Mais le fidèle animal n’oubliait pas. L’ami de son ancien maître

l’avait gardé chez lui; un jour, il vit ce chien se jeter sur un homme

avec fureur. On lui fit lâcher prise difficilement, on le battit.

Plusieurs fois, le fait se renouvela; avec le même hérissement de

fureur, le chien sautait à la gorge de l’homme, un chevalier nommé

Macaire, chaque fois qu’il le rencontrait ou le découvrait dans un

groupe. Comme Macaire était connu pour avoir été l’ennemi d’Aubry, des

soupçons naquirent bientôt de l’acharnement du chien. Une accusation

directe fut portée, finalement fut décidé le recours au jugement de

Dieu. Le combat ayant été ordonné entre l’homme et le chien, les prés

de l’île Notre-Dame servirent de champ clos. On sait que la bataille se

termina par la victoire du chien, Macaire était vraiment l’assassin, il

l’avoua avant de mourir.

Jusqu’au commencement du XVIIe siècle, l’île Notre-Dame, chaloupe

accrochée à l’arrière de la nef parisienne, conserva son aspect

champêtre des vieux temps. Elle appartenait au chapitre de Notre-Dame

qui la louait à des particuliers pour y faire paître des bestiaux, et

à des blanchisseurs qui y mettaient sécher leur linge. Elle fut à une

certaine époque coupée en deux par un mur et un fossé qui reliaient les

deux parties de l’enceinte, entre la Tournelle de la rive gauche et

la tour Barbeau de la rive droite. La partie comprise dans l’enceinte

s’appela île Tranchée et l’autre île aux Vaches. Un pont de bois,

vers cette époque, rattacha l’île Notre-Dame au port Saint-Bernard,

à peu près sur l’emplacement du pont de la Tournelle actuelle; il

était défendu par une tourelle carrée. C’est à peu près tout ce qu’on

en sait. Emporté par les eaux à une époque inconnue, il ne fut pas

remplacé.

Sous Charles V, la défense de l’île Notre-Dame était complétée par une

tour appelée la tour Loriaux. Des cabarets s’élevèrent dans l’île où,

le dimanche, les Parisiens venaient s’esbaudir et jouer aux boules sous

les peupliers et les ormeaux.

Au XVIe siècle, ce mur et la tour Loriaux ruinés ont dû disparaître, on

n’en voit plus trace dans les plans de l’époque. Le fossé paraît s’être

élargi en un petit bras de Seine; sur l’île Notre-Dame ainsi que sur

l’île Louviers qui la suit, on n’aperçoit qu’une ou deux maisons parmi

les arbres. Une vue du XVIe siècle nous la fait voir plus habitée,

les maisons sont plus nombreuses, il y a des jardins, des sentiers,

et un moulin qui semble posé sur des débris de fortifications. Ceci

c’est l’île Notre-Dame du temps d’Henri IV, le règne suivant va la

transformer complètement.

Le projet de transformation se rattachait aux grands travaux entrepris

par le Béarnais dans sa capitale et que sa mort entrava ou réduisit

quelque peu. L’île appartenant au chapitre de Notre-Dame, il fallut

la lui acheter, ce qui n’alla pas sans nombreuses difficultés, les

chanoines ne consentant que de fort mauvaise grâce à se laisser enlever

ce vieux fief de la cathédrale, pour des constructions qui devaient

fort désagréablement boucher la vue aux maisons canoniales.

[Illustration: ANCIENNE NICHE RUE LE REGRATTIER. 1896]

Le sieur Christophe Marie, gros financier et entrepreneur, fut chargé

de l’entreprise générale des constructions des îles Notre-Dame et des

ponts devant les relier aux rives, par un acte du 16 mai 1614 lui

accordant la concession des terrains à condition de réunir les deux

îles en comblant la coupure, de ceindre le tout de quais en pierres de

taille dans l’espace de dix ans, d’ouvrir des rues de quatre toises

sur lesquelles toutes les maisons bâties lui paieraient pendant

soixante années des droits de censive, lods et ventes. Christophe Marie

avait pour associés les sieurs Poulletier, commissaire des guerres,

secrétaire de la chambre du roi, et le Regrattier, autre financier.

Le pont aboutissant à la rive droite, le pont Marie, qui d’après les

projets primitifs aurait dû être fait en bois et pour lequel des bois

avaient même été achetés, fut commencé en pierres dès 1614; le jeune

roi Louis XIII et sa mère en posèrent la première pierre en grande

cérémonie le 11 août.

