Notre-Dame se remplissait de personnages officiels; les membres des
grands corps de l’Etat étaient là, songeant au règlement difficile
de la succession et se demandant à qui allait revenir le pouvoir. Le
peuple s’en allait sur la route de Saint-Denis rire et boire dans
les cabarets, sous les tentes dressées pour l’occasion, en regardant
passer le corps du grand monarque, que les officiers de la couronne et
les personnages commandés par l’étiquette allaient enfouir dans les
caveaux de la nécropole royale de Saint-Denis, c’est-à-dire le XVIIe
siècle attardé que le XVIIIe enterrait avec un soupir de soulagement.
On trouve les représentations de ces pompes funèbres dans les
estampes du temps, et l’on voit le XVIIIe siècle amplifier encore sur
ces pompes. Après Berain, les frères Slodtz, sculpteurs de talent,
organisèrent des funérailles encore plus fastueuses, des décorations
plus considérables et plus extraordinaires que celles de leurs
prédécesseurs, avec la même verve qu’ils mettaient à ordonner aussi les
réjouissances publiques et à régler les fêtes et les bals de la cour.
Ils ordonnèrent, en 1735, la pompe funèbre, à Notre-Dame, de la reine
de Sardaigne, reproduite ainsi que d’autres dans les estampes de
Cochin. Pour cette occasion, ils avaient élevé dans le chœur de la
cathédrale un énorme catafalque peuplé de statues et d’emblèmes. La
figure principale était un Temps colossal debout, une faux à la main
sur une sphère, moissonnant couronnes, tiare, sceptres, et casques,
parmi des débris de monuments renversés. Au coin du monument, des anges
contemplaient en pleurant les ravages de l’impitoyable faux, à côté
d’une demi-douzaine de Vertus abîmées dans la douleur.
En 1734, un service solennel fut célébré en l’honneur des officiers et
soldats morts pendant la campagne du Milanais contre les Autrichiens.
Il est très probable que les pompes funèbres de ces soldats, à qui l’on
devait les victoires de Parme et de Guastalla, n’égalèrent pas celles
des princes et princesses célébrées avec une telle dépense de statues
et d’allégories fastueuses, mais enfin on avait pensé à eux.
Il faut noter, parmi les menus événements de l’histoire de Notre-Dame,
la visite que lui fit, au cours de son voyage sous la Régence, le tzar
Pierre le Grand, le 27 mai 1717.
Louis XV donna moins que Louis XIV l’occasion au clergé de Notre-Dame
de chanter des _Te Deum_ de victoire. La campagne de 1745 en Flandre
en fit chanter quelques-uns, pour Fontenoy le 20 mai, pour la prise de
Gand le 24, le 3 août pour la prise de Bruges, le 23 août pour la prise
de Termonde.
Il y avait, après la cérémonie, fêtes en ville, distributions de
vins, illuminations. Le retour du roi, après les triomphes clé cette
campagne, donna lieu à de nouvelles fêtes. Louis XV entra dans
sa capitale au bruit des cloches, reçu par le gouverneur qui lui
offrit les clefs de la ville, par les échevins et le corps de ville
agenouillés pendant les harangues suivant l’étiquette.
Le lendemain, le roi et la cour amenés par de splendides carrosses à
la cathédrale, assistèrent à la remise des drapeaux pris à l’ennemi,
apportés par les Cent Suisses, et au _Te Deum_ d’actions de grâces.
L’année d’avant, pendant la campagne de 1744, lorsque la maladie avait
mis les jours du roi en danger à Metz, on sait par quelles émotions
passa le peuple de Paris. Le danger de Louis le Bien-Aimé l’avait mis
hors de lui-même. Quand les médecins répondirent de la vie du roi, des
transports de joie accueillirent les bulletins; le courrier qui apporta
la nouvelle de l’entrée en convalescence faillit être étouffé par le
peuple; on embrassait son cheval, on voulait le porter en triomphe.
Aussi la cérémonie du _Te Deum_ chanté à Notre-Dame fut-elle des plus
brillantes, et la ville ensuite se lança dans les réjouissances et les
illuminations. Cependant le peuple de Paris ne se déclara pas encore
satisfait des démonstrations de joie officielles, il fallut à peu de
jours de distance recommencer la fête, redire un nouveau _Te Deum_.
