On devine la stupeur produite par la catastrophe, l’effroi des voisins

du pont au Change qui, de leurs demeures menacées également, pouvaient

suivre l’horrible drame, l’émoi des riverains accourus au bruit

formidable de la chute, aux cris des victimes que le grondement de

la rivière ne couvrait pas tout de suite. Malgré le danger des pieux

lancés par les eaux comme des béliers, de courageux mariniers sautaient

dans des barques pour se porter au secours des quelques malheureux qui,

restés accrochés aux ruines du pont, hurlaient de terreur, à toute

minute sur le point d’être emportés comme les autres. Le lieutenant

civil et les magistrats s’efforçaient de prendre les mesures les plus

urgentes pour limiter autant que possible le désastre.

Tout de suite on envoya des soldats vers la porte de Nesle et au

pont de Saint-Cloud pour arrêter au passage les épaves du sinistre,

recueillir les meubles roulés par la rivière, et l’on fit évacuer

bien vite les maisons du pont au Change. Dans l’obscurité, au bruit

formidable de la rivière, les malheureux habitants qui sentaient le sol

trembler sous leurs pieds se hâtaient d’empiler leurs meubles, leurs

objets précieux, sur des charrettes, sur tous les véhicules possibles

pour aller chercher un abri sur la terre ferme. C’était un désordre

inexprimable dans l’obscurité de la nuit, heureusement des postes

avaient été placés aux extrémités du pont afin d’arrêter les voleurs

et les gens de sac et de corde accourus, toujours prompts à se glisser

dans les tumultes pour en tirer profit.

Après la catastrophe on se querella dans l’enquête faite par le

Parlement pour rechercher ses causes. On prétendit que la faute

en revenait au chapitre de Notre-Dame qui ne veillait point aux

réparations nécessaires et s’opposait aux visites des maîtres des

œuvres du roi.

L’événement avait fait environ cent cinquante victimes. «On remarqua,

dit l’Estoile, que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge étaient

tous gens riches aisés, mais enrichis d’usures et pillages de la

Saint-Barthélemy et de la Ligue.»

Quelque temps après la terrible fin du pont aux Meuniers, Charles

Marchand, capitaine des archers de la ville, obtint des lettres

patentes l’autorisant à bâtir à ses frais un nouveau pont à

l’alignement de la voûte de passage du Grand-Châtelet, en tirant droit

sur la tour de l’Horloge.

[Illustration: LA FOURCHE DU PONT AU CHANGE. XVIIIe SIÈCLE]

Le capitaine Marchand, malgré ses lettres patentes, eut à compter avec

les difficultés créées par le maître de la voirie et avec l’opposition

du chapitre de Notre-Dame, propriétaire de l’ancien pont; mais tout

finit par s’arranger et les travaux purent commencer en août 1599.

Le roi avait exempté de tous droits les matériaux nécessaires à

la construction et même fourni dans l’Arsenal un emplacement pour

emmagasiner ces matériaux.

Le pont Marchand en 1609 était achevé, il formait une rue large

de six mètres que bordaient deux rangées de trente maisons à deux

étages, réunies entre elles au-dessus de la rue par des tirants

allant de chaque pignon à celui qui lui faisait face. Les maisons

étaient uniformes, elles étaient désignées chacune par une enseigne

particulière, un oiseau peint sur la façade: le merle blanc, le coucou,

le rossignolet, le coq hardi, le coq héron, le grand duc, le pélican

blanc, la chouette, etc., ce qui fit donner couramment au pont le nom

de pont aux Oiseaux, au grand déplaisir du capitaine Marchand, autorisé

par les lettres royales à baptiser l’œuvre de son nom, ce qu’il n’avait

pas manqué de faire au moyen d’un distique latin gravé à chaque

extrémité sur une plaque de marbre.

Le pauvre pont Marchand, ou aux Oiseaux, eut un destin bien court,

il périt non par l’eau cette fois, mais par le feu, douze années à

peine après son achèvement, et avec lui succomba son voisin le pont

aux Changeurs. Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1621, le feu prit

aux maisons du pont Marchand «dans le cellier d’un nommé Goslard,

écrivain», et se propagea rapidement d’un bout à l’autre, en moins

d’une heure. Les flammes bientôt franchirent l’étroit espace qui

séparait les deux ponts et le pont au Change à son tour commença à

brûler.

