Le magistrat fit retenir le charpentier et s’en fut aussitôt au

Parlement. Il n’était pas sept heures du matin; cependant, la cour du

Parlement s’assemblait à la grande Chambre. Interrogé par le président

Thiébault Baillet, le lieutenant criminel rapporta l’avis qu’il

venait de recevoir et auquel il refusait de croire. Mieux inspiré,

le Parlement, sans perdre de temps, ordonna au lieutenant criminel

d’aller en toute diligence arrêter la circulation sur le pont, placer

des postes d’archers à ses extrémités et faire déménager tous les

habitants. Tout ceci avait pris du temps. Avant que midi sonne, avait

juré le charpentier, le pont sera tombé.--A neuf heures du matin, des

craquements sinistres s’entendirent dans les maisons et des crevasses

se produisirent dans le pavage. A ces signes, les habitants virent bien

qu’il n’y avait plus à tergiverser ni à espérer, et se mirent en toute

promptitude à sortir leurs meubles et leurs marchandises.

Les maisons continuaient à se lézarder et le pavé à se disjoindre avec

une rapidité effrayante, le désordre dans le déménagement général

s’en aggravait, cela devenait comme un sauve-qui-peut. Soudain, un

effroyable craquement se produisit, et il y eut comme une série de

détonations sous les arches. C’étaient les pieux qui cédaient les uns

après les autres; on vit le pont tout entier osciller un instant, puis

le tout, le pont et les maisons, s’écroula d’un seul bloc dans la

Seine, avec un bruit semblable à la plus formidable des explosions, en

soulevant un énorme tourbillon de poussière.

Tout Paris entendit le fracas de cet écroulement, roulant et grondant

comme un tonnerre. Quand le dernier écho se fut éteint, lorsque le

nuage de poussière se fut abattu, l’horreur du désastre apparut aux

gens de la rive. Un amas de décombres, pilotis, carcasses de maisons,

fragments de pavages encore entiers, obstruait le cours de la rivière,

formait un barrage qui refoula les eaux jusqu’à la berge de la rue de

Glatigny, où des laveuses furent emportées par la rivière et noyées.

On apercevait sur ce barrage, parmi les débris des logis, des tas

de meubles broyés, des marchandises roulées par le flot, des gens

surpris dans le déménagement, écrasés ou ensevelis à demi dans la

masse, d’autres surnageant plus loin dans le remous et l’écume. La

rivière, irritée par l’obstacle, revenait avec violence sur ces tristes

débris, enlevait et dispersait les blessés, les poutres, les meubles.

Tout de suite, des bateliers s’étaient jetés dans leurs barques

et s’efforçaient de sauver les quelques malheureux survivants qui

luttaient accrochés à quelques pièces de bois.

L’indignation publique contre les magistrats dont l’incurie, malgré

tous les avis, avait causé la catastrophe, eut satisfaction. Le prévôt

des marchands, Jacques Pieddefer, avocat au Parlement, quatre échevins:

Antoine Malingre, Louis du Harlay, Pierre Turquant et Bernard Ripault,

furent jetés en prison avec quelques autres officiers de la ville. Le

Parlement procéda à une enquête sévère qui conclut sur bien des points

à leur culpabilité, et donnait raison aux accusations de concussion. Un

arrêt du Parlement dégrada le prévôt, les échevins et quelques autres

des hauts fonctionnaires de la ville, les déclara incapables d’offices

à tout jamais, les condamna à la restitution de tous deniers reçus

pendant le temps de leurs fonctions, à d’énormes amendes, ainsi qu’à

des dommages et intérêts aux victimes du désastre.

Ces condamnés, pour la plupart, moururent en prison insolvables,

l’argent qu’on tira d’eux fut appliqué à la reconstruction du pont.

La ville se trouvait sans magistrature, une commission de cinq notables

bourgeois: Nicolas Potier, Jean Lapite, Jean de Marle, Jean le Lièvre

et Henri le Becque fut installée à l’Hôtel de Ville, en attendant les

élections régulières qui confirmèrent le choix et nommèrent prévôt des

marchands Nicolas Potier et les quatre autres échevins.