Des maisons se construisaient déjà. Le chapitre de Notre-Dame

continuait cependant à élever des difficultés malgré le règlement des

indemnités et divers arrangements qui maintenaient le quartier nouveau

dans la justice du chapitre et décidaient qu’après les soixante années

de jouissance accordées au sieur Marie ou ses héritiers, les droits de

censive et autres reviendraient aux chanoines.

En plus de ces indemnités, on mit à la charge du sieur Marie la

construction d’un mur en pierres de taille à la motte aux _Papelards_,

le _terrain Notre-Dame_, restée à l’état de butte à berges libres à la

pointe de l’île après l’archevêché, sur laquelle on ne voyait que des

fourches patibulaires à deux piliers, avec un arbre ou deux et quelques

buissons.

La société Marie ayant épuisé sa caisse céda son affaire, en 1623, à

un autre entrepreneur, Jean de Lagrange, secrétaire du roi, qui rendit

pour un peu de temps toute leur activité aux chantiers; celui-ci, en

s’engageant à continuer les travaux, dut ajouter un pont de pierre pour

joindre l’île à la rive gauche vers la Tournelle, dans l’alignement du

pont de la rive droite, et un pont de bois aboutissant de l’île au

port Saint-Landry dans la Cité. En échange de ce supplément de charges

il obtenait le droit d’établir des bateaux pour lavandières, douze

étaux de bouchers et de construire deux rangées de maisons sur chacun

de ces ponts de pierres. Huissiers et procureurs entrèrent alors en

scène, les anciens adjudicataires voulaient reprendre leur affaire

au sieur Lagrange et des procès s’étaient engagés en outre entre les

acquéreurs des terrains et l’entreprise.

Enfin les anciens entrepreneurs purent évincer Lagrange en 1627 et

rentrer avec de nouveaux fonds dans la place. Ces travaux prirent

encore une vingtaine d’années et ne furent achevés par Marie et

le syndicat des propriétaires de l’île qu’en 1647, après bien des

traverses, en dépit de nombreux procès, et en passant sur le corps de

véritables levées de procureurs.

[Illustration: LE PONT DE LA TOURNELLE]

Dès 1642, Corneille dans le _Menteur_ avait célébré hyperboliquement

les beautés du quartier nouveau.

Paris semble à mes yeux un pays de romans,

J’y croyais ce matin voir une île enchantée,

Je l’ai laissée déserte et la trouve habitée.

Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons

En superbes palais a changé ces buissons...

En 1642, les maçons étaient en train d’achever les quais maintes fois

interrompus, le pont Marie était terminé et habité. Une ligne de

maisons hautes et régulières le rattachait aux lignes architecturales

des hôtels construits sur les quais.

Le pont de la Tournelle construit au début de l’entreprise Marie était

en bois. Une débâcle des glaces l’avait emporté en 1637; il avait

été rebâti en bois, en dérogation aux engagements de l’entreprise,

par suite du manque de fonds. Sa solidité problématique donnait aux

riverains des inquiétudes très fondées, car une douzaine d’années après

sa reconstruction, il fut encore emporté par la Seine, en partie du

moins, mais cette fois la reconstruction définitive en pierre fut

décidée.

[Illustration: LA CHUTE DU PONT MARIE EN 1658]

Ce nouveau pont de la Tournelle eut six arches de pierre, fortement

arquées en dos d’âne; il faisait bel effet de n’importe quel côté,

soit qu’on le regardât du quai Saint-Bernard découpant ses arches sur

l’admirable pointe de la cité couronnée par l’abside de Notre-Dame,

merveilleuse dans la splendeur des soleils couchants, soit qu’au

contraire on portât les yeux en amont, vers le quai Saint-Bernard et la

pointe des remparts de la vieille Tournelle. De ce côté d’innombrables

bateaux chargés de vins ou de bois, d’immenses et flottantes meules de

foin bordaient la rive sur plusieurs rangs serrés, ou se déchargeaient

sur la berge au milieu d’un grand va-et-vient de fardiers, de haquets

et de portefaix. Une de ces estampes du XVIIe siècle que les marchands

de gravures agrémentaient de quatrains explicatifs, consacre au pont

Saint-Bernard ces quatre vers, dont le troisième au moins est d’une

belle audace.

