du pont au Change qui, de leurs demeures menacées également, pouvaient
suivre l’horrible drame, l’émoi des riverains accourus au bruit
formidable de la chute, aux cris des victimes que le grondement de
la rivière ne couvrait pas tout de suite. Malgré le danger des pieux
lancés par les eaux comme des béliers, de courageux mariniers sautaient
dans des barques pour se porter au secours des quelques malheureux qui,
restés accrochés aux ruines du pont, hurlaient de terreur, à toute
minute sur le point d’être emportés comme les autres. Le lieutenant
civil et les magistrats s’efforçaient de prendre les mesures les plus
urgentes pour limiter autant que possible le désastre.
Tout de suite on envoya des soldats vers la porte de Nesle et au
pont de Saint-Cloud pour arrêter au passage les épaves du sinistre,
recueillir les meubles roulés par la rivière, et l’on fit évacuer
bien vite les maisons du pont au Change. Dans l’obscurité, au bruit
formidable de la rivière, les malheureux habitants qui sentaient le sol
trembler sous leurs pieds se hâtaient d’empiler leurs meubles, leurs
objets précieux, sur des charrettes, sur tous les véhicules possibles
pour aller chercher un abri sur la terre ferme. C’était un désordre
inexprimable dans l’obscurité de la nuit, heureusement des postes
avaient été placés aux extrémités du pont afin d’arrêter les voleurs
et les gens de sac et de corde accourus, toujours prompts à se glisser
dans les tumultes pour en tirer profit.
Après la catastrophe on se querella dans l’enquête faite par le
Parlement pour rechercher ses causes. On prétendit que la faute
en revenait au chapitre de Notre-Dame qui ne veillait point aux
réparations nécessaires et s’opposait aux visites des maîtres des
œuvres du roi.
L’événement avait fait environ cent cinquante victimes. «On remarqua,
dit l’Estoile, que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge étaient
tous gens riches aisés, mais enrichis d’usures et pillages de la
Saint-Barthélemy et de la Ligue.»
Quelque temps après la terrible fin du pont aux Meuniers, Charles
Marchand, capitaine des archers de la ville, obtint des lettres
patentes l’autorisant à bâtir à ses frais un nouveau pont à
l’alignement de la voûte de passage du Grand-Châtelet, en tirant droit
sur la tour de l’Horloge.
[Illustration: LA FOURCHE DU PONT AU CHANGE. XVIIIe SIÈCLE]
Le capitaine Marchand, malgré ses lettres patentes, eut à compter avec
les difficultés créées par le maître de la voirie et avec l’opposition
du chapitre de Notre-Dame, propriétaire de l’ancien pont; mais tout
finit par s’arranger et les travaux purent commencer en août 1599.
Le roi avait exempté de tous droits les matériaux nécessaires à
la construction et même fourni dans l’Arsenal un emplacement pour
emmagasiner ces matériaux.
Le pont Marchand en 1609 était achevé, il formait une rue large
de six mètres que bordaient deux rangées de trente maisons à deux
étages, réunies entre elles au-dessus de la rue par des tirants
allant de chaque pignon à celui qui lui faisait face. Les maisons
étaient uniformes, elles étaient désignées chacune par une enseigne
particulière, un oiseau peint sur la façade: le merle blanc, le coucou,
le rossignolet, le coq hardi, le coq héron, le grand duc, le pélican
blanc, la chouette, etc., ce qui fit donner couramment au pont le nom
de pont aux Oiseaux, au grand déplaisir du capitaine Marchand, autorisé
par les lettres royales à baptiser l’œuvre de son nom, ce qu’il n’avait
pas manqué de faire au moyen d’un distique latin gravé à chaque
extrémité sur une plaque de marbre.
Le pauvre pont Marchand, ou aux Oiseaux, eut un destin bien court,
il périt non par l’eau cette fois, mais par le feu, douze années à
peine après son achèvement, et avec lui succomba son voisin le pont
aux Changeurs. Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1621, le feu prit
aux maisons du pont Marchand «dans le cellier d’un nommé Goslard,
écrivain», et se propagea rapidement d’un bout à l’autre, en moins
d’une heure. Les flammes bientôt franchirent l’étroit espace qui
séparait les deux ponts et le pont au Change à son tour commença à
brûler.
