En 1871, le péril eut bien d’autres proportions, tant au moment de la

Commune triomphante qu’aux journées de mai qui virent son écrasement.

Le Trésor fut un instant saisi et se trouvait menacé comme en 93.

Pendant les combats de la semaine sanglante, alors que l’incendie

organisé dévorait les monuments de Paris, que tout à côté le Palais

de Justice formait un immense brasier, Notre-Dame eut aussi son

commencement d’incendie; les fédérés entassèrent les chaises dans la

nef, versèrent du pétrole dessus et allumèrent ce bûcher. Mais ils

s’y étaient pris trop tard, les troupes en les débusquant de la Cité

ne leur permirent pas d’exécuter leur besogne aussi soigneusement

qu’ailleurs. Le feu couva lentement dans la nef. Un fédéré, que

les soldats allaient fusiller au Luxembourg, révéla le danger à un

ecclésiastique qui put arriver à temps à la cathédrale: les flammes

furent étouffées, l’incendiaire repentant eut sa grâce.

Les journées de juin 1848 avaient coûté à la cathédrale son archevêque,

Mgr Affre, mort victime de son dévouement en s’interposant dans la

lutte fratricide, aux barricades du faubourg Saint-Antoine. Mgr Affre,

seul avec son domestique et un garde national porteur d’une branche

de feuillage en signe de paix, avait courageusement pénétré dans le

faubourg et passé la première barricade; au moment où il se préparait

à parler aux insurgés malgré les balles qui continuaient à pleuvoir,

une suspension régulière des hostilités n’ayant pu être obtenue dans la

confusion inexprimable de la bataille, il tomba frappé à mort. On le

transporta sous une grêle de balles d’une boutique abandonnée dans une

autre, puis aux Quinze-Vingts; enfin on put le ramener à l’archevêché,

où il mourut le 27 juin, s’inquiétant seulement, au milieu de ses

souffrances, des péripéties de l’affreuse lutte.

[Illustration: LA STATUE DE SAINT CHRISTOPHE DANS LA NEF DE

NOTRE-DAME]

En 1871, un autre archevêque tomba sous les balles. Mgr Darboy ne goûta

pas les amères joies du sacrifice volontaire, il était prisonnier

de la Commune, son principal otage. Dans la nuit du 24 mai, une

bande de fédérés conduits par le membre de la Commune Ferré vinrent

à la Roquette, le tirèrent de son cachot au milieu des huées et des

imprécations et le fusillèrent dans une des cours de la prison avec

l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine, trois autres prêtres et le

président Bonjean.

Dans l’intervalle, en 1856, Mgr Sibour, successeur de Mgr Affre,

avait aussi péri de mort violente, assassiné par un prêtre fou nommé

Verger, dans l’église Saint-Etienne du Mont, pendant la neuvaine de

Sainte-Geneviève.

La cathédrale moderne est malheureusement bien vide aujourd’hui, bien

nue. Tous les monuments divers qui autrefois rappelaient quelques

souvenirs grands ou petits ou marquaient quelque particularité ont

disparu, détruits dans les tourmentes qui passèrent sur le monument, ou

supprimés par les faux embellissements du XVIIIe siècle. Autrefois, à

l’entrée de la nef, près du premier gros pilier de droite, se dressait

une statue colossale de saint Christophe haute de près de dix mètres,

comme il s’en trouvait jadis dans bien des églises, colosses abattus

presque partout, mais que l’on rencontre encore par exemple à l’entrée

de l’église abbatiale de Saint-Riquier dans la Somme. Le bon saint

géant était représenté un bâton à la main, les jambes dans l’eau d’un

torrent qu’il traverse en portant l’enfant Jésus à califourchon sur ses

épaules.

[Illustration: L’ARCHEVÊCHÉ AU XVIIIe SIÈCLE]

Ce saint Christophe était un vieux souvenir des révolutions

parisiennes. En 1413, quand Armagnacs et Bourguignons

s’entr’égorgeaient, essayaient de s’arracher la personne du Dauphin

et la possession de Paris, la ville étant aux mains de la faction

cabochienne, le prévôt de Paris, Pierre des Essarts, brouillé avec le

parti de Bourgogne, avait été obligé de s’enfuir à Cherbourg; il s’en

revint secrètement avec une troupe de chevaliers et put se glisser

dans la Bastille Saint-Antoine, espérant être soutenu par le parti

armagnac. Mais Paris s’émut de ce retour, les partisans de Bourgogne,

conduits par Jacqueville, capitaine de Paris, les bouchers de Caboche

exaspérés se portèrent en grand tumulte sur la Bastille. Assailli par

d’innombrables bandes, Pierre des Essarts n’osa résister et capitula,

Pierre des Essarts et son frère Antoine furent emprisonnés d’abord au

Louvre, puis à la Conciergerie.