Ce fut aussitôt un tumulte effroyable, dans cette étroite rue du

Pont attaquée par les flammes, les meubles pleuvaient par toutes les

fenêtres, les habitants éperdus essayaient de sauver leur mobilier

et leurs marchandises, qu’ils couraient empiler dans l’église

Saint-Barthélemy toute proche sous le Palais. La tour de l’Horloge

entourée par des flammes sonnait sans discontinuer le tocsin, le Palais

à peine sorti de l’incendie de 1618 se trouvait en danger, mais il n’y

eut heureusement de dégât qu’à la tour de l’Horloge dont le comble fut

brûlé. En quelques heures tout fut terminé, il ne resta plus des deux

ponts que des lignes de pieux à demi consumés en travers de la rivière.

[Illustration: LES VOUTES DU QUAI DE GÈVRES. 1800]

L’Estoile rapporte dans son journal du règne de Henri IV une

particularité de l’ancien pont au Change. A certains jours de carnaval,

on avait pour coutume de dresser dans la rue des tables où tous «les

débauchés de Paris» venaient jouer aux dés. Cette coutume fort ancienne

paraît avoir pris fin sous Henri IV, peu d’années d’ailleurs avant la

fin du pont lui-même.

On mit un temps fort long à reconstruire le pont au Change; malgré la

gêne considérable qui en résultait, on se contenta pendant des années

d’une passerelle jetée sur ses ruines. On ne commença la reconstruction

qu’en 1639. Ce fut alors le plus large des ponts de Paris, il était

encore chargé d’une double rangée de maisons uniformes, très hautes,

superposant quatre étages de fenêtres au-dessus du rez-de-chaussée,

et non plus à pignons distincts comme précédemment, mais formant de

chaque côté une ligne continue, régulière, coupée d’avant-corps de

distance en distance, avec un seul toit régnant sur toute la longueur.

Un très curieux projet de reconstruction de Marcel le Roy en 1622 eût

donné au pont au Change une grande allure. La ligne des maisons eût

été coupée d’arche en arche par des tours rondes. Le projet ne fut pas

admis, on lui en préféra un autre moins grandiose.

Le nouveau pont aux Changeurs, dit aussi aux Orfèvres, comptait

suivant un plan du temps 106 forges. En touchant à la rive droite

sous le Châtelet, il formait la fourche ou si l’on veut, l’Y grec.

Le passage se divisait en deux branches entre lesquelles s’élevait

un groupe triangulaire de maisons. Un monument était appliqué sur la

façade de la maison formant la pointe du triangle. On y voyait sur un

fond de marbre noir un groupe de trois figures de bronze: Louis XIII

et Anne d’Autriche à côté de Louis XIV enfant debout sur un piédestal

et couronné par une Renommée. Au-dessous, un bas-relief représentant

deux esclaves, et plus haut divers écussons et inscriptions, sous des

frontons superposés, complétaient le monument.

Le passage bien étroit à gauche du monument s’en allait retrouver la

rue Trop-va-qui-Dure et les ruelles circulant autour du Châtelet; le

passage de droite conduisait à la rue de Gèvres. De ce côté, entre

le pont au Change et le pont Notre-Dame, sur le terrain des vieilles

tueries et écorcheries des boucheries, furent construites, en même

temps que le pont, les voûtes du quai de Gèvres ouvertes sur la rivière

par une série de grandes arches, et supportant une rangée de maisons

symétriques destinées à relier les deux ponts.

On était engoué en ce moment d’architectures régulières; en enfermant

la Seine dans ce carré de maçonneries uniformes de trois côtés, on

croyait embellir la ville.

Le marquis de Gèvres, capitaine des gardes du roi, avait obtenu la

concession de l’entreprise. Ces maisons du quai de Gèvres se louèrent

très bien et formèrent ainsi sur la rivière, avec les maisons des deux

ponts et les galeries du palais, un centre commercial des plus vivants

et des plus prospères.

Les hautes maisons du pont au Change furent démolies à la fin du règne

de Louis XVI. On se plaignait beaucoup de la gêne qu’elles apportaient

à la circulation, elles tombèrent, le passage fut dégagé juste au

commencement de la Révolution. C’est par là qu’allaient passer les

charrettes des condamnés sortant du tribunal révolutionnaire. Le pont

lui-même fut démoli sous le second Empire et remplacé par le pont de

trois arches actuel.

