l’avait gardé chez lui; un jour, il vit ce chien se jeter sur un homme
avec fureur. On lui fit lâcher prise difficilement, on le battit.
Plusieurs fois, le fait se renouvela; avec le même hérissement de
fureur, le chien sautait à la gorge de l’homme, un chevalier nommé
Macaire, chaque fois qu’il le rencontrait ou le découvrait dans un
groupe. Comme Macaire était connu pour avoir été l’ennemi d’Aubry, des
soupçons naquirent bientôt de l’acharnement du chien. Une accusation
directe fut portée, finalement fut décidé le recours au jugement de
Dieu. Le combat ayant été ordonné entre l’homme et le chien, les prés
de l’île Notre-Dame servirent de champ clos. On sait que la bataille se
termina par la victoire du chien, Macaire était vraiment l’assassin, il
l’avoua avant de mourir.
Jusqu’au commencement du XVIIe siècle, l’île Notre-Dame, chaloupe
accrochée à l’arrière de la nef parisienne, conserva son aspect
champêtre des vieux temps. Elle appartenait au chapitre de Notre-Dame
qui la louait à des particuliers pour y faire paître des bestiaux, et
à des blanchisseurs qui y mettaient sécher leur linge. Elle fut à une
certaine époque coupée en deux par un mur et un fossé qui reliaient les
deux parties de l’enceinte, entre la Tournelle de la rive gauche et
la tour Barbeau de la rive droite. La partie comprise dans l’enceinte
s’appela île Tranchée et l’autre île aux Vaches. Un pont de bois,
vers cette époque, rattacha l’île Notre-Dame au port Saint-Bernard,
à peu près sur l’emplacement du pont de la Tournelle actuelle; il
était défendu par une tourelle carrée. C’est à peu près tout ce qu’on
en sait. Emporté par les eaux à une époque inconnue, il ne fut pas
remplacé.
Sous Charles V, la défense de l’île Notre-Dame était complétée par une
tour appelée la tour Loriaux. Des cabarets s’élevèrent dans l’île où,
le dimanche, les Parisiens venaient s’esbaudir et jouer aux boules sous
les peupliers et les ormeaux.
Au XVIe siècle, ce mur et la tour Loriaux ruinés ont dû disparaître, on
n’en voit plus trace dans les plans de l’époque. Le fossé paraît s’être
élargi en un petit bras de Seine; sur l’île Notre-Dame ainsi que sur
l’île Louviers qui la suit, on n’aperçoit qu’une ou deux maisons parmi
les arbres. Une vue du XVIe siècle nous la fait voir plus habitée,
les maisons sont plus nombreuses, il y a des jardins, des sentiers,
et un moulin qui semble posé sur des débris de fortifications. Ceci
c’est l’île Notre-Dame du temps d’Henri IV, le règne suivant va la
transformer complètement.
Le projet de transformation se rattachait aux grands travaux entrepris
par le Béarnais dans sa capitale et que sa mort entrava ou réduisit
quelque peu. L’île appartenant au chapitre de Notre-Dame, il fallut
la lui acheter, ce qui n’alla pas sans nombreuses difficultés, les
chanoines ne consentant que de fort mauvaise grâce à se laisser enlever
ce vieux fief de la cathédrale, pour des constructions qui devaient
fort désagréablement boucher la vue aux maisons canoniales.
[Illustration: ANCIENNE NICHE RUE LE REGRATTIER. 1896]
Le sieur Christophe Marie, gros financier et entrepreneur, fut chargé
de l’entreprise générale des constructions des îles Notre-Dame et des
ponts devant les relier aux rives, par un acte du 16 mai 1614 lui
accordant la concession des terrains à condition de réunir les deux
îles en comblant la coupure, de ceindre le tout de quais en pierres de
taille dans l’espace de dix ans, d’ouvrir des rues de quatre toises
sur lesquelles toutes les maisons bâties lui paieraient pendant
soixante années des droits de censive, lods et ventes. Christophe Marie
avait pour associés les sieurs Poulletier, commissaire des guerres,
secrétaire de la chambre du roi, et le Regrattier, autre financier.
Le pont aboutissant à la rive droite, le pont Marie, qui d’après les
projets primitifs aurait dû être fait en bois et pour lequel des bois
avaient même été achetés, fut commencé en pierres dès 1614; le jeune
roi Louis XIII et sa mère en posèrent la première pierre en grande
cérémonie le 11 août.