[Illustration: CAMPEMENT DES TROUPES A NOTRE-DAME EN MAI 1871]

Le duc de Bourgogne leur avait garanti formellement la vie sauve,

mais la Commune cabochienne, emportée à tous les excès, ne tint aucun

compte de la capitulation et fit faire le procès du prévôt. Pierre

des Essarts, condamné à mort, fut attaché sur une claie derrière la

charrette du bourreau et traîné du Palais jusqu’au Châtelet et aux

Halles. Il s’attendait en route à être enlevé au bourreau, soit par les

amis qu’il avait dans le peuple, soit par Jean sans Peur lui-même, mais

aucun secours n’advint et le bourreau lui trancha la tête devant les

Halles sans que nul ne bougeât.

Le frère du prévôt, Antoine des Essarts, était resté en prison

s’attendant à un prompt trépas; une nuit, dans son triste sommeil de

condamné, il rêva que saint Christophe ayant brisé les grilles de son

cachot, l’emportait dans ses bras, et il fit vœu, s’il se tirait des

mains des Bourguignons, d’ériger au saint une statue colossale dans la

nef de Notre-Dame.

Délivré dans le mouvement de réaction suscité par Juvénal des Ursins

qui brisa la tyrannie cabochienne, Antoine des Essarts n’oublia pas

son vœu. Il érigea dans Notre-Dame un grand saint Christophe, taillé

dans la pierre. Un autel sur lequel on disait la messe à la fête du

saint se trouvait à côté, ainsi qu’une figure du chevalier agenouillé,

accompagnée de cette inscription:

_C’est la représentation de noble homme messire Antoine des Essarts,

chevalier, jadis sieur de Thierre et de Glatigny, au val de Galie,

conseiller, grand chambellan du roi nostre sire Charles VI de ce nom,

lequel fit faire cette grande image en l’honneur et reverence de M.

saint Christophe en l’an 1413. Priez Dieu pour son âme._

Le grand saint Christophe fut abattu en 1786 par ordre du chapitre, qui

déjà avait fait enlever bien des monuments du moyen âge dont son faux

bon goût s’offusquait.

Des nombreuses statues d’évêques élevées sur des piliers ou couchées

sur des dalles funéraires qui se voyaient jadis dans le chœur, sur

le pourtour ou dans les chapelles de la nef, des images de rois, des

statues tombales ou des pierres funéraires de princes et princesses,

des innombrables pierres tombales à effigies gravées, à curieuses

inscriptions, qui pavaient littéralement le monument, rien, ou presque

rien n’est resté. Une statue tombale, celle de l’évêque Simon Matifas

de Bucy, de 1304, et une pierre tombale du chanoine Etienne Yver,

mort en 1467, où l’on voit le chanoine, à moitié dévoré par les vers,

mené du tombeau au paradis par son patron saint Etienne et saint Jean

l’Évangéliste, voilà tout ce qui se retrouve aujourd’hui dans la

cathédrale vide.

Parmi les anciens monuments funéraires des chapelles, il faudrait citer

à part, parce que leurs débris ont été recueillis par des musées, ceux

des Gondi dans la chapelle d’Harcourt, où se trouvaient les mausolées

avec statues du maréchal duc de Retz, de François de Gondi Ier,

archevêque de Paris, et du cardinal de Retz son neveu, le coadjuteur de

la Fronde,--et les monuments des Ursins dans la chapelle Saint-Rémy, où

se voyaient les statues agenouillées de Jean Juvénal des Ursins, baron

de Tresnel, mort en 1431, et de Michelle de Vitry, sa femme, morte en

1451.

A côté des effigies de pierre des chefs de famille et de trois tombes

de cuivre érigées à trois de leurs enfants, il y avait encore un très

remarquable tableau attribué à Jehan Fouquet et maintenant au Louvre,

représentant Jean Juvénal des Ursins et sa femme avec leurs onze

enfants.