Lorsque d’un rude hyver nous ressentons l’outrage

Et qu’au foyer le feu n’a de quoy se nourrir,

Icy l’on voit venir les forêts à la nage,

Et le port Saint-Bernard nous peut seul secourir.

Au-dessus de tous ces tonneaux et de tout ce bois à brûler, se dressait

la vieille Tournelle Saint-Bernard, une grosse tour trempant dans

l’eau, défendant l’angle de l’enceinte depuis Philippe-Auguste et

reconstruite sous Henri II. Pourvue autrefois de tourelles sur ses

angles, elle était déjà dépouillée de ces ornements au temps de Louis

XIV. En arrière, après une tour ronde, s’ouvrait la porte de la

Tournelle ou Saint-Bernard, remplacée en 1674 par une porte triomphale

dans le genre des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Cette porte

triomphale était à deux arcades surmontées sur les deux faces d’un

immense bas-relief tenant toute la largeur, où le Roi Soleil vêtu

à l’antique, du côté de la ville recevait les hommages de toutes

les divinités des champs, des forêts et des ondes, et du côté de la

campagne voguait sur un grand navire au milieu des naïades et des

tritons.

La grosse tour carrée s’appelait aussi la tour des Galériens; elle

servait de dépôt aux malheureux condamnés aux galères qui entassés

pêle-mêle dans toutes ses chambres, dans tous ses recoins, dans les

caves ou sous les combles, y attendaient le départ des chaînes pour

Marseille. Saint Vincent de Paul, ému par tant de misères, alla plus

d’une fois leur porter des consolations et essayer d’obtenir quelque

adoucissement à leur triste sort.

Tous ces galériens n’étaient point forcément des criminels; combien de

victimes du fisc et, sous Louis XIV, combien de protestants se virent

accoupler ici aux pires malfaiteurs. Alors, comme on voulait avoir

une marine importante en Méditerranée, on recommandait la sévérité

aux tribunaux afin de pourvoir de rameurs en suffisante quantité les

galères du roi. Les criminels de tout ordre, assassins ou simples

voleurs, et avec eux contrebandiers, huguenots, faux sauniers étaient

envoyés à la chaîne, et quand ils étaient arrivés après d’atroces

souffrances aux ports de la Méditerranée, on les retenait sur les bancs

des galères aussi longtemps qu’il en était besoin, souvent tant qu’ils

gardaient la force de manier la rame sous le fouet des argousins.

La tour des Galériens fut démolie en 1787, en même temps que la porte

Saint-Bernard.

Quant au pont de la Tournelle, contrairement au pont Marie, son pendant

de l’autre côté de l’île, il ne porta jamais de maisons. Vers 1850, la

chaussée en dos d’âne fut aplanie et le pont élargi au moyen d’arcs en

fonte appliqués de pile en pile.

Le pont de l’autre rive de l’île, en sa prime jeunesse, eut peu de

chance. En 1658, une grosse crue de la Seine fit quelques dégâts sur

les rives et causa le naufrage d’un certain nombre de bateaux chargés

de marchandises. Les eaux rapides et limoneuses charriant des arbres et

des épaves battaient les ponts avec violence et menaçaient d’emporter

les maisons bâties sur les berges ou les moulins du fleuve. Tout à coup

dans la nuit du 28 février au 1er mars, deux arches du pont Marie du

côté de l’île cédèrent entraînant avec elles vingt-deux des cinquante

maisons.

Une soixantaine de personnes périrent dans la catastrophe. Dans les

maisons écroulées se trouvaient deux études de notaires, englouties

avec toutes leurs archives, ce qui malgré toutes les recherches faites,

amena de graves embarras pour bien des familles. Dès que le lieutenant

civil et les magistrats prévenus du sinistre purent accourir, ils

prirent toutes les mesures nécessaires en pareil cas, ils firent

évacuer les maisons restées debout, et placèrent des postes de soldats

aux extrémités du pont pour empêcher les voleurs de chercher aubaine

sous prétexte de sauvetage. Le fleuve montant toujours, on fit évacuer

de même des maisons du quai menacées aussi, et déloger les habitants du

pont au Change et du Petit-Pont.

[Illustration: LA TOUR DES GALÉRIENS SUR LE QUAI SAINT-BERNARD]

Les eaux s’écoulèrent heureusement, les ponts restèrent et les

Parisiens logés sur la rivière purent se remettre de leur chaude alarme.