On s’était mis immédiatement à la reconstruction du pont, en pierres

cette fois, sous la direction d’une commission composée, à la suite

d’une sorte de concours, de Jean de Doyac, maître des œuvres et

expert juré de la ville de Paris, Colin de la Chesnaye, maître des

œuvres de la ville de Rouen, Gautier Hubert, maître des œuvres de

la charpenterie, les maîtres Droier de Felin, Colin Biart, André de

Saint-Martin, Jean d’Escullant, chanoine de Cusset, chargé spécialement

du choix de la pierre, et enfin le cordelier Jean Joconde, _fra

Giocondo_, maître d’œuvre de Vérone, appelé d’Italie par le roi Charles

VIII vers 1497.

[Illustration: LE PONT AU CHANGE. 1800]

Les plans furent longuement étudiés et quoique l’on fasse honneur de

la construction surtout à Jean Joconde, lequel par suite du triomphe

de l’art italien, on voulut, pendant longtemps, voir partout, même

dans les œuvres les plus françaises de la Renaissance française,

le pont Notre-Dame est une œuvre collective due à la collaboration

de plusieurs. La part de Jean Joconde dans cette collaboration est

difficile à déterminer, il n’eut point, dans tous les cas, la direction

du travail, ce qui pourtant n’eût pas manqué si ses plans personnels

avaient été choisis. La superintendance de l’ouvrage fut attribuée à

Jean de Doyac et Colin de la Chesnaye, lesquels, pour marque de leur

autorité, devaient, sur les chantiers, porter un bâton blanc à la main.

Un bac assura la circulation pendant le cours des travaux jusqu’à ce

que leur avancement permît de poser une passerelle provisoire sur un

côté des piles.

La première pierre du nouveau pont fut solennellement posée le 28

mars 1500 par «maître Jehan Bouchard, conseiller du roy en sa court

de Parlement», par le prévôt des marchands et les échevins. La

construction ne s’acheva qu’en juillet 1507 et celle des maisons en

1512. Une inscription gravée sur une pile consacra le souvenir de

l’inauguration du pont en 1507; elle se terminait ainsi: «Pour la joye

du parachevement de si grand et magnifique œuvre, fut crié Noel et

grand’joye demenée avecque trompettes et clairons, qui sonnèrent par

long espace de temps.»

[Illustration: LE PONT SAINT-MICHEL. XVIIe SIÈCLE]

On prétend qu’il se trouvait une autre inscription sur une des arches.

C’était un distique du poète Sannazar, consacrant l’erreur qui faisait

attribuer le pont Notre-Dame au seul Jean Joconde:

_Jocundus geminos posuit tibi, Sequana, pontes

Nunc tu jure potes dicere pontificem._

Le nouveau pont Notre-Dame fut l’objet d’une admiration universelle

et considéré comme le chef-d’œuvre des ponts de l’Europe, il avait

vraiment bonne figure avec ses six belles arches hautes et larges,

ses becs triangulaires en avant des piles, ses soixante-huit maisons,

«édifices, dit Corrozet, par symétrie et proportion d’architecture,

toutes d’une mesure et même artifice, de pierre de taille et briques,

chacune contenant cellier ou cave, ouvroir, galerie derrière, cuisine,

deux chambres et grenier».

[Illustration: LA JOUTE DES MARINIERS SOUS LE PONT NOTRE-DAME,

D’APRÈS RAGUENET, XVIIe SIÈCLE]

Les pignons faisaient deux longues lignes découpées en dents de

scie; deux étages de fenêtres s’ouvraient sur la rivière, plus, au

rez-de-chaussée des maisons, une galerie courant en encorbellement

continu. La brique mélangée à la pierre donnait une vraie gaîté

à l’ensemble. Tous ceux qui virent le pont Notre-Dame au beau

temps de sa jeunesse sont d’accord pour lui trouver «une grande

gaieté mêlée néanmoins de beaucoup de majesté qui plaît et rejouit

extraordinairement la vue.»

Du côté intérieur, sur la rue traversant le pont, régnait une ligne

continue d’arcs en anse de panier encadrant les boutiques; au-dessus,

dans chaque façade de briques encadrées de pierres, s’ouvraient deux

étages de fenêtres à meneaux et une fenêtre à grenier sur le pignon.

Une mince tourelle s’effilait au coin de chacune des quatre maisons

d’angle, au-dessus d’une niche gothique destinée à recevoir quelque

statue, de même qu’entre les deux maisons du milieu du pont sur chaque

rang, deux autres niches abritaient les statues de saint Denis et de

Notre-Dame.