Des maisons se construisaient déjà. Le chapitre de Notre-Dame
continuait cependant à élever des difficultés malgré le règlement des
indemnités et divers arrangements qui maintenaient le quartier nouveau
dans la justice du chapitre et décidaient qu’après les soixante années
de jouissance accordées au sieur Marie ou ses héritiers, les droits de
censive et autres reviendraient aux chanoines.
En plus de ces indemnités, on mit à la charge du sieur Marie la
construction d’un mur en pierres de taille à la motte aux _Papelards_,
le _terrain Notre-Dame_, restée à l’état de butte à berges libres à la
pointe de l’île après l’archevêché, sur laquelle on ne voyait que des
fourches patibulaires à deux piliers, avec un arbre ou deux et quelques
buissons.
La société Marie ayant épuisé sa caisse céda son affaire, en 1623, à
un autre entrepreneur, Jean de Lagrange, secrétaire du roi, qui rendit
pour un peu de temps toute leur activité aux chantiers; celui-ci, en
s’engageant à continuer les travaux, dut ajouter un pont de pierre pour
joindre l’île à la rive gauche vers la Tournelle, dans l’alignement du
pont de la rive droite, et un pont de bois aboutissant de l’île au
port Saint-Landry dans la Cité. En échange de ce supplément de charges
il obtenait le droit d’établir des bateaux pour lavandières, douze
étaux de bouchers et de construire deux rangées de maisons sur chacun
de ces ponts de pierres. Huissiers et procureurs entrèrent alors en
scène, les anciens adjudicataires voulaient reprendre leur affaire
au sieur Lagrange et des procès s’étaient engagés en outre entre les
acquéreurs des terrains et l’entreprise.
Enfin les anciens entrepreneurs purent évincer Lagrange en 1627 et
rentrer avec de nouveaux fonds dans la place. Ces travaux prirent
encore une vingtaine d’années et ne furent achevés par Marie et
le syndicat des propriétaires de l’île qu’en 1647, après bien des
traverses, en dépit de nombreux procès, et en passant sur le corps de
véritables levées de procureurs.
[Illustration: LE PONT DE LA TOURNELLE]
Dès 1642, Corneille dans le _Menteur_ avait célébré hyperboliquement
les beautés du quartier nouveau.
Paris semble à mes yeux un pays de romans,
J’y croyais ce matin voir une île enchantée,
Je l’ai laissée déserte et la trouve habitée.
Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons
En superbes palais a changé ces buissons...
En 1642, les maçons étaient en train d’achever les quais maintes fois
interrompus, le pont Marie était terminé et habité. Une ligne de
maisons hautes et régulières le rattachait aux lignes architecturales
des hôtels construits sur les quais.
Le pont de la Tournelle construit au début de l’entreprise Marie était
en bois. Une débâcle des glaces l’avait emporté en 1637; il avait
été rebâti en bois, en dérogation aux engagements de l’entreprise,
par suite du manque de fonds. Sa solidité problématique donnait aux
riverains des inquiétudes très fondées, car une douzaine d’années après
sa reconstruction, il fut encore emporté par la Seine, en partie du
moins, mais cette fois la reconstruction définitive en pierre fut
décidée.
[Illustration: LA CHUTE DU PONT MARIE EN 1658]
Ce nouveau pont de la Tournelle eut six arches de pierre, fortement
arquées en dos d’âne; il faisait bel effet de n’importe quel côté,
soit qu’on le regardât du quai Saint-Bernard découpant ses arches sur
l’admirable pointe de la cité couronnée par l’abside de Notre-Dame,
merveilleuse dans la splendeur des soleils couchants, soit qu’au
contraire on portât les yeux en amont, vers le quai Saint-Bernard et la
pointe des remparts de la vieille Tournelle. De ce côté d’innombrables
bateaux chargés de vins ou de bois, d’immenses et flottantes meules de
foin bordaient la rive sur plusieurs rangs serrés, ou se déchargeaient
sur la berge au milieu d’un grand va-et-vient de fardiers, de haquets
et de portefaix. Une de ces estampes du XVIIe siècle que les marchands
de gravures agrémentaient de quatrains explicatifs, consacre au pont
Saint-Bernard ces quatre vers, dont le troisième au moins est d’une
belle audace.
