En 1715, le 3 septembre, c’était pour les funérailles de Louis que

Notre-Dame se remplissait de personnages officiels; les membres des

grands corps de l’Etat étaient là, songeant au règlement difficile

de la succession et se demandant à qui allait revenir le pouvoir. Le

peuple s’en allait sur la route de Saint-Denis rire et boire dans

les cabarets, sous les tentes dressées pour l’occasion, en regardant

passer le corps du grand monarque, que les officiers de la couronne et

les personnages commandés par l’étiquette allaient enfouir dans les

caveaux de la nécropole royale de Saint-Denis, c’est-à-dire le XVIIe

siècle attardé que le XVIIIe enterrait avec un soupir de soulagement.

On trouve les représentations de ces pompes funèbres dans les

estampes du temps, et l’on voit le XVIIIe siècle amplifier encore sur

ces pompes. Après Berain, les frères Slodtz, sculpteurs de talent,

organisèrent des funérailles encore plus fastueuses, des décorations

plus considérables et plus extraordinaires que celles de leurs

prédécesseurs, avec la même verve qu’ils mettaient à ordonner aussi les

réjouissances publiques et à régler les fêtes et les bals de la cour.

Ils ordonnèrent, en 1735, la pompe funèbre, à Notre-Dame, de la reine

de Sardaigne, reproduite ainsi que d’autres dans les estampes de

Cochin. Pour cette occasion, ils avaient élevé dans le chœur de la

cathédrale un énorme catafalque peuplé de statues et d’emblèmes. La

figure principale était un Temps colossal debout, une faux à la main

sur une sphère, moissonnant couronnes, tiare, sceptres, et casques,

parmi des débris de monuments renversés. Au coin du monument, des anges

contemplaient en pleurant les ravages de l’impitoyable faux, à côté

d’une demi-douzaine de Vertus abîmées dans la douleur.

En 1734, un service solennel fut célébré en l’honneur des officiers et

soldats morts pendant la campagne du Milanais contre les Autrichiens.

Il est très probable que les pompes funèbres de ces soldats, à qui l’on

devait les victoires de Parme et de Guastalla, n’égalèrent pas celles

des princes et princesses célébrées avec une telle dépense de statues

et d’allégories fastueuses, mais enfin on avait pensé à eux.

Il faut noter, parmi les menus événements de l’histoire de Notre-Dame,

la visite que lui fit, au cours de son voyage sous la Régence, le tzar

Pierre le Grand, le 27 mai 1717.

Louis XV donna moins que Louis XIV l’occasion au clergé de Notre-Dame

de chanter des _Te Deum_ de victoire. La campagne de 1745 en Flandre

en fit chanter quelques-uns, pour Fontenoy le 20 mai, pour la prise de

Gand le 24, le 3 août pour la prise de Bruges, le 23 août pour la prise

de Termonde.

Il y avait, après la cérémonie, fêtes en ville, distributions de

vins, illuminations. Le retour du roi, après les triomphes clé cette

campagne, donna lieu à de nouvelles fêtes. Louis XV entra dans

sa capitale au bruit des cloches, reçu par le gouverneur qui lui

offrit les clefs de la ville, par les échevins et le corps de ville

agenouillés pendant les harangues suivant l’étiquette.

Le lendemain, le roi et la cour amenés par de splendides carrosses à

la cathédrale, assistèrent à la remise des drapeaux pris à l’ennemi,

apportés par les Cent Suisses, et au _Te Deum_ d’actions de grâces.

L’année d’avant, pendant la campagne de 1744, lorsque la maladie avait

mis les jours du roi en danger à Metz, on sait par quelles émotions

passa le peuple de Paris. Le danger de Louis le Bien-Aimé l’avait mis

hors de lui-même. Quand les médecins répondirent de la vie du roi, des

transports de joie accueillirent les bulletins; le courrier qui apporta

la nouvelle de l’entrée en convalescence faillit être étouffé par le

peuple; on embrassait son cheval, on voulait le porter en triomphe.

Aussi la cérémonie du _Te Deum_ chanté à Notre-Dame fut-elle des plus

brillantes, et la ville ensuite se lança dans les réjouissances et les

illuminations. Cependant le peuple de Paris ne se déclara pas encore

satisfait des démonstrations de joie officielles, il fallut à peu de

jours de distance recommencer la fête, redire un nouveau _Te Deum_.