Chaque maison était «escrite sellon le nombre de son rang en lettres

d’or sur azur», c’est-à-dire numérotée en chiffres romains, ce qui ne

serait point, paraît-il, la première introduction de numérotage des

maisons, si, comme on croit, les maisons du pont précédent portaient

déjà des numéros. Dans tous les cas, le système du numérotage devait

plus facilement venir à la pensée des constructeurs, dans ces rues de

ponts ayant un commencement et une fin bien déterminés, et formées de

maisons régulières.

Les arches du nouveau pont ayant une grande hauteur d’ouverture, son

pavé se trouvait plus élevé que celui de l’ancien, il s’ensuivit des

travaux considérables pour supprimer les pentes et surélever le sol de

la cité. On suréleva d’abord la ligne des rues entre le pont Notre-Dame

et le Petit-Pont, les rues de la Lanterne, de la Juiverie et du marché

Palu, puis de proche en proche il fallut relever les alentours de la

cathédrale. La cité y gagna d’être moins exposée aux visites de la

Seine lors des moindres crues, mais cela supprima les quelques marches

qu’il fallait encore monter pour entrer à Notre-Dame, et le parvis de

la cathédrale se trouva de plain-pied avec les rues.

Les maisons du pont Notre-Dame appartenaient à la ville, qui les

donnait à bail pour neuf années moyennant vingt écus d’or par an. La

ville se réservait la jouissance des fenêtres du premier étage pour

les jours d’entrée royale ou de solennité quelconque, sur le pont

Notre-Dame, car, devenu le plus beau pont de Paris, et aussi le plus

solide, puisqu’il était tout neuf et de construction soignée, le pont

Notre-Dame devint le passage des cortèges royaux aux cérémonies de

Notre-Dame, aux entrées princières.

Les cortèges royaux, abandonnant le vieux pont au Change, passèrent

donc, à partir de ce moment, par le pont Notre-Dame, élégant et coquet;

à chaque occasion, on se plut à le décorer. C’était la Renaissance

qui débutait; aux vieilles décorations gothiques, échafauds pour

représentations de mystères, on substituait les arcs de triomphe et

les allégories où les dieux de l’Olympe commençaient à faire leur

apparition. Le nouveau pont Notre-Dame se distinguait en ces occasions,

se couvrait d’emblèmes, de décorations ingénieuses et de figures

symboliques. Les entrées d’Henri II et de Catherine de Médicis, les 10

et 18 juin 1549, l’entrée de Charles IX en 1571, enfin celle de Louis

XIV, le 26 août 1660, furent particulièrement belles.

Pour Henri II, les arcs triomphaux du pont Notre-Dame arrangés à

l’antique se chargèrent de divinités païennes, parmi lesquelles Diane,

au premier rang, rappelait quelque peu malicieusement à la reine de la

main droite celle de la main gauche. Tout le long du pont, une rangée

de sirènes, plus grandes que nature, appliquées à la muraille de maison

en maison, encadrait de festons de lierre les fenêtres garnies des

belles dames invitées de la ville.

A l’entrée de Louis XIV, on voyait sur le pont deux lignes d’amours

avec des trophées galants, derrière un arc de triomphe érigeant les

statues allégoriques de l’Honneur, de l’Hymen, de la Fécondité, tandis

qu’un grand tableau au-dessus du portique montrait Junon, sous la

figure de la reine-mère Anne d’Autriche, ordonnant à Mercure et à Iris

de porter à l’Hymen les portraits du roi et de l’infante Marie-Thérèse.

Un peu avant cette entrée solennelle de Louis XIV, le pont Notre-Dame

avait été restauré, du haut en bas, des piles aux maisons. Sur les

chaînes de pierres encadrant chaque façade de briques, on avait

appliqué de grandes cariatides, la tête chargée d’un panier de fleurs

et soutenant de leurs bras étendus des médaillons de tous les rois de

France, de Pharamond à Louis XIV.

Vers la même époque fut établie la pompe Notre-Dame, en un édifice

aquatique semblable à la Samaritaine du Pont-Neuf, mais plus simple,

qui dressait sur un formidable soubassement de poutres des bâtiments

renfermant deux mécanismes de pompes.