Lorsque d’un rude hyver nous ressentons l’outrage
Et qu’au foyer le feu n’a de quoy se nourrir,
Icy l’on voit venir les forêts à la nage,
Et le port Saint-Bernard nous peut seul secourir.
Au-dessus de tous ces tonneaux et de tout ce bois à brûler, se dressait
la vieille Tournelle Saint-Bernard, une grosse tour trempant dans
l’eau, défendant l’angle de l’enceinte depuis Philippe-Auguste et
reconstruite sous Henri II. Pourvue autrefois de tourelles sur ses
angles, elle était déjà dépouillée de ces ornements au temps de Louis
XIV. En arrière, après une tour ronde, s’ouvrait la porte de la
Tournelle ou Saint-Bernard, remplacée en 1674 par une porte triomphale
dans le genre des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Cette porte
triomphale était à deux arcades surmontées sur les deux faces d’un
immense bas-relief tenant toute la largeur, où le Roi Soleil vêtu
à l’antique, du côté de la ville recevait les hommages de toutes
les divinités des champs, des forêts et des ondes, et du côté de la
campagne voguait sur un grand navire au milieu des naïades et des
tritons.
La grosse tour carrée s’appelait aussi la tour des Galériens; elle
servait de dépôt aux malheureux condamnés aux galères qui entassés
pêle-mêle dans toutes ses chambres, dans tous ses recoins, dans les
caves ou sous les combles, y attendaient le départ des chaînes pour
Marseille. Saint Vincent de Paul, ému par tant de misères, alla plus
d’une fois leur porter des consolations et essayer d’obtenir quelque
adoucissement à leur triste sort.
Tous ces galériens n’étaient point forcément des criminels; combien de
victimes du fisc et, sous Louis XIV, combien de protestants se virent
accoupler ici aux pires malfaiteurs. Alors, comme on voulait avoir
une marine importante en Méditerranée, on recommandait la sévérité
aux tribunaux afin de pourvoir de rameurs en suffisante quantité les
galères du roi. Les criminels de tout ordre, assassins ou simples
voleurs, et avec eux contrebandiers, huguenots, faux sauniers étaient
envoyés à la chaîne, et quand ils étaient arrivés après d’atroces
souffrances aux ports de la Méditerranée, on les retenait sur les bancs
des galères aussi longtemps qu’il en était besoin, souvent tant qu’ils
gardaient la force de manier la rame sous le fouet des argousins.
La tour des Galériens fut démolie en 1787, en même temps que la porte
Saint-Bernard.
Quant au pont de la Tournelle, contrairement au pont Marie, son pendant
de l’autre côté de l’île, il ne porta jamais de maisons. Vers 1850, la
chaussée en dos d’âne fut aplanie et le pont élargi au moyen d’arcs en
fonte appliqués de pile en pile.
Le pont de l’autre rive de l’île, en sa prime jeunesse, eut peu de
chance. En 1658, une grosse crue de la Seine fit quelques dégâts sur
les rives et causa le naufrage d’un certain nombre de bateaux chargés
de marchandises. Les eaux rapides et limoneuses charriant des arbres et
des épaves battaient les ponts avec violence et menaçaient d’emporter
les maisons bâties sur les berges ou les moulins du fleuve. Tout à coup
dans la nuit du 28 février au 1er mars, deux arches du pont Marie du
côté de l’île cédèrent entraînant avec elles vingt-deux des cinquante
maisons.
Une soixantaine de personnes périrent dans la catastrophe. Dans les
maisons écroulées se trouvaient deux études de notaires, englouties
avec toutes leurs archives, ce qui malgré toutes les recherches faites,
amena de graves embarras pour bien des familles. Dès que le lieutenant
civil et les magistrats prévenus du sinistre purent accourir, ils
prirent toutes les mesures nécessaires en pareil cas, ils firent
évacuer les maisons restées debout, et placèrent des postes de soldats
aux extrémités du pont pour empêcher les voleurs de chercher aubaine
sous prétexte de sauvetage. Le fleuve montant toujours, on fit évacuer
de même des maisons du quai menacées aussi, et déloger les habitants du
pont au Change et du Petit-Pont.
[Illustration: LA TOUR DES GALÉRIENS SUR LE QUAI SAINT-BERNARD]
Les eaux s’écoulèrent heureusement, les ponts restèrent et les
Parisiens logés sur la rivière purent se remettre de leur chaude alarme.