Ce sont là quelques morceaux sauvés du désastre; tout le reste, vieux

souvenirs, œuvres d’art, statues et dalles, tout a disparu. «Les

architectes du roi Louis XIV, dit M. de Guilhermy, furent les premiers

à porter la main sur les sépultures du chœur pour substituer aux

tombes des évêques et des grands de la terre, une mosaïque dont la

riche contexture n’est faite que pour la distraction des yeux. On fit

alors, avec une certaine apparence de respect et de convenance, ce que

firent plus tard les révolutionnaires dans l’accès de la fureur.» Bien

plus coupables certainement, ces vandales du faux bon goût, que les

ignorants qui, dans les instants d’égarement ou de frénésie politique,

s’en prennent brutalement aux monuments.

[Illustration: LES TABLEAUX DES ORFÈVRES ET LES DRAPEAUX DANS LA

NEF DE NOTRE-DAME. XVIIIe SIÈCLE]

Dans tous les cas, la part de ces démolisseurs des XVIIe et XVIIIe

siècles, des chanoines et des évêques désireux d’embellir leur église,

dans les destructions commises à Notre-Dame de Paris, est bien plus

grande que celle des révolutionnaires. Outre le jubé, l’ancien

maître-autel, la clôture du chœur et les innombrables monuments ou

dalles funéraires, ne détruisit-on pas, froidement et régulièrement,

en 1751, tous les splendides et flamboyants vitraux anciens pour

les remplacer par du verre blanc, relevé seulement de bordures

fleurdelisées!

A cette époque, selon l’expression de Viollet le Duc, on _rabotait_

l’église extérieurement pour enlever les moulures et sculptures, les

gargouilles et les figures accrochées aux pierres, toute la vivante

et grouillante décoration gothique. L’architecte Soufflot, en 1771,

sur l’invitation du chapitre, s’en prit à la façade et entailla sans

pitié le portail du milieu, faisant sauter le pilier central, découpant

à travers les sculptures du Jugement dernier une ogive baroque, pour

permettre aux plumes dont on surchargeait le dais, de passer aux

grandes processions.

Aux deux siècles derniers, on voyait tout le long de la nef une série

de grands tableaux représentant les actes des apôtres suspendus

au-dessus des gros piliers; ils avaient été offerts par la confrérie

des orfèvres en remplacement d’un mai de charpente historiée et

enluminée, que les orfèvres avaient antérieurement pour coutume de

présenter chaque année devant le grand portail de Notre-Dame, le 1er

mai, à minuit.

La flèche ancienne, haute de 104 pieds du comble de la nef au coq

surmontant la croix, fut démolie aussi en 1793, mais il ne faudrait pas

mettre cette destruction au compte déjà si chargé du vandalisme, car il

paraît qu’on l’abattit parce qu’elle menaçait de tomber toute seule.

Elle était du XIIIe siècle, ayant été érigée en même temps que cette

grande charpente du comble si puissante et si magnifique qu’on appelle

la _Forêt_. La flèche actuelle si élégante et si fine, plus décorée que

l’ancienne et accompagnée de nombreuses figures d’anges, a été élevée

vers 1856 par Lassus et Viollet-le-Duc.

[Illustration: ÉGLISE SAINT-LANDRY]

[Illustration: LE COCHE D’EAU ARRIVANT AU PORT SAINT-PAUL. XVIIIe

SIÈCLE]

CHAPITRE XIII

LES PONTS DE LA CITÉ

Pont aux Changeurs.--La Hanse des marchands.--Les maisons et

moulins des ponts.--Inondations et débâcles de glaces, écroulements

et incendies.--Le pont aux Meuniers.--Incendie des ponts au

Change et Marchand.--Le quai de Gèvres.--Le Petit-Pont et le

Petit-Châtelet.--La planche Mibray et le pont Notre-Dame.--Passage

de princes et princesses.--La pompe Notre-Dame.--Le pont

Saint-Michel.--Les dernières maisons des ponts en 1809.--Les ponts

de l’Hôtel-Dieu.

[Illustration: LES MOULINS DES PONTS]

Pendant des siècles, aux temps lointains et obscurs, l’île de la Cité

n’eut pour communiquer avec ses rives que deux ponts, amarres de la nef

symbolique de Lutèce, le Petit-Pont au sud et le Grand-Pont au nord.

Jusqu’à notre époque, on a considéré notre pont au Change comme le

successeur direct du Grand-Pont de la vieille Lutèce. Nous avons noté

les doutes que de nos jours des érudits et des chercheurs ont émis sur

cette filiation, voulant voir dans le pont Notre-Dame le représentant

du grand pont gallo-romain.