L’existence du Petit-Pont sur le bras de gauche ne présente pas moins

de péripéties que celle de son frère le Grand-Pont. Depuis le temps

de Lutèce, ses arches de bois furent maintes fois détruites par les

flammes ou emportées par les eaux. Un fort en charpente, une simple

tour, en défendit longtemps la tête sur la rive gauche. C’est la tour

qu’au grand siège des Normands en 886, le pont étant détruit, douze

Parisiens défendirent si vaillamment contre les assiégeants.

La tour s’élevait sur le terrain de la moderne place de Petit-Pont, qui

fut le théâtre d’un vif engagement aux journées de juin 1848 entre les

troupes du général Bedeau et les insurgés barricadés dans le faubourg

Saint-Jacques. Entre les deux combats que d’événements!

A la place du pont de bois rétabli après les sièges normands, Maurice

de Sully, l’évêque constructeur de Notre-Dame, construisit un pont de

pierre plusieurs fois emporté, notamment par les inondations de 1281 et

1296.

Le Petit-Châtelet qui défendait l’entrée du Petit-Pont souffrit

également de ces inondations et sous Charles V, vers 1369, le prévôt

de Paris, Hugues Aubryot, grand constructeur, dut le rebâtir. C’était

une espèce de grosse tour ou plutôt un gros fort massif et sombre,

presque sans ouvertures, au travers duquel une longue route donnait

passage du Petit-Pont à la rue Saint-Jacques. L’édifice d’Aubryot, très

étroitement serré par les maisons, dura quatre siècles et ne fut démoli

qu’à la veille de la Révolution.

C’était au Petit-Châtelet que se percevaient les péages pour toutes

choses soumises au droit d’entrée. On a bien des fois cité le tarif des

péages pour les animaux aux entrées de Paris, tiré du livre d’Etienne

Boileau, prévôt de Paris au XIIIe siècle, consacrant l’exemption de

tout droit pour montreurs d’ours, singes et autres bêtes, et disant que

tout jongleur entrant avec un singe était quitte en faisant danser son

singe devant le péager ou en chantant une chanson. De là serait venu le

dicton: Payer en monnaie de singe.

Le Petit-Pont alors était en bois, il était déjà couvert de maisons

formant une rue par-dessus laquelle se dressait la grande masse du

Petit-Châtelet.

La débâcle des glaces de l’hiver de 1408, qui détruisit une partie

du pont au Change, comme nous l’avons vu, emporta le Petit-Pont et

le nouveau pont Saint-Michel, celui-ci construit tout récemment en

pierres. Ce fut le 30 janvier, dans le jour heureusement; à huit

heures du matin, les glaçons, heurtant avec violence depuis deux jours

les poutres du pont, déterminèrent la chute de quelques premières

charpentes. Soudain les craquements se multiplièrent; de seconde

en seconde une rangée de pieux cédait. Les habitants épouvantés

déménageaient, le Petit-Pont tombait pièce à pièce, maison à maison,

avec un fracas terrible éclatant d’heure en heure par-dessus le

grondement de la rivière. Le soir, il n’en restait rien que des débris

accrochés aux murailles du Petit-Châtelet.

Le passage était libre, les glaçons avec une violence nouvelle, se

précipitèrent à l’assaut de l’obstacle suivant et s’accumulèrent

sous les arches obstruées du pont Saint-Michel, dont les piles

bientôt cédèrent et s’abîmèrent à leur tour dans la rivière. Comme la

catastrophe se produisit en plein jour, il n’y eut pas de victimes.

Malgré les malheurs du temps, les troubles et les guerres, le

Petit-Pont fut assez vite reconstruit, en pierres cette fois, et de

nouvelles maisons s’élevèrent. Il comptait cinq arches d’abord, mais

on gagna sur la rivière en remblayant l’ancien marécage bordant la

muraille de Lutèce, en cet endroit assez en arrière de la rue actuelle;

les deux arches touchant à la Cité furent supprimées complètement et

disparurent sous un agrandissement de l’Hôtel-Dieu, sous la salle du

Légat et la chapelle Sainte-Agnès.