Ce fut l’occasion d’une vérification générale des ponts et d’une
réfection des parties ébranlées. Le pont Marie resta près de deux
ans à l’état de ruine béante, puis pendant que l’on discutait sur sa
reconstruction on jeta, en attendant la décision, une passerelle de
bois sur la brèche et l’on établit un péage pour subvenir aux dépenses
de la restauration future. Ce pont de bois provisoire dura dix ans,
après lesquels la pile et les deux arches tombées furent rétablies en
pierres.
Les vingt-deux maisons écroulées avec les arches ne furent pas
rebâties, de sorte que le pont demeura pour un siècle en deux tronçons
irréguliers, une partie chargée de ses étroites et hautes maisons à
quatre étages et le reste découvert et libre. En 1788, les vingt-huit
ou trente maisons subsistantes furent jetées bas en même temps que
celles du pont au Change, et le pont resta comme nous le voyons
aujourd’hui, le plus beau pont de Paris après le Pont-Neuf.
[Illustration: LE CLOCHER DE L’ÉGLISE SAINT-LOUIS EN L’ILE]
Pour les communications de l’île Notre-Dame avec la Cité, l’entreprise
Marie jeta sur la rivière un troisième pont praticable aux piétons
seulement; celui-ci était en bois, il eut une forme bizarre, imposée
par les réclamations du chapitre: il prenait à la pointe du nouveau
quartier de l’île Notre-Dame, poussait droit à la rive de la Cité,
puis quelques toises avant d’aborder sous les maisons du cloître, il
évitait cette rive et par une courbe s’en allait toucher au petit port
Saint-Landry.
Le pont Rouge achevé en 1634 fut inauguré par un accident. Il y avait
cette année grandes processions jubilaires à Paris, il arriva que trois
paroisses se rencontrèrent sur ce pont de bois où la presse et la
bousculade furent telles qu’une balustrade céda sur un point. Quelques
personnes tombèrent dans la Seine, on crut que le pont s’écroulait et
une panique s’ensuivit dans laquelle le nombre des victimes fut grand;
on compta une vingtaine de morts, écrasés ou précipités dans le fleuve,
et plus de quarante blessés.
Endommagé souvent par les eaux ou les glaces, ce pont fut refait en
1709, et remplacé au commencement de notre siècle par le _pont de la
Cité_, en fer, remplacé lui-même en 1842 par une passerelle de fils
de fer, décorée d’entrées gothiques à chaque extrémité. Il y a là
aujourd’hui le _pont Saint-Louis_ continué vers la rive droite par le
_pont Louis-Philippe_.
Une lettre de la Reynie, lieutenant de police, à Colbert, publiée
par M. P. Clément dans son livre sur la police sous Louis XIV,
donne des détails curieux sur les dangers qui revenaient chaque
année pour ces ponts chargés de maisons et habités chacun par des
centaines de Parisiens, non du menu peuple, mais bien pour la plupart
riches commerçants, changeurs, orfèvres, marchands de tableaux,
libraires, parmi lesquels on pourrait citer des noms célèbres, comme
le libraire-graveur Geoffroy Tory, qui demeurait vers 1540 sur le
Petit-Pont à l’enseigne du Pot Cassé, ou Gersaint, le marchand de
tableaux, qui avait boutique très achalandée, sur le pont Notre-Dame
avec, en guise d’enseigne, un superbe tableau peint par son ami
Watteau.
[Illustration: HÔTEL CHENIZEAU, RUE SAINT-LOUIS-EN-L’ILE]
«Bien que le dégel ait été extrêmement doux, écrit la Reynie le 16
janvier 1777, la rivière ayant grossi elle a fait beaucoup de désordre
cette nuit à Paris, par les glaces qu’elle a entraînées. Presque tous
les bateaux qui se sont trouvés dans les ports ont été fracassés. Le
pont Rouge--(ou pont Barbier, entre les Tuileries et la rue du Bac)--a
été emporté ce matin à six heures par la seule glace qui était entre
ce pont et le pont Neuf. Il y a encore présentement un grand sujet à
craindre pour les autres ponts et surtout pour les pont de la Tournelle
et Petit-Pont, pour le pont Marie et pour le pont au Change, parce
qu’il s’y est arrêté des montagnes de glaces que ces ponts auront peine
à soutenir longtemps, et ils seront infailliblement emportés s’il
survient un surcroît d’eau capable de pousser avec quelque impétuosité
les glaces qui sont entassées à la tête et au milieu de la rivière
d’une manière tellement extraordinaire que le peuple y accourt de tous
côtés pour voir ces amas de glace dont l’épaisseur et la quantité ont
quelque chose de prodigieux. C’est sur les deux heures après minuit
que le plus grand désordre est arrivé, et le bruit a été si grand que
tous ceux qui logent sur les ponts et sur les bords de la rivière ont
été sur pied et en crainte tout le reste de la nuit. On a appréhendé
pour la Tournelle où sont les galériens, et il est vrai que la glace
qui s’y est élevée jusqu’au premier étage, par l’effort de celle qui
est au-dessous, pouvait donner quelque sorte d’appréhension... Les
officiers font ce qu’ils peuvent pour le secours de tous ceux qui en
ont besoin...»