Le pont Notre-Dame du moyen âge a pu avoir des ancêtres; il n’est point

extraordinaire que Paris, renaissant et grandissant après les Normands,

ne se soit point contenté d’une seule communication avec sa rive

droite, mais l’existence du Petit-Châtelet au bout du Petit-Pont et du

Grand-Châtelet, à la tête du Grand-Pont, semble bien indiquer que là

était le grand passage, la voie importante et principale. Donc, tenons

pour bonne, sauf preuve complète et définitive, l’ancienne et constante

tradition. Le pont au Change, c’est le fameux Grand-Pont de Paris

maintes fois tombé, écroulé ou brûlé. Au commencement du XIVe siècle,

on constate l’existence d’un pont de Bois ou d’une passerelle à moulins

sur l’emplacement du pont Notre-Dame. Une autre passerelle existe aussi

un peu plus loin, à peu près à la hauteur du pont de la Tournelle,

donnant accès à l’île Notre-Dame, actuellement Saint-Louis, alors

coupée en deux par une fortification doublée d’un fossé, complétant la

défense de la Seine entre les deux parties de l’enceinte. A la fin du

même siècle se construit le premier pont Saint-Michel, qui venait au

sud suppléer à l’insuffisance du Petit-Pont, pour les communications

avec la rive gauche.

Au commencement du XVIe siècle, nous trouvons un pont de plus, le pont

aux Meuniers, qui double le pont au Change sous les tours du Palais;

encore ne servit-il d’abord qu’aux meuniers ses propriétaires. Enfin le

Pont-Neuf, superbe pont monumental, se construit lentement pendant les

guerres de la Ligue et donne à cette pointe de la Cité sa physionomie

définitive.

La première partie du XVIIe siècle voit naître l’île Saint-Louis, avec

les ponts Marie au nord et de la Tournelle au sud, avec le pont Rouge,

qui sert d’attache ou d’amarre si l’on veut pour l’île Saint-Louis, à

la suite de la Cité, gabarre à la remorque du grand navire parisien.

Ensuite viennent le pont au Double ou de l’Hôtel-Dieu, servant de lien

entre les deux parties du grand hôpital à cheval sur les deux rives,

le pont Saint-Charles, et un autre pont Rouge, le pont de Bois, jeté

sous Louis XIV à la place du bac servant aux communications entre les

Tuileries et la Grenouillère sur la rive gauche.

Les autres ponts sont modernes et nés à peu près tous dans le courant

de notre siècle.

Le Grand-Pont établi en bois depuis des siècles, brûlé ou enlevé par

les eaux plusieurs fois, dut commencer à se charger de maisons vers le

XIe siècle. Des moulins tournaient sous les arches; aux maisons des

meuniers s’ajoutèrent des ateliers d’orfèvres, puis une ordonnance de

Louis VII, en 1141, y établit les boutiques de changeurs, et peu à peu

le Grand-Pont devint le pont aux Changeurs. A cette époque, l’étroit

passage, serré entre deux rangs de petites maisons, seule communication

de la Cité avec les faubourgs du nord, est animé par le va-et-vient

incessant des cavaliers et des piétons, des marchands amenés par leurs

affaires, des flâneurs attirés par les boutiques. On trouve là non

seulement les riches changeurs, presque tous Lombards faisant le

commerce de l’argent et la banque, mais encore des orfèvres et autres

artisans travaillant surtout les métaux précieux.

Une seule arche servait à la navigation, la grande arche du milieu;

elle était réputée propriété de la _Hanse des marchands_, la fameuse

compagnie des marchands parisiens, dont les innombrables flottilles

cabotaient incessamment tout le long de la Seine, grande voie du

commerce d’alors, et se pressaient en rangs serrés aux ports de

Paris. L’arche marinière comme la rivière, se trouvait donc sous la

juridiction du prévôt des marchands, les autres arches étaient la

propriété des chanoines de Notre-Dame, avec leurs moulins.

Ces moulins nuisaient à la solidité du pont pendant les crues d’hiver,

aux mauvais jours de la rivière. A une certaine époque, ils durent être

supprimés, malgré les protestations des chanoines, et placés un peu

plus en aval. Leur réunion en travers du fleuve, un peu au-dessous de

la tour de l’Horloge, fit naître le pont aux Meuniers, frère jumeau du

pont aux Changeurs. Primitivement, ce n’était qu’une simple passerelle

reliant les moulins et servant uniquement aux Meuniers.