Ce fut aussitôt un tumulte effroyable, dans cette étroite rue du
Pont attaquée par les flammes, les meubles pleuvaient par toutes les
fenêtres, les habitants éperdus essayaient de sauver leur mobilier
et leurs marchandises, qu’ils couraient empiler dans l’église
Saint-Barthélemy toute proche sous le Palais. La tour de l’Horloge
entourée par des flammes sonnait sans discontinuer le tocsin, le Palais
à peine sorti de l’incendie de 1618 se trouvait en danger, mais il n’y
eut heureusement de dégât qu’à la tour de l’Horloge dont le comble fut
brûlé. En quelques heures tout fut terminé, il ne resta plus des deux
ponts que des lignes de pieux à demi consumés en travers de la rivière.
[Illustration: LES VOUTES DU QUAI DE GÈVRES. 1800]
L’Estoile rapporte dans son journal du règne de Henri IV une
particularité de l’ancien pont au Change. A certains jours de carnaval,
on avait pour coutume de dresser dans la rue des tables où tous «les
débauchés de Paris» venaient jouer aux dés. Cette coutume fort ancienne
paraît avoir pris fin sous Henri IV, peu d’années d’ailleurs avant la
fin du pont lui-même.
On mit un temps fort long à reconstruire le pont au Change; malgré la
gêne considérable qui en résultait, on se contenta pendant des années
d’une passerelle jetée sur ses ruines. On ne commença la reconstruction
qu’en 1639. Ce fut alors le plus large des ponts de Paris, il était
encore chargé d’une double rangée de maisons uniformes, très hautes,
superposant quatre étages de fenêtres au-dessus du rez-de-chaussée,
et non plus à pignons distincts comme précédemment, mais formant de
chaque côté une ligne continue, régulière, coupée d’avant-corps de
distance en distance, avec un seul toit régnant sur toute la longueur.
Un très curieux projet de reconstruction de Marcel le Roy en 1622 eût
donné au pont au Change une grande allure. La ligne des maisons eût
été coupée d’arche en arche par des tours rondes. Le projet ne fut pas
admis, on lui en préféra un autre moins grandiose.
Le nouveau pont aux Changeurs, dit aussi aux Orfèvres, comptait
suivant un plan du temps 106 forges. En touchant à la rive droite
sous le Châtelet, il formait la fourche ou si l’on veut, l’Y grec.
Le passage se divisait en deux branches entre lesquelles s’élevait
un groupe triangulaire de maisons. Un monument était appliqué sur la
façade de la maison formant la pointe du triangle. On y voyait sur un
fond de marbre noir un groupe de trois figures de bronze: Louis XIII
et Anne d’Autriche à côté de Louis XIV enfant debout sur un piédestal
et couronné par une Renommée. Au-dessous, un bas-relief représentant
deux esclaves, et plus haut divers écussons et inscriptions, sous des
frontons superposés, complétaient le monument.
Le passage bien étroit à gauche du monument s’en allait retrouver la
rue Trop-va-qui-Dure et les ruelles circulant autour du Châtelet; le
passage de droite conduisait à la rue de Gèvres. De ce côté, entre
le pont au Change et le pont Notre-Dame, sur le terrain des vieilles
tueries et écorcheries des boucheries, furent construites, en même
temps que le pont, les voûtes du quai de Gèvres ouvertes sur la rivière
par une série de grandes arches, et supportant une rangée de maisons
symétriques destinées à relier les deux ponts.
On était engoué en ce moment d’architectures régulières; en enfermant
la Seine dans ce carré de maçonneries uniformes de trois côtés, on
croyait embellir la ville.
Le marquis de Gèvres, capitaine des gardes du roi, avait obtenu la
concession de l’entreprise. Ces maisons du quai de Gèvres se louèrent
très bien et formèrent ainsi sur la rivière, avec les maisons des deux
ponts et les galeries du palais, un centre commercial des plus vivants
et des plus prospères.
Les hautes maisons du pont au Change furent démolies à la fin du règne
de Louis XVI. On se plaignait beaucoup de la gêne qu’elles apportaient
à la circulation, elles tombèrent, le passage fut dégagé juste au
commencement de la Révolution. C’est par là qu’allaient passer les
charrettes des condamnés sortant du tribunal révolutionnaire. Le pont
lui-même fut démoli sous le second Empire et remplacé par le pont de
trois arches actuel.