Lorsque s’ouvrit la deuxième moitié du XVIIe siècle, le quartier
de l’île, dont les quais seuls avaient déjà englouti des sommes
considérables, était à peu près achevé, l’île entière était bordée
de fastueux hôtels et de magnifiques maisons habitées surtout par
la noblesse de robe, par la riche magistrature. Nous pouvons encore
aujourd’hui juger de ce que ces habitations purent être en leur beau
temps, car elles existent encore presque toutes. Sur les quais d’Anjou,
de Bourbon et de Béthune, les portes cochères magistrales, les nobles
balcons à mascarons, à splendides ferronneries se succèdent, c’est
l’hôtel Lauzun-Pimodan, l’hôtel de Richelieu, habité en sa jeunesse par
le maréchal, l’hôtel Denis Hesselin, prévôt des marchands, etc...
[Illustration: BALCON DE L’HÔTEL PIMODAN]
La pointe orientale de l’île avait pour ornement les deux plus célèbres
de ces hôtels, l’hôtel Lambert et l’hôtel de Bretonvilliers. Celui-ci,
construit en 1660 par le financier le Ragois de Bretonvilliers sur
les plans de du Cerceau, formait une immense demeure en plusieurs
corps de bâtiments réunis par une arcade jetée par-dessus la rue de
Bretonvilliers. L’hôtel Bretonvilliers a disparu, morcelé, puis démoli,
il n’en est resté que des débris et le pavillon de l’Arcade.
Le fisc toujours détesté, et si justement alors avec le système
des fermes, logeait ici à la fin du siècle dernier, l’hôtel de
Bretonvilliers renfermait les bureaux de la ferme générale: «On
ne saurait, dit Mercier, passer devant cet hôtel sans un petit
frissonnement, car c’est là que les fermiers généraux ont placé leur
antre. Là ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple,
une force plus comprimante...»
[Illustration: HÔTEL LAMBERT]
Son voisin l’hôtel Lambert continue à ouvrir magnifiquement la
perspective des belles constructions du quai d’Anjou. Son constructeur
fut M. Lambert de Thorigny, président de la Chambre des requêtes
du Parlement. L’architecte Levain, les peintres Lebrun et Lesueur
s’étaient chargés d’en faire un véritable palais où l’on admirait fort
l’escalier monumental occupant le pavillon à fronton au fond de la
cour, les grands appartements décorés de superbes toiles, de plafonds,
de sculptures et de magnifiques menuiseries. On trouvait là le cabinet
des Muses et le salon de l’Amour, dont les peintures sont maintenant
au Louvre, et la grande galerie dont le plafond de Lebrun est consacré
aux travaux d’Hercule, à ses luttes et à son mariage avec Hébé.
L’hôtel Lambert eut pour possesseurs la marquise du Châtelet dont le
nom rappelle Voltaire, le fermier général Dupin, aïeul de George Sand.
Le fils de ce fermier général, élève de Jean-Jacques, ayant perdu au
jeu sept cent mille livres, dut vendre l’hôtel à un autre fermier
général M. de la Haye. Après la Révolution, on vit dans l’hôtel M. de
Montalivet, puis un pensionnat, puis un fabricant de lits militaires...
[Illustration: LES DUELLISTES DE L’ILE LOUVIERS]
Ce fut le temps des épreuves, l’hôtel y perdit bien des choses et fut
même menacé de disparaître; enfin, en 1840, la princesse Czartoriska,
le sauva de la démolition et le restaura pour s’y installer.