Le soir, nouvelles illuminations accompagnées de feux d’artifices,

avec tonneaux mis en perce et distributions de charcuteries diverses

sur les places publiques, musiques et bals à tous les carrefours.

Et pendant quelque temps dans Paris continuèrent les _Te Deum_ que

faisaient chanter successivement communautés et corporations, les fêtes

particulières, les illuminations et les fêtes de quartier.

[Illustration: LE PORT SAINT-LANDRY, XVIIIe SIÈCLE]

Ces réjouissances menèrent du mois d’août jusqu’au moment du retour

du roi en novembre. Alors les fêtes reprirent de plus belle. Le 3, le

roi fit son entrée par la porte Saint-Antoine, le lendemain il alla

en grande pompe à Notre-Dame avec la Reine et le Dauphin, avec toute

la cour, en carrosses à huit chevaux, acclamés par la foule qui se

pressait par les rues et sur le parvis malgré les bourrasques de pluie

et de vent. Il y eut à l’Hôtel de Ville, le jour d’après, dîner de gala

offert au roi par le corps de ville, décorations sur la place de Grève,

arcs de triomphe, fontaine de vin pour le peuple, etc.

Les naissances de princes, de dauphins ou d’enfants des dauphins

donnaient lieu à des fêtes semblables, après la célébration des

actions de grâce à Notre-Dame. A la naissance du duc de Bourgogne,

petit-fils de Louis XV, on ajouta à la solennité du _Te Deum_ quelque

chose de mieux qu’un feu d’artifice. Le roi voulut doter six cents

jeunes filles, de 500 livres chacune, avec un louis en plus pour le

repas de fiançailles et une médaille d’or portant d’un côté son effigie

et de l’autre les armes de la ville. Les curés des paroisses furent

chargés de trouver les filles et les garçons à unir, ce qui, paraît-il,

ne se fit pas sans difficultés, et durent s’occuper aussi des petits

détails de la noce. La ville fournit des habits et les voitures pour

la cérémonie et les six cents mariages purent être célébrés le même

jour, le 9 novembre, dans les différentes paroisses, toutes les cloches

sonnant et le canon tonnant sur la place de Grève. Ensuite, les mariés

de chaque paroisse et leurs invités s’en allèrent festoyer sous la

conduite des curés, dans des salles louées pour la circonstance.

[Illustration: PASSAGE AU PIED DES TOURS NOTRE-DAME CONDUISANT A

L’ARCHEVÊCHÉ ET AU PONT AU DOUBLE XVIIe SIÈCLE]

Le 10 mai 1774, le roi Louis XV étant mort de la petite vérole, on

se dépêcha d’enfermer le corps dans deux cercueils et on le porta

sans aucune cérémonie à Saint-Denis, «comme un fardeau dont on est

pressé de se défaire», avec deux carrosses derrière, une vingtaine de

pages et une cinquantaine de palefreniers non vêtus de noir, partant

au grand trot de Versailles à huit heures du soir. Ce fut seulement

le 7 septembre, après trois mois, que fut célébré, à Notre-Dame,

le service solennel, la grande pompe funèbre, avec un cénotaphe

monumental sous un portique à l’antique, et l’accompagnement obligé

de groupes allégoriques, de vertus entourant l’urne royale, de

trépieds funéraires, de bas-reliefs, d’écussons dans une flamboyante

accumulation de girandoles et de lumières.

Une fille, Madame, duchesse d’Angoulême, étant née au jeune couple

royal qui succédait sur le trône de France à Louis XV le très méprisé,

tout Paris fut dans la joie. Paris et la France n’avaient alors pour

Louis XVI et Marie-Antoinette que des sentiments d’affection profonde.

Pour marquer ces sentiments, le bureau de la ville fit allumer des

feux de joie sur la Grève et, ce qui valait mieux, fit délivrer les

malheureux, hommes ou femmes, détenus pour mois de nourrice non payés,

en se chargeant du payement des mois suivants. L’élan était donné; des

particuliers, pour marquer leur joie, imitèrent la ville, donnèrent des

dots à des jeunes filles et marièrent des couples, à condition que le

premier enfant qui en naîtrait s’appellerait Louis ou Antoinette.