[Illustration: LE PETIT-PONT APRÈS L’INCENDIE. 1718]

Des maisons bâties dans la rivière sur de gros piliers de pierres

masquaient en partie la troisième arche. A côté de ces maisons se

trouvait la Halle aux poissons à l’angle du Marché-Neuf. M. Ad. Berty

a retrouvé les enseignes des maisons du pont au XVe siècle, il y avait

le _Croissant_, le _Bras d’Or_, les_ Quatre Vents_, la _Licorne_,

l’_Empereur_, l’_Image Saint-Martin_, l’_Hercule_, la _Corne du Cerf_,

la _Fleur de Lys_, etc...

[Illustration: L’EMPEREUR D’ALLEMAGNE CHARLES IV ALLANT VISITER

LE ROI A L’HÔTEL SAINT-PAUL

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Ces maisons furent reconstruites en 1552, mais non plus irrégulières,

toutes semblables au contraire. Le pont, bien des fois secoué et

endommagé par les inondations, traversa ainsi quelques siècles; il

vieillissait, réparé souvent, tenant bon malgré tout contre les assauts

des débâcles d’hiver. Il était destiné à périr par le feu dans les

premières années du XVIIIe siècle.

[Illustration: LE PONT SAINT-MICHEL EMPORTÉ PAR LES GLACES, 1616

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

C’était le 25 avril 1718: une femme dont le fils s’était noyé en

amont du pont de la Tournelle faisait vainement chercher le corps de

son enfant. En désespoir de cause, elle eut recours à une très

ancienne pratique superstitieuse, que l’on croyait infaillible dans ces

cas-là. Une chandelle bénite plantée tout allumée dans un pain de saint

Nicolas de Tolentin, et lancée au fil de l’eau sur une sébile de bois,

devait infailliblement s’arrêter à l’endroit du fleuve où se trouvait

le cadavre du noyé. La sébile et le cierge flottèrent quelque temps sur

la rivière, passèrent le pont de la Tournelle, puis furent portés vers

un bateau de foin amarré au pont de la Tournelle.

[Illustration: LE PONT NOTRE-DAME AU XVIIe SIÈCLE]

Le foin prit feu; en quelques minutes le bateau enflammé communiqua

l’incendie à un second bateau son voisin. Péril imminent pour le port

au bois et au foin, tout près. Il y avait des piles de bois sur la

rive, des barques de charbon et de foin, nombreuses et serrées. Les

mariniers du port, pour préserver leurs bateaux menacés, n’eurent pas

la présence d’esprit de conduire les bateaux incendiés au milieu de

la Seine pour les laisser brûler, ils coupèrent tout simplement les

amarres et les laissèrent aller.

Alors ce sont deux brûlots qui descendent la Seine. Il est près de huit

heures du soir, les brûlots passent sans malheur sous les deux ponts

de l’Hôtel-Dieu, le pont au Double et le pont Saint-Charles, puis au

milieu de l’épouvante générale, les habitants du Petit-Pont les voient

venir sur eux. Les arches du Petit-Pont sont encombrées de pieux et de

poutres supportant les maisons encorbellées sur les piles, les bateaux

s’embarrassent dans toutes ces pièces de bois et s’arrêtent, leurs

flammes lèchent les maisons, aussitôt les poutres du pont brûlent et

après les poutres les maisons prennent feu.

L’incendie commencé aux maisons appuyées au Petit-Châtelet se propagea

rapidement à toutes les maisons du pont, bâties en pans de bois et

matériaux légers. Des tourbillons de flammes s’élevaient dans le ciel,

illuminant les édifices de la Cité, les bâtiments de l’Hôtel-Dieu,

les tours de Notre-Dame, mettant des touches de lumière à toutes les

saillies des gothiques architectures. Les secours arrivaient dans une

confusion indescriptible, soldats, mariniers et capucins s’efforçaient

de lutter contre le fléau. On avait amené des pompes, assez nouvelles

à Paris, mais leur effet était presque nul, les tourbillons de flammes

n’en montaient que plus haut.

On voyait les charpentes des maisons incendiées s’affaisser lentement

dans le fleuve, avec des jaillissements d’étincelles, et continuer à

brûler en suivant le fil de l’eau. Tout Paris était accouru, terrifié

par le formidable embrasement. L’effet était aussi épouvantable du côté

de la rue Saint-Jacques, l’arcade du passage, dans la masse noire du

Petit-Châtelet, semblait une entrée de l’enfer.