Le soir, nouvelles illuminations accompagnées de feux d’artifices,
avec tonneaux mis en perce et distributions de charcuteries diverses
sur les places publiques, musiques et bals à tous les carrefours.
Et pendant quelque temps dans Paris continuèrent les _Te Deum_ que
faisaient chanter successivement communautés et corporations, les fêtes
particulières, les illuminations et les fêtes de quartier.
[Illustration: LE PORT SAINT-LANDRY, XVIIIe SIÈCLE]
Ces réjouissances menèrent du mois d’août jusqu’au moment du retour
du roi en novembre. Alors les fêtes reprirent de plus belle. Le 3, le
roi fit son entrée par la porte Saint-Antoine, le lendemain il alla
en grande pompe à Notre-Dame avec la Reine et le Dauphin, avec toute
la cour, en carrosses à huit chevaux, acclamés par la foule qui se
pressait par les rues et sur le parvis malgré les bourrasques de pluie
et de vent. Il y eut à l’Hôtel de Ville, le jour d’après, dîner de gala
offert au roi par le corps de ville, décorations sur la place de Grève,
arcs de triomphe, fontaine de vin pour le peuple, etc.
Les naissances de princes, de dauphins ou d’enfants des dauphins
donnaient lieu à des fêtes semblables, après la célébration des
actions de grâce à Notre-Dame. A la naissance du duc de Bourgogne,
petit-fils de Louis XV, on ajouta à la solennité du _Te Deum_ quelque
chose de mieux qu’un feu d’artifice. Le roi voulut doter six cents
jeunes filles, de 500 livres chacune, avec un louis en plus pour le
repas de fiançailles et une médaille d’or portant d’un côté son effigie
et de l’autre les armes de la ville. Les curés des paroisses furent
chargés de trouver les filles et les garçons à unir, ce qui, paraît-il,
ne se fit pas sans difficultés, et durent s’occuper aussi des petits
détails de la noce. La ville fournit des habits et les voitures pour
la cérémonie et les six cents mariages purent être célébrés le même
jour, le 9 novembre, dans les différentes paroisses, toutes les cloches
sonnant et le canon tonnant sur la place de Grève. Ensuite, les mariés
de chaque paroisse et leurs invités s’en allèrent festoyer sous la
conduite des curés, dans des salles louées pour la circonstance.
[Illustration: PASSAGE AU PIED DES TOURS NOTRE-DAME CONDUISANT A
L’ARCHEVÊCHÉ ET AU PONT AU DOUBLE XVIIe SIÈCLE]
Le 10 mai 1774, le roi Louis XV étant mort de la petite vérole, on
se dépêcha d’enfermer le corps dans deux cercueils et on le porta
sans aucune cérémonie à Saint-Denis, «comme un fardeau dont on est
pressé de se défaire», avec deux carrosses derrière, une vingtaine de
pages et une cinquantaine de palefreniers non vêtus de noir, partant
au grand trot de Versailles à huit heures du soir. Ce fut seulement
le 7 septembre, après trois mois, que fut célébré, à Notre-Dame,
le service solennel, la grande pompe funèbre, avec un cénotaphe
monumental sous un portique à l’antique, et l’accompagnement obligé
de groupes allégoriques, de vertus entourant l’urne royale, de
trépieds funéraires, de bas-reliefs, d’écussons dans une flamboyante
accumulation de girandoles et de lumières.
Une fille, Madame, duchesse d’Angoulême, étant née au jeune couple
royal qui succédait sur le trône de France à Louis XV le très méprisé,
tout Paris fut dans la joie. Paris et la France n’avaient alors pour
Louis XVI et Marie-Antoinette que des sentiments d’affection profonde.
Pour marquer ces sentiments, le bureau de la ville fit allumer des
feux de joie sur la Grève et, ce qui valait mieux, fit délivrer les
malheureux, hommes ou femmes, détenus pour mois de nourrice non payés,
en se chargeant du payement des mois suivants. L’élan était donné; des
particuliers, pour marquer leur joie, imitèrent la ville, donnèrent des
dots à des jeunes filles et marièrent des couples, à condition que le
premier enfant qui en naîtrait s’appellerait Louis ou Antoinette.
