Paris. Ce fut surtout le dépôt des bois à brûler, le port d’arrivage
des longs trains de bois qui descendaient de la haute Seine, ils
étaient dépecés là ou dans les fossés de l’Arsenal, le long des grands
chantiers de bois flotté que le plan de Gomboust, en 1650, nous montre
de la Seine aux fossés de la Bastille.
C’était aussi pour les jeunes seigneurs, prompts à mettre flamberge au
vent, un petit Pré aux Clercs; en ces temps bien des affaires d’honneur
se réglèrent dans l’île, où les grands tas de bois offraient des
emplacements discrets convenablement abrités des regards de messieurs
les exempts.
Au XVIIIe siècle, achetée par la ville 61.500 livres, l’île Louviers
continua à être louée aux marchands de bois et à former une pittoresque
pointe en avant des ports de Paris, tout près du port Saint-Paul, très
animé, rempli, en outre du mouvement si important de la batellerie
ordinaire, de celui des arrivées des coches d’eau de la basse Seine.
Les hautes piles de bois, les édifices de bûches entassées disparurent
de l’île Louviers en 1843, lorsque le petit bras de Seine qui la
séparait de la rive fut comblé. Les maisons des rues Coligny et
Schomberg s’élevèrent. L’île Louviers avait cessé d’exister.
L’extrémité de l’île Saint-Louis est restée pittoresque avec la grande
estacade de bois supportant une passerelle, qui rattache la pointe
où fut le grandissime hôtel de Bretonvilliers à l’ancienne île des
marchands de bois, jadis dominée par les ombrages du mail, par les
pavillons de l’Arsenal et par les bâtiments des Célestins. Tout a
bien changé ici, disons-nous, heureux cependant de garder encore la
pittoresque estacade.
[Illustration: UNE PORTE, 15, QUAI BOURBON]
[Illustration: LE PONT-NEUF AU XVIIe SIÈCLE]
CHAPITRE XV
LE PONT-NEUF
Henri III pose la première pierre du _pont des Pleurs_.--La
passerelle provisoire et sa colonie de voleurs.--Les îles de
Bussy et de la Gourlaine soudées à la Cité.--Les mascarons de
Germain Pilon et autres.--Le duel Fontaine et Villemot.--Le
tribunal des voleurs.--Les tirelaines par plaisir.--Une partie
de volerie.--Aventures, pérégrinations et naufrages du cheval
de bronze.--La Samaritaine.--Échoppes et marchands.--Charlatans
et bateleurs.--Mondor et Tabarin.--L’Orviétan.--Gilles le
Niais, l’arracheur de dents Carmeline.--Brioché au château
Gaillard.--Le cadavre de Concini.--Libelles et chansons.--La
Fronde au Pont-Neuf.--Revues des troupes de la Fronde.--Les
_Mazarinades_.--Rixes et bagarres.
[Illustration: UN MASCARON DU PONT-NEUF]
Incontestablement, la fonction des ponts devrait être à la fois de
fournir un passage sur les rivières et de servir à la décoration
des villes. A certaines époques et dans certains pays on eut le
sentiment de cette double fonction, de là ces ponts décoratifs qui
existent encore, de plus en plus rares il est vrai. Aujourd’hui on
ne paraît guère songer au parti pris décoratif, au superbe motif que
les ponts peuvent offrir à l’art architectural. Un pont est une œuvre
d’ingénieur, et voilà tout. Pourvu que l’on puisse passer dessus avec
sécurité, il semble qu’on n’ait rien à exiger de plus.
[Illustration: LES CHARRETTES DES CONDAMNÉS SUR LE PONT AU CHANGE, 1793
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Le Pont-Neuf est le roi des ponts de Paris. Il est le seul pont
vraiment monumental et décoratif que nous possédions aujourd’hui, le
pont Marie ayant le second rang. Ce pont de la Renaissance a l’air de
fermer le Paris du moyen âge enclos dans l’île et dans les quartiers à
l’est. En dehors, c’est le XVIIe siècle qui commence, le Paris de Louis
XIII et de Louis XIV qui gagne et s’étale dans les anciennes prairies
dévorées par la gloutonne Lutèce, arpent après arpent.