Le feu gagnait sur les deux rives, il prenait d’un côté aux maisons

autour du Petit-Châtelet, et de l’autre côté aux maisons de la rue du

Petit-Pont faisant face à la salle du Légat de l’Hôtel-Dieu. L’émoi

était au comble à l’Hôtel-Dieu, où l’on croyait tout perdu, mais

grâce aux efforts de tous on put le préserver, à quelques dégâts

près. Le Petit-Châtelet résista par sa masse, il sortit noirci de la

conflagration, debout en tête du pont ruiné.

L’incendie avait fait des victimes, des travailleurs avaient péri,

ainsi que des malheureux cernés dans leurs logements par la flamme.

Pour venir au secours des habitants du pont ruinés par le sinistre, des

quêtes faites dans tout Paris par des personnes déléguées à cet effet

produisirent une somme de 450,000 livres, aussitôt distribuée entre les

victimes.

On procéda sans tarder à la restauration du Petit-Pont. Il n’eut plus

que trois arches et ne porta plus de maisons. Le Petit-Châtelet si

longtemps masqué, à peine visible au bout de la rue étroite circulant

entre les deux rangées de logis, apparut tout entier dans sa masse

sombre, percée de quelques rares fenêtres fortement grillagées.

Traversons la Seine et arrivons sur l’autre bras, au pont Notre-Dame

qui continue la ligne du Petit-Pont. Le pont Notre-Dame eut un ancêtre

dont on ne sait pas grand’chose. C’était un pont de bois jeté sur la

Seine, tirant de Saint-Denis de la Chartre en la Cité, à la section

inférieure de la grande rue Saint-Martin qui porta jusqu’à notre époque

le nom de rue de la Planche-Mibray.

Un moine de Vendôme nommé René Macé, dans une chronique rimée du règne

de Charles V, en parle à propos du voyage de l’empereur Charles V à

Paris:

L’Empereur vint par la Coutellerie

Jusqu’au carrefour nommé la Vannerie

Où fut jadis la Planche de Mibray,

Tel nom portait pour la vague et le bray,

Jetté de Seine en une creuse tranche

Entre ce pont que l’on passait à planche,

Et on l’ôtoit pour être en seureté...

La planche Mibray au XIVe siècle était déjà un souvenir, une antiquité.

Sans doute quand on établit le pont de ce nom à une époque inconnue,

le protégea-t-on par une tête de pont, une fortification probablement

moins importante que les Châtelets, grand et petit, des deux autres

ponts. La planche Mibray c’était la passerelle mobile, le pont-levis

jeté _sur une creuse tranche_, sur les marécages boueux ou le _bray_

d’un fossé, en avant de cette tête de pont.

La Cité seule possédait alors un rempart, ses faubourgs pour toute

protection n’avaient sans doute que de simples palissades. Plus tard

quand Louis VI, au commencement du XIIe siècle, entreprit d’enfermer

dans une enceinte les faubourgs du nord, la tête de pont fut supprimée,

l’entrée se trouvant portée plus haut à l’archet Saint-Merry.

En 1413, le pont de la planche Mibray tombant en ruine, la ville fit

reconstruire un pont probablement plus large, pont de bois encore avec

moulins sous les arches et maisons au-dessus. Ce pont fut baptisé en

cérémonie. «Le dernier jour de mai 1413, dit le _Journal d’un Bourgeois

de Paris_, fut nommé le pont de la planche Mibray le pont _Notre-Dame_;

et le nomma le roi de France Charles VIe et frappa de la trie sur le

premier pieu, et le duc de Guyenne son fils après, et les ducs de Berry

et de Bourgogne et le sire de la Trimoïlle; et estoit l’heure de dix

heures de jour au matin.»

1413, c’est l’année de la commune cabochienne, le moment des violences,

des exactions et proscriptions des bandes d’écorcheurs et bouchers du

parti de Bourgogne. Peu de jours avant la solennité du pont Notre-Dame,

le roi Charles VI, allant entre deux accès de démence remercier le ciel

à la cathédrale, avait été forcé par la «grande multitude de peuple» de

coiffer le chaperon blanc, insigne du parti populaire.