[Illustration: LES STALLES DE NOTRE-DAME]

Il y eut _Te Deum_ à Notre-Dame, naturellement, le 26 décembre et

nouveau feu de joie en Grève. La reine Marie-Antoinette vint à

Notre-Dame, au commencement de février 1779, remercier Dieu de son

heureuse délivrance. Les oiseleurs de Paris, suivant une ordonnance du

grand maître des eaux et forêts, apportèrent sur le parvis quatre cents

oiseaux qui furent lâchés dans la cathédrale lorsque la reine entra

pour le _Te Deum_.

Ce jour-là aussi, furent mariées à Notre-Dame cent jeunes filles

«pauvres et vertueuses», dotées par le roi de 500 livres chacune,

plus 200 livres pour le trousseau et 12 livres pour la noce, et l’on

célébra aussi, par ordre de la reine, les noces d’or d’un vieux couple.

Commencements idylliques d’un règne destiné à une fin si tragique.

Les mariages avaient été célébrés le matin, les cent couples avec

leurs parents déjeunèrent à l’Archevêché, puis, avant l’arrivée de la

cour, vinrent se ranger dans la nef pour présenter à Leurs Majestés

leurs témoignages d’amour et de reconnaissance. La reine s’engagea à

payer les mois de nourrice des enfants qui naîtraient et à fournir des

layettes aux mères qui nourriraient elles-mêmes.

En octobre 1781, nouvelles réjouissances pour la naissance du

dauphin Louis-Joseph, qui mourut en 1789 au moment de l’ouverture

des Etats généraux, _Te Deum_ et illumination des tours Notre-Dame,

représentations gratuites à l’Opéra et ailleurs, visite à Versailles de

délégations des métiers et corporations en costumes de fête, portant

leurs chefs-d’œuvre ou quelques cadeaux offerts au Roi, visite et

compliments des dames de la Halle, avec discours et chansons. La joie

générale se manifeste de toutes les manières, la mode s’en mêle, les

femmes portent au cou des bijoux en forme de dauphin, et des dauphins

en boucles de souliers, au centre de rubans où sont brodés les mots:

«_Vive le Roi, vive la Reine, vive monseigneur le Dauphin..._»

La reine, le 21 janvier 1782, vint à Notre-Dame accompagnée des

princesses, remercier Dieu de cette naissance. Une gravure du temps

nous la montre prosternée avec les princesses dans la nef de la

cathédrale, de chaque côté de laquelle une file de grenadiers suisses

et de gardes françaises présente les armes, pendant que les tambours

battent aux champs.

Le 25 mars 1785 naquit un second fils, Louis-Charles, duc de Normandie,

dauphin à la mort de son frère en 1789, l’enfant du Temple voué à une

si triste destinée,--tragique et courte s’il mourut vraiment au Temple,

longue et misérable si, comme certains le croient, comme bien des

choses permettent de le supposer, il fut enlevé mystérieusement de sa

prison, pour traîner sa vie dans l’abandon et l’effroyable injustice.

Le 24 mai suivant, Marie-Antoinette vint à Notre-Dame rendre encore

une fois grâces au ciel. Elle était dans un carrosse à huit chevaux,

entouré de gardes du corps, le canon des Invalides tonnant pendant

le trajet. Après le _Te Deum_ à Notre-Dame et les prières à l’église

Sainte-Geneviève, le cortège royal gagna les Tuileries. Le soir, la

reine alla souper au Temple.

Le terrible orage qui doit bouleverser la France et l’Europe fait

bientôt entendre ses premiers grondements, voici l’an 1789!

La Bastille vient de tomber aux premiers coups de tonnerre. Le

lendemain de l’enlèvement de la vieille forteresse monarchique,

aussitôt mise en démolition comme la monarchie elle-même va l’être, les

cloches de Notre-Dame, qui, pendant des siècles, aux grandes journées

de la monarchie, ont été la grande voix de Paris, sont mises en branle

pour célébrer la victoire populaire, un _Te Deum_ solennel est chanté

en l’honneur des vainqueurs de la Bastille.

L’Assemblée a envoyé de Versailles à l’Hôtel de Ville une députation

de 88 membres pour annoncer que le roi vient d’ordonner l’éloignement

des troupes de la capitale. Cette députation amenée à Paris par les

voitures de la cour, voyage au milieu d’une ovation perpétuelle.