Le Pont-Neuf est toujours beau, mais combien il le fut davantage au
siècle de sa jeunesse, quand il s’accompagnait à l’arrière-plan de
tant de monuments disparus, et se raccordait en avant avec les restes
de l’ancien Louvre et de l’hôtel de Bourbon, sur la rive droite, avec
le vieux décor gothique du rempart et de la tour de Nesle, sur la rive
gauche.
[Illustration: LE MOULIN DE LA MONNAIE A LA POINTE DE LA CITÉ]
Les célèbres estampes de Callot et d’Israel Silvestre nous le montrent
en cette première jeunesse, faisant deux fois le dos d’âne, des
Augustins au terre-plein, et du terre-plein au quai de l’Ecole, sur
la Seine grouillante de bateaux, de barques de passage, de bateaux de
lavandières, de marchandises qu’on débarque, de chevaux à l’abreuvoir,
avec la première Samaritaine en avant-corps pittoresque, et des berges
accidentées et herbeuses, des débris de remparts qui s’éboulent, le
vieux château Gaillard ou Brioché fait jouer ses marionnettes, l’hôtel
de Nevers qui élève ses grands pavillons de briques et pierres à la
place de l’hôtel de Nesle, enfin la porte et la tour de Nesle qui
gardent des cicatrices et des brèches des sièges de la Ligue.
C’est l’âge pittoresque du Pont-Neuf. Plus tard, le grand paysage
parisien, trop riche, trop fourni, trop plein, régularisera ses lignes,
et peu à peu se dépouillera de sa surabondance architecturale.
La pointe extrême de la Cité jusque vers la fin du XVIe siècle, c’était
la maison des Etuves qui devait se trouver à peu près vers le milieu
de la place Dauphine, en avant du grand escalier du palais actuel.
On trouvait au delà de cette pointe deux îlots séparés par de minces
rigoles, les deux îles qui portent différents noms, l’île aux Juifs ou
du Passeur-aux-Vaches, la plus grande, du côté méridional, s’allongeant
devant le couvent des Augustins, et l’île Buci, plus petite, au nord
de l’autre. Il y a confusion dans les noms de ces îles. L’île aux
Juifs, où furent brûlés Jacques Molay et le maître de Normandie, est
probablement aussi l’île aux Treilles, qui produisait, sous le Palais
même, quelques muids de vin. L’île Buci pourrait aussi bien être l’île
Bureau, du nom de Hugues Bureau, fils ou petit-fils de Bureau le grand
maître de l’artillerie de Charles VII, qui la louait pour y mettre ses
chevaux au vert, ou l’île de la Gourdaine ou Jourdaine, bac ou engin de
pêche, mais le doute est possible.
Dans tous les cas, l’aspect champêtre persista jusqu’au XVIe siècle.
Ces îles sont fréquentées par les pêcheurs, le passeur continue à y
amener les vaches le matin et à les reprendre le soir. A côté de la
petite île de la Gourdaine, se trouvait amarré un moulin sur pilotis
comme il y en avait plusieurs dans la traversée de Paris, devant la
Grève, devant Saint-Germain, non soudés complètement de façon à former
un pont, ainsi qu’au pont aux Meuniers.
Ce moulin de la pointe de la Cité devint le moulin de la Monnaie, ayant
été acheté par le roi Henri II pour un nommé Aubin Olivier, menuisier
d’Auvergne, esprit inventif qui avait trouvé un procédé de monnayage
et inventé des engins pour lesquels le fleuve devait servir de moteur.
Présenté au roi par le général des Monnaies de Marillac, Aubin put
installer ses machines dans le moulin et fut même logé avec ses aides
dans la maison des Etuves.
L’importance prise au XVIe siècle par le bourg Saint-Germain, le
quartier au delà de la porte de Nesle, qui faisait pendant au quartier
nouveau développé autour du Louvre, vers les Tuileries naissantes,
avait depuis longtemps fait désirer l’établissement d’une communication
plus commode que le bac faisant la navette au-dessous du Louvre, ou
les barques que l’on trouvait toujours là guettant les gens pressés de
passer sur l’autre rive. A défaut de ces moyens de passage, le détour
qu’il fallait faire par le pont au Change et le pont Saint-Michel
rallongeait considérablement.
Bien avant ces temps, sous Charles V, dit M. Charles Normand dans
son _Itinéraire-guide archéologique de Paris_, on avait déjà projeté
un pont à la pointe de la Cité, et même quelques travaux avaient été
commencés vers 1379.