Pour contribuer à la construction, le roi donna quinze arpents de ses

forêts. L’édification du pont et des maisons ne fut achevée qu’en 1432.

Ces maisons appartenant à la ville étaient au nombre de soixante,

trente de chaque côté. «Le pont Notre-Dame, dit le chroniqueur Robert

Gaguin, avait 354 pieds de longueur, 90 pieds de largeur, il était

supporté par 17 travées de pièces de bois, chaque travée composée de 30

pièces de bois, chacune de plus d’un pied d’équarrissage. Les maisons

se faisaient remarquer par leur élévation et l’uniformité de leur

construction. Lorsqu’on s’y promenait, ne voyant pas la rivière, on se

croyait sur terre et au milieu d’une foire, par le grand nombre et la

variété des marchandises qu’on y voyait étalées.»

Cette description montre bien l’importance qu’avait prise le pont

Notre-Dame, rival du pont au Change en beauté, en animation et aussi

en importance commerciale. Les inondations, les débâcles le mirent

plus d’une fois en danger, ses habitants n’étaient pas sans quelques

doutes sur sa solidité et l’événement ne leur donna que trop raison,

soixante-quinze ans seulement après la construction.

[Illustration: ENTRÉE DU PONT NOTRE-DAME. XVIIe SIÈCLE]

Une de leurs alarmes les plus chaudes fut celle de l’hiver de 1480.

L’hiver vint tard cette année-là et il ne gela pas avant Noël, mais cet

hiver retardataire n’en fut que plus violent. Durant six semaines, dit

la chronique de Jean de Troyes, «fist la plus grande et aspre froidure

que les anciens eussent jamais vu faire en leurs vies». La Seine était

prise comme tous ses affluents, bêtes, gens et charrois, tout passait

sur la glace. Le dégel arriva le 8 février; dans la débâcle de la

Seine il advint que les glaçons emportèrent une grande quantité de

bateaux qui s’en allèrent frapper les ponts de Paris. Les habitants

du pont Notre-Dame se crurent à leur dernier jour; pensant sous les

heurts violents des bateaux que le pont allait être emporté, ils se

mirent hâtivement à déménager. Le danger était grand en effet, le pont

tremblait sous les abordages et montrait quelques avaries; mais à la

fin, les bateaux enchevêtrés formèrent une barrière mobile qui servit

de rempart contre le choc des glaçons. Quelques charpentes des moulins

furent brisées, des pieux emportés, mais le reste put braver la débâcle.

«Et à cette cause des glaces, continue la chronique, n’avint point de

bois à Paris pour la rivière de Seine, et fut bien chier, comme de

sept à huit sols pour le moule. Mais pour secourir le povre peuple,

les gens des villages amenèrent en la ville à chevaulx et charrois

grant quantité de bois vert. Et eust esté le dit bois plus chier, si

les astrologiens de Paris eussent dit vérité, pour ce qu’ils disoient

que la grande gellée dureroit jusques au huictiesme jour de mars et

desgella trois sepmaines avant.»

Le pont Notre-Dame sortait à peu près intact de cette belle peur, la

catastrophe l’attendait au dernier hiver du siècle; c’était vingt ans

de répit, mais cette catastrophe devait être terrible.

Depuis longtemps, la solidité du pont semblait douteuse; les pilotis

étaient usés, pourris. En 1498, des architectes, des maîtres

charpentiers en avaient donné avis à l’échevinage, en déclarant

qu’il fallait, en toute hâte, remplacer ces pilotis, sous peine de

voir prochainement la ruine de tout l’ouvrage, mais les échevins

avaient négligé cet avis. Le prévôt des marchands et les échevins qui

touchaient de gros loyers des maisons du pont et n’employaient qu’une

faible partie de ces ressources aux travaux d’entretien, furent plus

tard accusés de malversations.

[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME VUE DU PONT]

Un an après, le 25 octobre 1499, un maître charpentier ayant observé

au point du jour différents symptômes de tassement, courut chez

le lieutenant criminel le prévenir que le pont Notre-Dame allait

infailliblement s’écrouler, et le supplier de prendre les mesures

nécessaires pour faire sur-le-champ évacuer les maisons.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 27 / 38 段