Ce fut l’occasion d’une vérification générale des ponts et d’une

réfection des parties ébranlées. Le pont Marie resta près de deux

ans à l’état de ruine béante, puis pendant que l’on discutait sur sa

reconstruction on jeta, en attendant la décision, une passerelle de

bois sur la brèche et l’on établit un péage pour subvenir aux dépenses

de la restauration future. Ce pont de bois provisoire dura dix ans,

après lesquels la pile et les deux arches tombées furent rétablies en

pierres.

Les vingt-deux maisons écroulées avec les arches ne furent pas

rebâties, de sorte que le pont demeura pour un siècle en deux tronçons

irréguliers, une partie chargée de ses étroites et hautes maisons à

quatre étages et le reste découvert et libre. En 1788, les vingt-huit

ou trente maisons subsistantes furent jetées bas en même temps que

celles du pont au Change, et le pont resta comme nous le voyons

aujourd’hui, le plus beau pont de Paris après le Pont-Neuf.

[Illustration: LE CLOCHER DE L’ÉGLISE SAINT-LOUIS EN L’ILE]

Pour les communications de l’île Notre-Dame avec la Cité, l’entreprise

Marie jeta sur la rivière un troisième pont praticable aux piétons

seulement; celui-ci était en bois, il eut une forme bizarre, imposée

par les réclamations du chapitre: il prenait à la pointe du nouveau

quartier de l’île Notre-Dame, poussait droit à la rive de la Cité,

puis quelques toises avant d’aborder sous les maisons du cloître, il

évitait cette rive et par une courbe s’en allait toucher au petit port

Saint-Landry.

Le pont Rouge achevé en 1634 fut inauguré par un accident. Il y avait

cette année grandes processions jubilaires à Paris, il arriva que trois

paroisses se rencontrèrent sur ce pont de bois où la presse et la

bousculade furent telles qu’une balustrade céda sur un point. Quelques

personnes tombèrent dans la Seine, on crut que le pont s’écroulait et

une panique s’ensuivit dans laquelle le nombre des victimes fut grand;

on compta une vingtaine de morts, écrasés ou précipités dans le fleuve,

et plus de quarante blessés.

Endommagé souvent par les eaux ou les glaces, ce pont fut refait en

1709, et remplacé au commencement de notre siècle par le _pont de la

Cité_, en fer, remplacé lui-même en 1842 par une passerelle de fils

de fer, décorée d’entrées gothiques à chaque extrémité. Il y a là

aujourd’hui le _pont Saint-Louis_ continué vers la rive droite par le

_pont Louis-Philippe_.

Une lettre de la Reynie, lieutenant de police, à Colbert, publiée

par M. P. Clément dans son livre sur la police sous Louis XIV,

donne des détails curieux sur les dangers qui revenaient chaque

année pour ces ponts chargés de maisons et habités chacun par des

centaines de Parisiens, non du menu peuple, mais bien pour la plupart

riches commerçants, changeurs, orfèvres, marchands de tableaux,

libraires, parmi lesquels on pourrait citer des noms célèbres, comme

le libraire-graveur Geoffroy Tory, qui demeurait vers 1540 sur le

Petit-Pont à l’enseigne du Pot Cassé, ou Gersaint, le marchand de

tableaux, qui avait boutique très achalandée, sur le pont Notre-Dame

avec, en guise d’enseigne, un superbe tableau peint par son ami

Watteau.

[Illustration: HÔTEL CHENIZEAU, RUE SAINT-LOUIS-EN-L’ILE]