Les projets longuement étudiés, retardés par des hésitations sur
l’emplacement le plus commode et se raccordant avec les grandes voies
passagères, aboutirent et enfin l’exécution commença en 1578, à la fin
d’avril, en profitant des basses eaux. On commença le travail par le
petit bras de la Seine entre le couvent des Grands-Augustins et l’île
du Palais. Les fondations de quatre piles furent jetées dans l’année.
L’architecte du Pont-Neuf, celui qui, dit-on, donna les plans, fut
Jean-Baptiste Androuet du Cerceau, fils de Jacques du Cerceau,
fondateur de la dynastie, l’architecte graveur «_des plus excellents
bâtiments de France_», qui professait la religion réformée et s’en fut
mourir à Genève.
Jean-Baptiste du Cerceau avait été l’un des Quarante-cinq de Henri III.
Il fournit les plans du Pont-Neuf et présida aux premiers travaux.
Le samedi 31 mai 1578, Henri III vint solennellement poser la première
pierre, au-dessus des fondations de la première pile. C’était le jour
même des funérailles de Quélus et de Maugiron, morts des blessures
reçues dans le fameux combat du marché aux chevaux des Tournelles, et
la figure du roi pendant la cérémonie parut à tous tellement empreinte
de désolation, que le nouveau pont reçut ironiquement ce jour-là le nom
de Pont-des-Pleurs.
Un grand bateau magnifiquement pavoisé était allé prendre au Louvre
Henri, la reine Louise de Vaudemont et la reine mère Catherine de
Médicis, avec une suite brillante et les avait amenés au quai des
Augustins. Sur les échafaudages de la première pile, Henri III prit du
mortier avec une truelle d’argent dans un plat de même métal et le jeta
sur la première pierre. La chose faite, il regagna aussitôt sa barque
pour aller cacher son chagrin au Louvre.
Les travaux ne semblent pas avoir été poussés avec une grande rapidité,
malgré la hâte que le roi manifestait de voir l’œuvre avancer et malgré
ses fréquentes visites. L’argent sans doute manquait et par surcroît
la situation politique s’aggravait tous les jours. Le roi constatait
avec mélancolie que son pont n’avançait pas. Une fois, raconte M. Ed.
Fournier, le savant historien du Pont-Neuf, son impatience fut si vive
qu’en plein mois de janvier, alors que le fleuve charriait des glaçons
à plein canal, il fit jeter un pont de bois qui allait de l’une à
l’autre rive, en s’étayant tant bien que mal sur les pierres boiteuses
des piles inachevées. Et sur cette périlleuse passerelle la cour,
le roi en tête, se rendit aux Grands-Augustins pour assister à une
magnifique fête donnée en l’honneur du nouvel ordre du Saint-Esprit.
Quand les troubles à la fin tournèrent en révolution, quand la journée
des barricades contraignit le roi à s’enfuir de son Louvre, et mit
Paris aux mains de Messieurs de Guise et de la Ligue triomphante, on
eut bien autre chose à faire qu’à terminer le Pont-Neuf. Les travaux se
trouvèrent complètement arrêtés pour longtemps.
Pendant toute la durée de cette révolution du XVIe siècle, pendant
le siège de Paris et même pendant les premières années du règne de
Henri IV, le Pont-Neuf demeura en l’état où Henri III l’avait laissé,
c’est-à-dire avec des pilotis sortant de l’eau du côté du grand bras,
des piles à peu près achevées et une ou deux arches plus avancées du
côté des Augustins, des échafaudages, des passerelles allant de l’une
à l’autre pile. Tout ce que l’on put faire, ce fut d’établir sur tous
ces travaux en divers états d’avancement, une passerelle provisoire
allant du quai des Augustins à l’île du Palais.
[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF AU MUSÉE DE CLUNY]
Dans tous ces échafaudages, dans les espèces de cages formées par la
forêt de poutres soutenant cintres et tabliers, s’était établie une
population de vagabonds et de voleurs, composée surtout d’Irlandais
venus à Paris avec les troupes espagnoles alliées de la Sainte Ligue.
Le jour, tous ces gueux dormaient dans leur refuge ou mendiaient par
les rues; la nuit venue, ils rôdaient en quête de mauvais coups à
faire. On raconte que des passants attardés traversant le pont étaient
tout à coup saisis aux jambes par les malandrins embusqués dans leurs
cachettes sous la passerelle, dépouillés en un clin d’œil et jetés à la
Seine. Le Pont-Neuf commençait bien, il avait ses voleurs avant d’être
achevé.