[Illustration: LES STALLES DE NOTRE-DAME]
Il y eut _Te Deum_ à Notre-Dame, naturellement, le 26 décembre et
nouveau feu de joie en Grève. La reine Marie-Antoinette vint à
Notre-Dame, au commencement de février 1779, remercier Dieu de son
heureuse délivrance. Les oiseleurs de Paris, suivant une ordonnance du
grand maître des eaux et forêts, apportèrent sur le parvis quatre cents
oiseaux qui furent lâchés dans la cathédrale lorsque la reine entra
pour le _Te Deum_.
Ce jour-là aussi, furent mariées à Notre-Dame cent jeunes filles
«pauvres et vertueuses», dotées par le roi de 500 livres chacune,
plus 200 livres pour le trousseau et 12 livres pour la noce, et l’on
célébra aussi, par ordre de la reine, les noces d’or d’un vieux couple.
Commencements idylliques d’un règne destiné à une fin si tragique.
Les mariages avaient été célébrés le matin, les cent couples avec
leurs parents déjeunèrent à l’Archevêché, puis, avant l’arrivée de la
cour, vinrent se ranger dans la nef pour présenter à Leurs Majestés
leurs témoignages d’amour et de reconnaissance. La reine s’engagea à
payer les mois de nourrice des enfants qui naîtraient et à fournir des
layettes aux mères qui nourriraient elles-mêmes.
En octobre 1781, nouvelles réjouissances pour la naissance du
dauphin Louis-Joseph, qui mourut en 1789 au moment de l’ouverture
des Etats généraux, _Te Deum_ et illumination des tours Notre-Dame,
représentations gratuites à l’Opéra et ailleurs, visite à Versailles de
délégations des métiers et corporations en costumes de fête, portant
leurs chefs-d’œuvre ou quelques cadeaux offerts au Roi, visite et
compliments des dames de la Halle, avec discours et chansons. La joie
générale se manifeste de toutes les manières, la mode s’en mêle, les
femmes portent au cou des bijoux en forme de dauphin, et des dauphins
en boucles de souliers, au centre de rubans où sont brodés les mots:
«_Vive le Roi, vive la Reine, vive monseigneur le Dauphin..._»
La reine, le 21 janvier 1782, vint à Notre-Dame accompagnée des
princesses, remercier Dieu de cette naissance. Une gravure du temps
nous la montre prosternée avec les princesses dans la nef de la
cathédrale, de chaque côté de laquelle une file de grenadiers suisses
et de gardes françaises présente les armes, pendant que les tambours
battent aux champs.
Le 25 mars 1785 naquit un second fils, Louis-Charles, duc de Normandie,
dauphin à la mort de son frère en 1789, l’enfant du Temple voué à une
si triste destinée,--tragique et courte s’il mourut vraiment au Temple,
longue et misérable si, comme certains le croient, comme bien des
choses permettent de le supposer, il fut enlevé mystérieusement de sa
prison, pour traîner sa vie dans l’abandon et l’effroyable injustice.
Le 24 mai suivant, Marie-Antoinette vint à Notre-Dame rendre encore
une fois grâces au ciel. Elle était dans un carrosse à huit chevaux,
entouré de gardes du corps, le canon des Invalides tonnant pendant
le trajet. Après le _Te Deum_ à Notre-Dame et les prières à l’église
Sainte-Geneviève, le cortège royal gagna les Tuileries. Le soir, la
reine alla souper au Temple.
Le terrible orage qui doit bouleverser la France et l’Europe fait
bientôt entendre ses premiers grondements, voici l’an 1789!
La Bastille vient de tomber aux premiers coups de tonnerre. Le
lendemain de l’enlèvement de la vieille forteresse monarchique,
aussitôt mise en démolition comme la monarchie elle-même va l’être, les
cloches de Notre-Dame, qui, pendant des siècles, aux grandes journées
de la monarchie, ont été la grande voix de Paris, sont mises en branle
pour célébrer la victoire populaire, un _Te Deum_ solennel est chanté
en l’honneur des vainqueurs de la Bastille.
L’Assemblée a envoyé de Versailles à l’Hôtel de Ville une députation
de 88 membres pour annoncer que le roi vient d’ordonner l’éloignement
des troupes de la capitale. Cette députation amenée à Paris par les
voitures de la cour, voyage au milieu d’une ovation perpétuelle.