L’existence du Petit-Pont sur le bras de gauche ne présente pas moins
de péripéties que celle de son frère le Grand-Pont. Depuis le temps
de Lutèce, ses arches de bois furent maintes fois détruites par les
flammes ou emportées par les eaux. Un fort en charpente, une simple
tour, en défendit longtemps la tête sur la rive gauche. C’est la tour
qu’au grand siège des Normands en 886, le pont étant détruit, douze
Parisiens défendirent si vaillamment contre les assiégeants.
La tour s’élevait sur le terrain de la moderne place de Petit-Pont, qui
fut le théâtre d’un vif engagement aux journées de juin 1848 entre les
troupes du général Bedeau et les insurgés barricadés dans le faubourg
Saint-Jacques. Entre les deux combats que d’événements!
A la place du pont de bois rétabli après les sièges normands, Maurice
de Sully, l’évêque constructeur de Notre-Dame, construisit un pont de
pierre plusieurs fois emporté, notamment par les inondations de 1281 et
1296.
Le Petit-Châtelet qui défendait l’entrée du Petit-Pont souffrit
également de ces inondations et sous Charles V, vers 1369, le prévôt
de Paris, Hugues Aubryot, grand constructeur, dut le rebâtir. C’était
une espèce de grosse tour ou plutôt un gros fort massif et sombre,
presque sans ouvertures, au travers duquel une longue route donnait
passage du Petit-Pont à la rue Saint-Jacques. L’édifice d’Aubryot, très
étroitement serré par les maisons, dura quatre siècles et ne fut démoli
qu’à la veille de la Révolution.
C’était au Petit-Châtelet que se percevaient les péages pour toutes
choses soumises au droit d’entrée. On a bien des fois cité le tarif des
péages pour les animaux aux entrées de Paris, tiré du livre d’Etienne
Boileau, prévôt de Paris au XIIIe siècle, consacrant l’exemption de
tout droit pour montreurs d’ours, singes et autres bêtes, et disant que
tout jongleur entrant avec un singe était quitte en faisant danser son
singe devant le péager ou en chantant une chanson. De là serait venu le
dicton: Payer en monnaie de singe.
Le Petit-Pont alors était en bois, il était déjà couvert de maisons
formant une rue par-dessus laquelle se dressait la grande masse du
Petit-Châtelet.
La débâcle des glaces de l’hiver de 1408, qui détruisit une partie
du pont au Change, comme nous l’avons vu, emporta le Petit-Pont et
le nouveau pont Saint-Michel, celui-ci construit tout récemment en
pierres. Ce fut le 30 janvier, dans le jour heureusement; à huit
heures du matin, les glaçons, heurtant avec violence depuis deux jours
les poutres du pont, déterminèrent la chute de quelques premières
charpentes. Soudain les craquements se multiplièrent; de seconde
en seconde une rangée de pieux cédait. Les habitants épouvantés
déménageaient, le Petit-Pont tombait pièce à pièce, maison à maison,
avec un fracas terrible éclatant d’heure en heure par-dessus le
grondement de la rivière. Le soir, il n’en restait rien que des débris
accrochés aux murailles du Petit-Châtelet.
Le passage était libre, les glaçons avec une violence nouvelle, se
précipitèrent à l’assaut de l’obstacle suivant et s’accumulèrent
sous les arches obstruées du pont Saint-Michel, dont les piles
bientôt cédèrent et s’abîmèrent à leur tour dans la rivière. Comme la
catastrophe se produisit en plein jour, il n’y eut pas de victimes.
Malgré les malheurs du temps, les troubles et les guerres, le
Petit-Pont fut assez vite reconstruit, en pierres cette fois, et de
nouvelles maisons s’élevèrent. Il comptait cinq arches d’abord, mais
on gagna sur la rivière en remblayant l’ancien marécage bordant la
muraille de Lutèce, en cet endroit assez en arrière de la rue actuelle;
les deux arches touchant à la Cité furent supprimées complètement et
disparurent sous un agrandissement de l’Hôtel-Dieu, sous la salle du
Légat et la chapelle Sainte-Agnès.