En 1598 Henri IV, délivré de ses grands soucis, ordonna la reprise des
travaux. Il était temps d’en finir, les autres ponts n’en pouvaient
plus, on n’osait plus faire passer les gros charrois sur le pont au
Change, et il ne restait pour charrettes et voitures que le pont
Notre-Dame.
En 1599, on parvint à terminer toute la partie sur le petit bras et
l’on se mit aussitôt avec ardeur aux piles du grand bras. Il fallait
beaucoup d’argent, on le trouva en faisant d’abord contribuer les
provinces de Bourgogne, Champagne, Picardie et Normandie, sous prétexte
qu’elles avaient intérêt à l’achèvement du pont pour le passage de
leurs marchandises, et ensuite en affectant aux travaux le produit d’un
impôt sur le vin des bourgeois de Paris, impôt destiné primitivement à
doter la ville de nouvelles fontaines.
En 1603, les travaux étaient assez avancés pour que l’on pût, au moyen
de passerelles établies sur les arches non terminées et de planches
jetées sur les derniers vides, traverser le Pont-Neuf dans toute sa
longueur. Les Parisiens qui attendaient leur grand pont avec impatience
se risquaient volontiers à tenter le passage et plus d’un s’était rompu
le col en chavirant du haut de ces planches dangereuses sur les piles
ou dans la rivière.
Le Béarnais voulut opérer de la même façon la traversée du fameux Pont,
on lui objecta les accidents arrivés précédemment aux imprudents.
«Ceux-là n’étaient pas rois!» répondit-il, et le 20 juin 1603, il passa
le Pont-Neuf du quai des Augustins au Louvre.
[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF]
Il fallut encore trois années de travail complètes pour achever en son
entier le Pont-Neuf. En 1607, tout était terminé, la physionomie de la
cité se trouvait profondément modifiée. Les deux piles de Bussy et de
la Gourdaine, avant-garde de la grande île, n’existaient plus, elles
avaient été taillées, régularisées, rehaussées et soudées à la Cité, de
façon à constituer au milieu du Pont-Neuf un terre-plein qui divisait
celui-ci en deux parties.
Le quai méridional de l’île, quai des Orfèvres, allant du Pont-Neuf au
pont Saint-Michel, exécuté sous Henri III, avait son pendant par un
quai sur l’autre côté dit quai du Grand Cours d’eau, de l’Horloge ou
des Morfondus, allant du Pont-Neuf au pont au Change.
[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF]
Entre la vieille maison des Etuves et le milieu du Pont-Neuf à la
pointe des îles amalgamées il était resté un grand terrain vague qui
fut concédé par Henri IV en toute propriété, moyennant un cens d’un sol
par toise, au président Achille de Harlay, à charge de faire bâtir sur
un plan donné, autour d’une place en forme de triangle, une série de
maisons symétriques en briques, séparées par des pilastres de pierre.
La place commencée immédiatement reçut le nom de place Dauphine en
l’honneur du Dauphin Louis.
Le Pont-Neuf, en arrivant sur la rive gauche, se heurtait aux
murailles du couvent des Augustins; il n’y avait pas de rue entre
le couvent et la tour de Nesle, il fallait pour ouvrir un débouché
au Pont-Neuf couper à travers les dépendances du couvent, renverser
l’hôtel des abbés de Saint-Denis, grande et solide construction
soutenue de contreforts, et supprimer divers bâtiments et jardins.
Une compagnie se chargea de l’entreprise. Les difficultés vinrent de
la part des Augustins qui refusaient leurs terrains; ils ne cédèrent
que sur de bonnes conditions: indemnité évaluée par une commission,
construction d’un passage sous le sol de la rue pour faire communiquer
leurs propriétés, et divers avantages. Comme ils ne se décidaient
qu’en rechignant et qu’ils présentaient au roi quelques dernières
observations sur la réduction de leur jardin et la perte de leurs
légumes: «Ventre Saint-Gris, mes frères! dit le Béarnais, l’argent que
vous retirerez des maisons que vous bâtirez sur cette rue nouvelle
vaudront bien des choux!» De fait, les Augustins bâtirent sur la rue,
trouvèrent bientôt la spéculation avantageuse, et tirèrent jusqu’à la
fin du dernier siècle de bons revenus de leurs maisons.