Lafayette et Bailly en font partie, leur vue soulève des tempêtes
d’acclamations. A l’Hôtel de Ville, l’archevêque de Paris, Monseigneur
de Juigné, croyant à la réconciliation du roi et de son peuple, propose
de faire chanter un _Te Deum_ à la cathédrale; aussitôt les 88 députés
et le bureau de la ville se lèvent pour le suivre à Notre-Dame, mais
auparavant, par acclamations, ils proclament M. de Lafayette commandant
général de la milice parisienne, et M. Bailly, non pas prévôt des
marchands à la place de Flesselles assassiné, mais créant un titre
nouveau pour une situation nouvelle, maire de Paris.
Les événements vont aller vite maintenant. Dans la nuit du 4 août,
l’Assemblée, les trois ordres réunis, a voté l’abolition des titres,
des droits féodaux et de tous les privilèges. Privilèges de villes,
chartes de provinces sont sacrifiés de même, dans un holocauste
général sur la proposition de Mgr de Juigné et l’assemblée termine le
sacrifice en votant un nouveau _Te Deum_ à Notre-Dame, chanté dans la
journée du 5.
Le 27 septembre 1789 est une des grandes journées de la cathédrale. Il
s’agissait encore d’une naissance, de quelque chose comme un baptême,
pour ainsi dire, non d’un enfant royal, mais d’une institution nouvelle
qui devait faire bien parler d’elle pendant quatre-vingts ans. Ce jour
eut lieu la bénédiction des drapeaux de la garde nationale de Paris, de
l’armée citoyenne organisée par M. de Lafayette.
Soixante bataillons, un par district, de cinq compagnies à cent hommes
chacune, dont une soldée, formée de gardes françaises et de soldats
passés au service de la ville, une section de canonniers avec deux
pièces d’artillerie par bataillon. Telle est l’organisation. Pour
l’uniforme, c’est un habit bleu à revers et parements rouges, une veste
et une culotte blanches; les grenadiers ont le bonnet à poil, les
autres le chapeau à trois cornes.
Grand branlebas de tambours dès l’aube du 27 septembre dans tous
les quartiers de Paris; les gardes nationaux pleins d’ardeur en ces
premiers jours se réunissent compagnies par compagnies, se forment
en bataillons à leurs districts respectifs, serrés autour de leurs
étendards, déjà bénis dans les églises de quartier, et se mettent en
marche, tambour battant, pour la place de Grève où M. Bailly et la
municipalité, le marquis de Lafayette et son état-major les attendaient
pour les conduire à Notre-Dame.
Un immense concours de population a précédé les milices citoyennes
à la cathédrale et se presse sur tout le parcours, derrière les
troupes faisant la haie sur le parvis; on acclame M. de La Fayette et
l’état-major, on salue les drapeaux. Ils sont tous différents, ces
drapeaux, offerts souvent par quelque riche citoyen ou par les dames
du district. Chaque district a voulu se distinguer et s’est cherché
des emblèmes et des devises. Quelques-uns sont blancs, mais pour la
plupart on les a composés d’une croix blanche laissant aux angles des
carrés rouges et bleus alternés, c’est-à-dire les vieilles couleurs de
la ville unies à la couleur royale. Blancs ou tricolores, ces étendards
portent tous des peintures allégoriques ou des emblèmes au centre,
des faisceaux d’armes, des canons, des déesses de la Liberté, des
Bastilles, beaucoup de vaisseaux, l’antique nef de la cité parisienne,
les emblèmes des trois ordres, des lions, des bonnets de liberté de
différentes couleurs, etc... On n’en était pas encore à l’unification à
outrance qui fait semblables, absolument, le drapeau accroché au-dessus
d’un établissement quelconque, où d’ailleurs il n’a que faire, et
l’étendard qui mène les régiments aux batailles.