Lafayette et Bailly en font partie, leur vue soulève des tempêtes

d’acclamations. A l’Hôtel de Ville, l’archevêque de Paris, Monseigneur

de Juigné, croyant à la réconciliation du roi et de son peuple, propose

de faire chanter un _Te Deum_ à la cathédrale; aussitôt les 88 députés

et le bureau de la ville se lèvent pour le suivre à Notre-Dame, mais

auparavant, par acclamations, ils proclament M. de Lafayette commandant

général de la milice parisienne, et M. Bailly, non pas prévôt des

marchands à la place de Flesselles assassiné, mais créant un titre

nouveau pour une situation nouvelle, maire de Paris.

Les événements vont aller vite maintenant. Dans la nuit du 4 août,

l’Assemblée, les trois ordres réunis, a voté l’abolition des titres,

des droits féodaux et de tous les privilèges. Privilèges de villes,

chartes de provinces sont sacrifiés de même, dans un holocauste

général sur la proposition de Mgr de Juigné et l’assemblée termine le

sacrifice en votant un nouveau _Te Deum_ à Notre-Dame, chanté dans la

journée du 5.

Le 27 septembre 1789 est une des grandes journées de la cathédrale. Il

s’agissait encore d’une naissance, de quelque chose comme un baptême,

pour ainsi dire, non d’un enfant royal, mais d’une institution nouvelle

qui devait faire bien parler d’elle pendant quatre-vingts ans. Ce jour

eut lieu la bénédiction des drapeaux de la garde nationale de Paris, de

l’armée citoyenne organisée par M. de Lafayette.

Soixante bataillons, un par district, de cinq compagnies à cent hommes

chacune, dont une soldée, formée de gardes françaises et de soldats

passés au service de la ville, une section de canonniers avec deux

pièces d’artillerie par bataillon. Telle est l’organisation. Pour

l’uniforme, c’est un habit bleu à revers et parements rouges, une veste

et une culotte blanches; les grenadiers ont le bonnet à poil, les

autres le chapeau à trois cornes.

Grand branlebas de tambours dès l’aube du 27 septembre dans tous

les quartiers de Paris; les gardes nationaux pleins d’ardeur en ces

premiers jours se réunissent compagnies par compagnies, se forment

en bataillons à leurs districts respectifs, serrés autour de leurs

étendards, déjà bénis dans les églises de quartier, et se mettent en

marche, tambour battant, pour la place de Grève où M. Bailly et la

municipalité, le marquis de Lafayette et son état-major les attendaient

pour les conduire à Notre-Dame.

Un immense concours de population a précédé les milices citoyennes

à la cathédrale et se presse sur tout le parcours, derrière les

troupes faisant la haie sur le parvis; on acclame M. de La Fayette et

l’état-major, on salue les drapeaux. Ils sont tous différents, ces

drapeaux, offerts souvent par quelque riche citoyen ou par les dames

du district. Chaque district a voulu se distinguer et s’est cherché

des emblèmes et des devises. Quelques-uns sont blancs, mais pour la

plupart on les a composés d’une croix blanche laissant aux angles des

carrés rouges et bleus alternés, c’est-à-dire les vieilles couleurs de

la ville unies à la couleur royale. Blancs ou tricolores, ces étendards

portent tous des peintures allégoriques ou des emblèmes au centre,

des faisceaux d’armes, des canons, des déesses de la Liberté, des

Bastilles, beaucoup de vaisseaux, l’antique nef de la cité parisienne,

les emblèmes des trois ordres, des lions, des bonnets de liberté de

différentes couleurs, etc... On n’en était pas encore à l’unification à

outrance qui fait semblables, absolument, le drapeau accroché au-dessus

d’un établissement quelconque, où d’ailleurs il n’a que faire, et

l’étendard qui mène les régiments aux batailles.