[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF]
La rue Dauphine se heurtait à la muraille de la ville à la hauteur de
la rue Mazet actuelle, ancienne rue Contrescarpe-Saint-André, près de
la porte Bussy. On ouvrit dans cette muraille une nouvelle porte qui
s’appela la porte Dauphine et dura jusqu’en 1673.
Dans les premiers projets, le Pont-Neuf devait comme les autres ponts
porter deux lignes de maisons; des caves avaient déjà été préparées
dans les piles, le directeur de la Samaritaine sous Louis XIII occupa
longtemps une de ces caves qu’il avait encore agrandie. Henri IV,
en reprenant les travaux, voulut que le pont fût libre et décida
qu’il n’aurait point de maisons. De même des portes monumentales aux
extrémités avaient été étudiées, ainsi qu’une garniture de statues
royales sur les demi-lunes, mais ce projet aussi fut abandonné. Le
Pont-Neuf se contenta pour décoration de ces demi-lunes sur chaque
pile, qui lui donnent une si forte assiette, et de la longue série de
mascarons qui soutiennent la corniche saillante, masques d’un beau
caractère et presque tous fort curieux. Germain Pilon avait travaillé à
ces mascarons du Pont-Neuf; il était en ce temps-là logé à la vieille
maison des Etuves du Palais, bâtie au XIIIe siècle et qui devait
disparaître dès les premiers travaux de la place Dauphine. Quelques-uns
de ces mascarons attribués à Germain Pilon ont été enlevés au moment
des restaurations du pont et portés au musée de Cluny.
Enfin Paris l’avait, ce Pont-Neuf que l’on attendait avec tant
d’impatience. Ce fut immédiatement la grande artère portant la vie
de l’une à l’autre rive, le passage le plus fréquenté, et aussi le
rendez-vous des gens de toutes sortes, attirés de ce côté par des
raisons diverses, bons bourgeois flâneurs, oisifs divers, petits
marchands, charlatans, etc... Ce succès d’ailleurs allait enrayer
l’essor des quartiers de l’Est et empêcher le centre aristocratique de
la ville de se fixer définitivement vers la Place Royale en train de se
bâtir.
Tout de suite pour profiter de la vogue du pont, des marchands étaient
accourus, y avaient installé de petites boutiques dans les demi-lunes,
des étalages divers un peu partout, et avec ces marchands, des
arracheurs de dents, de petits charlatans vendant poudres de mort aux
rats et onguents propres à guérir tous les maux.
Les traîneurs de rapière, chercheurs d’aventures, vieux débris des
guerres civiles ou gentilshommes attirés de tous côtés vers Paris,
bretteurs et raffinés de cour, n’étaient pas les moins nombreux.
C’était l’époque où la fureur des duels était telle que pour la plus
petite vétille.....
... pour rien, pour le plaisir...
les épées sortaient du fourreau et jetaient sur le carreau, en jeunes
cavaliers, en vaillants gentilshommes, de quoi équivaloir à la
consommation d’une bataille rangée tous les ans.
L’année même où, le pont terminé, Henri IV entreprenait la
transformation des deux îlots rattachés à la Cité, eut lieu, sur le
nouveau terre-plein du Pont-Neuf, une rencontre qui fit grand bruit
pour sa funeste conclusion. Deux jeunes et valeureux gentilshommes,
fort bien en cour, les sieurs Villemot et Fontaines, avaient eu une
vive altercation pour un coup discuté au jeu de paume. La querelle
devait amener une rencontre. On prit rendez-vous pour le lendemain sur
le terre-plein du pont. Le roi ayant eu vent du combat projeté envoya
des exempts garder chez eux les adversaires. Par malheur, ils purent
s’échapper et courir au rendez-vous. Villemot arriva le premier sur le
terrain à cheval, et ne fut pas sitôt planté sur la berge qu’il vit
déboucher Fontaines également à cheval, aussi bien disposé que lui.
[Illustration: LE CHATEAU GAILLARD AU XVIIe SIÈCLE]
On connut les détails par le valet de Villemot qui avait suivi son
maître. Les deux adversaires se saluèrent fort courtoisement.--Bonjour,
monsieur, si matin! dit Fontaines. Après un échange de politesses, ils
sautèrent tous deux à terre et mirent flamberge au vent. L’affaire
ne traîna pas, «ils ne se tirèrent que trois coups d’épée dont ils
tombèrent tous deux morts à terre, Fontaines à la renverse et Villemot
sur les dents». Tous les coups avaient porté. Chacun des combattants
présentait les mêmes blessures, à la gorge, à la poitrine et au côté.