Le pont aux Changeurs était aussi le pont aux Oiseliers; les marchands

d’oiseaux avaient obtenu le privilège de s’y établir et d’accrocher

leurs cages sous les auvents des boutiques des changeurs, malgré toutes

les réclamations de ceux-ci, à charge de fournir pour les entrées

royales les oiseaux destinés à être lâchés en signe de liesse, au

passage des rois et reines.

Les grands événements de l’histoire des ponts de Paris, ce sont

les chutes et ruptures, ce sont les inondations et les incendies.

Combien de fois les crues de la Seine ou les débâcles des glaces

emportèrent-elles quelques arches des ponts de pierre ou de bois,

avec les maisons qui étaient dessus et les moulins qui tournaient

au-dessous, combien de fois le feu ne les endommagea-t-il pas!

A la fin de décembre 1206, une grande inondation emporta les ponts,

le Grand et le Petit, détruisit moulins et maisons, causant de graves

dégâts autour du Châtelet et dans la Cité, dont les basses rues furent

envahies par les eaux. On ne circulait plus qu’en bateau à travers les

maisons écroulées ou baignées à une grande hauteur. Ce fut un vrai

désastre. On vit alors l’abbé de Saint-Denis et ses prêtres portant

les saintes reliques venir implorer la clémence divine à la tête d’une

grande procession de fidèles marchant pieds nus.

D’autres grandes inondations en 1280 et 1396, au cours d’hivers

terribles, causèrent les mêmes désastres en 1296. La Seine emporta

encore le Grand-Pont, alors, à ce qu’il semble, récemment reconstruit

en pierres; elle enleva le Petit-Pont et causa de graves dégâts au

Petit-Châtelet. Sur les piles du Grand-Pont, restées comme des îles au

milieu des eaux tourbillonnantes, quelques maisons étaient restées,

il fallut aller avec des bateaux au secours de leurs habitants ainsi

bloqués et leur porter des vivres.

[Illustration: L’ARCHE POPIN. 1830]

Dans le courant de l’hiver rigoureux de 1408, trois mois après

l’assassinat du duc d’Orléans, après les grandes neiges et les grandes

gelées, la débâcle causa de graves désastres à Paris. Les immenses

glaçons charriés par la Seine arrivant avec un bruit formidable sur

les ponts, s’empilaient sous les arches, ébranlaient de leurs chocs

formidables et répétés les piles et les charpentes. Après deux jours

de cet assaut, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel, celui-ci alors

qualifié Pont-Neuf, s’écroulèrent dans le fleuve avec toutes leurs

maisons; le pont au Change résista mieux; il perdit seulement quatorze

maisons de changeurs, lesquelles ébranlées par les coups répétés, ayant

leurs étais de charpente brisés ou emportés, finirent par s’écrouler

parmi les glaçons.

[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME. 1860]

Les registres du Parlement cités par Dulaure donnent d’intéressants

détails sur cette débâcle de 1408. Ils annoncent à la date du 31

janvier l’interruption des séances du Parlement au Palais. Le passage

des ponts étant coupé, les magistrats, dans l’impossibilité de gagner

leurs Chambres, s’en allèrent siéger à l’abbaye de Sainte-Geneviève.

On y voit que les «grandes et horribles glaces commencèrent le 30

janvier à descendre et couler par les ponts de Paris et par spécial par

les petits ponts et non sans cause; car puisque la saison et le temps

ont été si froids, et a eu des gelées, puis la Saint-Martin dernière

passée, et par spécial a été telle froidure et si aspre par les deux

lunaisons dernières passées, que nul ne pouvoit besoigner. Le greffier

même combien qu’il eust pris feu de lez lui en une pellette pour garder

l’ancre de son cornet de geller, toutes voies l’ancre se gellait en sa

plume, de deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne

pouvoit; et que par icelles gellées eussent été gellées les rivières,

et en spécial la Seine, tellement que l’on cheminoit et venoit et

alloit et l’on menoit voitures par-dessus la glace, et que eusse été

si grande abondance de neiges que l’on eust vu de mémoire d’homme, et

tant qu’à Paris avait grande nécessité tant de bois que de pain pour

les moulins gellés, se n’eust été des farines que l’on y amenait des

pays voisins, et que lesdites gellées, glaces et froidures se fussent

amodérées dès le vendredi dernier passé, pour la nouvelle conjonction

lunaire, et que les glaces se fussent dissolues par parties et glaçons.