Le district Saint-Gervais a sur son drapeau la Liberté couronnant
le buste du roi. _Liberté, fidélité_, dit le drapeau du bataillon
des Capucins Saint-Honoré, donné par Mme la duchesse de Bourbon. Le
district Saint-Martin a le coq gaulois sur un canon avec cette devise:
_Je veille pour la patrie._ Le drapeau du district des Barnabites, dans
la cité, est blanc, avec la couronne royale au centre sur l’initiale
H. IV, et quatre fleurs de lys aux angles. Sous l’écusson de France le
district de Popincourt inscrit ces mots: _Un roi juste fait le bonheur
de tous_; la section de Saint-André-des-Arts a fait de son drapeau un
immense tableau où, sur des canons, des armes et des boulets amoncelés,
passe un grand génie portant des palmes, un étendard bleu, une pique
avec le bonnet de la liberté, au milieu d’une immense gloire dorée.
_Union, force et vertu_, dit une banderole tenue par un petit génie.
[Illustration: LA BÉNÉDICTION DES DRAPEAUX DE LA GARDE NATIONALE,
27 SEPTEMBRE 1789]
Le drapeau de la section Saint-Marcel est aussi un tableau, mais plus
farouche, on y voit un homme du peuple, armé d’une faux, marchant sur
une forteresse, avec la devise: _Mort ou Liberté_. Le district des
Filles-Dieu a mis Jeanne Darc dans la croix blanche de son étendard,
dont le rouge et le bleu sont semés de fleurs de lys; le district de
Notre-Dame porte A. M. (_Ave Maria_) en lettres d’or, au-dessus de
deux canons en sautoir; le drapeau du district des Prémontrés de la
Croix-Rouge est blanc avec une grande croix rouge fleurdelisée. Sur
le drapeau du bataillon des pères de Nazareth, se voit un hercule
vainqueur de l’hydre avec ces mots: _Il est enfin terrassé!_... Le
drapeau du district des Jacobins Saint-Honoré porte l’écusson royal
avec le sceptre coiffé d’un bonnet rouge. Quelques devises encore:
_Craindre Dieu, honorer son roi_ (district du Val-de-Grâce);--_Sans
union point de liberté_;--_La nation, le roi, la liberté, la
loi_;--_Libre sous un roi citoyen_;--(district de la Jussienne):
_Courageux, libre, prudent_;--_Sans loix point de liberté_;--_La loi,
vivre ou mourir pour elle_;--_La liberté fait ma gloire_ (district
Saint-Magloire);--_N’obéir qu’à la loi_;--etc., etc...
L’un après l’autre, les drapeaux avec des pelotons d’honneur pénètrent
dans la nef pleine de baïonnettes; l’église où, tout le long des bas
côtés, des tribunes à gradins ont été construites, est bondée de monde,
de citoyens et de citoyennes saisis d’une émotion fort compréhensible,
tous se croyant à l’aube d’une ère nouvelle de douceur et de paix,
tous les cœurs à l’union, à la concorde. Les musiques militaires,
les tambours, le bruit des armes mêlés aux chants religieux, aux
harmonies des orgues portent au comble cette émotion, que l’abbé
Fauchet surexcite encore par un sermon enflammé. Un à un les drapeaux
défilent devant le chœur où l’archevêque les bénit, et, pour terminer
la cérémonie, des salves de mousqueterie roulant sous les voûtes de la
vieille cathédrale couvrent de leur fracas la grande voix des orgues et
les acclamations.
[Illustration: CARREFOUR RUE DES MARMOUSETS]
Un mois après, les événements ayant marché,--car on a eu dans
l’intervalle le repas des gardes du corps, la marche du peuple de
Paris sur Versailles, l’enlèvement du château, le retour forcé de la
famille royale à Paris, bien des journées dramatiques,--l’Assemblée
a décidé, elle aussi, de rentrer à Paris. Où la loger, où trouver un
local pour ses séances? En attendant que la salle du Manège au Jardin
des Tuileries soit prête, l’Assemblée vient tenir ses premières séances
à l’ombre de Notre-Dame dans la grande salle de l’Archevêché. Les états
généraux de 1789 revenaient au berceau des premiers états généraux de
Philippe le Bel.
L’Assemblée à l’Archevêché se trouvait fort mal et très à l’étroit;
cette grande salle était vraiment trop petite pour neuf cents ou mille
députés, dont un grand nombre ne pouvaient trouver de sièges. L’air y
devenait rapidement irrespirable. Le premier jour, fâcheux présage, une
partie de la balustrade d’une galerie régnant autour de la salle tomba
sur les députés; l’inquiétude était si grande que l’on croyait entendre
à tout instant des craquements dans le vieil édifice. Enfin le 9
novembre, l’Assemblée put quitter cette salle incommode et s’installer
au Manège.