[Illustration: LE PETIT-PONT APRÈS L’INCENDIE. 1718]
Des maisons bâties dans la rivière sur de gros piliers de pierres
masquaient en partie la troisième arche. A côté de ces maisons se
trouvait la Halle aux poissons à l’angle du Marché-Neuf. M. Ad. Berty
a retrouvé les enseignes des maisons du pont au XVe siècle, il y avait
le _Croissant_, le _Bras d’Or_, les_ Quatre Vents_, la _Licorne_,
l’_Empereur_, l’_Image Saint-Martin_, l’_Hercule_, la _Corne du Cerf_,
la _Fleur de Lys_, etc...
[Illustration: L’EMPEREUR D’ALLEMAGNE CHARLES IV ALLANT VISITER
LE ROI A L’HÔTEL SAINT-PAUL
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Ces maisons furent reconstruites en 1552, mais non plus irrégulières,
toutes semblables au contraire. Le pont, bien des fois secoué et
endommagé par les inondations, traversa ainsi quelques siècles; il
vieillissait, réparé souvent, tenant bon malgré tout contre les assauts
des débâcles d’hiver. Il était destiné à périr par le feu dans les
premières années du XVIIIe siècle.
[Illustration: LE PONT SAINT-MICHEL EMPORTÉ PAR LES GLACES, 1616
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
C’était le 25 avril 1718: une femme dont le fils s’était noyé en
amont du pont de la Tournelle faisait vainement chercher le corps de
son enfant. En désespoir de cause, elle eut recours à une très
ancienne pratique superstitieuse, que l’on croyait infaillible dans ces
cas-là. Une chandelle bénite plantée tout allumée dans un pain de saint
Nicolas de Tolentin, et lancée au fil de l’eau sur une sébile de bois,
devait infailliblement s’arrêter à l’endroit du fleuve où se trouvait
le cadavre du noyé. La sébile et le cierge flottèrent quelque temps sur
la rivière, passèrent le pont de la Tournelle, puis furent portés vers
un bateau de foin amarré au pont de la Tournelle.
[Illustration: LE PONT NOTRE-DAME AU XVIIe SIÈCLE]
Le foin prit feu; en quelques minutes le bateau enflammé communiqua
l’incendie à un second bateau son voisin. Péril imminent pour le port
au bois et au foin, tout près. Il y avait des piles de bois sur la
rive, des barques de charbon et de foin, nombreuses et serrées. Les
mariniers du port, pour préserver leurs bateaux menacés, n’eurent pas
la présence d’esprit de conduire les bateaux incendiés au milieu de
la Seine pour les laisser brûler, ils coupèrent tout simplement les
amarres et les laissèrent aller.
Alors ce sont deux brûlots qui descendent la Seine. Il est près de huit
heures du soir, les brûlots passent sans malheur sous les deux ponts
de l’Hôtel-Dieu, le pont au Double et le pont Saint-Charles, puis au
milieu de l’épouvante générale, les habitants du Petit-Pont les voient
venir sur eux. Les arches du Petit-Pont sont encombrées de pieux et de
poutres supportant les maisons encorbellées sur les piles, les bateaux
s’embarrassent dans toutes ces pièces de bois et s’arrêtent, leurs
flammes lèchent les maisons, aussitôt les poutres du pont brûlent et
après les poutres les maisons prennent feu.
L’incendie commencé aux maisons appuyées au Petit-Châtelet se propagea
rapidement à toutes les maisons du pont, bâties en pans de bois et
matériaux légers. Des tourbillons de flammes s’élevaient dans le ciel,
illuminant les édifices de la Cité, les bâtiments de l’Hôtel-Dieu,
les tours de Notre-Dame, mettant des touches de lumière à toutes les
saillies des gothiques architectures. Les secours arrivaient dans une
confusion indescriptible, soldats, mariniers et capucins s’efforçaient
de lutter contre le fléau. On avait amené des pompes, assez nouvelles
à Paris, mais leur effet était presque nul, les tourbillons de flammes
n’en montaient que plus haut.
On voyait les charpentes des maisons incendiées s’affaisser lentement
dans le fleuve, avec des jaillissements d’étincelles, et continuer à
brûler en suivant le fil de l’eau. Tout Paris était accouru, terrifié
par le formidable embrasement. L’effet était aussi épouvantable du côté
de la rue Saint-Jacques, l’arcade du passage, dans la masse noire du
Petit-Châtelet, semblait une entrée de l’enfer.