L’hôtel de Lauzun ou de Pimodan que son magnifique balcon désigne,
quai d’Anjou, 17, est l’un des hôtels célèbres de l’île, c’est pour
le financier Gruyn que le logis étala d’abord les somptuosités de
ses appartements. Le brillant duc de Lauzun, l’époux de Mlle de
Montpensier, lui succéda. Après différents possesseurs, le marquis de
Pimodan en 1779 lui donna le second nom sous lequel il est connu. En
1841, acheté par un célèbre collectionneur, le baron Jérôme Pichon,
l’hôtel de Pimodan prit tout à coup un éclat littéraire auquel il ne
s’attendait pas. Roger de Beauvoir, Théophile Gautier et d’autres
littérateurs de la pléiade romantique devinrent les locataires du baron
Pichon.
Quelques grandes portes admirables, quelques merveilleux balcons
signalent encore bien des hôtels remarquables sur ces quais dits des
Balcons, ou dans la rue Saint-Louis-en-l’Ile. Par exemple l’hôtel de
Poisson de Marigny, frère de Mme de Pompadour, 5, quai d’Anjou, l’hôtel
Le Charron, quai de Bourbon, nº 3, l’hôtel de Jassaud, même quai, nº
19, l’hôtel Hesselin, 24, quai de Béthune, l’hôtel Chenizeau, rue
Saint-Louis-en-l’Ile, 51, dont le balcon, supporté par des dragons
fantastiquement enroulés, montre une magnifique ferronnerie, etc...
[Illustration: L’ESTACADE DE L’ILE SAINT-LOUIS]
Au coin de la rue Le Regrattier et du quai Bourbon, une ancienne
inscription: «rüe de la femme sans teste», au-dessous d’une niche
d’angle contenant encore la moitié d’une vierge brisée, rappelle un
ancien cabaret du XVIIe siècle, dont l’enseigne représentait une femme
privée de tête, tenant un verre à la main, avec cette irrespectueuse
légende: _Tout en est bon._
Dès les commencements du nouveau quartier, une petite chapelle avait
été érigée dans l’île, mais la population augmentant rapidement, il
fallut agrandir cette chapelle qui devint paroisse sous le titre de
Saint-Louis, et dont le nom passa vite à l’ancienne île Notre-Dame.
En 1664, pour l’agrandir encore, on construisit le chœur de l’église
actuelle, puis une quarantaine d’années après, on démolit le reste pour
élever la nef.
La flèche assez singulière est une pyramide percée de grands jours
ronds; l’horloge, suspendue sur le côté de la tour comme une enseigne
et visible des deux côtés de la rue, contribue à donner à l’église et
au quartier de l’île, cette petite ville enfermée dans la grande, sa
physionomie particulière.
L’île Saint-Louis, dès sa naissance, fut une petite cité à part, ville
de haute magistrature d’abord, de riches financiers et de grosse
bourgeoisie ensuite, d’un aspect noble et grave, tous les écrivains du
siècle dernier l’ont constaté. Mercier la dépeint favorablement et fait
l’éloge de sa tenue et de ses bonnes mœurs. Aujourd’hui encore, sur ces
quais aux nobles demeures, dans ces rues d’un calme si parfait, on se
croirait dans une sorte de Versailles insulaire, à cent lieues du Paris
bruyant et agité.
En arrière de l’île Saint-Louis, devant l’arsenal, existait une autre
île connue jadis sous différents noms, île aux Javiaux, île aux Meules,
île Bouteclou. Au XVe siècle, c’était l’île de Louviers parce qu’elle
appartenait à Nicolas de Louviers qui fut prévôt des marchands en
1468. Elle était alors, comme sa voisine, toute champêtre, un îlot de
verdures, une prairie encadrée d’arbres, saules et peupliers.
En 1549, pendant les fêtes qui suivirent l’entrée solennelle de Henri
II et de Catherine de Médicis, le bureau de la ville voulut donner à
la royale épousée le spectacle d’un siège et d’un combat naval. Il
fit donc élever dans les prairies de l’île de Louviers un petit fort
et arranger un havre garni de diverses défenses. Un pont de bateaux
jeté de l’île Notre-Dame à l’île de Louviers amena les troupes qui
simulèrent toutes les opérations d’un siège. La fête militaire eut
grand succès; la forteresse enlevée d’assaut, on passa à d’autres
réjouissances, joutes, processions accompagnées, comme cela continuait
à se voir de temps en temps, de quelques brûlements d’hérétiques.