Il n’y avait plus qu’à les mettre en terre. «Le roy fut extrêmement
fasché de cet accident et dit qu’il avait perdu deux hommes qui eussent
pu rompre une bataille.»
Précédemment, le pont n’étant pas encore achevé, Henri IV avait failli
l’inaugurer assez mal: comme il y passait à cheval à un retour de
chasse, en décembre 1605, un homme l’avait saisi par son manteau et
violemment tiré en arrière en le menaçant de le tuer. L’homme arrêté
par les gardes fut trouvé porteur d’un poignard, mais on le reconnut
vite à ses discours pour un fou, ce qui le sauva de la potence.
La colonie de voleurs étrangers installée au Pont-Neuf ou aux environs
sur les terrains en transformation, avait fini par montrer une audace
telle qu’il avait bien fallu en venir à des mesures rigoureuses: on fit
des rafles de ces bandits, on en pendit un bon nombre et enfin, un beau
jour, on chargea le reste de ceux que l’on avait pris sur des bateaux
bien garnis d’archers pour les renvoyer au delà de la mer, aux pays
d’où ils étaient venus. L’Estoile fait aussi mention du départ de tous
ces mendiants et malfaiteurs, mais ne dit pas ce que devinrent les nefs
chargées de toute cette gueuserie.
Paris conservait encore assez de voleurs nationaux, qu’après les gueux
étrangers on se mit à pourchasser sérieusement aussi. Les simples
vagabonds et mendiants avaient leurs diverses cours des Miracles, les
antres consacrés, où ils rentraient le soir, leur récolte faite et dont
le nettoyage ne fut entrepris que plus tard sous Louis XIV. A l’exemple
de ces mendiants organisés par confréries sous l’autorité d’un chef
suprême, _le grand Coesre_, les voleurs proprement dits formaient aussi
des sociétés organisées, reconnaissant des autorités particulières. Ces
voleurs avaient divers lieux de réunion, notamment sur la rivière, vers
le Port au Foin, c’est-à-dire, suivant les uns, vers la Grève où se
trouvait le port au blé, suivant les autres sur les berges avoisinant
le Pont-Neuf, entre la place des Trois-Marie et la valle de Misère.
L’Estoile rapporte qu’il existait chez ces voleurs une juridiction
organisée pour juger les affaires entre coupe-bourses et les méfaits
contre la corporation. Dans un bateau sur la rivière se tenaient les
plaids et audiences de cette justice qui condamnait à l’amende, à des
peines corporelles et à la mort; les sentences s’exécutaient dans un
autre bateau annexe du tribunal, on y fouettait les uns, les condamnés
à mort y étaient poignardés et jetés à la rivière.
En 1609, le prévôt Defunctis put saisir un des principaux de ce
tribunal de voleurs, et le fit pendre haut et court au Port au Foin,
devant l’endroit où il avait exercé lui-même sa parodie de la justice.
Pour quelques-uns de pendus le royaume des larrons ne tomba point,
il ne resta pas moins dans Paris un incroyable nombre de voleurs et
filous de toute importance qui faisaient du Pont-Neuf un des champs
principaux de leurs exploits. Vols en plein jour, menues filouteries,
bourses coupées, manteaux enlevés, désordres plus graves aussitôt la
nuit venue, guet-apens, assassinats, entraient dans les habitudes
journalières du Pont-Neuf. Défendre son manteau ou sa bourse quand on
était attaqué, c’était risquer sa vie.
On avait eu beau décréter que tous les vagabonds et truands qui
dormaient le jour sur le terre-plein, à l’ombre du cheval de bronze, et
qui se transformaient en voleurs dès la nuit venue, devraient évacuer
le Pont-Neuf dès six heures du soir, sous peine, s’ils étaient pris
par le guet, d’être envoyés en prison ou à la potence, ils se moquaient
des arrêts. On accusait même les archers du guet d’être de connivence
avec eux et de recevoir, pour leur laisser le champ libre, une part
dans le produit de leurs opérations.
[Illustration: LA TOUR DE NESLE EN SES DERNIÈRES ANNÉES]