Iceux glaçons, par leur impétuosité et heurt, ont aujourd’hui rompu et

abattu les deux petits ponts (le Petit-Pont et le pont Saint-Michel);

l’un était de bois, joignant le Petit Châtelet, l’autre de pierre,

appelé le _Pont-Neuf_ qui avait été fait puis vingt-sept ou vingt-huit

ans, et aussi toutes les maisons qui étoient dessus, qui estoient

plusieurs et belles, en lesquelles habitoient moult ménagiers de

plusieurs estats et marchandises et mestiers, comme taincturiers,

escrivains, barbiers, couturiers, esperonniers, fourbisseurs,

frippiers, tapissiers, chasubliers, faiseurs de harpes, libraires,

chaussetiers et autres... N’y a eu personnes périllées, Dieu merci».

Bien des fois les débâcles, à la fin des hivers, ou les inondations

à la suite des grandes pluies, firent courir les mêmes dangers au

vieux pont au Change. On voyait la Seine grossir, couvrir les ports,

escalader les berges et se répandre par les rues; presque chaque année,

elle montait jusqu’à la Croix de la Grève, située au milieu de la

place devant la maison de ville, et elle couvrait complètement l’île

Notre-Dame (maintenant Saint-Louis). On faisait alors des processions,

on sortait les reliques et l’on surveillait les charpentes des ponts.

L’inondation de 1497 fut particulièrement désastreuse, l’eau monta

jusqu’à la Croix de la place Maubert et vers le pont Saint-Michel, vint

jusque dans la rue Saint-André-des-Arts. On ne communiquait sur bien

des points que par bateaux. Auprès du pont au Change, le Grand-Châtelet

et Saint-Leufroy formaient presque une île, la Seine remplissait la

Vallée de misère et tournait par les rues basses autour du Châtelet.

Pour demander la cessation du fléau, les processions et les reliques

sortirent, la châsse de Sainte-Geneviève fut amenée processionnellement

à Notre-Dame, pour une messe solennelle, et reconduite ensuite jusqu’à

l’abbaye par l’évêque accompagné de tout le chapitre.

Le terrible écroulement du pont Notre-Dame, en 1499, avait fait

porter l’attention sur les charges énormes que l’on imposait aux

ponts, aux maisons campées en deux files sur chaque côté, maisons

de plus en plus hautes, et qui se surchargeaient de plus en plus

d’annexes, «loges et chambrettes» plantées en encorbellement sur ces

maisons déjà encorbellées sur les piles. On voit, en février 1516,

le Parlement ordonner une enquête sur la solidité du pont au Change,

enquête contradictoire entre les maîtres des œuvres de Paris et les

représentants des orfèvres et changeurs, qui élevaient ces annexes

aux dépens de la solidité du pont. Des charpentiers et maçons jurés

déclarèrent que le pont au Change, si l’on n’y remédiait promptement,

devait avant peu de temps s’écrouler; mais, par manque d’argent, malgré

tous les fâcheux pronostics, on ne fit rien ou presque rien; le pont

resta à peu près comme il était, chargé et surchargé.

Le pont aux Meuniers, son voisin si proche, ne portait qu’un rang

de maisons; la passerelle établie le long de ces maisons en amont,

après avoir longtemps servi seulement aux meuniers, fut ouverte aux

piétons au XVIe siècle, pour décharger un peu le pont au Change, et

des boutiques aussitôt s’installèrent dans les maisons tout le long du

passage. La solidité laissait pourtant à désirer, l’événement le prouva

bien vite.

L’hiver de 1596 fut mauvais pour Paris; à la fin de décembre, la Seine,

très grosse, devint menaçante pour les ponts. Le pont aux Meuniers

garni de roues de moulins sur toute sa longueur, avec une seule arche

libre pour la navigation, fatiguait beaucoup; le courant, irrité contre

cet obstacle, frappait, en écumant, les poutres innombrables et les

carcasses des moulins.

Le 22 décembre, vers six heures du soir, ébranlé à la longue par

l’attaque incessante du flot, le pont aux Meuniers secoué d’horribles

craquements, oscilla quelques instants et, détaché de ses pilotis par

une dernière secousse, sembla partir au fil de l’eau, puis brusquement

s’affaissa dans le courant avec un fracas épouvantable. Moulins,

maisons, boutiques, tout fut balayé par l’eau tourbillonnante, emporté

avec les habitants parmi les poutres lancées comme des fétus de paille.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 26 / 38 段