[Illustration: LE PONT SAINT-MICHEL. 185O]

L’ensemble était fort pittoresque, en avant des arches du pont

Notre-Dame et de sa ligne de pignons. Le plancher s’élevait avec le

niveau de la Seine, et sous la forêt des poutres et des poutrelles

tournaient de grandes roues de moulin. Les deux pompes, l’une

construite par le sieur Daniel Joly, ingénieur qui dirigeait la

Samaritaine, l’autre par un sieur Jacques de Mance, fournissaient de

l’eau à un certain nombre de fontaines anciennes et nouvelles, mais

leur débit baissa bientôt, et après différents expédients il fallut en

1700 remplacer les premiers engins par de nouvelles machines dues à

Rannequin, constructeur de la machine de Marly. Par malheur, la machine

de Rannequin comme celles de ses prédécesseurs, tout en fonctionnant

parfaitement à ses débuts, vit, par l’usure des pièces, sa force et son

produit diminuer rapidement.

La porte conduisant aux pompes Notre-Dame par une passerelle exigea la

démolition d’une maison du pont; cette porte fut décorée d’un médaillon

du roi et de deux figures, un fleuve et une naïade attribuées à Jean

Goujon, et provenant de la poissonnerie du Marché-Neuf attenant aux

maisons du Petit-Pont.

Au-dessus de la porte était gravée une inscription latine de Santeuil,

le poète chanoine de Saint-Victor qui fournissait de vers latins

toutes les fontaines et tous les monuments de Paris. Rapportons-en la

traduction faite par Corneille:

Que le dieu de la Seine a d’amour pour Paris

Dès qu’il en peut baiser les rivages chéris;

De ses flots suspendus la descente plus douce

Laisse douter aux yeux s’il avance ou rebrousse.

Lui-même à son canal, il dérobe ses eaux,

Qu’il a fait rejaillir par de secrètes veines,

Et le plaisir qu’il prend à voir des lieux si beaux,

De grand fleuve qu’il est, le transforme en fontaine.

La pompe Notre-Dame, bien des fois réparée, transformée, ornée

d’une haute tour carrée, vécut jusqu’à nos jours. Elle offrait un

motif superbe aux aquafortistes, aux peintres du vieux Paris, avec

ses oppositions violentes de lumières et de noirs vigoureux, son

enchevêtrement d’énormes poutres sous lesquelles filaient les eaux

vertes de la Seine, et aussi les belles arches du vieux pont, reliées

aux sombres voûtes ouvertes à hauteur de l’eau sous le quai de Gèvres.

[Illustration: LE PONT ROUGE ENTRE LA CITÉ ET L’ILE SAINT-LOUIS.

XVIIe SIÈCLE]

Le peintre Raguenet qui a laissé de si curieuses vues de Paris au

XVIIIe siècle, en tirait un parti superbe, comme nous pouvons le voir

dans quelques-uns de ses tableaux recueillis au musée Carnavalet,

notamment dans celui qui représente une joute de mariniers à l’occasion

d’une fête publique, devant la pompe et les maisons du pont chargées

de spectateurs à toutes leurs fenêtres, à tous les balcons, à tous les

appentis suspendus au-dessus de la Seine.

En 1769, on décida la suppression des maisons construites sur le pont

Notre-Dame; on ne les démolit cependant qu’en 1786, en même temps que

celles du pont au Change et du pont Marie. Sous la Révolution, le pont

Notre-Dame ne pouvait garder son nom, il porta quelque temps le nom de

la Raison, puisqu’il menait au temple de cette divinité nouvelle.

[Illustration: LE PONT ROUGE ENTRE LES TUILERIES ET LE PRÉ AUX

CLERCS. XVIIe SIÈCLE]

La pompe Notre-Dame disparut en 1861; vers la même époque, le pont

lui-même fut comme raboté sur toutes ses faces et banalisé autant que

faire se pouvait, pour le déguiser en pont moderne, sans caractère et

sans lignes. Sa pente était abaissée, les irrégularités supprimées, les

becs triangulaires rapetissés et arrondis... Les aquafortistes peuvent

rentrer leurs crayons et leurs pointes. Qui donc aurait maintenant

l’idée de le dessiner, ce vieux pont Notre-Dame?

Un pont dédié à saint Michel à cause de la chapelle Saint-Michel du

Palais, proche voisine, exista au XIIIe siècle. Il était en bois et

s’appelait aussi le Pont-Neuf. C’est tout ce que l’on en sait. La date

de sa destruction est aussi peu connue que celle de sa construction.

Dulaure présume qu’il fut emporté par la débâcle de 1326.

