus,
quitta Mondor pour acheter des terres et voulut faire le seigneur;
ce fut pour son malheur: il eut bientôt sur ses terres, dit M. Ed.
Fournier, une fin tragique et fut tué dans une querelle de chasse.
Hieronymo Ferranti, natif d’Orvieto, d’où le nom d’_Orviétan_ qu’il
prit et qui passa à ses drogues, arrachait les dents, vendait un
onguent contre les brûlures, un baume souverain pour les blessures, et
enfin son fameux orviétan contre le venin des serpents, les morsures de
chiens enragés, la peste, les vers, la petite vérole et tous les maux
en général. Il avait débuté vers 1600 dans la cour du Palais, sur une
espèce de théâtre où il avait pour attirer le public quatre excellents
joueurs de viole «assistez d’un insigne bouffon ou plaisant de l’hôtel
de Bourgogne nommé _Galinette la Galina_, qui, de sa part, faisait
mille singeries, tours de souplesse, et bouffonneries...».
[Illustration: LA SAMARITAINE VERS LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE]
Ferranti ne fit qu’un court passage sur le Pont-Neuf. Vers 1620,
d’après le docteur le Paulmier, auteur d’une étude sur l’_Orviétan_,
il y avait déjà un autre Orviétan, nommé Verrier, dit Vitrario, dit
Tramontan, qui avait épousé Clarisse Ferranti, la veuve du premier.
Celui-ci vendit ses drogues plus longtemps que le premier, puis mourut
à son tour. Pour ne pas laisser tomber une drogue si productive,
Clarisse, veuve encore une fois, porta le secret et le nom de
l’orviétan à un troisième mari, Christophe Contugi, dit à son tour
l’_Orviétan_. Sur ses tréteaux du Pont-Neuf, Christophe Contugi avec
une troupe d’acteurs comiques, Polichinelle, Brigantin et l’Aveugle,
joue le rôle du Capitan Tranchemontagne et livre ses drogues au public
après la parade.
Ajoutons que cet empirique bateleur, remarié après la mort de Clarisse,
enrichi par ses drogues et devenu bourgeois de Paris, fit souche de
véritables médecins et de gros bourgeois conservant longtemps le
privilège de la vente de leur orviétan et en tirant de forts bénéfices.
Contugi avait des concurrents, Desiderio Descombes et le baron de
Grattelard vendant aussi un antidote contre tous les maux, avec le
même accompagnement de musiques et de pantalonnades; Gilles le Niais,
sieur du Tourniquet, ayant à côté de Contugi des tréteaux arrangés avec
décors peints comme un vrai théâtre où il vendait «baume, huile et
pommade».
Il y avait encore Carmeline l’arracheur de dents, célèbre et adroit
opérateur napolitain, venu de bonne heure à Paris. Il habitait une
des deux maisons d’angle de la place Dauphine en face du cheval de
bronze, et devant sa boutique avait dressé un théâtre orné d’un
tableau où sa devise «Uno avulso, non deficit alter,» s’entourait
d’innombrables dents extirpées à ses patients. Outre ses baumes, il
voulut aussi vendre le remède fameux de l’_orviétan_ et pour cela eut
des démêlés judiciaires avec Contugi. Lors de l’affaire Broussel,
Carmeline commandait la barricade du Pont-Neuf, s’il faut en croire les
mazarinades qui peuvent bien avoir inventé ce détail dans leur récit
comique de la grande journée.
Parmi les spectateurs qui se pressaient sur le Pont-Neuf aux parades,
aux pièces burlesques jouées sur les tréteaux de tous ces charlatans,
triacleurs et opérateurs, se glissait alors le jeune Molière, rompant
avec sa famille qui le rêvait avocat, et briguant, paraît-il, pour ses
débuts un emploi chez l’Orviétan ou chez Barry l’opérateur qui sur le
quai faisait concurrence à ses confrères du Pont-Neuf.
Les acteurs comiques du Pont-Neuf, d’une verve bouffonne si
extravagante et devenant vite populaires, passaient souvent des
tréteaux charlatanesques sur de vrais théâtres, à l’hôtel de Bourgogne
ou ailleurs.
Au bout du Pont-Neuf, sur le quai, devers l’hôtel Guénégaud et la tour
de Nesle, s’était établi le théâtre des Marionnettes du sieur Brioché.