Le district Saint-Gervais a sur son drapeau la Liberté couronnant

le buste du roi. _Liberté, fidélité_, dit le drapeau du bataillon

des Capucins Saint-Honoré, donné par Mme la duchesse de Bourbon. Le

district Saint-Martin a le coq gaulois sur un canon avec cette devise:

_Je veille pour la patrie._ Le drapeau du district des Barnabites, dans

la cité, est blanc, avec la couronne royale au centre sur l’initiale

H. IV, et quatre fleurs de lys aux angles. Sous l’écusson de France le

district de Popincourt inscrit ces mots: _Un roi juste fait le bonheur

de tous_; la section de Saint-André-des-Arts a fait de son drapeau un

immense tableau où, sur des canons, des armes et des boulets amoncelés,

passe un grand génie portant des palmes, un étendard bleu, une pique

avec le bonnet de la liberté, au milieu d’une immense gloire dorée.

_Union, force et vertu_, dit une banderole tenue par un petit génie.

[Illustration: LA BÉNÉDICTION DES DRAPEAUX DE LA GARDE NATIONALE,

27 SEPTEMBRE 1789]

Le drapeau de la section Saint-Marcel est aussi un tableau, mais plus

farouche, on y voit un homme du peuple, armé d’une faux, marchant sur

une forteresse, avec la devise: _Mort ou Liberté_. Le district des

Filles-Dieu a mis Jeanne Darc dans la croix blanche de son étendard,

dont le rouge et le bleu sont semés de fleurs de lys; le district de

Notre-Dame porte A. M. (_Ave Maria_) en lettres d’or, au-dessus de

deux canons en sautoir; le drapeau du district des Prémontrés de la

Croix-Rouge est blanc avec une grande croix rouge fleurdelisée. Sur

le drapeau du bataillon des pères de Nazareth, se voit un hercule

vainqueur de l’hydre avec ces mots: _Il est enfin terrassé!_... Le

drapeau du district des Jacobins Saint-Honoré porte l’écusson royal

avec le sceptre coiffé d’un bonnet rouge. Quelques devises encore:

_Craindre Dieu, honorer son roi_ (district du Val-de-Grâce);--_Sans

union point de liberté_;--_La nation, le roi, la liberté, la

loi_;--_Libre sous un roi citoyen_;--(district de la Jussienne):

_Courageux, libre, prudent_;--_Sans loix point de liberté_;--_La loi,

vivre ou mourir pour elle_;--_La liberté fait ma gloire_ (district

Saint-Magloire);--_N’obéir qu’à la loi_;--etc., etc...

L’un après l’autre, les drapeaux avec des pelotons d’honneur pénètrent

dans la nef pleine de baïonnettes; l’église où, tout le long des bas

côtés, des tribunes à gradins ont été construites, est bondée de monde,

de citoyens et de citoyennes saisis d’une émotion fort compréhensible,

tous se croyant à l’aube d’une ère nouvelle de douceur et de paix,

tous les cœurs à l’union, à la concorde. Les musiques militaires,

les tambours, le bruit des armes mêlés aux chants religieux, aux

harmonies des orgues portent au comble cette émotion, que l’abbé

Fauchet surexcite encore par un sermon enflammé. Un à un les drapeaux

défilent devant le chœur où l’archevêque les bénit, et, pour terminer

la cérémonie, des salves de mousqueterie roulant sous les voûtes de la

vieille cathédrale couvrent de leur fracas la grande voix des orgues et

les acclamations.

[Illustration: CARREFOUR RUE DES MARMOUSETS]

Un mois après, les événements ayant marché,--car on a eu dans

l’intervalle le repas des gardes du corps, la marche du peuple de

Paris sur Versailles, l’enlèvement du château, le retour forcé de la

famille royale à Paris, bien des journées dramatiques,--l’Assemblée

a décidé, elle aussi, de rentrer à Paris. Où la loger, où trouver un

local pour ses séances? En attendant que la salle du Manège au Jardin

des Tuileries soit prête, l’Assemblée vient tenir ses premières séances

à l’ombre de Notre-Dame dans la grande salle de l’Archevêché. Les états

généraux de 1789 revenaient au berceau des premiers états généraux de

Philippe le Bel.

L’Assemblée à l’Archevêché se trouvait fort mal et très à l’étroit;

cette grande salle était vraiment trop petite pour neuf cents ou mille

députés, dont un grand nombre ne pouvaient trouver de sièges. L’air y

devenait rapidement irrespirable. Le premier jour, fâcheux présage, une

partie de la balustrade d’une galerie régnant autour de la salle tomba

sur les députés; l’inquiétude était si grande que l’on croyait entendre

à tout instant des craquements dans le vieil édifice. Enfin le 9

novembre, l’Assemblée put quitter cette salle incommode et s’installer

au Manège.