«Bien que le dégel ait été extrêmement doux, écrit la Reynie le 16

janvier 1777, la rivière ayant grossi elle a fait beaucoup de désordre

cette nuit à Paris, par les glaces qu’elle a entraînées. Presque tous

les bateaux qui se sont trouvés dans les ports ont été fracassés. Le

pont Rouge--(ou pont Barbier, entre les Tuileries et la rue du Bac)--a

été emporté ce matin à six heures par la seule glace qui était entre

ce pont et le pont Neuf. Il y a encore présentement un grand sujet à

craindre pour les autres ponts et surtout pour les pont de la Tournelle

et Petit-Pont, pour le pont Marie et pour le pont au Change, parce

qu’il s’y est arrêté des montagnes de glaces que ces ponts auront peine

à soutenir longtemps, et ils seront infailliblement emportés s’il

survient un surcroît d’eau capable de pousser avec quelque impétuosité

les glaces qui sont entassées à la tête et au milieu de la rivière

d’une manière tellement extraordinaire que le peuple y accourt de tous

côtés pour voir ces amas de glace dont l’épaisseur et la quantité ont

quelque chose de prodigieux. C’est sur les deux heures après minuit

que le plus grand désordre est arrivé, et le bruit a été si grand que

tous ceux qui logent sur les ponts et sur les bords de la rivière ont

été sur pied et en crainte tout le reste de la nuit. On a appréhendé

pour la Tournelle où sont les galériens, et il est vrai que la glace

qui s’y est élevée jusqu’au premier étage, par l’effort de celle qui

est au-dessous, pouvait donner quelque sorte d’appréhension... Les

officiers font ce qu’ils peuvent pour le secours de tous ceux qui en

ont besoin...»

Lorsque s’ouvrit la deuxième moitié du XVIIe siècle, le quartier

de l’île, dont les quais seuls avaient déjà englouti des sommes

considérables, était à peu près achevé, l’île entière était bordée

de fastueux hôtels et de magnifiques maisons habitées surtout par

la noblesse de robe, par la riche magistrature. Nous pouvons encore

aujourd’hui juger de ce que ces habitations purent être en leur beau

temps, car elles existent encore presque toutes. Sur les quais d’Anjou,

de Bourbon et de Béthune, les portes cochères magistrales, les nobles

balcons à mascarons, à splendides ferronneries se succèdent, c’est

l’hôtel Lauzun-Pimodan, l’hôtel de Richelieu, habité en sa jeunesse par

le maréchal, l’hôtel Denis Hesselin, prévôt des marchands, etc...

[Illustration: BALCON DE L’HÔTEL PIMODAN]

La pointe orientale de l’île avait pour ornement les deux plus célèbres

de ces hôtels, l’hôtel Lambert et l’hôtel de Bretonvilliers. Celui-ci,

construit en 1660 par le financier le Ragois de Bretonvilliers sur

les plans de du Cerceau, formait une immense demeure en plusieurs

corps de bâtiments réunis par une arcade jetée par-dessus la rue de

Bretonvilliers. L’hôtel Bretonvilliers a disparu, morcelé, puis démoli,

il n’en est resté que des débris et le pavillon de l’Arcade.

Le fisc toujours détesté, et si justement alors avec le système

des fermes, logeait ici à la fin du siècle dernier, l’hôtel de

Bretonvilliers renfermait les bureaux de la ferme générale: «On

ne saurait, dit Mercier, passer devant cet hôtel sans un petit

frissonnement, car c’est là que les fermiers généraux ont placé leur

antre. Là ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple,

une force plus comprimante...»

[Illustration: HÔTEL LAMBERT]

Son voisin l’hôtel Lambert continue à ouvrir magnifiquement la

perspective des belles constructions du quai d’Anjou. Son constructeur

fut M. Lambert de Thorigny, président de la Chambre des requêtes

du Parlement. L’architecte Levain, les peintres Lebrun et Lesueur

s’étaient chargés d’en faire un véritable palais où l’on admirait fort

l’escalier monumental occupant le pavillon à fronton au fond de la

cour, les grands appartements décorés de superbes toiles, de plafonds,

de sculptures et de magnifiques menuiseries. On trouvait là le cabinet

des Muses et le salon de l’Amour, dont les peintures sont maintenant

au Louvre, et la grande galerie dont le plafond de Lebrun est consacré

aux travaux d’Hercule, à ses luttes et à son mariage avec Hébé.

L’hôtel Lambert eut pour possesseurs la marquise du Châtelet dont le

nom rappelle Voltaire, le fermier général Dupin, aïeul de George Sand.

Le fils de ce fermier général, élève de Jean-Jacques, ayant perdu au

jeu sept cent mille livres, dut vendre l’hôtel à un autre fermier

général M. de la Haye. Après la Révolution, on vit dans l’hôtel M. de

Montalivet, puis un pensionnat, puis un fabricant de lits militaires...

[Illustration: LES DUELLISTES DE L’ILE LOUVIERS]

Ce fut le temps des épreuves, l’hôtel y perdit bien des choses et fut

même menacé de disparaître; enfin, en 1840, la princesse Czartoriska,

le sauva de la démolition et le restaura pour s’y installer.