Elle avait pourtant eu le temps, à l’Archevêché, de voter le 2
novembre, sur la proposition de M. de Talleyrand-Périgord, évêque
d’Autun, la confiscation des biens du clergé. Elle y vota, en outre, la
loi martiale contre les attroupements, et un décret prononçant jusqu’à
_nouvel ordre_ les vacances du Parlement, c’est-à-dire condamnant à
mort cette antique institution, qui n’osa regimber, et sans essayer de
résistance descendit au tombeau.
A la fin de l’année 89 éclate l’affaire Favras; le marquis de Favras,
royaliste énergique, ancien officier des gardes de Monsieur, était
accusé d’avoir formé un plan contre-révolutionnaire, consistant à faire
entrer, une belle nuit, dans Paris, des troupes solides, réunies aux
environs sous différents prétextes, à égorger Lafayette, Bailly et les
meneurs de la Révolution, enlever le roi pour le conduire en sûreté en
province.
Favras, traduit devant le Châtelet, qui avait, en attendant la refonte
de la magistrature, été chargé de poursuivre dans les affaires de
lèse-nation, se défendit courageusement. Mais sa perte était certaine,
il fallait une satisfaction aux colères populaires. Crime nouveau,
juridiction ancienne; avant de tomber à son tour le vieux Châtelet
des siècles lointains jugea, selon les anciennes formules, avec tout
l’appareil de la justice d’autrefois, le conspirateur contre la
nation, et le condamna à être pendu en Grève, après avoir fait amende
honorable en chemise, une torche ardente à la main, devant le porche de
Notre-Dame. La sentence reçut son exécution le 19 février.
Le malheureux Favras apparut devant Notre-Dame, garrotté dans un
tombereau, nu-pieds, vêtu d’une longue chemise blanche par-dessus ses
habits, avec un écriteau sur sa poitrine portant ces mots: _Favras,
conspirateur contre l’Etat_. Une torche brûlait à côté de lui. Le
peuple, dit-on, s’émut à cette vue, il y eut des cris de: _Grâce_,
aussitôt étouffés par d’autres cris féroces: _A la potence! à la
potence!_ qui l’accompagnaient depuis la prison.
Le condamné, toujours suivant les anciennes formes, descendit du
tombereau, se mit à genoux devant le parvis et lut à haute voix son
jugement et la formule de l’amende honorable. Il ajouta quelques
mots d’une voix ferme: «Je meurs innocent! Quoique les motifs de ce
jugement soient faux, j’obéis à la justice des hommes, qui, vous le
savez, n’est pas infaillible!...» Il demanda ensuite à être conduit à
l’Hôtel de Ville pour des révélations importantes. A l’Hôtel de Ville,
Favras, attendant quelque chose, un secours, une intervention, dicta
son testament de mort, une très longue pièce, où il revenait sur tous
les détails de son affaire, sans d’ailleurs apporter aucune révélation,
sans nommer personne. Le peuple s’impatientait cependant; le temps
coulait, il était huit heures du soir, la place de Grève où clamait la
foule entassée réclamant son supplicié, était plongée dans l’obscurité,
malgré ses quelques réverbères, simples lumignons noyés dans le noir.
Pour remédier à cette obscurité dangereuse, on garnit l’Hôtel de Ville
de lampions de fête, et l’on compléta cette illumination sinistre par
quelques lampions autour de la potence, et sur la potence elle-même,
afin qu’elle fût aperçue de toute la place.
Quand ces préparatifs furent terminés aux cris de: Favras! Favras! le
condamné fut livré au bourreau; il descendit les marches de l’Hôtel de
Ville, soutenant le curé de Saint-Paul, à demi évanoui, et marcha vers
l’échelle derrière le bourreau qui pleurait.--«_Saute, marquis!_» cria
une voix féroce.
Le roi Louis XVI était tombé malade en mars 1791. Un _Te Deum_,
chanté à Notre-Dame quand il entra en convalescence, fut le dernier;
la municipalité, l’état-major de la garde nationale avec douze cents
soldats citoyens y assistaient, pendant qu’en réjouissance le canon
tonnait au dehors. Nous avons encore deux années avant d’arriver au 21
janvier 93.