Elle avait pourtant eu le temps, à l’Archevêché, de voter le 2

novembre, sur la proposition de M. de Talleyrand-Périgord, évêque

d’Autun, la confiscation des biens du clergé. Elle y vota, en outre, la

loi martiale contre les attroupements, et un décret prononçant jusqu’à

_nouvel ordre_ les vacances du Parlement, c’est-à-dire condamnant à

mort cette antique institution, qui n’osa regimber, et sans essayer de

résistance descendit au tombeau.

A la fin de l’année 89 éclate l’affaire Favras; le marquis de Favras,

royaliste énergique, ancien officier des gardes de Monsieur, était

accusé d’avoir formé un plan contre-révolutionnaire, consistant à faire

entrer, une belle nuit, dans Paris, des troupes solides, réunies aux

environs sous différents prétextes, à égorger Lafayette, Bailly et les

meneurs de la Révolution, enlever le roi pour le conduire en sûreté en

province.

Favras, traduit devant le Châtelet, qui avait, en attendant la refonte

de la magistrature, été chargé de poursuivre dans les affaires de

lèse-nation, se défendit courageusement. Mais sa perte était certaine,

il fallait une satisfaction aux colères populaires. Crime nouveau,

juridiction ancienne; avant de tomber à son tour le vieux Châtelet

des siècles lointains jugea, selon les anciennes formules, avec tout

l’appareil de la justice d’autrefois, le conspirateur contre la

nation, et le condamna à être pendu en Grève, après avoir fait amende

honorable en chemise, une torche ardente à la main, devant le porche de

Notre-Dame. La sentence reçut son exécution le 19 février.

Le malheureux Favras apparut devant Notre-Dame, garrotté dans un

tombereau, nu-pieds, vêtu d’une longue chemise blanche par-dessus ses

habits, avec un écriteau sur sa poitrine portant ces mots: _Favras,

conspirateur contre l’Etat_. Une torche brûlait à côté de lui. Le

peuple, dit-on, s’émut à cette vue, il y eut des cris de: _Grâce_,

aussitôt étouffés par d’autres cris féroces: _A la potence! à la

potence!_ qui l’accompagnaient depuis la prison.

Le condamné, toujours suivant les anciennes formes, descendit du

tombereau, se mit à genoux devant le parvis et lut à haute voix son

jugement et la formule de l’amende honorable. Il ajouta quelques

mots d’une voix ferme: «Je meurs innocent! Quoique les motifs de ce

jugement soient faux, j’obéis à la justice des hommes, qui, vous le

savez, n’est pas infaillible!...» Il demanda ensuite à être conduit à

l’Hôtel de Ville pour des révélations importantes. A l’Hôtel de Ville,

Favras, attendant quelque chose, un secours, une intervention, dicta

son testament de mort, une très longue pièce, où il revenait sur tous

les détails de son affaire, sans d’ailleurs apporter aucune révélation,

sans nommer personne. Le peuple s’impatientait cependant; le temps

coulait, il était huit heures du soir, la place de Grève où clamait la

foule entassée réclamant son supplicié, était plongée dans l’obscurité,

malgré ses quelques réverbères, simples lumignons noyés dans le noir.

Pour remédier à cette obscurité dangereuse, on garnit l’Hôtel de Ville

de lampions de fête, et l’on compléta cette illumination sinistre par

quelques lampions autour de la potence, et sur la potence elle-même,

afin qu’elle fût aperçue de toute la place.

Quand ces préparatifs furent terminés aux cris de: Favras! Favras! le

condamné fut livré au bourreau; il descendit les marches de l’Hôtel de

Ville, soutenant le curé de Saint-Paul, à demi évanoui, et marcha vers

l’échelle derrière le bourreau qui pleurait.--«_Saute, marquis!_» cria

une voix féroce.

Le roi Louis XVI était tombé malade en mars 1791. Un _Te Deum_,

chanté à Notre-Dame quand il entra en convalescence, fut le dernier;

la municipalité, l’état-major de la garde nationale avec douze cents

soldats citoyens y assistaient, pendant qu’en réjouissance le canon

tonnait au dehors. Nous avons encore deux années avant d’arriver au 21

janvier 93.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 23 / 38 段