Il occupait les restes d’une petite construction carrée flanquée d’une
tourelle que l’on appelait le château Gaillard, reliée à la tour de
Nesle par un rempart à demi écroulé, au-dessus d’une berge où les
chevaux menés à l’abreuvoir croisaient les lavandières chargées de
linge. Autrefois le château Gaillard avait été un poste terminant sur
la rivière le retour d’angle du rempart de la porte de Nesle. La tour
de Nesle elle-même était en assez triste état, le rempart s’effritait,
attendant la démolition.
Le château Gaillard, bien placé au débouché du Pont où les attractions
se pressaient pour le curieux, offrait à celui-ci une dernière occasion
de s’arrêter et de rire.
[Illustration: UNE REVUE DE LA FRONDE SUR LE PONT-NEUF
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
J’aperçois là-bas sur la rive
Le beau petit château Gaillard,
A quoy sers-tu dans ce bourbier?
Est-ce d’abry, de colombier?
Est-ce de phare ou de lanterne?
De quoi? de pont ou de soutien?
Ma foi si bien je te discerne,
Je crois que tu ne sers de rien.
dit _Paris ridicule_, une des nombreuses pièces satiriques sur le Paris
du XVIIe siècle. Cela servait de théâtre aux marionnettes du sieur
Brioché, le plus célèbre des montreurs de marionnettes d’alors, théâtre
en vogue aussi, où l’on eut, comme intermède, le spectacle de Cyrano
de Bergerac tirant l’épée contre Fagotin, le singe de Brioché, et le
jetant mort sur le carreau.
[Illustration: MONDOR ET TABARIN]
Le Pont-Neuf entra dans la politique de fort bonne heure, lors de
l’affaire Concini.
Le favori de la reine régente Marie de Médicis, le maréchal d’Ancre,
universellement détesté, pris à partie par les faiseurs de libelles et
de chansons du Pont-Neuf avait, au sommet de sa fortune, pour braver
orgueilleusement les haines populaires, fait planter sur quelques
places et notamment au milieu du Pont-Neuf des potences destinées à
intimider ses ennemis de la rue.
Les faiseurs de libelles continrent prudemment leurs plumes, mais
Concini avait d’autres ennemis à la cour, à commencer par le jeune roi
Louis XIII, âgé de quinze ans, et son favori Luynes, qui devaient
brusquement, par un coup de force rappelant les façons du XVIe siècle,
terminer la lutte sourde engagée depuis quelque temps.
L’affaire se fit très simplement. Le baron de Vitry, capitaine des
gardes du roi, abattit à coup de pistolet le maréchal d’Ancre sur le
Pont dormant du Louvre, et quand le maréchal ne fut plus qu’un cadavre
dépouillé et retourné à coups de pied par ses meurtriers, le jeune roi
joyeusement parut à une fenêtre salué par leurs acclamations.
A la nouvelle de ce meurtre, la joie fut grande et générale dans tout
Paris, dans les rues, au Parlement, et aussi à la cour où s’élevait
un nouveau soleil. Le Parlement, les magistrats, les échevins vinrent
complimenter le roi pendant que le populaire allumait des feux de
joie dans les carrefours. La veuve de Concini, Léonora Galigaï, était
aussitôt arrêtée, maltraitée et dépouillée par des gens qui fouillaient
partout chez elle pour trouver ses diamants. On l’envoya à la Bastille
pendant qu’on enterrait secrètement le maréchal dans un trou fait à la
hâte sous les dalles de Saint-Germain l’Auxerrois, et pendant qu’au
Louvre la curée se faisait de tout le butin conquis, des biens, terres
et maisons, des charges et dignités du défunt.
Le secret de cet enfouissement précipité n’avait pas été assez bien
tenu, car dès le matin du lendemain, le peuple commença à venir dans
l’église Saint-Germain l’Auxerrois et à se montrer sous les orgues
l’endroit où le corps avait été enseveli. Après les simples curieux des
amateurs de désordre arrivèrent. En moins d’une demi-heure, il y eut
foule dans l’église; on criait qu’il était honteux de laisser ainsi
enterrer en terre sainte le corps du Concini, et avec des bâtons et
des couteaux on commençait à soulever les dalles. Bientôt la tombe fut
ouverte, les plus enragés en sortirent le cadavre, lui attachèrent des
cordes au cou et le traînèrent hors de l’église.