Le feu gagnait sur les deux rives, il prenait d’un côté aux maisons
autour du Petit-Châtelet, et de l’autre côté aux maisons de la rue du
Petit-Pont faisant face à la salle du Légat de l’Hôtel-Dieu. L’émoi
était au comble à l’Hôtel-Dieu, où l’on croyait tout perdu, mais
grâce aux efforts de tous on put le préserver, à quelques dégâts
près. Le Petit-Châtelet résista par sa masse, il sortit noirci de la
conflagration, debout en tête du pont ruiné.
L’incendie avait fait des victimes, des travailleurs avaient péri,
ainsi que des malheureux cernés dans leurs logements par la flamme.
Pour venir au secours des habitants du pont ruinés par le sinistre, des
quêtes faites dans tout Paris par des personnes déléguées à cet effet
produisirent une somme de 450,000 livres, aussitôt distribuée entre les
victimes.
On procéda sans tarder à la restauration du Petit-Pont. Il n’eut plus
que trois arches et ne porta plus de maisons. Le Petit-Châtelet si
longtemps masqué, à peine visible au bout de la rue étroite circulant
entre les deux rangées de logis, apparut tout entier dans sa masse
sombre, percée de quelques rares fenêtres fortement grillagées.
Traversons la Seine et arrivons sur l’autre bras, au pont Notre-Dame
qui continue la ligne du Petit-Pont. Le pont Notre-Dame eut un ancêtre
dont on ne sait pas grand’chose. C’était un pont de bois jeté sur la
Seine, tirant de Saint-Denis de la Chartre en la Cité, à la section
inférieure de la grande rue Saint-Martin qui porta jusqu’à notre époque
le nom de rue de la Planche-Mibray.
Un moine de Vendôme nommé René Macé, dans une chronique rimée du règne
de Charles V, en parle à propos du voyage de l’empereur Charles V à
Paris:
L’Empereur vint par la Coutellerie
Jusqu’au carrefour nommé la Vannerie
Où fut jadis la Planche de Mibray,
Tel nom portait pour la vague et le bray,
Jetté de Seine en une creuse tranche
Entre ce pont que l’on passait à planche,
Et on l’ôtoit pour être en seureté...
La planche Mibray au XIVe siècle était déjà un souvenir, une antiquité.
Sans doute quand on établit le pont de ce nom à une époque inconnue,
le protégea-t-on par une tête de pont, une fortification probablement
moins importante que les Châtelets, grand et petit, des deux autres
ponts. La planche Mibray c’était la passerelle mobile, le pont-levis
jeté _sur une creuse tranche_, sur les marécages boueux ou le _bray_
d’un fossé, en avant de cette tête de pont.
La Cité seule possédait alors un rempart, ses faubourgs pour toute
protection n’avaient sans doute que de simples palissades. Plus tard
quand Louis VI, au commencement du XIIe siècle, entreprit d’enfermer
dans une enceinte les faubourgs du nord, la tête de pont fut supprimée,
l’entrée se trouvant portée plus haut à l’archet Saint-Merry.
En 1413, le pont de la planche Mibray tombant en ruine, la ville fit
reconstruire un pont probablement plus large, pont de bois encore avec
moulins sous les arches et maisons au-dessus. Ce pont fut baptisé en
cérémonie. «Le dernier jour de mai 1413, dit le _Journal d’un Bourgeois
de Paris_, fut nommé le pont de la planche Mibray le pont _Notre-Dame_;
et le nomma le roi de France Charles VIe et frappa de la trie sur le
premier pieu, et le duc de Guyenne son fils après, et les ducs de Berry
et de Bourgogne et le sire de la Trimoïlle; et estoit l’heure de dix
heures de jour au matin.»
1413, c’est l’année de la commune cabochienne, le moment des violences,
des exactions et proscriptions des bandes d’écorcheurs et bouchers du
parti de Bourgogne. Peu de jours avant la solennité du pont Notre-Dame,
le roi Charles VI, allant entre deux accès de démence remercier le ciel
à la cathédrale, avait été forcé par la «grande multitude de peuple» de
coiffer le chaperon blanc, insigne du parti populaire.