L’hôtel de Lauzun ou de Pimodan que son magnifique balcon désigne,

quai d’Anjou, 17, est l’un des hôtels célèbres de l’île, c’est pour

le financier Gruyn que le logis étala d’abord les somptuosités de

ses appartements. Le brillant duc de Lauzun, l’époux de Mlle de

Montpensier, lui succéda. Après différents possesseurs, le marquis de

Pimodan en 1779 lui donna le second nom sous lequel il est connu. En

1841, acheté par un célèbre collectionneur, le baron Jérôme Pichon,

l’hôtel de Pimodan prit tout à coup un éclat littéraire auquel il ne

s’attendait pas. Roger de Beauvoir, Théophile Gautier et d’autres

littérateurs de la pléiade romantique devinrent les locataires du baron

Pichon.

Quelques grandes portes admirables, quelques merveilleux balcons

signalent encore bien des hôtels remarquables sur ces quais dits des

Balcons, ou dans la rue Saint-Louis-en-l’Ile. Par exemple l’hôtel de

Poisson de Marigny, frère de Mme de Pompadour, 5, quai d’Anjou, l’hôtel

Le Charron, quai de Bourbon, nº 3, l’hôtel de Jassaud, même quai, nº

19, l’hôtel Hesselin, 24, quai de Béthune, l’hôtel Chenizeau, rue

Saint-Louis-en-l’Ile, 51, dont le balcon, supporté par des dragons

fantastiquement enroulés, montre une magnifique ferronnerie, etc...

[Illustration: L’ESTACADE DE L’ILE SAINT-LOUIS]

Au coin de la rue Le Regrattier et du quai Bourbon, une ancienne

inscription: «rüe de la femme sans teste», au-dessous d’une niche

d’angle contenant encore la moitié d’une vierge brisée, rappelle un

ancien cabaret du XVIIe siècle, dont l’enseigne représentait une femme

privée de tête, tenant un verre à la main, avec cette irrespectueuse

légende: _Tout en est bon._

Dès les commencements du nouveau quartier, une petite chapelle avait

été érigée dans l’île, mais la population augmentant rapidement, il

fallut agrandir cette chapelle qui devint paroisse sous le titre de

Saint-Louis, et dont le nom passa vite à l’ancienne île Notre-Dame.

En 1664, pour l’agrandir encore, on construisit le chœur de l’église

actuelle, puis une quarantaine d’années après, on démolit le reste pour

élever la nef.

La flèche assez singulière est une pyramide percée de grands jours

ronds; l’horloge, suspendue sur le côté de la tour comme une enseigne

et visible des deux côtés de la rue, contribue à donner à l’église et

au quartier de l’île, cette petite ville enfermée dans la grande, sa

physionomie particulière.

L’île Saint-Louis, dès sa naissance, fut une petite cité à part, ville

de haute magistrature d’abord, de riches financiers et de grosse

bourgeoisie ensuite, d’un aspect noble et grave, tous les écrivains du

siècle dernier l’ont constaté. Mercier la dépeint favorablement et fait

l’éloge de sa tenue et de ses bonnes mœurs. Aujourd’hui encore, sur ces

quais aux nobles demeures, dans ces rues d’un calme si parfait, on se

croirait dans une sorte de Versailles insulaire, à cent lieues du Paris

bruyant et agité.

En arrière de l’île Saint-Louis, devant l’arsenal, existait une autre

île connue jadis sous différents noms, île aux Javiaux, île aux Meules,

île Bouteclou. Au XVe siècle, c’était l’île de Louviers parce qu’elle

appartenait à Nicolas de Louviers qui fut prévôt des marchands en

1468. Elle était alors, comme sa voisine, toute champêtre, un îlot de

verdures, une prairie encadrée d’arbres, saules et peupliers.

En 1549, pendant les fêtes qui suivirent l’entrée solennelle de Henri

II et de Catherine de Médicis, le bureau de la ville voulut donner à

la royale épousée le spectacle d’un siège et d’un combat naval. Il

fit donc élever dans les prairies de l’île de Louviers un petit fort

et arranger un havre garni de diverses défenses. Un pont de bateaux

jeté de l’île Notre-Dame à l’île de Louviers amena les troupes qui

simulèrent toutes les opérations d’un siège. La fête militaire eut

grand succès; la forteresse enlevée d’assaut, on passa à d’autres

réjouissances, joutes, processions accompagnées, comme cela continuait

à se voir de temps en temps, de quelques brûlements d’hérétiques.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 29 / 38 段