Sur le pavé bientôt on se dispute le corps, on se l’arrache; ce n’est
pas tout de l’avoir enlevé de l’église, les uns veulent le jeter à la
rivière, les autres le brûler, enfin un troisième avis est entendu et
l’on va pendre Concini à l’une des potences qu’il a fait élever sur le
Pont-Neuf.
Il n’y resta pas plus d’une demi-heure, la rage des forcenés n’étant
pas satisfaite ou de nouvelles bandes étant arrivées, le cadavre fut
bientôt décroché de la potence et la populace s’acharna sur lui, le
mutila atrocement au milieu d’un tumulte de cris furieux, d’injures
contre la reine, de menaces contre tous les anciens partisans du
maréchal.
Le futur cardinal de Richelieu, alors seulement évêque de Luçon et l’un
des amis et conseillers de la reine mère, passait au moment même en
carrosse sur le Pont-Neuf. Il y courut quelques dangers, mais se tira
d’affaire en criant _Vive le roi_ plus fort que la populace, qu’il
laissa en train de couper les oreilles et le nez de Concini, de jeter
ses entrailles à la rivière, et de partager le corps en morceaux que
diverses bandes traînèrent çà et là dans Paris, pour les brûler à des
feux de joie ou les faire manger aux chiens.
Depuis longtemps le Pont-Neuf était dans toute sa gloire, toujours
regorgeant de passants et d’oisifs, bruyant et agité, retentissant
de musiques de charlatans, de chansons souvent audacieuses qui s’en
prenaient aux choses de la politique et aux puissants du jour, et se
répandaient vite parmi les foules groupées autour des tréteaux des
empiriques, lorsque éclata le mouvement de la Fronde.
[Illustration: LE CADAVRE DU MARÉCHAL D’ANCRE PENDU AU PONT-NEUF]
Alors les chansons satiriques se firent révolutionnaires, les
_Pont-neufs_, comme on appelait tous ces couplets moqueurs, ouvrirent
les hostilités contre la cour et le cardinal Mazarin. Les menus faits
de la vie parisienne, le petit événement ou le crime du jour furent
dédaignés par les faiseurs de complaintes ou de fredons, il n’y en
eut que pour son Eminence Julio Mazarini, les poètes du Pont-Neuf et
bien d’autres rimeurs qui se joignirent aux rimailleurs ordinaires ne
rimèrent plus que contre lui, les faiseurs de libelles ne connurent
plus d’autre gibier. Pendant quatre ans les échos du Pont-Neuf ne
retentissent que de Mazarinades et de chansons frondeuses. Le Pont-Neuf
appartient tout entier à la Fronde, bien des scènes de cette révolution
cavalière, galante et souvent burlesque, commencée gaiement par des
chansons, se passent sur ce théâtre, surtout dans la première partie,
avant que le jeu ne tourne à la vraie guerre, et ensuite tous les
événements de cette guerre y ont leur retentissement.
Le jour où la cour se décida à faire arrêter le vieux conseiller
Broussel en sortant du _Te Deum_ chanté à Notre-Dame pour la victoire
de Lens, le Pont-Neuf fut en ébullition à la première nouvelle du
coup de force. Dans les rues toutes les boutiques se fermaient et l’on
courait aux armes, on s’attroupait sur le Pont-Neuf d’où l’on put
voir filer le carrosse entouré de gardes emmenant au galop Broussel à
Saint-Germain.
Le maréchal de la Meilleraye, qui traversait le pont à la tête du
régiment des gardes revenant de la cérémonie à Notre-Dame n’eut d’abord
en tête «que des enfants qui lui disaient des injures et jetaient des
pierres aux soldats», mais bientôt la chose tourna mal pour lui, il
dut battre en retraite devant l’émeute gagnant comme une traînée de
poudre, et, serré de fort près, il passa d’assez mauvais quarts d’heure
en certains endroits et notamment à l’Arbresec où il eût peut-être été
écharpé sans l’intervention du coadjuteur.
Ce fut une étrange rumeur,
Lorsque Paris tout en fureur,
S’émeut et se barricada.
Alleluia!
Sur deux heures après dîné
Dans la rue Saint-Honoré,
Toutes les vitres on cassa.
Alleluia!
Le maréchal de l’Hôpital
Fut sur le Pont-Neuf à cheval,
Afin de mettre le holà.
Alleluia!
Un tas de coquins en émoi
Lui fit crier: Vive le roi
Tant de fois qu’il s’en enrhuma.
Alleluia.