En 1378, Charles V décida la reconstruction de ce pont. «Notre roi

Charles fut sage artiste et se démontra vrai architecteur, deviseur

certain et prudent ordonneur, lorsque les belles fondations fit faire

en maintes places notables édifices, beaux et nobles, tant d’églises

comme de châteaux, et autres bâtiments, à Paris et ailleurs», dit

Christine de Pisan dans le livre des bonnes mœurs de Charles V.

Le pont fut ordonné après enquête et conseil tenu au Parlement par les

commissaires royaux, le prévôt de Paris, les conseillers au Parlement,

le doyen, le chantre, le pénitencier et quatre chanoines de Notre-Dame,

plus cinq bourgeois notables. Les travaux commencèrent aussitôt; le

prévôt Aubryot, qui avait grand besoin de maçons et de manœuvres pour

les considérables travaux alors entrepris dans Paris, faisait des

rafles de vagabonds et de voleurs et les envoyait à ses bâtisses.

L’abbaye de Saint-Germain des Prés éleva des protestations comme elle

ne manquait pas de le faire chaque fois que l’on touchait à la rivière

pour une cause quelconque, que l’on bâtissait quelque chose dessus

ou que l’on établissait un bac. Elle se prétendait, en vertu d’une

donation de Childebert, propriétaire de la rivière depuis le Petit-Pont

jusqu’à Sèvres, eaux, fonds et rives, sur une largeur de dix-huit

pieds! On négligea ces réclamations et le pont fut achevé en 1387.

[Illustration: LE PONT AU DOUBLE]

Vingt ans après son achèvement, le pont Saint-Michel fut emporté par

la débâcle de 1408. Reconstruit aussitôt en pierre, il parut solide

et tint bon un siècle et demi. Mais le 10 décembre 1547, ce pont de

pierre, battu par une crue de la Seine, «se rompit par le milieu» et

s’abattit presque tout entier avec ses maisons, dans la rivière du côté

du Petit-Châtelet. Comme le malheur arriva au milieu de la nuit, il y

eut cette fois sans doute nombre d’habitants _périllés_.

Reconstruit en bois, il alla jusqu’en l’année 1616 dont l’hiver fut

particulièrement rigoureux; le 30 janvier, vinrent le dégel et la

débâcle: les eaux et les glaçons arrivant à l’assaut avec violence

emportaient pièce à pièce les charpentes du pont du côté d’amont et

les maisons qui se trouvaient dessus. Le même jour, le pont au Change

perdait aussi quelques maisons de la même façon. Des meubles de ces

maisons écroulées dans la rivière furent portés par les eaux jusque

du côté de Saint-Denis; les riverains qui les avaient recueillis

les voulant garder en vertu du droit d’épave, il fallut un arrêt du

Parlement pour les leur faire restituer.

Il restait une partie des charpentes du pont Saint-Michel et sur ces

poutres ébranlées, la ligne de maisons du côté d’aval isolées au

milieu de la Seine; tout cela devait fatalement être emporté par le

premier gonflement de la rivière. Au mois de juillet eut lieu ce second

écroulement.

De nouveau, le pont Saint-Michel fut reconstruit, avec un soin tout

particulier cette fois, par une compagnie qui en avait obtenu la

concession. Sur les quatre arches de pierre ornées à la pile du milieu

d’un saint Michel à cheval, et de statues dans des niches aux autres

piles, on éleva trente-deux maisons d’architecture symétrique. La

compagnie devait percevoir les revenus de ces maisons pendant soixante

années après lesquelles la propriété en reviendrait au roi, mais en

1672, moyennant une somme de 200,000 livres et une redevance annuelle,

le roi abandonna la propriété de ces maisons.

Lorsqu’un édit de Louis XVI décida en 1786 la suppression des maisons

des ponts de Paris, le pont Saint-Michel fut épargné. Ce dernier des

ponts à maisons vit encore les premières années du XIXe siècle. Un

décret de Napoléon daté du camp de Tilsitt, le 7 juillet 1807, condamna

définitivement ces maisons qui tombèrent sous la pioche en 1809.

Chronologiquement, il nous faudrait parler maintenant du vrai et

magnifique Pont-Neuf construit à la fin du XVIe siècle, et qui donna

sa physionomie définitive à la Cité, mais en raison de son importance

dans l’histoire de Paris, et de son rôle dans les événements politiques

comme dans la vie parisienne aux deux derniers siècles, il nous faudra

lui consacrer une notice à part.

Il nous reste à parler des ponts du XVIIe siècle construits en amont

des vieux ponts des âges précédents.