Pour contribuer à la construction, le roi donna quinze arpents de ses
forêts. L’édification du pont et des maisons ne fut achevée qu’en 1432.
Ces maisons appartenant à la ville étaient au nombre de soixante,
trente de chaque côté. «Le pont Notre-Dame, dit le chroniqueur Robert
Gaguin, avait 354 pieds de longueur, 90 pieds de largeur, il était
supporté par 17 travées de pièces de bois, chaque travée composée de 30
pièces de bois, chacune de plus d’un pied d’équarrissage. Les maisons
se faisaient remarquer par leur élévation et l’uniformité de leur
construction. Lorsqu’on s’y promenait, ne voyant pas la rivière, on se
croyait sur terre et au milieu d’une foire, par le grand nombre et la
variété des marchandises qu’on y voyait étalées.»
Cette description montre bien l’importance qu’avait prise le pont
Notre-Dame, rival du pont au Change en beauté, en animation et aussi
en importance commerciale. Les inondations, les débâcles le mirent
plus d’une fois en danger, ses habitants n’étaient pas sans quelques
doutes sur sa solidité et l’événement ne leur donna que trop raison,
soixante-quinze ans seulement après la construction.
[Illustration: ENTRÉE DU PONT NOTRE-DAME. XVIIe SIÈCLE]
Une de leurs alarmes les plus chaudes fut celle de l’hiver de 1480.
L’hiver vint tard cette année-là et il ne gela pas avant Noël, mais cet
hiver retardataire n’en fut que plus violent. Durant six semaines, dit
la chronique de Jean de Troyes, «fist la plus grande et aspre froidure
que les anciens eussent jamais vu faire en leurs vies». La Seine était
prise comme tous ses affluents, bêtes, gens et charrois, tout passait
sur la glace. Le dégel arriva le 8 février; dans la débâcle de la
Seine il advint que les glaçons emportèrent une grande quantité de
bateaux qui s’en allèrent frapper les ponts de Paris. Les habitants
du pont Notre-Dame se crurent à leur dernier jour; pensant sous les
heurts violents des bateaux que le pont allait être emporté, ils se
mirent hâtivement à déménager. Le danger était grand en effet, le pont
tremblait sous les abordages et montrait quelques avaries; mais à la
fin, les bateaux enchevêtrés formèrent une barrière mobile qui servit
de rempart contre le choc des glaçons. Quelques charpentes des moulins
furent brisées, des pieux emportés, mais le reste put braver la débâcle.
«Et à cette cause des glaces, continue la chronique, n’avint point de
bois à Paris pour la rivière de Seine, et fut bien chier, comme de
sept à huit sols pour le moule. Mais pour secourir le povre peuple,
les gens des villages amenèrent en la ville à chevaulx et charrois
grant quantité de bois vert. Et eust esté le dit bois plus chier, si
les astrologiens de Paris eussent dit vérité, pour ce qu’ils disoient
que la grande gellée dureroit jusques au huictiesme jour de mars et
desgella trois sepmaines avant.»
Le pont Notre-Dame sortait à peu près intact de cette belle peur, la
catastrophe l’attendait au dernier hiver du siècle; c’était vingt ans
de répit, mais cette catastrophe devait être terrible.
Depuis longtemps, la solidité du pont semblait douteuse; les pilotis
étaient usés, pourris. En 1498, des architectes, des maîtres
charpentiers en avaient donné avis à l’échevinage, en déclarant
qu’il fallait, en toute hâte, remplacer ces pilotis, sous peine de
voir prochainement la ruine de tout l’ouvrage, mais les échevins
avaient négligé cet avis. Le prévôt des marchands et les échevins qui
touchaient de gros loyers des maisons du pont et n’employaient qu’une
faible partie de ces ressources aux travaux d’entretien, furent plus
tard accusés de malversations.
[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME VUE DU PONT]
Un an après, le 25 octobre 1499, un maître charpentier ayant observé
au point du jour différents symptômes de tassement, courut chez
le lieutenant criminel le prévenir que le pont Notre-Dame allait
infailliblement s’écrouler, et le supplier de prendre les mesures
nécessaires pour faire sur-le-champ évacuer les maisons.