L’Hôtel-Dieu qui, de l’île de la Cité, s’était étendu sur la rive

gauche de la Seine, communiquait avec ses bâtiments méridionaux par

deux ponts, l’un le pont Saint-Charles construit en 1606, complètement

affecté au service de l’hôpital, et l’autre, le pont au Double,

construit en 1634, sur le côté duquel un passage avait été réservé aux

piétons, moyennant le paiement d’un double tournois, c’est-à-dire de

deux deniers, et plus tard d’un liard.

Pour gagner le pont au Double, il fallait passer au pied de la tour

sud de Notre-Dame, suivre un passage étroit sous les bâtiments de

l’archevêché et s’engager sous une petite voûte donnant sur l’espèce de

balcon réservé le long du pont entièrement occupé pour le reste par la

salle Saint-Cosme.

Le pont Saint-Charles a disparu complètement, démoli en même temps que

l’Hôtel-Dieu. La salle Saint-Cosme ayant été supprimée en 1835, le pont

au Double fut entièrement livré au public. Depuis, lors des grands

changements, on abattit à son tour le pont au Double et on le reporta

plus en aval, à peu près entre son ancien emplacement et celui du pont

Saint-Charles.

La Cité fut rattachée par le pont Rouge à partir de 1634 à l’île

Saint-Louis, laquelle, à la création du quartier nouveau, avait été

dotée de deux communications, le pont Marie vers la rive droite et

le pont de la Tournelle à la rive gauche. Il ne faut pas confondre

le pont Rouge de la Cité et le pont Rouge des Tuileries. Celui-ci

construit en 1632 à la place du bac établi de longue date entre le Pré

aux Clercs et les Tuileries, et dont la rue du Bac rappelle encore le

souvenir, s’appela aussi pont Barbier, du nom de son constructeur.

C’était une longue passerelle de bois peinte en rouge composée de dix

arches, et au milieu de laquelle s’élevait une autre Samaritaine, une

haute construction en pans de bois posée sur d’énormes poutres, entre

lesquelles tournaient de grandes roues.

Emporté par les eaux en 1684, il fut remplacé par un beau pont de

pierre nommé pont Royal en l’honneur de Louis XIV.

[Illustration: PONT AU DOUBLE.--ENTRÉE DU PASSAGE POUR LES PIÉTONS]

[Illustration: BATEAUX DE FOINS ENFLAMMÉS INCENDIANT LE PETIT PONT,

1718]

[Illustration: ILE NOTRE-DAME (SAINT-LOUIS). COMMENCEMENT DU XVIIe

SIÈCLE]

CHAPITRE XIV

LES ILES SAINT-LOUIS ET LOUVIERS

Le chien d’Aubry de Montdidier.--Herbages et cabarets de l’île

Notre-Dame.--La tour Loriaux et son fossé.--L’île Tranchée et l’île

aux Vaches.--L’entreprise Marie.--Déboires et procès.--Le quartier

de l’Ile.--Le pont de la Tournelle.--La tour des Galériens.--Le

pont Marie.--Ecroulement de deux arches.--L’accident du pont

Rouge.--Le quai des Balcons.--Les hôtels Bretonvilliers, Lambert,

Pimodan, etc.--Les chantiers de bois de l’île Louviers.

[Illustration: LA PROCESSION SUR LE PONT ROUGE]

Appelée île Notre-Dame avant de prendre le nom de son église

paroissiale Saint-Louis, l’île Saint-Louis, comme plus ancien souvenir

du temps où elle n’était que pré ou saulaie, herbage tranquille avec

un cabaret peut-être sous les arbres, a la vieille légende du chien

de Montargis, fameuse au moyen âge, et que rappelait une sculpture au

manteau de la cheminée du grand château de Montargis.

On connaît l’aventure: Un nommé Aubry de Montdidier, ayant été

assassiné et enterré dans une forêt près de Paris, son chien, après

avoir passé plusieurs jours sur sa fosse, s’en fut trouver à Paris un

ami de son maître et l’importuna tellement par ses hurlements et ses

façons extraordinaires que celui-ci finit par comprendre qu’un malheur

devait être arrivé à son ami.

Il suivit le chien qui l’entraîna jusqu’à la fosse où le malheureux

Aubry gisait. Une sépulture chrétienne fut donnée au cadavre, le crime

fut mis sur le compte de voleurs quelconques, et bientôt oublié.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 28 / 38 段